vendredi 28 janvier 2011

Suicides à La Poste : brisons l'omerta !

Simone de Beauvoir disait souvent que «la vie garde un prix tant qu’on en accorde à celle des autres, à travers l’amour, l’amitié, l’indignation,
la compassion». Demeurent alors les vraies raisons d’agir, de parler. Et aussi de dénoncer ! L’enquête que nous publions aujourd’hui sur le désastre humain à La Poste ne devrait pas constituer une indignation de plus s’ajoutant à tant d’autres, mais devrait bel et bien agir comme une révélation, une mise en alerte, un cri collectif contre la mise en danger d’autrui ! Ce qui se passe en effet chez le «premier employeur de France après l’État», selon la terminologie officielle, a de quoi nous inquiéter et nous révolter. La Poste en plein mal-être ? Beaucoup en sourient. La réalité s’avère pourtant d’une cruauté extrême : stress, ambiance délétère, conditions de travail dégradées, rapports alarmants des médecins du travail, managers cruels, harcèlement… et suicides.

Chacun connaît les racines du mal, déjà expérimentées chez France Télécom. La Poste vit une crise identitaire sans précédent. Cette administration, que le monde entier jadis nous enviait, a été récemment transformée en société anonyme par le gouvernement de Nicolas Sarkozy – avec le cortège antisocial qui accompagne la privatisation. Pour décrire ce que les dirigeants tentent de leur imposer, certains postiers en pleine souffrance psychologique, n’hésitent pas à parler de «révolution culturelle». Les témoignages que nous publions sont éloquents et incarnent les uns après les autres l’ampleur de ce malaise social. Management dur, aveugle, souvent scandaleux. Cadences de plus en plus infernales. Changements de poste (sans mauvais jeu de mots) injustifiés. Logiques libérales mises en place du haut en bas de la hiérarchie, en totale contradiction avec les valeurs et l’éthique des missions de service public d’autrefois. Rappelons qu’avec 13 000 emplois supprimés par an, La Poste a déjà perdu 63 000 salariés depuis 2003...

«La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ?» Vous vous souvenez ? C’était cynique comme du Laurence Parisot... En cette époque où tous les salariés sont menacés d’être dissous dans l’acide financier, quand toutes les frontières de la douleur ont déjà cédé sous les assauts du monstre de l’injustice, il faut se rendre à l’évidence : la souffrance au travail tue beaucoup 
ces temps-ci. L’«affaire» France Télécom a levé le voile. Celle de La Poste sera plus grave encore. Évoquant ni plus ni moins une «vague de suicides», les syndicats avancent déjà le chiffre effarant de 70 décès. Faudra-t-il que le décompte macabre dépasse les bornes pour que, comme à France Télécom, on finisse par ouvrir les yeux ?

Comme chaque suicidé à La Poste paraphe par son sang l’arrêt de mort du service public, chaque souffrance extrême au travail nous parle d’un monde désaxé sur la gestion et la rentabilité, où la sauvagerie du chacun-pour-soi tend à effacer le métier bien fait et la qualité fondée sur les règles de l’art, le vivre-ensemble et la coopération. Figure là tout ce que l’on sait, hélas, de l’évolution des conditions de travail au sein de l’économie dite «libérale» : la pression, la précarisation, la subordination, la concurrence entre salariés, l’individualisation croissante des responsabilités, la désaffiliation, l’humiliation, etc. Répétons-le encore et encore : l’idée que le suicide puisse devenir un acte ultime de résistance nous est insupportable !

(A plus tard...)

mercredi 26 janvier 2011

Voie(s) : pourquoi il faut lire Edgar Morin...

Morin. Au cœur des terres blessées, nous nourrissons toujours la folle ambition d’une reconstruction-refondation, d’une réconciliation. Pour affronter les énigmes d’à-venir, nous accumulons les débris et les éboulis en martelant les traces et les empreintes. Portés par une énergie titanesque, les hommes ne renoncent pourtant pas et s’il y a une leçon à retenir en ce début de décennie, c’est bien celle-ci : le «probable» n’est jamais certain, comme nous l’enseigne Edgar Morin dans son dernier livre, la Voie (Fayard), pour lequel «en 2010, la planète a continué sa course folle propulsée par le moteur aux trois visages mondialisation-occidentalisation-développement qu’alimentent science, technique, profit sans contrôle ni régulation». Pour sortir de la dictature, les Tunisiens viennent de montrer à tous que le renoncement au meilleur des mondes n’était nullement le renoncement à un meilleur monde. Insurrections et r-évolutions populaires restent d’actualité, même si le temps les appelle et les rejette, dans une dialectique si ténue qu’on sent bien qu’une petite étincelle peut en favoriser l’émergence. Face au courage et à l’impétuosité des Tunisiens sous la mitraille, comment ne pas songer à cette phrase célèbre de Leonardo Boff, l’un des pères de la théologie de la libération : «Une terre finie peut-elle porter un projet infini ?»

Global. Lisons attentivement Edgar Morin. Non pour puiser quelques paroles sacrées. Mais comme simple mise en garde que le vieux sage, en responsabilité, reverse
à la disposition de tous : «La mondialisation, loin de revigorer un humanisme planétaire, favorise au contraire le cosmopolitisme abstrait du business et les retours aux particularismes clos 
et aux nationalismes abstraits dans le sens où ils s’abstraient 
du destin collectif de l’humanité.» Et il ajoute : «Le déchaînement techno-économique du développement provoque une dégradation de la biosphère qui menace en retour l’humanité.» Voilà de quoi alimenter notre pessimisme sur le cours de l’histoire placé en Bourse : la face sombre. Mais y aurait-il une face plus lumineuse, positiviste, qui nous éviterait la promesse d’une indifférence globalisée ? Morin ne l’exclut pas : «Le meilleur est que pour la première fois dans l’histoire humaine sont réunies les conditions d’un dépassement de cette histoire faite de guerres s’aggravant jusqu’au point de permettre le suicide global de l’humanité.» Et il précise, comme pour nous réhabituer à cette conviction que tout marxien comprend aisément : «Le meilleur est qu’il y ait désormais interdépendance accrue de chacun et de tous, nations, communautés, individus sur la planète Terre, et que se multiplient symbioses et métissages culturels en tous domaines, en dépit 
des processus d’homogénéisation qui par ailleurs tendent à détruire les diversités. Le meilleur est que les menaces mortelles et les problèmes fondamentaux communs aient créé une communauté de destin pour toute l’humanité. Le meilleur est que la globalisation ait créé l’infratexture d’une société-monde.»

Paradoxe. Piste audacieuse : l’ambition internationaliste, prenant des formes inédites, aurait de beaux jours devant elle… Cette possible société-monde, assumant les conditions d’une communauté de destin, peut-elle rendre crédible la fin du capitalisme parvenu à son apogée, comme l’avait pronostiquée Marx? Là encore, une singulière dialectique nous tenaille. Si les circonstances le réclament (plus que jamais), les conditions semblent l’exclure. Les pouvoirs d’argent-monde et d’occupation mentale nous empêchent a priori de croire raisonnablement que la mondialisation puisse être l’ultime chance de l’humanité. Confrontés au paradoxe du possible-impossible, nous vivons cette époque incertaine où se mêlent des germes progressifs et régressifs. A-t-on assez conscience que la situation dans le monde s’est plus modifiée dans les quarante dernières années qu’entre le XIIe et le milieu du XXe siècle? Les transmutations exponentielles comme leurs conséquences nous dépassent totalement. La transition entre le Paléolithique et le Néolithique fut bien peu de chose comparée à notre postmodernisme – expression bien faible au regard de la réalité.

Émancipation. Le constat d’Edgar Morin doit nous alerter : «La marche vers les désastres va s’accentuer dans la décennie qui vient. La mort de la pieuvre totalitaire a été suivie par le formidable déchaînement de celle du fanatisme religieux 
et de celle du capitalisme financier.» Pour réfléchir à cette crise de civilisation et oser une refondation anthropologico-politique, malgré les tragédies des traitres et les aggiornamentos des peureux, il faut se convaincre que les bifurcations de l’histoire existent dès que le public redevient un peuple. Morin y croit : «Les décompositions sont nécessaires aux nouvelles compositions, et un peu partout celles-ci surgissent à la base des sociétés. Partout, les forces de résistance, de régénération se multiplient, mais dispersées, sans liaison, sans organisation, sans centres, sans tête.» S’il s’agit d’abandonner le rêve prométhéen de maîtrise de l’univers, désormais trop vaste, les Tunisiens viennent de nous rappeler que l’urgence et l’essentiel sont les deux matrices de l’émancipation humaine. Morin cite souvent ce proverbe turc : «Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra.» On comprend pourquoi…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 22 janvier 2011.] 

(A plus tard...)

samedi 22 janvier 2011

Journaliste(s) : ce que veut dire travailler à l'Humanité...

Fonction. Rarement dans toute leur histoire les journalistes ne se sont à ce point interrogés sur eux-mêmes, sur le sens de leur travail quotidien. Sur leur fonction. Chacun le sent bien sans l’admettre tout à fait, sachant que le temps épuise tous les recours : des gazetiers du grand siècle aux plus fameux reporters des conflits contemporains, l’âge d’or du journalisme s’éloigne. Et avec lui, en sa définition même, ce point ultime de la dignité que nous fantasmons beaucoup certes, mais qui, aux heures de retrouvailles collectives, offrait à la France un cursus de valeurs assez solides pour consolider ses bases arrières et mettre tout le monde d’accord. Nous ne sommes ni des Américains, ni des Britanniques, ni des Italiens... En ce domaine aussi, la spécificité française n’a pas été qu’une exception, mais bien, dans les grandes lignes, une exceptionnelle spécificité.

Pouvoir. Cet âge d’or s’éloignant, il faudrait de la berge passivement constater non le chavirement d’une corporation (laissons-là les questions d’appartenances statutaires) mais bien la noyade d’une certaine idée : celle d’exercer un métier. Métier passionnant donc dévorant. Jusqu’à peu, les journalistes détenaient, avec quelques autres, le « privilège » mais aussi la responsabilité d’être l’un des émetteurs pouvant s’adresser directement aux citoyens. Pouvoir incroyable d’écrire, de parler, de dire, de raconter. Et cette autorité « naturelle » se discutait d’autant moins que la crise de la représentativité n’avait pas encore gangréné tous les corps républicains intermédiaires ni blessé durablement la presse écrite comme ses représentants, qui, au pays de Voltaire, d’Hugo et de Jaurès, jouissaient d’un préjugé très favorable.

Médiacratie. D’ailleurs, si ce n’est son contenu finalement peu adapté à notre temps qui réclame plutôt des révélations, des reportages, des réflexions et des débats, en somme moins d’informations déjà prémâchées par tous, la presse écrite est-elle tant que ça en accusation ? N’est-ce pas, par la confusion des genres surtout, que le malaise a grandi. Et avec lui a prospéré une interrogation majeure et récurrente qui hante tous les sondages d’opinion: «Journalistes, qui êtes-vous? Et de quels puissants vous faites-vous les portes-plumes?» Tout aussi grave, peut-être, est encore la place exorbitante prise par les médias télévisuels qui, à force de domination, ont fini par gommer les différences et les personnalités – sauf rares exceptions. Pendant ce temps-là, triomphe de la médiacratie, de l’autoréférentialité médiatique. Donc victoire (provisoire) des journalistes grisés d’être regardés, d’être écoutés, n’aspirant pour la plupart qu’à compter parmi les people qui fascinent – donc à devenir des puissants puisque le couple télévision-radio confère cette illusion.

