jeudi 20 septembre 2018

Tremplin(s)

Après le succès éclatant du week-end dernier, et si l'on décrétait la «Fête de l’Humanité permanente»!

Cœur. Les voix fondamentales de l’Histoire ne changent pas – seuls changent ceux qui les écoutent. Au milieu de l’effondrement physique et moral généralisé à quoi se résume le vieillissement supposé de certaines de nos idées (pour ne pas dire «nos idéaux»), il reste un moment, un lieu, une réunion collective si puissante qu’elle apporte à elle seule le témoignage irrécusable de la persistance du caractère, des aspirations, des désirs, des inventions inouïes, de tout ce qui constitue nos personnalités singulières et pourtant réunies au-delà de l’imaginable: la Fête de l’Humanité. Réalisons bien! Si l’Humanité, le journal, est de manière avérée et reconnue, ce bien précieux qui nous hante et nous dépasse autant par l’épaisseur du temps que par son horizon infranchissable, la Fête de l’Humanité, elle, est son expression corporelle, son cœur battant une fois l’an, et lorsque nous sommes trop lâches ou trop indécis dans nos existences quotidiennes pour, encore, saisir l’engagement à bras-le-corps de peur que la vie ne reprenne ses cartes, il y a ces instants-là, vécus pour «faire les choses», entrer dans un bonheur possible, avec cette sensation utile et douce que quelque chose peut avoir lieu, à condition de se montrer digne du don qui nous est offert – digne, avec joie et fatigue, tout sauf neutre… Déjà presque une semaine d’écoulée et l’imprégnation de la Fête, telle une mémoire vive, refuse de se dissiper. Au contraire même, prend-elle un relief plus évolutif à mesure que le spectacle du retour à la vie «ordinaire» nous propose et nous impose les fracas d’une actualité – martelée n’importe comment – qui disperse et lasse les consciences collectives les plus avisées, à la hauteur de ce dont sont coupables les tenants de la médiacratie dominante, à la fois exercée pour ignorer et mépriser l’événement festif, culturel et politique de la Fête (une habitude dorénavant), mais également capable aussi (plus grave) d’en détourner le sens si besoin. La meilleure prophylaxie pour eux consiste à faire le vide, à essayer de faire le vide, pendant les tonnes d’heures de «cerveaux disponibles» qui leur sont accordées. Le bloc-noteur, comme vous chers lecteurs assurément, n’aime pas ces gens-là, leur égoïsme naturel et systématique, leur arrogance ignorante, leur méconnaissance originelle des lois essentielles qui régissent une République digne de ce nom, leur immoralité foncière et presque toujours (pour eux-mêmes) infructueuse. L’immense succès de la Fête les gêne? Oublions-les. Soyons plus forts que «ceux-là». Pour une raison simple. Le Peuple de la Fête porte une exigence que «ceux-là» ne soupçonnent pas, une sorte de «message»: de quelle société voulons-nous, refusant l’alternative absurde qui consiste à nous enfermer soit dans le monde mondialisé et globalisé, soit dans la nation archaïque…



lundi 17 septembre 2018

Un rappel

Une question hante après pareil succès de la Fête de l'Humanité 2018. Comment «poursuivre» la Fête? Plus précisément, comment en préserver cette démesure humaine remplie d’espérance que nous-mêmes, peut-être, n’évaluons-nous pas à sa juste valeur? C’est dire…

Quand les malins dominent (et pensent vraiment ordonnancer le monde et nos sociétés), nul ne nous interdit (c’est même indispensable) de trouver réconfort, grandeur et force dans ce moment vécu (aussi éphémère et éblouissant soit-il) avec celui que nous pouvons nommer le «peuple de la Fête de l’Humanité». Plus que ces dernières années sans doute, ne le cachons pas, l’après-Fête diffuse encore en nous de la mémoire vigilante et ce bien inestimable et rare, le «partage». Il nous hisse au-delà de nous-mêmes, nous contraint à une exigence neuve et nous impose de ne pas rompre la chaîne dont nous sommes tous les maillons, celle d’une conscience collective si puissante qu’elle nous dit quelque chose de différent…

Plus de 500 000 personnes. Et l’envie de prolonger. Comme si nous ne voulions pas en sortir… La participation solidement à la hausse de cette Fête 2018 participe évidemment de notre enthousiasme. Mais pas seulement. La majorité des visiteurs ont encore la tête dans les souvenirs vifs de ces trois jours vécus en apnée, fatigués mais comblés, vides mais remplis de courage. Pas étonnant. L’horizon qu’ils ont dessiné ensemble forme des ourlets que seule l’imagination collective déplisse à l’image de leur ambition. Pas que du rêve. Du concret.

Une question hante néanmoins chacun d’entre nous après pareil succès. Elle nous hante tant et tant que la poser provoque presque des tremblements: comment «poursuivre» la Fête? Plus précisément, comment en préserver jusque dans les moindres détails à la fois sa diversité, sa richesse et son intelligence, mais aussi son esprit de débats politiques et toutes ses audaces créatrices, bref, cette démesure humaine remplie d’espérance que nous-mêmes, peut-être, n’évaluons-nous pas à sa juste valeur? C’est dire…

La Fête fut un concentré vivant de l’Humanité comme idéal plus vaste. Des idées; de la nouveauté; de la maturité; et de la jeunesse. Plus qu’un espoir en vérité, un rappel. Jean-Jacques Rousseau l’écrivait en son temps: «Les particuliers meurent, mais les corps collectifs ne meurent point.» Prouvons que cette raison d’être n’a rien de chimérique.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 septembre 2018.]

jeudi 13 septembre 2018

Mondialité(s)

Sarah Wagenknecht.
Être de gauche face à l’immigration, c'est assumer la mondialité du développement et l’universalité des droits – l’internationalisme en somme. 

Migrants. Ainsi donc, une partie de la gauche européenne dite de « transformation sociale » ne cacherait pas son inclination pour l’Allemande Sahra Wagenknecht, l’une des principales figures de Die Linke et à l’origine d’un nouveau mouvement, Aufstehen («Debout»), qui, certes, ambitionne de pousser les partis à replacer la question sociale au cœur des débats, mais en s’appuyant, en grande partie, sur la question de l’immigration pour y parvenir. Passons sur la visée politique consistant à ne pas laisser ce terrain idéologique aux extrêmes droites –cela répugne le bloc-noteur–, venons-en au sujet de fond. Car celui-ci semble hanter Sahra Wagenknecht. Ne dénonçait-elle pas, en 2016, «l’ouverture incontrôlée des frontières»? Et si elle continue de s’opposer au durcissement du droit d’asile, elle estime néanmoins que «plus de migrants économiques signifient plus de concurrence pour décrocher des jobs dans le secteur des bas salaires» et qu’«une frontière ouverte à tous, c’est naïf». Cette vaste problématique polémique, qui lui valut d’être désavouée par Die Linke, a depuis dépassé la frontière. Une interview dans l’Obs de Djordje Kuzmanovic, conseiller de Jean-Luc Mélenchon, le confirme. L’orateur national de la France insoumise y déplore ainsi «la bonne conscience de gauche» qui empêcherait «de réfléchir concrètement» à la question migratoire. Son objectif affiché: «Ralentir, voire assécher, les flux migratoires» par le recours au fameux «protectionnisme solidaire». Et il ajoute: «Lorsque vous êtes de gauche et que vous avez sur l’immigration le même discours que le patronat, il y a quand même un problème.» L’historien Roger Martelli, dans une tribune publiée sur le site de Regards, dénonce l’argument en ces termes: «N’est-on pas en droit de s’étonner plus encore quand, se réclamant de la gauche, on tient des propos qui pourraient être taxés de proches du discours d’extrême droite?»
 

