Résumons : l’esclavage et la mort là-bas, le chômage ici, et toujours des profits juteux dans les poches des capitalistes.
Ne sommes-nous pas tous complices, tous responsables, au moins par passivité? En vingt ans, le Bangladesh s’est hissé au deuxième rang des exportateurs de textile, derrière la Chine. Comment?
En attirant les grands noms de la fast fashion et du prêt-à-porter occidental – toujours favorables aux délocalisations – en pratiquant des coûts bas imbattables. À quel prix? Des salaires de misère, 0,25 euro de l’heure pour des ouvrières souvent mineures, et des conditions de travail et de sécurité dont l’indignité ne supporte aucun qualificatif. Le drame prévisible du Rana Plaza, qui a fait pour l’heure 1127 victimes – l’une des grandes catastrophes de l’histoire industrielle –, a brutalement rappelé aux bonnes consciences que la course folle à la société low cost à tous les étages pour le plus grand profit des grandes entreprises et des investisseurs sans foi ni loi avait des implications sociales chez nous mais aussi des conséquences dignes des pires atteintes aux droits humains dans les pays concernés: de la sueur, de l’esclavagisme moderne, parfois du sang.
LA ROUE TOURNE
LE BLOG DE JEAN-EMMANUEL DUCOIN
jeudi 23 mai 2013
vendredi 17 mai 2013
Boucle(s): quand les écrivains aiment le Tour
Un recueil de textes d'auteurs, chez Flammarion, nous plonge déjà dans la prochaine édition du Tour de France. Gloire de la Petite Reine !
Tour. Dépressifs chroniques ou fragiles crépusculaires de la première heure, beaucoup d’écrivains souffrent le martyre devant leur page blanche – mais, comme Antoine Blondin, la plupart d’entre eux ne savent rien faire d’autre. Tant mieux. Pour le bonheur du cyclisme, les Lettres ont souvent croisé les routes de la Grande Boucle, voisinant avec les sommets du genre. À quelques semaines de la centième édition du rendez-vous de Juillet, où l’on honorera une fois encore le grand héritage de la salle des Illustres, le journaliste et écrivain Benoît Heimermann nous propose, aux éditions Flammarion, une sélection de textes intitulés Ils ont écrit le Tour de France, une étonnante anthologie d’un peloton de soixante-quatre écrivains qui balaie tous les âges de la plus grande course cycliste. Ne nous étonnons pas: dans cette sélection ne figure qu’un seul texte de Blondin. Benoît Heimermann assume le parti pris: «L’intention présente n’est pas tant de minimiser l’importance de Blondin, et encore moins son talent, que de veiller à ce que sa boulimie de jeux de mots, de jeux de rôles, tous ces “cols buissonniers’’, ces “saucées des géants’’, ces “faces cachées de la lutte’’ ne phagocytent le reste des interventions.» Les recueils des chroniques de l’Antoine ne manquant pas, découvrir d’autres écrits était donc utile.
Huma. Des origines de «cette particularité sans prix» qu’est le lien entre les écrivains et le Tour, jusqu’à l’époque moderne, nous parcourons ainsi des articles de presse et des extraits de livres. Principale confirmation: le Tour impose bel et bien «sa propre grammaire, son propre vocabulaire», comme l’explique dans son introduction Benoît Heimermann: «Une euphonie à nulle autre pareille où les aigus des extraordinaires et les graves de cataclysmes se bousculeront au gré de reportages forcément plus proches du roman de cape et d’épée que du compte rendu d’audience.» Entre le «mythe total» défini par Roland Barthes et les «leçons d’énergie» admises par Louis Aragon, nous avons confirmation – heureux que nous sommes! – que le sujet se prête définitivement à ce que Blondin appelait judicieusement des «boursouflures du style», louées dans la caravane du Tour, honnies ailleurs.
Tour. Dépressifs chroniques ou fragiles crépusculaires de la première heure, beaucoup d’écrivains souffrent le martyre devant leur page blanche – mais, comme Antoine Blondin, la plupart d’entre eux ne savent rien faire d’autre. Tant mieux. Pour le bonheur du cyclisme, les Lettres ont souvent croisé les routes de la Grande Boucle, voisinant avec les sommets du genre. À quelques semaines de la centième édition du rendez-vous de Juillet, où l’on honorera une fois encore le grand héritage de la salle des Illustres, le journaliste et écrivain Benoît Heimermann nous propose, aux éditions Flammarion, une sélection de textes intitulés Ils ont écrit le Tour de France, une étonnante anthologie d’un peloton de soixante-quatre écrivains qui balaie tous les âges de la plus grande course cycliste. Ne nous étonnons pas: dans cette sélection ne figure qu’un seul texte de Blondin. Benoît Heimermann assume le parti pris: «L’intention présente n’est pas tant de minimiser l’importance de Blondin, et encore moins son talent, que de veiller à ce que sa boulimie de jeux de mots, de jeux de rôles, tous ces “cols buissonniers’’, ces “saucées des géants’’, ces “faces cachées de la lutte’’ ne phagocytent le reste des interventions.» Les recueils des chroniques de l’Antoine ne manquant pas, découvrir d’autres écrits était donc utile.
Huma. Des origines de «cette particularité sans prix» qu’est le lien entre les écrivains et le Tour, jusqu’à l’époque moderne, nous parcourons ainsi des articles de presse et des extraits de livres. Principale confirmation: le Tour impose bel et bien «sa propre grammaire, son propre vocabulaire», comme l’explique dans son introduction Benoît Heimermann: «Une euphonie à nulle autre pareille où les aigus des extraordinaires et les graves de cataclysmes se bousculeront au gré de reportages forcément plus proches du roman de cape et d’épée que du compte rendu d’audience.» Entre le «mythe total» défini par Roland Barthes et les «leçons d’énergie» admises par Louis Aragon, nous avons confirmation – heureux que nous sommes! – que le sujet se prête définitivement à ce que Blondin appelait judicieusement des «boursouflures du style», louées dans la caravane du Tour, honnies ailleurs.
dimanche 12 mai 2013
Débat(s): à quoi sert l'écriture?
Petite séance de rattrapage (juste six mois de retard) avec la lecture d'un étonnant roman de Joël Dicker, "La vérité sur l'affaire Harry Quebert". Et un anniversaire: dix ans de bloc-notes, déjà...
