jeudi 16 mai 2019

Mirage(s)

Le bilan économique des États-Unis en Trump-l’œil…

 

«Bilan». Entendez-vous la petite musique, entretenue savamment par ceux qui, au-delà de leurs opinions idéologiques, laissent parfois la moralité aux orties? Ainsi donc, le «bilan» de Donald Trump, alias président de la première puissance mondiale, serait «éblouissant», à dix-huit mois du prochain scrutin prévu le 3 novembre 2020. Au point que, l’autre jour sur RMC, le journaliste bateleur du libéralisme et du conservatisme réunis, Éric Brunet, posait dans son émission la question suivante: «Trump est-il déjà l’un des plus grands présidents américains de tous les temps?» Sachant que deux auditeurs sur trois lui donnèrent raison en conclusion du «Brunetmétrie» (organisé chaque jour, sur tout et n’importe quoi), nous eûmes droit aux arguments entendus çà et là depuis quelques semaines : chômage au plus bas, profits au plus haut, croissance autour de 3%, salaires des plus modestes en hausse, reprise de l’emploi dans les bastions ouvriers qui firent l’élection de Trump, etc. «Ce n’est pas seulement un bon bilan, s’esclaffa Brunet, c’est un miracle économique!» N’en jetez plus… En admettant, pourquoi pas, que la cote de popularité de l’hôte de la Maison-Blanche soit à son zénith (quoique stable depuis son élection, dans un pays plus clivé que jamais) et que, en effet, l’économie semble tourner à plein régime, n’oublions pas que, contrairement aux discours ambiants, de nombreux spécialistes des États-Unis affirment que l’essentiel de la «performance» actuelle est directement dû au «bilan» de son prédécesseur, Barack Obama, sans pour autant nier la façon dont Donald Trump a stimulé la croissance au début de son mandat. Pour mémoire, alors que les signaux économiques donnaient des signes de «reprise» après les catastrophes en cascade depuis 2008, rappelons que le nouveau boss du monde avait choisi une relance budgétaire par une baisse drastique de la fiscalité en faveur des entreprises, dont les profits étaient déjà très élevés, et du 1% les plus riches dans l’un des pays les plus inégalitaires du monde. Un chroniqueur du Monde, cette semaine, s’interrogeait lui aussi sur le mode ironique: «Depuis s’installe l’idée que l’iconoclaste président aurait trouvé une martingale, au moment où tout le monde disserte sur la stagnation séculaire.» La méthode Trump ressemble d’ailleurs à ce que certains de ses aïeux purent pratiquer. Doubler le déficit budgétaire, par exemple, ce qui ferait presque rêver tout Européen opposé aux carcans austéritaires. Miracle ou mirage américain? Les États-Unis disposent de la monnaie de réserve dominante, ce qui leur permet, dixit le Monde, «de faire financer leurs déficits par le reste de la planète»

 

Boomerang. Vous l’avez compris, Trump aurait donc réussi le «stress test» de sa propre personne, honnie par un États-Unien sur deux au moins. 

mardi 14 mai 2019

Moins-disant

Nathalie Loiseau, l’ineffable tête de liste LaREM, a provoqué une belle polémique en évoquant la possibilité d’un Smic européen, fixant son montant à la moitié du revenu médian… 

 

Les fausses bonnes idées sont vieilles comme le monde: elles cachent toujours quelque chose. Ainsi en est-il du Smic européen proposé par certains, pourtant censé devenir l’une des pierres angulaires de toute politique sociale qui se respecte dans l’UE, et que tout citoyen authentiquement de gauche rêve bien sûr de voir mettre en place… mais pas à n’importe quelle condition! Nathalie Loiseau, l’ineffable tête de liste LaREM, a provoqué une belle polémique en évoquant la possibilité d’une telle idée, fixant son montant à la moitié du revenu médian… Nous n’accuserons pas l’affidée de Macron de vouloir absolument diminuer du jour au lendemain le Smic des Français, mais l’intention avouée révèle l’état d’esprit. Rappelons que 50% du salaire médian représenterait, en France, un Smic à 900 euros par mois, soit l’équivalent du seuil de pauvreté. L’idée est là, posée sur la table, dans toute sa logique: un nivellement par le bas.

 

Souvenons-nous que Jean-Claude Juncker, l’actuel président de la Commission européenne, proposait la même chose, en 2014, pendant la campagne électorale des précédentes européennes. Vu les résultats – nuls – obtenus sous sa présidence, la proposition de Mme Loiseau, qui s’inscrit dans sa stricte filiation, provoque la crainte. D’autant qu’il n’est pas vain – sans aucune démagogie – de rappeler que M. Juncker perçoit un salaire de 32 000 euros mensuels, soit deux fois plus que le salaire moyen annuel d’un travailleur européen!

 

Afin de permettre à chacun de vivre décemment de son travail, notons que les économistes de gauche arrivent à un consensus concernant ce fameux Smic européen : au minimum 60% du salaire moyen, auquel il conviendrait d’ajouter une clause de non-régression sociale permettant à un État membre de s’opposer à toute décision de l’UE qui dégraderait les conditions de vie et de travail. Telles seraient les conditions d’une vraie réforme. Rien à voir avec celle que proposent les amis d’Emmanuel Macron. Quand ces gens-là parlent de «réforme», c’est toujours le mot détourné pour dire contre-réforme, voire contre-révolution. À chaque fois, il ne s’agit que d’un déplacement de la répartition de la valeur au bénéfice du capital: dérégulation, austérité, baisse du pouvoir d’achat, recul de la solidarité et des droits des travailleurs. En sémantique, les libéraux aiment les faux amis…

 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 15 mai 2019.]

jeudi 9 mai 2019

Violence(s)

France Télécom, l’exemple emblématique.

 

Suicides. Certains appellent cela du «management», d’autres «le feu de l’époque», qui témoignait et témoigne encore des souffrances extrêmes du «monde du travail». Comme si nous tendions un miroir spectral sur l’état de nos sociétés et les tréfonds extrêmes de la cruauté. Le procès France Télécom, qui a débuté cette semaine, est l’illustration de ce monde invisible et pourtant si réel pour peu que nous osions encore regarder derrière les murs de beaucoup d’entreprises, quand la pression atteint le supplice, quand le passage à l’acte devient un acte ultime de résistance – idée insupportable. Le suicide est-il toujours, comme le disait Victor Hugo, «cette mystérieuse voie de fait sur l’inconnu»? Mettre fin à ses jours révèle, parfois, une sorte d’état de légitime défense. Alors pourrions-nous presque écrire que le suicidé subit le suicide, quel que soit le «mode opératoire», comme le constatent froidement les cliniciens… Chez France Télécom, il y en eut de nombreux. Le bloc-noteur se souvient même d’une immolation par le feu, à Mérignac, sur le parking d’un des sites de l’opérateur. Un «choix» radicalement choquant pour ses proches, pour ses amis, pour chacun d’entre nous en vérité. Le «choix» d’un homme qui, exténué par des années d’humiliations et d’amères expériences en tous genres, de mission en mission, ballotté ici et là au gré de sa hiérarchie et des instructions managériales imposées par le groupe, avait préféré se retirer de la pire des manières en laissant l’empreinte de sa mort sur un mur à jamais assombri… Cet homme se prénommait Rémi. En repensant à l’horreur de son sacrifice absolu, revinrent à notre mémoire les terribles souvenirs de l’ère Didier Lombard, dont la gestion des «ressources humaines» fut dénoncée à la suite de la vague de suicides au sein de ce fleuron national que le monde entier, jadis, nous enviait.

 

Travail. Au seuil de la tristesse et du recueillement, quand toutes les frontières de la douleur ont cédé sous les assauts de l’injustice, que dire encore de la course à la rentabilité, des ambiances délétères, du «time to move»? Figure là tout ce que nous connaissons de l’évolution du travail au sein de l’économie dite «libérale», la pression, la précarisation, la subordination, la concurrence entre salariés, l’individualisation croissante des responsabilités, la désaffiliation, la sauvagerie du chacun-pour-soi… Les racines du mal sont connues, prêtes à ruiner les êtres les plus solides. Quand le travail tue. Comment expliquer, sinon, la dramatique multiplication des actes désespérés depuis des années, dans tous les secteurs, Renault, France Télécom, HSBC, BNP Paribas, La Poste, EDF, Sodexo, Ed, IBM, etc.? Répétons-le une bonne fois pour toutes: ceux qui se suicident au travail ne sont pas toujours des jean-foutre insouciants ou des bras cassés, des personnes dépressives ou mélancoliques, mais plutôt ceux qui aiment leur travail et se sont dévoués sans compter. Les salariés d’Orange, ex-France Télécom, en savent quelque chose. Comment s’étonner que les salariés de cette entreprise soient particulièrement concernés, eux dont les missions de service public s’incarnaient dans le savoir-faire, heureux et fiers de participer à ce bien commun que la République exalte tant. Orange a connu toutes les dérives des nouveaux modes de gestion par le stress, la rentabilité à tous les échelons, les mobilités forcées, la fixation d’objectifs irréalisables, les restructurations, les changements de métiers, sans parler de la détérioration des rapports entre salariés visant à briser tout esprit de corps. Les remaniements de l’identité exigés, relevant de l’injonction à trahir les règles de l’art puis l’éthique personnelle, ont conduit les salariés, consciemment ou non, à se trahir eux-mêmes pour satisfaire les exigences des directions. Jusqu’au pire: le non-sens au travail. D’où cette question: travailler, est-ce seulement produire de la richesse pour des actionnaires invisibles, sans horizon d’épanouissement ni possibilité de se transformer soi-même, au service des autres?

