mardi 26 juin 2018

«Black-blanc-beur»: nous nous sommes tant aimés

Le 12 juillet 1998, en finale de son Mondial, la France bat le légendaire Brésil sur le score sans appel de 3-0. Le pays explose de bonheur et célèbre une équipe qui semble incarner autant un peuple qu’un modèle républicain. 

«Ils ne vieilliront plus.» Soldée par ces quatre mots définitifs d’un éditorial de l’Humanité, publié au lendemain d’un certain 12 juillet 1998, l’aventure individuelle d’une équipe de France de football devenait, par la force d’un événement digne de la Libération, un corps collectif constitué pour l’histoire. Depuis, chacun y prend sa place, petite ou grande, mais avec un trait commun rare et unificateur: qui que nous soyons, impliqués ou non, supporteurs dingues ou rêveurs solitaires, nous savons où nous étions ce jour-là, et cette date, épinglée dans notre mémoire vive, compose à elle seule un inépuisable dictionnaire amoureux d’une philosophie émotionnelle en tant que genre.
 
Il y a vingt ans, c’était hier. Et déjà loin. Très loin même, cette image sportive de joie absolue dans ce pays «black-blanc-beur», chauve ou chevelue, chantant bras dessus bras dessous «la Marseillaise» en attisant et réveillant une ferveur populaire jamais entrevue dans nos cœurs contemporains. Ces joueurs étaient alors la représentation d’une «France tricolore et multicolore», comme l’a dit le président Jacques Chirac, affublé de son maillot bleu frappé du coq, fier comme un gamin de douze ans. Ces footballeurs redonnaient «de la citoyenneté à tous, là où, parfois, elle se perdait dans le magma des querelles nationales, pour ne pas dire nationalistes», expliquait la ministre de la Jeunesse et des Sports, Marie-George Buffet. Elle avait raison. Durant cette Coupe du monde, et jusqu’à son apothéose contre le prestigieux Brésil, nous nous sommes tant aimés. Nous, peuple d’une citoyenneté retrouvée, assumée. À dire vrai, nous étions tellement heureux que nous avions peur de nous serrer dans nos bras devenus, soudain, si puissants.
 
Quand le visage de Zinédine Zidane, fils d’immigrés algériens, a été projeté sur l’arc de Triomphe et que les foules massées scandaient «Zizou président!», la démographe Michèle Tribalat indiquait que les Bleus «avaient fait plus pour l’intégration que des années de politique de la ville». Les héros eux-mêmes, poussés dans le dos, tenaient des propos comparables et racontaient l’amitié parfaitement multiculturelle qui les soudait dans le vestiaire, avec un sentiment insolent qui n’était pas sans rappeler les années 1970. Insolents, nous l’étions tous.
 

jeudi 21 juin 2018

Leçon(s)

Quand le "Manu!" crié par un jeune homme provoque une faute politique grave du chef de l'Etat.


Faute. La scène, superficielle en apparence, n’a l’air de rien. Elle nous instruit pourtant sur les origines des expériences médiatiques, en une époque étonnante où la captation du débat politique (et ses dérives) par les communicants a atteint une sorte de paroxysme tragi-comique. Lors des commémorations du 18 juin 1940, au mont Valérien, Mac Macron a donc sévèrement recadré un jeune homme trop décontracté pour la circonstance. C’est toujours tentant la provocation, à cet âge-là. Préméditée ou pas, l’apostrophe lancée au prince-président allait créer l’événement: «Manu!» La réponse ne tarda pas: «Tu m’appelles le président de la République », a tancé l’hôte du palais, ajoutant cette phrase incroyable: «Si un jour tu veux faire la révolution, tu apprends d’abord à avoir un diplôme et à te nourrir toi-même.» Qui n’a pas pensé, alors, aux vieux maîtres d’école rigoristes en diable munis de leurs baguettes en bois nous tapant sur les doigts, manière de dire: «Quand tu seras dans la vie active, tu auras le droit de parler!» Que les choses soient claires. Héler de la sorte un chef de l’État par son diminutif supposé un jour de commémoration officielle – surtout au mont Valérien! – ne provoquera jamais l’assentiment du bloc-noteur, qui, parfois, prend goût à redonner du sacré au sacré, du moins dans les moments essentiels. Seulement, la disproportion de la repartie, en tant que genre symptomatique, révéla bien autre chose qu’une anecdotique réplique de principe. Que l’insolence soit réprimée publiquement, pas de problème. Mais que veut signifier exactement Mac Macron quand il évoque la «révolution», l’obtention d’un «diplôme» et le fait de «se nourrir» soi-même? La leçon de maintien, passe encore. La leçon de vie qui déborde sur l’être en son intimité, elle, devient déplacée, sinon une faute politique grave… Cette semaine, plusieurs journaux rappelaient opportunément deux autres scènes mémorables impliquant d’anciens présidents – qui avaient de la tenue. François Mitterrand, entendant «Mitterrand, fous le camp!», déclara: «C’est une rime pauvre.» Jacques Chirac, à quelqu’un qui le traitait de «connard», cria à haute et intelligible voix: «Enchanté, moi, c’est Jacques Chirac.» La classe. À moins que ce ne soit autre chose. Une certaine vision de son rapport aux citoyens…


mardi 19 juin 2018

Hospitalité

Peu de mots, en vérité, nous hissent assez haut pour exprimer ce que nous ressentons à la lecture du rapport annuel publié par le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR). Nous touchons là l’histoire dans ce qu’elle a parfois de plus froid, mais dans toute la noirceur de sa réalité jamais réductible à des chiffres. Et pourtant. Le nombre de réfugiés et de déplacés suite aux conflits dans le monde a atteint, en 2017, un nouveau record dont le plafond ne cesse de s’éventrer depuis cinq ans: 68,5 millions. Vous avez bien lu. Derrière cette statistique accablante –soit la totalité de la population française!–, il y a des visages, des destins, des vies brisées. La moitié de ces humains en errance sont des enfants. Et nous devrions tourner nos regards?

La maudite aventure de l’Aquarius hantera durablement les consciences européennes. En violation des conventions internationales, du droit maritime et des principes les plus élémentaires dus aux personnes, les dirigeants ont délibérément laissé l’Aquarius et ses 629 exilés dériver dans la souffrance, la faim et la soif. Une honte absolue. Minables responsables européens, incapables de s’inventer un magistère éthique sur la scène internationale en plein fracas géopolitiques. La chancelière recule, l’Italie bascule dans l’horreur et, chez nous, en pleine discussion de l’odieux projet de loi asile-immigration, la politique du gouvernement en la matière provoque des haut-le-cœur… Le nouvel exécutif espagnol et les mairies progressistes du pays auront au moins sauvé l’honneur.

Pas question d’affirmer ici qu’il est simple d’accueillir. Mais nous parlons d’êtres humains. Et les défis humains obligent l’humanité tout entière. Il existe, par exemple, un invariant historique propre à la France: jamais dans notre histoire, en particulier au XXe siècle, la société ne s’est effondrée ni même affaiblie –au contraire– lorsqu’il fallut accueillir une part de nous-mêmes. La France est donc observée. Et nous désespérons qu’elle ne soit pas à l’initiative pour conjurer ce que devient le monde sous nos yeux: une planète de réfugiés.
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 juin 2018.]

jeudi 14 juin 2018

Passion(s)


Et la «métaphore du stade», soumise à la nécessité épique de l’épreuve? Nous parle-t-elle encore?

