mardi 20 février 2018

Oxymore odieux

 
Avec le projet de loi « asile et immigration », le gouvernement assumera de présenter un durcissement du droit des étrangers sans précédent, au service d’une machine à accélérer les expulsions.
 
Quand le projet de loi «asile et immigration» sera présenté, ce mercredi, vous entendrez partout ce que les grands communicants nomment «des éléments de langage». Il y aura deux mots, reliés par une simple conjonction, et ils seront martelés façon com afin de justifier la politique gouvernementale de dissuasion migratoire massive: «Fermeté et humanité.» Il suffit de parcourir les principaux axes du texte. «Fermeté et humanité», disent-ils? Nous n’y lisons que répression et dangerosité. Comment dès lors juxtaposer «fermeté» et «humanité», surtout sur ce sujet-là, sinon commettre l’un des pires mensonges en politique à seule fin de satisfaire une partie de l’opinion publique: l’oxymore odieux.
 
On a beau se convaincre que, non, ce n’est pas la France, celle des Lumières, celle d’Hugo et de Jaurès, celle de nos pères fondateurs du CNR et Mai 68, on a beau se dire que nous n’avons pas voté au second tour d’une élection présidentielle pour se retrouver avec un Sarkozy déguisé en faux centriste, pourtant, la réalité jaillit sous nos yeux. Ainsi le ministre de l’Intérieur assumera de présenter un durcissement du droit des étrangers sans précédent, au service d’une machine à accélérer les expulsions: les délais d’asile réduits à six mois et des recours complexifiés à l’extrême; la durée de rétention rallongée; le recensement des migrants, inscrit jusque dans la loi; l’immigration choisie, surtout pour les étudiants, etc. Tout cela, bien sûr, vise à poursuivre ce qui se passe déjà sur le terrain, la chasse aux immigrés et les pratiques administratives crispées et impitoyables, les traitements scandaleux infligés aux réfugiés à nos frontières, les conditions misérables de l’accueil… Nous avons honte de ce gouvernement!
 
Mais nous sommes fiers, tellement fiers, de tous ceux qui bravent les dispositifs antimigrants. De Nice à Briançon, de Calais à Bayonne, de Saint-Étienne à Nantes, le mouvement s’amplifie de ces anonymes dont la conscience se révolte. Eux «font société» en tendant la main. Ils tournent le dos à la barbarie montante des États sécuritaires. Ils sont l’honneur de la France. Et ils montrent chaque jour un peu plus que l’entrée en résistance demeure l’un des meilleurs apprentissages citoyens…
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 21 février 2018.]

vendredi 16 février 2018

Hymne(s)

 
Ne touchons pas aux paroles de la Marseillaise. Ce serait rogner un bout de notre histoire républicaine et gommer l'héritage de la Révolution…
 
Esprit. «La pire faute en politique consiste à laisser en état ce qui doit disparaître alors même qu’on s’attache à détruire ce dont la permanence est la raison d’être et la marque d’une civilisation», disait Paul Valéry. Méditons un instant, sans se trahir soi-même. De la casse de la fonction publique au rugby, de notre bon vieux bac à nos hôpitaux en passant par la SNCF, etc., il semble bien que notre esprit français ait du plomb dans l’aile ces temps-ci, soumis aux coups de boutoir de l’ordo-libéralisme. Ne pas s’y résoudre. Loin de nous l’idée qu’il n’y a de dignité que dans l’abstention, oubliant les combats à mener : luttes sociales, travail d’Histoire et de mémoire, transmission… Plus noble que l’échec moralement sécurisant du repli, qui élude tout mécompte, nous semble le parti pris de l’incertain, ou de l’échec le cas échéant, mais après avoir essayé. 

Chant. Essayons, par exemple, de défendre notre Marseillaise (une fois encore). Avez-vous remarqué? À chaque grand événement sportif d’ampleur remonte çà et là l’éternelle «polémique» sur notre hymne national, jugé trop «guerrier», sinon carrément barbare. Contrairement aux idées reçues, le célèbre chant, issu de la Révolution française et sujet à controverses permanentes, a accompagné des causes contradictoires et aura été plus patriotique que national. Pourtant, nous nous battons encore pour ou contre la Marseillaise, on la siffle d’un côté, on la revendique de l’autre… Profitons de l’occasion pour rappeler à ceux qui l’ignorent parfois, comme à ceux qui voudraient l’oublier ou la travestir, qu’elle est à la fois un chant patriotique (pas national) entonné par tous les peuples et révolutionnaires – hymne à la liberté conquise, en lutte contre les despotes. De sa création en 1792 pour galvaniser l’armée du Rhin puis les soldats de Valmy à l’an II, jusqu’à nos jours, la Marseillaise scande durant deux siècles les avancées et les reculs de la liberté: Bonaparte l’oublie à Marengo, mais la redécouvre à Waterloo ; la monarchie de 1815 la proscrit ; Louis-Philippe puis Napoléon le Petit l’interdisent à nouveau. 

dimanche 11 février 2018

La fable du pouvoir d’achat

Le «problème» s’appelle «la réalité», car les salariés ont du mal à voir la hausse de leur salaire net. L’intox d’un budget au bénéfice de tous ne tient plus.
 
Quand une fable se retourne comme un gant, le joli récit qui l’accompagne peut vite se transformer en comédie dramatique pour leurs auteurs. Souvenez-vous. À grand renfort de communication très élaborée, Emmanuel Macron avait promis d’être le président de l’augmentation du pouvoir d’achat. Soumis au matraquage médiatique, beaucoup y ont cru. Mais, depuis fin janvier, une brise d’insatisfaction, sinon de colère, souffle sur le pays et n’épargne pas le palais de l’Élysée, balayé à son tour par un vent d’inquiétude qu’un conseiller résume ainsi: «Prisons, Ehpad, hôpitaux, universités, si en plus les retraités se révoltent contre la hausse de la CSG et que les Français dans leur ensemble râlent pour leur pouvoir d’achat, on va avoir un problème…»
 
Le «problème» en question s’appelle «la réalité», car les salariés ont du mal à voir la hausse de leur salaire net. L’intox d’un budget au bénéfice de tous ne tient plus. Le gouvernement a pourtant mis en ligne un «simulateur de pouvoir d’achat», mais celui-ci s’apparente à une vaste manipulation, puisqu’il ne prend en compte que le basculement de la cotisation sur la CSG et la réduction de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, oubliant totalement les augmentations de taxes (tabac, CSG, carburant, etc.) prévues pour 2018.
 
Résultat? Contrairement aux promesses de l’exécutif, qui affirme lutter contre les fake news, la facture des prélèvements s’alourdira sensiblement pour les foyers qui ne bénéficieront pas des cadeaux réservés aux plus riches (résidences secondaires, portefeuilles d’actions). L’Insee elle-même l’a indiqué récemment: le porte-monnaie des familles sera pénalisé d’au moins 4,5 milliards d’euros, à «structure de consommation» identique à 2017. D’autres estimations grimpent à 9 milliards, soit une moyenne de 300 euros de hausse de prélèvements par foyer fiscal pour 2018… Le grand déclassement des classes populaires et moyennes est plus que jamais en marche. Le problème social devient déjà un problème politique pour Macron.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 12 février 2018.]

vendredi 9 février 2018

Statut(s)

Dans une société en crise de civilisation, il n’y a rien d’étonnant à ce que les fonctionnaires et l’idée même de «fonction publique» subissent les contrecoups les plus démesurés, qui viennent s’ajouter aux autres maux déjà constatés depuis des années.
 