 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 10 mai 2019.]

jeudi 2 mai 2019

Productivité(s)

Les Français ne travaillent pas moins que leurs voisins…

 

Raisons. Lorsque le peuple s’en mêle vraiment, il arrive parfois que l’or pur se change en plomb vil. Ainsi en est-il, autant de nos institutions que de notre art démocratique républicain d’accommoder ce qu’il subsiste encore de notre «pacte social à la française». Dans un climat idéologique déjà assez lourd, voilà que nos «élites» en rajoutent dans leur démagogie de vouloir classer les riches et les pauvres, occultant volontairement – et pour cause – les rapports de forces entre le capital et le travail, ce que beaucoup, instruits de Marx et de ses héritiers, n’oublient pas à l’heure des mécomptes du capitalisme. Mac Macron et ses affidés n’ont donc pas de mots assez durs pour affirmer que les «Français travaillent moins que leurs voisins». Ridicule et déplacée, cette assertion déclinée à souhait par tous les libéraux patentés est d’abord et avant tout un mensonge éhonté, une mystification révoltante. Parodiant la célèbre réplique du chef-d’œuvre la Règle du jeu (Jean Renoir), nous pourrions dire: «Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons.» D’autant que nous connaissons parfaitement bien celles de Mac Macron, qui puise ses «références» dans un célèbre institut de recherches économiques proche du patronat, Coe-Rexecode, qui ose évaluer la durée effective annuelle de travail des salariés européens sans tenir compte des temps partiels ni des indépendants, plaçant, de fait, la France dans une position atypique. Un exemple parmi d’autres: aux Pays-Bas, près de la moitié des salariés de 20 à 64 ans sont à temps partiel, contre 21% dans la zone euro, et 19,3% dans l’Hexagone. Même le journal le Monde (eh oui!) signalait cette semaine que les références de Coe-Rexecode étaient trompeuses, titrant sans détour: «Non, les salariés français ne travaillent pas moins que leurs voisins». 

 

Réalité. Ce point de vérité rétablie, et puisqu’il convient de parler des vrais chiffres économiquement démontrés et vérifiables, ceux de l’OCDE s’avéreront incontestables par sa méthodologie, dont nous conviendrons aisément qu’elle s’impose à tous. L’institut français de référence choisit en effet la réalité et retient dans ses statistiques le temps de travail annuel, peu importe que ce soit à temps partiel ou complet, ce qui paraît logique et honnête pour comparer ce qui doit l’être et ne pas se laisser enfermer dans le discours dominant du moins-disant social: «C’est mieux ailleurs.» 

mercredi 1 mai 2019

Travailleur(s)

Malgré les casseurs, une répression policière aveugle et sans aucun discernement, et même un secrétaire général de la CGT gazé, la réussite des cortèges du premier Mai est assez éblouissante. 

Des casseurs, une répression policière aveugle et sans aucun discernement, et même un secrétaire général de la CGT gazé… Tout fut donc entrepris pour tenter de détourner le sens et l’esprit de la Fête des travailleurs, dont le caractère inédit n’aura pourtant échappé à personne en tant que moment privilégié pour notre société en ébullition de soulever le couvercle que veut imposer le pouvoir par la force policière, comme par l’autoritarisme du président. La réussite des cortèges du premier Mai est assez éblouissante. Et il convient, plus que jamais, de distinguer les fauteurs de heurts des citoyens sincères, qui n’entendaient pas que l’on taise leurs revendications au profit des discours éculés que connaissent bien les gilets jaunes depuis six mois. Ces derniers étaient d’ailleurs présents, dans de nombreuses villes (Paris, Lyon, etc.), ouvrant parfois les défilés, appelant avec des syndicalistes, çà et là, à cette «convergence des luttes» si difficile à élaborer concrètement. 

La nouveauté du moment, chacun la connaît et devrait plutôt s’en réjouir. Ce n’étaient pas ces violences détestables, mais bel et bien ce que nous avons vu ou entr’aperçu, partout en France, cette sorte de jonction des colères entre le mouvement syndical et le mouvement spontané qui dure, celui des gilets jaunes, tous portés par des revendications communes fortes, de justice sociale, de dignité. Quel meilleur jour pour réclamer, de nouveau, l’amélioration rapide des fins de mois, l’augmentation du Smic et des salaires, la mise à contribution des ultrariches, des actionnaires, de la finance, le développement des services publics, etc.? Et redire à Emmanuel Macron que ses réponses droitières, en conclusion du grand débat, ne passeront pas! 

D’autant que l’état de la France réelle se niche souvent dans les détails des statistiques. Ainsi venons-nous d’apprendre par l’Insee que la baisse de la consommation des produits alimentaires atteint un taux inégalé dans notre histoire contemporaine: – 1,2 % ! Même durant la crise de 2008, elle n’avait été que de 0,5 %. Et à part ça, il n’y a aucun «problème» de salaires et de pouvoir d’achat dans ce pays…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 mai 2019.]

dimanche 28 avril 2019

La désillusion

Macron n’entend rien. Au contraire, il assume une sorte de virage en ligne droite, prenant le risque de nourrir une désespérance exacerbée. Singeant les pires années sarkozystes, il répond «à droite toute» aux aspirations sociales du pays.

 

Quelques jours à peine auront donc suffi pour que la parole présidentielle, tant attendue, se transforme en désillusion pour une majorité de nos concitoyens. Personne n’était dupe, certes, mais le fameux effet waouh annoncé à cor et à cri par les thuriféraires de toute la Macronie a laissé place à un couac monumental – le désenchantement devient divorce consommé – et, plus encore, à une rupture fondamentale qui laissera des traces durables dans le rapport du peuple avec «la» politique. Emmanuel Macron et son gouvernement nous avaient annoncé des «mesures puissantes et fortes», après avoir gagné du temps, mené une campagne électorale aux frais de l’État lors des prestations solitaires du «grand débat national», tentant d’épuiser une mobilisation sociale à laquelle ils ne veulent apporter aucune réponse – la preuve –, tout en cherchant à créer l’illusion d’une démocratie participative nouvelle dont il ne reste déjà plus rien. Comme prévu, les lendemains déchantent. Et même les moins courageux des commentateurs patentés expriment une «déception» qui en dit long sur le climat autour du chef de l’État…

 

Rien ne semble atteindre Jupiter. Les mouvements des «gilets jaunes», les journées intersyndicales, les mobilisations dans les entreprises, ce que les Français ont exprimé à travers les cahiers de doléances ou dans les réunions publiques, tout cela a porté une puissante exigence de dignité et d’égalité, avec des revendications précises: pouvoir d’achat, justice fiscale, augmentation du Smic et des salaires, de meilleurs services publics, etc. Macron n’entend rien. Au contraire, il assume une sorte de virage en ligne droite, prenant le risque de nourrir une désespérance exacerbée, déchirant peu à peu ce qu’il reste de nos vies en commun. Plus grave, singeant les pires années sarkozystes, il répond «à droite toute» aux aspirations sociales du pays. Une pure folie. L’«acte II» de son quinquennat débute par des mots qui sentent la poudre : travailler davantage, allongement de la durée de cotisation donnant droit à la retraite. Les réactions d’indignation entendues durant l’acte XXIV des gilets jaunes en témoignent. En attendant celles du premier Mai, où convergeront toutes les contestations.

 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 29 avril 2019.]

vendredi 26 avril 2019

Argent(s)

Notre-Dame… et les Misérables.