Migrations. Mais que se passe-t-il? Tenter de (re)conquérir l’électorat populaire perdu à l’extrême droite, pourquoi pas. Mais de là à croire que le mouvement social critique parviendra à enrayer la poussée des pires idées identitaires en flirtant avec une part de ses discours...

dimanche 9 septembre 2018

Intervention citoyenne

Nicolas Hulot a porté un nouveau coup à l’illusion macronienne en expliquant dans le détail ses échecs. Mais il ajoutait: «Qui ai-je derrière moi?» C’était une critique franche et massive envers la société tout entière, une sorte d’appel au secours qui aura eu le mérite de relancer les mobilisations. 

L’avenir de la planète, de l’écosystème et du vivant – donc de la place des êtres humains et, partant, de leur responsabilité anthropologique – est tout sauf un sujet neutre. Des dizaines de milliers de citoyens, réunis dans de nombreuses villes de France, viennent d’en apporter confirmation. Quelle que soit son opinion sur le passage controversé de Nicolas Hulot au gouvernement, au moins sa démission aura-t-elle donné du crédit à la formule populaire: «À quelque chose malheur est bon.» D’autant que les manifestants défilaient derrière une banderole témoignant à elle seule que ce sont bien les raisons du renoncement de l’ex-ministre qui importaient: «Changeons le système, pas le climat!»

Oui, nous vivons dans un monde malade d’un système: le capitalisme, intrinsèquement incompatible avec les préoccupations d’écologie de transformation sociale. Disons la vérité. Alors que l’homme blessé Nicolas Hulot portait un nouveau coup à l’illusion macronienne en expliquant dans le détail ses échecs, il ajoutait: «Qui ai-je derrière moi?» C’était une critique franche et massive envers la société tout entière, une sorte d’appel au secours qui aura eu le mérite de relancer les mobilisations. Inutile d’épiloguer. Sans l’intervention des peuples, rien ne nous fera croire que les États seuls – nous parlons là des mieux intentionnés – résoudront la crise écologique. Par ailleurs, comment ne pas constater que le mot «écologie» délivre parfois tous les passeports pour ne rien changer, que ce soit l’écologie libérale inscrite au cœur du marché, l’écologie actrice de compromis inopérants, sans parler de la social-écologie, cette sorte de fusion avec une partie de la social-démocratie et ses cortèges de renoncements. À commencer par le principal: la rupture avec le capitalisme et la finance…

Nous sommes meurtris par les égoïsmes systémiques des maîtres de l’économie globalisée, leur immoralité foncière, leur méconnaissance des lois humaines fondamentales qui les poussent dans les logiques destructrices du capital. Bâtir un nouveau monde – un vrai – suppose une nouvelle ère de l’humanité. Se développer autrement, produire autrement, consommer autrement. Et puis éradiquer les inégalités sociales et environnementales.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 10 septembre 2018.]

vendredi 7 septembre 2018

Effondrement(s)

Lorsqu’il laisse transparaître ce que nous pouvons considérer comme un cynisme complet, en particulier dans ces passages relâchés où il avoue tout uniment son mépris du peuple et de l’esprit français, nous voyons chez lui un effondrement moral généralisé à quoi se résume son pouvoir suprême.
 
Défiance. Fin, recommencement, prolongation et/ou perpétuation de quelque chose… Toute «rentrée» génère ses troubles et ses imperfections, quand vous reprend méchamment par la manche l’ardeur d’une actualité affligeante que vous aviez mise à bonne distance, moins par irrespect que par autoprotection passagère. Illusion. Le spectacle de la Macronie, pour tout scrutateur patenté, lasse autant qu’il réjouit l’imagination au cœur du réel. L’écrivain Philippe Besson –récompensé comme il se doit par un titre de consul, le croyez-vous?– avait sans doute raison: Mac Macron n’est qu’un personnage de roman, pour ne pas dire de fiction. Et si, dans le registre de l’ancien monde ou du siècle passé, voire du précédent, il nous fallait le caractériser, nous penserions à coup sûr aux pires personnages qui hantèrent jadis nos lectures adolescentes. Alors nous réaliserions qu’entre lui et «son» peuple (vu du haut vers le bas, bien entendu) plus rien n’aurait lieu, que plus rien ne pourrait jamais avoir lieu, que la vie (du bas vers le haut, cette fois) reprendrait ses cartes et ne laisserait de place ni pour l’enthousiasme, ni pour la croyance et la foi. Seules subsisteraient la résignation douce et cette pitié réciproque et attristée, auxquelles nous ajouterions le point ultime du désamour: la défiance. Une défiance totale envers l’homme, ses pratiques et même ses idées… 

mercredi 5 septembre 2018

Le doute

Voulez-vous vraiment que votre employeur devienne votre percepteur, avec des risques conséquents de rétention ou de fraude et, ait accès, de surcroît, à vos données personnelles?

Les grandes décisions régaliennes ne se prennent jamais à la légère. Surtout quand il s’agit de nos impôts, l’une des prérogatives sacrées de l’État républicain. Le psychodrame politique auquel nous avons assisté concernant le prélèvement à la source n’a rien d’anecdotique. Il est même essentiel et témoigne de l’ampleur du trou d’air qui frappe l’exécutif. L’affaire a donc été tranchée par le président. Fin de la cacophonie, peut-être. Fin des inquiétudes, sûrement pas. Car cette réforme à haut risque, qui s’inscrit parfaitement dans les canons de Macron bien qu’elle fût initiée par son prédécesseur, possède désormais une double particularité: elle est à la fois synonyme de dangers et de doutes. Dangers, dans ses logiques mêmes. Doutes, dans la tête des citoyens contribuables, dont on mesure mal les effets psychologiques.

«Modernisation» et «simplification» sont les maîtres mots des thuriféraires de ce big bang fiscal aux vices cachés. Contrairement aux affirmations gouvernementales, le prélèvement à la source n’apportera aucune efficacité supplémentaire quant au recouvrement de l’impôt sur le revenu, celui-ci étant aujourd’hui recouvré à hauteur de 99% par l’administration, dont près de 70% au moyen des prélèvements mensuels. Mais, il y a plus grave, car cela touche aux principes d’organisation de la société républicaine: c’est à l’État de lever l’impôt. Voulez-vous vraiment que votre employeur devienne votre percepteur, avec des risques conséquents de rétention ou de fraude et, ait accès, de surcroît, à vos données personnelles? Ce ne sera rien d’autre qu’une privatisation de la mission publique de recouvrement. S’ensuivra une probable fusion de l’impôt sur le revenu et de la contribution sociale généralisée, ce qui pourrait mettre en péril la progressivité de l’impôt. Rappelons aux oublieux que les services de la Direction générale des finances publiques ont perdu plus de 30 000 emplois en dix ans ; d’autre sont déjà programmés. Et pendant ce temps-là? Toujours aucune annonce afin de lutter contre l’évasion fiscale, qui prive les comptes publics d’environ 80 milliards d’euros…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 septembre 2018.]

dimanche 29 juillet 2018

Thomas ne laisse pas passer son Sky Tour

Geraint Thomas, franchissant la ligne
d'arrivée du dernier contre-la-montre.
Carton plein pour l’équipe Sky, qui remporte avec le Gallois Geraint Thomas son sixième Tour en sept ans, avec trois coureurs différents. Chris Froome a sauvé sa place sur la troisième marche du podium.