Destructions. Fonction publique: ces deux mots, si joliment associés, hantent les capitalistes depuis des décennies. Ces deux mots n’en font pourtant qu’un: ils enjambent notre histoire républicaine dans ce qu’elle a de plus sacré, son processus révolutionnaire – et chacun des moments qui l’ont constitué, en particulier dans l’immédiat après-guerre… Tout le monde a bien compris que Mac Macron assumait, au nom de la «réforme», l’une des contre-révolutions les plus emblématiques du quinquennat en cours. Au moins ne l’accusera-t-on pas d’incohérence avec lui-même. L’homme «moderne», libéral chevronné et idéologiquement compatible avec le capitalisme qu’il déclare vouloir «façonner à l’image de nos ambitions», n’affirmait-il pas, alors ministre de l’Économie, que le statut des agents de la fonction publique n’était «plus adapté au monde tel qu’il va» et «surtout plus justifiable»? L’annonce du gouvernement, la semaine dernière, d’un «plan de départs volontaires» pour supprimer au moins 120 000 postes de fonctionnaires (autrement dit le plus formidable plan de suppression d’emplois depuis soixante-dix ans), outre qu’il constitue une véritable bombe sociale sans précédent, ne devrait pas nous surprendre. Ce n’est pas très nouveau : sur le plan économique et social, le chef du Sous-État se plaît à danser sur le fumier de l’époque, où il puise l’essentiel de ce qu’il considère comme du «courage politique», mais qui ressemble à s’y méprendre à de la vanité de classe trempée dans l’acide financier. Dans une société en crise de civilisation, il n’y a rien d’étonnant à ce que les fonctionnaires et l’idée même de «fonction publique» subissent les contrecoups les plus démesurés, qui viennent s’ajouter aux autres maux déjà constatés depuis des années: blocage des rémunérations, compression des effectifs, réduction de la dépense, affaiblissement de la motivation, atonie des syndicats, etc. Nous connaissons le discours dominant, calqué sur cette déperdition de la notion d’intérêt général, qui s’en trouve affectée au profit d’objectifs individuels. Dans les conditions d’un libéralisme idéologiquement dominant, il est presque «compréhensible» sinon «inévitable» que soit contestée toute construction rationnelle, finalisée néanmoins par des valeurs historiquement fondées, solidement ancrée dans un État de droit expérimenté, servie par des agents publics compétents et traditionnellement attachés au bien commun. Mac Macron sait que tel est le sort du statut général des fonctionnaires. Et qu’il s’agit d’un enjeu politique majeur.  

vendredi 2 février 2018

Chemin(s)

Vaincre la contre-révolution Macron…
 
«Gauche». Comme expliqué la semaine dernière, le devoir d’invention arrive donc, avec son complément, l’indispensable déplacement de notre stratégie. Puisqu’on nous apprend qu’Emmanuel Macron pratique à la tête de l’État du «saint-simonisme moderne» et que cette «vision renouvelée» du travail et de l’entreprise guide «tous ses actes», prenons bien la mesure de l’entreprise en cours, d’une ampleur considérable. Tout cela tient pourtant en une phrase, prononcée en 2015 lorsqu’il était encore ministre de l’Économie: «Le libéralisme est une valeur de gauche.» D’où la référence à Saint-Simon, qui non seulement a reçu les sympathies d’intellectuels aussi bien libéraux que socialistes, mais qui, paraît-il, se disait convaincu que le système industriel devait permettre de développer les capacités des personnes au profit de la société et d’orienter les institutions politiques en direction de l’intérêt général. Macron, du «saint-simonisme moderne»? Petit rappel: selon l’OFCE, les mesures budgétaires du gouvernement d’Édouard Philippe ont essentiellement bénéficié aux plus riches, puisque les 5% des ménages les plus aisés capteront 42% des gains issus des premières réformes du quinquennat. Sans parler de la suppression de l’ISF, et du reste. «L’intérêt général», une notion vague pour certains...
 
«Déjà-là». À moins que ce ne soit très clair au contraire. Lisez absolument «Vaincre Macron», de Bernard Friot (la Dispute, 132 pages), et vous comprendrez de quelle matrice provient le nouveau président et pourquoi il a été choisi par les puissants afin de se débarrasser des pesanteurs de l’alternance droite-gauche pour filer tout droit là où d’autres ont échoué à imposer «les» réformes – qui ne sont rien d’autre qu’une véritable contre-révolution – visant à restaurer «la pratique capitaliste du régime de propriété et du statut du producteur».  

mardi 30 janvier 2018

17 ans !

Ahed Tamimi, qui aura 17 ans le 31 janvier et qui, par la grâce des réseaux sociaux, a cessé d’être une simple résidente du village de Nabi Saleh, en Cisjordanie, croupit dans la prison militaire d’Ofer, en territoire occupé par les Israéliens...
 
Elles et ils n’ont que leurs mains pour se défendre. Et même projetées en oriflammes, emplies de colère et de rage, ce ne sont pas des armes, mais des cris assourdis par les humiliations subies dont les échos nous parviennent chaque jour. Depuis leur pays occupé par les troupes israéliennes, femmes et hommes de Palestine témoignent à leur manière. Il y a même, parmi eux, les nouveaux visages de la résistance, des visages poupons à peine sortis de l’enfance, dépourvus de rire et de joie, comme si leurs traits affichaient déjà les souffrances d’une lutte sans repos, comme si leurs yeux se muraient dans le désastre.
 
C’est cette jeunesse palestinienne que le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, veut briser coûte que coûte, quitte à entraver toutes les règles du droit international en assumant d’enfermer dans ses geôles des prisonniers politiques mineurs. Des gamins, des gamines. Comme Ahed Tamimi, qui aura 17 ans aujourd’hui et qui, par la grâce des réseaux sociaux, a cessé d’être une simple résidente du village de Nabi Saleh, en Cisjordanie. Depuis un maudit jour de décembre dernier, elle a intégré l’iconographie héroïque, avec sa frimousse d’adolescente, son regard accusateur et ses longs cheveux bouclés. Arrêtée pour avoir bousculé deux soldats israéliens avec sa petite cousine, elle croupit et attend son procès dans la prison militaire d’Ofer, en territoire occupé. Ce sont ces mêmes militaires qui avaient tiré à bout portant dans la tête de son cousin de 15 ans, Mohammed, miraculeusement vivant mais défiguré.
 
Le procureur a requis douze chefs d’inculpation contre Ahed Tamimi, elle encourt sept ans d’emprisonnement! Le zèle punitif de l’armée à son endroit rappelle que la jeunesse paie un lourd tribut. Entre 500 et 700 jeunes sont ainsi jetés en prison chaque année en Cisjordanie. Actuellement, au moins 350 mineurs restent emprisonnés dans les cachots de Netanyahou, la plupart accusés d’avoir lancé des pierres. Ils subissent des violences physiques lors de leur arrestation, transfert ou interrogatoire, ils sont soumis à la torture, à l’isolement. Autant de crimes contre les droits humains… qui s’ajoutent à tous les autres.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 31 janvier 2018.]

jeudi 25 janvier 2018

Invention(s)

Nous sommes  en guerre. Économique et sociale.
 