Dicker. «Si les écrivains sont des êtres si fragiles, Marcus, c’est parce qu’ils peuvent connaître deux sortes de peines sentimentales, soit deux fois plus que les êtres humains normaux: les chagrins d’amour et les chagrins de livre. Écrire un livre, c’est comme aimer quelqu’un: ça peut devenir très douloureux.» Avez-vous lu "la Vérité sur l’affaire Harry Quebert" (Éditions de Fallois), le roman de Joël Dicker publié à l’automne dernier, couronné par le Goncourt des lycéens et le prix de l’Académie française? Deux écrivains y sont les personnages principaux. Le premier, Harry, accusé de meurtre dans le New Hampshire, fut le maître du second ; ce dernier, Marcus, tente au fil d’une enquête minutieuse de disculper celui auquel il doit tout, à commencer par son talent et sa gloire littéraire. Le récit, qui a prétention de grand-roman-américain, a depuis non seulement trouvé le succès du public mais le cœur du bloc-noteur. La lecture de ce récit haletant fut tardive. L’aveu qui suit ne l’est pas moins: malgré ses insuffisances, ce livre est la preuve éclatante qu’écrire sur les États-Unis ne conduit pas mécaniquement à écrire à l’américaine, dans un esprit de contrainte et de pastiche. Joël Dicker est d’ailleurs né à Genève – et il est un authentique auteur de langue française…
Critères. Le bloc-noteur voit déjà les haussements d’épaules ostentatoires. Pas ça! Pas lui! Et à quoi bon vanter un roman déjà populaire et qui, à l’évidence, revendique sa filiation d’américanophilie littéraire, ce qui ne manque pas par les temps qui courent. Seulement voilà, dans la pénombre mercantile de ce qui-se-vend donc de ce-qui-se-publie, "la Vérité sur l’affaire Harry Quebert" possède en lui des qualités qui témoignent non du culte d’un moment (ce serait trop simple), mais bien du talent narratif d’un écrivain. Et c’est toute la différence.
Dicker. «Si les écrivains sont des êtres si fragiles, Marcus, c’est parce qu’ils peuvent connaître deux sortes de peines sentimentales, soit deux fois plus que les êtres humains normaux: les chagrins d’amour et les chagrins de livre. Écrire un livre, c’est comme aimer quelqu’un: ça peut devenir très douloureux.» Avez-vous lu "la Vérité sur l’affaire Harry Quebert" (Éditions de Fallois), le roman de Joël Dicker publié à l’automne dernier, couronné par le Goncourt des lycéens et le prix de l’Académie française? Deux écrivains y sont les personnages principaux. Le premier, Harry, accusé de meurtre dans le New Hampshire, fut le maître du second ; ce dernier, Marcus, tente au fil d’une enquête minutieuse de disculper celui auquel il doit tout, à commencer par son talent et sa gloire littéraire. Le récit, qui a prétention de grand-roman-américain, a depuis non seulement trouvé le succès du public mais le cœur du bloc-noteur. La lecture de ce récit haletant fut tardive. L’aveu qui suit ne l’est pas moins: malgré ses insuffisances, ce livre est la preuve éclatante qu’écrire sur les États-Unis ne conduit pas mécaniquement à écrire à l’américaine, dans un esprit de contrainte et de pastiche. Joël Dicker est d’ailleurs né à Genève – et il est un authentique auteur de langue française…
Critères. Le bloc-noteur voit déjà les haussements d’épaules ostentatoires. Pas ça! Pas lui! Et à quoi bon vanter un roman déjà populaire et qui, à l’évidence, revendique sa filiation d’américanophilie littéraire, ce qui ne manque pas par les temps qui courent. Seulement voilà, dans la pénombre mercantile de ce qui-se-vend donc de ce-qui-se-publie, "la Vérité sur l’affaire Harry Quebert" possède en lui des qualités qui témoignent non du culte d’un moment (ce serait trop simple), mais bien du talent narratif d’un écrivain. Et c’est toute la différence.
mardi 7 mai 2013
Déni(s): le socialisme de gouvernement a-t-il choisi le capital?
Un an que Normal Ier s'est installé à l'Elysée. Les états d'âme (mesurés) de l'un de ses conseillers...
Ego. «L’une des caractéristiques des hautes sphères du PS, c’est qu’elles ne lisent pas de livres.» En découvrant cette phrase du géographe et historien Emmanuel Todd, cité dans le Monde du 2 mai, l’un des proches collaborateurs de Normal Ier a haussé les épaules en s’exclamant: «Le culte de la critique gratuite est la nouvelle religion dominante.» Puis l’ancien énarque et conseiller d’État a feuilleté le journal du soir avant de le chiffonner comme un prospectus. Un verre de bière et beaucoup de désolation dans le propos. «Si ça continue, nous reposerons bientôt tous dans le musée planétaire où nulle compréhension ne sera possible. Jadis, le sage, le prêtre, l’artiste, l’honnête homme, l’élu, le serviteur de l’État, le savant, le chercheur et même le révolutionnaire étaient des modèles qui sublimaient l’universelle voracité des ego. Notre modèle n’est ni le golden boy ni le pitre télévisuel. Nous ne sommes pas des fauves, tout de même!» L’énervement ne s’atténuera pas. En juin dernier, le même homme nous confiait: «Cette fois, la gauche ne peut pas décevoir, elle n’a pas le droit. Nous aurons des marges de manœuvre, c’est une obligation. Quand elle arrive au pouvoir, la gauche doit agir vite.»
Divorce. «Vite», disait-il à l’époque? Mais de quelle gauche parle-t-il donc, ici et maintenant? Un an tout juste après l’élection de Normal Ier, notre conseiller, en toute fraternité (les amitiés de longue date ne justifient pas tout) tente de faire bonne figure.