Sur la route du Tour, envoyé spécial.
L’onomastique de la Grande Boucle, qui nous renseigne sur la nature de l’époque, nous trouble toujours parce qu’elle nous parle d’un pays proche et d’un monde lointain. Dans le petit monde de la Sky, la généalogie importe moins que la création de personnages à sa mesure, capables de perpétuer la seule chose dont soit capable cette équipe, avec son budget de quarante millions d’euros: la domination sans partage. La formation de Dave Brailsford a réussi, en sept ans, ce que Cyrille Guimard avait inauguré de manière spectaculaire dans les années 1970-1980, remporter le monument avec trois coureurs différents. Un exploit digne du Panthéon cycliste. A un détail près, que nous revendiquons haut et fort au point de le réécrire. Les Lucien Van Impe, Bernard Hinault et Laurent Fignon marquèrent l’histoire de leur sport; les Bradley Wiggins, Chris Froome et Geraint Thomas ne fortifient que l’histoire des Sky.

Hanté par la trace mémorielle du Tour en tant qu’épopée onirique qui dépasse ses héros eux-mêmes, le chronicoeur s’est souvent demandé: quel Tour de France laisserons-nous aux coureurs? Les circonstances l’incitent à reformuler la question: quels coureurs laisserons-nous au Tour de France? Une phrase nous instruit pour en comprendre le sens, d’autant qu’elle témoigne de l’impuissance des organisateurs. Elle a été prononcée par celui qui dessine le tracé depuis cinq ans, l’ancien coureur Thierry Gouvenou: «Je pourrais proposer n’importe quoi, une équipe qui domine autant s’adaptera toujours.» Pour rappel, souvenons-nous que Froome était lieutenant quand Wiggins triompha en 2012 et que Thomas a accompagné son «Froomey» avant de lui succéder. Et préparez-vous, le prodige  colombien Egan Bernal, 21 ans, fut déjà au premier rang durant ces trois semaines pour assurer la relève programmée. Le directeur sportif des Sky, Nicolas Portal, l’expliquait l’autre soir: «Le renouvellement a toujours fonctionné, sauf avec Richie Porte et Mikel Landa qui ont choisi de tenter leur chance ailleurs, chez BMC et Movistar.» Et nous repensons que Dave Brailsford, qui rêve polisson d’offrir un maillot jaune à la France, voulait débaucher de la FDJ le Français Thibault Pinot en 2016, sachant que ce dernier n’avait pas donné suite au pont d’or et au gage de réussite –au prix de quels sacrifices?– qui lui étaient proposés…

Pour Geraint Thomas, longtemps resté dans l’ombre en ruminant ses sentiments grégaires, tout débuta vraiment en 2014.

samedi 28 juillet 2018

Même dans le chrono, Thomas résiste au temps

Tom Dumoulin.
Dans la vingtième étape, un contre-la-montre sélectif entre Saint-Pée-sur-Nivelle et Espelette (31 km), victoire du Néerlandais Tom Dumoulin, une toute petite seconde devant Chris Froome, qui récupère sa marche sur le podium. Troisième de l’étape, le Gallois Geraint Thomas remporte son premier Tour de France.

Sur la route du Tour, envoyé spécial.
D’abord il plut sur les routes du pays basque, ensuite l’asphalte se réchauffa avant de sécher sommairement comme pour favoriser les meilleurs, partis en derniers, puis l’humidité regagna alternativement du terrain et nous eûmes bien de la peine à voir leurs chairs se partager. Que nous nous tenions à hauteur d’homme, que nous nous perchions en surplombs choisis ou que nous traquions leurs traces devant les écrans de télévision de la salle de presse, c’est toujours la métaphore organique qui vient à l’idée des observateurs quand les forçats se soumettent à l’épreuve du contre-la-montre individuel. Le règne des rouleurs. Plus ou moins agiles ou toniques. Le royaume de la puissance qui abolit la souplesse d’âme et ruine toutes velléités dilettantes. Enclin aux petites dévotions cyclistes, dans les moments d’inspiration efficace, le chronicoeur mime avec un certain bonheur les altières silhouettes des champions, non sans un brin de mélancolie teintée de réalisme. Plus que jamais sans doute, voici venue l’heure des «forts» du pédalier qui écrasent les poids plumes. Le combat entre Geraint Thomas, Tom Dumoulin, Primoz Roglic et Chris Froome condamnait les «purs» grimpeurs aux seconds rôles, là comme ailleurs. Voilà le résumé du Tour de France 2018, et au-delà: à l’image des quatre cadors du peloton, seuls les rouleurs transformés en grimpeurs peuvent prétendre au sacre suprême.

Ensuqués d’embruns portés par les vents d’ouest, ils bravèrent la grisaille aveuglante dans la succession des bosses qui parsemaient ce chrono tracé dans le territoire basque du Labourd. Le morceau de choix fut le petit col de Pinodieta, posé à 172 mètres d’altitude, auquel ils accédaient à la sortie de Souraïde par le chemin de Kostatzu, une route d’un kilomètre à 10% de moyenne et jusqu’à 21% au pied. Un traquenard, ce raidard réservé jusque-là aux cyclotouristes. Le «match» se résuma donc, comme prévu, au mano à mano des quatre leaders du classement – le reste n’étant, hélas, qu’accessoire…

vendredi 27 juillet 2018

Bardet audacieux, Roglic victorieux

Primoz Roglic.
Dans la dix-neuvième étape, entre Lourdes et Laruns (200,5 km), victoire du Slovène Primoz Roglic (Lotto), qui prend la troisième place du général à Chris Froome. Ce fut la dernière grande journée de montagne, avec trois cols de légende, Aspin-Tourmalet-Aubisque. Bardet a été offensif. En vain.

Laruns (Pyrénées-Atlantiques), envoyé spécial.
Sous un soleil de plomb et une chaleur caniculaire à ne pas mettre un cycliste dans une pente, débuta un long mano à mano avec la fébrilité des cimes. L’ultime étape de montagne de l’édition 2018 proposait un enchaînement Aspin-Tourmalet-Aubisque, si sublime pour le bonheur des yeux rêveurs, que le chronicoeur pensait y retrouver un paysage digne des annales. Dans sa grandeur, le Tour perpétue au moins une tradition : il fait seulement semblant de dépendre de ses champions, mais c’est lui qui crée les mythologies en dominant ceux qui l’incarnent. Quand les 146 rescapés plantèrent leurs roues dans le col du Tourmalet (17,1 km à 7,3%, HC), une première sélection s’était opérée. Des fuyards à l’avant, l’écrémage régulier à l’arrière. Deux de nos héros de ce mois de juillet vivaient d’ailleurs des fortunes opposées. Le Français Julian Alaphilippe, merveilleux attaquant régulier qui mériterait de recevoir tous nos lauriers, franchissait en tête les cols d’Aspin et du Tourmalet, accrochant définitivement sur ses épaules le maillot à pois, avant de laisser filer ses compagnons d’échappée, devoir accompli. Le Slovaque Peter Sagan, en perdition depuis sa chute il y a deux jours, luttait, lui, pour rentrer dans les délais et rapporter à Paris son maillot vert. Dans le Tour, pas de sentiment. Telle est sa loi, celle qui avive l’intérêt du spectacle en tant que genre, comme si la morale chevaleresque n’était que le risque d'un aménagement possible du destin.

