jeudi 17 janvier 2019

Anti-journaliste(s)

La critique virulente  des médias  est pertinente… sauf  à se tromper  de combat. 

«Passeurs». Le miroir du temps incite à la rêverie, à condition de ne pas sombrer dans les désarrois d’un promeneur trop solitaire – surtout dans ces colonnes. Puisque certains moments commandent plus que d’autres, soyons lucides et posons une question qui taraude tous ceux profondément attachés aux ferments sacrés de la liberté de la presse: à quel point en sommes-nous dans l’histoire de France quand des journalistes sont conspués, maltraités et parfois molestés sur nos places publiques? L’heure est grave. Elle nous oblige à la réflexion. Rarement dans toute leur histoire les journalistes ne se sont à ce point interrogés sur eux-mêmes, sur le sens de leur travail quotidien, sur leur fonction et, depuis peu, sur le regard acerbe et désabusé que le peuple – si le mot ne vous paraît pas trop rétro – porte sur eux à la faveur du mouvement des gilets jaunes, dont on ne sait où il atterrira ni comment, ce qui confère à notre profession le devoir d’observer cette révolte en temps réel et de l’analyser en tant que moment charnière. Seulement voilà, cette fonction demeure-t-elle «essentielle» aux yeux de ceux qui pensent pouvoir s’en émanciper à bon compte? Jusqu’à peu les journalistes détenaient, avec quelques autres, le «privilège» mais aussi la responsabilité d’être l’un des émetteurs pouvant s’adresser directement aux citoyens. Pouvoir incroyable d’écrire, de parler, de dire, de raconter, d’être des «passeurs». Et cette autorité «naturelle» se discutait d’autant moins que la crise de la représentativité n’avait pas encore gangrené tous les corps républicains intermédiaires ni blessé la presse comme ses représentants, qui, au pays de Voltaire, d’Hugo, de Zola et de Jaurès, jouissaient jadis d’un préjugé très favorable. Sans vouloir retourner dans le «cercle de la raison», cette époque semble révolue. Chacun le sent bien sans l’admettre tout à fait: des gazetiers du grand siècle aux plus fameux reporters des conflits contemporains ou des grands théâtres d’expression populaire, l’âge d’or du journalisme s’éloigne. Et avec lui, en sa définition même, ce point ultime de la dignité qui, aux heures de retrouvailles collectives, offrait à la France un cursus de références et de valeurs assez solides pour consolider ses bases arrière et mettre tout le monde d’accord.

Critique. La révolution informationnelle, les profondes mutations des médias, le numérique et les réseaux sociaux sont passés par là… dans un paysage où le matraquage idéologique a progressivement charcuté nos cerveaux. Pierre Bourdieu avait tout annoncé, sans savoir à quel point nous assisterions au triomphe de la médiacratie, de l’autoréférentialité médiatique et, au final, de l’infobésité permanente.

jeudi 10 janvier 2019

Malentendu(s)

Lire le dernier livre de Michel Houellebecq. Ou pas… 

Chair. Au secours, Michel Houellebecq est donc revenu! Et avec lui, comme le marqueur indélébile de notre époque, la cohorte des observateurs plus avisés que jamais pour tenter de percer les mystères du «phénomène» littéraire incarné. La lecture de "­Sérotonine", déjà tiré par les éditions Flammarion à plus de trois cent mille exemplaires, s’avère être une épreuve. À plus d’un titre. Relevons une première évidence: existe-t-il de nos jours un autre écrivain de renom sachant, mieux que lui, «faire ­remonter» à la surface les agitations crépusculaires enfouies dans les tréfonds de notre société? Le bloc-noteur ne répondra pas. Ce serait admettre, en cette rentrée littéraire de janvier, qu’il est normal que des ­dizaines d’autres auteurs soient maintenus dans le silence et, de surcroît, dans l’échec commercial programmé. D’ailleurs, la simple évocation ici même du «cas Houellebecq» y participe. Alors pourquoi y consacrer de l’énergie vitale? Au moins pour une raison. Rares sont les écrivains qui parviennent à mettre leur peau sur la table, à payer de leur propre personne, à se sacrifier à travers leurs personnages. Celui de "Sérotonine" en devient une caricature, une mise en abîme. Comment ne pas voir le Houellebecq exécrable dans ce Florent-Claude Labrouste, 46 ans, ingénieur agro, expert ministériel, grand fumeur et belle fortune, homme désabusé de tout, conjuguant pessimisme et nihilisme à tous les temps? N’est-ce pas là, encore une fois, l’origine des malentendus «houellebecquiens»? Si Houellebecq ­dérange autant, c’est moins par les relâchements (coupables) de son écriture souvent redondante que par ce qu’il génère en tout lecteur attentif, du moins ceux qui se montrent incapables de le lire au premier degré – ce serait pourtant la bonne méthode. Ancré dans son image de «provocateur visionnaire» qu’il surjoue pour dénoncer le triomphe du libre-échangisme et du grand commerce mondial, Michel Houellebecq poursuit son travail de sape idéologique. Pensées primaires, cynisme, xénophobie, misogynie, homophobie, absence absolue d’espoir dans la vie sociale ou dans l’amour, etc., sans que nous ne sachions, bien évidemment, à qui profite le crime littéraire ainsi réitéré… Ne soyons pas dupes. Ses personnages d’antihéros toujours au bord de l’effondrement «parlent» aux lecteurs, qui ­retrouvent leurs propres démons en condensé, mais aussi leurs mots et objets quotidiens, leurs tics et tendances du moment qui, depuis vingt ans, ont trouvé leur romanesque. Une sorte de mimétisme adapté à notre époque, un voyeurisme inversé qui ne fait que rarement sourdre la chair du monde par la peau – le propre des chefs-d’œuvre. En somme: lire Houellebecq, ou pas.


mercredi 9 janvier 2019

L’indécence du capital


Dix ans après la crise, les entreprises du CAC 40 ont augmenté de 12,8% les dividendes et les rachats d’actions, versant sans vergogne quelque 57,4 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2018. 