Ego. «L’une des caractéristiques des hautes sphères du PS, c’est qu’elles ne lisent pas de livres.» En découvrant cette phrase du géographe et historien Emmanuel Todd, cité dans le Monde du 2 mai, l’un des proches collaborateurs de Normal Ier a haussé les épaules en s’exclamant: «Le culte de la critique gratuite est la nouvelle religion dominante.» Puis l’ancien énarque et conseiller d’État a feuilleté le journal du soir avant de le chiffonner comme un prospectus. Un verre de bière et beaucoup de désolation dans le propos. «Si ça continue, nous reposerons bientôt tous dans le musée planétaire où nulle compréhension ne sera possible. Jadis, le sage, le prêtre, l’artiste, l’honnête homme, l’élu, le serviteur de l’État, le savant, le chercheur et même le révolutionnaire étaient des modèles qui sublimaient l’universelle voracité des ego. Notre modèle n’est ni le golden boy ni le pitre télévisuel. Nous ne sommes pas des fauves, tout de même!» L’énervement ne s’atténuera pas. En juin dernier, le même homme nous confiait: «Cette fois, la gauche ne peut pas décevoir, elle n’a pas le droit. Nous aurons des marges de manœuvre, c’est une obligation. Quand elle arrive au pouvoir, la gauche doit agir vite.»
Divorce. «Vite», disait-il à l’époque? Mais de quelle gauche parle-t-il donc, ici et maintenant? Un an tout juste après l’élection de Normal Ier, notre conseiller, en toute fraternité (les amitiés de longue date ne justifient pas tout) tente de faire bonne figure.
lundi 29 avril 2013
Austérité et Allemagne: les mots, les actes...
Nous sommes invités à ménager notre langage – autrement dit à fermer nos gueules –, et nous devrions, en plus, nous agenouiller devant la perspective d’une union nationale…
Au moins une chose est sûre: le pouvoir des mots reste l’une des forces d’attraction de la politique. Passons sur l’ego-histoire, allons à l’essentiel. Depuis deux jours, le petit-monde politico-médiacratique s’indigne de la nature des débats internes au Parti socialiste concernant les logiques austéritaires en général et de l’Allemagne en particulier. En cause: l’utilisation de certains mots, jugés trop crus par la classe dominante. Ces messieurs de la haute supportent mal qu’on puisse envisager une «confrontation» directe avec le pays d’Angela Merkel pour combattre l’austérité en Europe, comme vient de l’exprimer Claude Bartolone, et comme le propose un projet de résolution du PS. Quelques poids lourds du gouvernement sont ainsi sortis du bois pour délivrer la bonne-parole élyséenne et tenter d’apaiser, paraît-il, le courroux de la chancelière.
Au moins une chose est sûre: le pouvoir des mots reste l’une des forces d’attraction de la politique. Passons sur l’ego-histoire, allons à l’essentiel. Depuis deux jours, le petit-monde politico-médiacratique s’indigne de la nature des débats internes au Parti socialiste concernant les logiques austéritaires en général et de l’Allemagne en particulier. En cause: l’utilisation de certains mots, jugés trop crus par la classe dominante. Ces messieurs de la haute supportent mal qu’on puisse envisager une «confrontation» directe avec le pays d’Angela Merkel pour combattre l’austérité en Europe, comme vient de l’exprimer Claude Bartolone, et comme le propose un projet de résolution du PS. Quelques poids lourds du gouvernement sont ainsi sortis du bois pour délivrer la bonne-parole élyséenne et tenter d’apaiser, paraît-il, le courroux de la chancelière.
vendredi 26 avril 2013
Vert(s): aimer Geoffroy-Guichard, ça se mérite...
Etre un amoureux des footballeurs de Saint-Etienne a du sens. Où l'on parle d'Histoire, de collectif et de valeurs autres que celles de l'argent-roi...
Supporters. Toute passion dévorante ressemble à un masque éphémère durable. «Le monde, écrivait Valéry, vaut par les extrêmes, et dure par les moyens.» Valoir par les élans, durer par les attaches: il n’y a pas d’errance sans arrachement, pas de conquête sans bases solides… Voilà pourquoi le pays du football reste un pays d’hommes, arpenté par des âmes aux lueurs de complicité dans la nuit des solitudes. En ce pays-là, il n’est question ni d’optimisme ni de pessimisme – juste d’esprit commun et de fidélité qui dépassent les seuls individus. On appelle ça «le collectif» ; on se serre les coudes ; on chante ; on aime l’histoire et l’ici-maintenant ; on loue ce qui nous constitue ; on glorifie l’être-ensemble ; on se solidarise. Dès lors, le passé qui nous porte et nous importe n’est pas l’alibi d’un conservatisme chauvin mais, au contraire, l’affirmation d’un renouvellement permanent... Tout à leur bonheur depuis une semaine, les supporters de Saint-Étienne le savent mieux que personne: la «métaphore du stade» (à la manière de Roland Barthes) n’est pas uniquement soumise à la nécessité épique de l’épreuve, à son incertitude, au vertige de ces sportifs égoïstes et trop payés se disputant jusqu’à la sueur une parcelle de terrain réglementée ; la métaphore du stade a aussi à voir avec ce qui ne s’y trouve pas en apparence mais qui y est omniprésent: l’environnement social.
Chaudron. Il faut aller à Geoffroy-Guichard de temps en temps les soirs de match pour comprendre la beauté intérieure d’un lieu qui résonne hors les années. Le bloc-noteur ne cachera pas, ici, son amour irraisonné pour ce théâtre populaire mythifié par une génération de footeux hors du commun.
Supporters. Toute passion dévorante ressemble à un masque éphémère durable. «Le monde, écrivait Valéry, vaut par les extrêmes, et dure par les moyens.» Valoir par les élans, durer par les attaches: il n’y a pas d’errance sans arrachement, pas de conquête sans bases solides… Voilà pourquoi le pays du football reste un pays d’hommes, arpenté par des âmes aux lueurs de complicité dans la nuit des solitudes. En ce pays-là, il n’est question ni d’optimisme ni de pessimisme – juste d’esprit commun et de fidélité qui dépassent les seuls individus. On appelle ça «le collectif» ; on se serre les coudes ; on chante ; on aime l’histoire et l’ici-maintenant ; on loue ce qui nous constitue ; on glorifie l’être-ensemble ; on se solidarise. Dès lors, le passé qui nous porte et nous importe n’est pas l’alibi d’un conservatisme chauvin mais, au contraire, l’affirmation d’un renouvellement permanent... Tout à leur bonheur depuis une semaine, les supporters de Saint-Étienne le savent mieux que personne: la «métaphore du stade» (à la manière de Roland Barthes) n’est pas uniquement soumise à la nécessité épique de l’épreuve, à son incertitude, au vertige de ces sportifs égoïstes et trop payés se disputant jusqu’à la sueur une parcelle de terrain réglementée ; la métaphore du stade a aussi à voir avec ce qui ne s’y trouve pas en apparence mais qui y est omniprésent: l’environnement social.