Ce fut là, ensuqués par la chaleur, juste après les rampes mortifères du Tourmalet, que nous nous frottâmes très fort le visage pour être sûr du spectacle qui s’agitait devant nous. Pour un peu, nous n’y croyions plus. A l’avant, l’Espagnol Mikel Landa et le Français Romain Bardet, l’un et l’autre en quête de rachat, tentaient le coup de force, accompagnés par le Polonais Rafal Majka. A l’arrière, au beau milieu du col du Soulor qui ouvre sur la montée de l’Aubisque (16,6 km à 4,9 km), placée à vingt kilomètres de l’arrivée, le groupe maillot jaune ne comptait plus que sept éléments. Le Néerlandais Tom Dumoulin lança les hostilités. Moins pour éprouver le Gallois Geraint Thomas, qui prit immédiatement sa roue avec le Slovène Primoz Roglic, que pour distancer Chris Froome. Le Britannique montra en effet des signes de lassitude, touchant à ses limites acceptables. Flanqué d'un équipier fidèle, le futur crack colombien Egan Bernal, à qui il dût encore une fière chandelle, nous sûmes alors que le quadruple vainqueur n’avait pas seulement accepté son allégeance à son nouveau leader, mais qu’il vivait sans doute son chant du cygne. Nous ne vîmes alors en lui qu’une sorte d’étrangeté, un exil intérieur. Au temps de sa gloire non contestée, personne n’a su, mieux et plus vite que lui, assumer les interprétations et les réinterprétations de son propre cyclisme: quelle conclusion tirera-t-il de son impuissance stupéfiante depuis trois semaines?

Hélas, dans les tous derniers kilomètres de l'Aubisque, avant la grande bascule vers Laruns, les trois hommes de têtes furent repris par les cadors. 

jeudi 26 juillet 2018

Avec Sky, mon nom est personne

Dans la dix-huitième étape, entre Trie-sur-Baïse et Pau (171 km), victoire du Français Arnaud Demare au sprint (FDJ), dans une journée «de transition». L’occasion de revenir sur la défaite de Froome, sur le triomphe annoncé de Thomas et sur l’emprise des Sky. Le nom de leur futur leader est déjà connu: le Colombien Egan Bernal

Pau (Pyrénées-Atlantiques), envoyé spécial.
Longtemps encore, le chronicoeur mâchera le mors de sa vingt-neuvième accréditation et tentera de trouver des éclaircissements rationnels. Puis il rangera dans la grande malle aux oubliettes les souvenirs des Illustres, partant du principe réaliste que le cyclisme de l’ère moderne, façon Sky, nous installe dans la gestion de l’optimisation du capital « maison » qui doit tourner en boucle. Si notre Tour de France tant aimé a toujours créé des personnages à sa démesure, l’armada de Dave Brailsford réussit, depuis 2012, a imposé un modèle simple à résumer: les noms des héros siglés Sky peuvent bien passer, seul compte l’intérêt supérieur de l’équipe elle-même, sans parler de sa pérennité économique qui atomise les symboles. Le jour où la formation britannique disparaîtra, nous écrirons pour épitaphe: Sky, c’était «mon nom est personne».

Dans la vie en bleu Sky teintée de rose, la course a donc «décidé» qui du leader Chris Froome ou de la doublure Geraint Thomas triompherait à Paris. «A la pédale», nous dit-on, ce qu’aucun observateur ne contestera depuis la montée du col du Portet, même si de nombreuses questions resteront en l’air concernant la «défaillance» de Chris Froome à 1,5 kilomètre du sommet. Comment l’expliquer ? De la fatigue (réelle) du dernier Giro, remporté au bout d’un exploit si fou qu’il laisse derrière lui des points d’interrogation? Du stress (non moins réel) provoqués par les mois de procédure suite à son contrôle anormal au salbutamol? De l’hostilité des spectateurs ? De son âge christique? Ou d’une décision édictée par Dave Brailsford, qui rêvait secrètement de se laver un peu du soupçon tenace? Déchu et déçu, Froome analyse: «Je n’ai pas de regrets, Géraint (Thomas) fait une course fantastique, il mérite d’être en jaune. Croisons les doigts, il le restera. C’est le cyclisme professionnel, c’est l’équipe.» Le Gallois Geraint Thomas, nullement pris en défaut, ni par rapport à ses adversaires, ni vis-à-vis de son leader naturel qu’il n’a pas renié et contre lequel il n’a jamais couru, résume ainsi la situation: «Notre cohésion est difficile à croire après ce qu’il s’est passé entre Froomey et Wiggins en 2012, mais nous sommes amis, tout est ouvert entre nous.»

mercredi 25 juillet 2018

Thomas, Portet par la montagne

Nairo Quintana.
Dans la dix-septième étape, entre Bagnères-de-Luchon et Saint-Lary-Soulan (65 km), victoire du Colombien Nairo Quintana (Movistar). Le tracé offrait quarante kilomètres d’ascension en trois cols ramassés. Geraint Thomas s’est montré trop fort pour tous ses adversaires. Chris Froome a lâché du temps. Passation de pouvoir !

Saint-Lary-Soulan, col du Portet
(Hautes-Pyrénées), envoyé spécial.
A l’ombre portée des cimes, par un soleil dont la générosité ne s’épuisait pas malgré quelques poches nuageuses assez crayeuses vers les sommets, nous disséquions le langage des escaladeurs qui s’élabore toujours sur des soubassements solides. L’heure des ascensionnistes venait de sonner. Et si d’ordinaire la montagne offre une revanche aux hommes sans chair, attirant les corps évidés, desquels il ne reste pas grand-chose, le format atypique de cette dix-septième étape avait surtout la valeur d’un cadeau précieux pour héros pressés. Pensez donc. Avant même le départ en Vendée, Cyrille Guimard analysait: «Regarde bien cette étape, elle agit déjà comme un aimant, elle attire et repousse. Ils l’attendent tous, l’espèrent ou la redoutent…» Raison pour laquelle les Dumoulin, Roglic, Bardet et compagnie décidèrent d’attendre ce jour J et nul autre pour – enfin – livrer la mère de toutes les batailles… ou rendre définitivement les armes.

