lundi 17 février 2020

La bataille


Les députés communistes, insoumis et socialistes ont lancé le combat contre la réforme des retraites de manière spectaculaire, déterminés à actionner tous les leviers législatifs possibles et imaginables...  

La monumentale bataille parlementaire, qui a donc débuté, n’a rien de symbolique. Avec les moyens dont ils disposent, les députés communistes, insoumis et socialistes ont lancé le combat de manière spectaculaire, déterminés à actionner tous les leviers législatifs possibles et imaginables, avec un double but à l’esprit, comme ferment du moment historique. Primo: ne jamais perdre de vue les questions de fond de cette maudite réforme des retraites. Secundo: poursuivre le marathon social jusqu’au Palais Bourbon, en y faisant pénétrer la volonté du peuple. Face à une loi si fondamentale et scélérate qu’elle menace de modifier en profondeur la vie et l’après-vie professionnelle des futures générations, ces députés sont partis à l’assaut d’une forteresse en apparence imprenable… afin que les intérêts populaires cruciaux ne restent pas à la porte de la représentation nationale. Avec honneur et responsabilité, ils appuient, à leur manière, le mouvement social en cours. Car répétons-le: rien n’est fini!

En tentant d’imposer en force un projet que plus personne ne souhaite vraiment, pas même le Conseil d’Etat, et en menaçant de bouleverser les équilibres de la société en déchirant notre modèle social, l’exécutif continue de braquer le pays tout entier et aggrave la défiance à l’encontre d’une démocratie organisée comme représentative du seul pouvoir! Raison pour laquelle les députés de gauche ont réclamé une motion référendaire. Quand 61% des citoyens refusent toujours la destruction du système de retraite solidaire, quand 67% d’entre eux se déclarent favorables à l’organisation d’un référendum, comment ne pas les écouter, sinon humilier un peu plus cette France du refus qui se mobilise depuis plus de trois mois? L’heure est grave. Hier, le nouveau ministre Olivier Véran a osé rendre hommage aux «pères fondateurs de la Sécurité sociale», lui qui voulait supprimer les mots «sécurité sociale» de la Constitution, l’été dernier! Ces odieux-là ne veulent pas d’une vraie délibération collective. Il en ont peur. Rien ne dit pourtant que leur loi n’aura pas le même destin que le CPE…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 février 2020.]

jeudi 13 février 2020

Péril(s)

Mac Macron balise-t-il la voie à Fifille-là-Voilà?

Dyspeptique. L’attaque – pour le moins brutale – nous vient d’un éditorial du Financial Times, l’imposant journal économique et financier britannique que nous aurions grand peine à classer parmi les publications gauchistes de notre Vieux Continent. La cible de cette longue diatribe n’est autre que Mac Macron en personne, que ledit quotidien encensa lors de son élection – et longtemps après d’ailleurs, puisque nous avions pu y lire un éloge éloquent du «grand débat» lors du mouvement des gilets jaunes. Cette fois, changement de ton: «Ses manières impériales et son manque d’intelligence émotionnelle le rendent vulnérable», peut-on lire. Pour le Financial Times, la France serait «devenue très peu joyeuse» et cette «humeur» néfaste se révélerait «particulièrement dyspeptique». En cause, «le mépris de la France métropolitaine à l’égard des provinces», incarné par Mac Macron, ce qui expliquerait la persistance de «profondes rancunes», d’autant que «les syndicats, les enseignants, les infirmiers, les avocats occupent désormais l’espace» dans la bataille contre la réforme des retraites. L’éditorialiste, qui assure lui aussi que Mac Macron donne «le sentiment qu’il vit sur une autre planète», poursuit en ces termes: «Ses chances se réduisent. Les concessions ont certes fini par désamorcer l’opposition qui compte quelques syndicalistes modérés, cependant, si Macron peut gagner, ce sera à quel prix?» 

Triangulation. Nous y voilà. Comme le bloc-noteur il y a quelques semaines en arrière, le Financial Times met en garde: «Il a balisé la voie de l’Élysée à Le Pen.» Nous aurions tort de prendre cette hypothèse à la légère, dans un contexte d’exaspération si impressionnant que le pire n’est pas inenvisageable, malgré la destruction méthodique de notre contrat social. «Il a dévasté les partis traditionnels de gauche et de droite en 2017 en plaçant la présidentielle dans le cadre d’une compétition entre progressistes, pro-européens et nationalistes réactionnaires. L’extrême droite pourrait, quant à elle, redessiner les lignes comme étant celles d’une confrontation entre le mondialisme et le nationalisme. C’est un combat qu’elle pense pouvoir gagner.» Et lisons bien ceci: «Elle continue de pêcher davantage d’électeurs de gauche, suivant à peu près le même modèle que celui de Boris Johnson en Grande-Bretagne.» Nous avons le droit de ne pas être d’accord – dieu merci! – avec cette mise en garde à l’emporte-pièce, néanmoins, depuis l’odieux débat sur l’immigration et des décisions qui ont accrédité les politiques migratoires souhaitées par la droite extrême, ne perdons pas de vue que la stratégie mortifère de Mac Macron se résume en quelques mots: en vue de 2022, il a en effet définitivement choisi son assurance-vie, Fifille-la-voilà. Le pense-t-il du moins. Car cette volonté de rester en tête-à-tête avec les nationalistes, à l’image des dernières européennes, ressemble à un piège tendu à toute la société pouvant mettre en péril la démocratie, sinon la République elle-même. Une sorte de marchepied au Rassemblement national et aux réactions identitaires – dont on ne parle plus beaucoup, ces temps-ci, à la faveur des contestations. Rendez-vous compte: Mac Macron, qui se permet d’invoquer Maurras devant les députés LaREM, continue de se présenter comme l’ultime fortification contre l’extrême droite, mais, à la vérité, il en est le pont-levis. Sa triangulation idéologique, se placer «au-dessus et entre» la droite et la gauche de l’échiquier, se retourne contre lui. Car l’ultradroitisation économique et policière est à l’œuvre. Au point de donner raison à ceux qui osent dire que nous sommes saturés par le duo «Marine Macron et Emmanuel Le Pen». 

Tâche. Souvenons-nous. Les grandes grèves de 1995 avaient enclenché un cycle politique plutôt vertueux (schématisons). À la gauche de se saisir du mouvement social actuel, en s’assignant une tâche absolument historique. Elle est désormais au pied du mur. Le temps presse. Les colères transformées en peurs nourrissent souvent l’effroi ; les jacqueries qui mutent en espoir débouchent toujours sur un processus révolutionnaire.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 14 février 2020.]

lundi 10 février 2020

Le legs de Croizat

Nous ne venons pas de nulle part. Ce 11 février, anniversaire de la mort d’Ambroise Croizat (en 1951), un hommage sera rendu à l’Assemblée nationale au créateur de la Sécurité sociale et du système des retraites. 

Les arriérations de l’époque voudraient nous inciter à croire que la lutte sociale – pour ne pas dire la lutte des classes – serait devenue vieille lune. La belle affaire. Le mouvement de contestation en cours contre la réforme des retraites nous prouve tout le contraire et nous éclaire sur un point fondamental. Quand un mouvement ouvrier populaire redevient central, la caste nihiliste peut être repoussée dans les cordes. Le point de retraite a joué en point d’accroche, révélant une colère profonde et légitime: l’inaltérable exigence d’égalité, celle qui secoue l’âme de notre pays, et élève les foules comme les consciences.

Nous ne venons pas de nulle part. Ce 11 février, anniversaire de la mort d’Ambroise Croizat (en 1951), un hommage sera rendu à l’Assemblée nationale au créateur de la Sécurité sociale et du système des retraites. Cette initiative des députés communistes ne consiste pas à se gargariser de nostalgie, mais bien à réfléchir et à s’engager pour que cet héritage et cette «vision» de la société nous inspirent encore. Il est en effet question, ici-et-maintenant, de politique, de philosophie, de vie commune et du sens profond que ses mots recouvrent pour notre à-venir. Exprimons-le clairement: il y a soixante-quinze ans, nos aïeux du CNR, communistes, gaullistes, syndicalistes, réinventaient à la Libération un pays ruiné par des années de guerre. Une idée centrale prévalait, qui les dépassait tous et qu’incarnait Croizat à lui seul: se tourner vers l’horizon, avec la matrice inaliénable de penser à une vie meilleure pour les générations futures – le propre de notre destinée humaine, n’est-ce pas ? En 2020, pourtant, c’est comme si les premiers de cordée réclamaient tout le contraire et envoyaient un message mortifère à nos enfants et à leurs descendants: «Après nous, le déluge!»

Nous ne l’acceptons pas. Non seulement nous devons préserver l’œuvre de Croizat, mais les propositions ne manquent pas pour améliorer le système actuel des retraites, le seul pouvant garantir cette «universalité» dont se gobergent les plus éminents membres de l’exécutif. Ces derniers ne manquent d’ailleurs pas une occasion pour se revendiquer de Croizat et de «l’esprit» du CNR. Honte à eux. Les libéraux veulent supprimer définitivement le collectif concret, cette fameuse répartition qui érige un principe : les choses essentielles de la vie de tous doivent rester la propriété de tous. Tel est le legs de Croizat. Notre bien commun.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 février 2020.]

jeudi 6 février 2020

Massacre(s)

La République, malmenée par la perversion des usages gouvernementaux.