Règne. Le monde risible –celui qui nous afflige– s’évertue à nous mortifier, à nous inquiéter, à nous bousculer jusques et y compris dans nos raisonnements. De nos yeux irisés, nous contemplons le macronisme ambiant avec d’autant moins de détachement que pour le contrer (le combattre vraiment), au regard de l’ampleur des modifications en cours, les mots et les méthodes anciennes ne suffisent plus. Il y a les rêves. Et la réalité. Dans nos songeries ambulatoires et par mégarde altruistes –toute flânerie se prête à contresens–, nous imaginons que ceux qui tiennent la boutique en notre nom, tombant un beau jour sur un Jaurès pour les nuls, soient saisis d’un retour sur image digne des origines de la République et se mettent à reconsidérer leur toute-puissance de «sachants». Nous n’ignorons pas les facteurs déterminants qui ont conduit à fusionner les sphères du pouvoir et de l’argent: la libre circulation des capitaux, l’écart croissant des rémunérations, les privatisations des entreprises publiques, etc. Un haut fonctionnaire du Conseil d’État nous le glissait récemment: «Nous nous sommes dit, enfin, on nous a fait comprendre, que la finance était le vrai champ de bataille et que là se jouait désormais la partie. Et puis, un jour, tout a été mis en place pour faire d’un banquier anciennement énarque le président de cette entreprise France afin d’accélérer la mutation. C’était le bon tempo, le moment de bascule… quitte à bazarder plus ou moins en douceur des pans entiers de notre histoire sociale.» L’homme parlait bien sûr de Mac Macron, à qui il reconnaissait une seule qualité: «On affirme que nul ne règne sincèrement ; que le faire-accroire relevait de notre savoir-faire “politique’’. Lui, ce n’est pas son cas. Il avance et nous savons où il va. Il veut rompre avec ce qui a fait la grandeur de la France, à la Libération.» Comprenez: celle du Conseil national de la Résistance.

mardi 23 janvier 2018

Capital-travail

Le capital décide, le travail subit. Macron est le héros des multinationales: dans le partage des richesses, il veut accélérer le processus en cours depuis trente ans au nom de la fable du «ruissellement». Le bénéfice au capital, plus jamais aux travailleurs.
À Versailles, loin des journalistes, incapables sans doute de saisir la complexité de sa démarche, Emmanuel Macron a donc régalé les milliardaires, se chargeant d’incarner le lien avec 140 PDG de l’hyperpuissance capitalistique mondiale en route sur le chemin pavé d’or de Davos, où ils se retrouveront tous, main sur le cœur, afin de tracer la bonne marche de la finance globalisée. L’ancien banquier n’est pas le moins légitime pour mettre en cohérence son attention portée aux «premiers de cordée» et une opération de com de prestige, fût-elle quelque peu gênante pour le peuple, assez convaincu que ce président des riches fait-ce-qu’il-dit-et-pense, mais qu’ils resteront, eux, les derniers maillons de la chaîne. Demandez aux salariés de Carrefour. Le géant de la distribution réalise 1 milliard de profits en 2017, mais supprime 4500 postes… Le capital décide, le travail subit. Macron est le héros des multinationales: dans le partage des richesses, il veut accélérer le processus en cours depuis trente ans au nom de la fable du «ruissellement». Le bénéfice au capital, plus jamais aux travailleurs. Tout pour certains, rien pour les autres. Un choix de classe, non?
 
À propos de capital-travail, les idées marxistes et communistes pourraient «retrouver une nouvelle jeunesse», passer «d’une image surannée à un retour progressif», car elles seraient désormais «portées par les nouvelles générations». Un sondage Viavoice pour la Fondation Gabriel-Péri en témoigne et éveille notre curiosité, sinon notre (prudent) enthousiasme. L’institut révèle en effet «un clivage générationnel important et non dénué de sens»: 26% des 18-24 ans et 21% des 25-34 ans déclarent avoir une «image positive» de Marx. Dans la même étude, les trois quarts des Français disent qu’il existe toujours des classes sociales dans la société (76%) et, pour une majorité d’entre eux, que la «lutte des classes» reste d’actualité pour décrire les rapports sociaux actuels (56%). Intéressant, non? «Toute classe qui aspire à la domination doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt général.» C’est du Karl Marx. On croirait pourtant lire une définition du macronisme…
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 24 janvier 2018.]

vendredi 19 janvier 2018

Transformation(s)

À la recherche du «nous» contre  le «je».
 
Changer. Telle une obsession, pour ne pas dire le point aveugle le plus essentiel de la société française, la question du «nous» taraude tous les esprits de bonne volonté, ces temps-ci. Nous ne parlons pas là du «nous autocentré», cette espèce de «nous» faussement «social» inventé par Facebook et les réseaux, qui n’ont adapté leurs interfaces qu’au désir de voir et d’être vu, zoomant jusqu’à l’extrême l’échelle individuelle – et ce changement de point de vue est fondamental. Vous l’avez compris, le «nous» qui importe aujourd’hui ne signifie pas «qui suis-je» mais «qui sommes-nous» collectivement, en tant que sacrifice du «je» afin de se définir dans la poursuite de l’adéquation entre l’action personnelle et la recherche de l’intérêt général, même au plus petit niveau. Cédant à l’irrépressible attrait du trou de serrure – propre à la situation politique actuelle, confuse et cruelle –, piochons dans Proust: «Chaque fois que se produit un événement accessible à la vulgarité d’esprit du journaliste philosophe, c’est-à-dire généralement un événement politique, les journalistes philosophes sont persuadés qu’il y a quelque chose de changé en France» (La Prisonnière). Cet excès, avec les médias, est à son comble. Aux yeux des journalistes dominants, tout ce qui se permet encore une critique acerbe des temps qui courent est aussitôt taxé de «laudator temporis acti» (qui fait l’éloge du temps passé). Nous voilà attribués du «c’était-mieux-avant», même si notre antienne serait plutôt «eadem semper omnia» (tout est toujours pareil, rien ne change sur le fond), tirée du physicien Lucrèce. Comprenez bien: le fait que nos aïeux se soient toujours plaints de leur présent doit bel et bien obéir à quelque forte raison, et n’en constitue pas une, en tous les cas, pour nous arrêter de déconstruire ce qui nous entoure et ranger nos colères. Piratons Sartre: «Décrire le monde, c’est déjà vouloir le changer» car «être une conscience, c’est s’éclater vers le monde».

dimanche 14 janvier 2018

Déni d’humanité

De Pasqua à Sarkozy, les pires droitiers n’avaient pas osé. Emmanuel Macron y va. Et au pas de charge.
 
Pinçons-nous bien fort pour y croire. «C’est un projet de loi totalement équilibré», déclare Gérard Collomb dans le Parisien d’hier. Il parle, vous l’avez compris, du projet de loi sur l’asile et l’immigration, dénoncé par toutes les associations afférentes et bien au-delà, puisqu’apparaissent de plus en plus clairement des dissensions au sein de la majorité parlementaire. Si l’on peut dire, le ministre de l’Intérieur passe même aux aveux en confiant: «Il n’est jamais agréable de passer pour le facho de service.» Et pour cause. Doublement de la durée de rétention, raccourcissement des délais de recours, intention affichée d’accroître sensiblement le nombre des expulsions, instauration du contrôle des migrants résidant dans les structures d’accueil, etc.: les majorités conservatrices n’avaient pas pris de mesures aussi contraignantes, qui bafouent l’esprit de notre République et ses traditions multiséculaires, qui entrent en contradiction avec un statut de la convention de Genève datant de 1951 et nous renvoient loin en arrière dans les références abjectes. De Pasqua à Sarkozy, les pires droitiers n’avaient pas osé. Emmanuel Macron y va. Et au pas de charge. Oubliant au passage ses engagements de candidat, quand il louait l’action d’Angela Merkel qui, clamait-il, «a sauvé notre dignité collective en recueillant des réfugiés en détresse».
 