Marchandise. Maintenant, tout est maintenant. Rapide, tout est rapide. Consommable ; jetable ; sans horizon. Passons à autre-chose ! puisqu’on nous dit que l’avant-chose est déjà dépassée, périmée, recyclée. Sous le règne de maître lapin et de Nicoléon, qui croit parler aussi vite qu’il pense et penser aussi vite qu’il parle, on voudrait nous habituer à la fatuité de paroles vides qui ne servent à rien (les siennes constituent un genre à elles seules). Seulement voilà, parfois certaines paroles restent et figurent au Panthéon des âneries philosophiques. Souvenez-vous: «L’homme n’est pas une marchandise comme les autres», disait le petit-bonhomme de Neuilly (9 novembre 2006). Pas une «marchandise comme les autres», mais une marchandise tout même. S’il est un homme, une femme, quelle marchandise est donc le journaliste ?

Internet. Réaffirmons-le : l’autorité n’est pas la puissance, elle ne doit pas sa domination à la force mais à son inscription dans un ordre symbolique. A l’heure d’internet et de la révolution informationnelle, dont on sous-estime encore l’ampleur et les conséquences, nous savons que la généralisation de l’équipement informatique, la maîtrise grandissante de cette technique par le plus grand nombre permettent déjà d’envisager, à tout niveau et en tous domaines, une consultation permanente des citoyens, eux-mêmes engloutis sous l’avalanche de sites et d’offres où se mêlent l’important et l’accessoire, le vrai et le faux. A l’extérieur du monde de l’écrit – qui reste notre matrice – le rythme s’accélère et le journalisme devient fatalement l’affaire de tous, amateurs comme professionnels. Dès lors, où se fait - et où se fera - la différence ? Et quelle différence ? Posée autrement : quelle plus-value, quelle identité propre ? L’héritage de la crédibilité suffit-il ? De même, le « plurimédia » est-il une obligation stratégique, sous peine de disparaître sous le flux continu de la médiasphère ?

31 juillet 1914, assassinat de Jean Jaurès
au café du Croissant, à Paris
Intime. Faut-il défendre ce que nous sommes et – d’abord – ce que nous essayons d’être chaque jour un peu plus, par-delà nos imperfections, nos réussites ? Nous ne donnons pas de leçons. Nous sommes ce que nous sommes, avec le passé que l’on sait, glorieux pour beaucoup, récusable quelque fois. L’ici-maintenant nous oblige. Inventer. Se rendre indispensable. Et rechercher inlassablement, au plus profond de soi-même, cette dimension particulière qui fait du traitement de l’information un bien commun : la relation à l’autre et le rapport à la réalité, la vérité. L’actualité dicte toujours sa loi. Mais face à elle, en conscience, le journaliste consent ou non à aller au-delà des apparences, à ouvrir des brèches, à déranger, à surprendre, à penser d’abord contre lui-même en transgressant ses habitudes et, s’il le faut, à se transformer en combattant de l’impossible. Plus on devient soi-même, moins l’uniformisation nous guette. Plus il y a en nous de l’engagement (presque au sens « sacré » du terme), moins le goût de la propagande nous habite, moins nous sombrons dans la religiosité émotionnelle «du médiatique». Voilà la haute idée que nous nous faisons des lecteurs.

Jaurès. Seule la résonance du futur dans le présent ou du très loin dans l’ici nous offre – dans de rares moments d’orgueil – la possibilité en son ampleur de nous incarner dans quelque chose de plus grand que nous. Ce quelque chose porte un nom. C’est l’Humanité selon Jaurès, l’Humanité selon nos pères, l’Humanité selon ses lecteurs, l’Humanité selon nos enfants, l’Humanité, en effet. Dans le journal de Jaurès, le journalisme n’est pas un testament mais un acte de vie chaque jour recommencé, un cri de naissance perpétuel qui renvoie au cri l’homme assassiné. En responsabilité et en conscience, ce qui est écrit dans ce journal doit être unique. Chaque fois unique, le début de l’humanité. Le journaliste est une personne.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 7 février 2009
et redonné ici à la demande de plusieurs amis qui cherchaient ce texte en vain.]

(A plus tard...)

vendredi 21 janvier 2011

Qui veut faire taire Stéphane Hessel ?

« La haine trouble la vie et l’obscurcit », disait Martin Luther King… Depuis des semaines, pour l’avoir beaucoup écrit personnellement, nous savons que Stéphane Hessel dérange. Jusqu’à il y a peu, disons quelques mois encore, l’aura de sa personnalité inattaquable, de même que sa conscience jamais prise en défaut, constituaient des remparts à la haine. Ce temps est fini. Définitivement fini. Depuis les insultes de Pierre-André Teguieff, en octobre dernier, mais également depuis les critiques ridicules concernant son petit livre Indignez-vous !, le vieil homme ( 93 ans) est désormais la cible de toutes les attaques verbales possibles et imaginables... D'où nos questions. Qui a peur de Stéphane Hessel? Les dévots du sionisme? Le pouvoir? Les intellocrates de la médiacratie complice?

Car Hessel ne craint pas de développer, dans son petit livre tonitruant, que le motif de la résistance c’est d'abord l’indignation, ensuite l'action. Et ce qu’il avance comme argumentaire, et qui recueille l’assentiment populaire que l'on sait, s’articule fort justement autour de ce que l’État ne fait plus, alors que la production de richesse à considérablement augmenté depuis la Libération, période où la France était ruinée, ce qu’elle n’est pas aujourd’hui... Ainsi, sous prétexte de nous parler du programme du CNR et de la Résistance en général, Hessel nous parle d'ici-maintenant et nous encourage à reprendre le flambeau de ces Résistants d'hier, qui furent nos pères, nos grands-pères... À l’heure où la jeunesse se rebelle en Tunisie et dans le maghreb, mais aussi à Londres, Rome, Athènes ou Lisbonne, le pouvoir sarkozyste ne craint-il pas que notre jeunesse ne se réveille un de ces matins pour questionner notre France, plus ou moins brutalement ? Alors oui, la question est pertinente : qui veut faire taire Stéphane Hessel ?
(Lire égalementhttp://larouetournehuma.blogspot.com/2011/01/indignations-quand-le-succes-de.html).

Petit flashback. Souvenons-nous des propos de Pierre-André Taguieff. Le philosophe, historien et directeur de recherche au CNRS, avait de très loin dépassé les bornes en proférant des insultes indignes à l’endroit de Stéphane Hessel, coupable à ses yeux de se montrer «hostile» à Israël en appelant à la campagne de boycott des produits israéliens fabriqués dans les territoires occupés. Taguieff avait alors osé paraphraser un texte de Voltaire pour évoquer la figure de Stéphane Hessel. Je cite Pierre-André Taguieff : «Un soir au fond du Sahel, un serpent piqua le vieil Hessel, que croyez-vous qu'il arriva, ce fut le serpent qui creva.» Et Taguieff d’ajouter, sans ambiguïté: «Quand un serpent venimeux est doté de bonne conscience, comme le nommé Hessel, il est compréhensible qu'on ait envie de lui écraser la tête.» C’était il y a trois mois. Et jamais Taguieff n’a daigné s’excuser pour cet épisode infâme…
(Lire également : http://larouetournehuma.blogspot.com/2010/10/quand-pierre-andre-taguieff-insulte.html).

Abordons maintenant le dernier épisode en date – non moins scandaleux. Stéphane Hessel voulait en effet tenir une conférence, lundi 17 janvier, au sein de l’École normale supérieure (ENS), à Paris. Seulement voilà, Richard Prasquier, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), est passé par là, s’en est mêlé et à réussi à faire plier la directrice de l’école, Monique Canto-Sperber, puisque celle-ci a finalement interdit ce rassemblement. En cause : cette conférence devait, entre autres choses, aborder la campagne de boycott qui veut peser sur Israël pour qu’il respecte le droit international. Quelques jours avant cette réunion le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA) se permettait de dénoncer un «meeting de Stéphane Hessel qui viendra déverser son flot de haine anti-Israéliens pour justifier une campagne illégale de boycott contre Israël. Le Bureau souligne que le palestinisme est la source essentielle de l’antisémitisme et la cause du passage à l’acte antijuif sur notre sol depuis onze ans». Peu de place à la nuance : Stéphane Hessel est accusé d’être un antisémite…

Veille rengaine : toute critique à l’encontre des politiques des dirigeants israéliens devient systématiquement suspecte d’antisémitisme. D’ailleurs, Richard Prasquier, au nom du Crif, n’a pas hésité à le faire savoir sur son site. Contre «ce “malheureux” Stéphane Hessel, dont la gloire actuelle est à peine écornée par la révélation de ses différentes impostures, approximations et fixations haineuses contre Israël», l’homme dit avoir mobilisé «ses amis» Valérie Pécresse, Bernard-Henri Lévy (celui-ci a démenti avoir joué le moindre rôle), Alain Finkielkraut, Claude Cohen-Tanoudji, etc., puisqu’il s’agissait de s’opposer à «un crime contre l’esprit (…) : confondre débat et militance politique, comme le font quelques élèves de l’école convertis au terrorisme intellectuel, modèle trotskiste pour les uns, stalinien pour les autres, et de là proposer leur doxa à l’ensemble de l’université». En plus d’être antisémite, Stéphane Hessel serait donc un stalinien… Tout est donc permis !

Au fond, ne peut-on voir dans ce flot de haine une certaine "logique"? Israël, qui a beaucoup aimé l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid, et qui s’était opposé à l’époque à tout boycott de ce pays, craint terriblement la campagne de boycott qui s’organise contre sa politique d’apartheid. Il fait donner le Crif, plus zélé que sa propre ambassade, pour faire taire ceux qui relaient cette campagne en France. Faut-il donc s’étonner ?

La mobilisation heureusement a porté ses fruits. Un rassemblement digne et solidaire s’est déroulé, lundi 17 janvier, sur le parvis du Panthéon, en présence de nombreuses personnalités et de plus de mille personnes. Et un appel de soutien à Stéphane Hessel, publié dans l’Humanité et Libération, a été cosigné par d’anciens élèves de l’ENS, Alain Badiou, Étienne Balibar, Ivar Ekeland, Jean-Marc Lévy-Leblond, Marie-José Mondzain, Jacques Rancière, Emmanuel Terray… Excusez du peu !
Retenons de ce texte ces quelques passages: «Un homme qui a dédié toute sa vie au combat pour la liberté se voit ainsi interdit de parole pour avoir rappelé les droits du peuple palestinien. Cette intervention n’est pas un fait isolé. Il y a longtemps déjà que le Crif et des personnalités qui lui sont liées exercent la calomnie et l’intimidation à l’égard des militants, artistes ou universitaires juifs et israéliens coupables de s’opposer aux violations du droit international perpétrées par l’État israélien. (...) Aujourd’hui cette institution affirme sans ambages son droit de décider qui a en France le droit ou non de parler d’Israël et de la Palestine. Elle n’a pas sans intention choisi de le faire en un lieu symboliquement associé à l’idée de la libre recherche. Si la directrice de l’École normale supérieure a accepté son diktat, elle a déshonoré sa fonction. (…) Le droit de critiquer les actes du gouvernement israélien comme de tout autre gouvernement doit être respecté sur notre territoire. Aucune institution n’a le droit de nous prescrire, en fonction des intérêts particuliers qu’elle représente, ce que nous devons dire, écrire, voir et entendre.»
Rien à ajouter.

Signalons qu’après l'annulation de cette rencontre à l’ENS, la mairie de Marseille, à son tour, a décidé d’annuler la tenue à l'école des Beaux-Arts d'un colloque littéraire sur Jean Genet auquel devait participer Leïla Shahid, le 18 janvier. Le motif invoqué : «L'impossibilité d'assurer, dans des conditions optimales, la sécurité d'une personne éminente.» Le président PS de la région Paca, Michel Vauzelle, et toute la gauche du Conseil régional, ont volé au secours de ce colloque en mettant, in extremis, une salle à disposition des organisateurs. Michel Vauzelle s’est interrogé publiquement : «J'espère qu'il ne s'agit pas là d'une forme quelconque de discrimination et d'atteinte aux libertés.»