Chaudron. Il faut aller à Geoffroy-Guichard de temps en temps les soirs de match pour comprendre la beauté intérieure d’un lieu qui résonne hors les années. Le bloc-noteur ne cachera pas, ici, son amour irraisonné pour ce théâtre populaire mythifié par une génération de footeux hors du commun.
mercredi 24 avril 2013
Mariage: les mêmes droits pour tous, enfin!
C’est dans la multiplicité des combats pour l’avancée de l’humanité qu’on reconnaît la gauche.
Comme pour le vote des femmes ou l’abolition de la peine de mort, la France n’aura donc pas été pionnière pour accorder le droit au mariage pour tous. Il aura fallu attendre 2013 pour que la République acte une évolution largement anticipée par les citoyens. Ainsi, tenter de traduire en quelques mots simples et précis l’exacte ampleur de notre émotion, hier, lorsque les résultats des votes se sont affichés dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, s’avère une tâche assez illusoire. Il était 17 h 06. La loi venait d’être adoptée. Nous nous sentions à la fois immensément petits et tellement grands face à cette horloge de l’Histoire mise à l’heure, qu’il était temps de dire notre fierté et notre soulagement. Les mêmes droits pour tous! Enfin!
Aucune différence ne peut plus servir de prétexte à des discriminations d’État. Cette victoire, arrachée aux obscurantismes, est essentielle pour les couples et les familles. Elle annonce surtout la disparition prochaine d’une inégalité qui, au fil des bouleversements de la vie, était devenue insupportable.
Comme pour le vote des femmes ou l’abolition de la peine de mort, la France n’aura donc pas été pionnière pour accorder le droit au mariage pour tous. Il aura fallu attendre 2013 pour que la République acte une évolution largement anticipée par les citoyens. Ainsi, tenter de traduire en quelques mots simples et précis l’exacte ampleur de notre émotion, hier, lorsque les résultats des votes se sont affichés dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, s’avère une tâche assez illusoire. Il était 17 h 06. La loi venait d’être adoptée. Nous nous sentions à la fois immensément petits et tellement grands face à cette horloge de l’Histoire mise à l’heure, qu’il était temps de dire notre fierté et notre soulagement. Les mêmes droits pour tous! Enfin!
Aucune différence ne peut plus servir de prétexte à des discriminations d’État. Cette victoire, arrachée aux obscurantismes, est essentielle pour les couples et les familles. Elle annonce surtout la disparition prochaine d’une inégalité qui, au fil des bouleversements de la vie, était devenue insupportable.
lundi 22 avril 2013
Jeune(s): la magistrale leçon de maturité de Régis Debray
Le dernier livre du philosophe et médiologue nous met en garde contre le jeunisme et ses symptômes. A dévorer d'urgence!
Représentation. Depuis toujours la phrase nous hante: «C’est quand quelque chose manque qu’il faut y mettre le signe», proclame Ferrante dans la Reine morte, de Montherlant. Appliquée à la politique, la citation paraît cynique. Essayons donc de l’inverser: c’est quand le signe se dérobe qu’on retombe sur la chose. Une traduction s’impose: nous pouvons parler de crise de la représentation quand la chose revient à la place du signe pour déloger celui-ci, le bousculer. Cet effondrement de l’ordre symbolique intervient partout, sous des formes impossibles à énumérer tant elles pullulent. De la faillite de nos institutions républicaines à l’affaissement de la nation à l’heure de la globalisation, en passant par les conflits d’intérêts nés du pouvoir de l’argent roi, la représentation politique traverse une crise si fondamentale qu’elle tient lieu de précipice avancé. Rarement la politique en France n’a été à ce point «déshistorisée». Comme si la négligence du peuple et l’indifférence pour le temps-long entretenaient quelque secret rapport?
Debray. Jamais Régis Debray ne trahira Marc Bloch, pour lequel l’histoire n’était pas l’étude du passé mais celle de l’homme dans la durée. Par-delà le siècle, l’un comme l’autre ont à cœur non pas de disqualifier l’ici-et-maintenant par l’hier mais d’unir l’étude des morts à celle des vivants, pour ne pas dire des vieux et des jeunes… Dans son dernier essai, "le Bel Âge" (Flammarion), Régis Debray s’assigne comme mission de résister coûte que coûte à ce monde du tweet de 140 signes et de Guerre et Paix résumé en cinq minutes chrono, à la société de l’émotionnel faussement compassé, et, bien sûr, à l’immature en politique qui consume les idées. En somme: comment combattre le jeunisme en tant que symptôme?
Debray. Jamais Régis Debray ne trahira Marc Bloch, pour lequel l’histoire n’était pas l’étude du passé mais celle de l’homme dans la durée. Par-delà le siècle, l’un comme l’autre ont à cœur non pas de disqualifier l’ici-et-maintenant par l’hier mais d’unir l’étude des morts à celle des vivants, pour ne pas dire des vieux et des jeunes… Dans son dernier essai, "le Bel Âge" (Flammarion), Régis Debray s’assigne comme mission de résister coûte que coûte à ce monde du tweet de 140 signes et de Guerre et Paix résumé en cinq minutes chrono, à la société de l’émotionnel faussement compassé, et, bien sûr, à l’immature en politique qui consume les idées. En somme: comment combattre le jeunisme en tant que symptôme?
jeudi 18 avril 2013
La "part d'ombre" du gouvernement
Jadis, on voulait rassurer Billancourt ; aujourd’hui c’est Standard & Poor’s qu’on ne veut plus désespérer.
