dimanche 15 juillet 2018

L’Enfer du Nord, à bout de souffle

Dans la neuvième étape, entre Arras et Roubaix (156,5 km), avec le franchissement légendaire de quinze secteurs pavés, victoire de l’Allemand John Degenkolb (Trek). Une orgie de difficultés, d’incidents mécaniques et de chutes. Rigoberto Uran perd du temps. Richie Porte abandonne.

Roubaix (Nord), envoyé spécial. 
Et sur les visages vrillés par la douleur, à bout de souffle, nous devinions l’effondrement du présent sous le poids du ciel laiteux, quand chaleur et poussière se coalisent pour fracasser faibles et malchanceux. Redouter l’événement, son injustice. Quinze secteurs pavés, concentrés dans les cent-neuf derniers kilomètres d’une étape violente et périlleuse, entre Arras et Roubaix, d’autant plus mythique que le Tour, dans sa folie ordinaire à créer des personnages à sa démesure, propage parfois des ondes de vengeance. Une machine à déformer l’espace-temps; un gourbi à détruire les corps et les esprits. Alors ils s’engouffrèrent sur les pavés tranchant comme des silex. Sortir entier de ce «petit enfer» à l’ombre de l’Enfer du Nord.

Les cyclistes répondent souvent à la violence par la violence, au danger périlleux par l’usage désordonné du péril consenti. L’imminence du drame. Au premier secteur pavé, celui d'Escaudoeuvres à Thun, dix échappés tentaient l’aventure. Le peloton y pénétra à si vive allure que nous prîmes notre respiration pour Romain Bardet, victime d’une première crevaison à l’orée d’un jour infernal pour les organismes. Ils n’étaient déjà plus que 167 coureurs sur la route. Le leader des BMC, l’Australien Richie Porte, venait de tâter du bitume et d’abandonner ses illusions. Tout comme l’Espagnol Jose Joaquin Rojas, l’un coéquipier de luxe de Quintana. Sans parler du rouleur allemand Tony Martin, blessé la veille et resté à l’hôtel, alors qu’il se glorifiait d’être le dernier vainqueur d’une étape avec pavés, en 2015…

Et tout s’enchaîna dans les écumes de cendres poudreuses, chacun prenant le risque de se casser les os, de s’y voir humilier par des gabarits plus adéquats, plus lourds, par des montagnes d’os et de muscles que les vieilles lois de Newton rendent plus aptes aux pavés, avec leurs complexions plus enclines aux secousses qui déjettent vélos et rachis dans une danse hallucinée.

samedi 14 juillet 2018

Pas de Fête tricolore avant l’Enfer du Nord

Groenewengen, bis repetita.
Dans la huitième étape, entre Dreux et Amiens (181 km), victoire du Néerlandais Dylan Groenewengen (Lotto), déjà vainqueur la veille. Toujours pas de Français au palmarès. Le peloton n’a désormais que les pavés à l’esprit, les quinze secteurs qui se dresseront sur la route de Roubaix, dimanche.

Sur la route du Tour, envoyé spécial.
«Et au bout de l’ennui, un sprint»: voilà comment le chronicoeur titrait, hier, prêt à réitérer l’insolente formule à laquelle donna du crédit le porteur du maillot jaune en personne, le Belge Greg Van Avermaet. «C’était assez long, 230 kilomètres, on peut se demander si c’est bien nécessaire», constatait-il au bout d’une journée épuisante de désintérêt. Ce samedi 14 juillet, jour de fête nationale et veille d’un événement vécu en mondovision qui pourrait bien balayer toutes les contingences subalternes, l’étape entre Dreux et Amiens ne comptait que 180 bornes, soit cinquante de moins que celle entre Fougères et Chartres. Pas de vent, aucune difficulté majeure, hormis deux infimes côtes plantées dans cette remontée vers le Nord. Pas de quoi dérider le désert ou rehausser l’attrait sportif, quasiment nul. Le cyclisme a muté –définitivement?– dans l’ultra-professionnalisation où tout se compte et où plus rien, ou presque, ne se conte en mode onirique. Sentence implacable: vu les enjeux économiques du Tour d’ici-et-maintenant, et vu les invincibles armadas des équipes de sprinteurs, nous voilà contraints et forcés d’admettre que plus jamais certaines étapes n’échapperont à un finish groupé dévolu aux rois des braquets. Désolons-nous. Ou pas.