Dans ce dossier ultrasensible et potentiellement ravageur pour le pouvoir, où est précisément la dignité de l’exécutif? Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, ne le cache pas: «La volonté des pouvoirs publics actuels de considérer qu’il existe des bons et des mauvais migrants, des migrants accueillables et d’autres rejetables par une sorte de tri, est une erreur absolue.» Tout comme le prix Nobel de littérature Jean-Marie Gustave Le Clézio, qui pousse un cri de colère dans l’Obs: «Comment peut-on faire le tri? Comment distinguer ceux qui méritent l’accueil, pour des raisons politiques, et ceux qui n’en sont pas dignes? Est-il moins grave de mourir de faim, de détresse, d’abandon, que de mourir sous les coups d’un tyran?» Les migrants maltraités d’aujourd’hui sont nos parents ou nos frères d’hier. Qui peut assurer qu’il ne sera pas lui-même un migrant de demain?
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 15 janvier 2018.]

jeudi 11 janvier 2018

Narcissique(s)

Un peu plus d’un an de Facebook. Bilan d’étape.
 
Facebook. Voilà plus d’un an désormais que le bloc-noteur expérimente le réseau social créé par Mark Zuckerberg, l’ayant boycotté jusque fin décembre 2016, moins pour des raisons politiques que philosophiques, arguant du simple fait qu’une production humaine – donc sociale – ne pouvait passer par le digital comme acte privilégié et s’affranchir des rapports physiques, du langage, du parler, de l’échange, du débat, de la controverse face à face, de l’écoute aussi, qui permet toujours de s’élever intellectuellement. Une évidence d’abord, correspondant aux impressions des premières semaines: chacun utilise «l’outil» Facebook à sa convenance, bien qu’il soit aisé de percer les personnalités de ceux qui s’en jouent quotidiennement. Nous trouvons évidemment de tout, d’ego surdimensionnés à de volontaires et saines mises à distance, et, bien malgré nous, notre regard de «sociologue» et/ou d’«anthropologue» voisine souvent avec l’évidente curiosité afférente à tout journaliste, qui y trouve peu son compte en vérité. Parfois un rappel vaut conseil. Ainsi, afin d’éviter autant que possible le tout et n’importe quoi, disons pour s’en prémunir (bien que cela soit illusoire), deux principes avaient guidé le bloc-noteur dans sa volonté de rejoindre cette communauté d’un genre évolutif, qui ressemble la plupart du temps à un monstre froid. Primo: s’astreindre à un profil «public» et à des publications du même type, de telle sorte qu’aucune «interprétation» ou aucun «quiproquo» ne soit acceptable. Secundo: ne jamais rien «poster» de personnel, d’intime ou de «familial», ni photo ni récit, la sphère privée étant sacrée et, de notre point de vue, inaliénable par un réseau social. Le résultat dans les bras de la pieuvre peut paraître probant: plus de 3000 «ami-e-s» en treize mois. Sauf que vous le savez, personne n’échappe à la règle. Les amis, les vrais, se comptent sur les doigts des deux mains. Avoir des «contacts» serait un terme plus approprié. Le bon usage des mots évite quelquefois les fausses pistes et les illusions. 

mercredi 10 janvier 2018

Grand Paris : coup d’État territorial

Le pouvoir actuel, dans la lignée de ses prédécesseurs, veut imposer ni plus ni moins que la sortie de notre histoire républicaine à la française : la suppression de tous les départements, donc de leur compétence. 
 
Loin des regards et de l’attention des citoyens, un big-bang institutionnel et territorial se prépare en silence. Il concerne la plus grande de nos régions, celle dite du Grand Paris, qui, selon la formule consacrée, n’est rien d’autre que «le poumon économique de la France». Cette zone de 131 communes dont le PIB est jalousé par certains États de l’Europe s’apprête à vivre une contre-révolution: le pouvoir actuel, dans la lignée de ses prédécesseurs, veut imposer ni plus ni moins que la sortie de notre histoire républicaine à la française, comme en témoigne une note du préfet d’Île-de-France révélée avant les fêtes qui professe la suppression de tous les départements, donc de leur compétence. Inutile de chercher la «cohérence». Elle porte un unique nom: libéralisme. Et un cadre, soi-disant «libre et non faussé»: l’Europe des régions, par lesquelles les territoires et les métropoles s’extraient des processus citoyens en privilégiant les logiques marchandes et la compétition économique. Résumons: seules les grandes régions, mises en concurrence entre elles, sortiront vivantes du champ de bataille financier…
 
L’affaire est grave, mais loin d’être achevée. Car au départ, le Grand Paris était une idée qui aurait pu déboucher sur un projet mettant en œuvre plus d’égalité, plus de solidarité et plus d’inclusion en tant que réponse politique aux inégalités sociales et territoriales d’espaces urbains en profonde mutation. Le chemin inverse semble privilégié, visant à minimiser les champs d’action des collectivités locales pour réduire au maximum la place des services publics. À l’étape actuelle, la métropole du Grand Paris reste une communauté d’élus et pas assez celle des citoyens. Pourtant, quand on leur donne la parole, les habitants concernés ne taisent pas leurs aspirations, qui oscillent entre espoirs d’égalité et peur du déclassement. Ils savent que l’avenir de leur territoire peut leur échapper et se transformer en relégation territoriale… Chacun doit pouvoir juger sur pièces et s’opposer à la vision libérale de l’aménagement du territoire, donc de nos vies quotidiennes. Ça s’appelle la démocratie.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 11 janvier 2018.]

lundi 8 janvier 2018

Le grand chantier des Amis : l’Humanité

L’assemblée générale de l’association Les Amis de l'Humanité se déroulera le 13 janvier, à la Maison des Métallos. La défense du journal de Jaurès sera l’objectif numéro un pour 2018.
 
Assemblée générale de 2017.
Devons-nous y voir un signe, sinon une bonne nouvelle? L’année 2017 a réservé une bonne surprise aux Amis de l’Humanité: pour la première fois depuis longtemps, l’association a de nouveau franchi la barre symbolique des 1 000 adhérents. Nos efforts payent, en particulier en faveur du développement des comités locaux, désormais une soixantaine en France, dont une trentaine font preuve d’une grande activité. Autant dire que la prochaine assemblée générale, convoquée ce samedi 13 janvier à la Maison des Métallos, dès 10 heures du matin, sera l’occasion de fêter ce petit événement, qui n’est pas que symbolique par les temps qui courent. Car la force collective des Amis, qui essaiment partout sur le territoire et témoignent d’une vitalité renouvelée, doit nous servir de tremplin au service du principal chantier qui nous attend, tous, en 2018: la préservation de l’Humanité. Ou, pour l’affirmer plus clairement: la sauvegarde du journal de Jaurès!