Il est de notre devoir de partager cette inquiétude. Comme il est de notre devoir de soutenir pleinement Stéphane Hessel !

(A plus tard…)

mercredi 19 janvier 2011

Tunisie : le déshonneur de la diplomatie française

Quoi que nous entreprenions, de grand et de risqué, nous n’oublions jamais la grâce des compagnons sollicités, ces invisibles qui offrent 
des mots comme autant d’armes pour nos combats, défrichant par leur soutien indéfectible 
la vie aux avant-postes… À la faveur d’une révolution qui dit son nom et n’hésite pas à défier le présent, au moins une chose est sûre : les Tunisiens dans leur ensemble, et singulièrement les nouveaux dirigeants que l’on espère bientôt élus démocratiquement, après s’être libérés du joug de Ben Ali, ne sont pas près 
d’oublier l’attitude cynique des dirigeants français, qu’aucune excuse ne pourra jamais pardonner aux yeux de l’histoire… Tandis que Barack Obama saluait le «courage et la dignité» du peuple tunisien, il faut se pincer très fort pour relire plusieurs jours après le communiqué officiel de l’Élysée : «La France prend acte de la transition constitutionnelle annoncée…» Il y a de quoi avoir honte de cette diplomatie des copains et des coquins !

La polémique gronde si fort que de nombreuses voix ont réclamé, hier, la démission de la ministre des Affaires étrangères. Mardi dernier, en effet, Michèle Alliot-Marie était tellement aveuglée par sa croyance d’un Ben Ali éternel qu’elle osa énumérer des offres de services à son régime, proposant que «le savoir-faire de nos forces de sécurité, qui est reconnu dans le monde entier, permette de régler des situations sécuritaires de ce type». La répression s’abattait alors sur les Tunisiens, frappés dans leur chair… et la France de Sarkozy ne trouvait rien de mieux à proposer à ce peuple brisant ses chaînes que d’avancer sur le chemin de l’«apaisement» et du «dialogue» (dixit) avec la dictature… Outre que ces paroles heurtent toute sensibilité authentiquement républicaine, il s’agit surtout d’une entorse au préambule de la Constitution de 1946, selon lequel la République française «n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple». Mme Alliot-Marie devrait en tirer toutes les conséquences.

Ceux qui servent la diplomatie française, marquée par une complaisante tradition à l’égard de la dictature tunisienne, ont toujours montré 
leur vrai visage… Hier, après plusieurs jours d’indignités, le conseiller spécial du Palais, Henri Guaino, gêné 
aux entournures, est venu narrer la prudente et peu crédible autocritique du pouvoir. Les mots utilisés sont surréalistes : «Qu’il y ait pu y avoir des maladresses ou des incompréhensions, après tout, cela est possible.» Sans parler d’Alain Juppé, reconnaissant que lui et ses amis avaient «sous-estimé la situation». Et puis c’est tout ? On croit rêver… Ne sont-ils pas beaux, tous ces intellocrates qui tournent casaque et tentent d’assumer un lâchage aussi brutal que leur soutien fut total ! Le long silence complice avec Ben Ali, de même que les belles affaires réalisées entre bons amis laisseront des traces… Combien de personnalités politiques, économiques, journalistiques, universitaires et autres ont été régulièrement «invitées» (pour le dire pudiquement) par le régime tunisien dans les palaces de Djerba ou de Tunis, pour, ensuite, prêcher la bonne parole de Bel Ali ? Surtout, qu’ils n’aient pas le toupet aujourd’hui encore de nous donner des leçons de géopolitique !

Et pendant ce temps-là ? L’ex-dictateur Jean-Claude Duvalier est rentré en Haïti, après vingt-cinq ans d’exil paisible en France. Notre diplomatie, qui 
a favorisé ce retour, n’en est plus à un déshonneur près…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 janvier 2011.]
(A plus tard...)

mardi 18 janvier 2011

Klaus Barbie était espion au service de l’ex-Allemagne de l’Ouest...

Nous connaissions cette rumeur de longue date, au point de l’avoir quasiment crue (l’aveu est souhaitable) durant des années sans même en avoir les preuves formelles sous les yeux. Cette fois, la rumeur semble être devenue une information… Selon l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, qui a profité des premières fissures dans le secret-défense de certains documents, Klaus Barbie, alias le « boucher nazi de Lyon », a bien été un espion au service de l’ex-Allemagne de l’Ouest jusqu’au milieu des années 1960. La fiche de l’ex-nazi, classée top secret, indique que le ressortissant germano-bolivien résidant à La Paz, en Bolivie, était « exportateur de bois ». Chacun connaît l’histoire : sous la fausse identité de Klaus Altmann, mentionnée sur le document publié par Der Spiegel, se cachait en réalité Klaus Barbie, l’un des criminels de guerre les plus recherchés après la Deuxième Guerre mondiale. Barbie était alors surnommé «Adler». Enregistré sous le matricule V-43118, le criminel aurait donc collaboré depuis son exil doré pour le BND, les services de renseignements extérieurs de l'Allemagne fédérale (RFA) jusqu'en 1967…

Recruté par le BND début 1966, l'ancien chef de la Gestapo de Lyon avait retenu l'attention en raison de sa « farouche hostilité au communisme », explique Wilhelm Holm, son agent recruteur, cité dans les archives publiés par Der Spiegel, qui parle de 35 rapports rédigés par Barbie aux services allemands… contre rémunérations versés par la BND sur un compte en banque de San Francisco, aux Etats-Unis, grâce à ses nombreux soutiens américains. Ce n'est pas tout : peu après avoir été recruté par les services secrets allemands, Barbie prit la tête de la succursale bolivienne d’une entreprise de matériel militaire, dont le siège était à Bonn (alors capitale de la RFA). Mais il y a encore plus grave. Les archives montrent de manière incontestable que le BND connaissait la dernière adresse de Barbie en Allemagne, à Augsburg, ainsi que ses lieux de résidence en Bolivie… Rappelons que l’ancien SS fut retrouvé en 1972 grâce aux « chasseurs de nazis » Serge et Beate Klarsfeld.
Barbie, à l’origine de l’arrestation et de la torture de nombreux résistants (dont Jean Moulin), fut par la suite extradé en France en 1983, à l'issue d'un long bras de fer juridique. Avant d’être condamné pour crimes contre l'humanité en juillet 1987, lors d’un long procès à Lyon.

Le quotidien allemand Bild avait pour sa part révélé, la semaine dernière, que les mêmes services secrets allemands savaient dès 1952 qu'Adolf Eichmann, l'un des artisans de l'Holocauste, s'était réfugié après-guerre en Argentine sous le faux nom de Ricardo Klement. Les autorités de RFA n’avaient jamais rien entrepris pour son arrestation…
Klaus Barbie est mort en 1991, des suites d’un cancer, dans sa prison de Lyon. Adolf Eichmann, lui, fut retrouvé et enlevé en 1960 par les Israéliens : jugé puis condamné à mort, il fut pendu en 1962.

Décidément, les archives des deux Allemanges d'après-Guerre n'ont pas fini de délivrer bien des secrets...

(A plus tard...)

dimanche 16 janvier 2011

Laïc(s) : Nicoléon, les religions et le "choc des cultures"

Âge. Connaissez-vous le philosophe Giambattista Vico? Michelet, qui n’avait pas toujours raison, disait de cet Italien tombé dans l’oubli: «Avant lui, le premier mot n’était pas dit ; après lui, la science était, sinon faite, au moins fondée.» Ce Napolitain, précurseur des lois de l’histoire comme conception scientifique, écrivait dans son ouvrage daté de 1725, intitulé Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations (republié par Fayard en 2001), qu’il distinguait trois âges de l’humanité: l’âge divin, l’âge héroïque et l’âge humain. À l’en croire, tous les peuples parcourent ces trois temps… pour retourner inévitablement au premier, fruit d’une forme de «rationalité mécanique» de l’histoire… En ce moment, aussi incroyable que cela puisse paraître, beaucoup laissent croire que nous sommes revenus à cet âge divin qui – ô miracle – permet de quêter l’au-delà et d’entrevoir l’avenir sereinement (sic). À supposer brièvement, très brièvement même, que nous revisitions la période divine en question, cela signifierait que nous avons donc déjà traversé l’âge humain, contredisant Jaurès: «L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine.»

Religions. Pourquoi évoquer ainsi la figure méconnue de Vico, au cœur d’une actualité sans répit ni repos qui, par un pouvoir médiacratique d’occupation mentale, nous fait tant confondre le contenu figé de la pensée avec le processus de la pensée en action? Pour une raison simple. Le cours du monde actuel (placé en Bourse) nous donne l’impression que l’Italien, depuis son XVIIIe siècle, avait joué les Nostradamus de l’épouvante en affirmant que le peuple, dans son processus d’évolution qui le conduit à s’insurger puis à conquérir l’égalité, se complaît un jour ou l’autre à un début de désintégration de ce qu’il a acquis de haute lutte, comme prisonnier d’une phrase régressive incompréhensible… Enfoncés dans notre pessimisme chronique, vous comprendrez aisément pourquoi nous pensions exactement à cela, l’autre jour, en entendant le discours de Nicoléon lors de ses vœux aux autorités religieuses. Prenant prétexte des odieux assassinats de chrétiens d’Orient, le petit-monarque de Neuilly est reparti en croisade en parlant «d’épuration religieuse», puis en évoquant implicitement le fameux «choc des cultures» entre l’Orient et l’Occident: «Le sort des chrétiens d’Orient symbolise les enjeux du monde globalisé dans lequel nous sommes entrés, irréversiblement.» Le «sort» de la chrétienté symboliserait donc les «enjeux» d’avenir du «monde globalisé»… On croit rêver.

«Menace». Et la laïcité, dans tout cela? Sans jamais employer le terme de «laïcité positive», qui fut l’un de ses socles idéologiques de 2007, Nicoléon, pour qui «l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur» (personne n’oubliera), a cette fois dégoupillé une définition toute personnelle. «La République laïque, a-t-il dit, assure à chaque culte et à chaque fidèle la sécurité sans laquelle il lui est impossible de vivre pleinement sa foi. Une République laïque entretient un dialogue permanent avec les religions pratiquées sur son sol de façon à les entendre et, parfois, pourquoi pas, à les écouter.» Et, le croyez-vous? Voilà que l’inventeur du ministère de l’Identité nationale, qui a tant contribué à la «peur de l’autre» et à la défiance envers les héritiers de l’immigration vivant sur notre sol, vient s’étonner, presque s’inquiéter, que 42% des Français considèrent désormais la communauté musulmane comme une «menace pour leur identité». Pas moins des deux tiers des personnes se classant «à droite» l’expriment d’ailleurs clairement: la population musulmane en France est pour eux «un péril». L’entreprise de décervelage collectif de toute la médiacratie nicoléonienne, mise au service de la réaction, de la division et des clivages, profitant des failles de la continuité républicaine dans les quartiers populaires, a donc perverti durablement les consciences… Alors, autant le savoir. Pour Nicoléon, deux des principes fondateurs de la loi de 1905 sont potentiellement «renégociables», si l’on en croit un conseiller du Palais pour lequel le «climat n’a jamais été aussi favorable» (!) Selon lui, parce que l’article 1 serait menacé, 
à savoir que «la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes» (menacé?), il faudra tôt ou tard «revoir» l’article 2, qui stipule que «l’État ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte»

Universalité. Défigurée par la droite et son extrême, la laïcité à la française, l’un des quatre piliers de notre République, avec la liberté, l’égalité et la fraternité, est bel et bien en danger. Et la balafre s’élargit : financement public des lieux de culte et des salles de prière, subsides versés aux écoles confessionnelles, etc. La droite s’accommode opportunément d’une schématisation de la laïcité, réduite à la seule séparation de l’Église et de l’État. Seulement voilà, la laïcité n’est pas un particularisme accidentel de l’histoire de France, mais une disponibilité universelle du patrimoine humain, un idéal positif d’affirmation de la liberté de conscience, de l’égalité des croyants et des athées. Par elle et avec elle, la loi républicaine doit viser le bien commun et non pas l’intérêt particulier. D’où cette question: Nicoléon est-il vraiment laïque?