La première semaine s’achève (déjà!) et le bilan se résume d’une phrase sèche et désespérante: uniquement animés par les chutes et les incidents mécaniques de quelques leaders, les huit jours écoulés furent ennuyeux, alors que les profils bretons, par exemple, offraient bien des possibilités aux audacieux dont nous cherchons trace. Preuve, l’arrivée massive à Amiens, qui sombrera vite dans l’oubli elle aussi. Sauf pour le Néerlandais Dylan Groenewengen (Lotto), déjà victorieux à Chartres.

Signalons tout de même qu’il y eut une chute collective, qui occasionna une perte de temps (1’15’’) pour deux leaders, le Français Julian Alaphilippe et l’Irlandais Dan Martin, vainqueur à Mûr-de-Bretagne. Précisons que nous assistâmes à des déclassements (Greipel et Gaviria). Ajoutons également que nous eûmes nos échappés du jour, avant le regroupement programmé, juste à l’entrée d’Amiens: le Néerlandais Marco Minnaard (Wanty) et le Français Fabien Grellier (Direct Energie), vite abandonné dans leur tentative par Laurens Ten Dam (Sunweb), pourtant à l’origine de l’escapade. Le croyez-vous? Rappelé à l’ordre par son directeur sportif, les consignes de son équipe ne se discutèrent pas. Le grimpeur néerlandais, qui n’avait «officiellement» aucun intérêt à se découvrir sur un terrain plat, fut sommé de renoncer et de réintégrer le peloton. Il s’exécuta. Anecdote affligeante…

vendredi 13 juillet 2018

Et au bout de l’ennui, un sprint…

Dylan Groenewengen.
Dans la septième étape, entre Fougères et Chartres (231 km), victoire du Néerlandais Dylan Groenewengen (Lotto). Il s’agissait de la plus longue étape du Tour 2018, au scénario écrit à l’avance. Avec sa part de torpeur.
 
Chartres (Eure-et-Loir), envoyé spécial.
Engoncés dans la torpeur estivale, tous les téléspectateurs doivent y songer en somnolant. Chaque Juillet revenu, à la faveur de la première semaine, un débat resurgit à la mesure de la grandeur du Tour: certaines étapes de plaines sont-elles trop ennuyeuses? «La course appartient aux coureurs», dit toujours Bernard Hinault, qui s’y connaissait en coups de folie et autres coups de force. Si cet ennui supposé ne menace en rien le patrimoine national qu’est la Grande Boucle, qui semble résister à tout (même aux pires scandales), comme en témoigne quotidiennement le public fidèle des bords de routes, les circonstances de course, elles, deviennent tellement prévisibles que le chronicoeur – qui en a vu d’autres ! – pourrait écrire certains de ces articles quatre heures à l’avance, sans en retrancher la moindre virgule, juste en rajoutant le nom du sprinteur victorieux.

Ce vendredi 13, jour de chance, c’était d’ailleurs l’étape la plus longue de cette édition 2018. Entre Fougères et Chartres, pas moins de 231 kilomètres. Assez soporifiques. Il y eut bien des tentatives d’échappée. D’abord le Français Yoann Offredo, repris à 90 bornes du but après 110 kilomètres en solitaire. Puis l’un de ses compatriotes, Laurent Pichon, parti à l’aventure… en vain. Scénario rédigé avant même d’être vécu. Qui le résume mieux que Thierry Gouvenou, le «dessinateur» du parcours qui, il y a dix jours, confessait à nos confrères du «Gruppetto» sa frustration par anticipation: «C’est quatre échappés qui prennent la fuite après 4 kilomètres, voient leur avance atteindre les quatre minutes et se font reprendre à 4 kilomètres de la ligne. Et ça, pour moi, c’est l’horreur. Ces dernières années, les équipes de sprinteurs ont changé leur façon de courir et les étapes de plat sont devenues, il faut le dire, très chiantes ! »

L’honnêteté nous oblige: il a raison. Par convention, et en raison d’une scène plate parfois balayée par le vent (quelques bordures surviennent de temps à autre), le premier acte du Tour appartient toujours aux sprinteurs. Comme à Chartres, quand s’est abattue sur la ligne droite la houle écumeuse du peloton en furie, quand a émergé du chaos annoncé et pourtant souverain le nom du vainqueur: le Néerlandais Dylan Groenewengen (Lotto).

jeudi 12 juillet 2018

Ils font le Mûr dans la petite «Alpe»

Dan Martin à l'arrivée.
Dans la sixième étape, entre Brest et Mûr-de-Bretagne (181 km), victoire du Britannique Dan Martin. Bardet et Dumoulin perdent du temps. Pour la troisième fois, le Tour arrivait au sommet de la célèbre côte de Menez-Hiez, où René Vietto avait perdu ses illusions en 1947.
 