D’ordinaire, l’intelligence des humains permet de limiter l’exercice de leurs décisions à tout ce qui regarde leur rapport avec les choses, où elle est on ne peut plus vitale. Passés au laminoir du train fou de l’économie libéralo-globalisée, nos gouvernants ont-ils perdu tout sens des réalités au point de nier leur propre intelligence, leurs promesses, et même ce qui a constitué, un jour, leur engagement solennel dans le camp du progrès, celui de la gauche? Si certains cherchent la vraie «part d’ombre» (sic) du tandem Hollande-Ayrault, qu’ils analysent froidement ce qui s’est passé mercredi 17 avril au Conseil des ministres et ils comprendront comment et pourquoi certains socialistes ont lâché leur fil d’Ariane – la lutte pour la justice –, qui, par tradition républicaine, a toujours reposé sur l’union du populaire et du régalien.
Mercredi, donc, le gouvernement a présenté son «programme de stabilité» pour 2013-2017. Le choix des mots est déjà un programme ; le contenu, une horreur. La France prévoit en effet un nouveau tour de vis de près de 20 milliards d’euros pour 2014, après les 40 milliards de cette année, concentré principalement sur ce que le premier ministre en personne nomme «les dépenses». L’objectif? Rentrer dans les clous à coups de marteaux.
D’ordinaire, l’intelligence des humains permet de limiter l’exercice de leurs décisions à tout ce qui regarde leur rapport avec les choses, où elle est on ne peut plus vitale. Passés au laminoir du train fou de l’économie libéralo-globalisée, nos gouvernants ont-ils perdu tout sens des réalités au point de nier leur propre intelligence, leurs promesses, et même ce qui a constitué, un jour, leur engagement solennel dans le camp du progrès, celui de la gauche? Si certains cherchent la vraie «part d’ombre» (sic) du tandem Hollande-Ayrault, qu’ils analysent froidement ce qui s’est passé mercredi 17 avril au Conseil des ministres et ils comprendront comment et pourquoi certains socialistes ont lâché leur fil d’Ariane – la lutte pour la justice –, qui, par tradition républicaine, a toujours reposé sur l’union du populaire et du régalien.
Mercredi, donc, le gouvernement a présenté son «programme de stabilité» pour 2013-2017. Le choix des mots est déjà un programme ; le contenu, une horreur. La France prévoit en effet un nouveau tour de vis de près de 20 milliards d’euros pour 2014, après les 40 milliards de cette année, concentré principalement sur ce que le premier ministre en personne nomme «les dépenses». L’objectif? Rentrer dans les clous à coups de marteaux.
mercredi 17 avril 2013
Argent(s): à propos de capitalisme...
Que sont devenus les promesses de «régulation des excès de la finance» et autre «transparence des marchés»?
Paradigme. Jadis, on voulait faire quelque chose – aujourd’hui, on veut être quelqu’un… Vous aussi vous l’avez constaté: quand un paradigme change, tout change (ou presque). Pour bien comprendre à quel point l’espace symbolique du «monde de la finance» a pris le pas sur notre univers global, donc mental, utilisons une métaphore sportive, un petit exemple en apparence, et remémorons-nous ce que disait Michel Platini dès 2008: «L’argent a toujours été dans le sport, et le professionnalisme fait partie du football depuis cent cinquante ans. Mais l’argent n’a jamais été le but ultime du football, gagner des trophées restant l’objectif principal. Pour la première fois, on risque d’entrer dans une ère où seul le profit financier permettra de mesurer le succès sportif.» Visionnaire l’ancien joueur génial? Diagnostic hélas signifiant: l’argent ne nous sert plus, c’est nous qui le servons. Le «nous» étant, vous l’aurez compris, l’extrapolation du monde tel qu’il est…
jeudi 11 avril 2013
Moraliser, moraliser, oui, mais quoi?
La toile de fond économique et sociale est ce qui donne sens à la crise politique actuelle.
Tout bien réfléchi, le cas François Hollande semble devoir ratifier ce qui a l’apparence d’un paradoxe et l’insistance d’un choix délibéré, d’une obsession coupable. À aucun moment, hier, lors d’une allocution surprise, ses explications n’ont paru à la hauteur de l’ampleur de la crise politique et morale. Et pour cause. Non seulement le chef de l’État semble tétanisé devant la puissance tellurique de l’affaire Cahuzac, mais, plus grave, il est visiblement incapable de prendre la mesure du désaveu qui frappe le cœur même de sa politique économique et sociale. L’absence de cohérence de ses explications, qui se chevauchent pourtant sans encombre, tient précisément au fait que la forme, à la rhétorique parfois sympathique, ne s’attaque jamais au fond. Face caméra, il a ainsi expliqué qu’il rejetait toute idée de changement de cap. Une phrase, une seule, résume l’impasse insondable qui est la sienne: «La politique que je conduis est celle qui permet d’éviter l’austérité.» Consternant.
Tout bien réfléchi, le cas François Hollande semble devoir ratifier ce qui a l’apparence d’un paradoxe et l’insistance d’un choix délibéré, d’une obsession coupable. À aucun moment, hier, lors d’une allocution surprise, ses explications n’ont paru à la hauteur de l’ampleur de la crise politique et morale. Et pour cause. Non seulement le chef de l’État semble tétanisé devant la puissance tellurique de l’affaire Cahuzac, mais, plus grave, il est visiblement incapable de prendre la mesure du désaveu qui frappe le cœur même de sa politique économique et sociale. L’absence de cohérence de ses explications, qui se chevauchent pourtant sans encombre, tient précisément au fait que la forme, à la rhétorique parfois sympathique, ne s’attaque jamais au fond. Face caméra, il a ainsi expliqué qu’il rejetait toute idée de changement de cap. Une phrase, une seule, résume l’impasse insondable qui est la sienne: «La politique que je conduis est celle qui permet d’éviter l’austérité.» Consternant.
mardi 9 avril 2013
Dupé(s): quand un ex-dopé parle des ex-dopés...
Tyler Hamilton, l'ex-lieutenant de Lance Armstrong, se met à table dans un livre choc. Rencontre.