Chacun s’en souvient. Depuis l’appel du directeur, Patrick Le Hyaric, au printemps 2016, les dangers qui pèsent sur l’avenir de l’Humanité sont non seulement toujours réels mais plus brûlants que jamais. Cet appel à la solidarité financière a été entendu, l’élan de générosité des souscripteurs reste aujourd’hui encore impressionnant, comme en témoigne la «campagne des étrennes» lancée avant les fêtes. Sans nos lecteurs, dont les témoignages de fidélité et de confiance sont émouvants, le groupe l’Humanité n’aurait sans doute pas survécu. Mais le langage de vérité nous oblige à le dire: le combat continue, il n’est pas encore gagné. Nous avons besoin de toutes les volontés pour cette bataille à la fois urgente et essentielle, de tous ceux qui se battent encore pour la démocratie et préservent dans leur cœur l’idée que l’Humanité demeure indispensable au paysage de la presse française. Dans un texte publié dans nos colonnes en décembre, Patrick Le Hyaric avait d’ailleurs rappelé à nos lecteurs, sans ambiguïté, combien la partie n’était pas jouée. «L’augmentation générale des coûts de production des journaux, la réduction de certaines recettes de diffusion et de publicité prennent l’Humanité, comme d’autres journaux, dans un terrible étau qui pourrait être fatal si nous ne parvenons pas à créer des conditions nouvelles pour obtenir une stabilisation financière, écrivait-il. Malgré plusieurs tentatives, ces dix-huit derniers mois, nous n’y sommes pas arrivés. De nouveaux chantiers sont en cours pour y parvenir.»

mardi 2 janvier 2018

Notre honte

Le pouvoir installe la France dans le macabre cortège des pays murés dans leur indignité. Sans parler de la criminalisation de ceux qui aident les réfugiés...
 
«Étranger, moi-même.» Que reste-t-il, dans la tête et la conscience intime du chef de l’État, de cette conférence donnée en 1997 par Paul Ricœur, quand le philosophe déclarait: «L’hospitalité ouvre sur l’infini»? À voir la logique inhumaine qui prévaut à la réforme du gouvernement sur l’immigration, pas grand-chose en vérité… Depuis la circulaire du 12 décembre, signée par le ministre de l’Intérieur, les associations appellent massivement à la «résistance passive» pour refuser l’instauration du contrôle des migrants résidant dans les structures d’accueil, au nom d’un principe universel: les personnes recueillies sont d’abord des êtres humains, pas des dossiers administratifs. Emmanuel Macron donne la ligne, Gérard Collomb l’exécute avec zèle: traques, accélération des expulsions, allongement de la durée de rétention, etc. L’exécutif installe la France dans le macabre cortège des pays murés dans leur indignité. Sans parler de la criminalisation de ceux qui aident les réfugiés, comme en témoigne le cas exemplaire de Martine Landry que nous évoquons dans nos colonnes. Cette retraitée devenue, par la volonté des pouvoirs publics, l’une de ces «délinquants solidaires». De Menton à Briançon, la chaîne d’humanité continue pourtant de gravir des sommets aux côtés des migrants. Les voilà, les vrais premiers de cordée!
 
Sans tergiverser: solidarité et devoir d’accueil. Ainsi nous ne tairons pas notre honte devant cette obsession qui consiste à vouloir «trier» des humains. Ricœur d’un côté; la schlague gouvernementale de l’autre. Notre honneur à tous s’en trouve atteint. Fermer les frontières n’empêche pas les exils. Qui peut oser posséder droit de vie ou de mort sur des individus dont le pays d’origine ne peut ou ne veut assurer la «protection», comme le stipule un statut de la convention de Genève, depuis 1951? Chaque barbelé sur une route migratoire ouvre un autre chemin, souvent plus périlleux, comme dans le Briançonnais. Le repli a des conséquences désastreuses:  la mort pour les migrants, la prison pour les «aidants», la montée en puissance des nationalismes… Les réfugiés de guerre ou de misère disent le monde réel. Ils sont des messagers de l’histoire. C’est aussi notre histoire.
 
[EDITORIAL publié par l’Humanité du 3 janvier 2017.]

jeudi 21 décembre 2017

Villa(s)

À propos du chef-d’œuvre de Robert Guédiguian…
 
Lien. Souvent, quand tout commence tout finit… L’ultime bloc-notes de l’année 2017 (déjà) se devait d’être côté cœur en tant qu’expression d’engagement sublimé, comme une germination en chacun d’entre nous. L’idée vint en relisant quelques lignes du philosophe Abdennour Bidar : «On a oublié une évidence dans notre société: la fraternité s’apprend. On ne naît pas fraternel, on le devient.» Par vagues, aussitôt, les images du dernier film de Robert Guédiguian inondèrent la mémoire. Comme un rappel à l’ordre. Une injonction. Bref, une évidence, qui tient en une question solennelle quoique définitive: quand la vie se démonte, en soi ou autour de soi, comment rester fidèle à l’héritage de lutte et à l’idéal de justice auxquels nous aspirons ? Voilà le thème central de "la Villa", vingtième opus du réalisateur, l’un des plus magistraux par son ampleur philosophique et humaniste, surtout, l’un des plus urgents par les temps qui courent. Nous avons tellement besoin de nous sentir relié à toute l’humanité par un lien de cœur et de chair, à le regarder avec considération, bienveillance et confiance, sans prévention, présupposé ni défiance d’où qu’il vienne et quelle que soit son apparence. Ce lien, à la fois raisonné et ressenti spirituellement, ne serait-il pas, par hasard, une manière «politique» de vivre avec autrui?
 
L’argent. La première scène ouvre sur un nouveau monde. Un vieil homme, le patriarche, contemple la vue depuis son balcon en grillant une cigarette qu’il sait peut-être fatale, puis il est soudain frappé par une attaque. Il ne meurt pas, mais tombe en léthargie. L’imminence de sa mort suscite les retrouvailles de ses trois enfants. L’histoire commence. 

mercredi 20 décembre 2017

La guerre fiscale selon Trump

Les baisses d’impôts, estimées à 1.450 milliards de dollars sur dix ans, seront à sens unique. Les 1% les plus riches économiseront 60 milliards dès 2019.
 
Certains ont les références qu’ils peuvent: pour pousser sa stratégie du «réveil américain», l’illuminé de la Maison-Blanche, Donald Trump, vient de remporter une «victoire» politique en parvenant à faire adopter par le Sénat son hallucinante «réforme» fiscale, qui s’apparente à l’aggiornamento le plus important mené depuis celui infligé au peuple états-unien sous l’administration de Ronald Reagan, en 1986… Les baisses d’impôts, estimées à 1.450 milliards de dollars sur dix ans, seront à sens unique. Les 1% les plus riches économiseront 60 milliards dès 2019, tandis que les entreprises, en particulier les multinationales, réaliseront une formidable affaire puisque l’une des mesures les plus spectaculaires vise à baisser l’impôt sur les sociétés de 35% à 21%! Ajoutons par ailleurs qu’un dispositif permettra de rapatrier aux États-Unis les bénéfices réalisés par les entreprises américaines à l’étranger, conséquence de quoi nous pourrions assister à la relance d’une «guerre fiscale» en Europe – certains États se préparent déjà à s’engouffrer dans la brèche.
 