Mûr-de-Bretagne Guerlédan (Côte d’Armor), envoyé spécial.
Dans l’apprentissage du pays stupéfié dans ses élévations, quel que soit la topographie des lieux, les ascensionnistes-puncheurs du Tour recherchent d’ordinaire quelque chose qui les dépasse et disposent d’un avantage supérieur: ils osent se jouer du patrimoine et tentent d’en dompter les périls. «L’Alpe d’Huez bretonne» accueillait le terme de la sixième étape et si les principaux cadors du peloton avaient coché ce 12 juillet, ce n’était ni par fétichisme ni pour fêter les vingt ans du triomphe des Bleus (dans l’attente du prochain), mais bien pour sceller un serment plus opiniâtre qu’élégiaque. Entre Brest et Mûr-de-Bretagne (181 km), sur un parcours clairsemé de quelques côtes, tous savaient où il leur faudrait brûler d’arrogance : dans le final.

A Mûr-de-Bretagne, cette difficulté mythique, sorte de petite sœur robuste et altière de sa jumelle d’Isère, n’est pas surnommée «l’Alpe d’Huez bretonne» pour rien. A deux détails près. Cette montée de Menez-Hiez (ou Menéhiez), son vrai nom, ne culmine qu’à 293 mètres d’altitude; et pas un seul virage ne divertit les 2 kilomètres d’escalade à 6,9% (troisième cat.). Une foutue ligne droite qui toise le coursier de face et se dresse à l’abri des arbres où s’entassent cinq, six rangées de spectateurs et de bigoudènes en bigoudis, transformant ce bout de terre des Côtes-d’Armor, par l’ampleur de la ferveur, en vingt-et-uns virages imaginaires (ceux de l’Alpe d’Huez). C’était la troisième fois que le Tour y plantait une ligne d’arrivée. Avec une nouveauté de prestige: les coureurs devaient la grimper à deux reprises, les derniers hectomètres étant disputés en circuit.

mercredi 11 juillet 2018

Cornegidouille, voilà les côtes bretonnes !

Peter Sagan.
Dans la cinquième étape, entre Lorient et Quimper (204,5 km), victoire en puissance du Slovaque Peter Sagan (Bora). L’étape a traversé le Morbihan et le Finistère, avec cinq côtes au programme où les favoris étaient enfin invités à se montrer... mais invités seulement !
 
Quimper (Finistère), envoyé spécial.
«Cornegidouille, je suis peut-être le roi!», se serait écrié Ubu (1) en les voyant débouler dans la côte de Menez Quelerc’h, avec ses passages à 16% (troisième cat., 3 km à 6,7%), son air vivifiant remontant à plein nez de la baie de Douarnenez, ses biscuits au beurre salé et son langage vélo qui emprunte des mots à la grande tradition. «Ici, la mémoire cycliste coule dans nos veines, comme le vent, la pluie, les naissances et les morts», narre un pseudo mémorialiste du cru. Quand la parole devient chair. Quand l’espace mythique du Tour prend une place telle qu’il lui garantit une présence des esprits pouvant irriter tout rationaliste de Juillet. «Si vous vivez vélo, si vous respirez vélo, vous devenez la terre, la mer, la nature, les arbres et le feu.» Autour de lui, nous vîmes des regards scintillants d’un éclat noir dont la brillance intérieure n’appelait aucune réfutation. Plus qu’ailleurs sans doute, la structuration de la Légende trouve une part de ses origines en Bretagne, territoire dévolu à la Petite Reine qui rend perceptible, sur un mode onirique, la grande idée de Michelet, fille de la Révolution, selon laquelle la France est une personne.