Honte. Preuve est faite que les gouvernements de la Ve République peuvent toujours tomber plus bas – ce qui ne présage rien de bon en vérité, puisque, en effet, quand les malins dominent, les fidèles en éthique subissent. Le bloc-noteur s’interroge d’autant plus humblement que la cruelle question creuse les visages et mange les âmes: devons-nous continuer de croire encore possible notre présence au forum d’hommes et de femmes épris de justice, de sens de l’honneur et de dignité, capables de rester fidèles à leur intégrité, à leur conscience, à leur histoire, bref, à ce qui compose notre raison d’être? Chimérique, ce rêve? Autant le dire en toute sincérité, la Macronie nous désole, nous révolte et, pour peu que nous analysions froidement la situation, elle nous répugne par son inadaptation à diriger notre République. Oui, nous avons honte de ce personnel politique qui enfonce l’idée même de l’État comme garante de nos règles communes, et qui s’assoit ouvertement sur des principes de «gestion» que nous pensions primordiaux. Certains parlent d’«amateurisme». Mais ce qui s’avère pernicieux, dans cette histoire «En marche» qui s’embourbe dans les bourdes, est autrement plus grave. L’absence de «sens de l’État» ne relève plus seulement de l’«amateurisme» mais bel et bien d’une volonté inconsciente. Vous connaissez la formule: «La forme, c’est du fond qui remonte à la surface.» L’infâme personnel qui sévit autour de Mac Macron, du gouvernement au Palais, en passant par tous les relais technocratiques, ne pèse finalement pas plus lourd que ce qu’il nous montre quotidiennement. À savoir une médiocrité crasse, au service d’intérêts qui tuent la haute ambition que nous nous faisons de la grandeur de la France. Regardez la séquence qui vient de s’écouler sous nos yeux ahuris! Circulaire Castaner et projet de loi retraites taillés en pièces par le Conseil d’État; extension du congé de deuil refusée; liberté de blasphémer chahutée, etc. Mais que se passe-t-il dans ce pays?

Échec. Nous pourrions rire de ces couacs en stock et affirmer, avec le député communiste Sébastien Jumel: «On connaissait les Playmobil (qui lèvent les bras automatiquement pour voter – NDLR). On connaît maintenant les Playmobil sans cœur.» Ajoutons: sans cerveau. À cette étape, affirmons que ce pouvoir n’est pas uniquement coupé des réalités – nous le savions déjà –, mais qu’il s’est carrément sectionné de ses devoirs régaliens les plus élémentaires. Car tout de même ! Imaginait-on possible, il y a quelques jours encore, qu’une garde des Sceaux en exercice puisse déclarer qu’«insulter les religions, c’est porter atteinte à la liberté de conscience»? Devant semblable ineptie, le problème devient pathologiquement politique. Comment cette ministre de haut rang se montre-t-elle explicitement favorable à l’accusation de blasphème, ce qui constitue une entrave grave à la laïcité et à nos lois fondamentales? Madame Belloubet, pour la nommer, fut professeur en droit public et siégea au Conseil constitutionnel. Doit-on dès lors parler de «maladresse»? De «faute»? Dans les deux cas, cette femme aurait été démissionnée en quelques minutes dans n’importe quels gouvernements sous la présidence de François Mitterrand… et sans doute même de Jacques Chirac. Tout cela n’a l’air de rien, mais, en cumulé, les pratiques du pouvoir tournent au jeu de massacre démocratique. Quand notre République est à ce point malmenée par la perversion des usages gouvernementaux, nous sommes en droit de déclarer que le régime a basculé dans l’inconnu, l’arbitraire et l’autoritarisme. La genèse de cette dérive tient en quelques mots. Au nom du «changement», des aventuriers ont pris le pouvoir. Rien à voir avec de «simples citoyens» de la «société civile», comme Mac Macron a voulu nous le vendre. C’est son «milieu», et lui seul, qui est aux commandes. Celui des favorisés et des hauts dirigeants d’entreprises. Ces gens-là n’ont aucune conscience. Ni de qui ils sont, ni de l’échec moral dans lequel ils plongent la France.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 7 février 2020.]

jeudi 30 janvier 2020

Conscience(s)

La réforme des retraites et le déterminisme social…

Risque. Réfléchissons bien. «Tout malheur national appelle d’abord un examen de conscience», écrivait Marc Bloch, torturé puis massacré par la Gestapo en 1944. Pourquoi le bloc-noteur songe-t-il au grand historien? Parce que les circonstances du moment réclament aussi un examen d’«émotion», qui soit à la mesure de l’enjeu de civilisation actuel symbolisé par le combat contre la réforme des retraites, exemple emblématique du mode s’opérant à vue dans la vieille Europe : un changement de régime affectif… donc politique. Disons, une modification d’attitude intérieure envers la politique, comme si l’entreprise de conquête des mandats électifs – Mac Macron avec «l’Entreprise France» – tendait à recruter des technocrates de surface dont l’agir et le dire ne mordent plus en profondeur, et donc, par «légèreté» ou «habileté», s’attaquent précisément aux ferments racinaires eux-mêmes de la République. Mac Macron en est l’incarnation. S’il sous-estime la difficulté de vouloir braver l’opinion dans une démocratie d’opinion – péché sans doute mortel –, le cas en question nous interroge sur l’imposture de la posture, lui qui représente un peuple et non un public, des citoyens et non des clients. À en croire les indiscrétions de palais, le risque de la «réforme de trop» fut sérieusement évalué. L’ampleur de l’exercice devait devenir le «marqueur» définitif de l’ambition transformatrice de Mac Macron. Et c’est en toute «conscience», visiblement, qu’il prit le risque de dévitaliser un peu plus sa verticalité théorisée, tout en accentuant le décalage entre sa personne et la masse de la population. Soyons simple: comment un «président des riches» peut-il être crédible quand il parle d’«égalité» et d’«universalisme»?

Valeurs. Puisque les attaques contre le projet de loi viennent parfois d’où on ne les attend pas, il fallait découvrir, cette semaine, l’étonnante tribune de Marc Le Fur et Xavier Patier, publiée dans le Figaro. Le premier est député LR, l’autre ancien collaborateur de Jacques Chirac. Leur pedigree en témoigne, c’est donc au nom de leurs valeurs de droite et du principe que l’ascenseur social, l’effort et bien sûr le mérite restent une donnée essentielle de notre République, qu’ils dénoncent le système par points. On en pense ce qu’on veut, mais tout de même, lisez plutôt ceci: «Il y a autre chose que la méthode, écrivent-ils. Un système de retraite, c’est une vision de la vie (…). Un mécanisme de retraite récapitule implicitement, plus encore que les lois dites “sociétales”, le sens qu’une nation donne à l’existence humaine.» Et ils ajoutent: «Que dit notre système actuel? Au-delà de la diversité des régimes, il repose sur l’idée que chacun peut conjurer le sort et s’élever. Que ce soit en prenant le compte des 25 meilleures années de cotisation comme dans le privé, ou des 6 derniers mois chez les fonctionnaires, l’inspiration fondatrice est que chacun peut dépasser le déterminisme dont il est issu. Tous ne naissent pas avec les mêmes chances, mais tous ont droit à un avenir. Voilà ce qui fonde notre système.» La réforme par points prend en compte, en effet, la totalité de la carrière professionnelle. Résumons: dans le système actuel, un ouvrier devenu cadre perçoit une pension calculée sur ses 25 meilleures années, de la même façon que celui qui sort d’une grande école. Idem entre un professeur devenu recteur et un agrégé ou un normalien. Et nos deux auteurs s’en indignent par des mots que le bloc-noteur ne renierait pas: «Désormais, le retraité sera irrémédiablement rattrapé par la façon dont il est entré dans la vie professionnelle. Le mérite qu’il aura acquis au fur et à mesure de celle-ci ne pèsera plus grand-chose. On lui rappellera, lors de son départ en retraite, qu’il a commencé son métier au bas de l’échelle. Il ne pourra pas prétendre à la même pension que ceux qui ont commencé plus haut que lui : tu as commencé ta carrière modestement, on ne l’oublie pas.» ​​​​​​​Philosophiquement et politiquement, l’argument s’avère imparable. Il n’était pas vain de se l’approprier. En toute conscience.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 31 janvier 2020.]

lundi 27 janvier 2020

Le fiasco et la défiance

Les éléments à charge s’accumulent et donnent du crédit au front syndical en action. La réforme des retraites n’a rien d’«universel», ni d’«égalitaire». Chacun l’a compris: l’insincérité est avérée!

Ainsi donc, pour qualifier cet étrange moment de notre histoire où un projet de loi s’attire à la fois les foudres de l’opinion publique et du très sérieux Conseil d’État, quelques bonnes âmes évoquent l’«amateurisme» d’un texte «mal ficelé» et, bien sûr, ce «manque d’explication pédagogique» grâce à laquelle tout aurait été différent… Attention aux mots réducteurs, ils ne traduisent qu’imparfaitement la réalité. En l’espèce, ils masquent surtout l’insondable fatuité de l’exécutif, qui, depuis des semaines, dispense mensonges et manipulations – dignes d’une forfaiture à l’idée que nous nous faisons de la République. L’affaire est grave et entachera durablement Emmanuel Macron. Car les éléments à charge s’accumulent et donnent du crédit au front syndical en action, que ce soit le projet de loi lui-même ou la fameuse «Étude d’impact» (un véritable outil de propagande pourtant). La vérité saute aux yeux avec éclat. La réforme des retraites n’a rien d’«universel», ni d’«égalitaire». Chacun l’a compris: l’insincérité est avérée!