[BLOC-NOTES publie dans l'Humanité du 15 janvier 2011.]

(A plus tard...)

mercredi 12 janvier 2011

Haïti : la possibilité d'une île...

Tels ces instincts venus du fond des âges, le bruit et la fureur laissent des traces dans nos inconscients qu’aucun sang séché ne parvient à masquer durablement. Le rapport au temps prend alors tout son sens. En ce début de XXIe siècle, la vitesse en toutes choses symbolise souvent l’insignifiance d’une époque en mal d’horizons : le peuple haïtien, lui, semble frappé par une immobilité qui défie pourtant notre imagination… Le 12 janvier 2010, martyrisée par l’effroi d’une catastrophe tellurique et humaine ayant atteint un degré d’intensité rarissime, la Perle noire des Antilles s’enfonça en quelques secondes dans la terreur. En leur brutalité même, les circonstances obligèrent les Haïtiens à montrer une fois encore au monde leur force et leur détermination face à l’épouvante. Environ 300 000 morts sous les décombres. Un pays dévasté, réduit en poussière, quasiment hors sol…

Dany Laferrière prévenait dans nos colonnes: «Arrêtons avec l’expression “malédiction haïtienne” ! Haïti vient juste de rentrer sur la scène internationale de manière lisible et compréhensible. Il ne faut plus que certaines expressions nous collent à la peau.» Un an plus tard, nous partageons toujours le parti pris émouvant de l’écrivain mais aussi la colère et l’exaspération actuelles des Haïtiens. Douze mois après le séisme, le constat est en effet accablant. Sous la tutelle de la Mission de stabilisation de l’ONU en Haïti (la Minustah), organisme inefficace et discrédité, le pays reste sous les gravats et, avec les intempéries et l’effroyable épidémie de choléra, la situation donne le vertige… Environ 1,5 million de personnes vivent toujours dans 1 150 camps recensés. Les conditions sanitaires s’aggravent de jour en jour. Quant à l’aide humanitaire, elle demeure inégale et inéquitable. Avant même le tremblement de terre, n’oublions pas que l’île était déjà l’un des pays les plus pauvres du monde : 80% de la population y vivait avec moins de 1,50 euro par jour, 70% de sans-emploi et 62% d’analphabètes issus d’un système scolaire appartenant à 85% au privé…

Sous le coup de l’émotion, saisie par un sensationnalisme médiatique mondial, la communauté internationale avait promis des milliards d’aides. Et puis ? Pas grand-chose. N’est-il pas temps de tirer le bilan désastreux de cette aide en Haïti ? Après avoir été pillés par le FMI, après avoir subi des années de dictature et de corruption, les Haïtiens, qui n’ont pas supporté le spectacle de marines américains débarquant sur leur sol, savent à quel point leur nation est vulnérable, victime de la mainmise étrangère et d’un État impuissant… La récente mascarade électorale en est la meilleure preuve ! Pourquoi l’ONU, les États-Unis et l’Union européenne ont-ils osé conditionner le déblocage de certaines aides à la tenue d’un scrutin dépourvu de sens et qui s’est soldé par des fraudes et des meurtres ?

Pas seulement par dette mémorielle, les Français ont de tout temps aimé Haïti sans savoir comment canaliser cet amour. Pays d’hommes, d’arts et de littérature, pays de vent et d’âmes nobles aux émancipations tourmentées par l’histoire coloniale et dictatoriale, les Haïtiens ont le droit de reconquérir leur totale souveraineté pour rebâtir non pas à l’identique mais sur les bases d’une nouvelle citoyenneté. Il n’est pas trop tard pour les aider à rechercher des voies originales pour un nouveau développement humain, durable, débarrassé des néocolonialismes et des dominations.
 
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 janvier 2011.]
 
(A plus tard...)

mardi 11 janvier 2011

Politique étrangère de la France : un tabou à lever...

L’émotion suscitée par le tragique destin de deux copains du Nord, Antoine de Léocour et Vincent Delory, raptés au Niger puis arrachés à leurs jeunes vies dans des conditions insupportables, est vécue d’autant plus légitimement par tous les Français que les menaces contre nos ressortissants grandissent un peu partout – et singulièrement au Sahel. Dans cette région considérée autrefois par les diplomates comme «plutôt sûre» pour les anciens colonisateurs français, nous assistons désormais à une véritable série noire. Ne le cachons pas, tous nos compatriotes semblent aujourd’hui menacés au cœur même des capitales concernées : en tout, ils sont environ 8.000 au Niger, au Mali et en Mauritanie…

Après l’assassinat de l’ingénieur humanitaire Michel Germaneau, puis l’enlèvement de cinq expatriés sans doute toujours détenus au Mali, sans parler de la tentative d’attentat la semaine dernière contre l’ambassade de France à Bamako, les morts d’Antoine et de Vincent, tués lors d’une opération militaire nigérienne, soulèvent bien des questions… Car une certaine confusion prédomine encore concernant les circonstances de cette intervention armée à laquelle ont pris part des militaires français. Ainsi était-il légitime et nécessaire que des militaires français participent à cette opération dramatique ? Pourquoi et à quelles fins ont-ils été engagés dans une poursuite contre des criminels spécialisés dans la prise d’otages lucrative, probablement liés à des groupes terroristes capables de commanditer ce genre d’actes ? En somme, quelle a été la réelle implication des autorités françaises dans ce désastre humain ? Répétons-le clairement : aucune cause, ni les tensions ni les graves problèmes politiques qui témoignent partout dans le monde d’attentes sociales et démocratiques, ne peut justifier cette forme de terrorisme. D’ailleurs, à l’heure où nous écrivions ces lignes, al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) n’était pas formellement désignée par les autorités françaises comme responsable de ce drame. Mais ce nouvel épisode douloureux, quoi qu’il en soit, rappelle à l’État français la responsabilité qui lui incombe de tout faire pour obtenir la vie sauve et la libération des autres otages français, actuellement au nombre de huit, au Niger, en Somalie et en Afghanistan…

La vérité nous oblige. Il reste en effet un tabou à lever : que ce soit au Sahel ou en Afghanistan, la politique étrangère de la France est-elle en partie responsable des menaces qui pèsent sur ses intérêts ? À ce propos, faut-il s’étonner que le conflit afghan soit devenu un débat interdit, censuré par toute la médiacratie politique ? Trop peu de voix s’élèvent aujourd’hui pour s’opposer à cette sale guerre sans issue, dont le but déclaré, détruire les points d’ancrage d’al-Qaida chez les talibans, risque au contraire d’alimenter tous les fous de Dieu s’inspirant de Ben Laden…

Samedi 8 janvier, un caporal-chef français est tombé au combat en Afghanistan, ce qui porte à 53 le nombre de soldats français morts dans ce pays depuis fin 2001. Que peut espérer la France de Sarkozy sinon lécher 
les bottes des États-Unis et légitimer son strapontin aux côtés des valets de l’Otan. Le néoatlantisme de l’Élysée, mené sur tous les fronts telle une croisade, éloigne chaque jour un peu plus notre pays de son devoir historique – l’universalité de sa parole dans le monde.
 
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 10 janvier 2011.]
(A plus tard...)

vendredi 7 janvier 2011

La disparition de Maurice Vidal, figure du journalisme

L’ancien résistant communiste s’est éteint à l’âge de quatre-vingt-onze ans. Il fut journaliste « sportif » à Ce soir et à Miroir Sprint, puis créateur du mythique Miroir du cyclisme.

Durant toute la deuxième moitié du XXe siècle, il avait côtoyé les plus grands noms de l’histoire du sport avec une passion, un engagement et une volonté de transmission qui forçaient le respect – jusqu’à devenir lui-même une figure incontournable du journalisme qui s’y rapportait directement, et, de loin en loin, de toute la presse d’après-guerre. Témoin d’une époque bénie faite d’exploits et peuplée d’authentiques héros aux incarnations populaires, Maurice Vidal nous a quittés, le 6 janvier, à l’âge de quatre-vingt-onze ans, au début d’un nouveau siècle dont il nous disait ne plus comprendre «ni les codes ni les valeurs» et «encore moins ce penchant vulgaire et irrationnel pour la profusion de fric», qui, ajoutait-il, «finira par tuer l’essence même du sport».

Résistant communiste, dirigeant à l’Union de la jeunesse républicaine de France (UJRF), l’ex-Jeunesse communiste, il fut longtemps difficile pour ne pas dire impossible de dissocier chez lui le combat politique de ses activités professionnelles. D’abord journaliste au quotidien sportif Sports, créé par le PCF en 1946 pour concurrencer le groupe l’Équipe, autorisé à reparaître malgré ses agissements durant l’Occupation, Maurice Vidal débuta aux côtés de Jacques Marchand ou de Pierre Chany, avec lequel il devint un chroniqueur du Tour de France acharné et avisé, avant de rejoindre la rédaction de Ce soir, dirigé par Louis Aragon, puis le Libération d’avant Sartre, dans les années 1960.

Mais ceux qui connaissent sa carrière le savent : c’est à la tête de Miroir Sprint puis de Miroir du cyclisme, dont il fut le créateur, que Maurice Vidal transforma son amour du sport en œuvre journalistique collective et art de vivre. Cette revue mythique quasi déifiée par les spécialistes de la Petite Reine – toutes générations confondues puisque les anciens numéros s’arrachent encore sous le manteau – fut hélas sacrifiée au début des années 1990, au moment même où le cyclisme quittait sans le savoir l’âge d’or… Avec Émile Besson, et les regrettés Albel Michéa, Roland Passevant, Pierre Chany et quelques autres, tous des résistants, Maurice Vidal fut l’un des pionniers du journalisme dit «sportif», mais qui, chacun l’aura compris, était bien plus que du journalisme… Nous sommes leurs héritiers.

(A plus tard...)

samedi 1 janvier 2011

Une citation pour 2011...

« Pour voir loin, il faut y regarder de près. »
PIERRE DAC

(Une seule résolution pour la nouvelle année : mêlons-nous plus que jamais des choses du monde. A plus tard...)

lundi 27 décembre 2010

Flamme(s) : sommes-nous déjà les victimes du sous-venir ?

Fantasmes. «Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents», disait Georges Bernanos. 
À ce propos. À quoi rêvent nos adolescents ? Une étude réalisée par l’Observatoire de la parentalité auprès de jeunes âgés de 14 à 17 ans, donc cette «génération Internet» dont on mesure assez mal la réceptivité ou non au consumérisme ambiant, 
nous donne des indications significatives et angoissantes. À la question: «Quelles sont les personnalités dont vous aimeriez avoir la vie professionnelle ?», nos jeunes placent sur le podium Bill Gates, Steve Jobs et Zinédine Zidane. Quant aux entreprises plébiscitées, Apple, Microsoft et Google tiennent le haut du pavé. «Réalistes face au monde du travail, les jeunes ont intégré les nouveaux codes sociaux» : ainsi sont dépeints nos ados dans cette enquête impitoyable. Dans un monde 
où les patrons du CAC gagnent jusqu’à deux cents fois le smic, où 43% des jeunes actifs des quartiers populaires restent sans-emploi, faut-il s’étonner qu’on veuille ainsi singer l’Amérique et/ou envier les effets sonnants et trébuchants d’une gloire sportive ou pipolisée ? Jadis, on ambitionnait une trajectoire à la Jack London, à la Saint-Ex. Aujourd’hui, on veut finir à Wall Street ou au Qatar… Bienvenue au XXIe siècle.

