vendredi 19 avril 2019

Catastrophe(s)

Même avec Notre-Dame, la mémoire n’appartient qu’au peuple… 

Pierres. Par leur caractère irraisonné, les catastrophes disent toujours quelque chose des époques où elles surviennent et témoignent, au hasard des vies ébranlées à la hauteur des mécomptes et des actifs de l’Histoire, de ce que les hommes maçonnent par un double orgueil: beauté, éternité. Notre-Dame de Paris ne serait qu’un tas de pierres – certes consacré par religion – si l’imaginaire commun ne l’avait assemblée par l’esprit et l’écrit dans une sorte de création humaine universelle non réductible à sa seule fonction, comme marquée «d’une telle griffe de lion, que personne désormais ne se hasardera d’y toucher», pour reprendre les mots de Michelet. Une vieille cathédrale huit fois centenaires, dont nous savons tout ou presque, adossée néanmoins à un autre édifice tout aussi sacré, une cathédrale de poésie, aussi ferme que les fonds baptismaux de l’autre, aussi puissante et symbolique que ses tours, sa flèche et ses rites ancestraux. Que de chemin parcouru. Que de drames et d’évidences, depuis le chef d’œuvre de Victor Hugo, en 1831: «Notre-Dame est aujourd’hui déserte, inanimée, morte. On sent qu’il y a quelque chose de disparu. Ce corps immense est vide ; c’est un squelette ; l’esprit l’a quitté, on en voit la place, et voilà tout.» Devant le terrible spectacle de flammes rutilantes qui rongèrent le cœur de Paris, nous repensions, comme beaucoup, à ce monument de papier et à ces phrases prophétiques sur le monument de pierre. Quelquefois, l’insensibilité n’est pas de mise devant ce qui nous dépasse et nous réunit: appelons-cela une culture populaire, en tant que formulation définitive. Les strophes, les fureurs, les joies, les illuminations aussi, le monde entier en a eues et en aura encore en admirant les tympans de la Dame, ses ogives et ses arcs-boutants, pas loin de la place Louis-Aragon, lui qui hanta et exalta les lieux en les immortalisant dans Aurélien, en 1944: «Ô les longues rues amères autrefois et le temps où j’étais seul et un ! La marche dans Paris, cette longue rue qui descend vers Notre-Dame !», ou dans Le Paysan de Paris, en 1926: «Qui n’a pas vu le jour se lever sur la Seine, Ignore ce que c’est que ce déchirement, Quand prise sur le fait la nuit qui se dément, Se défend se défait les yeux rouges obscène, Et Notre-Dame sort des eaux comme un aimant.»

jeudi 11 avril 2019

Accident(s)


Silence ! le travail tue encore et toujours…
 
Mortels. Il existe en France un mal silencieux, tapi dans les zones d’ombre de notre société que peu de spécialistes sondent vraiment, une calamité si durable et violente qu’elle devient gênante pour ceux qui constatent le massacre annuel, unis au courage des êtres violentés : les accidents du travail. Les chiffres officiels, eu égard à l’opacité du sujet dans beaucoup de cas, traduisent imparfaitement la réalité. Mais puisqu’il convient de s’en tenir à un « cadre » de départ à partir duquel tout se «juge», nous savons que 500 à 600 personnes perdent la vie, chaque année. Terrifiant, non? Pour certains, pas tant que cela. Nous connaissons le laïus habituel, qui consiste à comparer les époques en se disant – dieu merci! – que «la situation s’améliore avec le temps»… Le nombre d’accidents du travail mortels était en effet de 2 500 environ au début des années 1970 et de 1.400 au début du septennat de François Mitterrand. Leur «fréquence» a donc baissé. Sans blague! Admettons que sont passées par là de meilleures réglementations (tout de même), françaises et même européennes, et que la tertiarisation des métiers a également modifié le paysage et la «dangerosité» d’anciennes tâches, en particulier dans l’industrie, dont des pans entiers ont été sacrifiés depuis. Seulement voilà, depuis deux décennies, le nombre de morts est relativement stable, autour de 600 à chaque passage du réveillon. Question impertinente: y prête-t-on plus attention pour autant? En somme, doit-on s’en contenter, s’en satisfaire plus exactement, comme une vulgaire ligne «comptable» qui, à chaque exercice, vient solder des vies humaines, sans commentaires ni bilans? En vérité, cette «stabilité» des statistiques, comme si elles étaient «acceptables», reste choquante en elle-même. Comme une acceptation. Comme une évidence. Comme un «prix à payer». Mais une vie n’a pas de prix…
 
Statistiques. Des études de l’Institut de veille sanitaire (InVS) sur les accidents mortels d’origine professionnelle nous inquiètent. La grande majorité des accidents (87%) touchent les hommes de plus de 40 ans. Les secteurs concernés: la construction, l’industrie et les transports.

mardi 9 avril 2019

Enfumage


Comment croire, alors que le grand patronat récupère déjà l'aubaine d’affichage et de communication de la loi Pacte sur les entreprises, à son impact sur la gouvernance?

Un supplément d’âme à bon compte ; un nouvel alibi pour le patronat… Ainsi pourrions-nous définir l’un des articles de la loi Pacte qui prévoit la possibilité de création d’un nouveau statut juridique dénommée «société à mission». Pour ses promoteurs, au grand bonheur du Medef, il s’agirait du niveau le plus abouti pour inclure des objectifs sociaux et environnementaux dans l’objet social de sociétés volontaires. Au départ, l’idée pouvait soulever quelques espoirs, au moins pour tenter d’en découdre avec la gouvernance des entreprises, dans un contexte de financiarisation à outrance de l’économie. A l’arrivée? Rien. Si l’entreprise a «une raison d’être» et «contribue à un intérêt collectif» (que de mots faciles à intégrer dans une charte d’intention!), il ne reste aucune des idées portées par les syndicats, par exemple le renforcement du nombre d’administrateurs salariés dans les conseils d’administration ou de surveillance des entreprises de plus de 1000 salariés…

Donc il y aura l’affichage symbolique… et les actes. Que du vent, en somme: «Il faut que tout change pour que rien ne change.» Nous ne minimisons pas l’intérêt de l’introduction de la «raison d'être» dans les statuts de l’entreprise. Mais soyons sérieux. Comment croire, alors que le grand patronat récupère déjà cette aubaine d’affichage et de communication, à son impact sur la gouvernance? Le message délivré est clair. Rien ne va plus dans cette société globalisée? L’entreprise est là pour nous sauver! La bonne blague…

Nous ne pensons pas, à l’Humanité, que tous les entrepreneurs soient par nature des salauds, des profiteurs avides de pouvoir et d’argent. Ce que nous pensons, en revanche, comme nous l’a enseigné la crise de 2008, et tant d’autres épisodes, c’est que les entreprises ont connu une sorte de «déformation» de leur gouvernance, résultat d’une industrialisation de l’actionnariat, qui a doté les investisseurs de techniques destinées à maximiser leurs bénéfices, à n’importe quel prix. Oui, nous vivons sous la pression du dumping social, fiscal, environnemental: le marché cherche en permanence à amoindrir les règles pour se livrer à cette guerre économique qui réduit toutes les dépenses, sauf la rémunération du capital. Ce nouveau texte de loi de «bonne conscience» aidera les entreprises à enfumer les crédules. Seulement les crédules…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 10 avril 2019.]

jeudi 4 avril 2019

Stigmatisation(s)

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Dire que le chômage paye mieux que le travail est un mensonge!

«Confort». À en croire certains – de plus en plus nombreux –, le chômage serait donc un bienfait, une situation enviable en quelque sorte, presque un «statut» privilégié que les citoyens, massivement bien sûr, aspireraient à conquérir, tel un graal… Vous en doutez? Mais que voulait signifier l’ineffable Muriel Pénicaud, alias ministre du Travail, en déclarant qu’«un chômeur sur cinq perçoit plus au chômage qu’avant», ce qui, sans surprise, a depuis déclenché une bien belle polémique? À la décharge de la susnommée, rappelons que, fin février, lors du début de la reprise en main de l’assurance-chômage par le gouvernement, le premier ministre en personne, Édouard Philippe, avait déjà expliqué qu’il fallait que «le travail paye toujours plus que le chômage». Même allusion ; identique méthode ; semblable phraséologie. Résumons. Pour la ministre, le taux de remplacement supérieur à 100% d’un salaire antérieur serait une sorte de «norme» inacceptable. Pour l’hôte de Matignon, ce système aurait – cela va sans dire – pour conséquence de maintenir les sans-emploi dans le «confort» du chômage. Nous connaissons l’histoire par cœur: chassez le naturel, il revient toujours en marche! Mac Macron avait prévenu, en débitant ses vœux pour 2019, que l’exécutif renforcerait les sanctions encourues par les chômeurs qui ne «recherchent pas suffisamment un emploi». Les idées pourrissent toujours par la tête: encore et toujours la stigmatisation des sans-emploi, tous accusés d’être des fraudeurs ou des profiteurs. Résultat, la chasse est ouverte, les radiations s’enchaînent, entraînant des précarisations rampantes. D’autant que, et ne l’oublions jamais, affirmer que le chômage paye mieux que le travail est un mensonge éhonté!