Un concentré inédit, qui irradiait les esprits. D’abord, la distance: 65 kilomètres. Du jamais-vu depuis une demi-étape matinale, disputée en 1988. Ensuite, l’enchaînement infernal de difficultés : la montée de Peyragudes (14,9 km à 6,7%, première cat.), le col de Val Louron-Azet (7,4 km à 8,3%, première cat.), le col du Portet (16 km à 8,7%, HC). Enfin, un départ qui ressemblait à tout sauf à une course de vélo: des coureurs divisés en plusieurs sas, les dix premiers placés sur une grille, en quinconce, avec le maillot jaune en pole-position, comme dans les Grands Prix moto. Ainsi n’y eut-il pas de défilé fictif, les 147 rescapés s’élançant dès le kilomètre zéro. Les mauvais esprits évoquèrent un «buzz» médiatique, puisque le peloton attaquait directement au pied d’un long col et que cette organisation façon circuit de Formule 1 ne changerait rien. Que faudra-t-il bientôt inventer? D’autres affirmaient au contraire qu’il n’était pas inutile d’assumer jusqu’au bout le côté «jaillissant» d’un profil si bref mais hors-norme, voulant pour preuve le fait que tous les coureurs s’échauffèrent longuement, dans des espaces réservés, avant d’être lâchés dans la pente…

mardi 24 juillet 2018

Alaphilippe, lui, n’escamote pas les Pyrénées

Julian Alaphilippe, encore vainqueur.
Dans la seizième étape, entre Carcassonne et Bagnères-de-Luchon (218 km), brillante victoire du Français Julian Alaphilippe (Quick-Step). Il s’agissait de la première grande étape dans les Pyrénées, avec le franchissement de trois cols majeurs. Les favoris, désolants de passivité, se sont neutralisés…

Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne), envoyé spécial.  
Bercée d’antiques ondes de choc, l’entrée dans les Pyrénées signifie en général que le cyclisme des tréfonds atteint une forme de surgissement insoupçonné, une haute intensité dramatique enfantée par une noblesse de vent. Dans les temps d’odeurs de poudre, la gloire de la Grande Boucle se mesure aussi aux hurlements extérieurs qui, rarement, désanctuarisent le rituel sacré résumable d’une phrase: «On ne touche pas au Tour.» A l’orée d’une étape à priori magistrale, les scrutateurs regardèrent donc, incrédules, un peloton à l’arrêt après moins de trente kilomètres de course. Neutralisation temporaire; près de quinze minutes. Munis de bottes de paille, des agriculteurs en colère tentèrent de bloquer le passage, avant l’intervention de policiers, qui, d’ordinaire, anticipent assez bien ce genre d’événements prévisibles sur les routes de juillet. Sauf que les méthodes usuelles pour disperser des manifestants, par exemple l’utilisation inconsidérée de gaz lacrymogène, se prêtent mal aux Forçats dont l’usage de la vue reste essentiel, pour ne pas dire obligatoire. Après cet exercice de force, Eole se chargea de disperser dans l’air les maudites effluves. Et quand les 150 rescapés apparurent sur zone, ce fut le quartier latin transposé sur place. Scènes surréalistes de coureurs, yeux et gorges en feu, contraints de s’arrêter pour une distribution de dosettes de collyre. Les organisateurs croyaient avoir pensé à tout en interdisant les fumigènes. Les voilà débordés par le zèle des policiers eux-mêmes…

Un nouveau départ fictif fut ainsi donné plus d’une heure après le premier. Le chronicoeur dressa alors son regard intact vers les cimes et découvrit, derrière le bleu profond du ciel, des nuages très gris ourlés de plomb. Imaginant déjà des corps effondrés, des cyclistes affaiblis par des glissements sournois de la montagne semblables à des étais de sanglots. De la peur. Les franchissements de trois cols majeurs, entre Haute-Garonne et escapade en Espagne, se prêtaient à tous les fantasmes : Portet-d’Aspet (5,4 km à 7,1%), Menté (6,9 km à 8,1%) et Portillon (8,3 km à 7,1%), placé à dix bornes de l’arrivée. Plus de quarante fuyards entamèrent ces difficultés propices aux éblouissements, sur des lieux qui hantent, tels des fantômes. Parmi eux, des noms réguliers: Van Avermaet, Van Garderen, Barguil,  Mollema, Yates, Gilbert, Alaphilippe, etc.

Traceraient-ils leurs chemins dans la détrempe des orages qui grondaient? Ou électriseraient-ils le récit d’une épreuve si cadenassée que les mots flottent comme des mollets sur les chaînes.

dimanche 22 juillet 2018

Thomas, Froome : soupçon d’ambiguïté

Magnus Cort Nielsen.
Dans la quinzième étape, entre Millau et Carcassonne (181,5 km), victoire du Danois Magnus Cort Nielsen (Astana). La seule difficulté du jour, le Pic de Nore, classée en première catégorie, a été totalement escamotée par les favoris. Dès mardi, les Pyrénées trancheront la rivalité entre les deux cadors des Sky.

Carcassonne (Aude), envoyé spécial.
Nous ne savons pas grand-chose des tourments intérieurs qui nourrissent leurs nuits, rien du lieu où se disputent leurs cauchemars ou leurs rêves délicats. Si puissants soient-ils, leurs visages ne disent qu’une infime partie de ce que nous voudrions qu’ils disent, même avant de se figer pour de bon en matière réelle, vivante et brutale, à l’heure où les Pyrénées vont se dresser sous leurs roues, dès mardi, lorsqu’ils devront trancher dans le décisif et qu’un des deux accepte enfin l’allégeance. Une question hante tous les suiveurs, comme si l’intérêt du Tour ne tournait plus qu’autour de ces destins pourtant clivants: qui de Chris Froome, supposé leader en quête d’un cinquième sacre, ou de Geraint Thomas, doublure en maillot jaune, sera privilégié par la Sky dans le secret de leur délibération? Dans un climat malsain – crachats et injures pour l’un, sifflets par ricochet pour l’autre –, une théorie bruisse depuis quelques jours. Et si l’équipe de Dave Brailsford voyait d’un œil favorable la victoire de Géraint Thomas, histoire de se laver un peu du soupçon teinté de salbutamol? 

«Je peux très bien imaginer que Brailsford préférerait que Thomas l’emporte, ne serait-ce que pour démontrer qu’il n’existe pas seulement à travers Froome», explique Cyrille Guimard dans l’Equipe. Le sélectionneur national ne parle jamais au hasard. Surtout quand il ajoute: «Ça le flatterait de gagner le Tour avec trois coureurs différents comme j’ai pu le faire par le passé (1). Il a mis Thomas dans la disposition de se substituer à Froome, j’imagine, dès cet hiver, alors qu’il ignorait si Froome serait suspendu. Ensuite, à partir du moment où Thomas a gagné le Dauphiné, il ne pouvait plus se présenter à Noirmoutier en disant: s’il le faut, je passerai ma roue à Chris sur les pavés…» Notre druide résume simplement la situation. A un détail près. «Froome n’acceptera pas de perdre, précise-t-il. Son jeu sera d’installer le danger autour du Gallois.»

Quel que soit l’ambiguïté de l’éventuel sacrifice de l’un ou de l’autre, il réintégrerait finalement un ordre de clarté dans la mesure où la légende le ramène sans cesse à une pure disposition psychologique. 

samedi 21 juillet 2018

Entre Ardèche et Lozère, une course «à l’ancienne»

Omar Fraile.
Dans la quatorzième étape, entre Saint-Paul-Trois-Châteaux et Mende (188 km), victoire de l’Espagnol Omar Fraile (Astana), devant le Français Julian Alaphilippe. C’est la première fois depuis le départ du Tour que le vainqueur était dans l’échappée du jour. Côté favoris, Thomas, Froome et Dumoulin finissent roue dans roue.