Prenons bien la mesure du fiasco gouvernemental. Alors que tous les affidés du pouvoir cherchent – en vain – à démontrer que le système serait puissamment redistributif et qu’il ne viserait pas à programmer des économies sur le dos des assurés, tout prouve le contraire désormais. Nous savons même que la trajectoire fixée pour la part des retraites dans le PIB ne sera plus de 14%, mais en deçà de 13% en 2050. La réforme intègre bel et bien une baisse des dépenses progressive…

Tout cela signifierait une rupture de civilisation avec l’esprit de la retraite par répartition, celle héritière du CNR, qui constitue l’un des éléments fondamentaux d’une organisation d’un monde commun par lequel les choses essentielles de la vie de tous doivent rester la propriété de tous. Voilà ce dont les libéraux ne veulent plus: du collectif concret. Ce qu’ils tentent de nous imposer de force, c’est la disparition de cette solidarité collective au seul profit d’une logique d’individualisation, chacun « possédant » pour lui-même une force de travail comptabilisable en points, sorte d’exploitation par l’autoexploitation. La défiance grandit… contre la préfiguration de ce futur-là!

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 28 janvier 2020.]

jeudi 23 janvier 2020

Classe(s)

Le XXIe siècle sera celui de la lutte des classes, selon Emmanuel Todd.
 
Lutte. Une France plus homogène que nous ne l’imaginons… mais au bord de l’explosion sociale. Le démographe Emmanuel Todd, célèbre pour sa posture de prospectiviste, nous revient. Et il cogne. En parcourant avec attention "les Luttes de classes en France au XXIe siècle", publié aux éditions du Seuil, nous passons par tous les sentiments bruts et analytiques: énervement (parfois), amusement (souvent), contentement (toujours) en tant que nourriture de l’esprit qui offre – à ceux qui acceptent l’expérimentation intellectuelle et une part de spéculatif – de quoi mûrir notre réflexion en additionnant les grilles de lecture. Toujours en guerre contre l’euro (cet «échec absolu», cause de tous les maux de l’économie française), Emmanuel Todd puise dans les grandes références marxistes et s’appuie sur une relecture de livres du grand Karl, singulièrement "les Luttes de classes en France" (1850) et "le 18 Brumaire de Louis Bonaparte" (1852). L’essayiste en vient donc, tout naturellement, à rédiger ces mots comme un résumé de son opus: «La lutte des classes est notre identité. Beaucoup plus que la chasse aux Arabes ou aux homosexuels.» En préambule, il écrit: «Parmi les acteurs de nos nouvelles luttes de classes du XXIe siècle, nous n’allons pas trouver seulement le capitalisme mondialisé, des financiers aux dents longues, mais aussi des petits-bourgeois, très nombreux, des policiers, des enseignants et surtout l’État profond (celui des énarques, des technocrates et des oligarques – NDLR), dont nous observerons la montée régulière et menaçante. Nous décrirons des classes sans conscience et aussi des classes en grand état de fausse conscience.» Et il persiste et signe: «La lutte des classes, c’est la France. Marx a certes étendu le concept à l’échelle planétaire, mais il ne faisait aucun doute pour lui que le lieu de naissance des luttes de classes modernes, c’était la France.» 

Reconstruction. Dans le détail, et pour la bonne compréhension, Emmanuel Todd distingue désormais «quatre nouvelles classes sociales». Au sommet: ce qu’il appelle «l’aristocratie stato-financière», le fameux 1% du haut de l’échelle qui, selon lui, «se fait piétiner par les Allemands et les Américains, et se venge sur les Français», tout en étant les grands gagnants du capitalisme globalisé. Au milieu: la «petite-­bourgeoisie» des cadres et professions intellectuelles supérieures, «fière de sa pratique des musées» qui se pense «winneuse et a porté Macron au pouvoir». Toujours au milieu: ce qu’il nomme la «majorité atomisée», réunissant 50% de la population et qui rassemble «les agriculteurs, les employés qualifiés, les artisans, les professions intermédiaires». Enfin, tout en bas, «le prolétariat, ouvriers et employés non qualifiés», soit 30%, les seuls «capables de comprendre que le libre-échange et l’euro sont une catastrophe», sachant qu’ils ont «ce défaut de souvent se passer les nerfs sur les immigrés». Et voilà. Alors, Emmanuel Todd sombre-t-il dans la caricature quand il affirme que, au milieu de tout cela, Mac Macron «réactive sans cesse la lutte des classes par son mépris typiquement petit-bourgeois du peuple»? Ou encore quand il estime que «les classes supérieures manifestent un sadisme social envers les classes populaires»? Voire quand il assène que «l’objectif des énarques incompétents et violents qui nous dirigent n’est plus vraiment d’améliorer la situation mais de gérer la baisse de niveau de vie»? L’essentiel est bien là et il le clame: «Le cycle annonce le retour de la lutte des classes. Nous sortons du sociétal et des valeurs identitaires pour retrouver le socio-économique.» Certains se moqueront, mais Todd voit dans cette séquence «le début d’une reconstruction morale du pays» et dans «le saccage des magasins des beaux quartiers» un combat pour «chasser les marchands du temple». Nous n’avons pas fini d’en parler…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 24 janvier 2020.]

dimanche 19 janvier 2020

Le Versaillais de la finance

Le président des riches reçoit, à Versailles, l’entre-soi de la finance mondiale et régalera 200 PDG de l’hyperpuissance capitalistique globalisée...

L’orgueil de classe est sans limite et exonère de tout état d’âme. Symbole dévastateur: ce lundi, à Versailles, Emmanuel Macron reçoit donc l’entre-soi de la finance mondiale et régalera 200 PDG de l’hyperpuissance capitalistique globalisée, des milliardaires en route sur le chemin pavé d’or de Davos, assumant jusqu’au mépris absolu ce que nous nommerons «le choc des mondes». L’ancien banquier de l’Élysée n’est pas le moins légitime pour mettre en cohérence son attention en faveur des «premiers de cordée» et une opération de com de prestige, fût-elle gênante en plein mouvement social. Le peuple, lui, sait à quoi s’en tenir depuis longtemps: le «président des riches» porte bien son épithète…

Le tapis rouge ainsi déroulé a quelque chose d’obscène. Comme si Macron incarnait mieux que quiconque cette célèbre phrase de Karl Marx: «Toute classe qui aspire à la domination doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt général.» Tandis que, jamais à ce point, le système économique et financier mondial, inégalitaire et climaticide, n’a été autant remis en question, certains se contentent des intentions de notre ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, en partance lui aussi pour Davos, qui ose appeler à un «nouveau capitalisme» censément «plus juste». On connaît la musique, façon pipeau, à l’heure où l’organisation non gouvernementale Oxfam publie un rapport accablant. 1% des plus riches ont déjà capté près de 30% de la croissance des revenus en quarante ans. Et ils continuent de voler l’humanité sans vergogne: 2 153 milliardaires détiennent désormais l’équivalent de… 4,6 milliards de personnes. Les crises sociales et écologiques puisent bel et bien leurs racines dans ce pillage éhonté et dans des décennies de politiques d’affaiblissement des acquis sociaux, d’absence de redistribution et de partage des richesses.

Ne nous trompons pas. Ces puissants-là théorisent et organisent ce «choc des mondes». Macron, le Versaillais de la finance, en est la preuve active.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 janvier 2020.]

jeudi 16 janvier 2020

Décivilisation(s)

Mac Macron, la «révolution» conservatrice.

Legs. Il y avait, jadis, pour nous libérer des chaînes de la tradition et s’affranchir des étouffoirs de la domination capitaliste, une formule que le père du bloc-noteur répétait souvent en dressant le poing: «Le meilleur est la moindre des choses.» L’humus de nos valeurs et de nos legs, quoi qu’en disent nos forfanteries libres-penseuses, continue de nous obliger – quel que soit le prix à payer… Sans forcément traquer l’idée de Rédemption dans celle de l’émancipation, ni quêter des goûts d’Apocalypse dans l’image sainte du Grand Soir, nous savons une chose essentielle qui détermine toutes les autres: nous ne nous en sortons pas tout seuls, les humains se sauvent et progressent ensemble ou pas du tout. Le culte de l’aventure collective ne nous est pas tombé du Ciel, mais nous avons une créance politique et philosophique sur nos beaux emballements. Une certaine éthique; un fil d’Ariane. Voilà, en vérité, ce que nous disent les grévistes depuis le 5 décembre. Et si certains en doutent, ces militants de l’espoir soulèvent quelques montagnes que nous n’imaginions même plus possible au fond de nous. Leur combat social est devenu un combat de civilisation sociale.

Destruction. Puisque nous évoquons cet enjeu de «civilisation», parlons-en justement. Dans une tribune remarquable publiée par Libération cette semaine, signée par un collectif d’intellectuels, d’économistes, d’historiens, d’écrivains, etc., nous pouvions lire ces mots pertinents: «Nous prenions pour un coup de com le titre du livre du programme du candidat Macron, Révolution. Nous avions tort. Élu président, Emmanuel Macron développe avec son gouvernement une révolution libérale autoritaire sans précédent depuis Margaret Thatcher.» La comparaison n’est pas nouvelle, le bloc-noteur l’ayant déjà testée. Mais les auteurs (parmi lesquels Jacques Bidet, Patrick Chamoiseau, Annie Ernaux, Frédéric Lordon, Gérard Mauger, Gérard Mordillat, Gérard Noiriel, Monique Pinçon-Charlot, etc.) précisent une évidence qu’il convenait de pointer crûment: «Le gouvernement d’Emmanuel Macron décivilise.» Déciviliser: le verbe est lâché, dans toute sa dureté. Car, en effet, la «révolution» de Mac Macron vise à abattre toutes les régulations publiques qui furent la gloire – jalousée de par le monde – de nos héros du Conseil national de la Résistance. À l’aune de la loi travail, de la «réforme» des APL, de celle sur l’assurance-chômage, que signifie le dispositif supposément «universel» de la retraite à points? Une régression historique supplémentaire, qui met en cohérence, déjà, l’ensemble de l’œuvre de destruction massive ainsi assumée par Mac Macron. N’ayons donc pas peur de l’expression: en libérant, partout, les intérêts de la finance, il s’agit bel et bien d’une «révolution» conservatrice d’une ampleur terrifiante.