Précaires. Depuis quelques jours, nous assistons même à une guerre des statistiques. Tenez-vous bien. Après les propos de Mme Pénicaud, l’Unédic a réagi illico, rectifiant le chiffre de l’ex-directrice des ressources humaines (sic) du groupe Danone. Selon l’organisme, seuls 4% des chômeurs peuvent percevoir une indemnité supérieure à leurs anciens salaires. 

dimanche 31 mars 2019

Le mensonge

Chacun l’a bien compris, les conséquences de «l’affaire Legay» atteignent désormais l’Élysée. Pour une raison simple: le mensonge d’Emmanuel Macron est établi.

Ainsi donc, voilà les tripatouilleurs de réalité rattrapés par les faits. Le retour de boomerang est impressionnant et mortifère ; celui-là laissera des traces durables sur la crédibilité de la parole de l’État à son degré le plus élevé de la hiérarchie républicaine. Qu’on en juge. Le procureur de Nice, Jean-Michel Prêtre, a fini par admettre que la militante d’Attac Geneviève Legay, gravement blessée en manifestation, avait bel et bien été heurtée par un policier. Le magistrat du ministère public revient sur ses premières déclarations et, autant le dire, nous ne sommes pas près d’oublier le ton inquisitorial et définitif qui avait prévalu jusque-là dans la bouche de ce haut fonctionnaire de Nice, sans parler du préfet des Alpes-Maritimes qui avait, lui aussi, déclaré que Geneviève Legay avait «été poussée dans le dos, non pas directement par un membre des forces de l’ordre, mais par des personnes reculant dans un mouvement de foule». Depuis vendredi 29 mars, une information judiciaire est ouverte. Chacun l’a bien compris, les conséquences de «l’affaire Legay» atteignent désormais l’Élysée. Pour une raison simple: le mensonge d’Emmanuel Macron est établi.

En niant – pour quelles raisons? – cette violence policière, le président de la République a menti devant les Français. Souvenons-nous que, le même jour, M. Macron, avec la condescendance de classe qu’on lui connaît, avait également affirmé: «Cette dame n’a pas été en contact avec les forces de l’ordre. (…) Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci», pointant le manque de «sagesse» de l’intéressée. Macron, artisan d’une fake news de sommet? Dans cette époque de glorification des violences policières et de réquisitoire contre toute résistance sociale, rappelons que nous attendons de la part d’un chef de l’État beaucoup de qualités morales qui ne sauraient exclure la «sagesse». Souhaitons-lui d’atteindre lui-même un jour, sait-on jamais, celle de Geneviève Legay…

Ces mensonges à tous les étages s’avèrent inacceptables. D’autant que nous apprenons concomitamment que, en juillet 2018, par le truchement d’Ismaël Emelien, alors chargé de la communication de crise, l’Élysée a fait diffuser un montage vidéo trompeur pour tenter de disculper Alexandre Benalla. Sans doute un autre scandale d’État. Tôt ou tard, le prince élu et son entourage devront rendre des comptes pour tout cela. 
 
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 1er avril 2019.]

jeudi 28 mars 2019

Philisophie(s)

Marx et Freud au rancart ? 

Histoire. Les polémiques franco-françaises concernant les programmes scolaires disent quelque chose de nous, de notre histoire: ne nous en plaignons pas! Le monde globalisé nous a laissé si peu de spécificités uniques au monde qu’il serait malvenu de ne pas honorer les derniers prés carrés d’une trace universelle qui demeure nôtre – sans exagérer le propos. Ainsi en est-il d’une nouvelle polémique, liée à la réforme du lycée et du bac, concernant la philosophie, comme cela se produit régulièrement. La dernière en date, tonitruante, a vu de nombreuses voix s’élever pour dénoncer la disparition (desdits programmes) des notions de travail et d’inconscient, étudiées jusqu’ici. Vous avez dit travail? Et inconscient? En somme: Karl Marx et Sigmund Freud. Deux géants de l’Histoire qui ont marqué deux des grandes révolutions anthropologiques fondamentales: l’homme est aussi le produit du corps social environnant (Marx), l’homme n’est pas seul en sa demeure (Freud). Ces deux notions, de même que leurs concepteurs, n’apparaissent pas dans le projet de programme qui a été présenté oralement, le 20 mars, dans le cadre du Conseil supérieur des programmes (CSP), aux syndicats et associations disciplinaires. De quoi rendre colériques plusieurs membres de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public (Appep). En effet, les enseignants ne seront plus formellement tenus de faire étudier ces thèmes, ni de lire des textes qui s’y rapportent. Ah bon ? Mais comment parler du monde d’aujourd’hui, donc de l’économie qui guide tout, sans aborder la question du travail, de la justice ou de l’État, du droit et de la société… donc de Marx? De même, imagine-t-on évoquer le corps et l’esprit, voire le désir, etc., en évacuant l’inconscient… donc Freud? L’affaire paraît sinon impossible, du moins grotesque dans des disciplines qui consistent – de fait – à établir des liens entre les notions et/ou les concepts. Rassurons-nous, puisqu’il nous est dit officiellement que «ces notions devraient toutefois continuer à être étudiées en lien avec d’autres thématiques». Nous entendons «devraient» et nous comprenons: ce sera à la bonne volonté des enseignants de terminale… Quoi qu’il en soit, aucune raison de s’inquiéter: «Engels devrait rejoindre la liste des auteurs possibles, ce qui permettra d’étudier notamment des œuvres qu’il a écrites avec Karl Marx», nous explique-t-on. Et toujours ce «devrait» qui ne laisse rien présager de bon…

Peuple. Assiste-t-on à une tentative de mise à mort de la pensée critique? Un peu tôt pour se prononcer. Néanmoins, annoncer la disparition du Travail, infrastructure collective essentielle, ainsi que de l’Inconscient, fondement même de la conscience humaine, a de quoi nous inquiéter.

jeudi 21 mars 2019

La République et le chef des armées

Macron assume sans complexe l’usage de l'armée pour mater les gilets jaunes. L'affaire est grave, extrêmement grave. Et inquiétante. 

C’est donc ça, un chef des armées? S’il était encore nécessaire d’analyser le caractère ultramonarchique de la Ve République, Emmanuel Macron vient d’en dévoiler l’essentiel – et probablement le plus dangereux. Au point de se demander: son pouvoir suprême lui monte-t-il à la tête? En faisant appel à l’armée dans le cadre de l’opération antiterroriste «Sentinelle», la machine infernale est lancée avant la nouvelle journée de mobilisation, samedi 23 mars. Il assume sans complexe l’usage de la force pour mater les gilets jaunes qui, au côté de casseurs professionnels, considèrent qu’une certaine forme de violence devient une façon comme une autre d’imposer leurs revendications. Tout se met en place pour une issue dramatique. L’exécutif a beau nous répéter, à cor et à cri, qu’il convient de «ne pas agiter les peurs» et que les effectifs de «Sentinelle» ne seront réquisitionnés que pour «protéger des bâtiments officiels» et autres «points fixes», l’affaire est grave, extrêmement grave. Et inquiétante.

«Nos concitoyens ont l’habitude» de voir des militaires dans nos rues, gares ou aéroports, déclare l’ineffable Benjamin Griveaux. Mais de quoi parle-t-on? Contrairement à la police et à la gendarmerie, les soldats de la force «Sentinelle» ne sont pas formés ni équipés pour assurer un maintien de l’ordre, qui plus est lors de manifestations. Il faut même se pincer d’avoir à associer dans la même phrase les mots «militaires» et «manifestations»… Comme le remarquent à juste titre plusieurs organisations de policiers, que se passera-t-il en cas de problème majeur? Ces militaires, hautement armés, tireront-ils à vue?

L’improvisation du président, et de toute la chaîne gouvernementale, s’avère si flagrante qu’aucun responsable de haut rang, pas même le ministre de la Défense, n’ose élever la voix pour relever une évidence: ce n’est pas le métier de l’armée de terre de s’interposer, quel que soit le dispositif, face à des manifestants! Le métier de l’armée, c’est de défendre la nation face à un ennemi. Le message paraît dès lors limpide. La France aurait besoin de militaires pour se défendre contre des gilets jaunes? Ces derniers seraient-ils des ennemis de l’intérieur?

La surenchère atteint un niveau funeste: en République, l’armée ne dresse pas ses armes contre son peuple. En vérité, le pouvoir dégoupille un arsenal de mesures sécuritaires et martiales afin de masquer ses incompétences. Honte, d’amalgamer ainsi mouvement social et terrorisme ! Pour mémoire, le maintien de l’ordre dans le cadre de manifestations est confié à la gendarmerie et à la police depuis 1921... Cette décision politique – sans parler de sa symbolique – est inacceptable. Avec ce précédent, M. Macron prend un risque historique. La compétition malsaine entre l’exécutif et la droite la plus dure pour bomber le torse menace de porter atteinte à l’État de droit et aux libertés fondamentales, en premier lieu, le droit de manifester. Le bruit des bottes et l’ordre en kaki, ce n’est pas la République !