Réalité. «Les choses sérieuses avaient commencé bien avant les premiers cours de philosophie», écrit Bernard Chambaz dans ''Petite philosophie du ballon'', publié aux éditions Flammarion, dans la collection «Champs essais» (166 pages). «Avant que Démocrite ne postule que la conscience a été donnée à l’homme pour transformer la tragédie en comédie (...), avant que Hegel ne nous assigne à une conscience de soi qui est l’essence du désir.» Et l’écrivain poursuit: «Par principe, les commencements sont multiples. Il y a le premier ballon, la première partie, la première prairie ou le premier trottoir, le premier but…» Et le premier match. Voilà, c’est donc reparti pour un mois de fête sportive à visée universaliste. Au stade suprême du capitalisme, lorsque la nouvelle religion ultralibérale aura épuisé son pouvoir d’attraction liturgique, peut-être ne subsistera-t-il que deux passions populaires sacralisées qu’aucune révolution humaine n’aura pu renverser: le football et la télé. Passionnés légitimes (le bloc-noteur l’admet) ou réfractaires définitifs, et quoique nous pensions de la place du sport dans nos vies, reconnaissons que, à l’heure de l’hyperspectacularisation des théâtres sportifs diffusés en mondovision et scénarisés, le sport a définitivement cessé d’être ce terrain d’expérimentation du néocapitalisme qu’il était encore dans les années 1980. En ce XXIe siècle déjà bien avancé, il est devenu l’un des cœurs névralgiques de la globalisation à marche forcée. Ne jouons pas trop les candides. Le bien-être moral, physique et collectif des individus s’est progressivement effacé derrière la musculation et la consolidation des investissements financiers. Telle est la réalité du monde dont on nous dit qu’il est achevé, organisé une fois pour toutes. Telle est la vérité du football marchandisé à outrance. L’immoralité et le dévoiement de la geste sportive ont toujours existé. Ce qui a changé, c’est la nature de ces liaisons dangereuses et son degré d’incandescence. Inutile donc de s’étonner que l’exclusivité des spectacles sportifs soit devenue un enjeu majeur de la bataille audiovisuelle: l’avenir de cette «industrie» en dépend en grande partie, comme l’ont montré les récents droits télé de la Ligue 1. Précisons que le sport, en tant qu’activité économique, connaît des taux de croissance digne de la Chine, de 8 à 12% l’an, parfois plus. Il est même passé, dans notre pays, de 0,5% du PIB, à la fin des années 1970, à près de 2%!


dimanche 10 juin 2018

Choc d'indignité

Après la casse du droit du travail et la réforme de l’assurance-chômage, voici une nouvelle étape dans la «transformation du modèle social» voulue par Emmanuel Macron. Celui-ci s’exprimera dans quelques semaines et dira quels minima sociaux subiront donc un coup de rabot. 

Ainsi donc, la ministre des Solidarités et de la Santé le confirme. «Toutes les allocations peuvent être discutées», déclare Agnès Buzyn au JDD, comme si l’usage de la parole devait être à ce point décrispé pour enfin admettre tout haut ce qui se murmure pourtant publiquement. Attention, le choc s’annonce brutal! Madame Buzyn le résume bien: «On ne doit pas s’acheter une bonne conscience avec les minima sociaux.» Chacun le sait, le gouvernement aborde en ordre de bataille «le temps 2 du quinquennat», pour reprendre la formule d’Édouard Philippe. Au menu figure «la réforme de l’aide sociale». Souvenons-nous des odieuses sorties des ministres Gérald Darmanin et Bruno Le Maire, destinées à préparer l’opinion: «Il y a trop d’aides sociales.» Après la casse du droit du travail et la réforme de l’assurance-chômage, voici une nouvelle étape dans la «transformation du modèle social» voulue par Emmanuel Macron. Celui-ci s’exprimera dans quelques semaines et dira quels minima sociaux subiront donc un coup de rabot. La feuille de route des économies demandées au Comité d’action publique 2022 – CAP 22 – vise à distinguer les « bons pauvres » de ceux dont on pourrait revoir les prestations à la baisse pour les «inciter à travailler», comme s’ils étaient responsables de leur situation.

Jamais bien sûr les questions ne changent de paradigme. Pourquoi tant de smicards ont-ils besoin des aides sociales? Pourquoi le travail ne permet-il pas de vivre dignement? Les ménages vivent normalement de leurs salaires, des prestations d’assurances sociales (issues de leurs cotisations), des prestations universelles (santé, éducation, etc.). À quoi servent les aides sociales? À donner le minimum à ceux qui ne peuvent subvenir à leurs besoins. Affirmer qu’il y a trop «d’aides», c’est oublier le chômage de masse, la précarisation du travail, la vie chère. C’est oublier les 9 millions de pauvres, les fameux «gens qui ne sont rien»! Une fois encore, les voilà érigés en boucs émissaires. Ils n’auront au mieux que la charité.
Les plus démunis attendent toujours un choc de dignité en leur faveur. Ils risquent de subir un choc d’indignité…


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 juin 2018.]

jeudi 7 juin 2018

Hache(s)

Parcoursup, une machine qui détruit les possibles, les parcours de vie évolutifs, et  classe les rêves d’une jeunesse….
 
Sélection. Quand un brouillon de vie devient, avant l’heure, notre copie au propre, il se passe assurément quelque chose d’anormal, non? Jouant jadis aux mater ou paterfamilias imbus de nos prérogatives, nous disions à nos jeunes: nous conservons, vous innovez! Transmettre aux suivants pour qu’ils s’instruisent et vivent mieux que nous était une devise sacrée, un objectif et une raison d’être d’autant plus essentiels qu’ils nous accordaient de la fierté. Oublié, tout cela. Rayé de la carte. Inutile d’entrevoir la possibilité même de «transformer une vie en destin», comme le murmuraient les vieux sages. Bienvenue dans Parcoursup, édifié à la hache. Une hache à double lame. À la fois coupeur de têtes mais aussi briseur de songes! Chacun a compris que la sélection opérée par la plate-forme désormais en vigueur pour l’entrée à l’université était porteuse d’injustice et d’arbitraire, biaisée socialement. Les lycéens des quartiers populaires ne sont pas des victimes fictives: Parcoursup renforce la ségrégation territoriale. C’est la première lame. La seconde, moins visible, s’avère tout aussi destructrice : telle une machine aveugle, avec ses censeurs anonymes et ses mystérieux algorithmes, le système impose une approche comptable et malthusienne qui nie le respect fondamental de la liberté et du potentiel – forcément évolutif – de chacun. Résumons d’une phrase : Parcoursup classe les rêves d’une jeunesse…

Négation. Le bloc-noteur doit la vérité à ses lecteurs. Autant il avait perçu le gigantesque déterminisme social de Parcoursup (un de plus dans les rouages de la société), autant il convenait de lire une tribune exceptionnelle de la sociologue Cécile Van de Velde, publiée dans ''le Monde'', pour que la prise de conscience «philosophique» jaillisse dans toute sa clarté, histoire de replacer la question de l’«être» et du «système» au cœur de notre monde tel qu’il mute. 


mardi 5 juin 2018

Go home !

