lundi 19 juin 2017

Gauche: droit d'invention

Comme l’affirmait Malraux, «la gauche n’est rien si elle n’est pas une grande voix collective». L’immense chantier de la reconstruction d’une perspective de gauche pour la France demeure le sujet central. D’autant que la séquence électorale qui s’achève ouvre une nouvelle page de notre histoire.

À quel point en sommes-nous du peuple dit «de gauche», si ce n’est pas là un non-sujet, à condition que ceux qui aspirent à le représenter ne lâchent jamais le fil d’Ariane – la lutte pour la justice sociale – reposant sur l’union du populaire et du régalien? La trentaine de députés de combat qui viennent d’être élu(e)s, FI et PCF, constitue la bonne nouvelle du second tour pour résister au macronisme faussement triomphant. Ils se feront entendre, soutiendront les mobilisations citoyennes, proposeront des idées alternatives, bref, elles et ils se distingueront aisément au cœur de cette vaste recomposition parlementaire plus sociologique qu’idéologique. Néanmoins, comme l’affirmait Malraux, «la gauche n’est rien si elle n’est pas une grande voix collective». L’immense chantier de la reconstruction d’une perspective de gauche pour la France demeure le sujet central. D’autant que la séquence électorale qui s’achève ouvre une nouvelle page de notre histoire.

Quoi que nous en pensions et malgré les déceptions, nous avons remis quelques points sur les «i»! Pour la première fois depuis des décennies, l’hégémonie du PS n’est plus d’actualité.

jeudi 15 juin 2017

Trompé(s)

Avec Macron, «il faut que tout change pour que rien ne change». 
 
Régime. D’artisanat tâtonnant qu’elle était, la fabrique de l’opinion – ourdie par la technocratie contemporaine dominante, les médias, certaines élites, les «économistes» de la haute, les tenants des classes supérieures, les maquignons CSP+ et autres, etc. – serait devenue industrie lourde, programmable à souhait ; et la manufacture des choses de l’existence réelle, un commissariat au Plan rangé dans les marges, renvoyé au rencart. Les complaisants, sans parler des collaborateurs de fortune qui osent tout, ont suivi le mouvement, passivement, lâchement. La matrice en tant que domination peut décider de tout, du moral, du bocal, du local, du primal, du sépulcral et d’une partie de notre à-venir, qui, encore une fois, nous échappe cruellement, comme si l’Histoire et son cortège de désillusions devaient se répéter... Dont acte. Notre univers politique a changé de base. Au moins en apparence: il marche sur la tête. Regardons lucidement. Il y a trois, quatre mois encore, tout semblait en place, ou presque, pour que les Français puissent enfin renverser la Ve République. Et voilà qu’elle nous revient en pleine face, de la pire des manières. Du fait d’un seul homme, rien ne la calme plus. C’est même à se demander... Ceux qui pensaient que nos institutions héritées du gaullisme étaient usées jusqu’à la corde se seraient-ils trompés ? Pas du tout. Et c’est bien le problème, qui surgit comme un cas d’école: en quatre dimanches d’élections, Mac Macron a réussi la démonstration absurde qu’on peut réactiver par les urnes un système moribond. Et, par une véritable OPA sur la démocratie, réinstaller au cœur de la République cette verticalité absolutiste de la monarchie républicaine dont les citoyens, majoritairement, ne voulaient plus entendre parler. Comment un énarque libéral, fils de la bourgeoisie provinciale ayant lissé ses costumes chez Rothschild, a-t-il intégré de manière jusqu’au-boutiste la logique d’un régime inventé par un ex-général d’armée? Ou, plus exactement, comment a-t-il compris que le suffrage universel, version présidentialisme, procédait uniquement d’un homme par le double effet de l’élection d’un chef de l’État et du fait majoritaire, lui l’ancien collaborateur de Normal Ier, lui qui venait de nulle part, sans même un parti à sa disposition il y a un an à peine?
 

mardi 13 juin 2017

Législatives: une «adhésion» à Macron ?

L’Humanité se targue d’avoir titré en une lundi matin sur un événement considérable dans notre histoire politique, à savoir le taux d’abstention, 51,29%. Il ne s’agit pas d’un record sous la Ve, comme cela a été dit un peu rapidement, mais bien du record de tous les records à des élections parlementaires depuis l’instauration du suffrage universel… en 1848.

Tout à leur morgue déployée, de nombreux caudataires du chef de l’État et d’En marche! y vont de leur interprétation pour le moins prématurée. L’ineffable Gérard Collomb déclare que le premier tour des législatives signe «une réelle adhésion aux réformes que nous avons commencé à mettre en œuvre». D’autres parlent de «plébiscite». Que doit-on penser? Deux choses. Primo: que le pouvoir hégémonique en vue, qui s’apparente à une véritable OPA opérée par la verticalité absolutiste de la monarchie républicaine, monte vite à la tête. Secundo : que le déni de réalité, cette vieille tare de la Ve République, n’en finit pas de provoquer, par soubresauts successifs, une crise démocratique si grave qu’elle menace les fondements mêmes de la représentation politique. Qu’on en juge.