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 22 mars 2019.]

Légitimité(s)

À propos des «écarts» de Castaner… 

Fiasco. Sans sombrer dans la caricature, voire dans les remugles de ces conversations façon café-du-commerce dont on dit qu’elles alimentent le «populisme ambiant», le bloc-noteur se permettra néanmoins d’écrire son dégoût, qu’il résumera d’une phrase moins cinglante qu’il n’y paraît: quand on représente l’État, donc la légitimité d’une fonction régalienne, surtout par les temps qui courent, ses actes ne doivent jamais trahir la confiance précisément dépositaire d’une autorité qui réclame un minimum de respect. Christophe Castaner, l’incapable de la Place Beauvau, est-il ministre de l’Intérieur par intermittence ou à temps partiel? Sur le plan politique, nous connaissons le débat: depuis les violences de l’acte XVIII des gilets jaunes sur les Champs-Élysées, l’homme se trouve dans la tourmente, critiqué à la fois au sein de sa majorité et de l’opposition, à tel point que sa démission a été brièvement évoquée avec Mac Macron – opportunément redescendu de son télésiège avant d’abandonner cette piste –, dans la soirée du samedi 16 mars, ce qui, à bien y regarder, aurait toutefois permis au pouvoir de mieux accompagner le débarquement, bien réel celui-là, du préfet Delpuech. Sur le plan personnel, n’en déplaise à certains, le cas Castaner provoquait déjà l’hilarité du Tout-Paris avant même qu’une vidéo ne vienne à circuler dans la presse people et sur les réseaux sociaux : un ministre de l’Intérieur passablement éméché et filmé le 9 mars dans une boîte de nuit de la capitale, pratiquant le bouche-à-bouche avec une jeune femme, sans ses gardes du corps-à-corps et devant des dizaines de témoins. L’affaire n’a l’air de rien. Mieux, elle ne nous concernerait pas. «Vie privée», clame le fautif, qui n’a pas tort en évoquant la «violence» qu’il a pu ressentir après la diffusion de ces images. Car, voilà, au pire moment, ce proche de Mac Macron renvoyé à son reflet le moins avantageux qui lui vaut quelques surnoms désobligeants, «Kéké», «Simplet», etc. Et c’est le même homme qui paradait, après les violences des Champs, afin d’être photographié auprès de «ses» troupes de police, malgré le fiasco – assumé? – d’un dispositif dont on n’a pas fini de parler…

Écarts. Reste la question récurrente: un ministre est-il ministre à temps plein? On peinera à le croire, mais, après sa virée en boîte, Castaner en personne tenta de justifier l’importance de sa fonction, et la conscience qu’il en avait, par cet invraisemblable lapsus: «Être ministre de l’Intérieur, c’est l’être 7 jours sur 4, 24 heures sur 24.» Rigolons, rigolons… jusqu’à un certain point.

dimanche 17 mars 2019

Scandale démocratique

En quoi et pourquoi Ian Brossat n’aurait-il pas sa place dans un échange télévisé majeur, au même titre que les autres têtes de liste ou représentants de partis?  

Curieux moment, n’est-ce pas? Alors que la question démocratique – dans sa visée citoyenne – s’affirme comme l’une des préoccupations majeures remontant telle une vague des tréfonds de la société française, il semble bien que chacun ne soit pas considéré sur un pied d’égalité pour avoir accès, précisément, au débat… démocratique. Nous pouvons le constater: la campagne des européennes entre dans sa phase active et ce n’est pas Emmanuel Macron qui nous démentira, lui si vaillant à tenter de convaincre des assemblées dont il ne se lasse plus, au point qu’il tient à poursuivre sa tournée promise dans toutes les régions jusqu’au mois d’avril, détournant le grand débat au profit d’une promotion électorale si visible qu’elle est désormais dénoncée par des observateurs jusque-là très «macron-compatibles». Or, il se trouve que France 2, principale chaîne du groupe public France Télévisions, a décidé de trier les participants au tout premier débat consacré aux élections européennes, dans le cadre de l’Émission politique du 4 avril prochain. En dépit de toute logique et des protestations, la direction de la chaîne persiste à ne pas vouloir inviter Ian Brossat, le chef de file communiste de la liste intitulée «Pour l’Europe des gens, contre l’Europe de l’argent». Un scandale. Et un boycott. Comment appeler cela autrement? Du coup, une autre interrogation se pose déjà cruellement: un vrai débat aura-t-il lieu, alors qu’il s’agit d’un scrutin primordial dont on sait, pas seulement par habitude, qu’il mobilise peu, hélas, les Français?

En quoi et pourquoi Ian Brossat n’aurait-il pas sa place dans un échange télévisé majeur, au même titre que les autres têtes de liste ou représentants de partis? Cette décision s’avère si grotesque et provocante, pour tout républicain digne de ce nom, que les arguments pour la contester devraient être inutiles… pourtant ils ne manquent pas, dans une période où la soif de débats et de controverses se révèle chaque jour plus vive et que les contestations d’ampleur – gilets jaunes, revendications sociales, climat, etc. – s’additionnent et souvent se rejoignent. Depuis le référendum constitutionnel de 2005, nous savons que la construction de l’Europe peut passionner et enflammer les citoyens. À condition que la démocratie soit respectée pleinement, pas seulement dans des marges délimitées au préalable afin de désigner qui est légitime ou non de s’opposer à Macron. Veut-on que l’élection européenne ressemble au grand débat, avec, à terme, la désillusion suprême: la colère amputée de tout espoir politique?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 mars 2019.]

jeudi 14 mars 2019

Verticalité(s)

Mac Macron, incarnation des inégalités.

Campagne. Ce soir-là, des nuages oscillant entre le pourpre et l’écarlate affectaient des formes déchiquetées, étranges, en direction du couchant, quand, au coin d’une rue, trois gilets jaunes rentrant de manif échangèrent quelques mots furtivement volés. Le premier déclara: «Il aura beau faire et dire ce qu’il voudra, il est coupé de nos réalités.» Le deuxième: «Il pense avoir repris la main de manière magistrale, mais sa tentative est plus médiatique que populaire.» Et le troisième: «Il se donne en spectacle, sauf qu’il n’arrivera jamais à dépasser son image de président des riches, d’incarnation des inégalités…» «Il», vous l’avez reconnu: Mac Macron. Le fameux énarco-technicien répondant à tout-ce-que-vous-souhaitez. Pour lui – comme pour beaucoup –, la politique est une drogue dure. Mais pas n’importe laquelle, donc. Depuis des semaines, pour tenter de sortir de la crise où l’avaient plongé les gilets jaunes, le prince-président s’est bel et bien lancé dans une campagne de reconquête, pour ne pas dire de survie, avec le grand débat national dont il a pris toute la place. La posture jupitérienne absolutiste n’aura échappé à personne. C’est donc cela, un chef de l’état? Le bloc-noteur, comme déjà écrit ici même, ne niera jamais la teneur des performances de l’homme-orchestre, sa maîtrise des dossiers comme leur amplitude en des temps record, sans parler de son incroyable faculté à avoir réponse à tout, mais vraiment à tout. Ce savoir-faire, qui ressemble au syndrome Questions pour un champion ou Qui veut gagner des millions, interroge non la prouesse supposée mais bien ce qu’il en reste, déjà… Si convaincre des assemblées rétives relève d’une vaillance dont il ne semble plus se lasser, admettons que ce n’est pas pour rien qu’il tient à poursuivre sa tournée promise dans toutes régions jusqu’au début du mois d’avril. En tête? Les élections européennes, et au-delà bien sûr. Comme si l’idée de «campagne permanente» était désormais son nouveau mode de gouvernement, lui qui jugeait «délétère», en janvier dernier, ce qu’il appelait la «société du commentaire permanent». La ficelle est grosse. Avec le «débat permanent», par lui et pour lui, il prétend relier tout, par la simple verticalité de son aplomb, sachant que ce qu’il nous raconte n’est que «technique», quand les Français voudraient qu’il parle «politique». Rappelons-le: la politique relie à tout, l’économie en sa technique à rien, ou presque rien. À commencer par l’essentiel, que l’un de nos gilets jaunes mentionnait: Mac Macron demeure «l’incarnation des inégalités».

dimanche 10 mars 2019

Maturité, radicalité

La démonstration du peuple algérien, vendredi 8 mars, dépasse de loin tout ce que le pays a connu depuis trente ans.