Donc, la côte de Menez Quelerc’h, ardue, rectiligne et si étroite qu’on aurait cru franchir un goulet asphalté d’étranglement. Cette difficulté n’était pas la première de la journée, le peloton ayant déjà escaladé trois raidillons du même type. Entre Lorient et Quimper (204,5 km), par un temps de chaleur propice au grand large, les suiveurs découvrirent en effet une étape au magnifique profil de classique ardennaise. La Grande Boucle entrait dans le vif électrique, dans le «dur» en somme, devant une foule assez considérable. Nous entendîmes des cris d’effroi enfantés dans la douleur, nous découvrîmes, dans une ambiance de kermesse ensoleillée, l’amour du Peuple du Tour à l’heure du chouchen. Pour la première fois depuis le départ de Vendée, la tenaille à plaisirs nous enserrera. Le chronicoeur aime tellement le Tour: il aurait pu être breton. Et chercher, comme tous ici, son Hinault, son Tabarly sur un vélo...

Esquisses de silice en terre bretonne

Dans la quatrième étape, entre La Baule et Sarzeau (195 km), victoire du Colombien Fernando Gaviria (Quick-Step). La traversée de la Bretagne, terre de cyclisme, a débuté. Le bon moment pour opérer une petite revue d’effectif des favoris : Froome, Bardet, Dumoulin, Uran, Thomas…
 
Sarzeau (Morbihan), envoyé spécial.
Omnia sunt communia: tout est en commun, dans le Tour. «Partageux», il offre des détours qui forment les contours surannés d’un Hexagone de salle de classe, mélancolie historique autant que géographique, d’une francité insolente qui condescend, une fois l’an, forte de l’exemplarité de ses coutumes, à s’en aller honorer ses anciennes provinces. Les forçats du bitume «parlent» particulièrement aux Bretons, amoureux éternels de la Petite reine, qui le lui rend bien. La Grande Boucle, qui les découvrit dès 1906 lors d’une étape Nantes-Brest, y pénètre toujours en terrain conquis. Début juillet, sur les plages du Morbihan ou du Finistère, des enfants malins et rêveurs gravent sur le sable de vastes dessins, des sortes de bécanes à deux roues qui les conduiraient loin. Plus tard, la marée patiente efface ces esquisses de silice. Lorsque la nuit vient, seul le vent accroche encore un peu d’écume à ces traces bientôt oubliées. Les cyclistes du cru ne finissent jamais de traquer ces ébauches noyées. Et s’ils parcourent les kilomètres, le sillage de leur vélo claque les pleins et les déliés. Eux sont aussi des marins, des gens du voyage. Ils cherchent ailleurs ce qui les raccroche à eux, à leurs racines.

Le premier épisode de la «passion breizh» – terre de cyclistes renommés et routes de nombreuses cyclotouristes – a débuté au kilomètre 134: l’entrée dans le Morbihan. Les cœurs locaux ont chaviré de bonheur, d’autant que le Tour restera chez les Bretons encore trois jours, avec, en point d’orgue, l’arrivée à Mûr-de-Bretagne, le 12 juillet. Ce mardi, sous un soleil de plomb entre La Baule et Sarzeau (195 km), le scénario de l’étape nous offrit un grand classique aussi désolant que rageant côté conclusion, mais cocasse côté symbolique: quatre échappés nous jouaient avant l’heure la demi-finale du soir. Le croyez-vous? Il y avait là deux Belges: Van Keirsbulck et Claeys. Et deux Français: Cousin et Perez. De quoi nourrir quelques pronostics savants; vite négligés. Qui dit échappée, dit en effet gestion quasiment scientifique des écarts. Sans jamais s’affoler bien que l’avance dépassa allègrement les sept minutes, le gros de la troupe « géra » la situation et retrouva les fuyards, comme il se doit, à un kilomètre du but. Résultat prévisible, sur ce tracé de «transition»: un sprint massif, remporté par le Colombien Fernando Gaviria (Quick-Step).

lundi 9 juillet 2018

Pour Froome, le temps sort-il de ses gonds?

Dans la deuxième étape, entre Mouilleron-Saint-Germain et La Roche-sur-Yon (182,5 km), longue échappée de Sylvain Chavanel, mais victoire au sprint de Peter Sagan. Tous les regards sont tournés vers Chris Froome, qui a déjà perdu plus d’une minute sur certains favoris.