L’Humanité se targue d’avoir titré en une lundi matin sur un événement considérable dans notre histoire politique, à savoir le taux d’abstention, 51,29%. Il ne s’agit pas d’un record sous la Ve, comme cela a été dit un peu rapidement, mais bien du record de tous les records à des élections parlementaires depuis l’instauration du suffrage universel… en 1848. Prenons la mesure, car nous évoquons là l’élection séculaire de la République, celle qui accorde au peuple souverain la possibilité d’élire des représentants afin de voter les lois. Or plus de la moitié des électeurs inscrits ne se sont pas déplacés, auxquels il convient d’inclure les non-inscrits (3 millions) et les mal inscrits (6,5 millions).

jeudi 8 juin 2017

Ombre(s)

Le vélo, comme vous l’avez rarement lu… Un livre fabuleux d'Olivier Haralambon.
 
Haralambon. Imaginez la plume amourachée d’un Blondin ou d’un Blanchot, l’enthousiasme débridé d’un Fournel, d’un Chambaz ou d’un Mordillat, la philosophie d’un Derrida appliquée à l’esprit et au corps, la sociologie plutôt sociale d’un Bourdieu, le tout rehaussé d’une pratique cycliste intime qui apparente «l’entraînement à une ascèse» et «la performance à une sorte de gnose»: vous lisez du Olivier Haralambon! Le bloc-noteur pourrait s’arrêter là, ayant tout dit dans les contours de l’émotion brute, mais les lecteurs assidus de cette chronique se souviennent sûrement qu’Olivier Haralambon – ancien cycliste durant quinze ans, puis journaliste depuis vingt ans ayant parachevé des études de philosophie – était l’auteur, dès sa première tentative, d’un roman brillant intitulé "le Versant féroce de la joie" (éd. Alma, 2014), et que les mots, déjà, nous manquaient pour décrire au plus près cet exploit littéraire. Il y narrait la vie lumineuse et le destin tragique de Frank Vandenbroucke. Cette fois, il nous emmène là où tout cycliste de raison rêve d’aller sans forcément le savoir: en lui-même, tout au fond de lui, en profondeur. Avec "le Coureur et son ombre" (éd. Premier Parallèle, 154 pages), qui n’est ni un essai, ni un roman, ni une véritable biographie, mais probablement l’un des traités intimes de la pensée les plus importants de ces derniers temps, Haralambon ne vise qu’un objectif. S’ouvrir le crâne, «cette boîte d’os»,  «le seul lieu de la performance», pour comprendre comment et pourquoi la pratique assidue du vélo a façonné son monde sans jamais «se laisser réduire à un objet de savoir», bref, examiner jusqu’à son épuisement tous les contours de cette passion qui jette sur les corps ou leurs ombres, sur le physique et sur l’intellect autant d’incertitudes que d’évidences. Un tour de force qui réclame son dû, en quelque sorte. Celui de l’auteur, absolument magistral. Celui du lecteur, bousculé certes, mais émerveillé au point de s’exclamer à chaque inspiration. «Le vélo n’est pas un choix, écrit-il. Il s’impose comme le désir et l’amour.» Du premier vélo de course – «il n’est de vélo que de course» – aux premiers effets de l’âge sur ses pouvoirs cyclistes, «maintenant qu’il m’a pris de force et comme saisi par la mâchoire pour m’obliger, l’affreux visage, à la voir en face», en passant par les sommets des cols et l’art collectif des pelotons cadencés quand sifflent les boyaux et suent les hommes lancés dans le monde visible qui «ne s’observe peut-être pas tant qu’il s’écoute», Haralambon n’use d’aucun artifice habituel. Sinon l’introspection, raclée jusqu’à la moelle, qu’il pousse si loin que nous nous prenons à dire, nous aussi, que le vélo prolonge notre propre corps ou, «désignant le mouvement inverse, qu’il l’a incorporé», comme il le suggère, quand ce corps devient «un puits sans limites, l’ombre par excellence, la réclusion même, celle qui recèle toujours quelque goutte et quelque écho aussi précis que lointain»...
 