Plainte. Que voulez-vous, la sidération ne passe pas… Une cathédrale en flammes – pas n’importe laquelle – et en partie détruite figure une plaie béante au cœur du monde, puisque Notre-Dame ravagée ne saurait détourner nos complaintes légitimes, quelles que soient nos raisons, et ce par quoi se fondent parfois nos mémoires collectives (lire le bloc-notes du 19 avril). Néanmoins, comment rester insensible devant le spectacle d’instrumentalisation attisé par le feu ravageur et l’ampleur d’une émotion subie par tout un peuple? Nous adulons le patrimoine des bâtisseurs, nous aimons l’Histoire à nous damner, mais nous abhorrons en revanche ceux qui, soufflant sur des braises encore chaudes, ont empoigné mécaniquement une espèce de choc des civilisations pour accréditer, sinon encourager, une invraisemblable et fantasmagorique «union sacré». Une névrose de classe pour beaucoup ; un réflexe pathologique pour d’autres. Les pompiers de Paris n’avaient pas encore circonscrit l’incendie et empêché l’effondrement de la cathédrale que des trombes de ferveur religieuse et de cléricalisme capitaliste s’abattaient sur la France, tentant d’imposer leur vision de «l’événement» et de submerger l’émotion populaire. Mieux, le miracle de saint Fisc a transformé de l’argent privé en bénédiction publique, purifié par Bercy, comme s’il convenait d’oublier sa laideur et ses origines. Ou comment soulager l’argent mal acquis. Depuis, tenez-vous bien, la prière des généreux et intéressés donateurs est exaucée: toute plainte qui se détourne «de l’objectif» s’avère indigne, toute souffrance alentour qui crie détresse sur les ronds-points ou ailleurs est sommée de se taire, sous peine d’excommunication nationale pour défaut de cœur. On croit rêver. Mais non. 

Obole. Que le bloc-noteur soit pardonné. Mais les cendres ne sont pas encore froides que les fortunés scandaleux, dont parmi eux certains qui réussissent l’exploit de ne jamais payer l’impôt en France, se précipitent pour apporter leur obole à la modeste nation que nous sommes devenus, incapable, à l’inverse du passé, de réparer les catastrophes par la seule volonté de sa puissance d’État. Quant aux autres, n’en doutons pas, ils bénéficieront de ristournes, d’exonérations ou de divers avantages qui transformeront les «cadeaux» en bonnes affaires. Un joyau national n’a pas de prix. Qu’importe si le repentir ne passe ni par l’argent des indulgences, ni par la violence du marché, ni par le pouvoir des princes. Et nous devrions benoîtement nous enthousiasmer? Et nous sommes censés taire que ce «pognon de dingue» n’ira ni aux écoles, ni aux hôpitaux, ni aux services publics? 

vendredi 19 avril 2019

Catastrophe(s)

Même avec Notre-Dame, la mémoire n’appartient qu’au peuple… 

Pierres. Par leur caractère irraisonné, les catastrophes disent toujours quelque chose des époques où elles surviennent et témoignent, au hasard des vies ébranlées à la hauteur des mécomptes et des actifs de l’Histoire, de ce que les hommes maçonnent par un double orgueil: beauté, éternité. Notre-Dame de Paris ne serait qu’un tas de pierres – certes consacré par religion – si l’imaginaire commun ne l’avait assemblée par l’esprit et l’écrit dans une sorte de création humaine universelle non réductible à sa seule fonction, comme marquée «d’une telle griffe de lion, que personne désormais ne se hasardera d’y toucher», pour reprendre les mots de Michelet. Une vieille cathédrale huit fois centenaires, dont nous savons tout ou presque, adossée néanmoins à un autre édifice tout aussi sacré, une cathédrale de poésie, aussi ferme que les fonds baptismaux de l’autre, aussi puissante et symbolique que ses tours, sa flèche et ses rites ancestraux. Que de chemin parcouru. Que de drames et d’évidences, depuis le chef d’œuvre de Victor Hugo, en 1831: «Notre-Dame est aujourd’hui déserte, inanimée, morte. On sent qu’il y a quelque chose de disparu. Ce corps immense est vide ; c’est un squelette ; l’esprit l’a quitté, on en voit la place, et voilà tout.» Devant le terrible spectacle de flammes rutilantes qui rongèrent le cœur de Paris, nous repensions, comme beaucoup, à ce monument de papier et à ces phrases prophétiques sur le monument de pierre. Quelquefois, l’insensibilité n’est pas de mise devant ce qui nous dépasse et nous réunit: appelons-cela une culture populaire, en tant que formulation définitive. Les strophes, les fureurs, les joies, les illuminations aussi, le monde entier en a eues et en aura encore en admirant les tympans de la Dame, ses ogives et ses arcs-boutants, pas loin de la place Louis-Aragon, lui qui hanta et exalta les lieux en les immortalisant dans Aurélien, en 1944: «Ô les longues rues amères autrefois et le temps où j’étais seul et un ! La marche dans Paris, cette longue rue qui descend vers Notre-Dame !», ou dans Le Paysan de Paris, en 1926: «Qui n’a pas vu le jour se lever sur la Seine, Ignore ce que c’est que ce déchirement, Quand prise sur le fait la nuit qui se dément, Se défend se défait les yeux rouges obscène, Et Notre-Dame sort des eaux comme un aimant.»

jeudi 11 avril 2019

Accident(s)


Silence ! le travail tue encore et toujours…
 
Mortels. Il existe en France un mal silencieux, tapi dans les zones d’ombre de notre société que peu de spécialistes sondent vraiment, une calamité si durable et violente qu’elle devient gênante pour ceux qui constatent le massacre annuel, unis au courage des êtres violentés : les accidents du travail. Les chiffres officiels, eu égard à l’opacité du sujet dans beaucoup de cas, traduisent imparfaitement la réalité. Mais puisqu’il convient de s’en tenir à un « cadre » de départ à partir duquel tout se «juge», nous savons que 500 à 600 personnes perdent la vie, chaque année. Terrifiant, non? Pour certains, pas tant que cela. Nous connaissons le laïus habituel, qui consiste à comparer les époques en se disant – dieu merci! – que «la situation s’améliore avec le temps»… Le nombre d’accidents du travail mortels était en effet de 2 500 environ au début des années 1970 et de 1.400 au début du septennat de François Mitterrand. Leur «fréquence» a donc baissé. Sans blague! Admettons que sont passées par là de meilleures réglementations (tout de même), françaises et même européennes, et que la tertiarisation des métiers a également modifié le paysage et la «dangerosité» d’anciennes tâches, en particulier dans l’industrie, dont des pans entiers ont été sacrifiés depuis. Seulement voilà, depuis deux décennies, le nombre de morts est relativement stable, autour de 600 à chaque passage du réveillon. Question impertinente: y prête-t-on plus attention pour autant? En somme, doit-on s’en contenter, s’en satisfaire plus exactement, comme une vulgaire ligne «comptable» qui, à chaque exercice, vient solder des vies humaines, sans commentaires ni bilans? En vérité, cette «stabilité» des statistiques, comme si elles étaient «acceptables», reste choquante en elle-même. Comme une acceptation. Comme une évidence. Comme un «prix à payer». Mais une vie n’a pas de prix…
 
Statistiques. Des études de l’Institut de veille sanitaire (InVS) sur les accidents mortels d’origine professionnelle nous inquiètent. La grande majorité des accidents (87%) touchent les hommes de plus de 40 ans. Les secteurs concernés: la construction, l’industrie et les transports.

mardi 9 avril 2019

Enfumage


Comment croire, alors que le grand patronat récupère déjà l'aubaine d’affichage et de communication de la loi Pacte sur les entreprises, à son impact sur la gouvernance?

Un supplément d’âme à bon compte ; un nouvel alibi pour le patronat… Ainsi pourrions-nous définir l’un des articles de la loi Pacte qui prévoit la possibilité de création d’un nouveau statut juridique dénommée «société à mission». Pour ses promoteurs, au grand bonheur du Medef, il s’agirait du niveau le plus abouti pour inclure des objectifs sociaux et environnementaux dans l’objet social de sociétés volontaires. Au départ, l’idée pouvait soulever quelques espoirs, au moins pour tenter d’en découdre avec la gouvernance des entreprises, dans un contexte de financiarisation à outrance de l’économie. A l’arrivée? Rien. Si l’entreprise a «une raison d’être» et «contribue à un intérêt collectif» (que de mots faciles à intégrer dans une charte d’intention!), il ne reste aucune des idées portées par les syndicats, par exemple le renforcement du nombre d’administrateurs salariés dans les conseils d’administration ou de surveillance des entreprises de plus de 1000 salariés…

Donc il y aura l’affichage symbolique… et les actes. Que du vent, en somme: «Il faut que tout change pour que rien ne change.» Nous ne minimisons pas l’intérêt de l’introduction de la «raison d'être» dans les statuts de l’entreprise. Mais soyons sérieux. Comment croire, alors que le grand patronat récupère déjà cette aubaine d’affichage et de communication, à son impact sur la gouvernance? Le message délivré est clair. Rien ne va plus dans cette société globalisée? L’entreprise est là pour nous sauver! La bonne blague…

Nous ne pensons pas, à l’Humanité, que tous les entrepreneurs soient par nature des salauds, des profiteurs avides de pouvoir et d’argent. Ce que nous pensons, en revanche, comme nous l’a enseigné la crise de 2008, et tant d’autres épisodes, c’est que les entreprises ont connu une sorte de «déformation» de leur gouvernance, résultat d’une industrialisation de l’actionnariat, qui a doté les investisseurs de techniques destinées à maximiser leurs bénéfices, à n’importe quel prix. Oui, nous vivons sous la pression du dumping social, fiscal, environnemental: le marché cherche en permanence à amoindrir les règles pour se livrer à cette guerre économique qui réduit toutes les dépenses, sauf la rémunération du capital. Ce nouveau texte de loi de «bonne conscience» aidera les entreprises à enfumer les crédules. Seulement les crédules…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 10 avril 2019.]

jeudi 4 avril 2019

Stigmatisation(s)

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Dire que le chômage paye mieux que le travail est un mensonge!