Durée. Faute de mieux pour l’instant, Mac Macron joue la montre, lui qui se revendiquait «maître des horloges». Le dossier explosif des retraites lui pose désormais un problème de taille, dont il risque de ne pas sortir indemne politiquement: avant les fêtes, il pensait que les contestataires de sa réforme de classe rentreraient en douceur dans les clous. Mais l’enlisement est là. Tout ce que le «marcheur» redoutait par-dessus tout, la menace de l’immobilisme. D’autant que le retour de la conflictualité sociale, authentique, est probablement acté, contredisant ainsi bien des analyses dominantes qui prédisaient sa fin temporaire, sinon sa mort définitive. N’oublions pas que la «trêve», défendue par les syndicats qualifiés de «réformistes», est quasiment restée sans effet sur la base. Six semaines plus tard, Mac Macron n’a toujours pas obtenu le blanc-seing qu’il espérait. Et l’opinion publique ne fléchit pas. Du jamais-vu. Cela confirme que la durée reste, depuis le début, une des données essentielles du mouvement en cours. De quoi avoir le temps, espérons-le, de relire Mark Twain: «Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 17 janvier 2020.]

jeudi 9 janvier 2020

L’enjeu

Tous les affidés du pouvoir et autres éditocrates misaient sur un essoufflement, sur la division et la fatigue des grévistes. Il n’en est rien. 

Et dans l’air, comme le chant commun d’une détermination, quelque chose de puissant nous étreint. Les porte-flambeaux du trente-sixième jour de grève continuent de toiser crânement l’histoire sociale. Ils délivrent un message en ampleur. Le combat du possible, mature et responsable face à toutes les générations. Tous les affidés du pouvoir et autres éditocrates misaient sur un essoufflement, sur la division et la fatigue des grévistes, imaginant que l’opinion publique allait flancher elle aussi. Ces âmes insensibles parleront, commenteront, minimiseront, bref, elles diront bien ce qu’elles voudront: il n’en est rien! Ce 9 janvier dresse face à elles un «cercle de la raison» qu’elles feraient bien d’entendre, maintenant.

Un million et demi de personnes ont encore manifesté partout en France. Public, privé, le nombre de grévistes dépasse d’ailleurs les prévisions. Le vent déjà levé depuis début décembre décoiffe cette fois les plus pessimistes. Emmanuel Macron et Édouard Philippe, avant même les nouvelles mobilisations prévues ce samedi, ont désormais un problème de taille dont ils ne sortiront pas indemnes politiquement. S’ajoutant à leur attitude provocatrice et à leur manière de transformer toute négociation en mascarade, ils ne peuvent plus tabler sur la mise en douceur dans les clous des contestataires à leur réforme de classe, qui ouvrirait la voie à une retraite à points d’individualisation forcée, antichambre d’un système par capitalisation.

À en croire la petite musique qui nous saoule les oreilles depuis les fêtes, nous savons déjà ce qu’ils pourraient tenter. Le fameux «âge pivot» serait ainsi la clef de voûte d’un éventuel «apaisement», et l’assouplissement de ses principes une «porte de sortie» honorable afin de rallier ce qu’ils nomment les «syndicats réformistes». Mais la vérité nous oblige: l’âge pivot n’est que l’arbre qui cache l’ensemble de la forêt, celle d’une réforme si régressive qu’elle en est devenue un enjeu de civilisation – qui mériterait un vaste débat redéfinissant ce que pourraient être un progrès partagé hérité du CNR, une justice sociale, une solidarité, un recul des inégalités… et un partage des richesses.

Car, pendant ce temps-là, le «ruissellement», lui, continue, tel un geyser, d’abonder vers le haut sans aucune conscience du péril symbolique qu’il délivre. Le Noël des premiers de cordée arrive mi-janvier, mais il s’annonce sous les meilleurs auspices: avec 60 milliards d’euros, les liquidités restituées aux actionnaires du CAC 40 dépassent, en 2019, le record de 2007. Une orgie financière. Ces puissants-là continuent de se gaver en toute impunité et ne rêvent ni de cortèges ni de poésie. Eux n’ont pas besoin de se mettre en grève pour sauver leurs régimes (très) spéciaux. Ils s’enrichissent sans même travailler, juste en dormant.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 10 janvier 2020.]

Langage(s)


Détourner les mots, la marque symbolique de ce pouvoir…

Peuple. Quand vous entendez le mot «peuple», et vous l’entendez souvent, n’oubliez jamais de demander duquel on vous parle exactement, car ce totem sacré sinon pieux, selon l’usage même du langage qui lui est consacré, possède un envers et un endroit. Vous connaissez la formule: «Le gouvernement du peuple par le peuple», que nous pourrions nommer «Démocratie». Selon le lexique grec référencé, qui octroie parfois un surcroît de «mise à distance» approuvée par l’Histoire, deux définitions peuvent se disjoindre. D’abord: demos, soit les habitants d’un territoire, en somme sa population, les gens dits «de peu» par opposition aux personnes détenant les biens, le pouvoir et la puissance d’argent. Ensuite: ethnos, autrement dit toutes les classes d’êtres disposant d’origines similaires, ethniques, nations ou phrasées. Pour résumer massivement – on pardonnera au bloc-­noteur sa cuistrerie –, affirmons que la droite libérale et ses ultras se chargent depuis toujours de l’ethnos, la gauche du demos. D’un côté, la préservation de l’état existant au nom de la réaction et de la nation, sans société et sans lutte des classes. D’un autre côté, la défense du « populaire », afin d’abolir les privilèges et de tendre vers l’égalité de tous. Chacun son creuset, ses tragédies. Et tant pis s’il existe encore des citoyens pour croire et clamer la singularité de la France qui, depuis de Gaulle au moins, selon eux, jouirait pleinement des deux particularités, ce qui aiderait à son aura universelle dans le monde. Notre dépit comporte souvent sa part de naïveté et de fatuité. Mais comme on le dit dans ces cas-là: choisis ton camp camarade, et fixe l’horizon de ton destin choisi!

CNR. Drôle d’époque, n’est-ce pas, celle où paradent sans vergogne ceux qui insultent le langage et pervertissent, profanent, pourrissent le sens de ce qui doit être entendu et compris. Quand certains utilisent donc le mot « peuple », sans réelle définition, au point d’en distordre la réalité, nous ne sommes plus très loin du dépôt de bilan côté salut public et nobles causes à la traçabilité exemplaire. Le pire n’étant pas la langue de la gestion comptable et financière que nous entendons à longueur d’antenne, mais bien quand celle-ci s’empare (sans romantisme aucun) de la nôtre, celle qui construisit de ses mains et ses esprits les combats collectifs émancipateurs. Quand Édouard Philippe, au nom du «peuple», ose déclarer concernant la réforme des retraites: «L’ambition portée par ce gouvernement est une ambition de justice sociale. (…) Et surtout la seule chose qui compte, c’est la justice», comment doit-on réagir? Surtout quand il ajoute: «Nous proposons un nouveau pacte entre les générations, un pacte fidèle dans son esprit à celui que le Conseil national de la Résistance a imaginé et mis en œuvre après guerre.» Comme en écho, nous ne sommes pas près d’oublier non plus la phrase du sénateur LaREM de Paris, Julien Bargeton, crevant le plafond de l’ignominie en reprenant à son compte une citation d’Ambroise Croizat: «L’unité de la Sécurité sociale est la condition de son efficacité.» Tout est permis, même l’autosuffisance qui prétend incarner la vérité. Où est le «message», derrière la «communication» déjà consommée et consumée sitôt énoncée? Ce type de propos signe la marque symbolique de ce pouvoir, qui dévoie les mots jusqu’à insulter ceux qui les écoutent et savent ce qu’ils entendent. À partir de quand parle-t-on de «propagande»? En l’espèce, s’envelopper dans le CNR alors que tout préside à la destruction froide et méthodique des acquis sociaux du CNR, n’est-ce pas, déjà, la plus sombre des propagandes? «Jamais nous ne tolérerons que soit mis en péril un seul des avantages de la Sécurité sociale, nous défendrons à en mourir et avec la dernière énergie cette loi humaine et de progrès», disait Ambroise Croizat en 1950. Cette histoire, c’est précisément celle du peuple…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 10 janvier 2020.]

dimanche 5 janvier 2020

Irresponsable

Par la décision d’un président irresponsable, la première puissance militaire du monde attaque directement un général iranien. Une déclaration de guerre ouverte...

L’infatué narcissique a encore frappé. Et cette fois, Donald Trump ne menace pas seulement les intérêts démocratiques fondamentaux de sa propre nation, mais bien l’équilibre de toute une région – le Moyen-Orient – et, par prolongement, une partie de la paix mondiale. L’histoire nous a enseigné que certains assassinats enflamment parfois des continents, et anéantissent tous les espoirs de dialogue. L’élimination surréaliste du général Qassem Soleimani, figure majeure du régime iranien, chargé des sombres opérations extérieures et sorte de proconsul de Téhéran à Bagdad, marque une escalade inconsidérée dans le conflit «de l’ombre» que se livrent les États-Unis et l’Iran. Quoi que nous pensions du régime iranien, cet acte restera comme une pure folie pouvant conduire à un irréparable engrenage aux conséquences impossibles à mesurer. Le meurtre assumé d’un haut responsable, dignitaire d’un État constitué, n’est en effet rien d’autre qu’une déclaration de guerre ouverte.