Le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a donc posé ses pieds à Paris, hier, reçu en grande pompe par le président de notre République, qui, si elle s’est souvent salie, aurait pu s’éviter de s’aliéner avec l’Histoire. 
 
Certains diront, leur conscience en berne, que la diplomatie française en a vu d’autres. Et pourtant… Le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a donc posé ses pieds à Paris, hier, reçu en grande pompe par le président de notre République, qui, si elle s’est souvent salie, aurait pu s’éviter de s’aliéner avec l’Histoire en profanant sa propre devise universelle: liberté, égalité, fraternité. Les mots ont un sens. Les actes aussi. Celui de dérouler le tapis rouge, ici et maintenant, à un homme passible de l’accusation de crimes de guerre devant la Cour pénale internationale nous laisse un profond sentiment de déshonneur.

Depuis mars dernier, l’armée israélienne obéit aux ordres, elle tue aveuglément et mutile les Palestiniens de Gaza, qui manifestent pacifiquement pour le respect de leurs droits fondamentaux. Les chiffres macabres donnent le vertige: 120 morts, plus de 13000 blessés, dont certains porteront des séquelles si lourdes que leurs vies sont brisées à jamais. Même le secrétaire général de l’ONU a réclamé une «enquête indépendante» sur l’usage des balles réelles. Est-il nécessaire de rappeler que le pouvoir israélien viole tous les chapitres du droit international depuis si longtemps que des générations entières de Palestiniens n’ont jamais connu autre chose que la ségrégation, l’exclusion par la force et la misère? Oui, nous pouvons et devons critiquer la politique colonialiste du gouvernement israélien, sans être taxés de l’infamant procès d’«antisémitisme». Eh oui, nous déclarons que Netanyahou est un assassin. Il en va des droits humains élémentaires, niés aux Palestiniens.

Voilà pourquoi le premier ministre israélien n’est pas le bienvenu en France. Et le tapis rouge – de sang! – déroulé par Macron restera une tache du quinquennat, qui marquera durablement ceux qui portent l’idéal français, ici et au-delà des frontières. Nous assumons d’écrire et de crier, comme nos aïeux dans d’autres grands moments de l’Histoire: Netanyahou, go home!


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 juin 2018.]

lundi 4 juin 2018

Honneur(s)

Qui est un "bon" français, qui ne l'est pas... Et qui mérite de la devenir? 

Malien. Dans notre pays lui-même, voici que nous honorons un sans-papiers – migrant de son état, ayant traversé les mers et les frontières pour survivre – parce qu’il a sauvé un enfant du grand vide. Gloire de la France, celle de savoir chérir ses citoyens en héros, quelles que soient leurs origines. Misère de l’État français, quand il considère comme des délinquants et/ou des criminels ceux qui, par leur courage et leur humanité, sauvent les mêmes migrants en bravant les policiers et les douaniers, au nom des principes républicains les plus sacrés. Drôle de moment, n’est-ce pas? Tandis que Mac Macron recevait le nouvel élu en son palais pour lui offrir, séance tenante, sa naturalisation – en d’autres termes, cette «régularisation» que nous souhaitons de toute notre âme pour les 300.000 clandestins qui hantent nos bonnes consciences –, le bloc-noteur se demandait sincèrement si Mamoudou Gassama, qui vivait jusqu’alors dans la crainte de l’expulsion et comptait les jours gagnés comme on compte ses fins de mois, comprenait le langage de la gestion comptable et financière usitée par le prince-président en tous lieux et en toutes circonstances, quand il n’emprunte pas, via son sinistre de l’Intérieur, les pires novlangues anti-immigrées que nous entendons sur les estrades européennes des extrémistes de droite. Curieux paradoxe. On ne nous avait pas préparés au culte du «gagnant». Et ce sont les héritiers des Tapie et des autres qui décrètent aujourd’hui, face caméras, parce qu’ils tiennent les commandes, qui est un «bon» Français et qui ne l’est pas, accréditant l’idée que l’immigration «choisie» deviendrait la seule solution possible, puisque certains le méritent, mais pas tous. Imaginez un peu. Mamoudou aurait été arrêté une heure avant qu’il ne sauve cet enfant (adhérant spontanément à une cause poussée jusqu’à l’oubli de soi) et c’eût été une double perte pour la nation : le pays de Voltaire et d’Hugo aurait perdu un Malien honorable, qui mérite sa place dans la construction collective, et un garçon innocent, qui serait mort stupidement. 


dimanche 27 mai 2018

De la combativité

Mobilisations anti-Macron du samedi 26 mai: quand le mépris de classe va jusqu'à nier la réalité d'une belle mobilisation, partout dans les médias et ailleurs...
 
Curieux, à quel point les moments de combativité collective suscitent la haine, quitte à oublier la réalité objective en la noyant dans des considérations d’apothicaire. Que les thuriféraires des politiques macroniennes et de la casse des services publics se rassurent à bon compte: même les participants aux rassemblements du 26 mai auraient évidemment souhaité être encore plus nombreux dans les rues pour combattre la destruction de notre civilisation sociale. Mais quand même, soyons sérieux! Entre 250 000 et 300 000 personnes ont défilé, samedi, avec au cœur et à l’esprit une identique pugnacité. Est-ce une raison pour qualifier d’«échec» cette mobilisation, importante et presque historique en raison de son périmètre élargi, à savoir plus de soixante organisations politiques, syndicales et associatives, unies toutes ensemble dans le respect des uns et des autres? Plusieurs centaines de milliers de manifestants, cela ne compte donc plus, dans ce pays, qu’il faille écouter toute la médiacratie rabâcher leurs commentaires de classe sur ce «peuple de la rue» qui ose, oui, qui ose encore se dresser pour dire «non» à la société promise par le chef de l’État, alors même que des conflits sociaux fondamentaux pour notre à-venir continuent d’agiter la France… et l’opinion. 

Nous avons assez écrit, ici, que les combats sociaux en cours relevaient d’un enjeu politico-culturel (au sens gramscien du terme), pour ne pas répéter que, en effet, la bataille de l’opinion reste essentielle. Personne ne peut prédire ce qu’il se passera dans les toutes prochaines semaines, en particulier du côté des cheminots. Toutefois, certains feraient bien se méfier de leur orgueil mal placé. Ainsi en est-il d’Édouard Philippe, de plus en plus «droit dans ses bottes». Dans un entretien au JDD, celui-ci rappelle que, sur le fond de la réforme concernant la SNCF, il n’entend rien lâcher, ni sur l’ouverture à la concurrence, ni sur le statut, ni sur la transformation de l’entreprise. La loi votée «s’appliquera», affirme-t-il. Savez-vous pourquoi il le prétend de la sorte? La réponse vient d’un conseiller de l’Élysée qui, anonymement, déclare: «Le président pense avoir convaincu les Français. (…) Cette bataille est gagnée.» Vous ne rêvez pas… La morgue additionnée au mépris offrent toujours de la médiocrité. Les citoyens savent à quoi s’attendre. Ils savent aussi, surtout, que l’affaire n’est pas finie! 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 28 mai 2018.]

jeudi 24 mai 2018

Boccanera(s)

Un polar vif et enjoué de Michèle Pedinielli. Ou comment lire Nice autrement. Avec engagement et humour…