La Roche-sur-Yon (Vendée), envoyé spécial.
Au cœur de cette machine à distordre le temps qu’est le Tour de France et qu’il maîtrise d’ordinaire jusque dans les détails secondaires, Chris Froome, depuis samedi, nous donne à contempler un regard si nu qu’il ne dit rien de ses tourments intimes et assez peu de ses rêves délicieux. S’il devait écrire le protévangile de son aventure de Juillet 2018, qu’il souhaite imprimer d’une encre mythique capable de le hisser au rang des intouchables, sans doute ne saurait-il plus par où commencer ni à quels saints se fier pour se raccrocher à son hégémonie. Son visage diaphane témoigne. Quant à ses mots, ils se figent dans la matière inerte des banalités. Une chute stupide, samedi ; et une minute de perdu dans le final vers Fontenay-le-Comte. Des spectateurs qui fêtent ce fait de course piquant. Et des suiveurs qui se prennent déjà à psychologiser le personnage. Pour les uns, une sorte de justice immanente a frappé ; pour d’autres, cette culbute contresigne une fébrilité évidente.

Lui tente de répondre, en minimisant l’événement. «Je suis tombé, mais on sait que les premiers jours du Tour sont toujours piégeux, et les prochains seront aussi dangereux, cela fait malheureusement partie du jeu. Je roulais dans la première partie du peloton, dans le top 30, les gars ne pouvaient pas me mettre dans de meilleures conditions. Beaucoup de coureurs frottaient, c'est devenu chaotique avec les sprinteurs et leurs coéquipiers, je n'ai pas pu éviter de tomber.» Le quadruple vainqueur traîne des entailles à l'épaule et au coude droit. Mais son potentiel physique ne semble pas entamé, avant le contre-la-montre par équipes de ce mardi (35,5 km), au cours duquel l’armada Sky pourrait bien assommer la concurrence. «C'est le vélo, je suis content de ne pas être davantage blessé et il y a encore beaucoup de route jusqu'à Paris», ajoute-t-il. Une invitation à oublier.

Néanmoins, que se passe-t-il dans les coins reculés de son cerveau? Sifflé tous les matins au village-départ de même que sur le bord des routes par un public énervé qui, cette année, étale ostensiblement son hostilité au point de donner des sueurs froides aux organisateurs, Chris Froome concentre toutes les rancoeurs passées, présentes et même futures, comme s’il convenait de déconstruire par anticipation un cinquième triomphe possible.

samedi 7 juillet 2018

Tour : pour Froome, la vraie épreuve a commencé

Froome, à 150 km de l'arrivée...
Dans la première étape, entre Noirmoutier et Fontenay-le-Comte (201 km), en Vendée, victoire au sprint du Colombien Fernando Gaviria (Quick-Step). Chris Froome, victime d’une chute, perd une cinquantaine de secondes.

Fontenay-Le-Comte (Vendée), envoyé spécial.
Et dans le regard de Chris Froome? Quelque chose d’inattendu et d’apaisé que ne renverse pas l’adversité – pas encore du moins. Air plutôt calme, en ce matin du samedi 7 juillet, jour de grand départ vécu par une chaleur estivale à peine tiédie par les embruns que balaie le vent d’ouest. Stratégiquement positionné à Saint-Gilles-Croix-de-Vie (km 50,5), une station balnéaire aux vastes plages vidées de ses habitués, le chronicoeur se mêle au Peuple du Tour pour y percevoir –ou non– l’hostilité supposée envers le quadruple vainqueur en mal de sympathie. Bientôt midi. Trois Français pédalent depuis longtemps en tête de course: Offredo, Cousin et Ledanois. Aucun espoir de victoire pour eux, mais la promesse d’une belle signature inaugurale. Et pourquoi pas une prémonition.

Dans un bar, près du port, deux jeunes dévorent l’écran géant en sirotant des bières. Le premier dit: «Froome? Que lui reproche-t-on, à part qu’il est le leader de la meilleure équipe du monde… donc qu’il reste le mieux préparé du peloton?» Langage énigmatique. Le second ajoute: «Lui, jamais il aurait dû être au départ. On va essayer de ne pas penser à lui, ni de parler de lui… jusqu’à ce qu’il se rappelle à notre bon souvenir.» Quelques centaines de mètres plus loin, dans le crépitement fluide des mécaniques, le peloton traverse la petite ville à vive allure et fend une foule dense. Une femme: «Il est où le tricheur?» Sa voisine applaudit les derniers véhicules: «Je suis contente, je ne l’ai pas vu, l’autre con! S’il l’a ramène de trop, Bardet va lui faire sa fête, cette année…»

vendredi 6 juillet 2018

Tour : "Retour vers le futur'', énième épisode…

Le Britannique Christopher Froome (Sky) sera bien au départ, samedi, en Vendée, pour tenter d’arracher une cinquième victoire.
 