États-Unis. Retour vers le futur. Depuis plusieurs semaines, quelques démographes attentifs nous mettaient 
en alerte et nous annonçaient la probabilité d’une information que nous n’imaginions pas possible. Mais voilà. C’est fait. L’espérance de vie des États-Uniens a officiellement régressé. Vous avez bien lu. Si l’on en croit le très sérieux Centre national des statistiques de santé du pays, en 2008, la durée de vie moyenne était de 77,8 ans, soit 1,2 mois de moins 
qu’en 2007… Aussi incroyable que cela puisse paraître, notre étonnement à la vue de ces statistiques stupéfiantes n’est en rien partagé par les spécialistes qui nous annoncent pour bientôt d’autres surprises de ce genre. Alors, est-ce conjoncturel ou non? «Probable», répond-on outre-Atlantique, puisque cette augmentation inquiétante ne serait due qu’à l’accroissement de la mortalité chez les plus de 85 ans, phénomène déjà constaté dans les années quatre-vingt-dix, mais si prononcé cette fois qu’il inverse la tendance générale. Les responsables de la santé publique s’interrogent néanmoins sur les motifs de cette régression historique. Progression d’Alzheimer, des pneumonies, des grippes, des problèmes rénaux et sanguins, etc. : les effets de la crise sociale sont évidemment passés par là, plongeant dans la grande misère des centaines de milliers de familles dénuées de protection santé ou mal protégées. Mais notons que cet événement rarissime depuis les années quarante est cette fois d’autant plus étonnant qu’il frappe majoritairement les Blancs : en effet, l’espérance de vie des Noirs continue de progresser, même si elle reste en moyenne inférieure de huit ans… Sans tirer de conclusion hâtive, rappelons que le démographe et historien Emmanuel Todd avait prédit la décomposition de la «sphère soviétique», dès 1976, dans la Chute finale (Robert Laffont), en s’appuyant notamment sur les statistiques de l’espérance de vie. Serez-vous étonnés d’apprendre, très prochainement, que cette même espérance de vie (dont on nous a tant rebattu les oreilles au moment du débat sur l’avenir de nos retraites) est en recul dans les quartiers populaires de nos grandes villes françaises ?

Rêves. Les masques de l’éphémère épousent 
donc toutes les formes. Puisque la solitude n’a pas son pareil pour rendre les choses vaines, il nous faut chercher, non sans difficulté depuis que la vie sociale de nos quartiers s’est déshumanisée, les ultimes lieux de dernières grandes aventures de disputes encore acceptables – la philosophie, l’exploration, la politique, la littérature – qui, jadis, prêtaient à controverse dans tous les bars populaires. Où est aujourd’hui la «terra incognita», la vraie, celle qui faisait voyager en-dedans de nous jusqu’aux nobles utopies de progrès et de lointains, en nous embarquant dans la connaissance radieuse et audacieuse – à peu près situé entre l’idéal mallarméen et la ligne de fuite valéryenne, pour que toujours survienne la vérité houleuse d’un jour de mer. L’aventure. Les idées. Et les actes. Rien à voir, n’est-ce pas, avec ces «terres inconnues» scénarisées pour prime-time et plateau-télé, émotions par procuration, une pilule et au lit… Quel est désormais notre roman intime, notre roman collectif ? Dans cet ici-et-maintenant s’évapore confusément le magistère des chantres de la Raison, qui, sur les bancs de la République, nous enseignaient le goût de l’avenir et du risque. Exit le savoir cumulatif, récitatif, dialectique, historique ? Exit, la transmission critique par le texte et son commentaire ? Exit, nos mythiques histoires, l’Égypte, la Grèce, Rome, qui cheminaient vers le temps et nous en posant leurs pierres sur l’échafaudage de notre propre construction ? Exit l’Idée française de République universelle ? Las sont les continuateurs, les transmetteurs, les initiateurs. Faute de moyens, de confiance, de considération. Relégués au rang d’accompagnateurs d’une époque où flaire la flamme de la déréalisation. Victimes du sous-venir ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 décembre 2010.]

(A plus tard...)

vendredi 24 décembre 2010

Une petite citation pour Noël...

"Christ représente primitivement :
1° les hommes devant Dieu ;
2° Dieu pour les hommes ;
3° les hommes pour l'homme.
Ainsi, par définition, l'argent représente primitivement :
1° la propriété privée pour la propriété privée ;
2° la société pour la propriété privée ;
3° la propriété privée pour la société.
Mais Christ est le Dieu aliéné et l'homme aliéné. La seule valeur de Dieu lui vient de ce qu'il représente Christ : la seule valeur de l'homme lui vient de ce qu'il représente Christ. La même chose vaut pour l'argent."
KARL MARX, L'Argent et le Christ (notes de lecture)

(Bonnes Fêtes à tous. A plus tard...)

mercredi 22 décembre 2010

Contre la "précarité énergétique", oui ! à un droit à l'énergie...

L’époque brutalise. Voyez un peu l’évolution des mots : «précarité énergétique», terme pudiquement employé pour évoquer l’une 
de ces réalités douloureuses en pleine croissance. À savoir l’impossibilité de se chauffer ou de s’éclairer, faute de pouvoir payer ses factures. Jusqu’à ces toutes dernières années, le phénomène était resté marginal. Mais, depuis 2008-2009, il est d’abord devenu endémique, avant de connaître une véritable explosion. Officiellement, environ 3,5 millions de personnes sont entrées dans cette nouvelle classification de la pauvreté, qui n’est, comme chacun le sait, qu’une sous-classification de la grande pauvreté tout court…

En 2000, les moins aisés consacraient 7% 
de leurs revenus à leurs factures d’énergie. Ce pourcentage atteint les 15% aujourd’hui. Et demain ? N’oublions pas que la lutte contre cette précarité énergétique est l’une des innombrables promesses non tenues du Grenelle de l’environnement. Par grand froid, dans certaines régions, un ménage sur quatre vit quotidiennement cette galère, souvent tenue secrète. Car, en matière 
de logement, tous les indicateurs affichent le rouge ! Pas moins de 4,5 millions de personnes sont mal logées, auxquelles il convient d’ajouter le 1,5 million en situation d’impayés et les 6,7 millions en situation dite de «réelle fragilité»… Conjugués, ces éléments forment une spirale descendante : impayés, endettement, restriction ou coupure d’énergie, problèmes de santé et isolement social… Et pendant ce temps-là ? Les Français subissent de plein fouet les augmentations des tarifs 
de l’électricité et du gaz, qui ne sont pas une fatalité mais le résultat mécanique des politiques menées 
par le pouvoir. Avec l’épouvantable loi Nome, le gouvernement a résolument fait le choix de financer les opérateurs privés au détriment d’EDF, ce qui entraînera de nouvelles hausses. Sans parler des tarifs du gaz, qui, pour satisfaire les appétits des actionnaires du groupe GDF Suez, ont grimpé de plus de 50% depuis la privatisation. Oui, 50%...

Au même titre que le logement, le droit à l’énergie est indispensable à la vie et doit être reconnu comme tel ! Des mesures immédiates et d’ampleur doivent donc s’imposer aux logiques financières : la baisse des tarifs du gaz, un moratoire sur ceux de l’électricité et l’interdiction pendant la trêve hivernale de l’ensemble des coupures de fourniture énergétique, comme l’a proposée récemment la communiste Marie-George Buffet au Parlement, sous forme de projet de Loi. L’État, premier actionnaire de GDF Suez et majoritaire dans le capital d’EDF, en a le pouvoir et le devoir. Mais le sarkozysme connaît-il encore l’existence de la notion même de «service public» ?

(A plus tard...)

lundi 20 décembre 2010

Jacqueline de Romilly : pour l’amour du grec (ancien)…

« Si les langues anciennes ont pour le moment perdu la bataille à l’école, elles n’ont pas encore perdu, et ne doivent pas perdre, celle de la culture. » Lire et relire Jacqueline de Romilly, inlassablement, avec la fraîcheur d’hier et la hardiesse de demain… Comment témoigner avec justesse et modestie l’émotion qui fut la mienne, ce week-end, en apprenant la disparition de cette grande dame, qui, sans le savoir, inspira une partie de mon parcours de jeunesse et, plus encore, ouvrit quelques portes vers un savoir acquis si fondamental qu’il scintille pour jamais…

Jacqueline de Romilly nous a quittés. Elle avait 97 ans. Et l’on ne savait plus bien ce qu’il fallait principalement retenir d’elle – sinon, bien sûr, qu’elle fut l’helléniste la plus connue et la plus importante du XXe siècle. Elle était la Grèce incarnée. Mais pas n’importe quelle Grèce. D’abord la langue grecque. Puis la pensée grecque. Puis la philosophie grecque. Puis toute l’histoire grecque en bloc. Les Grecs eux-mêmes se rendirent à l’évidence : Jacqueline de Romilly était tellement grecque qu’elle aurait dû naître Grecque. Alors, en 1995, pour saluer son combat en faveur de l’hellénisme, le gouvernement d'Athènes signa un décret qui fit de cette française une citoyenne grecque à part entière. C'était une question de nationalité. C'était une question de justice. C'était pourtant bien plus que cela en vérité !

Car De Romilly fut première en tout : première femme reçue à l’Ecole Normale supérieure ; première femme élue professeur au Collège de France ; première femme élue à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ; première Concours général, première à l’agrégation ; etc. La liste est longue. La seule exception notoire fut son élection en 1988 à l’Académie française – la deuxième femme de l’histoire après Marguerite Yourcenar (1980).

Elle, le savait mieux que personne : dix ans de grec ancien et de latin, ça laisse des traces… mais ça vous forme un homme ! Pour le jeune étudiant que j’étais, nourri quotidiennement par des jésuites scrupuleux dans l’art d’une transmission la plus parfaite possible, les travaux de Jacqueline de Romilly furent une base incontournable pour découvrir comment les Athéniens inventèrent la démocratie tout en s’efforçant d'en combattre les dérives : la démagogie, l'inculture, le soupçon, la négligence de transmission, l'oubli du bien commun… Longtemps les Grecs anciens furent pour moi des maîtres inégalés. Et Jacqueline de Romilly, un phare grâce auquel nous pouvions nous diriger pour découvrir les grands textes, devenus accessibles à tous. C’était la fin des années soixante-dix, le début des années-quatre-vingt, en somme la fin de l’insouciance et des scolarités paisibles, adossées sur le savoir et l’intelligence des savoirs, les chemins (presque) tout tracés. Mais déjà, le mal rôdait. Et l'enseignement du grec ancien disparaissait de plus en plus des écoles ! Tout comme le latin d’ailleurs…

De Romilly ne put rester en dehors de ce combat, qu’elle jugeait essentiel, pour que les jeunes générations ne soient pas coupées des racines de la culture européenne. Contre le désarroi que provoquent la perte des racines, la méconnaissance des langues-mères et des valeurs de nos Anciens (quels qu’ils soient !), Jacqueline de Romilly partit en guerre. En 2000, elle publia avec Jean-Pierre Vernant Pour l’amour du grec (éditions Bayard). Elle écrivait : «Ces valeurs ne s’acquièrent vraiment que dans un contact prolongé avec tous les hommes qui nous ont précédés, et surtout ceux qui ont médité ces valeurs, qui en ont parlé, qui les ont illustrées. Qu’il s’agisse du refus de la violence, de l’hospitalité, du but de l’existence, tout cela est présent dans les textes de nos littératures classiques, et déjà avec force dans les textes grecs.» Sans en faire une affaire «politique», elle en fit néanmoins un débat public, apportant son nom à des appels, à des pétitions : combattre pour l’enseignement du grec et du latin dans les lycées, pour éviter que les jeunes générations ne soient coupées du «rapport à une réalité vivante et précieuse». La guerre, la violence, la loi, la démocratie, la concorde, la liberté, la citoyenneté, le vivre-ensemble… Au lieu d’en appeler au sauvetage d’un enseignement des humanités au bord de l’abîme, elle loua haut et fort la grandeur de la langue grecque.