Nice. «J’aime le rouge, c’est ma couleur.» Ainsi s’exprime Ghjulia Boccanera, alias «Diou» pour les intimes qui peuplent son environnement proche, une détective privée d’origine corse comme vous n’en avez jamais lu, capable d’assumer ses névroses de quinquagénaire tantôt exubérante, tantôt taciturne, ses nuits blanches, ses béquilles pharmacopées quotidiennes, ses shoots à la caféine, ses lubies, ses passions radicales pour sa ville de Nice, ses éternelles Dr. Martens ou sa Vespa rouge, qu’elle surnomme sa «guêpe», et, surtout, sa détestation du monde tel qu’il devient, qui broie les humains solidaires et nuit gravement à l’urbanisme des vieux quartiers populaires qu’elle adule: «Ça ne va pas durer, les spéculateurs vont encore gagner et s’emparer de ce bout de ville pour le transformer en terrain de jeu dans la norme pour trentenaires pleins d’avenir.» Ghjulia Boccanera enquête comme elle vit. Avec engagement. Et si elle ne se situe jamais du côté du manche ni des puissants, elle éveille en nous ce qu’il y a de plus précieux dans un personnage romanesque: de la complicité. Voilà une «privée» aux méthodes singulières, dont l’univers mental paraît nôtre, immédiatement. Quelqu’un de la «famille» choisie, en quelque sorte, que nous comprenons (et soutenons) par ses agissements, ses doutes, ses intuitions, ses erreurs. Ses idées aussi, qui dictent la somme de ses actes. D’autant que, en l’espèce, l’intrigue ne relève pas du prétexte. Elle irrigue au contraire la narration au service exclusif des personnages (l’essentiel) qui sédimentent et charpentent le suspense. L’histoire? Un ingénieur homosexuel est retrouvé sauvagement assassiné dans sa villa. Les policiers pensent à un crime sexuel. Pas «Diou», recrutée par l’amant de la victime afin de retrouver le criminel. De meurtres en rebondissements, l’héroïne nous entraîne dans les fracas de ses investigations, sans jamais tourner le dos à cette humanité trop sortie de ses gonds à son goût, quitte à se mettre en danger physiquement…

Empathie. Avec «Boccanera» (Éditions de l’Aube, 210 pages), Michèle Pedinielli, dont il s’agit du premier roman, signe un polar vif et enjoué, moins léger qu’il n’y paraît, parvenant même, dans les relâchements du genre et de l’écriture, à jouer avec les pièges des clichés sans s’y abîmer. En toile de fond, l’envers et les travers de cette grande cité du Sud vampirisée par les touristes.

jeudi 17 mai 2018

Forfaiture(s)

Quand Mac Macron, au nom de la République, préfère défendre Aldolphe Thiers plutôt que la Commune, tout est dit…

Commune. Si Versailles lui était conté, le «roman national» version Mac Macron pourrait tenir lieu de définition politique et d’usage du pouvoir. Une phrase, passée quasiment inaperçue –sauf du côté des historiens!–, en dit si long qu’elle tourne en boucle, depuis, dans le cerveau fatigué du bloc-noteur. C’était dans le documentaire pour le moins bienveillant (sic) de Bertrand Delais, diffusé sur France 3, le lundi 7 mai. Au détour d’un échange surréaliste de complaisance, le réalisateur demande au prince-président si les fastes de Versailles pour accueillir Vladimir Poutine (on aurait pu ajouter les patrons des plus grandes multinationales) ne donnent pas des arguments à ceux qui dénoncent le monarchisme affiché de sa gouvernance. Mac Macron ne cille pas et répond: «Versailles, c’est là où la République s’était retranchée quand elle était menacée.» Sur le moment, nous aurions pu attendre qu’il nous explique, comme pour se défausser adroitement, que Mitterrand lui-même y avait tenu un sommet international en 1981, ou encore que Versailles est aussi le siège du Congrès chargé de voter les réformes constitutionnelles, etc. Mais non. Ce serait donc le haut lieu qui sauva la République. Sur le moment, la référence resta un peu en l’air, suspendue. Et puis, après réflexion, tout nous revint ; la sidération avec. Un seul événement historique correspond en effet à cette affirmation. La date est même archiconnue des spécialistes de la période: tout commence le 18 mars 1871. Cela ne vous rappelle rien? Premier rappel des faits. Au petit matin, ce jour-là, des troupes régulières dépêchées par le gouvernement d’Adolphe Thiers cherchent à s’emparer des canons de la garde nationale parisienne regroupés sur la butte Montmartre. Les Parisiens s’assemblent pour les en empêcher. La troupe fraternise avec la foule. C’est le début de la Commune de Paris. Dans l’après-midi, le gouvernement décide de quitter Paris, avec toutes les forces armées et les fonctionnaires. Le lieu de repli ? Versailles, pardi. Vous connaissez la suite. Le 2 avril, l’armée versaillaise lance l’offensive sur Paris. Du 21 au 28 mai, elle se livre au massacre des insurgés parisiens. Plusieurs milliers y perdent la vie lors de la «semaine sanglante»…


mercredi 16 mai 2018

Marée populaire

Des organisations politiques de gauche, syndicales et associatives appellent en effet à une «marée populaire» dans la rue,avec pour objectif clairement affiché d’élargir au maximum le périmètre de cet appel. La CGT y sera !

Face à l’urgence sociale absolue, la question de la participation et de l’expression du plus grand nombre de citoyens – ceux du moins qui ne peuvent participer aux actions revendicatives – reste essentielle et parfois problématique. La grève «par procuration» eut jadis son retentissement et ses raisons d’être, mais l’éclatement accéléré du «monde du travail» a ceci de réel qu’il épouse dorénavant toutes les formes d’aliénation et d’asservissement possibles. Puisque tout mouvement social aspire à l’élargissement de la contestation, en prise directe avec le pouls de la société, une date, celle du 26 mai, s’impose d’ores et déjà dans le paysage comme incontournable. Des organisations politiques de gauche, syndicales et associatives appellent en effet à une «marée populaire» dans la rue, à Paris et en région, avec pour objectif clairement affiché d’élargir au maximum le périmètre de cet appel. 

Suite à une consultation interne, la CGT a annoncé hier, dans un communiqué, qu’elle s’associait officiellement à cette mobilisation et qu’elle participait à sa construction active. «Il s’agit de rassembler la jeunesse, les retraités, les salariés en emploi et hors de l’emploi, les précaires ainsi que toutes celles et ceux qui, solidaires des luttes en cours, ne sont pas encore engagés dans l’action», explique le syndicat. L’événement a son importance. Car, dans le respect des prérogatives de chacune des organisations, l’élargissement souhaité se constate donc, depuis la toute première réunion début mai : Fondation Copernic, Attac, CGT, Droit au logement, Europe Écologie-les Verts, PCF, France insoumise, Génération.s, NPA, Snesup-FSU, Solidaires, Unef, etc. La liste est longue désormais…