Hamilton. En général, un livre sur la mémoire, le souvenir et le traumatisme qu’elle ressuscite, surgit d’une claire définition. Mais quand on lui demande si l’exercice cathartique fut psychologiquement bénéfique pour cheminer vers la rédemption, l’ancien cycliste Tyler Hamilton, quarante-deux ans, cheveux longs et tenue décontractée, réfléchit longuement, marque comme une surprise et s’étonne presque de sa propre réponse. «J’ai toujours honte. Honte de moi, honte de ce que j’ai fait, honte de ce que nous avons fait. J’ai beau être passé aux aveux, je ne suis pas débarrassé de ce poids.» Bien avant la publication de "la Course secrète" (Presses de la cité), en vente depuis quelques jours, Tyler Hamilton fut l’un des accusateurs de Lance Armstrong. L’un des tout premiers même, avec Floyd Landis. Et pas n’importe lequel : il fut l’un des intimes, l’un des amis, l’un des équipiers des premiers temps les plus fidèles, l’un des confidents aussi.
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| Tyler Hamilton. |
vendredi 5 avril 2013
Vérité(s): de quoi Cahuzac est-il le symptôme?
L'affaire Cahuzac ne saurait être uniquement la corruption – et de quelle ampleur! – d’un homme politique aux responsabilités majeures. Elle nous dit aussi quelque chose de l’état de notre République, de nos institutions et de la formation de nos élites...
Cahuzac. Le stade des aveux procède toujours d’une sorte de commotion. D’abord pour celui qui les consent, comme une libération intime ; mais également pour ceux qui les reçoivent, contraints. Difficile de comprendre les ressorts psychologiques qui ont poussé Jérôme Cahuzac à se dégrafer devant tous, sinon, probablement, la lecture accablante du contenu des premières investigations de la Justice, dont il savait qu’elles seront rendues publiques tôt ou tard et qu’elles parapheraient son indignité nationale et son lynchage médiatique. A l’affront programmé, fallait-il ajouter l’acharnement personnel ? Notons au passage que s’il l’avait pu, il y a tout lieu de croire que Monsieur Cahuzac aurait maintenu sa ligne de défense comme si de rien n’était, multipliant les mensonges, comme depuis des mois, avec une constance qui n'avait d'égale que sa morgue à l'encontre de ses accusateurs, significative de dérives nourries par un sentiment d’impunité insupportable.
Cahuzac. Le stade des aveux procède toujours d’une sorte de commotion. D’abord pour celui qui les consent, comme une libération intime ; mais également pour ceux qui les reçoivent, contraints. Difficile de comprendre les ressorts psychologiques qui ont poussé Jérôme Cahuzac à se dégrafer devant tous, sinon, probablement, la lecture accablante du contenu des premières investigations de la Justice, dont il savait qu’elles seront rendues publiques tôt ou tard et qu’elles parapheraient son indignité nationale et son lynchage médiatique. A l’affront programmé, fallait-il ajouter l’acharnement personnel ? Notons au passage que s’il l’avait pu, il y a tout lieu de croire que Monsieur Cahuzac aurait maintenu sa ligne de défense comme si de rien n’était, multipliant les mensonges, comme depuis des mois, avec une constance qui n'avait d'égale que sa morgue à l'encontre de ses accusateurs, significative de dérives nourries par un sentiment d’impunité insupportable.
mardi 2 avril 2013
Bataille générale contre l'ANI !
La gauche ne peut pas apporter des réponses de droite à des questions de gauche! Illustration: l’accord national interprofessionnel, signé par le Medef, la CFDT, la CFTC et la CGC... transformé en loi?
«La nouvelle conjoncture de l’emploi creuse les disparités au détriment des strates inférieures du salariat ; depuis la “crise”, de nouvelles inégalités se sont creusées.» Le regretté Robert Castel, dès 2009, dans ''la Montée des incertitudes'', l’un de ses ouvrages les plus fameux, nous invitait à l’acuité du regard face aux bouleversements du monde financiarisé, qui, disait-il, «amplifieraient une insécurité sociale aux visages multiples et frapperaient plus durement les catégories déjà placées “au bas de l’échelle sociale”, accroissant leur subordination». Les sociologues ne sont pas des prophètes – parfois des visionnaires. Nous avons beau retourner dans tous les sens le contenu de l’accord national interprofessionnel (ANI), signé par le Medef, la CFDT, la CFTC et la CGC, nous ne lisons en germes que ce que redoutait le plus Robert Castel, «le chemin de l’atomisation sociale, la décollectivisation, la désaffiliation», bref, «la montée d’un individualisme lié à un détachement des appartenances et des valeurs collectives»…
«La nouvelle conjoncture de l’emploi creuse les disparités au détriment des strates inférieures du salariat ; depuis la “crise”, de nouvelles inégalités se sont creusées.» Le regretté Robert Castel, dès 2009, dans ''la Montée des incertitudes'', l’un de ses ouvrages les plus fameux, nous invitait à l’acuité du regard face aux bouleversements du monde financiarisé, qui, disait-il, «amplifieraient une insécurité sociale aux visages multiples et frapperaient plus durement les catégories déjà placées “au bas de l’échelle sociale”, accroissant leur subordination». Les sociologues ne sont pas des prophètes – parfois des visionnaires. Nous avons beau retourner dans tous les sens le contenu de l’accord national interprofessionnel (ANI), signé par le Medef, la CFDT, la CFTC et la CGC, nous ne lisons en germes que ce que redoutait le plus Robert Castel, «le chemin de l’atomisation sociale, la décollectivisation, la désaffiliation», bref, «la montée d’un individualisme lié à un détachement des appartenances et des valeurs collectives»…
vendredi 29 mars 2013
Pluralisme(s): requiem annoncé de la presse écrite... ah bon?
Ne confondons pas «crise de la presse écrite» (réelle) et «crise de l’écrit» (en grande partie fantasmée).
Méprise. «Ah, mais je vous reconnais. Vous êtes l’écrivain qui travaille à l’Huma?» «Non, je suis le journaliste de l’Huma à qui il arrive d’écrire des livres!» L’anecdote n’a l’air de rien, elle témoigne pourtant d’un changement d’époque et de déconsidération pour le Métier… Camus disait: «Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde.» Nommons-les donc. Ainsi, la promesse d’une mort plus ou moins lente de la presse écrite nous est annoncée. La crise économique mondiale, additionnée à un «trouble de civilisation», aurait accéléré la gangrène, au point de pronostiquer le pire pour toute une profession – l’Humanité n’échappe pas au requiem. L’autre soir, un ami pourtant «écrivant», qui dévore le papier journal dès potron-minet, ne cachait pas son «inquiétude» en analysant le mal de l’époque: «L’âge d’or des rotatives triomphantes est révolu, nous entrons dans l’ère d’une nouvelle diffusion. La révolution de “l’écran”.» Selon lui, une économie de l’intime se serait déjà dessinée sous nos yeux, car la Toile ne diffuse pas d’un centre, comme de vulgaires mass media.