Car oui, il y avait, il y eut, il y a toujours cette langue grecque… Merveilleuse langue grecque. En cette époque où les mots sont galvaudés, affaiblis dans leur évocation, tellement utilisés et si mal, comment faire comprendre le bonheur qui fut le nôtre de parcourir ce « grec ancien » si décrié et pourtant si accueillant, si richement éveillé au monde d’aujourd’hui ? Et puis comment ne pas regretter ici-maintenant d’avoir lâchement abandonné les études supérieures avec cette langue grecque qui nous tendait les bras, l'agrégation et tout le reste ? Comment ne pas en être mélancolique - presque meurtri ? - désormais qu’une autre vie s’est emparée de moi ?

Il y a un an, pratiquement jour pour jour, Jacqueline de Romilly, dont l'oeuvre écrite fut si féconde et si abondante, reçut chez elle un jeune professeur de grec ancien, Augustin d’Humières, auteur du très remarquable Homère et Shakespeare en banlieue (éditions Grasset), un livre, comme son nom l’indique, qui relate dans le détail son expérience dans les quartiers populaires pour la survie (c’est le mot) des disciplines classiques. La grande dame avait dit à son interlocuteur : «Toute ma vie, j’ai attendu quelqu’un comme vous.» Confession rarissime, ultime, indispensable... Pour elle, l’enseignement du grec et du latin permet l’attention aux mots, à la logique, au raisonnement. L’étymologie s’avère indispensable à la bonne compréhension du français : qui ose encore en douter ? Et pourquoi nos ministres de l’Education nationale successifs ont-ils à ce point renoncé à l’essentiel et à l’admirable ?

Erudite férue du monde grec des Ve et IVe siècle, Jacqueline de Romilly n’arrêta jamais de dire sa reconnaissance qui l’animait pour le berceau athénien de la démocratie. Mélange de clarté et de rigueur pour le citoyen contemporain. Fille d’un père philosophe mort au champ d’honneur lors de la Première Guerre Mondiale et d’une mère romancière (Jeanne Malvoisin), elle était la Grèce éternelle incarnée, un symbole pour beaucoup de femmes. Le 23 janvier 1997, j’eus l’honneur d’assister à l’un de ses moments d’éblouissement : son entrée sous la coupole de l’Académie française. Dans son habit vert, déjà presque aveugle (elle le fut quelques mois après), elle avait déclamé le discours qu’elle avait préparé et appris par cœur, faute de pouvoir vraiment le lire malgré les lunettes qu’elle avait dignement chaussées. La grande helléniste du Collège de France recevait les honneurs de la nation savante - l'honneur de la France universelle. Et l’hommage infini de tous ceux qui l’avaient admirée…

Depuis, elle ignorait sa cécité, écrivait ses lettres à la main, se faisait lire le journal et les livres à voix haute, en récitait de nombreux de mémoire. Ce n’était pas une coquetterie. Mais un combat. Le combat d’une vie d’excellence. Le combat contre l’ignorance. Un combat que nous partagerons toujours.

(A plus tard…)

jeudi 16 décembre 2010

Mélancolie(s) : l'humanité déserte-t-elle le champ des civilisations ?

Matin. Bref instant de grâce et lune sous le vent. Une brume incertaine qu’assigne l’hiver neigeux – des odeurs de ville encore ensommeillée, des lueurs naissantes et puis quelques effluves en-amourachés, entre le suave et l’aigre, le brutal 
et le doux. Tous les mystères indéchiffrables semblent soudain ressusciter dans l’espérance vague d’une aube éternelle… Curieux quand même. Un petit matin. Juste un petit matin. 
Et s’éveillent en nous toutes les frontières auxquelles l’homme 
se heurte et devant lesquelles il s’élance ou se résigne. Puisque «la vie, c’est ce qui arrive quand on est occupé à d’autres projets», comme le disait John Lennon (où étiez-vous il y a trente ans ?), doit-on refuser la promesse d’un émerveillement, n’y voir qu’un leurre, qu’une faiblesse d’âme, qu’une volupté arrachée à l’agonie d’un monde trop désarmant et si indéchiffrable ? Ces aubes ne sont-elles que des masques éphémères, l’allégorie d’une dépossession sans équivalent que nous sentons plus 
ou moins confusément : celle d’un monde révolu dont nous portons le deuil sans le savoir ? Mais qui peut avoir encore 
la force de nous dire de quel monde nous parlons là ?

Forme. L’humanité déserte le champ des civilisations – ce phénomène n’est pas réversible. Le penseur, l’auteur, le philosophe ou l’élu de la cité ne sont pourtant pas que les gardiens somnolents du musée des cultures. Nous savons depuis Freud les accointances du deuil et de la mélancolie. Mais nous savons depuis Chateaubriand les difficultés de se retrouver entre deux siècles «comme au confluent de deux fleuves», plongeant «dans les eaux troubles», s’éloignant «à regret du vieux rivage» mais nageant «avec espérance vers une rive inconnue». Nous ne tiendrons pas ici la chronique de l’irréparable abandon, même si, entre l’ancien et le nouveau, dans nos tentatives réelles de conciliation, domine cette étrange impression (erronée) de délabrement à la fois insinuant et irrésistible. Une sorte de morosité crépusculaire. Une espèce de dégradation si nette qu’elle nous paraît plus-que-réelle et d’autant plus attristante qu’elle s’habille de fatalité, à l’abri de toute intervention humaine collective. Devant la brusquerie de volonté de rapidité de notre époque et, surtout, faute d’accéder aux bonheurs de l’altérité, le psy, l’anxiolytique, le yoga, la diététique, le fitness, la thalasso, le Club Med et la télé nous aspirent à «être bien dans sa peau». Voyez l’exigence revendicative : mécaniquement bien dans sa peau. Comme un vulgaire moteur dans sa carrosserie. Le «moi-je» tourne à l’ego comme le vin au vinaigre. Embastillé dans son désert intérieur, l’individu, frappé d’immobilité, ne se perçoit plus comme le maillon d’une chaîne, le prénom d’une généalogie, 
la séquence d’une narration. Juste exister en soi pour soi.
«La forme fascine quand on n’a plus la force de comprendre la force en son dedans – c’est-à-dire de créer», écrivait Jacques Derrida.

Tourmentés. Pouvons-nous encore brûler nos propres feux, anéantir le court-termisme, fuir la frénésie superficielle que nous impose la r-évolution des nouvelles technologies de l’information ? Pouvons-nous dépasser nos rêves les plus sombres, se dresser et parler dans la bouche du monde – dans nos bouches mais ouvertes au monde ? 
Cherchons le chemin pour ne pas nous sentir en exil permanent, incompris, délaissés tels de vulgaires bateaux ivres laissant derrière eux les rives où sèchent les larmes. Les tourmentés, empêcheurs de tourner en rond, sont dévisagés – jamais envisagés. Perdus dans un quelconque Cabaret de la dernière chance, retrouvant dans les saveurs d’un Jack Daniel’s les ornements sentimentaux d’une certaine jeunesse perdue, quand les rêves duraient toute une nuit et les chemins pour y aboutir toute une vie. Le trop-plein ne se vide jamais 
tout à fait…N’est-ce pas ?

Marchés. Et vous ? Vous êtes plutôt Cantona, avec son goût irraisonné de la désobéissance civile, belle et imparfaite, politiquement juste et économiquement friable dans sa contestation de l’ordre institué ? Ou plutôt Zidane, défendant jusqu’à l’absurde – et 15 millions de dollars – la candidature du Qatar pour le Mondial 2022 ? Vous retrouvez-vous dans ce tremblement de temps du profit à la va-vite ? On sait trop peu par exemple que la durée moyenne 
de détention des actions dans le monde est de onze secondes ; que sur cent transactions financières, seulement deux sont supportées par des transactions économiques ; que sur les marchés des matières premières, les spéculateurs de la planète opèrent trente-huit fois plus que la consommation réelle desdites matières premières… Les actionnaires ont muté en investisseurs de passage, préférant l’irresponsabilité et le virtuel à l’affectio societatis d’antan. Cornelius Castoriadis écrivait : «C’est par la société que l’individu “fou” devient un homme mais la “folie” chaotique n’est-elle pas toujours au seuil de la conscience ?» Si nous n’écrivons pas seulement pour conjurer notre fuite dans le temps, nous quêtons néanmoins, et pour cause, les instants de grâce et de lune sous le vent – mais pourquoi le mot de la fin devrait-il toujours être «bref» ?


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 11 décembre 2010.]

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mercredi 15 décembre 2010

1871-2011 : les 140 bougies de la Commune de Paris

«Un idéal pour un monde plus juste ; l’ambition d’une démocratie populaire directe, laïque, sociale…» En présentant, mardi 14 décembre, lors d’une conférence de presse, les initiatives des Amis de la Commune de Paris 1871 pour l’année 2011, les coprésidents de l’association, Claudine Rey et Jean-Louis Robert, n’ont pas caché leur ambition – et l’idéal de modernité qui les anime. Le 140e anniversaire de ce grand moment de l’histoire de France ne sera «ni passéiste ni exclusivement commémoratif», mais visera au contraire à «rendre plus que jamais vivantes des valeurs tellement actuelles qu’elles font peur aux puissants et au pouvoir de l’argent».

Le calendrier 2011, duquel nous pouvons retenir quelques dates clés, devrait être à la hauteur de l’exigence ainsi formulée. Exemple, le vendredi 18 mars, jour du 140e anniversaire, le peuple sera appelé en masse dès 17 heures à célébrer l’événement sur la place de l’Hôtel-de-Ville de Paris, où seront donnés de nombreux spectacles et où, solennellement, sera réitérée la demande de réhabilitation des membres de la Commune envoyés à la mort ou au bagne par une «justice» militaire expéditive… Peu de temps après, du 30 mai au 19juin, une grande exposition organisée par la Ville de Paris occupera la salle des Cordeliers (6e arrondissement), tandis qu’un cycle de huit conférences sera donné au Petit Palais, du 29 avril au 17 juin, tous les vendredis à 14 heures. Signalons que la traditionnelle montée au mur des Fédérés, fin mai, prendra cette année une importance particulière, sans parler de la trentaine (au moins) de manifestations historiques d’ores et déjà recensées partout en France…

Dès le mois de mars et jusqu’au rendez-vous de la Fête au parc de La Courneuve, l’Humanité s’associera pleinement et activement à toutes ces initiatives : numéros spéciaux, hors-séries, portraits d’été, etc. Je vous en reparlerai très prochainement…

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lundi 13 décembre 2010

Face au sarkozysme et à Le Pen, quelle gauche pour demain ?