Dire que les contre-réformes des derniers mois relèvent toutes d’une même logique – le recul de tous au bénéfice de quelques-uns – est un constat de plus en plus partagé. Le coup de force permanent de Macron et de son gouvernement, avec sa visée du «chacun pour soi» et son corollaire de moindres garanties et droits collectifs, nécessite un combat de tous les instants et une amplification des mobilisations, dans leurs spécificités. Cette lutte contre la destruction programmée d’une «civilisation» sociale, celle des services publics et d’une certaine idée de notre société, concerne tous les citoyens. Au nom de cette bataille sociale autant que culturelle, le mot «ensemble» est indispensable… et plus urgent que jamais.
[Editorial publié dans l'Humanité du 17 mai 2017.]

vendredi 11 mai 2018

Faillite(s)

Avec «Bilan de faillite», publié chez Gallimard, voici le testament littéraire de l’écrivain, philosophe et médiologue Régis Debray. Un livre moins pessimiste et désabusé qu’il n’y paraît…

Bénéfice. Attention, chef d’œuvre… dérangeant! Quelques-uns y verront une réponse littéraire à sa fille Laurence, ancienne banquière et trader, qui, à l’automne dernier, avait publié une sorte de «roman familial» dans lequel, sur un mode tendre et féroce, au point de tordre injustement l’Histoire, elle réglait ses comptes avec ses parents et toute une génération d’intellectuels engagés. D’autres découvriront uniquement le propos et l’objet du livre, à savoir une lettre de 154 pages à son fils, âgé de seize ans, qui lui demande quelle filière suivre après son bac, et auquel il répond pour l’«orienter dans les jungles de demain». Certains enfin, les plus mélancoliques d’entre-nous, liront ce qu’il convient d’être lu, un livre-testament, ni plus ni moins, d’une importance si capitale par les temps qui courent qu’il fera date comme l’un des piliers de nos réflexions à-venir. Avec «Bilan de faillite», publié chez Gallimard, Régis Debray touche à la perfection du genre littéraire : un essai qui dépasse l’essai et nous laisse pantois par son ampleur culturelle et politique. Rien d’étonnant. Le philosophe et médiologue, soixante-seize ans, ne prend jamais la plume au hasard ni pour passer le temps. «Quoique la rotation des étiquettes donne le tournis aux hommes de tradition, le bénéfice de l’âge m’autorise un état récapitulatif des pertes et profits, côté salut public et nobles causes», écrit-il. Défaitiste, Régis Debray? «Castriste à vingt ans et partisan de la lutte armée contre les dictatures d’Amérique latin, j’ai vu l’une après l’autre ces insurrections défaites.» Méchant avec lui-même? «Socialiste assagi et bon teint, j’ai vu s’épanouir à domicile un hypercapitalisme omnisports, en forme olympique, et les écarts de richesses se creuser partout alentour.» Acteur d’une faillite collective, donc personnelle? «Misant mes dernières cartouches sur le renouveau d’une République à la française, j’y ai vu prendre ses aises, sans complexe, une démocratie à l’anglo-saxonne, la relation client remplaçant un à un les services publics.» A moins qu’il ne soit victime de la fin d’une époque, au triomphe de «la langue de la gestion comptable et financière», lui qui rêvait tant que «le programme du Conseil national de la Résistance sorte un jour de l’oubli»?
 

vendredi 4 mai 2018

Spectre(s)

Nous connaissons le danger, venant de tous ces intellectuels rive-gauche toujours disposés à revisiter «Le Capital» à leur plus grand profit, nous imposant le retour à un Marx inoffensif, une domestication, une neutralisation de l’injonction révolutionnaire. Ils ont tenté. Mais ils ont échoué.
 
Cadavre? «Quelqu’un, vous ou moi, s’avance et dit: ‘’je voudrais apprendre à vivre enfin’’. Enfin mais pourquoi? ‘’Apprendre à vivre.’’ Etrange mot d’ordre. Qui apprendrait? De qui? Apprendre à vivre, mais à qui? Saura-t-on jamais? Saura-t-on jamais vivre, et d’abord ce que veut dire ‘’apprendre à vivre’’? Et pourquoi ‘’enfin’’?» Pour les hommes de la génération du bloc-noteur, les premières phrases d’un des plus fabuleux livres de Jacques Derrida, «Spectres de Marx», publié en 1993, constituèrent bien plus qu’une onde de choc: une évidence, pour ne pas dire une espèce de révélation. Plutôt un rappel à l’ordre. Venant d’un philosophe qui s’honora toute son existence de « déconstruire » avant de s’engager, au point de l’inventer en concept, la leçon était brutale mais salutaire pour tous les héritiers marxiens, et le parti-pris de Derrida avait pour but de nous sortir d’un début de sommeil – qui aurait manqué de nous endormir collectivement. «Spectres de Marx» prenait pour point de départ la critique frontale d’un dogmatisme assez «moderne» propre à toute ses intolérances, que l’on pouvait alors résumer de la sorte: «Tout le monde le sait, sachez-le, le marxisme est mort. Marx aussi, n’en doutons plus.» Un nouvel «ordre du monde», fondé sur un ordo-libéralisme galopant, tentait de stabiliser son hégémonie dans l’évidence d’un «acte de décès», servi par toute l’aristocratie intellectuelle de l’époque, inventant à grands renforts idéologiques les prémisses de ce que nous vivons aujourd’hui à grande échelle. Le discours maniaque qui dominait avait la forme jubilatoire et obscène que Freud attribuait à une phase triomphante dans le travail de deuil. Jacques Derrida sauvait l’honneur pour dénoncer les incantations psalmodiées.
 
Témoins. Où en sommes-nous vingt-cinq ans après? Le diagnostic de Jacques Derrida est-il caduque et dépassé? A-t-il joué ce rôle subversif – avant l’heure – pour nous rattraper par la manche et par-là même participer à l’édification d’un «nouveau Marx» en devenir, qui ne manquerait pas, tôt ou tard, de resurgir des limbes mondialisées?
 

dimanche 29 avril 2018

1er Mai


Ce sera une sorte de 1er Mai des convergences de toutes les luttes en cours. Souhaitons qu’il soit une étape supplémentaire vers un rassemblement encore plus large.

Rarement, ces dernières années, la Fête des travailleurs n’a autant charrié de symboles. À l’évidence, ce 1er Mai ne ressemblera à aucun autre. C’est peu dire à quel point ce printemps 2018 nous tire par la manche et nous pousse dans le dos, avec en toile de fond, bien sûr, les 50 ans de Mai 68, que nous devons regarder avec lucidité, sans dogme, mais comme un point de raccordement avec la tradition française en tant qu’étape décisive de notre modernité politique et citoyenne. La conscience du moment, en somme depuis le début du mouvement des cheminots, a au moins une vertu: face aux choix d’Emmanuel Macron, chacun a pris la mesure de ce que souhaite la noblesse d’État, qui prêche, partout, le dépérissement des services publics au profit du règne sans partage du marché. Laisser faire ne pourrait qu’avaliser le sacre de l’Homo œconomicus et l’extension des normes marchandes à toutes les activités humaines, y compris celles qui concernent le bien commun.