Et pour les plus pauvres, soit près de 23% de la population américaine? Rien. Et même pire que rien. Car, dans les interstices de ce texte qui creusera un peu plus les inégalités, il est prévu la suppression de l’amende pour les citoyens qui ne souscrivent pas d’assurance-santé, ce qui pourrait mettre à terre l’Obamacare, ce dont rêve Trump depuis son élection. Sans être devins, nous pouvons prédire l’avenir: le déficit budgétaire va se creuser et les décisions qui suivront se traduiront par une nouvelle saignée dans les dépenses publiques, à commencer par les programmes sociaux.
 
Les puissants, eux, sablent le champagne. Depuis le vote du Sénat, Wall Street flambe. Pensez donc, les premières projections montrent que les bénéfices des grandes entreprises – à leur zénith depuis la crise de 2008 – bondiront en moyenne de 10% à 30%, et bien au-delà dans certains secteurs comme l’aérien, la banque ou le raffinage. L’argent coule toujours vers l’argent. Et le ruissellement artificiel imposé par Trump profitera, encore une fois, au sommet de la pyramide. 
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 20 décembre 2017.]

jeudi 14 décembre 2017

Indistinction(s)

Johnny, ou cette « journée particulière ». 

Show-biz. «Ce monde tourne carré, je ne comprends plus rien aux gens», dit l’une. «Nous y participons d’une manière ou d’une autre, les gens, c’est nous», lui répond l’autre. ­Intranquille, la société française en tant qu’entité collective porte en elle, ces temps-ci, tous les symptômes d’une dislocation d’autant moins visible qu’elle reste sournoise, tapie dans les entrelacs d’une actualité dont nous subissons les assauts, de même que ses apparences imposées. Le désamour de la vie quotidienne habite chacun d’entre nous. Et le verbe «aimer», dans toutes ses acceptions, nous rappelle cruellement leur foncière incomplétude, leur irréparable inachèvement. À peine sortis de la «séquence Johnny», qui a tout écrasé, déjà devons-nous la déconstruire, prendre du champ, sinon de la hauteur. Le bloc-noteur ne se dédira pas et assume ce qu’il a écrit la semaine dernière, à savoir que le chanteur n’était «pas qu’un monstre sacré» mais aussi et surtout une singulière «passion française» à laquelle il convenait d’accorder de l’importance. Mais après? «La confusion mentale est pathologique quand on est seul, normale quand est plusieurs», disait Valéry. Et puis, dans le Monde daté du 12 décembre, Régis Debray, dans un long texte intitulé «Une journée particulière», est venu d’un trait de plume saisissant verbaliser, soumettre des idées qui ­dérangent, devancer, attiser le débat. Les philosophes – les authentiques – sont là pour ça. Et Régis Debray, qui n’a rien contre Johnny Hallyday et encore moins contre le peuple massé dans les rues de Paris, y va fort. Pour lui, l’hommage rendu par le président de la République marque une sorte de conversion à «l’institutionnalisation du show-biz, nouveau corps de l’État, sinon le premier d’entre eux», voyant, dans ce fait même, l’avènement d’une France américanisée où les «héros» sont des stars et non plus des combattants: «Combattre étant devenu honteux, analyse-t-il, le héros n’est plus celui qui se sacrifie pour sa patrie ou pour une cause, mais celui qui se fait voir et entendre de tous, devenant milliardaire du même coup.» En somme, dis-nous qui tu honores et comment, je te dirai où en est ton pays et son rapport à sa propre histoire, passée, présente et à venir…

Prix. Solennel, Régis Debray nous invite à bien réfléchir. «Cette journée marquera nos annales, tel un point d’inflexion dans la courbe longue d’un changement de civilisation», écrit-il. Rien de moins.

mardi 12 décembre 2017

La « bulle » bitcoin

Ce qui n’était au départ qu’une énième tentative de lancer une monnaie électronique alternative un brin « libertaire » et/ou « socialiste » afin de court-circuiter les banques excite désormais la convoitise de Wall Street. 
 
Aristote définissait une monnaie par ses trois fonctions essentielles: unité de compte, réserve de valeur et intermédiaire des échanges. Celles-ci, au fond, ont assez peu varié. Si ce n’est bien sûr la dématérialisation progressive des supports monétaires eux-mêmes. En 2009, au lendemain de la grande crise financière globalisée, le «code source» d’accessibilité du bitcoin était officiellement publié. Cette monnaie numérique aux mécanismes complexes et à la finalité obscure, crée par un mystérieux Satoshi Nakamoto – le pseudonyme d’une personne ou d’un groupe –, ne vaut alors que quelques centimes. Elle disparaît plus ou moins des radars, resurgit de temps à autre à la faveur de son principe, qui intriguent: le bitcoin est une monnaie à émission limitée, 21 millions d’unité, ce qui signifie que son cours ne peut que progresser, lentement mais inexorablement. Deux pas en avant, un pas en arrière. Et puis, brutalement, chacun a voulu être de la fête. En six mois, leur nombre a doublé. La valeur a explosé de +3000% en trois ans, jusqu’à dépasser, lors de sa première cotation sur Chicago Board Options Exchange (CBOE), les 18.000 dollars...
 
Une sorte de folie boursière. Car voyez vous, ce qui n’était au départ qu’une énième tentative de lancer une monnaie électronique alternative un brin «libertaire» et/ou «socialiste» afin de court-circuiter les banques excite désormais la convoitise de Wall Street. Cette «technologie monétaire» laisse entrevoir aux grands argentiers de nouvelles frontières du profit, ils ne s’en privent pas! Du coup, deux questions légitimes se posent. Assisterons-nous à une – improbable – intégration de cette monnaie virtuelle «libre» dans le système officiel? Ou plutôt à l’éclatement programmée de sa «bulle», simple symptôme supplémentaire? Un actif financier reste toujours soumis aux vents du capitalisme... Au XVIIe siècle, la tulipe, dont le bulbe coûta jusqu’à plusieurs milliers de florins, fut le miracle financier des Pays-Bas. Cela ne dura qu’un temps, tout s’effondra du jour au lendemain. Une indication en dit long sur l’actuelle ruée vers cette crypto-monnaie: les fonds spéculatifs multiplient les placements en bitcoin…
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 12 décembre 2017.]

jeudi 7 décembre 2017

Exception(s)