«Confort». À en croire certains – de plus en plus nombreux –, le chômage serait donc un bienfait, une situation enviable en quelque sorte, presque un «statut» privilégié que les citoyens, massivement bien sûr, aspireraient à conquérir, tel un graal… Vous en doutez? Mais que voulait signifier l’ineffable Muriel Pénicaud, alias ministre du Travail, en déclarant qu’«un chômeur sur cinq perçoit plus au chômage qu’avant», ce qui, sans surprise, a depuis déclenché une bien belle polémique? À la décharge de la susnommée, rappelons que, fin février, lors du début de la reprise en main de l’assurance-chômage par le gouvernement, le premier ministre en personne, Édouard Philippe, avait déjà expliqué qu’il fallait que «le travail paye toujours plus que le chômage». Même allusion ; identique méthode ; semblable phraséologie. Résumons. Pour la ministre, le taux de remplacement supérieur à 100% d’un salaire antérieur serait une sorte de «norme» inacceptable. Pour l’hôte de Matignon, ce système aurait – cela va sans dire – pour conséquence de maintenir les sans-emploi dans le «confort» du chômage. Nous connaissons l’histoire par cœur: chassez le naturel, il revient toujours en marche! Mac Macron avait prévenu, en débitant ses vœux pour 2019, que l’exécutif renforcerait les sanctions encourues par les chômeurs qui ne «recherchent pas suffisamment un emploi». Les idées pourrissent toujours par la tête: encore et toujours la stigmatisation des sans-emploi, tous accusés d’être des fraudeurs ou des profiteurs. Résultat, la chasse est ouverte, les radiations s’enchaînent, entraînant des précarisations rampantes. D’autant que, et ne l’oublions jamais, affirmer que le chômage paye mieux que le travail est un mensonge éhonté!

Précaires. Depuis quelques jours, nous assistons même à une guerre des statistiques. Tenez-vous bien. Après les propos de Mme Pénicaud, l’Unédic a réagi illico, rectifiant le chiffre de l’ex-directrice des ressources humaines (sic) du groupe Danone. Selon l’organisme, seuls 4% des chômeurs peuvent percevoir une indemnité supérieure à leurs anciens salaires. 

dimanche 31 mars 2019

Le mensonge

Chacun l’a bien compris, les conséquences de «l’affaire Legay» atteignent désormais l’Élysée. Pour une raison simple: le mensonge d’Emmanuel Macron est établi.

Ainsi donc, voilà les tripatouilleurs de réalité rattrapés par les faits. Le retour de boomerang est impressionnant et mortifère ; celui-là laissera des traces durables sur la crédibilité de la parole de l’État à son degré le plus élevé de la hiérarchie républicaine. Qu’on en juge. Le procureur de Nice, Jean-Michel Prêtre, a fini par admettre que la militante d’Attac Geneviève Legay, gravement blessée en manifestation, avait bel et bien été heurtée par un policier. Le magistrat du ministère public revient sur ses premières déclarations et, autant le dire, nous ne sommes pas près d’oublier le ton inquisitorial et définitif qui avait prévalu jusque-là dans la bouche de ce haut fonctionnaire de Nice, sans parler du préfet des Alpes-Maritimes qui avait, lui aussi, déclaré que Geneviève Legay avait «été poussée dans le dos, non pas directement par un membre des forces de l’ordre, mais par des personnes reculant dans un mouvement de foule». Depuis vendredi 29 mars, une information judiciaire est ouverte. Chacun l’a bien compris, les conséquences de «l’affaire Legay» atteignent désormais l’Élysée. Pour une raison simple: le mensonge d’Emmanuel Macron est établi.

En niant – pour quelles raisons? – cette violence policière, le président de la République a menti devant les Français. Souvenons-nous que, le même jour, M. Macron, avec la condescendance de classe qu’on lui connaît, avait également affirmé: «Cette dame n’a pas été en contact avec les forces de l’ordre. (…) Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci», pointant le manque de «sagesse» de l’intéressée. Macron, artisan d’une fake news de sommet? Dans cette époque de glorification des violences policières et de réquisitoire contre toute résistance sociale, rappelons que nous attendons de la part d’un chef de l’État beaucoup de qualités morales qui ne sauraient exclure la «sagesse». Souhaitons-lui d’atteindre lui-même un jour, sait-on jamais, celle de Geneviève Legay…

Ces mensonges à tous les étages s’avèrent inacceptables. D’autant que nous apprenons concomitamment que, en juillet 2018, par le truchement d’Ismaël Emelien, alors chargé de la communication de crise, l’Élysée a fait diffuser un montage vidéo trompeur pour tenter de disculper Alexandre Benalla. Sans doute un autre scandale d’État. Tôt ou tard, le prince élu et son entourage devront rendre des comptes pour tout cela. 
 
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 1er avril 2019.]

jeudi 28 mars 2019

Philisophie(s)

Marx et Freud au rancart ? 

Histoire. Les polémiques franco-françaises concernant les programmes scolaires disent quelque chose de nous, de notre histoire: ne nous en plaignons pas! Le monde globalisé nous a laissé si peu de spécificités uniques au monde qu’il serait malvenu de ne pas honorer les derniers prés carrés d’une trace universelle qui demeure nôtre – sans exagérer le propos. Ainsi en est-il d’une nouvelle polémique, liée à la réforme du lycée et du bac, concernant la philosophie, comme cela se produit régulièrement. La dernière en date, tonitruante, a vu de nombreuses voix s’élever pour dénoncer la disparition (desdits programmes) des notions de travail et d’inconscient, étudiées jusqu’ici. Vous avez dit travail? Et inconscient? En somme: Karl Marx et Sigmund Freud. Deux géants de l’Histoire qui ont marqué deux des grandes révolutions anthropologiques fondamentales: l’homme est aussi le produit du corps social environnant (Marx), l’homme n’est pas seul en sa demeure (Freud). Ces deux notions, de même que leurs concepteurs, n’apparaissent pas dans le projet de programme qui a été présenté oralement, le 20 mars, dans le cadre du Conseil supérieur des programmes (CSP), aux syndicats et associations disciplinaires. De quoi rendre colériques plusieurs membres de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public (Appep). En effet, les enseignants ne seront plus formellement tenus de faire étudier ces thèmes, ni de lire des textes qui s’y rapportent. Ah bon ? Mais comment parler du monde d’aujourd’hui, donc de l’économie qui guide tout, sans aborder la question du travail, de la justice ou de l’État, du droit et de la société… donc de Marx? De même, imagine-t-on évoquer le corps et l’esprit, voire le désir, etc., en évacuant l’inconscient… donc Freud? L’affaire paraît sinon impossible, du moins grotesque dans des disciplines qui consistent – de fait – à établir des liens entre les notions et/ou les concepts. Rassurons-nous, puisqu’il nous est dit officiellement que «ces notions devraient toutefois continuer à être étudiées en lien avec d’autres thématiques». Nous entendons «devraient» et nous comprenons: ce sera à la bonne volonté des enseignants de terminale… Quoi qu’il en soit, aucune raison de s’inquiéter: «Engels devrait rejoindre la liste des auteurs possibles, ce qui permettra d’étudier notamment des œuvres qu’il a écrites avec Karl Marx», nous explique-t-on. Et toujours ce «devrait» qui ne laisse rien présager de bon…

Peuple. Assiste-t-on à une tentative de mise à mort de la pensée critique? Un peu tôt pour se prononcer. Néanmoins, annoncer la disparition du Travail, infrastructure collective essentielle, ainsi que de l’Inconscient, fondement même de la conscience humaine, a de quoi nous inquiéter.

jeudi 21 mars 2019

La République et le chef des armées

Macron assume sans complexe l’usage de l'armée pour mater les gilets jaunes. L'affaire est grave, extrêmement grave. Et inquiétante. 

C’est donc ça, un chef des armées? S’il était encore nécessaire d’analyser le caractère ultramonarchique de la Ve République, Emmanuel Macron vient d’en dévoiler l’essentiel – et probablement le plus dangereux. Au point de se demander: son pouvoir suprême lui monte-t-il à la tête? En faisant appel à l’armée dans le cadre de l’opération antiterroriste «Sentinelle», la machine infernale est lancée avant la nouvelle journée de mobilisation, samedi 23 mars. Il assume sans complexe l’usage de la force pour mater les gilets jaunes qui, au côté de casseurs professionnels, considèrent qu’une certaine forme de violence devient une façon comme une autre d’imposer leurs revendications. Tout se met en place pour une issue dramatique. L’exécutif a beau nous répéter, à cor et à cri, qu’il convient de «ne pas agiter les peurs» et que les effectifs de «Sentinelle» ne seront réquisitionnés que pour «protéger des bâtiments officiels» et autres «points fixes», l’affaire est grave, extrêmement grave. Et inquiétante.