Avec la SNCF, une brèche décisive contre le droit social a été ouverte par l’exécutif. La visée macronienne, soi-disant «complexe», est pourtant d’une simplicité redoutable. L’attaque brutale contre les uns – les cheminots, livrés en pâture – ne sert qu’à préparer et favoriser celle contre les autres, pour que, au fil des contre-réformes et des privatisations, la France tourne le dos à son histoire sociale. Chacun est concerné par les dangers de la précarisation généralisée…

La bataille d’idées, depuis des semaines, est tout aussi violente. Elle ne se mènera et ne se gagnera qu’ensemble. Le bouillonnement social, visible bien au-delà des gares, dans les amphithéâtres, dans les hôpitaux, dans le secteur de l’énergie et ailleurs, doit trouver un prolongement significatif dans ce 1er Mai singulier. Aux côtés de tous les salariés du privé comme du public, des retraités, des privés d’emploi, des étudiants, la manifestation des forces syndicales s’avère un point d’appui essentiel afin de défendre leurs revendications, leurs emplois, leurs services publics… Ce sera une sorte de 1er Mai des convergences de toutes les luttes en cours. Souhaitons qu’il soit une étape supplémentaire vers un rassemblement encore plus large.

[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 30 avril 2018.]

jeudi 26 avril 2018

Idéologie(s)

Un « manifeste » mortifère sur l'antisémitisme, signé par 250 personnalités, divise la France en son sens le plus intime, fragmente la citoyenneté par des mots excessifs et des mises en cause irresponsables.

Abject. Le constat nous apparaît chaque jour un peu plus dans son éclatante cruauté: notre République se délite dans des passions qui ne lui ressemblent pas et l’atteint au cœur et à l’âme. Le manifeste publié dimanche dernier dans le Parisien visant à dénoncer les agressions contre les juifs est à peu près tout ce qu’il ne fallait pas faire. Pensez donc. Un texte publié pour défendre les juifs, fort du nombre et de la variété de ses 250 signataires, divise la France en son sens le plus intime, fragmente la citoyenneté par des mots excessifs et des mises en cause déconcertantes, brutales, irresponsables. Initié par l’ex-directeur de Charlie Hebdo Philippe Val et l’essayiste Pascal Bruckner, ce texte nous stupéfie d’autant plus qu’il témoigne – sans en avoir l’air – d’une idéologie française assez rance pour apparaître masquée. C’est le journaliste et essayiste Claude Askolovitch qui l’a exprimé le mieux, cette semaine, dans une tribune admirable, lui, le juif qui n’oublie pas l’histoire. «Enfin, des voix s’élèvent, pour “nous”, et j’en prends ombrage? écrit-il. Ce texte est glaçant pour la vérité dont il émane comme pour les mensonges qu’il induit. Il est terrifiant pour ce qu’il rappelle de la vie et de la mort de juifs, ici, depuis le début du siècle ; et horrible pour ce qu’il nourrit: une mise en accusation des musulmans de ce pays, réputés étrangers à une véritable identité française, sauf à renoncer à leur dignité. Je ne conteste pas la bonne volonté des signataires. Je voudrais, humblement, qu’ils mesurent leur risque et leurs mots.» Et il poursuit en ces termes: «Elle fait de la lutte pour les juifs une composante du combat identitaire français, et cette identité exclut. Elle s’énonce dans un syllogisme. La France, sans les juifs, ne serait pas elle-même? Les juifs, de musulmans, sont les victimes? La France, par ces musulmans, ne sera plus la France.» Claude Askolovitch a mille fois raison. Ce manifeste, par sa lecture attentive, plaque un postulat horrible: pour dénoncer l’antisémitisme, adoptez l’islamophobie! Curieuse méthode, celle de combattre le racisme en incitant à un autre racisme, et, au passage, d’accuser les antiracistes de gauche de pactiser – au mieux – avec des racistes. Le procédé devient abject et déshonorant pour leurs auteurs, dans la mesure où il réduit l’antisémitisme contemporain en France, pour l’essentiel, à l’islam, et à l’appui que lui apporteraient diverses franges du «gauchisme».

mardi 24 avril 2018

Peut-on critiquer la politique israélienne?

Gaza...
Parce qu’il critique les agissements du pouvoir israélien, Pascal Boniface est accusé d’antisémitisme. Cette qualification se veut infâme et déshonorante. Il n’est pas le seul. Combien d’élus français de gauche, singulièrement des communistes, ont-ils été refoulés d’Israël en raison de leur soutien à la campagne BDS? 

Peut-on dire ce que l’on pense du gouvernement israélien sans être taxé d’antisémitisme? La question, ces temps-ci, hante opportunément le débat public. En témoigne l’agression que vient de subir le directeur de l’Iris, Pascal Boniface, à l’aéroport de Tel-Aviv. Crachats, bousculade violente. Insultes: «Suceur de bite d’Arabe, sale fils de pute.» Menaces: «On va te crever les yeux.» Invité en Israël par l’Institut français de Jérusalem pour une série de conférences, Pascal Boniface a été mis à l’abri par la police, qui s’est bien gardée d’interpeller ses agresseurs. L’affaire n’a l’air de rien. Elle illustre au contraire l’ampleur des cabales dont sont victimes tous ceux qui, de près ou loin, expriment leur opinion – souvent leur indignation – sur la politique israélienne. Parce qu’il critique depuis des années les agissements du pouvoir israélien, Pascal Boniface est accusé d’antisémitisme. Cette qualification, en contradiction totale avec ses combats personnels, se veut infâme et déshonorante. Il n’est pas le seul. Combien d’élus français de gauche, singulièrement des communistes, ont-ils été refoulés d’Israël en raison de leur soutien à la campagne BDS? 

Critiquer l’extrémisme des pouvoirs israéliens = antisémitisme… Il y a quelques décennies, cette formule paraissait absurde, sauf dans quelques cercles jusqu’au-boutistes. Cette idée devient aujourd’hui un lieu commun, que répètent en boucle et sans nuances, jusqu’à lui faire perdre tout son sens, les supporters les plus aveugles du premier ministre Benyamin Netanyahou, sur la base d’un obscur procès d’intention qui pose comme présomption irréfragable que la moindre critique ne serait en réalité que le masque d’une haine antijuive sournoise et inavouable, relevant à ce titre de la catégorie fourre-tout de l’«antisionisme», et donc… de l’antisémitisme. Nous conjurons les humains de bonne volonté d’élever les consciences! Est-ce un délit de répéter que c’est la volonté du gouvernement israélien d’occuper la Palestine et de transformer Gaza en prison à ciel ouvert? Qui osera nous accuser d’antisémitisme, nous, antiracistes de toujours, parce que nous écrivons pour la énième fois que l’exécutif israélien viole tous les chapitres du droit international, ce que chacun sait pourtant, à l’ONU comme dans le reste du monde?

[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 25 avril 2018.]

jeudi 19 avril 2018

Étreint(s)

Face à la terre brûlée de Mac Macron, façon table rase, un vertige nous étreint, à moins que ce ne soit une maudite intuition: si l’Antisocial gagne, sera-t-il trop tard?