Mende (Lozère), envoyé spécial.
Plein les yeux. Dans sa générosité régénératrice, le Tour en merveilles nous octroie parfois ce supplément d’âme que les suiveurs, seuls, visitent en topographie de l’intérieur puisqu’ils disposent de l’usufruit du tracé, découvrant, de villages en départements, de bourgs en balcons, de rivières en contreforts ce que la France de juillet offre de meilleure. Cette géographie, entièrement soumise – à priori – à la nécessité épique de l’épreuve, transforme les éléments et les terrains en autant de personnages incarnés. Les reliefs et les contours naturalisent l’homme, quand la nature elle-même s’en trouve humanisée. «La dynamique du Tour, écrivait Roland Barthes, se présente évidemment comme une bataille, mais l’affrontement y étant particulier, cette bataille n’est dramatique que par son décor ou ses marches, non à proprement parler par ses chocs.» 
 
Journée mémorable pour le chronicoeur, présent de bout en bout sur le parcours de la quatorzième étape, entre Saint-Paul-Trois-Châteaux et Mende (188 km), bien calé derrière son volant à retrouver les contours réinventés d’une République de salle de classe, carte fuyante et chamarrée d’un territoire saisi dans ses limites et sa grandeur, ses gouffres et ses aspérités, à la rencontre toujours émouvante de ce peuple des bords de route, citadins déracinés des congés payés ou locaux honorés par la visite du patrimoine nationale. Dans le véhicule de l’Humanité, tandis que la «suiveuse» s’extasiait sur la beauté stupéfiante de son Ardèche natale, sur les causses cévenols ou sur les magnificences désertiques des hauts plateaux de la Lozère balayés par un vent généreux de fraîcheur, le chronicoeur traça à grandes expirations son sillon dans les reflets métalliques du ciel voilé et fonça vers l’arrivée, maître de ses trajectoires, «à l’ancienne», pourrait-on dire, comme au temps joyeux où tous les journalistes «suivaient» chaque jour les étapes, du kilomètre zéro à la ligne finale, sans jamais perdre ni leur souffle d’adultes ni leur enthousiasme de gamins. Ce samedi eut ainsi, en pleins et en déliés, cette connotation d’apprentissage oublié du pays, conservant ce côté pèlerinage en recherche de quelque chose. Ce par quoi s’invente l’imagination puisée au creuset de la réalité.

Connaît-on assez l’effet de paysages sublimes dont l’ombre vous écrase? Dans son art feuilletonesque, le Tour impose donc un décor, mais aussi un contexte et des histoires sacrées dont on fait mémoire. La belle histoire du jour, rare à mentionner par son ampleur, tenait en un chiffre : trente-deux fuyards. Et en une vérité, enfin révélée à la face du Tour 2018 : le vainqueur à Mende serait à chercher parmi eux. Enfin de l’action, et de l’audace récompensée ! Nous le sûmes à soixante kilomètres de l’arrivée, quand les échappés comptèrent près de onze minutes d’avance sur le peloton. Comme l'indiquait alors le site officiel du Tour, dix coureurs membres de la troupe avaient déjà gagné une étape sur la Grande Boucle: Pierre Rolland, Simon Geschke, Daryl Impey, Greg Van Avermaet, Julian Alaphilippe, Philippe Gilbert, Peter Sagan, Thomas de Gendt, Lilian Calmejane et Sylvain Chavanel.
 

vendredi 20 juillet 2018

Le Peuple du Tour met la course sous tension

Christian Prudhomme appelle au calme.
Dans la treizième étape, entre Bourg d’Oisans et Valence (169,5 km), victoire au sprint du maillot vert Peter Sagan (Bora). Depuis la montée de l’Alpe d’Huez, l’ambiance est électrique entre certains spectateurs et l’équipe Sky. Attention danger?
 
Valence (Drôme), envoyé spécial.
Dans sa grande redescente vers les contrées étouffantes de la vallée du Rhône, le peloton a donc quitté sans se retourner ces montagnes alpestres qui, d’ordinaire, marquent la course de son sceau céleste et d’exploits, laissant dans nos mémoires des fragments épiques à ressasser les soirs de vague à l’âme. Ce vendredi 20 juillet déroge avec la règle. L’ambiance est électrique, à la limite de l’état d’urgence. Le chronicoeur, qui en a vu d’autres depuis bientôt trente ans, n’a jamais ressenti une telle tension entre le Peuple du Tour et certains coureurs. Ni le surréaliste come-back de Lance Armstrong en 2009, ni l’«affaire Festina» en 1998, pas même les nombreuses exclusions de tricheurs au cœur des années 2000 n’avaient provoqué semblable divorce entre les amoureux du bord des routes et ces forçats en quête de reconnaissance, toujours plus ou moins adulés selon les époques…

L’attitude de nombreux spectateurs, jeudi dans la montée de l’Alpe d’Huez, signe l’apparition d’un nouveau climat. Comme si la cocote minute, en surchauffe depuis deux décennies de mensonges et de spectacle altéré, explosait subitement. Comme si l’équipe Sky – puisqu’il convient de la nommer – concentrait toutes les haines, sans qu’il soit possible d’en maîtriser les éventuelles conséquences. Comment s’en étonner? Sifflets, injures, crachats, tentatives de coups, pancartes dénonciatrices: Chris Froome attire vers lui ce que les organisateurs du Tour ne pensaient plus voir depuis Eddy Merckx. Même le maillot jaune Geraint Thomas, qui, pour l’instant, a pris le relais de la domination sans partage des Sky après ses deux victoires consécutives en altitude, se trouve au cœur du cyclone. Froome se dit «sous le choc» de ce qu’il voit, de ce qu’il entend, et de la charge émotionnelle négative qu’il doit dompter.

jeudi 19 juillet 2018

Thomas repeint en Sky la trilogie classique

Dans la douzième étape, entre Bourg-Saint-Maurice et l’Alpe d’Huez (175,5 km), nouvelle victoire du maillot jaune Geraint Thomas (Sky), qui se comporte de plus en plus en leader. Il s’agissait de la plus belle étape de montagne, avec trois grands cols hors catégorie.

Alpe d’Huez (Isère), envoyé spécial.
Tout de nerfs et de cernes, le peloton s’étirait déjà en lambeaux et nous voyions clairement à travers depuis un moment. Devant, derrière, un peu partout, un dialogue spumescent et halluciné courait de bouche en bouche, chacun pensant maladroitement à part soi. Un train fou, absolument démentiel, que seule la quête de gloire ou d’absolu, dans les tréfonds des âmes grisées, peuvent expliquer par sa logique furieuse et ambiguë. Les 162 rescapés du Tour attaquaient à peine la première difficulté du jour, le mirifique col de la Madeleine (25,3 km à 6,2%, 2000 m, HC), que nous dûmes nous frotter les yeux pour tenter d’y discerner une logique autre que la vérité nue de la montagne sacrée. Cet art singulier que les Illustres nommaient jadis «l’art de grimper», surgi d’une pure définition. Survivre par la performance, ou trépasser dans la faiblesse. Pas de rhétorique en mode mineur.