Renouer avec les idéaux de justice sociale et l’esprit de l’indépendance… Plus de doute: ce qui se déroule en Algérie ressemble, désormais, à un mouvement de masse de type prérévolutionnaire. La démonstration du peuple, vendredi 8 mars, dépasse de loin tout ce que le pays a connu depuis trente ans. Combien étaient-ils ces manifestants, ces étudiants, ces lycéens, premiers à protester et rejoints aujourd’hui par une grande partie de la population de tout âge, dont de nombreuses femmes? À Alger, des flots ininterrompus de citoyens venant des différents quartiers se sont déversés sur les grandes places. Une marée humaine couvrant toutes les grandes et petites artères de la ville, à croire que toute la capitale était descendue dans la rue exprimer sa colère. Ce fut semblable à Oran, Béjaïa, Sétif ou Ghardaïa. Des millions ont répondu à l’appel. Comme un sursaut d’orgueil pouvant remettre l’histoire à l’endroit.

Jamais une cause n’a mobilisé autant la société dans toutes ses composantes. L’ambiance n’est déjà plus la même. Au refus d’un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika viennent s’ajouter des revendications d’une maturité et d’une radicalité exemplaires. Beaucoup de manifestants avaient même ressorti les drapeaux ternis par le temps de la guerre d’indépendance – un geste symbolique qui témoigne de la considération qu’ils ont vis-à-vis du clan Bouteflika, aux affaires depuis 1999. Malgré l’avertissement du pouvoir contre les risques de «chaos» et de «retour à la guerre civile comme en Syrie», ces femmes et ces hommes debout ont tenu à marquer leur présence dans un pacifisme total. Face à ce peuple fabuleux de dignité et de détermination, le système semble bel et bien se désintégrer. Si les tenants du régime escomptaient un essoufflement du mouvement, ils ont leur réponse. Cinglante. Aucune voix, dorénavant, ne sera supérieure à celle de ce peuple, qui réclame un changement irréversible dans la manière dont est géré le pays. 

Devant ce moment d’Histoire, il n’est pas inutile de rappeler que la France n’a rien à dire, rien à faire qui pourrait crisper la situation. Édouard Philippe a raison de rappeler qu’il s’agit d’un «pays souverain» et que «c’est aux Algériens qu’il revient de prendre les décisions sur leur avenir». Mais alors, pourquoi son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a-t-il osé déclarer: «Nous devons laisser le processus électoral se dérouler»? Quel «processus»? Savoir se taire s’avère indispensable. D’autant que les Algériens préparent une semaine de désobéissance civile, une étape sans doute décisive dans la résistance. Le fleuve de la colère est sorti de son lit: il n’y retournera pas.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 mars 2019.]

jeudi 7 mars 2019

Fantôme(s)

Dans son nouvel essai, l’Europe fantôme (Gallimard), le philosophe et médiologue analyse la débandade intellectuelle comme le délitement politique de cette UE en crise historique.
 
Mal née. Une utopie à l’agonie, l’Europe? Une «idée défunte»? Depuis plus de vingt ans, Régis Debray nous met en garde contre cette construction, sorte de palliatif à l’effondrement des grandes idéologies du XXe siècle, qui, par sa symbolique même, aurait rompu avec l’agora athénienne au profit de l’économie comme primat de toute pensée active au point de créer un monstre de technocratie. Dans son nouvel essai, l’Europe fantôme (Gallimard), le philosophe et médiologue analyse la débandade intellectuelle comme le délitement politique de cette UE en crise historique. D’une simple phrase à l’ironie définitive, il nous prévient: «Au Ve siècle, on attendait le Christ, c’est l’Église qui est venue. Au XXe, on attendait Érasme, c’est M. Moscovici qui est arrivé.» Nous pourrions en rigoler de bon cœur ; sauf que Régis Debray ne plaisante pas du tout. À ses yeux, l’affaire est trop grave, trop sérieuse pour se permettre non pas d’y croire encore – à voir – mais simplement d’espérer, ce qui, venant de lui, nous incite à une réflexion à la hauteur de l’événement. L’auteur se veut formel: l’Union européenne portait dès sa naissance les germes de son échec dans la mesure où le «rêve» des fondateurs se transforma en cauchemar techno-juridique à l’apolitisme avéré. Conséquences: déficit symbolique (comme les choses mal nées) et rejet démocratique (plutôt assumé). Il écrit: «Délestée de son aura, celle des fins dernières, l’Europe réduite à ses astreintes budgétaires ne fait plus soupirer mais grincer. Les chiffres ont pris les commandes, le Livre des comptes devient le Livre saint, et l’expert-comptable, un haut dignitaire.» Entre atrophies des références historiques et géographie élastique, qui empêche l’appropriation culturelle d’un espace naturel, Régis Debray se demande même «pourquoi tant de pavanes pour une infante défunte, blasphématoires mais parfois convaincantes». Pour lui, s’«il était difficile de ne pas être européen en 1925 ou 1950 (…), Europe reste un mot faible qui n’implique que faiblement ceux qui l’utilisent, parce qu’elle ne suscite chez ses administrés aucun vibrato affectif, incolore et inodore, parce que trop cérébrale».

mardi 5 mars 2019

Aucune tolérance !

Si être communiste n’est pas donné à tout le monde, ajoutons que cela requiert une haute idée du genre humain et de la place des uns et des autres. 

Nous publions les témoignages de jeunes femmes communistes déclarant avoir subi des violences sexuelles imputées à des «camarades». La phrase en elle-même s’avère assez insupportable qu’il convient, en toute conscience, d’en prendre la mesure. Chaque organisation – quelle qu’elle soit, la preuve – est donc confrontée à ce mal endémique qui ne doit décidément rien aux idées mais tout aux comportements masculins. Une organisation comme le Mouvement jeunes communistes de France (MJCF), qui se bat à ce point pour l’égalité femmes-hommes, ne peut se permettre le moindre écart d’un de ses membres. Depuis longtemps déjà le PCF s’est doté d’un dispositif interne nommé «Stop violences», inédit pour une force politique. Tolérance zéro. Raison pour laquelle la direction du PCF a annoncé, lundi soir, la «suspension» d’un adhérent accusé de viol par une militante du MJCF, lui demandant de «démissionner» de son mandat de conseiller municipal de Blois. Un autre cas est également «en cours d’instruction».

Autant le dire franchement. Si être communiste n’est pas donné à tout le monde, ajoutons que cela requiert une haute idée du genre humain et de la place des uns et des autres. Ce ne sont pas que des mots. Ce sont aussi des actes qui passent par une transformation fondamentale des rapports entre les hommes et les femmes. Depuis quelques années, le profond mouvement de témoignages et de mobilisation contre les violences a libéré la parole. Des jeunes femmes communistes s’en sont emparées, avec courage. Elles racontent cette parole parfois minorée. Le PCF les soutient et réclame à tous ses adhérent(e)s d’utiliser pleinement les dispositifs qu’il a mis en place.

Les femmes ne supportent plus l’indifférence qui entoure trop souvent la réalité de ces violences. L’Humanité, ses lectrices et ses lecteurs sont intimement de ce combat pour lutter contre l’omerta, les peurs, l’autocensure, etc. Des relations de domination et d’exploitation sont encore à l’œuvre dans la société capitaliste et patriarcale. Elles continuent d’entraver le droit à l’égalité et les libertés des femmes. Beaucoup d’hommes se complaisent à confondre amour et pulsion: l’excuse de «moments festifs alcoolisés» ne tient pas! Là où il y a domination, il y a toujours tentative de soumission. Les femmes en sont les premières victimes. Répétons-le: le combat féministe, la conquête d’une égalité pleine et entière des femmes, est l’un des chemins les plus puissants de la nécessaire révolution des rapports sociaux et humains au XXIe siècle. Et nous sommes, déjà, au XXIe siècle! 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 mars 2019.]

vendredi 1 mars 2019

Pédophilie(s)

Le pape est-il conscient de l’ampleur de la tragédie ?