Marécage. Tout homme, avant bilan, est homme du passé et déjà homme du passif. L’avantage de l’âge n’exonère pas l’état récapitulatif des pertes et profits, côté salut public et nobles causes ; nous avons même le droit d’anticiper la catastrophe à-venir. Continuant de miser – pour ce qui nous concerne – sur le renouveau d’une République sociale à la française, nous voyons prendre ses aises, à marche forcée et sans complexe, une démocratie à l’anglo-saxonne, la relation client remplaçant un à un les services publics. L’ancienne «embêteuse du monde» qu’était la France (formule de Régis Debray dans un livre à paraître début mai, à suivre…), cette fille aînée de la Révolution, rétive à l’alignement, s’enlise désormais dans le marécage de l’Euroland, capitales Berlin, Strasbourg ou Bruxelles, et devient fer de lance des Gafa en leur déroulant le tapis rouge à Versailles, plus bel avatar ensoleillé de la monarchie républicaine. Le bloc-noteur s’égare-t-il? Pas tant que cela. Le monde de Mac Macron, qu’il pourrait nommer «le train du monde» à défaut de «nouveau monde», est là, sous nos yeux, en projets et en application effective. Il tourne le dos au Conseil national de la Résistance et renvoie nos humanités comme en dépôt, dans les tiroirs de bouquinistes avec d’inutiles cautions de papier. Qu’il est difficile de ne pas s’étonner d’en être là, d’assister sans y avoir prise – ou presque – au tapage nocturne des nouveaux managers, arraisonnés que nous sommes par le langage de la gestion comptable et financière, quand « l’entreprise France » se substitue progressivement à la France des Lumières, celle qui, par sa trace au moins, continue de nous pousser dans le dos en nous efforçant de ne pas renoncer. Allez, croyez-le, ces mots n’ont rien de romantique. Ils ne visent qu’à soupeser les risques, réveiller les consciences (les nôtres aussi d’ailleurs) et favoriser les initiatives, d’où qu’elles viennent en quelque sorte. Soyons honnêtes. Face à la terre brûlée de Mac Macron, façon table rase, un vertige nous étreint, à moins que ce ne soit une maudite intuition que nous ne pouvons taire: si l’Antisocial gagne, bref, s’il liquide tout du sol au plafond en moins de temps qu’il ne le faut pour en anticiper toutes les conséquences, sera-t-il trop tard? Mais vraiment trop tard cette fois? Qui peut répondre à cette question, sans peur et sans crainte de se tromper?


lundi 16 avril 2018

La forme et le fond

Si vous avez vu le président Macron interrogé par Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel, sans doute vous êtes-vous frotté les yeux pour vous demander ce qui se produisait dans le paysage médiatique de grande écoute, plus prompt à passer les plats et à servir de faire-valoir à la toute-puissance du monarque républicain. 

Pendant que certains tombaient des nues, Jupiter est un peu tombé du ciel… Il suffit de pas grand-chose, dans la vie d’une démocratie, pour changer de paradigme. Et s’apercevoir qu’une interview politique peut devenir, parfois, une vraie interview politique. Si vous avez vu le président Macron interrogé par Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel, sans doute vous êtes-vous frotté les yeux pour vous demander ce qui se produisait dans le paysage médiatique de grande écoute, plus prompt à passer les plats et à servir de faire-valoir à la toute-puissance du monarque républicain. On prêtera volontiers du crédit au chef de l’État d’avoir pris une sorte de risque en acceptant ce «format» atypique, soit un véritable entretien de presse, qui requérait autant d’écoute pour les réponses que… pour les questions. Ce devrait être la «norme», l’«ordinaire». Sauf que la stupéfaction est là.

Beaucoup de partisans du président – et même des journalistes – se sont agacés du ton jugé trop impertinent des deux journalistes, regrettant par exemple que le chef de l’État soit appelé par son prénom et son nom, ce qui ne serait «pas à la hauteur de la fonction présidentielle». Ne rêvez pas: il leur a également été reproché l’absence de cravate… Ce changement inédit dérange. Tant mieux. Il marque un tournant bienvenu en la matière: il y aura un avant et un après cette interview du palais de Chaillot, qui dessine avec une certaine précision les diverses figures d’accomplissements possibles. Nous sommes déjà curieux de voir comment les cravatés pourront, après cette séance, revenir poser leurs petites questions et servir la soupe.

Nous connaissons la formule: la forme, c’est du fond qui remonte à la surface. Le président des riches s’y est pas mal embourbé. Surtout quand le fond a ressurgi. À quatre reprises, il a d’ailleurs utilisé l’expression « ordre républicain », une formule qui n’a aucun contenu juridique précis, contrairement à «État de droit». Évoquer une politique «d’ordre», donc autoritaire, c’est l’habiller des faveurs de la République. «L’ordre est une tranquillité violente», disait Victor Hugo. Tout le monde a compris: l’ordre macronien, c’est le passage en force. Et passer en force, c’est toujours faire usage de la force…


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 17 avril 2018.]

jeudi 12 avril 2018

Laïc(s)



Mac Macron affirme que le fameux «lien» entre l’Église et l’État a été abîmé et qu’il conviendrait de «réparer» quelque chose. Affaire sérieuse. Comment ne pas croire que, en l’espèce, la ligne rouge de la sécularisation de l’État est franchie? Comme disait Jaurès: «Démocratie et laïcité sont deux termes identiques.»

Initiés. Posons une question: Mac Macron veut-il rompre avec l’un des principes laïcs qui cantonnent les cultes dans la stricte intimité de la vie privée? En s’exprimant devant le «monde catholique», sous la nef gothique des Bernardins, le président a donc exposé sa conception de la place de la religion dans le débat public et, singulièrement, celle de l’Église, lui, l’ancien jésuite. Passons sur les aspects de la «pensée symbolique» de ce discours-fleuve, destinés en grande partie aux initiés, passons également sur sa stratégie politique (installer un pseudo-mouvement démocrate-chrétien en vue des européennes), concentrons-nous sur certaines arêtes restées coincées en travers de nos gorges de républicains. La pensée de l’hôte de l’Élysée peut se résumer de la sorte: l’État est laïc, mais la société ne l’est pas. Rien de scandaleux, d’autant que l’Église ne saurait être «injonctive», selon sa propre expression. Mais, contrairement à ce qu’il propose par ailleurs, dans une République laïque, il ne peut y avoir aucun «lien» entre les religions et l’État, sauf à contrevenir à l’article 2 de la loi de 1905: «La République ne reconnaît (…) aucun culte.» En évoquant ce «lien», que devient la neutralité de l’État, pierre angulaire de la laïcité française? Et accorde-t-il une fonction de «centralité» au catholicisme en octroyant ainsi à l’Église une sorte de «privilège de représentation»?

Démocratie. Ce n’est pas tout. Mac Macron affirme que le fameux «lien» entre l’Église et l’État a été abîmé et qu’il conviendrait de «réparer» quelque chose. Affaire sérieuse. Comment ne pas croire que, en l’espèce, la ligne rouge de la sécularisation de l’État est franchie? La faute, inexcusable, est double: politique et morale. Non seulement, il tord la réalité historique en ne tarissant pas d’éloges sur l’apport des catholiques à la saga républicaine, mais il gomme l’essentiel en passant sous silence les conflits que l’Église a eus avec la République. Impossible de taire le combat fanatique du catholicisme officiel contre ladite République jusqu’à la loi de séparation? Et comment oublier les résurgences et les complicités sous le régime de Vichy, alors que Mac Macron, dans son discours, n’évoque que les «résistants catholiques de 40», dédouanant l’épiscopat de son soutien à Pétain? L’amnésie a ses limites. 


samedi 7 avril 2018

Combat(s)

 
La colère est là et bien là, en ce "printemps social" dont on ne sait ce qu'il deviendra, à la mesure de l’éclatement du monde, de sa précarisation. Un mouvement d’ampleur peut donc naître du sentiment général d’humiliation.
 