Ces temps-ci, le microcosme politico-médiacratique a de quoi nous inquiéter. Il suffisait de regarder À vous de juger, jeudi soir sur France 2, pour en percevoir toute la perversité. Ce fut d’abord le honteux tapis rouge déroulé sous les pieds de Marine Le Pen, qui, durant une heure et demie et sans vrais contradicteurs, eut le loisir de surfer à sa guise sur la crise économique, sur les ruines d’une France en atomisation sociale avancée, sur le pourrissement ultra-droitier du sarkozysme, sur les misères du monde libéral et les méfaits de l’Europe… la bonne blague ! La tentative de ripolinage opérée par la leader d’extrême droite fut une nouvelle fois grossière, pourtant, l’animatrice Arlette Chabot tomba dans le piège : «Vous parlez comme la gauche ?» demanda-t-elle naïvement à la fifille de papa. Servir ainsi de porte-plats aux revendications de haine de l’autre, à la destruction souhaitée des liens sociaux et des solidarités républicaines, était plus qu’indécent. C’était une insulte à l’idée que nous nous faisons 
des services publics et de la parole publique en général, dévaluée, maltraitée. Et si le danger FN existe, comme en témoignent tous les sondages, il faudra le combattre avec courage et non en gobant passivement les paroles plus ou moins adoucies d’une Le Pen en voie de banalisation…

Mais ce n’est pas tout. Après la tribune libre accordée aux âmes noires de l’«œuvre française» pseudo-moderne, nous avons eu le droit à une séquence surréaliste consacrée au Parti socialiste, façon ultra Ve République. Nos éditocrates réunis semblaient plus disposés à évoquer 
la question des primaires que celle du programme. Reconnaissons que, en ce moment, certains protagonistes du PS se prêtent volontiers à ce type de réflexes. Si, pour une majorité de militants socialistes, les primaires sont attendues avec bienveillance, beaucoup expriment leurs craintes qu’une vulgaire «guerre des chefs» ne vienne anéantir la construction des idées. La bataille des ego aurait débuté et avec elle, comme un vieux film tôt rembobiné, la machine à désillusionner le peuple de gauche… Entre nous, ces débats de postures sont-ils à la hauteur des enjeux actuels ? Il n’y a pas de quoi sourire. La France va mal. Et si les classes populaires se demandent légitimement : «Comment en finir avec le sarkozysme ?», c’est d’abord parce qu’elles expriment leurs souffrances sociales après des années de sacrifices… Refuser la spectacularisation de la politique et la personnalisation à outrance est donc une question de dignité citoyenne. Toute la gauche doit y réfléchir – non comme un défi, comme une exigence.

Le sarkozysme est en crise et le socle sur lequel le prince président avait construit son succès s’est profondément effrité. Quand on est de gauche, il y a tout lieu de s’en féliciter. Mais s’en contenter ne suffira pas, ce serait même mortifère. Après la séquence sociale que les Français viennent d’imposer au pouvoir, nous savons que nos concitoyens sont durablement ancrés dans une contestation du système, qu’ils critiquent désormais sans modération les «logiques du capitalisme financier» ou les solutions du FMI… Comment douter que c’est évidemment sur cet idéal d’égalité et de justice que doit 
se construire une dynamique de gauche ? Pour répondre 
à la révolte (massive) contre les injustices, la gauche 
doit préparer et inventer bien plus qu’une «alternance» douce et paisible, mais bel et bien un changement 
de société qui refonderait la République elle-même. 
Un enjeu de civilisation, rien de moins. En ce domaine, la responsabilité du Front de gauche est immense. Pour bousculer l’hégémonie du PS et réinstaller une espérance crédible, qui a tant fait défaut depuis une génération…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 décembre 2010.]

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vendredi 10 décembre 2010

Chômage : la "tête de l'emploi"...

Pour comprendre les dynamiques qui sous-tendent les transformations en profondeur d’une société frappée d’atomisation sociale, rien ne vaut la somme d’exemples si particuliers qu’ils témoignent d’un pourrissement durable. Les sociologues de l’exercice appellent cela «les zones grises d’une société», là où se jouent des destins humains, la vie des familles. Et sans doute bien plus encore, l’esprit d’un pays. Ainsi, en lisant le stupéfiant témoignage d’Éric, que nous publions aujourd’hui, on pourrait croire sinon à un gag du moins à un cas si singulier qu’il ne saurait à lui seul résumer ce qui se passe dans les bureaux d’accueil de Pôle emploi. Pensez donc. Est-il possible de proposer à un chômeur de longue durée de cinquante-six ans un poste d’«animateur Web» pour «divers services de charme pour adultes sur Internet» ? Eh bien, oui. Et si cette «offre d’emploi» indigne et offensante
n’a rien d’«illégal» (sic), elle en dit long sur la difficulté de reclasser les plus de cinquante ans…

Tous les témoignages que nous recueillons le confirment. Depuis sa création, l’établissement public né de la fusion ANPE-Assedic se montre incapable de répondre à l’afflux de nouveaux chômeurs. Plus grave, il vit lui-même une crise sociale et morale sans précédent. Pôle emploi ? Synonyme de drame social pour les demandeurs, de drame professionnel pour les agents, comme en témoignent les tentatives de suicides qui se sont dramatiquement accélérées ces derniers mois… Conditions de travail épouvantables. Visites aux entreprises ajournées. Plate-forme téléphonique sous tension. Report des rendez-vous avec les inscrits. Agents débordés, auxquels on demande de gérer les conséquences de la crise économique, avec une remontée exponentielle du nombre de chômeurs – près de 4% en un an, soit près de 500 000 nouveaux inscrits… Néanmoins, en 2011, les crédits de fonctionnement seront gelés. Et 1 800 postes supprimés !

L’«amortisseur social» n’est plus qu’une expression vidée de son sens. D’où cette question à la fois simple et terrifiante : un individu auquel manquent les ressources minimales pour pouvoir conduire ses projets et être maître de ses choix est-il encore un citoyen ? La réponse est non. La gigantesque entreprise de dé-citoyenneté engagée par le sarkozysme et le Medef atteint des sommets. Non seulement l’intérim vient d’exploser de près de 14%, mais la part des CDI dans les rares emplois encore créés est désormais dépassée par le nombre de CDD. Cette précarisation croissante du marché du travail fragmente et désagrège les offres d’emploi. Quant à l’instauration de «l’offre raisonnable d’emploi», elle contraint les demandeurs à accepter n’importe quelle offre, loin de chez eux, quelques heures par semaine… Au royaume du néocapitalisme, le chômage de masse a bel et bien une fonction : faire pression sur les salaires et les conditions de travail, raréfier l’emploi, baisser les coûts, séquencer les horaires, déréguler les contrats, bref, développer un sous-prolétariat utilisé comme variable d’ajustement.

Chacun le constate. La radicalisation et la multiplication des phénomènes d’exclusion 
ne peuvent plus être masquées. Il n’y a plus «une» mais «des» fractures sociales, symbolisées par l’émergence d’économies «sauvages», telles que les nouveaux chiffonniers, et des formes inédites de précarité dont la catégorie des nouveaux pauvres, désorientation d’une frange de la jeunesse désormais sans promesses, dépourvue de repères éthiques, etc. La montée de telles incertitudes insulte l’avenir. Les simples protestations morales ne suffisent plus.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 7 décembre 2010.]

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lundi 6 décembre 2010

Secret(s) : à propos de l'affaire Wikileaks...

Wikileaks. «Un secret qu’on est vraiment seul à détenir, un tel secret rendrait malades les plus robustes, et on peut même se demander s’il existe une conscience assez intrépide pour supporter ce tête-à-tête, sans en mourir…» Au fil de sa longue et patiente réflexion sur l’existence – ou non – de la conscience dans le temps, nous nous demandons ce que Jankélévitch, disparu voilà vingt-cinq ans, dirait de certains tourments de l’actualité, lui le penseur réputé du mensonge, de la vie morale, du sérieux, du pardon… Par exemple, comment aurait-il confronté sa métaphysique du «je-ne-sais-quoi» et du «presque rien» au gigantesque buzz mondial que constitue la divulgation par Wikileaks de documents diplomatiques dont «le pouvoir de nuisance pourrait s’avérer dévastateur», pour reprendre des termes entendus cette semaine dans une annexe du Quai d’Orsay par un conseiller diplomato-juriste ayant traîné ses guêtres dans quelques chancelleries de la planète. Avant d’ajouter, avec cet air faussement sérieux que prennent les vieux de la vieille : «Vous savez mon jeune ami, il s’agit là pour nous de la plus grande catastrophe diplomatique de l’histoire… et dire que les journalistes collaborent à cette forfaiture mondiale !» Le bloc-noteur sentit souffler sur ses frêles épaules le vent de la coresponsabilité. Jusqu’à un certain point.

Réseaux. Puisque «philosopher c’est se comporter vis-à-vis de l’univers comme si rien n’allait de soi», reconnaissons d’abord que la divulgation de documents confidentiels du département d’État américain par Wikileaks, ce site Web dit «de ressource et d’analyse politique et sociétale», ne bouleversera pas les relations internationales et embarrasse plutôt les détenteurs de secrets d’États que la masse des citoyens tenus à l’écart des grands choix stratégiques de leurs dirigeants. Au moins une chose est sûre. Dans ce monde globalisé, où l’information de moins en moins média-dépendante circule à la vitesse des réseaux, autrement dit en hyper-accéléré, la notion même de confidentialité n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’elle fut jadis. D’où le questionnement de quelques penseurs de la modernité, pour lesquels une forme de «poujadisme participatif» serait le prix à payer de la révolution informationnelle. Sommes-nous entrés de plain-pied dans la société de l’information, avec ses conséquences, ses risques, ses dérives éventuelles ? Ou pénétrons-nous dans la société de la divulgation sur tout et n’importe quoi, avec la volonté affichée d’un pseudo-égalitarisme devant les secrets, velléité aussi naïve qu’improbable ? Jankélévitch : «Si tout est permis, rien n’est permis.»

Crime. Mais revenons un instant à notre vieux diplomate chafouin. Que dit-il, au fond, lorsqu’il redevient calme ? Ceci : «L’essence de notre politique étrangère, c’est notre capacité à dire les choses franchement à nos homologues étrangers et à maintenir ces conversations hors du domaine public. Cette fuite massive vient de ruiner, pour longtemps, ce principe de base des relations diplomatiques.» Faisons nôtres un instant ses interrogations légitimes. Wikileaks ne reste-t-elle pas une organisation opaque (sic) aux intérêts potentiellement controversés ? Pourquoi les contenus en ligne ont-ils été sélectionnés et expurgés, et à quelles fins ? Ces fuites font-elles avancer sinon la démocratie du moins la transparence ? Faut-il s’habituer à ce Big Brother d’un nouveau genre accroché en permanence à nos ordinateurs ? Enfin deux questions suprêmes. Primo : découvrons-nous là, non sans délectation, le miroir sans tain de ceux qui prétendent dominer le monde par la force et les manipulations les plus inavouables ? Secundo : à qui profite le crime ? Que les lecteurs pardonnent la prédominance interrogative, mais, pour répondre à la dernière question, il convient d’en poser une autre : puisque peu de chose que nous ne sachions déjà sont révélées dans ces documents sur les principaux chefs d’État ou de gouvernement (Poutine brutal, Merkel insensible, Berlusconi mafieux, Nicoléon autoritaire… quels scoops !), pourquoi les seules informations «pertinentes» diffusées dans ces documents concernent le Moyen-Orient ? Pas de crédulité. Pour les Américains, les «hasards» font parfois bien les choses. N’est-ce pas…

Karachi. Venons-en aux commentateurs assermentés, qui, à longueur d’antennes, nous jouent leur petite musique critique de défense des pouvoirs ainsi «violés», étant eux-mêmes, souvent, dans les alcôves d’où on leur donne l’impression d’être importants… Oseront-ils défendre l’auteur présumé des fuites, le brave militaire Bradley Manning, victime de discriminations et qui, rappelons-le, n’est pas en détention depuis des mois pour avoir révélé la haine entre Netanyahou et Ahmadinejad (!), mais bien pour avoir diffusé une vidéo montrant une bavure de l’armée américaine en Irak… Alors ? Ces outragés de salon défendront-ils les courageux et tous les contre-pouvoirs ? À ce propos. Les mêmes fieffés de la médiacratie courbée ne réclament-ils pas (à juste titre d’ailleurs) la levée du secret-défense concernant le dossier de Karachi, les sous-marins Agosta, les commissions pakistanaises, les rétrocommissions libanaises, etc. ? En matière de «transparence», décidément, certains ne sont pas à quelques grands écarts près…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 4 décembre 2010.]