Ampleur. Le bloc-noteur (et chronicœur de juillet) s’incline toujours devant les monuments du vélo. Ce n’est pas superstition. Juste une forme d’admiration, qu’il convient d’admettre avec bonheur. Prenez-le pour tel: le livre d’Haralambon, en tant que genre, vaut toutes les nourritures célestes, à la fois oniriques et poétiques, d’une précision chirurgicale côté gestes et appréhension de la machine comme prolongement de son être, il parvient, servi par une écriture hors normes, à retranscrire toutes les subtilités jusqu’alors à peine entr’aperçues.
Olivier Haralambon.

Indigne hypocrisie


Ils ne l’avouent pas, mais la feuille de route du gouvernement concernant la loi travail est stupéfiante: une impitoyable et extravagante cure libérale, comme le pays n’en a jamais connue.

Les dangereux, ça ose tout. C’est même à ça qu’on reconnaît leurs méthodes: la fin justifie toujours les moyens… Le macronisme n’a ainsi aucune leçon de rouerie à recevoir. Après le flou tactiquement entretenu avant et juste après la présidentielle, voici donc venu le moment de l’hypocrisie la plus éhontée. La séquence est presque inouïe, d’autant qu’elle concerne prioritairement l’avenir du Code du travail, qui organise la vie professionnelle de près de 30 millions de salariés. À quatre jours du premier tour des élections législatives, les Français sont au mieux menés en bateau, au pire pris pour des imbéciles. Depuis des jours et des jours, Emmanuel Macron et Édouard Philippe rabâchent qu’ils consulteront sans relâche les syndicats, répétant désormais que 48 réunions sont d’ores et déjà programmées… Et? Il faut lire la presse et les révélations successives, dans le Parisien d’abord, puis dans Libération, hier, pour s’apercevoir que l’exécutif avance masqué, comme les lâches, couteaux dans les poches et sourire aux lèvres. Rendez-vous compte: nous parlons là d’une loi El Khomri XXL, et nous apprenons par la lecture de documents émanant du ministère du Travail que les mesures étudiées vont beaucoup plus loin que les intentions publiquement affichées par le gouvernement. C’est ça, la démocratie? Taire les intentions réelles, laisser les électeurs se prononcer à l’aveuglette sur des projets volontairement indéfinis, avant de s’apercevoir, en septembre, la réalité de la «réforme» en découvrant le détail des dispositions promulguées par ordonnances? Le procédé est honteux, indigne!


lundi 5 juin 2017

Américanisation(s)

La nouvelle civilisation dominante – celle des Etats-Unis – confondrait communiquer et transmettre, notion chère au philosophe Régis Debray. Son dernier livre? Magistral.

Amerloque. L’impatience de comprendre: un long apprentissage. Savoir dans quel monde nous vivons: un examen de conscience et d’analyse raisonnée qui éloigne tout simplisme et réclame son dû. La lecture du dernier livre de Régis Debray, Civilisation, comment nous sommes devenus américains (Gallimard, 240 pages), possède un attrait si puissant que nous ne savons plus bien s’il s’agit d’un essai «traditionnel» censé nous dépeindre la chronique d’un monde américanisé ou d’un traité de philosophie appliquée à notre futur immédiat. L’affaire est sérieuse. Selon le philosophe, médiologue et écrivain, notre Europe, à commencer par la France, aurait passé le témoin de l’histoire en devenant une province, plus ou moins colonisée de gré ou de force, de ce qu’il convient de nommer «l’empire américain». Un simple transfert hégémonique? Pas seulement. Si Régis Debray, par le talent inouï de la langue et le voisinage avec ses maîtres, se refuse aux idées raccourcies, il évite aussi toute nostalgie de vieil anthropologue en remplaçant son propre personnage – déjà dans l’Histoire – en espèce d’Hibernatus sidéré, cryogénisé depuis les années de Gaulle et soudainement réveillé dans notre univers contemporain, projeté sans précaution au cœur du Quartier latin. Succulence de la littérature appliquée au réel, quand le grand basculement, le vrai, s’est déjà produit: les coffees et les enseignes amerloques supplantent le décor de nos pères, qui n’entendaient rien aux hamburgers et autres bagels, mais délivraient à nos universités leur vocation universelle. Fin de partie? Debray, qui s’y connaît mieux que quiconque en mythes et en représentations dans l’histoire, s’interroge sur cette place hors du commun accordée aux États-Unis, qui confine à la fascination… Cinoche, séries TV, fast-foods, Facebook, Apple, Microsoft, etc., c’est comme si la consommation de l’american way of life avait remplacé nos humanités livresques, comme si l’Homo œconomicus avait chassé du paysage l’Homo politicus.

«Civilisaction». Le prétexte du livre? Redonner au mot «civilisation» un sens précis, sinon une tentative de conceptualisation. Il écrit ainsi: «Une culture est célibataire, une civilisation fait des petits.» Voire: «Une civilisation agit, elle est offensive. Une culture réagit, elle est défensive. Ce serait “civilisaction”, le terme exact.»