«Nos concitoyens ont l’habitude» de voir des militaires dans nos rues, gares ou aéroports, déclare l’ineffable Benjamin Griveaux. Mais de quoi parle-t-on? Contrairement à la police et à la gendarmerie, les soldats de la force «Sentinelle» ne sont pas formés ni équipés pour assurer un maintien de l’ordre, qui plus est lors de manifestations. Il faut même se pincer d’avoir à associer dans la même phrase les mots «militaires» et «manifestations»… Comme le remarquent à juste titre plusieurs organisations de policiers, que se passera-t-il en cas de problème majeur? Ces militaires, hautement armés, tireront-ils à vue?

L’improvisation du président, et de toute la chaîne gouvernementale, s’avère si flagrante qu’aucun responsable de haut rang, pas même le ministre de la Défense, n’ose élever la voix pour relever une évidence: ce n’est pas le métier de l’armée de terre de s’interposer, quel que soit le dispositif, face à des manifestants! Le métier de l’armée, c’est de défendre la nation face à un ennemi. Le message paraît dès lors limpide. La France aurait besoin de militaires pour se défendre contre des gilets jaunes? Ces derniers seraient-ils des ennemis de l’intérieur?

La surenchère atteint un niveau funeste: en République, l’armée ne dresse pas ses armes contre son peuple. En vérité, le pouvoir dégoupille un arsenal de mesures sécuritaires et martiales afin de masquer ses incompétences. Honte, d’amalgamer ainsi mouvement social et terrorisme ! Pour mémoire, le maintien de l’ordre dans le cadre de manifestations est confié à la gendarmerie et à la police depuis 1921... Cette décision politique – sans parler de sa symbolique – est inacceptable. Avec ce précédent, M. Macron prend un risque historique. La compétition malsaine entre l’exécutif et la droite la plus dure pour bomber le torse menace de porter atteinte à l’État de droit et aux libertés fondamentales, en premier lieu, le droit de manifester. Le bruit des bottes et l’ordre en kaki, ce n’est pas la République !

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 22 mars 2019.]

Légitimité(s)

À propos des «écarts» de Castaner… 

Fiasco. Sans sombrer dans la caricature, voire dans les remugles de ces conversations façon café-du-commerce dont on dit qu’elles alimentent le «populisme ambiant», le bloc-noteur se permettra néanmoins d’écrire son dégoût, qu’il résumera d’une phrase moins cinglante qu’il n’y paraît: quand on représente l’État, donc la légitimité d’une fonction régalienne, surtout par les temps qui courent, ses actes ne doivent jamais trahir la confiance précisément dépositaire d’une autorité qui réclame un minimum de respect. Christophe Castaner, l’incapable de la Place Beauvau, est-il ministre de l’Intérieur par intermittence ou à temps partiel? Sur le plan politique, nous connaissons le débat: depuis les violences de l’acte XVIII des gilets jaunes sur les Champs-Élysées, l’homme se trouve dans la tourmente, critiqué à la fois au sein de sa majorité et de l’opposition, à tel point que sa démission a été brièvement évoquée avec Mac Macron – opportunément redescendu de son télésiège avant d’abandonner cette piste –, dans la soirée du samedi 16 mars, ce qui, à bien y regarder, aurait toutefois permis au pouvoir de mieux accompagner le débarquement, bien réel celui-là, du préfet Delpuech. Sur le plan personnel, n’en déplaise à certains, le cas Castaner provoquait déjà l’hilarité du Tout-Paris avant même qu’une vidéo ne vienne à circuler dans la presse people et sur les réseaux sociaux : un ministre de l’Intérieur passablement éméché et filmé le 9 mars dans une boîte de nuit de la capitale, pratiquant le bouche-à-bouche avec une jeune femme, sans ses gardes du corps-à-corps et devant des dizaines de témoins. L’affaire n’a l’air de rien. Mieux, elle ne nous concernerait pas. «Vie privée», clame le fautif, qui n’a pas tort en évoquant la «violence» qu’il a pu ressentir après la diffusion de ces images. Car, voilà, au pire moment, ce proche de Mac Macron renvoyé à son reflet le moins avantageux qui lui vaut quelques surnoms désobligeants, «Kéké», «Simplet», etc. Et c’est le même homme qui paradait, après les violences des Champs, afin d’être photographié auprès de «ses» troupes de police, malgré le fiasco – assumé? – d’un dispositif dont on n’a pas fini de parler…

Écarts. Reste la question récurrente: un ministre est-il ministre à temps plein? On peinera à le croire, mais, après sa virée en boîte, Castaner en personne tenta de justifier l’importance de sa fonction, et la conscience qu’il en avait, par cet invraisemblable lapsus: «Être ministre de l’Intérieur, c’est l’être 7 jours sur 4, 24 heures sur 24.» Rigolons, rigolons… jusqu’à un certain point.

dimanche 17 mars 2019

Scandale démocratique

En quoi et pourquoi Ian Brossat n’aurait-il pas sa place dans un échange télévisé majeur, au même titre que les autres têtes de liste ou représentants de partis?  

Curieux moment, n’est-ce pas? Alors que la question démocratique – dans sa visée citoyenne – s’affirme comme l’une des préoccupations majeures remontant telle une vague des tréfonds de la société française, il semble bien que chacun ne soit pas considéré sur un pied d’égalité pour avoir accès, précisément, au débat… démocratique. Nous pouvons le constater: la campagne des européennes entre dans sa phase active et ce n’est pas Emmanuel Macron qui nous démentira, lui si vaillant à tenter de convaincre des assemblées dont il ne se lasse plus, au point qu’il tient à poursuivre sa tournée promise dans toutes les régions jusqu’au mois d’avril, détournant le grand débat au profit d’une promotion électorale si visible qu’elle est désormais dénoncée par des observateurs jusque-là très «macron-compatibles». Or, il se trouve que France 2, principale chaîne du groupe public France Télévisions, a décidé de trier les participants au tout premier débat consacré aux élections européennes, dans le cadre de l’Émission politique du 4 avril prochain. En dépit de toute logique et des protestations, la direction de la chaîne persiste à ne pas vouloir inviter Ian Brossat, le chef de file communiste de la liste intitulée «Pour l’Europe des gens, contre l’Europe de l’argent». Un scandale. Et un boycott. Comment appeler cela autrement? Du coup, une autre interrogation se pose déjà cruellement: un vrai débat aura-t-il lieu, alors qu’il s’agit d’un scrutin primordial dont on sait, pas seulement par habitude, qu’il mobilise peu, hélas, les Français?

En quoi et pourquoi Ian Brossat n’aurait-il pas sa place dans un échange télévisé majeur, au même titre que les autres têtes de liste ou représentants de partis? Cette décision s’avère si grotesque et provocante, pour tout républicain digne de ce nom, que les arguments pour la contester devraient être inutiles… pourtant ils ne manquent pas, dans une période où la soif de débats et de controverses se révèle chaque jour plus vive et que les contestations d’ampleur – gilets jaunes, revendications sociales, climat, etc. – s’additionnent et souvent se rejoignent. Depuis le référendum constitutionnel de 2005, nous savons que la construction de l’Europe peut passionner et enflammer les citoyens. À condition que la démocratie soit respectée pleinement, pas seulement dans des marges délimitées au préalable afin de désigner qui est légitime ou non de s’opposer à Macron. Veut-on que l’élection européenne ressemble au grand débat, avec, à terme, la désillusion suprême: la colère amputée de tout espoir politique?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 mars 2019.]

jeudi 14 mars 2019

Verticalité(s)

Mac Macron, incarnation des inégalités.