Mouilleron-le-Captif (Vendée), envoyé spécial.
Les porte-mémoire, habitués à avancer dans l’indécis et l’illimité, cherchent toujours à éviter le naufrage, laissant quelques rescapés s’entre-déchirer pour rester à flot. Sauvé provisoirement des eaux : Christopher Froome. Le Britannique, quadruple vainqueur, prendra bien le départ, samedi 7 juillet, de la 105e édition du Tour de France, son enfant chéri, son «précieux», afin de réussir ce qu’il appelle «le défi le plus dur de (sa) carrière». Sans doute souhaite-t-il boucler la Grande Boucle en manifestant son dégoût des contingences corporelles et psychologiques, et jouer les trompe-la-mort en ignorant ce qui se dit de lui. Tout en fracassant les dernières traces légendaires du cyclisme. Une cinquième victoire, d’abord, ce qui le mettrait au niveau des monstres sacrés (Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain). Et un enchaînement surréaliste, ensuite: Tour 2017, Vuelta 2017, Giro 2018, Tour 2018… Du jamais-vu. Il lui suffirait de se présenter au départ de la prochaine Vuelta, fin août, pour braquer définitivement l’Histoire et devenir le premier coureur à réussir le triplé des trois grands tours la même année. Que pourrions-nous alors écrire, qui traduise pleinement la confusion des sentiments et hisser des mots à la hauteur de notre stupéfaction?
 
Le grand bégaiement nous touche tous. Au point d’oublier que le Tour, pour subsister, n’a d’autre choix que de balancer entre la candeur de ses traditions et les exigences de la compétition moderne, poussées à l’extrême par l’armada Sky, organisée telle une multinationale du sport. Vingt ans tout juste après l’affaire Festina, le dossier Froome devrait occuper tous les esprits durant trois semaines.

dimanche 1 juillet 2018

Crédibilité de la parole

Méfions-nous des belles paroles que les faits, souvent, contredisent. Les 28 pays de l’Union ont donc trouvé un accord sur la question migratoire. Ils auraient ainsi sauvé l’Europe… à défaut de sauver les migrants. «La coopération européenne l’a emporté!» a exulté Emmanuel Macron. La réalité est affligeante. Des «plates-formes de débarquement» pourraient être créées hors UE, en Afrique du Nord, dans des pays non consultés: la Tunisie, le Maroc et l’Albanie ont d’ores et déjà refusé! En Europe, des «centres contrôlés» seront installés, mais sur la base du volontariat: la France et l’Italie –qui se veulent les promoteurs de cet accord– refusent d’y participer! Et ils nous parlent d’un succès pour l’Europe…

Non seulement les accords de Dublin n’ont pas été abrogés, mais rien ne permet de dire que la «coopération» sera renforcée, comme l’affirme le chef de l’État. Récemment, celui-ci s’indignait pourtant de la progression des nationalismes, cette «pègre qui monte» (dixit), et du sort réservé aux migrants sur notre continent et aux États-Unis. Et chez nous? A-t-il permis l’accueil de l’Aquarius et du Lifeline? Et sa loi asile-immigration, n’est-elle pas plus restrictive que jamais?

La crédibilité de la parole, ça se gagne. Il suffira, pour s’en convaincre, de lire l’entretien accordé dans Society par le maire socialiste de Grande-Synthe, Damien Carême, acteur actif de l’accueil aux réfugiés. Celui-ci rapporte une rencontre avec le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb. «Je l’ai vu trois quarts d’heure et il ne m’a parlé que de répression, affalé sur sa chaise, en lançant: “Je n’en ai rien à foutre des associations, je n’ai rien à prouver et à Lyon, je les ai virées”!» Abjects, non? Pour mémoire, Emmanuel Macron vient de recadrer, puis de limoger l’ambassadeur de France à Budapest, qui avait érigé la Hongrie en «modèle» dans sa gestion des migrants, qualifiant de « fantasmagoriques » les accusations de nationalisme à l’égard de Viktor Orban (épinglé par l’UE, l’OSCE et l’ONU pour ses entorses à l’État de droit). Nous attendons avec impatience que le président limoge à son tour Gérard Collomb. Seulement voilà, ce serait comme s’il se sanctionnait lui-même… et au passage son infâme politique de l’immigration! 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 juillet 2018.]