Acteurs. Curieux de constater, tout de même, à quel point le retour d’une forme de «combat social» bouleverse la France dans ses tréfonds et témoigne, si cela était nécessaire, que le climat de conflictualité reste prégnant, quoique, la plupart du temps, confiné dans des ressentiments épars qui ne trouvent que rarement des «débouchés» collectifs. Et si Mac Macron avait ouvert plusieurs boîtes de Pandore? Et que, par accumulation, par addition plutôt, le paysage social craquait de toutes parts? De la fonction publique aux Ehpad, des universités aux hôpitaux, des enseignants aux retraités, des salariés du commerce aux travailleurs «ubérisés», des agents de toutes sortes aux cheminots (non exhaustif), la colère est là et bien là, elle trouve des modes d’action nouveaux, à la mesure de l’éclatement du monde, de sa précarisation, ce qui ne permet plus d’assumer des actions syndicales ou revendicatives. Un printemps social d’ampleur peut donc naître du sentiment général d’humiliation. Et s’il convient de ne pas s’emballer, d’éviter de parler de «convergence des luttes», l’occasion de s’affirmer comme acteurs de quelque chose apparaît possible pour beaucoup de nos concitoyens, pour les milieux populaires, pour tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, refusent l’offensive brutale contre l’État social. Il y eut la vraie droite de Nicoléon, qui ouvrit des brèches béantes. Il y eut la fausse gauche de Normal Ier, qui ne croyait plus au «combat social» et le revendiquait en accompagnant les «réformes» libérales, jusqu’à ce qu’un jour un certain Cahuzac déclare à la télévision: «Je ne crois pas en la lutte des classes.» Il y a désormais, avec Mac Macron, la guerre sociale, celle qui entend abattre l’esprit même des services publics et rogner les droits conquis au travail, à la santé, à la retraite, à la Sécurité sociale, etc. Sa besace est pleine de contre-réformes, quitte à passer par les ordonnances et tuer dans l’œuf l’intelligence collective et le moindre débat public.
 
Vérité. Après le Code du travail, les attaques contre les chômeurs, la super-austérité imposée aux collectivités locales, nous voici, par sa logique implacable, au dépeçage de la SNCF, l’un de nos fleurons nationaux. Tous les moyens sont bons, puisque nous vivons sous la domination massive de l’émotivité, entretenue et fouettée par la magie du live et de l’image-son à gogo.
 

lundi 2 avril 2018

Ensemble !

Manifestations du 22 mars dernier.
Avec la SNCF, une nouvelle et décisive guerre sociale est engagée par Emmanuel Macron.

La conscience du moment a déjà une vertu: nous savons pourquoi il convient de ne pas se laisser impressionner par le matraquage idéologique. Le début du mouvement historique des cheminots, ce 3 avril, laissait bien sûr entrevoir une offensive d’ampleur de tous les libéraux de la noblesse d’État, de la technocratie et de la médiacratie réunies, qui prêchent le dépérissement de l’État au profit du règne sans partage du marché fou et des logiques du privé. En rabâchant à l’infini les connaissances abstraites et mutilées dont ils se prévalent, ils ne se lassent pas de placer la « modernité » du côté de nos gouvernants et des patrons qui les représentent et les honorent, sachant, évidemment, que l’archaïsme se trouve toujours du côté des syndicats et du peuple. Au fond, on en vient à se demander qui a vraiment peur, depuis les manifestations du 22 mars.

Avec la SNCF, une nouvelle et décisive guerre sociale est engagée par Emmanuel Macron. Les citoyens l’ont bien compris. L’attaque brutale contre les uns ne sert qu’à préparer et favoriser celle contre les autres, pour que, au fil des contre-réformes et des privatisations, la France tourne le dos à son histoire sociale. Ne soyons pas dupes. Pourquoi veulent-ils à ce point humilier les cheminots et entraîner dans cette tentative scandaleuse une partie de l’opinion publique ? Pour ouvrir une brèche, et ensuite atteindre la classe ouvrière, le monde du travail et de la création tout entier…

Nous sommes tous concernés par ce mouvement social ; nous sommes tous des usagers. Ce combat, qui s’annonce long et incertain, nous rappelle quelques belles pages dans la mesure où il s’agit d’un combat culturel autant que social : celui des services publics, le pilier de notre civilisation sociale, notre bien commun. Car, les services publics restent la seule richesse de ceux qui n’ont plus rien. Depuis que la grande explication «de texte» a débuté, chacun peut désormais comprendre que les défis auxquels la SNCF est confrontée n’ont rien à voir avec le statut de ceux qui y travaillent et strictement aucune incidence sur la dette du système ferroviaire ou le sous-investissement chronique. Voilà pourquoi cette inédite bataille du rail est la nôtre. Elle ne se mènera et ne se gagnera qu’ensemble, le plus largement possible, tous secteurs confondus. Au nom de l’intérêt  général. Et d’une certaine idée de l’à-venir.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 3 avril 2018.]

jeudi 29 mars 2018

Héroïsme

Un geste altruiste du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame. Et tout change...

Gonds. Il est des moments, dans la vie d’un pays comme la France, où tout semble aller si mal que le temps lui-même paraît sortir de ses gonds. Prenons la mesure de ce qui vient de se passer en quelques heures, quelques jours… Une abominable tuerie terroriste revendiquée par Daech. Le massacre à coups de couteau et par le feu d’une vieille dame dans son appartement, dont le caractère antisémite s’avère possible. Une série d’agressions fascistes contre des étudiants en lutte, à Montpellier, puis Lille, tabassés par de véritables milices identitaires. Cette conjonction d’événements – sans rapports apparents – abasourdit quand bien même le moment réclame de la lucidité afin de ne sombrer ni dans le parti pris de l’émotionnel ni dans l’indignité dont font preuve une partie de la droite et toute l’extrême droite à propos de l’attentat de Trèbes. Plutôt que de se joindre à l’hommage unanime rendu au lieutenant-colonel Beltrame, ces attiseurs de division ont voulu à toute force le récupérer au nom de préjugés partisans, ultrasécuritaires et même… religieux. Avec insistance ont-ils ainsi mis en avant la foi catholique du gendarme, qui s’est livré au terroriste pour sauver des otages ; d’autres ont immédiatement évoqué ses valeurs de franc-maçon, ce qu’il ne cachait manifestement pas ; sans parler de son courage de militaire, semble-t-il exemplaire sur certains théâtres d’opération. Mais alors, a-t-il agi comme croyant? Comme maçon? Comme patriote? Comme humain, tout simplement? Et puisque le bloc-noteur respecte la liberté absolue de conscience, une question se pose légitimement: aurait-on dit d’un athée qu’il avait agi en «héros» parce qu’il était sans religion? Drôle d’époque, n’est-ce pas, au pays de la laïcité…

Humains. Arnaud Beltrame, pour le dire vite et le plus simplement du monde, a été, ce jour-là, l’honneur de la nation. Un homme, juste un homme, qui mérite l’hommage de la République auquel chaque citoyen de bonne volonté était convié. En assumant la préexcellence de l’altruisme, il a exalté cette notion, que nous savons en perdition, au cœur d’un principe élémentaire: l’humain d’abord.