Johnny n’était pas qu’un monument français… 


«Adoration». À chacun son Johnny: voilà la seule explication rationnelle, celle qui, à la faveur du temps long, transforma l’idole en icône. Ce Belge au pseudonyme américain n’était pas qu’un monument français ayant traversé l’existence en calmant tout le monde par ses rebonds successifs, maîtrisant tous les styles (rock, blues, country, jazz, variétoche, etc.), chevauchant toutes les modes, arborant tous les costumes et épousant les hauts et les bas d’une société française suiviste, contradictoire, excessive, révoltée ou conformiste. Non, ce Français nommé Johnny était d’abord et avant tout une exception… française. Et pas la moins intéressante. Peu de disparus, partagés par tous ou presque pour mille et une raisons, entrent en effet dans nos légendes intimes en fracassant tous les cadenas de nos passés. On a beau s’énerver, se dire «mais non», «pas Johnny quand même», quelque chose qui tient plus de l’évidence intuitive que du respect raisonné nous rattrape par la manche. Un monstre, un totem, qui aura nourri à lui seul une passion française aussi durable qu’irrationnelle en tant que genre. Aucune définition ne lui colle vraiment à la peau, pas même celle du «riche» exilé fiscal ayant pour la chose politique (et publique) des idées si superficielles qu’il les assuma face à Giscard, Mitterrand, Chirac ou Sarkozy – c’est dire. Beaucoup se sont essayés au décryptage savant, dans l’exaltation légitime d’une performance musicale ou d’une rencontre privilégiée. D’Elsa Triolet, littéralement subjuguée dès 1964 par la performance scénique et vocale du gamin (un texte admirable des Lettres françaises en atteste), à Daniel Rondeau, qui recueillit ses confessions pour le Monde en 1998, des dizaines de portraits, tous différents les uns des autres, furent écrits en creux et en relief pour tenter de percer l’origine de cette étincelle qui irradiait les yeux du chanteur par sauts cumulés de générations. Le bloc-noteur lui-même doit passer aux aveux: en 2009, il s’en fallut de peu qu’il ne publie un pamphlet consacré à «l’adoration Johnny», si incompréhensible parfois et si unanimement célébrée qu’elle aurait mérité une mise en examen et une déconstruction. Las. Un ami cher s’y opposa de manière si véhémente qu’il provoqua une sorte de renoncement consenti. Aucun regret en vérité: l’ami en question évita sans doute au journaliste de l’Huma de sombrer dans le ridicule. Règle d’or: quand on ridiculise Johnny, il en sort toujours plus populaire (demandez aux créateurs des Guignols ce qu’ils en pensent)… De même, quand on chante à côté de Johnny, vous êtes réduits à néant par sa présence et sa voix de stentor dont l’aspérité et l’ampleur auraient mérité tous les tréteaux d’opéras… Rideau.

«Normal». Non, pas rideau! Avec ce vagabondeux de toujours, aux nuits plus longues que nos jours, le dernier mot ne peut pas être bref. 


mardi 5 décembre 2017

Salaire très minimum

Un groupe d'experts conseillent au pouvoir de supprimer la revalorisation automatique du salaire minimum. En somme, de mettre fin à l’indexation…

Ils osent tout. Voilà maintenant que le «groupe d’experts sur le Smic», consulté en amont d’une réunion de la Commission nationale de la négociation collective (CNNC), prévue le 18 décembre, s’essaie à des préconisations pour le moins explosives dont on croirait qu’elles ont été piochées dans le bréviaire du Medef sinon dans les têtes pensantes du macronisme ordinaire. Le cas est plus sérieux qu’il n’y paraît, car le rapport du groupe susnommé, dévoilé hier, donne le ton de la politique salariale qui risque de caractériser le quinquennat. Résumons : lesdits experts conseillent au pouvoir de supprimer la revalorisation automatique du salaire minimum. En somme, de mettre fin à l’indexation… Connaissant la composition monocolore (relevant du libéralisme économique) de cet aréopage, habilement remanié en août dernier, inutile de s’étonner. Y compris des arguments avancés. Voyez-vous, ces braves gens constatent une «embellie» de l’économie française mais d’une «ampleur moindre que celle observée dans l’environnement économique immédiat de la France». Du coup, face à ces «fragilités manifestes», nos experts en diable recommandent de «s’abstenir de tout ‘’coup de pouce’’ au 1er janvier 2018» afin de «ne pas fragiliser les améliorations en cours». Il y a plus intéressant encore. La «rapidité de la croissance du Smic», qui n’a pourtant connu aucun «coup de pouce» depuis 2012, serait «coûteuse pour les  finances publiques» du fait des exonérations de cotisations sociales consenties depuis les années 1990 pour «réduire les effets préjudiciables d’un Smic élevé sur (...) l’emploi des personnes les moins qualifiées»… On atteint des sommets!

Au prétexte que notre Smic est jugé par nos grands penseurs comme «élevé comparé à ses homologues étrangers», il s’agirait donc de le transformer en variable d’ajustement afin de tirer les rémunérations toujours plus vers des fonds abyssaux, sachant que les seuils d’exonération sont déjà des trappes aux bas salaires. Le Smic ne deviendrait alors qu’une question technique et plus du tout une affaire sociale et politique. Les experts, nous le savons, sont souvent des alibis. Macron a trouvé les siens pour accréditer l’idée de modération salariale globale. Attention danger!
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 décembre 2017.]

jeudi 30 novembre 2017

Inclusive(s)

Comment l’antiféminisme a laissé son empreinte dans la langue française...

Langue. La République, une et indivisible: vous connaissez la formule consacrée. Et la langue française: une et indivisible? La langue, notre langue, est une page d’histoire imprimée par le temps long et les vieilles idées. L’unité linguistique fut une sorte de combat jalonné d’âpres bagarres, remporté assez récemment par l’État central, royal puis républicain. Mille ans de pensée et d’expressions collectives qui ont façonné une manière de s’exprimer. Richelieu créa l’Académie française, en 1635, en partie pour donner un cadre à la «langue naturelle» et «spontanée». Souvenons-nous pourtant que, au déclenchement de la Première Guerre mondiale, il y a cent ans, «plus de 50% des habitants ne parlaient pas le français», nous rappelle Alain Rey, le célèbre linguiste et lexicologue dans un entretien donné au Monde, le 25 novembre. Une interview si foisonnante qu’elle a comme «décoincé» le bloc-noteur. La question de notre langue paraît si absurdement sacrée –n’est-elle pas la «plus belle du monde»?– qu’il s’avère en effet difficile de s’attaquer à l’un des sujets les plus polémiques et complexes du moment: devons-nous, oui ou non, la féminiser, jusqu’où, et comment? Alain Rey, qui a longtemps présidé aux destinées du dictionnaire le Robert, auteur lui-même d’ouvrages à la fois érudits et vulgarisateurs, ne prend pas de gants: «L’antiféminisme a laissé son empreinte dans le français.» Inutile de nier l’évidence. La bicatégorisation féminin-masculin, telle qu’elle fonctionne en français, subalternise le féminin. Alain Rey analyse ainsi: «En France, comme dans les autres pays européens, une idéologie antiféministe imprègne la littérature du Moyen Âge et reste très sensible jusqu’au XIXe siècle: l’homme est partout. Aujourd’hui encore, elle porte les traces des jugements de valeur du passé, ce qui a engendré des problèmes de syntaxe, des problèmes de vocabulaire et des problèmes d’accord.» Une situation aggravée, dans la mesure où le français ne dispose pas du genre neutre: l’accord au masculin s’impose. Et s’impose donc avec lui un antiféminisme de base. Là non plus, pas de contestation possible. Bien que cela nous ait peu gênés dans notre apprentissage, comment justifier le fait que 49 femmes et un homme deviennent «ils» au pluriel? L’accord dit «de proximité» serait une solution acceptable. Alain Rey cite pour l’étayer le fameux vers de Racine, dans Athalie: «Ces trois jours et ces trois nuits entières.» Pourrions-nous ainsi écrire: «Les hommes et les femmes sont belles», même s’il s’agit d’humains et non plus de nature ou de choses? Pour l’instant, le féminin est littéralement occulté par ce masculin prétendument «genre non marqué», qui l’emporte et qui seul a le droit d’avoir des droits. Exemple: le masculin des «droits de l’homme».