Résumons. Par la décision d’un président irresponsable, sans consultation du congrès, la première puissance militaire du monde attaque directement un général iranien et, désormais, des groupes au service de l’Iran combattent ouvertement pour venger ce général: il ne s’agit plus d’une guerre par procuration, mais bien d’une guerre directe, qui révèle le chaos du Bureau ovale comme son besoin de diversion dans la perspective d’un procès en destitution au Sénat. Même en y réfléchissant par l’absurde, l’éventuelle part de «stratégie» dans cette attaque semble, une fois encore, ensevelie sous les tonnes d’impulsions contradictoires de Trump, mû par ses instincts les plus vils.

Cette poudrière infernale annonce un nouveau désastre dans ce Moyen-Orient meurtri par quarante années de destructions, en particulier pour le peuple irakien. Si la communauté internationale doit réagir vite et mieux, Emmanuel Macron se grandirait s’il exigeait sans attendre une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU pour dénoncer les agissements de Trump et tenter d’éviter un embrasement mortifère – promesse d’une guerre et d’une nouvelle course aux armes nucléaires.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 janvier 2020.]

jeudi 19 décembre 2019

Tentative(s)

Ce que nous disent les grévistes et les manifestants...

Mouvement. À trop entendre la langue de la gestion comptable et financière, celle des managers de l’entreprise France rompus (sinon vendus) aux canons anglo-saxons pour lesquels la relation client a remplacé un à un les services publics, nous nous autorisons un état récapitulatif des pertes et profits, côté salut public et nobles causes. Pas une démarche romantique. Mais politique. Programmes déchirés, confiances déçues, fraternités brisées : nous en étions là, certains d’entre nous imaginant même avoir perdu la guerre et pas seulement une bataille. Et puis, un an après le « choc » durable des gilets jaunes, qui a secoué les consciences et les habitudes, voilà qu’une forme de lutte des classes resurgit, signant cette singularité française toujours vivante telle une flamme sacrée. Sans savoir ce qu’il adviendra d’historique ou non de ce mouvement social majeur, il semble bien que le «monde syndical» – après avoir été enterré par Mac Macron et tant d’autres – ait repris la main. Comme le disait le philosophe et écrivain Régis Debray la semaine dernière dans l’Obs: «Quand le mouvement ouvrier est central, la caste nihiliste est marginale. Le point de retraite a joué en point d’accroche, pour une colère plus profonde et légitime. On comprend l’exaspération de ceux et celles qui gagnent autour de 1 500 euros par mois et sont taxés de privilégiés par ceux qui gagnent dix fois plus. Surtout quand les premiers, professeurs des écoles, sapeurs-pompiers, cheminots, infirmières, étudiants, conducteurs de métro, vont sacrifier des jours de salaire dans le froid, et que les seconds restent au chaud.» Parvenu à ce point de notre histoire contemporaine, ce que Régis Debray appelle «l’increvable exigence d’égalité», en tant qu’idéal absolu capable d’élever les foules, mérite sourire, enthousiasme et salves d’honneur. Pour le dire autrement: tout n’est pas foutu. Et si, dans le temps-long, toutes les tentatives pour inventer un contre-pouvoir dans la société, voire une contre-société face à l’Argent-maître ont échoué ou se sont parfois révélées pires que le mal, n’oublions pas le principal message des manifestants et des grévistes depuis quinze jours: «Nous pensons d’abord à l’à-venir, à ceux qui viendront après nous», fidèle à nos aïeux du CNR qui, à la Libération, dans un pays ruiné, se tournaient résolument vers l’horizon en imaginant une France meilleure pour les futures générations. Nous sommes non seulement les héritiers de cette philosophie politique, mais également les dépositaires…

Classe. Notre ennemi reste la pensée cloisonnée qui tue le feu de la raison. Puisque toute pensée authentiquement politique, comme l’affirme Edgar Morin, «doit se fonder sur une conception du monde, de l’homme, de l’histoire, de la société», n’attendons rien des enfants de la finance à la connaissance morcelée, réductrice, manichéenne. Mac Macron et ses affidés en sont la caricature, bien au-delà, admettons-le, de ce qu’on pouvait penser. Et nous ne sommes pas les seuls à le constater. Un étonnant article du journal britannique The Guardian épingle Mac Macron et «sa dernière tentative de détruire le filet de protection des Français». Nous pouvons lire ces mots étonnants: «Les autorités ont défendu leurs ambitions avec le langage du républicanisme français, promettant de mettre en place un “système universel” dans lequel tout le monde est traité de manière égale. Mais ce qu’elles oublient de mentionner est que le nouveau système serait pire que celui en vigueur. Depuis sa prise de fonction, le président n’a cessé de tailler sur les avantages de l’assurance-chômage et a facilité le licenciement aux entreprises tout en contrôlant le coût des services publics.» Ajoutons la conclusion du journaliste du Guardian, qui pourrait vite remplacer le bloc-noteur s’il n’y prenait garde: «Les gens dans les rues transporteront plus de sagesse que l’Assemblée nationale ou l’Élysée. L’État providence de la France est un succès de classe internationale qui devrait être protégé et qui ne devrait pas être creusé au profit de l’épargne.» Au pays de Thatcher et de Blair, on nous envie encore…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 20 décembre 2019.]

mercredi 11 décembre 2019

Distance(s)

L’équation impossible de Mac Macron…

Flou Entre autres qualités, certains philosophes contemporains nous enseignent non le « mépris de l’événement » (parfois utile), mais bien la mise à distance autorisant une réflexion synthétique et globale en tant qu’exigence. Comme le suggérait Régis Debray, sous forme interrogative, dans Rêverie de gauche (Flammarion, 2012): «La gauche, plus soucieuse, en principe, d’expliquer que d’émouvoir, accorde plus d’importance à la cause qu’à la trace, à la structure qu’à l’événement?» Et il insistait: «Notre société sacrifie l’important à l’urgent et l’ensemble au détail.» Avec la contre-réforme des retraites proposée par Mac Macron, l’exercice consistant à prendre du champ conduit irrévocablement à se poser une question simple, qui hante bien des têtes: comment Emmanuel Macron en est-il arrivé là, au point de se voir tancer par Laurent Berger – «La ligne rouge est franchie» – et même quelques-uns de ses principaux soutiens de la première heure? Retenons que les économistes (tous des libéraux) qui avaient dessiné les contours de son projet concernant les retraites, avant son élection en 2017, viennent d’écrire dans le Monde: «Pour réussir une réforme aussi ambitieuse, il faut de la clarté sur sa finalité, sur ses paramètres, sur la gouvernance future du système et, enfin, sur les conditions de la convergence des différents régimes existants. Cette clarté a jusqu’ici manquéSelon certaines confidences recueillies par le bloc-noteur, l’un de ces derniers évoque en coulisse «une trahison de l’exécutif», arguant du fait que, au départ, «ce projet était une véritable cathédrale intellectuelle qui visait à renouer avec l’esprit du Conseil national de la Résistance». On s’amusera de la référence audacieuse au CNR venant d’économistes mandatés pour casser notre modèle social, mais admettons néanmoins que la critique ne vient pas de nulle part. Surtout quand elle s’ajoute cet argument: «Quand c’est flou, on donne l’impression qu’il y a un loup, et derrière ce loup, qu’il y aura beaucoup de perdants. Dans ce pays, on ne joue pas avec les retraites…»

Gauche Ainsi donc, comment une réforme systémique des retraites censée rassurer les jeunes générations sur le financement de leur future retraite est-elle devenue une telle machine à fabriquer de la colère, des mobilisations et des grèves monstres? Précisons: même dans le camp de la gauche dite «réformiste». Et c’est là que l’affaire devient intéressante. Tout le monde l’a sans doute oublié, mais un système identique figurait déjà dans le programme du candidat aux primaires socialistes en 2011, Manuel Valls en personne. Celui-ci prônait une «retraite par points prenant en compte la pénibilité, l’espérance de vie et les inégalités hommes-femmes». Huit ans plus tard, non seulement tous les syndicats clament leur désaccord après les annonces du premier sinistre, mais toute la gauche sans exception se trouve aux côtés des manifestants: Parti communiste, Parti socialiste, Europe Écologie-les Verts, France insoumise, Génération-s, etc. Dans le Monde, une journaliste soulignait, comme pour s’en moquer: « Aubry-CGT, même combat!», référence aux propos de la maire de Lille qui fustigeait le gouvernement de vouloir «s’attaquer au pas de charge, en accroissant les inégalités, à tout ce qui fonde notre pacte social». À l’Élysée, quelques conseillers mettent en garde assez crûment: «Plus nous affirmons viser l’équité et l’universalité, plus la liste des victimes s’allonge, qui exigent réparation avant même d’être éventuellement atteintes…» Le 28 novembre dernier, le bloc-noteur écrivait qu’il y avait un côté trompe-la-mort chez Mac Macron, quelque chose de l’ordre de l’irrationnel, comme s’il nous toisait en criant: «Même pas peur!» Sauf que… le voilà cette fois devant une équation impossible. S’il cède, il se dédie. S’il s’obstine, il risque désormais une grève générale d’une ampleur peut-être historique et une fin d’année de paralysie du pays. Au moins, n’attendons-nous rien de sa part côté sentiment ardent, aucune idée précise qui puisse inquiéter les privilégiés… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 13 décembre 2019.]

jeudi 5 décembre 2019

Conflit(s)

Que comprend Mac Macron en vérité ?