François. Il nous a si souvent habitués à une forme d’audace, sinon de courage, qu’il nous est arrivé de lui renvoyer l’hommage que tout humain doit aux paroles de justice sociale et de paix, sans parler, bien sûr, de ses violentes diatribes à l’encontre du capitalisme financier qu’il ne cesse de dénoncer. Le pape François, par ses différences avec ses prédécesseurs, a marqué les esprits progressistes, secouant l’Eglise au cœur même de ses méthodes. Mais jusqu’à un certain point. La doctrine de la foi reste un domaine réservé, intouchable et intangible jusque dans ses marges. Quant à la question des « mœurs », les évocations hors de propos continuent de s’accumuler, comme en témoignent les mots de l’évêque de Rome lors de la convocation spectaculaire d’une réunion, à Rome, qui devait évaluer les raisons du silence de nombreux prélats dans les multiples affaires de pédophilie touchant des responsables de la hiérarchie catholique, partout dans le monde. Le sentiment du bloc-noteur: le dossier est si grave que François y a sans doute joué le sort de son pontificat, ni plus ni moins. Non seulement la rencontre n’a abouti qu’à des vœux pieux, mais le pape a commis un péché d’orgueil impardonnable en accusant Satan d’être à l’origine des comportements des prêtres, des évêques, des cardinaux. On croit rêver. Alors qu’il avait auparavant revendiqué la responsabilité, donc la culpabilité, de l’Eglise, le pape a cette fois incriminé le Malin. Derrière les abus sexuels, «il y a Satan», a-t-il osé déclarer, évoquant «une manifestation du mal flagrante, agressive, destructrice». En somme, le diable de l’enfer expliquerait le comportement humain des représentants de l’Eglise. Quelques «Vade retro Satana» exorciseraient ce mal, donc les actes avérés. Lui jadis si prompt à louer les actions terrestres (l’«ici-bas» revendiqué à maintes reprises), c’est un peu comme s’il nous affirmait cette fois que ces prêtres coupables n’étaient sous l’emprise que d’une force satanique, donc pas responsables à cent pour cent de leurs horribles forfaits…

jeudi 14 février 2019

Condescendance(s)

La Ligue du LOL, ce symptôme…

Journalistes. À l’heure où le «monde médiatique» – l’expression s’avère un peu sommaire, mais passons – est dénoncé, vilipendé, accusé de tous les maux en place publique, voilà donc qu’une affaire de cyber-harcèlement exhumée par la plateforme CheckNews de Libération provoque une polémique d’une ampleur telle qu’elle pourrait déclencher une remise en question profonde et collective sur le sexisme et l’entre-soi qui gangrènent la profession: celle des journalistes. Ne nous voilons pas la face. Si le bloc-noteur était totalement ignorant de semblables faits et mots, il lui arrive, souvent, d’être assez peu fier d’arborer cette carte de presse dont se revendiquent tant d’énergumènes infréquentables. C’est la loi du genre. On choisit parfois son métier, pas ceux qui y pullulent. Ainsi, une trentaine de membres d’un groupe Facebook – la Ligue du LOL – sont accusés de s’être livrés à du cyber-harcèlement depuis 2009, en particulier sur Twitter. Parmi eux, de nombreux journalistes. Depuis les révélations de CheckNews, Libération, l’hebdo les Inrocks et le studio de podcasts Nouvelles Écoutes ont pris des mesures contre leurs employés mis en cause dans cette affaire sordide. Le traitement infligé à plusieurs jeunes femmes ou jeunes hommes par certains membres de ce groupe informel nous donne la nausée. Harcèlement, insultes, canulars graveleux, sexisme, machisme, homophobie et propos racistes… Bref, tout le panel d’agressions numériques imaginables a été utilisé. Vincent Glad, journaliste pigiste pour Libération et Brain Magazine, à l’origine de ce groupuscule glauque sur Facebook, a évidemment présenté ses excuses: «En créant ce groupe, j’ai créé un monstre qui m’a totalement échappé.» David Doucet, rédacteur en chef Web aux Inrocks, s’est dit «désolé», ajoutant: «Cette libération de la parole m’a surtout fait prendre conscience que je comptais parmi les bourreaux.» Quant à Alexandre Hervaud, journaliste à Libération, il a expliqué que certains des témoignages apparus, depuis, lui avaient «littéralement tordu le bide». Un peu tard, n’est-ce pas, pour la contrition par «le bide» lorsqu’il s’agissait de frapper des âmes, des esprits et des psychologies de femmes et d’hommes qui n’avaient rien demandé, sauf à faire valoir leurs différences et surtout ce qu’ils n’étaient pas: «de la bande»? Autant le dire, cette histoire n’est pas seulement «honteuse», comme nous avons pu le lire ici et là, elle témoigne d’un état d’esprit pourri qui en dit long sur ces petits «Tintin au Congo» se croyant tout permis, de la condescende au mépris, en passant par l’insulte gratuite et l’ignominie passible de la loi!


mardi 12 février 2019

Face au poison, le combat permanent

La prolifération des actes antisémites en ce tout début d’année confirme les statistiques concernant 2018: ils étaient en augmentation de 74%.  

France, 2019… Réveillés par les hallucinations d’une réalité de caniveau, nous voilà confrontés, de nouveau, à l’abject. Cet abject tout droit sorti des poubelles de l’histoire, dont les couvercles ne se referment jamais vraiment. Coup sur coup, nos yeux et nos poings se sont crispés de colère en découvrant, là, les portraits de Simone Veil barrés de croix gammées, là, un tag «Juden» écrit en lettres jaunes sur la vitrine d’un restaurant, là encore, les arbres plantés en mémoire d’Ilan Halimi sciés, sans parler, sur les réseaux sociaux, de slogans si infâmes que les mots nous manquent pour traduire au plus près ce que l’émotion emprunte à l’indignation…

La France va mal. Ce n’est pas très nouveau, certes, mais la prolifération des actes antisémites en ce tout début d’année confirme les statistiques concernant 2018: ils étaient en augmentation de 74%. Ces faits et gestes d’une poignée d’illuminés et d’extrémistes, s’ils ne reflètent pas la France dans ses générosités, tendent un miroir cru qui nous projette une vérité qu’il convient de regarder droit dans les yeux. Souiller ainsi la France des droits de l’Homme et du citoyen, comme aux pires heures de Vichy ou des années 1930, n’a rien d’anodin, ni d’ordinaire. C’est un poison indigne, insupportable, qu’inoculent de lâches et vils personnages…

L’immense crise sociale que nous connaissons depuis l’émergence des gilets jaunes aurait comme encouragé certains comportements, dans la mesure où l’extrême droite a tenté d’en profiter  pour diffuser ses slogans. Toutes les études démontrent pourtant que la «porosité» est infinitésimale et ne correspond en rien à la réalité des statistiques: sur les neuf premiers mois de 2018, les actes contre les juifs étaient déjà en augmentation de 69%. Les responsables de ces ignominies, quels qu’ils soient, n’ont ainsi rien à voir avec la colère sociale actuelle. La majorité des Français en lutte réclament de l’égalité, de la justice sociale et fiscale, plus de droits civiques, etc. Les haineux, en revanche, nous les connaissons. Tel un invariant historique, les extrémistes sortent toujours de leur tanière par temps de crise sociale, pointant le juif, le musulman, l’immigré, le migrant, selon les époques et les moments, tentant de détourner l’exaspération populaire au profit d’obsessions identitaires ou religieuses.

Nos humanités – les mots, les mémoires, les engagements – ont peut-être perdu des batailles, mais pas la guerre. Ne cédons jamais à l’antisémitisme et à la xénophobie. Unis, ne cédons rien face à ceux qui, par leur haine et leur apologie de l’ignorance, salissent la République et l’idée que nous nous faisons du futur commun. Tant d’idéaux arrachés aux fosses communes méritent, non un sourire de faux jeton ou une sombre indifférence, mais une salve d’honneur. C’est un combat permanent.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 13 février 2019.]

jeudi 7 février 2019

Orwellien(s)

Mac Macron, la presse et la "vérité"... 

Happy few. Ainsi donc, Mac Macron rencontre, dans le plus grand secret, des journalistes – du moins ceux qu’il choisit. La scénette se déroula la semaine passée, et sans les confidences publiques d’un journaliste du Point (Emmanuel Berretta), qui a brisé l’embargo (non-dit) et le off (plus ou moins réclamé), personne n’aurait jamais eu connaissance de ces happy few à carte de presse dans le principal bureau du Palais. Nous appelons cela, dans notre jargon, un «échange informel». Celui-ci, singulièrement, illustre-t-il le journalisme de cour qui prend ses aises sous les lambris? Ce serait un peu vite dit – mais tout de même. La vérité nous oblige à admettre que l’intéressant de cette rencontre, le plus «illustratif» en quelque sorte, ne fut pas uniquement le procédé (encore que) mais bien son contenu. Imaginez un instant le bloc-noteur embarqué dans l’aventure et ce qu’il n’aurait pas manqué de faire savoir à qui de droit, surtout quand, devant cet aréopage, Mac Macron sembla réfléchir à haute voix afin d’exprimer sa vision toute personnelle de l’information et, plus avant, de son analyse des médias. Un autre témoin (dont nous tairons le nom) ne nous le cache pas: «C’était sur le ton de la confidence, certes, mais il ne pouvait ignorer qu’il parlait devant des journalistes, donc, par extension, un plus large public...» Et l’homme, qui n’osa néanmoins moufter durant cet instant privilégié, ajoute: «À un moment – j’exagère, bien sûr –, j’ai eu l’impression de me retrouver dans un livre d’Orwell…» Que le chef de l’État ait une pensée sur les médias, c’est bien le moins. Pourquoi le tairait-il d’ailleurs, lui si prompt à répondre à tout-sur-tout dans ses séances du «grand débat», transformé en cénacle pour le plus doué des énarques – lui. S’il y aurait de quoi dire, en effet, sur la question des médias en général et de leur rôle fondamental dans une France plus ou moins mise sous cloche par les puissants, il y eut néanmoins plus ennuyeux dans sa bouche. Mac Macron déclara ceci, et il convient de bien lire jusqu’au bout pour le croire: «Le bien public, c’est l’information. Et peut-être que c’est ce que l’État doit financer. Le bien public, ce n’est pas le cameraman de France 3. Le bien public, c’est l’information sur BFM, sur LCI, sur TF1 et partout. Il faut s’assurer qu’elle est neutre, financer des structures qui assurent la neutralité. Que pour cette part-là, la vérification de l’information, il y ait une forme de subvention publique assumée, avec des garants qui soient des journalistes. Cette rémunération doit être dénuée de tout intérêt. Mais quelque part, cela doit aussi venir de la profession.»

mardi 5 février 2019

Arsenal répressif

Ainsi, la tristement célèbre «loi anti-casseurs» a été adoptée au Parlement, hélas sans surprise. 