mardi 28 novembre 2017

L’homme macronien

Devant une assistance de jeunes africains, à Ouagadougou, Macron espérait faire oublier l’impair commis par Sarkozy en 2007. («L’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire»). Mais la condescendance, hélas, était aussi au rendez-vous…  

Pour sa première «tournée africaine», Emmanuel Macron n’a pas été accueilli n’importe comment au Burkina Faso. Atmosphère pesante, climat tendu, écoles fermées durant deux jours à Ouagadougou. Avant son «discours à la jeunesse», tandis que des manifestations se déroulaient au cri d’«À bas l’exploitation de l’Afrique par l’Occident», deux symboles de la Françafrique étaient visés, par une grenade, lancée contre des soldats français, puis par un caillassage d’un minicar, dans lequel étaient présents des chefs d’entreprise. Les spectres de la Françafrique des héritiers des colons blancs ne sont jamais bien loin… Devant une assistance de jeunes, Macron espérait faire oublier l’impair commis par Sarkozy en 2007 («L’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire»). Le chef d’État a bien sûr reconnu que «les crimes de la colonisation européenne» étaient «incontestables». Il s’est même déclaré favorable à la déclassification des archives sur l’assassinat de Thomas Sankara. Mais la condescendance, hélas, était aussi au rendez-vous…

Lors de son «grand oral», le président a habilement prétendu qu’«il n’y a plus de politique africaine de la France» tout en parlant du «lien indéfectible» en proposant «un nouveau partenariat» et en défendant des perspectives revisitées en faveur des entreprises françaises. En somme, il convient de lire entre les mots pour comprendre que ce énième discours sur les «nouvelles» relations franco-africaines était aussi une manière d’accréditer des pans entiers de la politique africaine de la France… Emmanuel Macron avait l’opportunité de poser des actes concrets, il n’a posé que des mots. Ces derniers ne soigneront pas les maux de la Françafrique, qui avance désormais masquée. Il a pris un ton professoral pour expliquer qu’il n’était pas là pour donner des leçons, passant son temps à en donner à cette jeunesse africaine venue l’écouter, une jeunesse qui, précisément, aspire à un autre mode de développement et refuse la double peine: la misère chez eux ou les périples terrifiants de la migration contrainte. Les faits sont têtus. L’aide de la France aux pays pauvres a plongé, de 0,50% (du RNB) en 2010 à 0,38% aujourd’hui. L’homme macronien n’est pas entré dans l’histoire africaine.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 29 novembre 2017.]

jeudi 23 novembre 2017

Connerie(s)

Interdire la clope dans le cinéma? Un bon havane et taillons la route!

« Reset ». Et si nous nous intéressions à ce moment délirant qui traverse la société, la nôtre, où la distinction entre l’œuvre et l’auteur s’avère impossible, où il devient improbable d’entrevoir la différence entre la réalité et la représentation, entre le réel et l’imaginaire, et où des brigades moralisantes vont bientôt se transformer en office de «comité de censure» pour tout et n’importe quoi. Ne lisons plus Céline et Simenon (et bien d’autres). Ne regardons plus de films de Polanski ou d’Hitchcock (et tant d’autres). N’écoutons plus Jim Morrison ni Gainsbourg (et mille autres). Par peur de passer pour un pédophile ou un fasciste, un déviationniste ou un transgresseur hideux, évitons toute création artistique venant de personnages un peu fous, drogués et/ou très alcooliques, parfois déviants sur le plan éthique et politique. Aseptisons-nous du crâne au pied, jusque dans nos moindres pensées. Changeons notre disque dur, oublions notre savoir livresque et notre culture ambivalente, brûlons nos neurones et appuyons sur «Reset» et «Echap» une bonne fois pour toutes, comme sur les réseaux sociaux, quand il suffit d’effacer un «ami» de sa liste, d’enlever un tweet ou un post et de passer à autre chose en pratiquant l’amnésie à tous les temps. Bienvenues, blanches colombes. Le monde nouveau vous tend les bras. Souriez, vous êtes filmés. Vous voilà beaux et présentables aux plus offrants. Et si vous avez des doutes, taisez-vous, esprits faibles! Certains réfléchissent à votre place. Ils disposent d’un «temps de cerveau disponible», hégémonique et assez inépuisable.

Interdire. On nous a menti. Dieu n’est pas un fumeur de havanes. Et Sganarelle n’a jamais dit: «Qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre.» Dom Juan a-t-il seulement existé dans la tête de Molière? La bonne parole divine s’est donc exprimée: «Je ne comprends pas l’importance de la cigarette dans le cinéma français», a déclaré Agnès Buzyn, alias ministre de la Santé (à ne pas confondre avec la prison du même nom). Ainsi, nous serions tous conditionnés, incités «culturellement» à fumer. Imbéciles que nous sommes! 


dimanche 19 novembre 2017

Verticalité absolue

A En marche!, Emmanuel Macron prend toutes les décisions. Non seulement tout le monde le sait, mais chacun, à l’intérieur de la mouvance ou à sa périphérie, maintient son petit doigt sur la couture du pantalon. 

La radicalité de la méthode a pour vocation de s’imposer à tous: «l’État, c’est moi», «l’exécutif, c’est moi», «le patron de la start-up France, c’est moi», «le parti, c’est moi»… pour un peu, on croirait: «Les Français, c’est moi.» Après quelques crises internes, le mouvement LREM du président s’est donc doté d’un «chef» un peu fantoche en la personne de Christophe Castaner, par ailleurs déjà secrétaire d’État. Le scénario, écrit à l’avance, n’a qu’un mérite: à En marche!, Emmanuel Macron prend toutes les décisions. Non seulement tout le monde le sait, mais chacun, à l’intérieur de la mouvance ou à sa périphérie, maintient son petit doigt sur la couture du pantalon. Soit on est content, soit on sourit faussement. Une seule règle: garde à vous! Avant son élection, Macron prétendait rénover la vie politique du «vieux monde». Le réveil s’avère brutal pour certains de ses affidés. Notons que l’embarras des conseillers d’Édouard Philippe à Matignon –qui expriment en off un bout de la parole du premier ministre– a quelque chose d’instructif. L’un d’eux nous déclare: «Il va quand même un peu loin.» Vous aurez compris que le «il» désigne le chef de l’État…

Nommons les choses: le pouvoir de la verticalité absolue en monarchie républicaine. Ne nous y trompons pas. Chez Macron, cette option assumée de contrôle total n’a rien d’une façade stratégique. C’est un projet politique libéral et global voulant irriguer tous les domaines de la société et dont nous connaissons désormais l’ampleur: du Code du travail à l’assurance-chômage, en passant par la protection sociale, le Smic, etc. L’hôte de l’Élysée tente en effet d’opérer, dans les esprits, une sorte de renversement institutionnel. Souvenons-nous. Il y a un an encore, tout semblait en place, ou presque, pour que les citoyens puissent enfin renverser la Ve République et son caractère absolutiste. Voilà que ce cadre-là nous revient en pleine face, de la pire des manières. Macron veut démontrer, jusqu’à l’absurde, qu’il peut réactiver un système moribond inventé par un général d’armée. Pari risqué. Car les Français veulent-ils vraiment de l’hégémonie d’un homme incarnant le pouvoir personnel à ce point, même drapé des mots illusoires du «nouveau monde»?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité 20 novembre 2017.]