Historique. Il suffirait d’un rien, désormais, pour que le désespoir programmé – qui, telle une expérimentation de masse, est la forme nouvelle d’une violence oppressive ayant pour but de briser la volonté de résistance – ne se transforme en une coalition de toutes les colères que nous pourrions nommer autrement: révolte. Au lendemain d’une journée historique de mobilisations et de grèves, qui constituera peut-être un tournant social majeur capable de réinventer quelque espoir collectif, on pardonnera au bloc-noteur de ne penser qu’au futur, aux lendemains, à ses suites éventuelles, quelles qu’en soient les formes en tant que double espoir. D’abord, empêcher Mac Macron de nous imposer son funeste projet de contre-réforme des retraites. Ensuite, imaginer et construire un débouché politique et citoyen pouvant agréger les souffrances et les ras-le-bol cumulés du peuple, sachant redonner une vision historique et presque philosophique à tout esprit de re-conquête. Rarement dans l’histoire contemporaine avons-nous assisté à la perspective durable d’un grand mouvement syndical interprofessionnel – avec en appui une «base» protéiforme qui pousse fort – qui se revendique de l’intérêt général. Comme par hasard, cela coïncide avec le moment même où les gilets jaunes s’interrogent sérieusement sur les acquis et les limites de leur action – ce qui peut laisser croire à une participation active de leur part pour la suite des événements. Au passage, n’oublions pas que même la CFDT se trouve à deux doigts de se fâcher sérieusement: se souvient-on d’un précédent? Bref, résumons par une autre question simple : sommes-nous entrés dans des eaux de hautes turbulences dont «les cadres traditionnels de réflexion et de l’action sont perturbés», comme le suggère l’historienne Danielle Tartakowsky?

Hétéronomie. Depuis un an, nous vivons une sorte de basculement. Jusque-là, hors 1995 et la bataille autour du CPE, il semblait qu’aux yeux du plus grand nombre, si ce n’est de tous (sic), le conflit social à «la dure» ne soit plus possible ni permis, étant entendu qu’il ne saurait y avoir d’autre monde que celui-ci… Autant l’admettre, nous-mêmes l’avions-nous peut-être intégré par défaut, abandonnant contre notre gré toute idée prérévolutionnaire – la grande crainte des puissants qui, eux, vivent et pensent comme sous l’Ancien Régime, la seule domination comme boussole. Regardez Mac Macron, au moment où l’heure de vérité survient, la vraie cette fois. Dans son entourage, quelques indiscrétions le laissent d’ailleurs entendre: «C’est la fin du quinquennat qui va se jouer en quelques jours», assure un conseiller. Et ce dernier confesse: «Là, on ne pourra pas refaire le coup du grand débat une seconde fois… Cette fois, les corps intermédiaires sont dans le jeu.» Autre manière d’affirmer que l’absence de réponse rapide, comme avec les gilets jaunes il y a un an, paraîtrait une erreur stratégique, surtout si le mécontentement attendu de l’opinion contre les grèves ne survient pas rapidement. Comment Mac Macron s’y prendra-t-il avec ce mouvement-là, d’une ampleur considérable? «Le macronisme ne comprend pas le conflit», tranche Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS, dans une tribune publiée par le Monde cette semaine. Et il ajoute cette sentence terrible: «Pratiquant le libéralisme dans un pays qui n’a rien de libéral, le président reste prisonnier d’une appréhension économiste et managériale du monde. (…) Le macronisme ignore l’hétéronomie née de la pauvreté ou de l’exclusion et aussi celle du quotidien et des institutions sociales.» Résultat? Deux années de pouvoir et de gestion de «l’entreprise France», comme dans le privé, ont débouché non seulement sur la multiplication des conflits, mais également sur leur radicalisation. Luc Rouban précise: «Le macronisme ne comprend pas le tragique de la vie dans ce qu’il a de plus brutal et de plus commun dans la rue, au travail, à l’hôpital, dans les maisons de retraite, dans les communes rurales.» Que comprend Mac Macron en vérité? Au mouvement social en cours de lui apprendre au moins que, face à ses offensives néolibérales et autoritaires, les luttes sociales et politiques puisent loin dans notre Histoire commune, et que, accessoirement, il ferait bien de s’en méfier…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 6 décembre 2019.]

jeudi 28 novembre 2019

Génération(s)

Mac Macron, trompe- la-mort?

Conflit. «Renoncer, c’est mourir.» Le langage emphatique de Mac Macron laisse peu de place à l’objet même de toute discussion et s’applique à tout ce qu’il entreprend. Après les gilets jaunes, la «réforme» des retraites est donc devenue son théâtre de guerre, la «mère» de toutes ses batailles. Au moins l’a-t-il compris. Résumons: il décide, et si d’aventure il renonce, c’est l’esprit de la «mort» qui surgira de cette éventuelle abdication, qui signifierait non pas le deuil de quelque chose à propos de sa propre personne, mais bien l’idée d’une certaine France évidemment «trop négative». On croit rêver. Mais à quoi joue le prince-président? Dans le Monde, cette semaine, nous pouvions lire ce commentaire étonnant: «Il y a un côté trompe-la-mort (…), un côté ‘’même pas peur’’.» La mort, toujours la mort. Est-ce le spectre du 5 décembre, qui rejaillit sur le mental du chef de l’exécutif? La perspective d’un mouvement social «historique» agrégeant toutes les colères? Mac Macron était prévenu par deux de ses conseillers «spéciaux», qui avaient tant eu peur durant le long hiver 2018-2019, lorsque le chaos rugissait aux portes de l’Élysée et menaçait le pouvoir: «Surtout, ne pas réveiller la plèbe, ne pas provoquer de nouveau la colère immense du peuple, car ce peuple, nous le sentons de plus en plus régicide.» Mais tout se passe à l’envers. Depuis des semaines, la mobilisation des opposants à la «réforme» des retraites se consolide. Un autre conseiller nous révèle cette confidence, intégrée paraît-il par le chef de guerre: «C’est un conflit majeur en germe. Il survient dans un pays déprimé, en crise profonde, et où ne manquent pas les acteurs qui veulent en découdre jusqu’à la mort avec le président de la République. Ce n’est pas inflammable, c’est déjà très enflammé. Déclencher ce conflit et l’assumer constitue un risque considérable…»

Déluge. La «mort» rôde, décidément… Et avec elle le sentiment que, dans l’opinion publique, l’adhésion à la «réforme» s’éloigne définitivement. Malgré le matraquage idéologique et l’activation de tous les réseaux médiatico-politiques, deux tiers des Français jugent la mobilisation justifiée. Qui l’eut cru? Autant l’admettre, cela nous rappelle la construction puis le déroulement du mouvement social de 1995, quand Alain Juppé, «le meilleur d’entre nous», selon Jacques Chirac, abandonna son projet de réforme des régimes spéciaux au terme de trois longues semaines de combats qui n’avaient pas entamé le crédit des grévistes. Vivons-nous une réplique? Le côté droit dans ses bottes de Mac Macron reste en effet sidérant. Comme s’il s’obstinait par orgueil, nullement pour notre bien. Comme s’il disait: «Le réformateur, c’est moi! Si je recule, je ne suis plus rien.» Comme s’il visait aussi un curieux objectif: à la fois préserver les marcheurs les plus fidèles – donc les plus droitisés – et miser sur le soutien d’une partie des retraités franchement à droite qui, eux, à l’inverse de l’ensemble des citoyens, soutiennent majoritairement le projet Delevoye. Vous avez compris? Si Mac Macron souhaite passer en force, c’est, comme l’écrit le Monde, «pour parachever son OPA sur l’électorat de droite entrepris depuis le début du quinquennat».

Mortifère. Symboliquement, la fameuse «clause du grand-père» explique tout. Vous savez, il s’agit de cette idée surréaliste qui permettrait de renvoyer l’application de la «réforme» aux nouveaux entrants sur le marché du travail à compter de l’échéance de 2025. Pardonnez le bloc-noteur, mais dans quelles têtes malades a-t-on pu imaginer un tel système? C’est donc ça, la solidarité générationnelle? Il y a soixante-quinze ans, nos aïeux du CNR, à la Libération, réinventaient l’à-venir d’un pays ruiné par des années de guerre avec une seule philosophie: se tourner vers l’horizon, avec l’idée inaliénable de construire une vie meilleure pour les générations futures. En 2019, c’est désormais tout le contraire. Certains actifs les plus âgés envoient un message mortifère à leurs enfants, à leurs descendants: «Après nous, le déluge. Démerdez-vous!» Là, vraiment, ce serait renoncer et mourir…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 29 novembre 2019.]

jeudi 21 novembre 2019

Orchestration(s)

Place d'Italie : Manuel C., un éborgné de plus...
Place d’Italie, le «guet-apens»...