Méprise. «Ah, mais je vous reconnais. Vous êtes l’écrivain qui travaille à l’Huma?» «Non, je suis le journaliste de l’Huma à qui il arrive d’écrire des livres!» L’anecdote n’a l’air de rien, elle témoigne pourtant d’un changement d’époque et de déconsidération pour le Métier… Camus disait: «Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde.» Nommons-les donc. Ainsi, la promesse d’une mort plus ou moins lente de la presse écrite nous est annoncée. La crise économique mondiale, additionnée à un «trouble de civilisation», aurait accéléré la gangrène, au point de pronostiquer le pire pour toute une profession – l’Humanité n’échappe pas au requiem. L’autre soir, un ami pourtant «écrivant», qui dévore le papier journal dès potron-minet, ne cachait pas son «inquiétude» en analysant le mal de l’époque: «L’âge d’or des rotatives triomphantes est révolu, nous entrons dans l’ère d’une nouvelle diffusion. La révolution de “l’écran”.» Selon lui, une économie de l’intime se serait déjà dessinée sous nos yeux, car la Toile ne diffuse pas d’un centre, comme de vulgaires mass media.
jeudi 21 mars 2013
Le sens des priorités...
Pendant que la médiacratie est occupée à commenter autre chose (l'affaire Cahuzac par exemple), mille personnes chaque jour sont privées d’électricité ou de gaz…
D’hypothermie, un homme est mort. Qui veut savoir son nom? Qui connaissait sa détresse, ses souffrances, son passé de citoyen devenu simple martyr de la pauvreté? N’en doutez pas, beaucoup diront – avec des phrases ciselées pour cacher l’ampleur du mépris – que l’histoire de Jean-Baptiste Bessière, cinquante-deux ans, racontée aujourd’hui dans nos colonnes, flirte avec un excès de naturalisme qui plaide mal la cause sociale. Certains se paient de mots, d’autres subissent la crise et les hausses en tout genre jusqu’à l’indignité. Si les rois du charité-business regardaient un peu la vérité des chiffres, ils sauraient que la simple protestation morale ne suffit plus. À mesure que la crise galope, précipitant des centaines de milliers de Français dans la catégorie des «fin de droits», une autre forme d’exclusion progresse: la précarité énergétique. Parfois elle tue.
Quatre millions de Français se trouvent dans cette situation d’urgence absolue, c’est-à-dire qu’ils consacrent au moins 10% de leurs revenus à se chauffer ou à s’éclairer… D’autres chiffres donnent le tournis. Les services du médiateur national de l’énergie ont en effet relevé, au cours de l’année 2012, pas moins de 580.000 coupures de gaz ou d’électricité, et 230.000 résiliations à l’initiative du fournisseur. Traduction: mille personnes supplémentaires chaque jour sont privées d’électricité ou de gaz!
D’hypothermie, un homme est mort. Qui veut savoir son nom? Qui connaissait sa détresse, ses souffrances, son passé de citoyen devenu simple martyr de la pauvreté? N’en doutez pas, beaucoup diront – avec des phrases ciselées pour cacher l’ampleur du mépris – que l’histoire de Jean-Baptiste Bessière, cinquante-deux ans, racontée aujourd’hui dans nos colonnes, flirte avec un excès de naturalisme qui plaide mal la cause sociale. Certains se paient de mots, d’autres subissent la crise et les hausses en tout genre jusqu’à l’indignité. Si les rois du charité-business regardaient un peu la vérité des chiffres, ils sauraient que la simple protestation morale ne suffit plus. À mesure que la crise galope, précipitant des centaines de milliers de Français dans la catégorie des «fin de droits», une autre forme d’exclusion progresse: la précarité énergétique. Parfois elle tue.
Quatre millions de Français se trouvent dans cette situation d’urgence absolue, c’est-à-dire qu’ils consacrent au moins 10% de leurs revenus à se chauffer ou à s’éclairer… D’autres chiffres donnent le tournis. Les services du médiateur national de l’énergie ont en effet relevé, au cours de l’année 2012, pas moins de 580.000 coupures de gaz ou d’électricité, et 230.000 résiliations à l’initiative du fournisseur. Traduction: mille personnes supplémentaires chaque jour sont privées d’électricité ou de gaz!
dimanche 17 mars 2013
Argentin(s): François Ier sur les traces de François d'Assise?
Ce fils de parents immigrés italiens, défenseur des pauvres, refusa de considérer que l’Eglise ait pu avoir la moindre responsabilité dans les crimes commis par la dictature militaire... L'occasion de repenser à Leonardo Boff, non?
Bergoglio. «On atteint plus vite le ciel en partant d’une chaumière que d’un palais.» (François d’Assise) Evidemment, lorsque Jorge Mario Bergoglio réclama la bénédiction du peuple avant même de débuter son ministère, nous nous sommes dits que quelque chose de singulier se produisait place Saint-Pierre avec l’apparition de François Ier. Le conclave était donc allé chercher le successeur de Ratzinger à l’autre bout du monde, en Argentine, comme si le temps était venu d’une certaine adéquation entre la réalité de l’Eglise au XXIe siècle – deux catholiques sur trois étaient européens il y a un siècle, il ne sont plus qu’un sur quatre – et la nécessité d’un retour à la simplicité, que semble incarner ce jésuite de formation, premier pape des Amériques (et premier jésuite d’ailleurs). Le nom même choisi par Bergoglio, en son ampleur symbolique, incarne une rupture: François, c’est assurément Saint François d’Assise. Autant de signes pour se montrer enthousiaste? Restons prudent, très prudent même.