Campagne. Ce soir-là, des nuages oscillant entre le pourpre et l’écarlate affectaient des formes déchiquetées, étranges, en direction du couchant, quand, au coin d’une rue, trois gilets jaunes rentrant de manif échangèrent quelques mots furtivement volés. Le premier déclara: «Il aura beau faire et dire ce qu’il voudra, il est coupé de nos réalités.» Le deuxième: «Il pense avoir repris la main de manière magistrale, mais sa tentative est plus médiatique que populaire.» Et le troisième: «Il se donne en spectacle, sauf qu’il n’arrivera jamais à dépasser son image de président des riches, d’incarnation des inégalités…» «Il», vous l’avez reconnu: Mac Macron. Le fameux énarco-technicien répondant à tout-ce-que-vous-souhaitez. Pour lui – comme pour beaucoup –, la politique est une drogue dure. Mais pas n’importe laquelle, donc. Depuis des semaines, pour tenter de sortir de la crise où l’avaient plongé les gilets jaunes, le prince-président s’est bel et bien lancé dans une campagne de reconquête, pour ne pas dire de survie, avec le grand débat national dont il a pris toute la place. La posture jupitérienne absolutiste n’aura échappé à personne. C’est donc cela, un chef de l’état? Le bloc-noteur, comme déjà écrit ici même, ne niera jamais la teneur des performances de l’homme-orchestre, sa maîtrise des dossiers comme leur amplitude en des temps record, sans parler de son incroyable faculté à avoir réponse à tout, mais vraiment à tout. Ce savoir-faire, qui ressemble au syndrome Questions pour un champion ou Qui veut gagner des millions, interroge non la prouesse supposée mais bien ce qu’il en reste, déjà… Si convaincre des assemblées rétives relève d’une vaillance dont il ne semble plus se lasser, admettons que ce n’est pas pour rien qu’il tient à poursuivre sa tournée promise dans toutes régions jusqu’au début du mois d’avril. En tête? Les élections européennes, et au-delà bien sûr. Comme si l’idée de «campagne permanente» était désormais son nouveau mode de gouvernement, lui qui jugeait «délétère», en janvier dernier, ce qu’il appelait la «société du commentaire permanent». La ficelle est grosse. Avec le «débat permanent», par lui et pour lui, il prétend relier tout, par la simple verticalité de son aplomb, sachant que ce qu’il nous raconte n’est que «technique», quand les Français voudraient qu’il parle «politique». Rappelons-le: la politique relie à tout, l’économie en sa technique à rien, ou presque rien. À commencer par l’essentiel, que l’un de nos gilets jaunes mentionnait: Mac Macron demeure «l’incarnation des inégalités».

dimanche 10 mars 2019

Maturité, radicalité

La démonstration du peuple algérien, vendredi 8 mars, dépasse de loin tout ce que le pays a connu depuis trente ans.

Renouer avec les idéaux de justice sociale et l’esprit de l’indépendance… Plus de doute: ce qui se déroule en Algérie ressemble, désormais, à un mouvement de masse de type prérévolutionnaire. La démonstration du peuple, vendredi 8 mars, dépasse de loin tout ce que le pays a connu depuis trente ans. Combien étaient-ils ces manifestants, ces étudiants, ces lycéens, premiers à protester et rejoints aujourd’hui par une grande partie de la population de tout âge, dont de nombreuses femmes? À Alger, des flots ininterrompus de citoyens venant des différents quartiers se sont déversés sur les grandes places. Une marée humaine couvrant toutes les grandes et petites artères de la ville, à croire que toute la capitale était descendue dans la rue exprimer sa colère. Ce fut semblable à Oran, Béjaïa, Sétif ou Ghardaïa. Des millions ont répondu à l’appel. Comme un sursaut d’orgueil pouvant remettre l’histoire à l’endroit.

Jamais une cause n’a mobilisé autant la société dans toutes ses composantes. L’ambiance n’est déjà plus la même. Au refus d’un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika viennent s’ajouter des revendications d’une maturité et d’une radicalité exemplaires. Beaucoup de manifestants avaient même ressorti les drapeaux ternis par le temps de la guerre d’indépendance – un geste symbolique qui témoigne de la considération qu’ils ont vis-à-vis du clan Bouteflika, aux affaires depuis 1999. Malgré l’avertissement du pouvoir contre les risques de «chaos» et de «retour à la guerre civile comme en Syrie», ces femmes et ces hommes debout ont tenu à marquer leur présence dans un pacifisme total. Face à ce peuple fabuleux de dignité et de détermination, le système semble bel et bien se désintégrer. Si les tenants du régime escomptaient un essoufflement du mouvement, ils ont leur réponse. Cinglante. Aucune voix, dorénavant, ne sera supérieure à celle de ce peuple, qui réclame un changement irréversible dans la manière dont est géré le pays. 

Devant ce moment d’Histoire, il n’est pas inutile de rappeler que la France n’a rien à dire, rien à faire qui pourrait crisper la situation. Édouard Philippe a raison de rappeler qu’il s’agit d’un «pays souverain» et que «c’est aux Algériens qu’il revient de prendre les décisions sur leur avenir». Mais alors, pourquoi son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a-t-il osé déclarer: «Nous devons laisser le processus électoral se dérouler»? Quel «processus»? Savoir se taire s’avère indispensable. D’autant que les Algériens préparent une semaine de désobéissance civile, une étape sans doute décisive dans la résistance. Le fleuve de la colère est sorti de son lit: il n’y retournera pas.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 mars 2019.]

jeudi 7 mars 2019

Fantôme(s)

Dans son nouvel essai, l’Europe fantôme (Gallimard), le philosophe et médiologue analyse la débandade intellectuelle comme le délitement politique de cette UE en crise historique.
 
Mal née. Une utopie à l’agonie, l’Europe? Une «idée défunte»? Depuis plus de vingt ans, Régis Debray nous met en garde contre cette construction, sorte de palliatif à l’effondrement des grandes idéologies du XXe siècle, qui, par sa symbolique même, aurait rompu avec l’agora athénienne au profit de l’économie comme primat de toute pensée active au point de créer un monstre de technocratie. Dans son nouvel essai, l’Europe fantôme (Gallimard), le philosophe et médiologue analyse la débandade intellectuelle comme le délitement politique de cette UE en crise historique. D’une simple phrase à l’ironie définitive, il nous prévient: «Au Ve siècle, on attendait le Christ, c’est l’Église qui est venue. Au XXe, on attendait Érasme, c’est M. Moscovici qui est arrivé.» Nous pourrions en rigoler de bon cœur ; sauf que Régis Debray ne plaisante pas du tout. À ses yeux, l’affaire est trop grave, trop sérieuse pour se permettre non pas d’y croire encore – à voir – mais simplement d’espérer, ce qui, venant de lui, nous incite à une réflexion à la hauteur de l’événement. L’auteur se veut formel: l’Union européenne portait dès sa naissance les germes de son échec dans la mesure où le «rêve» des fondateurs se transforma en cauchemar techno-juridique à l’apolitisme avéré. Conséquences: déficit symbolique (comme les choses mal nées) et rejet démocratique (plutôt assumé). Il écrit: «Délestée de son aura, celle des fins dernières, l’Europe réduite à ses astreintes budgétaires ne fait plus soupirer mais grincer. Les chiffres ont pris les commandes, le Livre des comptes devient le Livre saint, et l’expert-comptable, un haut dignitaire.» Entre atrophies des références historiques et géographie élastique, qui empêche l’appropriation culturelle d’un espace naturel, Régis Debray se demande même «pourquoi tant de pavanes pour une infante défunte, blasphématoires mais parfois convaincantes». Pour lui, s’«il était difficile de ne pas être européen en 1925 ou 1950 (…), Europe reste un mot faible qui n’implique que faiblement ceux qui l’utilisent, parce qu’elle ne suscite chez ses administrés aucun vibrato affectif, incolore et inodore, parce que trop cérébrale».

mardi 5 mars 2019

Aucune tolérance !

Si être communiste n’est pas donné à tout le monde, ajoutons que cela requiert une haute idée du genre humain et de la place des uns et des autres. 

Nous publions les témoignages de jeunes femmes communistes déclarant avoir subi des violences sexuelles imputées à des «camarades». La phrase en elle-même s’avère assez insupportable qu’il convient, en toute conscience, d’en prendre la mesure. Chaque organisation – quelle qu’elle soit, la preuve – est donc confrontée à ce mal endémique qui ne doit décidément rien aux idées mais tout aux comportements masculins. Une organisation comme le Mouvement jeunes communistes de France (MJCF), qui se bat à ce point pour l’égalité femmes-hommes, ne peut se permettre le moindre écart d’un de ses membres. Depuis longtemps déjà le PCF s’est doté d’un dispositif interne nommé «Stop violences», inédit pour une force politique. Tolérance zéro. Raison pour laquelle la direction du PCF a annoncé, lundi soir, la «suspension» d’un adhérent accusé de viol par une militante du MJCF, lui demandant de «démissionner» de son mandat de conseiller municipal de Blois. Un autre cas est également «en cours d’instruction».

Autant le dire franchement. Si être communiste n’est pas donné à tout le monde, ajoutons que cela requiert une haute idée du genre humain et de la place des uns et des autres. Ce ne sont pas que des mots. Ce sont aussi des actes qui passent par une transformation fondamentale des rapports entre les hommes et les femmes. Depuis quelques années, le profond mouvement de témoignages et de mobilisation contre les violences a libéré la parole. Des jeunes femmes communistes s’en sont emparées, avec courage. Elles racontent cette parole parfois minorée. Le PCF les soutient et réclame à tous ses adhérent(e)s d’utiliser pleinement les dispositifs qu’il a mis en place.

Les femmes ne supportent plus l’indifférence qui entoure trop souvent la réalité de ces violences. L’Humanité, ses lectrices et ses lecteurs sont intimement de ce combat pour lutter contre l’omerta, les peurs, l’autocensure, etc. Des relations de domination et d’exploitation sont encore à l’œuvre dans la société capitaliste et patriarcale. Elles continuent d’entraver le droit à l’égalité et les libertés des femmes. Beaucoup d’hommes se complaisent à confondre amour et pulsion: l’excuse de «moments festifs alcoolisés» ne tient pas! Là où il y a domination, il y a toujours tentative de soumission. Les femmes en sont les premières victimes. Répétons-le: le combat féministe, la conquête d’une égalité pleine et entière des femmes, est l’un des chemins les plus puissants de la nécessaire révolution des rapports sociaux et humains au XXIe siècle. Et nous sommes, déjà, au XXIe siècle! 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 mars 2019.]

vendredi 1 mars 2019

Pédophilie(s)

Le pape est-il conscient de l’ampleur de la tragédie ?