Paris. Que s’est-il vraiment passé place d’Italie, lors du 53e épisode des gilets jaunes, signant là, plus qu’ailleurs sans doute, par une certaine forme d’amertume, l’acte I de l’an II du mouvement? Plus exactement, comment a-t-on pu en arriver à ces scènes de casse dans un espace confiné par les forces de police, comme dans les crocs d’une mâchoire, jusqu’à ce que le piège se referme sur les manifestants, les vrais? Un an de colères, de luttes, de mobilisations hebdomadaires et de revendications. Un an de violences policières, de répression, de mépris et de privation des libertés. Et que retiennent le gouvernement et les médias dominants? Les agissements de quelques-uns détruisant du mobilier urbain ainsi qu’un monument à la mémoire du maréchal Juin dans le 13e arrondissement de Paris. Des dizaines d’individus cagoulés, bien utiles pour décrédibiliser l’action de plusieurs milliers de manifestants, dont on signalera au passage qu’ils furent contraints pour beaucoup, au fil des semaines, d’abandonner leur identifiant, le fameux gilet jaune. Le bloc-noteur s’obstinera à le répéter: ces scènes de casse – gonflées en pseudo-«chaos» par les chaînes d’information en continu – n’apportent rien au combat, au contraire, elles empêchent de précieux «temps de parole» pour parler avec sérieux et gravité de la colère qui continue de secouer les tréfonds de la société. Alors que la mobilisation du week-end a connu un léger regain par rapport aux semaines précédentes, tout semble ainsi orchestré pour nous épargner l’essentiel : la question sociale, écologique et démocratique.

Questions. Mais revenons à la place d’Italie. Notre confrère de Sud Radio, Didier Maïsto, aguerri de ces rassemblements, était présent. Il témoigne par ces mots: «Comme à chaque fois que ça chauffe vraiment, il y a trois catégories d’“hommes en noir”. Primo: des jeunes gens qui veulent en découdre et scandent “Aha aha anti, anticapitalistes”, qui sont absolument contre tout ce qui représente l’État. Secundo: des policiers de la BAC, vêtus de la même façon et qui, par petits groupes, interpellent via la technique du “saute-dessus” avant de se réfugier derrière un cordon de CRS ou de gendarmes mobiles. Tertio: une catégorie que j’appelle des “zonards”, qui cassent tout sur leur passage, sans discernement. Ceux-là, je ne sais pas qui ils sont. Ça fait quand même un peu barbouzes…» D’où d’innombrables questions concernant les circonstances de ce que certains nommèrent un «guet-apens». Pourquoi la préfecture avait-elle choisi une place en travaux, avec des échafaudages et du matériel de chantier à disposition, contre l’avis du maire de l’arrondissement, le socialiste Jérôme Coumet? Pourquoi avoir nassé tout le monde, avec les risques que les manifestants encouraient? Enfin, pourquoi avoir rendu la manifestation illégale au moment où elle devait démarrer, sous les nuages de gaz, alors qu’elle fut déclarée et acceptée? Aucune réponse «politique», sinon le choix assumé par le ministère de l’Intérieur de la répression «organisée» de tous côtés, comme pour étendre et maintenir la tension entre gilets jaunes et policiers. Avez-vous vu les images de ce journaliste grièvement blessé au visage après un tir de grenade lacrymogène? Avez-vous vu cette femme tirée par les cheveux sous les mains d’un agent de la BAC? Avez-vous vu cet homme piétiné? En revanche, vous avez assisté en direct à l’intervention ultra-solennelle du préfet de police, l’ineffable Didier Lallement, ce qui valut, sur BFM, ce commentaire du consultant police-justice, Dominique Rizet, qui ne passe pas pour un révolutionnaire: «C’est plus un discours de chef d’armée que de préfet de police.» En effet, le préfet a choisi «son camp». Celui de sauver les têtes de l’exécutif, qui ne tiennent désormais que par leurs «forces de l’ordre», puisqu’ils n’ont que cette expression à la bouche. Didier Maïsto évoque un «décalage de plus en plus grand entre le légal et le légitime», au service d’une seule stratégie, celle du «moi ou le chaos». Comment lui donner tort? 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 22 novembre 2019.]

dimanche 17 novembre 2019

Addition des colères

L’addition des colères ne se dément pas. Ajoutons que la peur a peut-être changé de camp. Cette grande peur d’une «coagulation» et d’une «convergence des luttes» en vue du 5 décembre... 

Un an, et une bougie sous forme de barricades et de révolte. Le 53e épisode du mouvement des gilets jaunes a donné lieu à des impressions contrastées, comme si l’acte I de l’an II avait été volé aux protagonistes – médiatiquement du moins. Pourtant, ils étaient bien là, ces citoyens de combats, réunis dans plus de deux cents rassemblements. Au moins 30 000 un peu partout sur le territoire, dont plusieurs milliers dans la capitale, selon les chiffres «officiels» de l’Intérieur. Plusieurs manifestations, même déclarées, n’ont pu se dérouler en raison d’affrontements, en particulier place d’Italie, à Paris, théâtre de «violences» à usage télévisuel. 

Répétons-le: ces scènes de casse et de gazage en règle n’apportent rien à la mobilisation sociale et ne permettent pas de parler avec sérieux et gravité de la colère monstrueuse qui continue de remonter des tréfonds de la société. Au contraire. Nous en avons tous été les témoins, braqués sur les chaînes d’information en continu. De quoi a-t-on débattu toute la journée? Certainement pas du cœur des revendications. D’où notre sentiment d’amertume. À l’évidence, beaucoup s’obstinent à ne pas comprendre ce qui se passe vraiment…

Car les raisons des colères sont toujours là. Et celles et ceux que nous avons rencontrés expriment des fractures si béantes qu’elles ne risquent pas de se refermer de sitôt, comme en témoigne le dernier sondage Ifop: 4 personnes sur 10 se disent encore «révoltées» par la situation économique et sociale, malgré les milliards allongés par Emmanuel Macron, qui n’étaient qu’un arrosoir et une réponse conjoncturelle pour sauver la structure. L’addition des colères ne se dément pas. Ajoutons que la peur a peut-être, depuis, changé de camp. Vous savez, cette grande peur d’une «coagulation» et d’une «convergence des luttes» en vue du 5 décembre, qui pourrait bien ouvrir un nouveau chapitre. 

De plus en plus de gilets jaunes l’évoquent ouvertement désormais: «Tous ensemble, le 5!» Cette peur est donc là, visible, elle tenaille l’exécutif et ses thuriféraires. Une preuve? Plusieurs députés Modem viennent de réclamer une «grande conférence sociale» et souhaitent «une augmentation des salaires, sans attendre le 5 décembre». Vous ne rêvez pas. Cette situation de panique en dit long sur les possibilités d’un mouvement social élargi…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 novembre 2019.]

jeudi 14 novembre 2019

Flamme(s)

Et un étudiant s’immole…

Brûlé. Un jeune homme s’immole par le feu ; et une grande partie de notre pays détourne le regard. Un gamin, notre fils, notre frère, notre concitoyen, a choisi la voie extrême, celle de l’inacceptable. C’est un jeune homme, vraiment désespéré et tellement déterminé que les mots – venant de nous – s’épuisent à témoigner de ce que cela peut signifier. Il y a quelques jours, devant le Crous de Lyon, il a tenté de se tuer par les flammes. Imagine-t-on le geste? Peut-on se le représenter? Sait-on que ce fils de la République a été brûlé à 90%, qu’il ne lui reste qu’un souffle assisté pour passer de vie à mort? Nous le prénommons Anas, cet étudiant de 22 ans, venu de Saint-Étienne pour apprendre et avancer, pour que l’enseignement reçu, et ce qui va avec, soit conforme à ce qu’il entrevoyait de l’à-venir possible. L’âge durant lequel le chemin se défriche non par l’insouciance (encore que), mais surtout par la soif de connaissance. L’existence ouverte, comme un fruit à mordre à pleines dents. Sauf qu’il a choisi une place publique pour tenter de mettre fin à ses jours. Avant son passage à l’acte, il a posté une lettre sur son compte Facebook. Non seulement il prévenait, mais il voulait expliquer les raisons: «Aujourd’hui, je vais commettre l’irréparable, si je vise donc le bâtiment du Crous à Lyon, ce n’est pas par hasard, je vise un lieu politique du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, et, par extension, le gouvernement.» Pourquoi cet étudiant en sciences politiques cherchait-il à mettre le feu à nos indifférences, par les cris et les douleurs? «Cette année, faisant une troisième L2 (deuxième année de licence – NDLR), je n’avais pas de bourse, et même quand j’en avais, 450 euros/mois, est-ce suffisant pour vivre? (…) J’accuse Macron, Hollande, Sarkozy et l’UE de m’avoir tué, en créant des incertitudes sur l’avenir de tou-te-s. J’accuse aussi Le Pen et les éditorialistes d’avoir créé des peurs plus que secondaires.» Le bloc-noteur loue les mots ; pas le geste! Non, pas le geste! Insupportable geste et intolérable idée : celle que le suicide puisse devenir soit un témoignage ultime de renoncement, soit, en l’espèce, un acte de résistance.