Bergoglio. «On atteint plus vite le ciel en partant d’une chaumière que d’un palais.» (François d’Assise) Evidemment, lorsque Jorge Mario Bergoglio réclama la bénédiction du peuple avant même de débuter son ministère, nous nous sommes dits que quelque chose de singulier se produisait place Saint-Pierre avec l’apparition de François Ier. Le conclave était donc allé chercher le successeur de Ratzinger à l’autre bout du monde, en Argentine, comme si le temps était venu d’une certaine adéquation entre la réalité de l’Eglise au XXIe siècle – deux catholiques sur trois étaient européens il y a un siècle, il ne sont plus qu’un sur quatre – et la nécessité d’un retour à la simplicité, que semble incarner ce jésuite de formation, premier pape des Amériques (et premier jésuite d’ailleurs). Le nom même choisi par Bergoglio, en son ampleur symbolique, incarne une rupture: François, c’est assurément Saint François d’Assise. Autant de signes pour se montrer enthousiaste? Restons prudent, très prudent même.
vendredi 8 mars 2013
Conclave(s): questions entre deux papes...
Avant l'élection d'un successeur à Benoît XVI, certains vaticanistes évoquent des "résistances" contre la curie ou contre certains cardinaux. Une surprise de type ''progressiste'' est-elle possible?
Pape. «Dans le conclave, j’ai demandé à Dieu de m’éviter la guillotine de mon élection, mais il ne m’a pas écouté.» Quelques jours après son élection par le sacré collège, Benoît XVI prononça ces mots. Qui s’en souvient? A l’époque, personne n’avait voulu entendre ce sacrilège, digne d’un film de Nanni Moretti. Au fond, ce pape voulait-il être pape? Sept années après un pontificat que l’on dit encore, bien maladroitement, «de transition», l’interrogation ne mérite encore le détour qu’à la seule condition d’essayer de percer une dernière fois les mystères de l’homme derrière la soutane. Sans oublier que Joseph Ratzinger, théologien et chercheur, avait été coutumier du fait. Depuis Vatican II, dont il fut l’un des ardents défenseurs, jusqu’à sa conversion à un conservatisme théorique au début des années soixante-dix, jamais l’Allemand n’avait aspiré à quitter ses chères études. Ainsi, en 1977, lorsque Paul VI l’arracha à sa chaire de l’université de Ratisbonne pour l’imposer à la tête du diocèse de Munich, il n’avait accepté que contraint et forcé.
Pape. «Dans le conclave, j’ai demandé à Dieu de m’éviter la guillotine de mon élection, mais il ne m’a pas écouté.» Quelques jours après son élection par le sacré collège, Benoît XVI prononça ces mots. Qui s’en souvient? A l’époque, personne n’avait voulu entendre ce sacrilège, digne d’un film de Nanni Moretti. Au fond, ce pape voulait-il être pape? Sept années après un pontificat que l’on dit encore, bien maladroitement, «de transition», l’interrogation ne mérite encore le détour qu’à la seule condition d’essayer de percer une dernière fois les mystères de l’homme derrière la soutane. Sans oublier que Joseph Ratzinger, théologien et chercheur, avait été coutumier du fait. Depuis Vatican II, dont il fut l’un des ardents défenseurs, jusqu’à sa conversion à un conservatisme théorique au début des années soixante-dix, jamais l’Allemand n’avait aspiré à quitter ses chères études. Ainsi, en 1977, lorsque Paul VI l’arracha à sa chaire de l’université de Ratisbonne pour l’imposer à la tête du diocèse de Munich, il n’avait accepté que contraint et forcé.
vendredi 1 mars 2013
Cochon(s): que doit-on penser du livre de Marcela Iacub?
Sommes-nous prêts à vivre dans une société où la prostitution morale et le profit du papier vite vendu deviennent la règle...
Iacub. La littérature a tous les droits – pas un auteur. La nouvelle affaire DSK s’appelle donc Belle et Bête, livre à vocation médiatique publié chez Stock, dans lequel la juriste Marcela Iacub raconte jusqu’au sordide ses sept mois de liaison avec l’ancien patron du FMI, de janvier à juillet 2012. Jamais le nom de l’ancien ministre socialiste n’est écrit noir sur blanc. Mais pas de doute: «J’étais persuadée que si un autre politique français avait été arrêté à l’aéroport de New York à ta place, tu aurais crié avec la foule.» Le tutoiement pour forme. La vulgarité et le lynchage public comme objection. Car nous lisons, atterrés, la longue chronique d’une passion avec celui qu’elle nomme l’«homme-cochon». Ainsi: «Même au temps où ma passion était si fastueuse que j’aurais échangé mon avenir contre une heure dans tes bras, je n’ai jamais cessé de te voir tel que tu étais : un porc. C’est ma compassion pour ces animaux si dénigrés qui a éveillé mon intérêt pour toi.» Plus précis: «C’est parce que tu étais un porc que je suis tombée amoureuse de toi.»
jeudi 28 février 2013
Hessel: un homme vertical, l'âme trempée par les épreuves
Article invité: par Charles Silvestre.
Stéphane Hessel était venu au stand des Amis de l'Huma, en 2008. Récit.
«Qu’est-ce qui vous fait encore courir, à quatre-vingt-dix ans passés, à travers le monde?» La question est posée à Stéphane Hessel, le 12 septembre 2008, à la Fête de l’Humanité. L’ambassadeur, titre qui lui a été décerné par l’histoire plus que par les autorités administratives, est attablé sous le chapiteau des Amis de l’Huma, aux côtés d’Edmonde Charles-Roux, amie de longue date, et de Georges Séguy, résistant à quinze ans, déporté, qui est l’invité de la soirée pour les quarante ans de Mai 68. Stéphane Hessel s’est redressé de toute sa hauteur. À quatre-vingt-dix ans, il déplie son mètre quatre-vingt-dix, affiche une dignité tranquille, pour ne pas dire une sorte de majesté républicaine, et répond par la métaphore de la bicyclette: «Mais, si je m’arrête, je tombe.» Le livre Indignez-vous!, qui a connu un succès retentissant, deux ans plus tard, a la même tenue dans ses premières lignes: «93 ans. C’est un peu la toute dernière étape. La fin n’est pas bien loin. Quelle chance de pouvoir en profiter pour rappeler ce qui a servi de socle à mon engagement politique : les années de Résistance et le programme élaboré il y a soixante-dix ans par le CNR.»
Stéphane Hessel était venu au stand des Amis de l'Huma, en 2008. Récit.
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