François. Il nous a si souvent habitués à une forme d’audace, sinon de courage, qu’il nous est arrivé de lui renvoyer l’hommage que tout humain doit aux paroles de justice sociale et de paix, sans parler, bien sûr, de ses violentes diatribes à l’encontre du capitalisme financier qu’il ne cesse de dénoncer. Le pape François, par ses différences avec ses prédécesseurs, a marqué les esprits progressistes, secouant l’Eglise au cœur même de ses méthodes. Mais jusqu’à un certain point. La doctrine de la foi reste un domaine réservé, intouchable et intangible jusque dans ses marges. Quant à la question des « mœurs », les évocations hors de propos continuent de s’accumuler, comme en témoignent les mots de l’évêque de Rome lors de la convocation spectaculaire d’une réunion, à Rome, qui devait évaluer les raisons du silence de nombreux prélats dans les multiples affaires de pédophilie touchant des responsables de la hiérarchie catholique, partout dans le monde. Le sentiment du bloc-noteur: le dossier est si grave que François y a sans doute joué le sort de son pontificat, ni plus ni moins. Non seulement la rencontre n’a abouti qu’à des vœux pieux, mais le pape a commis un péché d’orgueil impardonnable en accusant Satan d’être à l’origine des comportements des prêtres, des évêques, des cardinaux. On croit rêver. Alors qu’il avait auparavant revendiqué la responsabilité, donc la culpabilité, de l’Eglise, le pape a cette fois incriminé le Malin. Derrière les abus sexuels, «il y a Satan», a-t-il osé déclarer, évoquant «une manifestation du mal flagrante, agressive, destructrice». En somme, le diable de l’enfer expliquerait le comportement humain des représentants de l’Eglise. Quelques «Vade retro Satana» exorciseraient ce mal, donc les actes avérés. Lui jadis si prompt à louer les actions terrestres (l’«ici-bas» revendiqué à maintes reprises), c’est un peu comme s’il nous affirmait cette fois que ces prêtres coupables n’étaient sous l’emprise que d’une force satanique, donc pas responsables à cent pour cent de leurs horribles forfaits…

jeudi 14 février 2019

Condescendance(s)

La Ligue du LOL, ce symptôme…

Journalistes. À l’heure où le «monde médiatique» – l’expression s’avère un peu sommaire, mais passons – est dénoncé, vilipendé, accusé de tous les maux en place publique, voilà donc qu’une affaire de cyber-harcèlement exhumée par la plateforme CheckNews de Libération provoque une polémique d’une ampleur telle qu’elle pourrait déclencher une remise en question profonde et collective sur le sexisme et l’entre-soi qui gangrènent la profession: celle des journalistes. Ne nous voilons pas la face. Si le bloc-noteur était totalement ignorant de semblables faits et mots, il lui arrive, souvent, d’être assez peu fier d’arborer cette carte de presse dont se revendiquent tant d’énergumènes infréquentables. C’est la loi du genre. On choisit parfois son métier, pas ceux qui y pullulent. Ainsi, une trentaine de membres d’un groupe Facebook – la Ligue du LOL – sont accusés de s’être livrés à du cyber-harcèlement depuis 2009, en particulier sur Twitter. Parmi eux, de nombreux journalistes. Depuis les révélations de CheckNews, Libération, l’hebdo les Inrocks et le studio de podcasts Nouvelles Écoutes ont pris des mesures contre leurs employés mis en cause dans cette affaire sordide. Le traitement infligé à plusieurs jeunes femmes ou jeunes hommes par certains membres de ce groupe informel nous donne la nausée. Harcèlement, insultes, canulars graveleux, sexisme, machisme, homophobie et propos racistes… Bref, tout le panel d’agressions numériques imaginables a été utilisé. Vincent Glad, journaliste pigiste pour Libération et Brain Magazine, à l’origine de ce groupuscule glauque sur Facebook, a évidemment présenté ses excuses: «En créant ce groupe, j’ai créé un monstre qui m’a totalement échappé.» David Doucet, rédacteur en chef Web aux Inrocks, s’est dit «désolé», ajoutant: «Cette libération de la parole m’a surtout fait prendre conscience que je comptais parmi les bourreaux.» Quant à Alexandre Hervaud, journaliste à Libération, il a expliqué que certains des témoignages apparus, depuis, lui avaient «littéralement tordu le bide». Un peu tard, n’est-ce pas, pour la contrition par «le bide» lorsqu’il s’agissait de frapper des âmes, des esprits et des psychologies de femmes et d’hommes qui n’avaient rien demandé, sauf à faire valoir leurs différences et surtout ce qu’ils n’étaient pas: «de la bande»? Autant le dire, cette histoire n’est pas seulement «honteuse», comme nous avons pu le lire ici et là, elle témoigne d’un état d’esprit pourri qui en dit long sur ces petits «Tintin au Congo» se croyant tout permis, de la condescende au mépris, en passant par l’insulte gratuite et l’ignominie passible de la loi!


mardi 12 février 2019

Face au poison, le combat permanent

La prolifération des actes antisémites en ce tout début d’année confirme les statistiques concernant 2018: ils étaient en augmentation de 74%.  

France, 2019… Réveillés par les hallucinations d’une réalité de caniveau, nous voilà confrontés, de nouveau, à l’abject. Cet abject tout droit sorti des poubelles de l’histoire, dont les couvercles ne se referment jamais vraiment. Coup sur coup, nos yeux et nos poings se sont crispés de colère en découvrant, là, les portraits de Simone Veil barrés de croix gammées, là, un tag «Juden» écrit en lettres jaunes sur la vitrine d’un restaurant, là encore, les arbres plantés en mémoire d’Ilan Halimi sciés, sans parler, sur les réseaux sociaux, de slogans si infâmes que les mots nous manquent pour traduire au plus près ce que l’émotion emprunte à l’indignation…

La France va mal. Ce n’est pas très nouveau, certes, mais la prolifération des actes antisémites en ce tout début d’année confirme les statistiques concernant 2018: ils étaient en augmentation de 74%. Ces faits et gestes d’une poignée d’illuminés et d’extrémistes, s’ils ne reflètent pas la France dans ses générosités, tendent un miroir cru qui nous projette une vérité qu’il convient de regarder droit dans les yeux. Souiller ainsi la France des droits de l’Homme et du citoyen, comme aux pires heures de Vichy ou des années 1930, n’a rien d’anodin, ni d’ordinaire. C’est un poison indigne, insupportable, qu’inoculent de lâches et vils personnages…

L’immense crise sociale que nous connaissons depuis l’émergence des gilets jaunes aurait comme encouragé certains comportements, dans la mesure où l’extrême droite a tenté d’en profiter  pour diffuser ses slogans. Toutes les études démontrent pourtant que la «porosité» est infinitésimale et ne correspond en rien à la réalité des statistiques: sur les neuf premiers mois de 2018, les actes contre les juifs étaient déjà en augmentation de 69%. Les responsables de ces ignominies, quels qu’ils soient, n’ont ainsi rien à voir avec la colère sociale actuelle. La majorité des Français en lutte réclament de l’égalité, de la justice sociale et fiscale, plus de droits civiques, etc. Les haineux, en revanche, nous les connaissons. Tel un invariant historique, les extrémistes sortent toujours de leur tanière par temps de crise sociale, pointant le juif, le musulman, l’immigré, le migrant, selon les époques et les moments, tentant de détourner l’exaspération populaire au profit d’obsessions identitaires ou religieuses.

Nos humanités – les mots, les mémoires, les engagements – ont peut-être perdu des batailles, mais pas la guerre. Ne cédons jamais à l’antisémitisme et à la xénophobie. Unis, ne cédons rien face à ceux qui, par leur haine et leur apologie de l’ignorance, salissent la République et l’idée que nous nous faisons du futur commun. Tant d’idéaux arrachés aux fosses communes méritent, non un sourire de faux jeton ou une sombre indifférence, mais une salve d’honneur. C’est un combat permanent.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 13 février 2019.]

jeudi 7 février 2019

Orwellien(s)

Mac Macron, la presse et la "vérité"... 