Travail. Anas nous dit tout. Son manque d’argent pour subvenir à ses besoins et poursuivre ses études. Son angoisse d’un futur incertain. Son rejet de la société telle qu’elle est. Ainsi accusait-il les derniers présidents – Mac Macron, Normal Ier, Nicoléon – et leur choix non dit de sacrifier la jeunesse à la loi du marché, les laissant se précariser jusqu’à l’usure totale. De même accusait-il «Le Pen et les éditorialistes» de répandre la haine, sans distinction ni frein, et d’avoir «créé des peurs plus que secondaires». De la conscience politique de haut niveau. Ni plus ni moins. Sauf que, depuis ce passage à l’acte, un torrent d’abominations se répand, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, niant la valeur du témoignage. Pour deux raisons. Primo: la tentative de suicide serait forcément liée à d’autres facteurs «intimes». Secundo: le message serait justement trop «politique» pour signifier autre chose qu’une forme de désespoir sans arrière-pensées. On croit rêver. Si le bloc- noteur répugne à nommer l’innommable – un «sacrifice politique» –, il n’ira pas jusqu’à refuser la portée «politique» de ce qu’il signifie, hélas. Car les racines du mal se trouvent là sous nos yeux, prêtes à ruiner les êtres les plus solides. Osons dire que nous avons «l’habitude» des suicidés du travail, ceux qui se dévouent sans compter et qui se trouvent brisés par les dérives des nouveaux modes de gestion, par le stress, la rentabilité, les mobilités forcées, les objectifs irréalisables, les restructurations, les changements de métier, la détérioration des rapports entre salariés visant à briser tout esprit de corps, etc. Mais qu’un étudiant précaire en parvienne à cette extrémité doit nous réveiller et nous inciter à comprendre. L’humiliation se niche également aux portes et à l’intérieur des universités. En ce sens, Anas est aussi un suicidé du «travail». Et, comme chacun d’entre eux, il a paraphé par son supplice l’arrêt de mort d’une certaine idée de notre société. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 15 novembre 2019.]

mercredi 13 novembre 2019

Raymond Poulidor, une histoire de France

L’«éternel deuxième» du Tour de France s’est éteint à l’âge de 83 ans. Coureur doué au palmarès impressionnant, il fut le sportif français le plus populaire. Sa rivalité avec Jacques Anquetil restera légendaire. 

Une fabrique à mémoire, l’entr’aperçu d’une époque en tant que genre. Un résidu du rêve usiné par la conscience populaire, celle d’un temps si loin et si proche, lorsque, devant leurs yeux et dans leur cœur, les Français prenaient chair par l’intermédiaire des exploits pédalant de leurs semblables, hommes du peuple durs à la tâche, les «forçats de la route». Avec la mort de Raymond Poulidor, terrassé par «une grande fatigue» à l’âge de 83 ans dans la commune limousine où il résidait, à Saint-Léonard-de-Noblat, c’est un peu notre vie «d’avant» qui disparaît dans l’écho du chagrin national, une singulière idée du récit collectif d’après-guerre, comme s’il n’y avait plus sur nous d’autre vêtement qu’un lambeau de rage et de stupeur mâtinée d’une tendresse infinie. Ce qui prend fin en cet instant, alors que pour beaucoup l’invisibilité des exploits du champion garantit sa présence dans les esprits, ce n’est pas ceci ou cela que d’autres générations – nos aïeux – auraient partagé par procuration à un moment ou à un autre, c’est un bout de l’histoire de France même, une certaine origine de notre pays, la sienne sans doute mais celle aussi dans laquelle nous nous façonnâmes sans forcément le comprendre. Ce que Raymond Poulidor emporte avec lui, c’est autre chose que sa personne. C’est la course cycliste en elle-même, à peine plus vieille qu’un homme parvenu au bout de la vie, qui, tel un corps couvert de cicatrices, continue de nous raconter les douleurs et les plaisirs, les échecs et les victoires. Il en fut l’incarnation totale.

«Je rêvais de devenir Marcel Cerdan. »
L’existence joue des tours. Né le 15 avril 1936 dans une famille modeste des Gouttes, hameau d’un petit village de la Creuse, Masbaraud-Mérignat, où, «comme pour tout bon paysan, la pluie était toujours bienvenue», comme il le répétait souvent, Raymond Poulidor ne s’imaginait pas en cycliste, encore moins en idole indépassable du peuple. À propos de sa jeunesse, il nous confia un jour les racines de sa principale blessure: «À 10 ans, les poings entourés de chiffons, je passais mon temps dans la grange familiale à taper dans un sac de farine. Alors que les vaches ruminaient dans l’étable et que mes parents se reposaient des travaux des champs, j’épuisais mon énergie de gamin à frapper un sac aussi grand que moi, les mains en sang. Je rêvais de devenir celui que j’avais découvert dans les pages de l’hebdomadaire sportif Miroir Sprint, Marcel Cerdan.» Et il précisait, ému: «Lorsque j’ai appris sa mort en 1949, j’ai été terrassé. L’espoir m’avait abandonné. J’ai renoncé à ma vocation. Et je suis devenu un petit fermier qui allait faire les courses… à vélo.»

Après une enfance sans confort mais plutôt enchantée à truster les bouquets dans les courses régionales pour «durs à cuire», Poulidor ne passa professionnel que tardivement, accaparé par les travaux des champs puis ses obligations militaires. En 1960, huit années après avoir disputé sa première course, il signa son premier contrat au sein de l’équipe Mercier, dirigée par son futur mentor, Antonin Magne. Les fameuses couleurs Mercier, ancrées dans la mythologie, auxquelles il resta fidèle tout au long d’une carrière qui s’étira sur dix-huit saisons et s’acheva à 40 ans passés. Un autre temps, n’est-ce pas. Celui du général de Gaulle et de Maurice Thorez, celui de Georges Pompidou et des chanteurs yé-yé, celui du dopage « à la papa » qui jamais n’aurait transformé un «cheval de labour en pur-sang», bref, celui d’un cyclisme «à l’ancienne» qui réclamait des forces de la nature – il en disposait – et des caractères à toute épreuve. La France qui se retrouvait alors par lui dessinait les contours surannés d’un Hexagone de salle de classe, carte éclatante et chamarrée d’un territoire saisi dans ses limites et sa grandeur, ses gouffres et ses aspérités, honoré par un peuple uni dans une ferveur chaque année recommencée: le Tour de France, encore narré à l’imparfait du subjonctif par ceux qui firent sa légende, les «écrivants», qu’ils furent journalistes ou écrivains, voire les deux. Douceur du rêve partagé en mode identificatoire, doublée de la violence de l’utopie: selon la façon, naïve ou lucide dont on le considère, le Tour d’alors oscillait entre un doux rêve un rien infantile – «notre Noël en été», comme aimait à le ressasser Louis Nucéra – et une utopie sans merci. Raymond Poulidor personnifia les deux avec une générosité sans limite.

jeudi 7 novembre 2019

Triangulation(s)

La stratégie mortifère de Mac Macron…
 
Dupe. «Le chef de l’État se trouve embarqué dans la dramatisation et la polarisation», pouvions-nous lire cette semaine dans une chronique du quotidien le Monde, qui, comme nous, s’inquiète du face-à-face déjà programmé – et imposé dans l’espace public – entre le prince-président et Fifille-la-voilà. Notez bien les mots utilisés: «Le chef de l’État se trouve embarqué»… Comme s’il convenait de créditer l’idée selon laquelle Mac Macron ne serait pas entièrement responsable de son jeu de dupes qui consiste, depuis de nombreuses semaines, à choisir l’immigration comme thème principal du moment, donnant des signes – et plus que des signes – à l’électorat ultradroitier. Symboliquement, le plus emblématique restera le fameux «tête-à-tête» accordé au torchon idéologique Valeurs actuelles, dont la ligne éditoriale n’a d’autre visée que de rapprocher la droite et l’extrême droite, par tous les moyens, même les plus indignes. Comment Mac Macron, en toute conscience, a-t-il pu accepter un entretien avec cet organe de presse, sinon à des fins d’une perversité que l’Histoire jugera un jour? Dans de nombreux cercles républicains, bien au-delà du spectre de la gauche, ­l’affaire ne passe pas et continue d’émouvoir. D’autant que la parole présidentielle, sans être sacrée, était censée s’exprimer sur trois sujets présentés comme «essentiels»: l’immigration, le communautarisme et le voile. Des questions sur lesquelles l’hôte de l’Élysée a parfaitement le droit d’intervenir, cela va sans dire. Mais, dans le cas présent, l’«émetteur» est aussi important que le «récepteur». Inutile d’imaginer que l’interviewé ne savait pas ce qu’il faisait et à qui il s’adressait. Aucune excuse, donc. Cette entorse grave à l’esprit de la République par celui qui la représente résonnera longtemps comme une forfaiture. Albert Camus écrivait: «Un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas.» Le bloc-noteur ajoutera: un homme digne se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas, et à qui il le dit!

Extrême. Triangulation: voilà la stratégie mortifère de Mac Macron. Mais pas n’importe laquelle. En science ­politique, la triangulation désigne le fait pour une personnalité politique de présenter son idéologie comme étant « au-dessus et entre » la droite et la gauche de l’échiquier politique. Dans le cas qui nous occupe, l’objectif est double. Primo: en vue de 2022, Mac Macron a définitivement choisi sa martingale, elle s’appelle Fifille-la-voilà, quitte à ­brosser dans le sens du poil tous les poujados-nationalistes et leur dresser un tapis rouge. Secundo: une partie de l’électorat «stratégique» de second tour se situe du côté de ­l’électorat de feu François Fillon, dont une partie a depuis rallié ­LaREM, alors que l’autre hésite de moins en moins à basculer dans l’extrême droite ou ses variantes. Depuis la rentrée, Mac Macron les drague ouvertement, quitte à établir des dispositifs anti-immigrés odieux – quotas, délai de carence pour l’accès aux soins, etc. Nicoléon en avait rêvé, Mac Macron le réalise: son «immigration choisie» singe les thèses migratoires prônées par la droite extrême. Du coup, même le Monde s’interroge: «Le jeu n’est cependant pas sans risque, car, sous couvert de les combattre, la triangulation ainsi opérée peut, au contraire, aboutir à les valoriser.» Résultat? Fifille-la-voilà et ses affidés n’ont même plus besoin de parler, d’autres portent à leur place leurs thématiques identitaires. Le bloc-noteur n’ira pas jusqu’à théoriser la formule d’un de ses amis écrivains: «Dans le paysage médiatico-idéologique, en pleine saturation, c’est Marine Macron et Emmanuel Le Pen.»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 8 novembre 2019.]