La plus belle étape, assurément, entre Bourg-Saint-Maurice et l’Alpe d’Huez (175,5 km), avec la Madeleine avalée sous une chaleur de plomb, la Croix de Fer (29 km à 5,2%, 2067m, HC) et la montée vers l’Alpe d’Huez (13,8 km à 8,1%, 1850 m, HC). Du grand classique référencé. Une haute trilogie, dont le phrasé emprunte à l’histoire mémorielle. Attaquants éphémères, vingt-six courageux avaient choisi de se détacher, au décours des lacets, offrant un surcroît d’amour aux fiévreux. Que des noms dignes d’exploits (Kruijswijk, Valverde, Zakarin, Nieve,  Majka, Van Garderen, etc., et pas mal de Français, Latour, Barguil, Alaphilippe, Rolland…). Un ferment sacrificiel et de prouesses pour rien couvaient sous leurs casques ajourés, tandis que, trois minutes plus loin, le gros de la troupe des favoris menait un rythme de régence élevé. Au royaume absolutiste des Sky, les jambes des forçats deviennent des mécaniques qui réduisent les épopées versifiés. Quand la part du cœur se réduit, que subsiste-t-il d’étrange dans leurs corps évidés pour ne pas s’effondrer?

Depuis le coup de force des Sky, mercredi, tempête sous les crânes. L’aisance de Geraint Thomas pour s’emparer du maillot jaune additionnée à la tranquillité de Chris Froome dans l’effort violent avaient dissipé les doutes.

mercredi 18 juillet 2018

Les Sky déploient leur monde élastique

Geraint Thomas prend le pouvoir. Temporairement?
Dans la onzième étape, entre Albertville et La Rosière (108,5 km), victoire du Britannique Géraint Thomas (Sky), qui s’empare du maillot jaune. Les coureurs arrivaient pour la première fois au sommet. Les Sky ont écrasé la concurrence : Chris Froome est deuxième du général…  

La Rosière (Savoie), envoyé spécial.
Ils avancent, calculateurs, sur leur monde élastique. Ils jouent dos à la foule, malmenant les suiveurs les plus aguerris par leurs façons de conduire leurs stratégies en épousant jusqu’à l’absurde les mœurs du cyclisme moderne, établi sur la force et la puissance. Et ils s’en préoccupent assez peu… Saoulé de lumière et de chaleur, voilà à peu près à quoi pensait le chronicoeur, mercredi matin, partageant sans réserve l’ire des rares derniers vénérables confrères encore présents en salle de presse du Tour. Tandis que l’Equipe titrait l’un de ses articles: «Ça commence quand?», d’autres se lamentaient de ne pas avoir entrevu le début d’un commencement d’explication entre favoris, alors que l’épreuve en est déjà à mi-chemin. Comme si les grands leaders avaient signé un obscur pacte de non-agression sur les premières pentes alpines, mardi. Sans parler des dix premiers jours, dont nous devons nous souvenir, l’âme amère, que les principales difficultés furent en partie escamotées sinon snobées…

«Sur le Tour, c’est d’abord et avant tout une longue attente, une gestion du temps», répétait notre druide Cyrille Guimard, qui ne s’étonnait pas, lui, d’assister à un «jeu d’élimination». Encore que. «Il nous faut juste espérer que cela ne dure pas jusqu’aux Pyrénées, ajoutait-il sans rire. Nous sommes quand même lassés des tableaux de marche imposés par les armadas, de leur gestion à partir des compteurs à watts, des spéculations calquées sur leurs objectifs finaux…» Dieu merci, le Tour possède (presque) toujours un demain capable d’effacer les frustrations antérieures. Ou pas. 

L’occasion d’y voir plus clair se présentait justement, entre Albertville et La Rosière (108,5 km), sur un profil bref mais taillé pour briser les primautés ronflantes: deux ascensions hors catégorie (la montée de Bisanne, le col du Pré) et une arrivée au sommet, la toute première (La Rosière, 17,6 km à 5,8%, première cat.).

mardi 17 juillet 2018

Vivre la Résistance sur un plateau

Julian Alaphilippe.
Dans la dixième étape, entre Annecy et Le Grand-Bornand (158,5 km), victoire de prestige du Français Julian Alaphilippe (Quick-Step). La course a emprunté le plateau des Glières, haut lieu de la Résistance. Un vibrant écho au martyre des  partisans massacrés en 1944 par les Allemands et les miliciens de Vichy.
 
Le Grand-Bornand (Haute-Savoie), envoyé spécial.
«Vivre libre ou mourir.» Si grands, dans la solitude du vertige. Et pourtant si petits, comme délocalisés, balayés par un lieu de preuves légendaires dont les actes atteignent ici l’essence même du tragique fondateur. Là où les armées des ombres du passé redonnent aux ascensionnistes pédalant une emphase écrite à l’encre des Illustres, pas n’importe lesquels, ceux qui, par le style et la mémoire laissée en héritage, exigent des Géants de la Route la plus-value de l’art. Il était 15 heures à l’horloge de l’histoire du Tour, quand les héros de cordées –premiers ou derniers– pénétrèrent dans la montée du plateau des Glières (6 km à 11 ,2%, HC). Une première, dans la longue trajectoire plus que centenaire de l’épreuve. Une étrangeté en vérité, sinon une injustice. Car ce glorieux patrimoine de Haute-Savoie, d’altitude respectable (1433 mètres) et de pentes prononcées, n’avait jamais vu passer le maillot jaune et avec lui ces champions d’exception qui ont toujours forcé l’admiration d’un pays gagné à leur cause, petit peuple des boutiques ou des ateliers, des champs et des usines, mais aussi penseurs reconnaissant dans cette aventure la dernière fabrique onirique, l’une de ces épreuves de forces où l’homme, par la souffrance endurée se montre plus grand que lui-même, jusqu’à incarner des traces de sacrifices.  

Col des Glières. Avec son célèbre haut plateau d’une étendue de 85 kilomètres à couper le souffle, nommé « terres inconnues » au XVIIIe siècle. Des pâturages à perte de vue, des forêts de pins, des tourbières, des falaises calcaires, des grottes, des sources. Bien que situé à 90 kilomètres de l’arrivée sur le profil d’une étape comptant trois autres cols de première catégorie (Croix Fry, Romme, Colombière), le chronicoeur aurait voulu y arrêter les coureurs, les stopper dans leur marche folle, briser un instant leur emphase d’épure. Et leur parler.  

dimanche 15 juillet 2018

L’Enfer du Nord, à bout de souffle

Dans la neuvième étape, entre Arras et Roubaix (156,5 km), avec le franchissement légendaire de quinze secteurs pavés, victoire de l’Allemand John Degenkolb (Trek). Une orgie de difficultés, d’incidents mécaniques et de chutes. Rigoberto Uran perd du temps. Richie Porte abandonne.

Roubaix (Nord), envoyé spécial. 
Et sur les visages vrillés par la douleur, à bout de souffle, nous devinions l’effondrement du présent sous le poids du ciel laiteux, quand chaleur et poussière se coalisent pour fracasser faibles et malchanceux. Redouter l’événement, son injustice. Quinze secteurs pavés, concentrés dans les cent-neuf derniers kilomètres d’une étape violente et périlleuse, entre Arras et Roubaix, d’autant plus mythique que le Tour, dans sa folie ordinaire à créer des personnages à sa démesure, propage parfois des ondes de vengeance. Une machine à déformer l’espace-temps; un gourbi à détruire les corps et les esprits. Alors ils s’engouffrèrent sur les pavés tranchant comme des silex. Sortir entier de ce «petit enfer» à l’ombre de l’Enfer du Nord.