Happy few. Ainsi donc, Mac Macron rencontre, dans le plus grand secret, des journalistes – du moins ceux qu’il choisit. La scénette se déroula la semaine passée, et sans les confidences publiques d’un journaliste du Point (Emmanuel Berretta), qui a brisé l’embargo (non-dit) et le off (plus ou moins réclamé), personne n’aurait jamais eu connaissance de ces happy few à carte de presse dans le principal bureau du Palais. Nous appelons cela, dans notre jargon, un «échange informel». Celui-ci, singulièrement, illustre-t-il le journalisme de cour qui prend ses aises sous les lambris? Ce serait un peu vite dit – mais tout de même. La vérité nous oblige à admettre que l’intéressant de cette rencontre, le plus «illustratif» en quelque sorte, ne fut pas uniquement le procédé (encore que) mais bien son contenu. Imaginez un instant le bloc-noteur embarqué dans l’aventure et ce qu’il n’aurait pas manqué de faire savoir à qui de droit, surtout quand, devant cet aréopage, Mac Macron sembla réfléchir à haute voix afin d’exprimer sa vision toute personnelle de l’information et, plus avant, de son analyse des médias. Un autre témoin (dont nous tairons le nom) ne nous le cache pas: «C’était sur le ton de la confidence, certes, mais il ne pouvait ignorer qu’il parlait devant des journalistes, donc, par extension, un plus large public...» Et l’homme, qui n’osa néanmoins moufter durant cet instant privilégié, ajoute: «À un moment – j’exagère, bien sûr –, j’ai eu l’impression de me retrouver dans un livre d’Orwell…» Que le chef de l’État ait une pensée sur les médias, c’est bien le moins. Pourquoi le tairait-il d’ailleurs, lui si prompt à répondre à tout-sur-tout dans ses séances du «grand débat», transformé en cénacle pour le plus doué des énarques – lui. S’il y aurait de quoi dire, en effet, sur la question des médias en général et de leur rôle fondamental dans une France plus ou moins mise sous cloche par les puissants, il y eut néanmoins plus ennuyeux dans sa bouche. Mac Macron déclara ceci, et il convient de bien lire jusqu’au bout pour le croire: «Le bien public, c’est l’information. Et peut-être que c’est ce que l’État doit financer. Le bien public, ce n’est pas le cameraman de France 3. Le bien public, c’est l’information sur BFM, sur LCI, sur TF1 et partout. Il faut s’assurer qu’elle est neutre, financer des structures qui assurent la neutralité. Que pour cette part-là, la vérification de l’information, il y ait une forme de subvention publique assumée, avec des garants qui soient des journalistes. Cette rémunération doit être dénuée de tout intérêt. Mais quelque part, cela doit aussi venir de la profession.»

mardi 5 février 2019

Arsenal répressif

Ainsi, la tristement célèbre «loi anti-casseurs» a été adoptée au Parlement, hélas sans surprise. 

Ils ont osé: nous y sommes. En toute conscience – et résolument contre l’inconscience politique du temps qui est le nôtre –, ce que les députés de la «majorité» ont osé voter, mardi 5 février 2019, restera dans notre Histoire républicaine comme l’une des taches maculant ce qu’il nous reste de valeurs collectives authentiquement enracinées. La Macronie est-elle devenue l’antichambre de la droite extrême tout droit inspirée du XIXe siècle le plus répressif? Ainsi, la tristement célèbre «loi anti-casseurs» a été adoptée au Parlement, hélas sans surprise. Une sorte de «loi de la peur», de «loi de sûreté nationale», propice à toutes les «notes blanches» d’un passé révolu qu’aucune juridiction de droit n’est jamais en état de discuter sérieusement. Imaginez les conséquences de cette loi entre certaines mains…

Résumons. Les préfets, soumis au gouvernement, pourront donc interdire de manifestation quiconque constitue «une menace à l’ordre public». Exit la justice et les juges! Comprenez bien: ce texte n’a pas pour objet de mieux réprimer les auteurs d’actes violents après qu’ils les ont commis. Il établit en revanche un véritable contrôle administratif d’un droit de manifester. Autrement dit, il s’agit d’une loi répressive par anticipation, une sorte d’arsenal prêt à l’emploi permettant d’intervenir contre un citoyen avant même qu’il ne devienne un «délinquant», ce qui, dans notre République, bafoue l’esprit des lois et contrevient à tous les principes constitutionnels. Ce sont les manifestations que le pouvoir entend limiter, pas les actes violents. Et c’est le citoyen – dans sa citoyenneté même – qu’on intimide, pas le délinquant.

Nous n’oublierons pas de sitôt l’attitude des députés macroniens quand le député centriste Charles-Amédée de Courson (interviewé dans nos colonnes par la suite) s’opposa à cette loi en invoquant le souvenir de ses aïeux résistants, dénonçant au passage un texte digne du «régime de Vichy». D’un côté: une question d’honneur, celui d’un homme expliquant qu’une liberté fondamentale risquait de disparaître, que les digues allaient sauter, que tout était désormais possible. Et de l’autre côté: des députés croupions ricanants, sans savoir qu’ils moquaient là, de leurs rires vulgaires, ce qu’ils étaient censés représenter: l’État de droit. Honte à eux.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité 6 février 2019.]

lundi 4 février 2019

Pour les Amis, un seul objectif : la pérennité de l’Humanité

L’Assemblée générale de l’association les Amis de l’Humanité se déroulera le 9 février, à la Maison des métallos.

«Au moment où un cri social d’ampleur est poussé partout dans le pays, imaginez que l’Humanité puisse disparaître serait un comble, un crime à notre Histoire et à l’avenir de nos enfants!» Ces mots, calligraphiés d’une encre bleu turquoise et envoyés par un adhérent des Amis de l’Humanité, résument assez simplement la situation. Chacun sait désormais que le journal fondé par Jean Jaurès traverse l’une des crises financières les plus rudes de sa longue existence. Depuis plus d’une semaine, les messages de soutien, sans parler des chèques pour la souscription exceptionnelle, affluent par tous les canaux possibles et imaginables, autant de témoignages qu’il convient d’apprécier à leur juste valeur et qui claquent dans le paysage comme une injonction: l’Humanité ne peut pas, ne doit pas mourir. C’est dans ce contexte particulier que se déroulera, le 9 février à la Maison des métallos, l’assemblée générale de l’association les Amis de l’Humanité, dont la vocation première, depuis sa création en 1996, reste la défense de notre titre, sa pérennité et son rayonnement.


Le 28 janvier dernier, le directeur de l’Humanité, Patrick Le Hyaric, appelait dans nos colonnes à «une mobilisation exceptionnelle», ajoutant solennellement: «Dès maintenant, nous plaçons l’Humanité sous protection populaire et citoyenne.» Patrick Le Hyaric sera présent à cette assemblée générale, durant laquelle il informera les Amis de la situation exacte du journal, après la décision du tribunal de commerce de Bobigny. Depuis plusieurs mois, il ne cesse d’alerter sur les lourdes difficultés financières qu’affronte l’Humanité, raison pour laquelle les lectrices et les lecteurs, dans la dernière période, se sont levés en masse. En quelques semaines, plus d’un million d’euros ont été collectés grâce à leur si précieux engagement. La question posée aux Amis de l’Humanité, dans ces circonstances, paraît évidente: comment prendre toute sa place dans ce combat décisif? Une multiplicité d’actions de solidarité peut être engagée,  collecte de fonds, débats, banquets de soutien, etc., sachant que nous venons de lancer une grande campagne d’abonnements de parrainage sous le thème «À chaque lectrice et lecteur son nouvel abonné» à l’Humanité Dimanche et à l’Humanité des débats du vendredi, pour deux mois, au prix de 27 euros. 

Les Amis de l’Humanité, qui essaiment partout sur le territoire, prendront également toute leur part dans la préparation de la grande soirée de mobilisation et de solidarité pour l’Humanité, qui aura lieu le vendredi 22 février à la salle la Bellevilloise, à Paris. Une bataille – décisive – pour sauvegarder et développer notre bien commun s’engage. Toutes nos initiatives doivent désormais tendre vers ce seul objectif. Ce n’est pas un mot d’ordre ; juste une évidence. 

Programme du 9 février :
-10 heures. Après notre relance de 2018, où en est-on avec la marche des Amis de l’Humanité? Quelles décisions prendre pour soutenir le journal en 2019? Présentation par Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef de l'Humanité et secrétaire national des Amis de l'Humanité. Intervention de Patrick Le Hyaric, directeur  de l’Humanité, député européen. La parole aux comités locaux.
-13 heures. Plateau-repas (participation aux frais  de 20 euros, réservation obligatoire auprès des Amis de l’Humanité) ou déjeuner dans le quartier  pour ceux qui le désirent. 

15 heures à 17 heures Débat. «Quelle réponse à la révolution numérique?» En partenariat avec la Maison des métallos. Avec Roland Gori, psychanalyste, professeur émérite de psychopathologie, et Jean-Paul Laumond, roboticien, directeur de recherche au CNRS, membre de l’Académie des sciences. Animé par Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef de l’Humanité et secrétaire national des Amis de l’Humanité, et Pierric Marissal, journaliste à l’Humanité.  Maison des métallos, 94, rue Jean-Pierre-Timbaud, Paris 11e. Métro Couronnes ou Parmentier.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 5 février 2019.]