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vendredi 3 décembre 2010

Soumission(s) : à propos du corpus dominant...

Pourrissement. Les ravages du consumérisme atomisent-ils tous les rapports humains ? «Tout ce qui est utile est laid», disait Théophile Gautier. On le sait, depuis Adam Smith, l’économie ne cesse de définir la société comme une société commerçante, tout se passe entre marchand et marchand, comme si le langage humain était devenu binaire – un chiffre, 
une statistique… L’air du temps répugne à l’audible philosophique et diffuse la vulgarité ambiante de ceux 
qui disposent de tous les leviers du pouvoir politico-financier. Les saigneurs du CAC 40 paradent. Les marquis du show-biz s’amusent et se gorgent sur les antennes et les ondes. 
Et pendant ce temps-là, Nicoléon insulte et dispense aveuglément son indignité coutumière. Le dernier épisode en date («il semblerait que vous soyez pédophiles», adressé aux journalistes présents à Lisbonne) n’étant qu’une preuve supplémentaire du pourrissement au sommet de l’État. Entre-nous. Puisque «les preuves fatiguent la vérité» (Georges Braque), une «preuve supplémentaire» était-elle encore utile pour se convaincre que le petit-prince élu
ne méritait ni la fonction ni ses honneurs ?

Destination. Le tout-venant nous servant de rince-doigts, nous cheminons comme nous le pouvons, à contre-vents, poussés par on ne sait quelle force d’autant plus rageuse qu’elle porte en elle la conviction qu’il est temps d’en finir avec les usurpateurs qui négligent le présent 
pour mieux oublier le passé – ne parlons même pas du futur… Quelle option ? Tout droit ? Un pas de côté ? Un autre à gauche ? Quelle destination ? Et si nous ne savons plus d’où nous venons, où allons-nous ? Il faudrait refuser de (se) regarder derrière. L’amnésie des heures collectives. Ignorer jusqu’aux idées nourricières, les renier. Et suivre le sens du vent, quitte à choisir le destin d’une feuille morte. Adieu conquêtes et combats ? Adieu Himalaya, rêves, quêtes, sens avérés ?

Norme. Pour dire la vérité, avec la séquence sociale exceptionnelle que nous vivons, avec le retour d’une grille de lecture de classes (eh oui) et une meilleure expression-compréhension des maux de la société française qui labourent les entrailles de ce vieux pays, en vérité donc, nous pensions sincèrement avoir dépassé le stade des injonctions 
aux renoncements. Seulement voilà, le corpus dominant 
des pseudo-intellectuels de la caste séparée sévit toujours. 
Sitôt le «chaud» passé et les menaces d’insurrection sociale (ça reste à voir d’ailleurs, tant la contestation reste forte), 
les voilà réunis de nouveau pour nous inviter à «l’au revoir» de nos convictions, à «l’adaptabilité au monde qui change», au passeport digitalo-libéral et à la connexion en free-live 24 h/24 h pour bouffer du marché libre et non faussé…

Chiens. Sucés au biberon médiacratique, tous 
les circuits de la parole ressemblent de nouveau à une escalade à la fois dérisoire et préoccupante, quand le plus petit dénominateur commun, compréhensible dans l’immédiateté, devient la norme admise passivement, quand la démocratie des «moi je» remplace la vision et le projet collectif, quand les nobles corporations élitaires se regardent au miroir («que peut-on faire?»), calculant 
leurs entrées en scène comme autant d’attendrissements 
de leur propre condition… L’Histoire en majuscule est une recherche toujours à compléter. Ce n’est pas un terrain de jeu idéologique. Ne sommes-nous pas bien placés pour le savoir ? L’absence d’Histoire ou, plus grave, l’atrophie d’Histoire revisitée pour les besoins de la propagande sont deux frénésies très contemporaines aussi aliénantes l’une que l’autre. La France souffre-t-elle à ce point des douleurs de l’amputé ? D’une trace bientôt manquante ? D’une grandeur devenue minuscule ? Tout le laisse croire. Car l’époque est aux chiens errants – chiens quand même ? –, où n’importe quoi peut se lire ou s’entendre dans la grande cuve de la révolution informationnelle. Ils aboient. Ou se couchent. Dans ce monde désormais glissant, que devient dès lors l’autorité ? Celle des savants, des experts, des intellectuels, des historiens, des élus et même – pourquoi pas – des médias ? Avec la crise des représentations – toutes les représentations ? –, le temps, les formats, les styles, les publics 
ne sont pas (ou plus) les mêmes. Faut-il encore s’étonner d’entendre un philosophe comme Alain Finkielkraut dire sans 
se soucier des conséquences : «Le monde n’est plus à transformer mais à sauver.» Quand le penseur, quel qu’il soit, 
se transforme en agitateur autoritaire et liberticide, tournant 
le dos au doute et à la re-formulation, il ouvre la porte à l’horreur des soumissions.

Crocs. Sans r-évolution des consciences, aucune chance que la concorde en nous se fasse. Et puisque la «vérité doit s’imposer sans violence» et que «la tristesse pure est aussi impossible que la joie pure», comme l’écrit Tolstoï dans Guerre et Paix, nous aimerions réclamer répit, calme, mais aussi démesure poétique qui mettrait à distance le brouhaha d’une époque accélérée où tout se dit et tout se vaut dans les discontinuités d’une «opinion publique» érigée en option fondamentale… Qu’on se le dise. Encore et encore. L’Histoire rattrape toujours à coups de crocs ceux qui cherchent à lui échapper.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 27 novembre 2010.]

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mercredi 1 décembre 2010

Crise européenne : signez l'appel de l'Humanité !

Après la Grèce, l’Irlande se voit prescrire une cure de super d’austérité, qui va aggraver la pauvreté et augmenter le chômage. Le Portugal, l’Espagne, puis l’Italie et la France sont menacés. Ce n’est pas aux salariés de payer les conséquences d’une crise provoquée par une politique ultralibérale qui a été présentée longtemps comme le seul modèle à appliquer.
Signez la pétition mise en ligne par l'Humanité, que j'ai personnellement signée, et dont voici le texte intégral :


L’avenir de l’Europe est
l’affaire des peuples européens
L’avenir de l’Europe doit devenir l’affaire des peuples européens et non des spéculateurs. L’Union européenne est aujourd’hui minée par les attaques des marchés financiers, de connivence avec le FMI et les institutions européennes. Après la Grèce, l’Irlande se voit prescrire une cure de super d’austérité, qui va aggraver la pauvreté et augmenter le chômage. Le Portugal, l’Espagne, puis l’Italie et la France sont menacés. Nul n’est à l’abri de cette thérapie de choc qui, faute d’être stoppée, ruine l’idée européenne elle-même.
Ce n’est pas aux salariés de payer les conséquences d’une crise provoquée par une politique ultralibérale qui a été présentée longtemps comme le seul modèle à appliquer dans toute l’Union européenne. La solidarité entre les peuples européens à la merci des agences de notation doit s’exprimer avec force.
Dans l’immédiat,
- Il est indispensable de créer un fonds de développement humain social et environnemental financé par la Banque centrale européenne qui impulsera la création d’emplois, le développement des services publics, la réduction des inégalités de développement au sein de l’UE, l’éducation l’innovation environnementale.
La Banque centrale européenne doit pouvoir aider les Etats en difficulté en leur permettant d’emprunter par création monétaire et par des refinancements à des taux quasi nuls pour lancer
des projets utiles et créateurs d’emplois.
- Une taxation des mouvements de capitaux, réclamée régulièrement par le Parlement européen, permettrait de doubler le budget de l’Union européenne et commencerait à limiter la spéculation qui étouffe l’Europe.
L’Union européenne ne sortira de la crise que si elle s’affranchit de la pression des marchés financiers et si elle s’attèle à la construction d’une Europe sociale, solidaire et démocratique telle que le réclame
la Confédération européenne des syndicats.


POUR SIGNER CET APPEL : http://jesigne.fr/leurope-est-laffaire-des-peuples-europeens

Pour lire la liste des signataires : http://jesigne.fr/leurope-est-laffaire-des-peuples-europeens/list

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Crise irlandaise : décor en carton-pâte...

«Si tu te trompes de chapeau, assure-toi au moins qu’il te va.» Les vieux proverbes irlandais n’ont plus la saveur d’antan. Après une petite décennie de frénésie libérale aussi aveugle que coupable, le pays du rugby et des landes de pierres a perdu son fighting spirit légendaire. L’Irlande va mal. Très mal même. Frappé par une double crise, financière et immobilière, le «Tigre celtique» se révèle tel qu’il est : un décor en carton-pâte grâce auquel ont pu prospérer quelques profiteurs et autres banquiers rapaces. Depuis, le mirage est passé. Le PIB s’effondre, le système bancaire s’asphyxie, le déficit dépasse les 30%, les chiffres du chômage, les 14%. Même l’émigration repart à la hausse…

Après la Grèce, l’Irlande devient donc le deuxième pays de la zone euro à passer sous les fourches caudines de l’Union européenne, du FMI et des marchés financiers : 90 milliards d’euros vont être consacrés à ce qu’ils nomment un «plan de sauvetage» mais qui ne sera qu’une «destruction» de son économie avec l’austérité qui va avec. Pourtant, souvenons-nous. Avec la bienveillance de l’UE, l’Irlande avait cru jusque-là pouvoir fonder son développement sur un dumping social et fiscal éhonté, devenant au passage la référence – avec l’Espagne ! – des thuriféraires du néocapitalisme… Quelques années à peine après cette illusion du low cost économique vanté à cor et à cri par tous les libéraux, qu’ils soient de droite ou sociaux-démocrates, l’Irlande perd aujourd’hui sur tous les tableaux. Non seulement de nombreux capitaux sont allés voir ailleurs pour quérir une rentabilité encore plus accueillante, mais, désormais, les Irlandais ne sont plus maîtres de leur destin économique. L’UE et le FMI sont à la manœuvre tandis qu’une crise politique majeure débute dans le pays. Le pire est à craindre pour le peuple irlandais, qui doit amèrement regretter d’avoir cédé au chantage d’un nouveau vote pour l’approbation du maudit traité de Lisbonne…

L’Europe craint la faillite de l’Irlande, ce qui mettrait en péril l’ensemble de la zone euro ? Soit. Cette «crise irlandaise» n’est toutefois en aucune manière une «affaire celte» isolée, mais l’une des conséquences du pourrissement structurel de la construction européenne telle qu’on nous l’impose. Preuve, les charognards n’ont pas tardé, hier. Sitôt connue la logique du plan d’aide, dans un contexte de guerre des monnaies qui contribue à pousser à la hausse les taux de financement des dettes publiques, l’agence de notation financière Moody’s a immédiatement indiqué qu’elle allait abaisser «de plusieurs crans» la note souveraine de l’Irlande… Le laminoir capitaliste dans toute sa splendeur ! Il n’y a pas de hasard si les pays les plus en difficulté de la zone euro et les plus attaqués par la guerre spéculative sont précisément ceux où le coût du travail est le plus bas, où le marché de l’emploi est le plus déréglementé. Grèce, Portugal, Irlande, bientôt Espagne…

La France, dont les députés viennent d’adopter un budget d’hyperaustérité pour 2011, n’échappe pas aux traitements de choc si terribles qu’ils réduisent à néant toute idée de croissance – même le FMI le redoute, c’est dire… Dans ce contexte, la nouvelle journée de mobilisations contre la réforme des retraites, aujourd’hui, prend une saveur toute particulière avec des initiatives inédites. N’en déplaise à certains, le mouvement social actuel, d’un genre nouveau et installé dans un temps durable, n’a pas dit son dernier mot. Le bouillonnement populaire «à la française» entre dans une nouvelle phase. Tous les Européens l’observent.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 23 novembre 2010.]

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