Ils ont osé: nous y sommes. En toute conscience – et résolument contre l’inconscience politique du temps qui est le nôtre –, ce que les députés de la «majorité» ont osé voter, mardi 5 février 2019, restera dans notre Histoire républicaine comme l’une des taches maculant ce qu’il nous reste de valeurs collectives authentiquement enracinées. La Macronie est-elle devenue l’antichambre de la droite extrême tout droit inspirée du XIXe siècle le plus répressif? Ainsi, la tristement célèbre «loi anti-casseurs» a été adoptée au Parlement, hélas sans surprise. Une sorte de «loi de la peur», de «loi de sûreté nationale», propice à toutes les «notes blanches» d’un passé révolu qu’aucune juridiction de droit n’est jamais en état de discuter sérieusement. Imaginez les conséquences de cette loi entre certaines mains…

Résumons. Les préfets, soumis au gouvernement, pourront donc interdire de manifestation quiconque constitue «une menace à l’ordre public». Exit la justice et les juges! Comprenez bien: ce texte n’a pas pour objet de mieux réprimer les auteurs d’actes violents après qu’ils les ont commis. Il établit en revanche un véritable contrôle administratif d’un droit de manifester. Autrement dit, il s’agit d’une loi répressive par anticipation, une sorte d’arsenal prêt à l’emploi permettant d’intervenir contre un citoyen avant même qu’il ne devienne un «délinquant», ce qui, dans notre République, bafoue l’esprit des lois et contrevient à tous les principes constitutionnels. Ce sont les manifestations que le pouvoir entend limiter, pas les actes violents. Et c’est le citoyen – dans sa citoyenneté même – qu’on intimide, pas le délinquant.

Nous n’oublierons pas de sitôt l’attitude des députés macroniens quand le député centriste Charles-Amédée de Courson (interviewé dans nos colonnes par la suite) s’opposa à cette loi en invoquant le souvenir de ses aïeux résistants, dénonçant au passage un texte digne du «régime de Vichy». D’un côté: une question d’honneur, celui d’un homme expliquant qu’une liberté fondamentale risquait de disparaître, que les digues allaient sauter, que tout était désormais possible. Et de l’autre côté: des députés croupions ricanants, sans savoir qu’ils moquaient là, de leurs rires vulgaires, ce qu’ils étaient censés représenter: l’État de droit. Honte à eux.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité 6 février 2019.]

lundi 4 février 2019

Pour les Amis, un seul objectif : la pérennité de l’Humanité

L’Assemblée générale de l’association les Amis de l’Humanité se déroulera le 9 février, à la Maison des métallos.

«Au moment où un cri social d’ampleur est poussé partout dans le pays, imaginez que l’Humanité puisse disparaître serait un comble, un crime à notre Histoire et à l’avenir de nos enfants!» Ces mots, calligraphiés d’une encre bleu turquoise et envoyés par un adhérent des Amis de l’Humanité, résument assez simplement la situation. Chacun sait désormais que le journal fondé par Jean Jaurès traverse l’une des crises financières les plus rudes de sa longue existence. Depuis plus d’une semaine, les messages de soutien, sans parler des chèques pour la souscription exceptionnelle, affluent par tous les canaux possibles et imaginables, autant de témoignages qu’il convient d’apprécier à leur juste valeur et qui claquent dans le paysage comme une injonction: l’Humanité ne peut pas, ne doit pas mourir. C’est dans ce contexte particulier que se déroulera, le 9 février à la Maison des métallos, l’assemblée générale de l’association les Amis de l’Humanité, dont la vocation première, depuis sa création en 1996, reste la défense de notre titre, sa pérennité et son rayonnement.


Le 28 janvier dernier, le directeur de l’Humanité, Patrick Le Hyaric, appelait dans nos colonnes à «une mobilisation exceptionnelle», ajoutant solennellement: «Dès maintenant, nous plaçons l’Humanité sous protection populaire et citoyenne.» Patrick Le Hyaric sera présent à cette assemblée générale, durant laquelle il informera les Amis de la situation exacte du journal, après la décision du tribunal de commerce de Bobigny. Depuis plusieurs mois, il ne cesse d’alerter sur les lourdes difficultés financières qu’affronte l’Humanité, raison pour laquelle les lectrices et les lecteurs, dans la dernière période, se sont levés en masse. En quelques semaines, plus d’un million d’euros ont été collectés grâce à leur si précieux engagement. La question posée aux Amis de l’Humanité, dans ces circonstances, paraît évidente: comment prendre toute sa place dans ce combat décisif? Une multiplicité d’actions de solidarité peut être engagée,  collecte de fonds, débats, banquets de soutien, etc., sachant que nous venons de lancer une grande campagne d’abonnements de parrainage sous le thème «À chaque lectrice et lecteur son nouvel abonné» à l’Humanité Dimanche et à l’Humanité des débats du vendredi, pour deux mois, au prix de 27 euros. 

Les Amis de l’Humanité, qui essaiment partout sur le territoire, prendront également toute leur part dans la préparation de la grande soirée de mobilisation et de solidarité pour l’Humanité, qui aura lieu le vendredi 22 février à la salle la Bellevilloise, à Paris. Une bataille – décisive – pour sauvegarder et développer notre bien commun s’engage. Toutes nos initiatives doivent désormais tendre vers ce seul objectif. Ce n’est pas un mot d’ordre ; juste une évidence. 

Programme du 9 février :
-10 heures. Après notre relance de 2018, où en est-on avec la marche des Amis de l’Humanité? Quelles décisions prendre pour soutenir le journal en 2019? Présentation par Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef de l'Humanité et secrétaire national des Amis de l'Humanité. Intervention de Patrick Le Hyaric, directeur  de l’Humanité, député européen. La parole aux comités locaux.
-13 heures. Plateau-repas (participation aux frais  de 20 euros, réservation obligatoire auprès des Amis de l’Humanité) ou déjeuner dans le quartier  pour ceux qui le désirent. 

15 heures à 17 heures Débat. «Quelle réponse à la révolution numérique?» En partenariat avec la Maison des métallos. Avec Roland Gori, psychanalyste, professeur émérite de psychopathologie, et Jean-Paul Laumond, roboticien, directeur de recherche au CNRS, membre de l’Académie des sciences. Animé par Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef de l’Humanité et secrétaire national des Amis de l’Humanité, et Pierric Marissal, journaliste à l’Humanité.  Maison des métallos, 94, rue Jean-Pierre-Timbaud, Paris 11e. Métro Couronnes ou Parmentier.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 5 février 2019.]

jeudi 31 janvier 2019

Humanité(s)

Le temps qui est celui du journal fondé par Jean Jaurès se résume d’un mot: combat. 

Union. Comment parler d’autre chose? Alors que chacun sait désormais que le journal fondé par Jean Jaurès traverse l’une des crises financières les plus épouvantables de sa longue existence, et que, dans un mouvement spontané dont il convient d’apprécier l’ampleur avec gravité et enthousiasme, des centaines et des milliers (on ne sait plus) de témoignages parviennent à la rédaction depuis une bonne semaine, il vient à l’esprit du bloc-noteur tant de phrases impossibles que les nuits sans sommeil sont trop longues et les jours d’hiver bien trop courts pour relever les manches, et le gant. Le goût de l’aventure collective ne nous est peut-être pas tombé du ciel, mais nous disposons d’une créance militante sur nos beaux emportements. Disons une certaine éthique de l’idée en partage : nous ne nous en sortons pas tout seuls, les hommes se sauvent ensemble ou pas du tout. Nous sommes poussés dans le dos. Car notre histoire plus que centenaire, sans faire le détail de ses tribus et avec tous ses aggiornamentos, a dans son ADN un pacte avec la durée, parce qu’elle est «transmission», transport d’une information rare le long du temps. Telle une chaîne d’union, passé-présent-futur, ceux qui nous regardent encore avec amour et passion peuplent cette histoire longue, tout en étant, très exactement, l’unité même de cette histoire. Voilà notre seul capital. Ne nous méprenons pas, cette histoire n’est pas l’étude du passé, mais l’étude de l’homme dans sa durée continue – un déjà-demain.