Les cyclistes répondent souvent à la violence par la violence, au danger périlleux par l’usage désordonné du péril consenti. L’imminence du drame. Au premier secteur pavé, celui d'Escaudoeuvres à Thun, dix échappés tentaient l’aventure. Le peloton y pénétra à si vive allure que nous prîmes notre respiration pour Romain Bardet, victime d’une première crevaison à l’orée d’un jour infernal pour les organismes. Ils n’étaient déjà plus que 167 coureurs sur la route. Le leader des BMC, l’Australien Richie Porte, venait de tâter du bitume et d’abandonner ses illusions. Tout comme l’Espagnol Jose Joaquin Rojas, l’un coéquipier de luxe de Quintana. Sans parler du rouleur allemand Tony Martin, blessé la veille et resté à l’hôtel, alors qu’il se glorifiait d’être le dernier vainqueur d’une étape avec pavés, en 2015…

Et tout s’enchaîna dans les écumes de cendres poudreuses, chacun prenant le risque de se casser les os, de s’y voir humilier par des gabarits plus adéquats, plus lourds, par des montagnes d’os et de muscles que les vieilles lois de Newton rendent plus aptes aux pavés, avec leurs complexions plus enclines aux secousses qui déjettent vélos et rachis dans une danse hallucinée.

samedi 14 juillet 2018

Pas de Fête tricolore avant l’Enfer du Nord

Groenewengen, bis repetita.
Dans la huitième étape, entre Dreux et Amiens (181 km), victoire du Néerlandais Dylan Groenewengen (Lotto), déjà vainqueur la veille. Toujours pas de Français au palmarès. Le peloton n’a désormais que les pavés à l’esprit, les quinze secteurs qui se dresseront sur la route de Roubaix, dimanche.

Sur la route du Tour, envoyé spécial.
«Et au bout de l’ennui, un sprint»: voilà comment le chronicoeur titrait, hier, prêt à réitérer l’insolente formule à laquelle donna du crédit le porteur du maillot jaune en personne, le Belge Greg Van Avermaet. «C’était assez long, 230 kilomètres, on peut se demander si c’est bien nécessaire», constatait-il au bout d’une journée épuisante de désintérêt. Ce samedi 14 juillet, jour de fête nationale et veille d’un événement vécu en mondovision qui pourrait bien balayer toutes les contingences subalternes, l’étape entre Dreux et Amiens ne comptait que 180 bornes, soit cinquante de moins que celle entre Fougères et Chartres. Pas de vent, aucune difficulté majeure, hormis deux infimes côtes plantées dans cette remontée vers le Nord. Pas de quoi dérider le désert ou rehausser l’attrait sportif, quasiment nul. Le cyclisme a muté –définitivement?– dans l’ultra-professionnalisation où tout se compte et où plus rien, ou presque, ne se conte en mode onirique. Sentence implacable: vu les enjeux économiques du Tour d’ici-et-maintenant, et vu les invincibles armadas des équipes de sprinteurs, nous voilà contraints et forcés d’admettre que plus jamais certaines étapes n’échapperont à un finish groupé dévolu aux rois des braquets. Désolons-nous. Ou pas.

La première semaine s’achève (déjà!) et le bilan se résume d’une phrase sèche et désespérante: uniquement animés par les chutes et les incidents mécaniques de quelques leaders, les huit jours écoulés furent ennuyeux, alors que les profils bretons, par exemple, offraient bien des possibilités aux audacieux dont nous cherchons trace. Preuve, l’arrivée massive à Amiens, qui sombrera vite dans l’oubli elle aussi. Sauf pour le Néerlandais Dylan Groenewengen (Lotto), déjà victorieux à Chartres.

Signalons tout de même qu’il y eut une chute collective, qui occasionna une perte de temps (1’15’’) pour deux leaders, le Français Julian Alaphilippe et l’Irlandais Dan Martin, vainqueur à Mûr-de-Bretagne. Précisons que nous assistâmes à des déclassements (Greipel et Gaviria). Ajoutons également que nous eûmes nos échappés du jour, avant le regroupement programmé, juste à l’entrée d’Amiens: le Néerlandais Marco Minnaard (Wanty) et le Français Fabien Grellier (Direct Energie), vite abandonné dans leur tentative par Laurens Ten Dam (Sunweb), pourtant à l’origine de l’escapade. Le croyez-vous? Rappelé à l’ordre par son directeur sportif, les consignes de son équipe ne se discutèrent pas. Le grimpeur néerlandais, qui n’avait «officiellement» aucun intérêt à se découvrir sur un terrain plat, fut sommé de renoncer et de réintégrer le peloton. Il s’exécuta. Anecdote affligeante…

vendredi 13 juillet 2018

Et au bout de l’ennui, un sprint…

Dylan Groenewengen.
Dans la septième étape, entre Fougères et Chartres (231 km), victoire du Néerlandais Dylan Groenewengen (Lotto). Il s’agissait de la plus longue étape du Tour 2018, au scénario écrit à l’avance. Avec sa part de torpeur.
 
Chartres (Eure-et-Loir), envoyé spécial.
Engoncés dans la torpeur estivale, tous les téléspectateurs doivent y songer en somnolant. Chaque Juillet revenu, à la faveur de la première semaine, un débat resurgit à la mesure de la grandeur du Tour: certaines étapes de plaines sont-elles trop ennuyeuses? «La course appartient aux coureurs», dit toujours Bernard Hinault, qui s’y connaissait en coups de folie et autres coups de force. Si cet ennui supposé ne menace en rien le patrimoine national qu’est la Grande Boucle, qui semble résister à tout (même aux pires scandales), comme en témoigne quotidiennement le public fidèle des bords de routes, les circonstances de course, elles, deviennent tellement prévisibles que le chronicoeur – qui en a vu d’autres ! – pourrait écrire certains de ces articles quatre heures à l’avance, sans en retrancher la moindre virgule, juste en rajoutant le nom du sprinteur victorieux.

Ce vendredi 13, jour de chance, c’était d’ailleurs l’étape la plus longue de cette édition 2018. Entre Fougères et Chartres, pas moins de 231 kilomètres. Assez soporifiques. Il y eut bien des tentatives d’échappée. D’abord le Français Yoann Offredo, repris à 90 bornes du but après 110 kilomètres en solitaire. Puis l’un de ses compatriotes, Laurent Pichon, parti à l’aventure… en vain. Scénario rédigé avant même d’être vécu. Qui le résume mieux que Thierry Gouvenou, le «dessinateur» du parcours qui, il y a dix jours, confessait à nos confrères du «Gruppetto» sa frustration par anticipation: «C’est quatre échappés qui prennent la fuite après 4 kilomètres, voient leur avance atteindre les quatre minutes et se font reprendre à 4 kilomètres de la ligne. Et ça, pour moi, c’est l’horreur. Ces dernières années, les équipes de sprinteurs ont changé leur façon de courir et les étapes de plat sont devenues, il faut le dire, très chiantes ! »

L’honnêteté nous oblige: il a raison. Par convention, et en raison d’une scène plate parfois balayée par le vent (quelques bordures surviennent de temps à autre), le premier acte du Tour appartient toujours aux sprinteurs. Comme à Chartres, quand s’est abattue sur la ligne droite la houle écumeuse du peloton en furie, quand a émergé du chaos annoncé et pourtant souverain le nom du vainqueur: le Néerlandais Dylan Groenewengen (Lotto).