Et pendant les gilets jaunes, le monde de la finance poursuit son exaltation exacerbée, tant et tant que, pour tous ceux disposant d’un minimum de sens commun, il conviendrait de conjuguer le verbe «écœurer» à tous les temps afin de ne jamais s’en soustraire… Ainsi donc, dix ans après la crise, les entreprises du CAC 40 ont augmenté de 12,8% les dividendes et les rachats d’actions, versant sans vergogne quelque 57,4 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2018, un montant record depuis quinze ans... Voilà l’information, simple et brutale, froide comme un examen clinique et pourtant si brûlante qu’elle mériterait – sans vouloir donner de leçons – la une de tous les quotidiens et les premiers titres des JT ou des revues de presse. 

Car ces 57 milliards d’euros déversés généreusement aux actionnaires – toujours premiers à se gaver – viennent percuter l’actualité qui secoue les tréfonds de la société française en quête d’égalité, d’équité, de fiscalité juste, de salaires dignes, d’une augmentation du Smic et de meilleurs services publics. Cet argent qui coule à flots et dont personne ne parle vraiment, à commencer, au premier chef, par Emmanuel Macron, signe l’indécence absolue du temps qui est le nôtre et le décalage abyssal entre le règne du capital et le monde du travail en souffrance. Le peuple est dans la rue? Qu’importe! Résumons le message adressé à la plèbe râlante: «Allez vous faire foutre!» Une insulte. Une humiliation de plus. 

Comme si de rien n’était, les multinationales françaises retrouvent leurs marges d’avant 2008, servent leurs premiers de cordée et continuent néanmoins de percevoir des aides publiques, Cice, CIR, etc. Qui mettra fin à ce scandale? Qui osera prélever à la source les entreprises qui transfèrent leurs profits vers des paradis fiscaux? 

Le capitalisme porte en lui cette inégalité viscérale dont aucun être humain ne peut se satisfaire, que nous soyons citoyens français ou d’ailleurs. La répartition des richesses: voilà les maîtres mots de notre à-venir commun indépassable, sans lesquels nous gloserons encore longtemps sur une statistique vertigineuse: 1% de la population mondiale possède plus que tous les autres réunis. Nous sommes ces «autres». Ces 99%!

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 10 janvier 2018.] 

mercredi 2 janvier 2019

La chasse

Un petit décret, paru in extremis, dimanche 30 décembre, juste avant le passage à l’an 2019, lance une nouvelle chasse aux chômeurs...

Chassez le naturel, il revient toujours en marche! L’exécutif n’a donc pas pu s’en empêcher, comme si la méthode, par son caractère inné, en disait tout autant que le fond de la question elle-même. Cette fois, ce sont les chômeurs qui vont trinquer… mais pas au champagne, eux! Alors que patronat et syndicats négocient actuellement une nouvelle «refonte» du régime d’assurance-chômage, le gouvernement vient de concocter une surprise qui n’a rien d’un cadeau de fin d’année pour les plus démunis. Il s’agit d’un petit décret de derrière les fagots, paru in extremis, dimanche 30 décembre, juste avant le passage à l’an 2019. Pour justifier cette méthode une nouvelle fois autoritaire, le but était tout trouvé: renforcer les sanctions encourues par les chômeurs qui ne «recherchent pas suffisamment un emploi». Encore et toujours la stigmatisation des sans-emploi, accusés d’être des fraudeurs. Mais sachez-le, ce serait une cause de salubrité publique à en croire la porte-parole des députés LREM, Aurore Bergé, qui n’hésite pas à évoquer une «logique de justice» pour justifier ce coup de bâton. Lors de ses vœux, Macron avait prévenu: «Le gouvernement dans les prochains mois devra poursuivre ce travail pour changer en profondeur les règles de l’indemnisation du chômage afin d’inciter davantage à reprendre le travail.»

Nous y voilà déjà. En plus des critères de géographie ou de qualification, qui ne comptent plus dans les décisions de Pôle-Emploi, le décret restreint désormais les possibilités de refuser une proposition parce qu’elle est mal rémunérée. Le diable se niche dans les détails, puisque le texte abroge en effet la définition du «salaire antérieurement perçu», qui jusque-là était pris en compte pour déterminer le caractère «raisonnable» de l’offre. Bref, ce sera la prime aux emplois dégradés, ou rien!

Résultat? La chasse est ouverte et les radiations vont s’enchaîner, aggravant la précarisation des chômeurs. Petit rappel: la fraude patronale représente 20 à 25 milliards d’euros par an…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 3 janvier 2018.]