Autorité. Face à l’écume des jours, face la révolution informationnelle, face à l’infobésité qui nous submerge, face à la domination massive de l’émotivité et de la pensée guidée entretenue et fouettée par la magie de l’image-son à gogo payée par des milliardaires, une seule phrase suffit pour prendre la mesure du moment: imaginez une France sans l’Humanité, sans cette voie ouverte et offerte au plus grand nombre à notre faculté de jugement critique… Drôle de néant, n’est-ce pas? Le bloc-noteur n’évoque pas là le sort personnel et intime (cela compte) de ceux qui fabriquent nos titres. Non, ce que nous convoquons en grand, c’est autre chose, c’est bien ce patrimoine national appelé l’Humanité, qui est tout sauf un musée! Nous le savons, ici à la rédaction, qui a vu passer tant de plumes célèbres et d’admirables anonymes, autant de militants du journalisme engagé: l’autorité n’est pas la puissance, elle ne doit pas sa domination à la force mais à son inscription dans un ordre symbolique. Notre héritage de la crédibilité est un gage majeur. Il nous oblige, par les temps qui courent. Toujours innover ; toujours se rendre indispensable ; aller au-delà des apparences ; ouvrir des brèches ; déranger ; surprendre ; penser contre nous-mêmes (le plus difficile) ; et rechercher inlassablement au plus profond de nous-mêmes cette dimension particulière qui fait du traitement de l’information un bien commun : la relation à l’autre et le rapport à la réalité, à la vérité. Plus nous portons cet engagement, presque au sens «sacré» du terme, moins le goût de la propagande nous habite. Voilà la haute idée que nous nous faisons des lecteurs.


Cri. Seule la résonance du futur dans le passé-présent nous offre – dans de rares moments d’orgueil – la possibilité de nous incarner dans quelque chose de plus grand que nous. Ce quelque chose qui nous dépasse porte un nom. C’est l’Humanité. Il ne nous appartient pas. Il appartient à tous. Dans le journal de Jaurès, le journalisme n’est pas un testament mais un acte de vie chaque jour recommencé, un cri de naissance perpétuel qui renvoie au cri de l’homme assassiné. Chaque fois unique le début de l’Humanité, car il y a un temps pour tout. Un temps pour mesurer le poids de l’Histoire en son ampleur, donc la responsabilité collective de tous. Un temps pour débattre de nos contenus – bien sûr – et de l’invention jamais épuisée d’une presse d’émancipation du XXIe siècle, qui ne saurait exister sans l’Humanité. Mais, pour l’heure, dans l’ici-et-maintenant, le temps qui est le nôtre se résume d’un mot: combat. 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 1er février 2019.]

lundi 28 janvier 2019

Faux débat

Le risque pris par Emmanuel Macron est historiquement périlleux. La déconvenue du faux débat frappe déjà l’opinion en plein cœur; et cette opinion est enflammée.

Chacun a pu juger: le plan de com est retombé. Ceux qui ont cru – ou fait semblant de croire – au «grand débat» savent désormais à quoi s’en tenir. Finalement, l’incroyable faculté d’Emmanuel Macron à avoir réponse à tout ne signifie rien ou pas grand-chose, comme dans les quiz de fin de semaine où le plus «sachant» n’a pas toujours la tête du plus «savant». Fini le syndrome Question pour un champion. Après la fascination surjouée du président en bras de chemise tenant le micro durant des heures, voici venu le premier bilan. Il est à l’image de sa lettre aux Français, qui inaugurait bien mal ce cycle de débats. Après avoir promis qu’il n’y aurait «pas de questions interdites», la longue liste des interdits et des contraintes, certes annoncés dans la fameuse missive, balise depuis les prestations publiques, dont on voit trop bien la destination finale. Outre que le chef de l’État se comporte (à longueur d’antenne) en VRP de l’entreprise France disposant de la toute-puissance d’un énarco-technicien de dossiers, il se conduit surtout, à cent jours du scrutin européen, en bateleur de campagne électorale…

La sous-estimation de la question sociale, sans parler de celle de l’enjeu démocratique et citoyen, en dit long sur ses intentions, comme s’il ne sollicitait que les côtés ultraminoritaires d’un mouvement qui lui échappe totalement. D’autant que cette insurrection citoyenne des gilets jaunes tend à prendre depuis peu des formes originales, comme ce fut le cas dans la ville de Commercy, lors d’une Assemblée des assemblées, qui a imposé des thèmes rassembleurs dont le président ne veut pas entendre parler.

Ne le cachons pas: le risque pris par Emmanuel Macron est historiquement périlleux. Pas seulement pour lui, mais pour la France. La déconvenue du faux débat frappe déjà l’opinion en plein cœur; et cette opinion est enflammée. Les effets prévisibles de cette désillusion de grande ampleur risquent de s’ajouter aux conséquences de la répression féroce et intense qui s’abat chaque samedi. Et dire qu’il escompte, de cette manière, poursuivre son remodelage libéral du pays…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 29 janvier 2019.]

jeudi 24 janvier 2019

Performance(s)

Mac Macron, moins président qu’énarco-technicien… 

Com. Alors c’est donc cela, un chef de l’État? Ceux qui eurent la (mal)chance ou le devoir (professionnel) de regarder Mac Macron lors de ses deux premières prestations publiques restent incrédules quant à la nature du « grand débat » et, singulièrement, quant à la posture présidentielle dont l’incarnation jupitérienne absolutiste n’aura échappé à personne. À la faveur du premier round, Grand-Bourgtheroulde est ainsi devenue le nouveau lieu fétiche de toute la Macronie, comme s’il y avait désormais un «avant» et fatalement un «après», comme si, par sa seule ultraprésence, il avait aidé à redonner le moral à des troupes désabusées. Pour beaucoup, Mac Macron a réussi ce jour-là, durant six heures de rang, une «performance» capable de retourner bon nombre d’observateurs blasés – au point de la réitérer à l’identique trois jours plus tard, à Souillac. Entendons-nous bien. Le bloc-noteur ne niera pas la teneur de la «performance» susnommée, la maîtrise des dossiers comme leur amplitude en un temps record, par sa durée extrême, et pour tout dire, car n’ayons pas peur des mots, son incroyable faculté à avoir réponse à tout, mais vraiment à tout. Pour un peu, nous aurions voulu l’interroger sur nos cas personnels, nos déroutes intimes, nos problèmes de plomberie, nos ennuis de voisinage et même, tant qu’on y était, sur nos addictions et autres pathologies psychologiques… S’agissait-il de «savoir-faire», de «bonne préparation» ou de l’«excellence» de sa formation, ce qui lui octroie assez naturellement une aisance dans la repartie, sinon une dialectique qu’on pourrait presque lui envier? Qu’importe au fond: laissons la fascination à ceux qui ne s’interrogent pas sur les ressorts de la communication de groupe et se montreront toujours réceptifs aux spectacles de l’hypnotiseur Messmer. Comme l’écrivait cette semaine dans le Figaro Guillaume Tabard (une fois n’est pas coutume), ce à quoi nous avons assisté ressemble à s’y méprendre, en effet, au «syndrome Questions pour un champion». À admirer la prouesse, il restera toujours l’admiration. Avec Mac Macron, écoutons «aie confiance!», chantons les louanges de «l’économie pour les nuls» et laissons-nous avaler par Kaa. 

mardi 22 janvier 2019

Un traité mortifère

Avec leur traité d'Aix-la-Chapelle, Macron et Merkel veulent masquer la réalité. À l’heure des gilets jaunes et de la fin de règne annoncée de la chancelière, le moment est d’autant plus mal choisi que le contenu du traité en dit long sur les intentions du «couple» en question. 

En politique, 1 + 1 ne font pas toujours 2. Emmanuel Macron et Angela Merkel doivent l’éprouver, après la signature unilatérale du nouveau traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle. Nous nous garderons de commenter la symbolique du lieu, non sans rappeler, néanmoins, que cette cité fut la capitale de Charlemagne, qui régna sur des territoires s’étendant aujourd’hui de Barcelone à Hambourg et de Biarritz à Budapest. Le constat, lui, n’atteint pas que les symboles, il touche en son cœur le projet d’unification du continent: le couple franco-allemand est en panne sèche, quant à l’Europe elle-même, elle se débat dans une crise si épouvantable qu’elle la menace de mort…

Relancer une Europe fracturée après le Brexit: le doux rêve du président français, présenté il y a moins de deux ans comme le héraut du continent par tous les libéraux, tombe à l’eau. Macron et Merkel veulent ainsi masquer la réalité. À l’heure des gilets jaunes et de la fin de règne annoncée de la chancelière, le moment est d’autant plus mal choisi que le contenu du traité en dit long sur les intentions du «couple» en question. Quelles réponses aux sujets brûlants? Aucune. Crise sociale, environnementale, accueil des migrants: leurs signatures viennent de parapher un bout de papier qui n’affiche aucune ambition progressiste capable de redonner un horizon unificateur aux peuples déboussolés, tous plus ou moins livrés aux vindictes extrémistes et/ou identitaires. C’est ainsi pure folie de replonger dans le péché originel, par l’article 20 du traité, qui annonce la création d’un Conseil franco-allemand d’experts chargés des «recommandations économiques», sans aucune légitimité démocratique, comme s’il fallait accepter que nous soit imposée une convergence avec les politiques austéritaires allemandes…

Pendant ce temps-là, Merkel et Macron ont réaffirmé leur volonté de faire naître à terme une «armée européenne». Mais quelle est donc cette histoire? S’ils pensent sauver l’Europe de la crise sociale, politique et institutionnelle en prônant des coopérations militaires et de défense, tout en dictant des choix économiques iniques, l’idée européenne continuera de se noyer dans l’ordolibéralisme, dont ils sont les dépositaires mortifères.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 23 janvier 2019.]

jeudi 17 janvier 2019

Anti-journaliste(s)

La critique virulente  des médias  est pertinente… sauf  à se tromper  de combat. 

«Passeurs». Le miroir du temps incite à la rêverie, à condition de ne pas sombrer dans les désarrois d’un promeneur trop solitaire – surtout dans ces colonnes. Puisque certains moments commandent plus que d’autres, soyons lucides et posons une question qui taraude tous ceux profondément attachés aux ferments sacrés de la liberté de la presse: à quel point en sommes-nous dans l’histoire de France quand des journalistes sont conspués, maltraités et parfois molestés sur nos places publiques? L’heure est grave. Elle nous oblige à la réflexion. Rarement dans toute leur histoire les journalistes ne se sont à ce point interrogés sur eux-mêmes, sur le sens de leur travail quotidien, sur leur fonction et, depuis peu, sur le regard acerbe et désabusé que le peuple – si le mot ne vous paraît pas trop rétro – porte sur eux à la faveur du mouvement des gilets jaunes, dont on ne sait où il atterrira ni comment, ce qui confère à notre profession le devoir d’observer cette révolte en temps réel et de l’analyser en tant que moment charnière. Seulement voilà, cette fonction demeure-t-elle «essentielle» aux yeux de ceux qui pensent pouvoir s’en émanciper à bon compte? Jusqu’à peu les journalistes détenaient, avec quelques autres, le «privilège» mais aussi la responsabilité d’être l’un des émetteurs pouvant s’adresser directement aux citoyens. Pouvoir incroyable d’écrire, de parler, de dire, de raconter, d’être des «passeurs». Et cette autorité «naturelle» se discutait d’autant moins que la crise de la représentativité n’avait pas encore gangrené tous les corps républicains intermédiaires ni blessé la presse comme ses représentants, qui, au pays de Voltaire, d’Hugo, de Zola et de Jaurès, jouissaient jadis d’un préjugé très favorable. Sans vouloir retourner dans le «cercle de la raison», cette époque semble révolue. Chacun le sent bien sans l’admettre tout à fait: des gazetiers du grand siècle aux plus fameux reporters des conflits contemporains ou des grands théâtres d’expression populaire, l’âge d’or du journalisme s’éloigne. Et avec lui, en sa définition même, ce point ultime de la dignité qui, aux heures de retrouvailles collectives, offrait à la France un cursus de références et de valeurs assez solides pour consolider ses bases arrière et mettre tout le monde d’accord.

Critique. La révolution informationnelle, les profondes mutations des médias, le numérique et les réseaux sociaux sont passés par là… dans un paysage où le matraquage idéologique a progressivement charcuté nos cerveaux. Pierre Bourdieu avait tout annoncé, sans savoir à quel point nous assisterions au triomphe de la médiacratie, de l’autoréférentialité médiatique et, au final, de l’infobésité permanente.

jeudi 10 janvier 2019

Malentendu(s)

Lire le dernier livre de Michel Houellebecq. Ou pas… 

Chair. Au secours, Michel Houellebecq est donc revenu! Et avec lui, comme le marqueur indélébile de notre époque, la cohorte des observateurs plus avisés que jamais pour tenter de percer les mystères du «phénomène» littéraire incarné. La lecture de "­Sérotonine", déjà tiré par les éditions Flammarion à plus de trois cent mille exemplaires, s’avère être une épreuve. À plus d’un titre. Relevons une première évidence: existe-t-il de nos jours un autre écrivain de renom sachant, mieux que lui, «faire ­remonter» à la surface les agitations crépusculaires enfouies dans les tréfonds de notre société? Le bloc-noteur ne répondra pas. Ce serait admettre, en cette rentrée littéraire de janvier, qu’il est normal que des ­dizaines d’autres auteurs soient maintenus dans le silence et, de surcroît, dans l’échec commercial programmé. D’ailleurs, la simple évocation ici même du «cas Houellebecq» y participe. Alors pourquoi y consacrer de l’énergie vitale? Au moins pour une raison. Rares sont les écrivains qui parviennent à mettre leur peau sur la table, à payer de leur propre personne, à se sacrifier à travers leurs personnages. Celui de "Sérotonine" en devient une caricature, une mise en abîme. Comment ne pas voir le Houellebecq exécrable dans ce Florent-Claude Labrouste, 46 ans, ingénieur agro, expert ministériel, grand fumeur et belle fortune, homme désabusé de tout, conjuguant pessimisme et nihilisme à tous les temps? N’est-ce pas là, encore une fois, l’origine des malentendus «houellebecquiens»? Si Houellebecq ­dérange autant, c’est moins par les relâchements (coupables) de son écriture souvent redondante que par ce qu’il génère en tout lecteur attentif, du moins ceux qui se montrent incapables de le lire au premier degré – ce serait pourtant la bonne méthode. Ancré dans son image de «provocateur visionnaire» qu’il surjoue pour dénoncer le triomphe du libre-échangisme et du grand commerce mondial, Michel Houellebecq poursuit son travail de sape idéologique. Pensées primaires, cynisme, xénophobie, misogynie, homophobie, absence absolue d’espoir dans la vie sociale ou dans l’amour, etc., sans que nous ne sachions, bien évidemment, à qui profite le crime littéraire ainsi réitéré… Ne soyons pas dupes. Ses personnages d’antihéros toujours au bord de l’effondrement «parlent» aux lecteurs, qui ­retrouvent leurs propres démons en condensé, mais aussi leurs mots et objets quotidiens, leurs tics et tendances du moment qui, depuis vingt ans, ont trouvé leur romanesque. Une sorte de mimétisme adapté à notre époque, un voyeurisme inversé qui ne fait que rarement sourdre la chair du monde par la peau – le propre des chefs-d’œuvre. En somme: lire Houellebecq, ou pas.


mercredi 9 janvier 2019

L’indécence du capital


Dix ans après la crise, les entreprises du CAC 40 ont augmenté de 12,8% les dividendes et les rachats d’actions, versant sans vergogne quelque 57,4 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2018. 

Et pendant les gilets jaunes, le monde de la finance poursuit son exaltation exacerbée, tant et tant que, pour tous ceux disposant d’un minimum de sens commun, il conviendrait de conjuguer le verbe «écœurer» à tous les temps afin de ne jamais s’en soustraire… Ainsi donc, dix ans après la crise, les entreprises du CAC 40 ont augmenté de 12,8% les dividendes et les rachats d’actions, versant sans vergogne quelque 57,4 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2018, un montant record depuis quinze ans... Voilà l’information, simple et brutale, froide comme un examen clinique et pourtant si brûlante qu’elle mériterait – sans vouloir donner de leçons – la une de tous les quotidiens et les premiers titres des JT ou des revues de presse. 

Car ces 57 milliards d’euros déversés généreusement aux actionnaires – toujours premiers à se gaver – viennent percuter l’actualité qui secoue les tréfonds de la société française en quête d’égalité, d’équité, de fiscalité juste, de salaires dignes, d’une augmentation du Smic et de meilleurs services publics. Cet argent qui coule à flots et dont personne ne parle vraiment, à commencer, au premier chef, par Emmanuel Macron, signe l’indécence absolue du temps qui est le nôtre et le décalage abyssal entre le règne du capital et le monde du travail en souffrance. Le peuple est dans la rue? Qu’importe! Résumons le message adressé à la plèbe râlante: «Allez vous faire foutre!» Une insulte. Une humiliation de plus. 

Comme si de rien n’était, les multinationales françaises retrouvent leurs marges d’avant 2008, servent leurs premiers de cordée et continuent néanmoins de percevoir des aides publiques, Cice, CIR, etc. Qui mettra fin à ce scandale? Qui osera prélever à la source les entreprises qui transfèrent leurs profits vers des paradis fiscaux? 

Le capitalisme porte en lui cette inégalité viscérale dont aucun être humain ne peut se satisfaire, que nous soyons citoyens français ou d’ailleurs. La répartition des richesses: voilà les maîtres mots de notre à-venir commun indépassable, sans lesquels nous gloserons encore longtemps sur une statistique vertigineuse: 1% de la population mondiale possède plus que tous les autres réunis. Nous sommes ces «autres». Ces 99%!

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 10 janvier 2018.]