jeudi 19 janvier 2017

Résistance(s)

À gauche, l’hégémonie du PS est aujourd’hui anéantie. Qui prendra la relève?

Crises. Vous sentez-vous encore courageux, impétueux, portés par des énergies titanesques, prêts à vous aventurer dans les plus profonds et dangereux labyrinthes d’une société sens dessus dessous, si martelée par les incontinences verbales et les concepts idéologiques foireux, qu’il est temps de ne plus céder de terrain, quoi qu’il nous en coûte? Puisque les logiques de capitulation sont à l’œuvre et nient jusqu’à l’existence même du conflit historique entre le travail et le capital, puisque la sauvagerie du libéralisme atteint toutes les sphères de nos vies, de nos esprits, il nous revient de mettre de la Résistance et de l’invention dans tous nos actes et paroles. Au moins pour une raison: nous traversons une période tellement inédite, qui multiplie les crises (crise de civilisation, crise économico-globalisante, crise morale, crise sociale, crise de projection en l’avenir, crises symboliques, crise de représentation, etc.), que nulle expérience dans le passé récent ou lointain ne peut nous servir de point de repère unique, encore moins de modèle. Regardons froidement l’évolution du Parti socialiste (nous ne parlons pas là de tous les socialistes). Le quinquennat qui s’achève aura été marqué, de bout en bout, par un fait politique majeur qui perturbe toute la tradition de la gauche française, même si nous ne nous faisions aucune illusion. Pour résumer, jusqu’à l’élection de Normal Ier, le PS et les sociaux-démocrates infléchissaient régulièrement leur doctrine économique et sociale vers les canons libéraux, sans assumer pour autant les dogmes «sociaux»-libéraux des Britanniques ou des Allemands. Souvenons-nous que Lionel Jospin, alors premier ministre, usait d’une formule: «Oui à l’économie de marché, non à la société de marché.» Chacun se contentait de ce modus vivendi bien commode qui avait le désavantage de ne rien trancher sur le fond concernant la question sociale. Nous avons vu, depuis, que cette période s’est achevée dans la brutalité des choix économiques de l’hôte passager de l’Élysée. Normal Ier a en effet théorisé et mis en pratique «sa» cohérence sociale-libérale et ordolibérale, caractérisée par deux idées majeures: la baisse des déficits publics et la baisse du «coût» du travail. Le tout articulé à partir de deux autres logiques: l’austérité à tous les étages et l’ordre pseudo-républicain (renforcé par la lutte contre le terrorisme). Cette politique pleinement endossée par le pouvoir socialiste a conduit immanquablement le peuple de gauche et la gauche tout entière dans le mur. À un détail près.

dimanche 15 janvier 2017

2017: notre boussole

Les socialistes ont tellement peur de Jean-Luc Mélenchon et des forces qui le soutiennent – ils ont raison – qu’ils ne savent plus où ils habitent, ni sur qui braquer leurs regards.
 
Chaque jour un peu plus, un état de panique parcourt le Parti socialiste, partagé, pour ne pas dire écartelé, entre le débat des primaires, qui devrait être un temps de controverses intenses, et l’héritage en négatif du quinquennat, si lourd, pour le moins, qu’il pèse comme un sépulcre sur la plupart des protagonistes. Loi Macron, loi travail, Cice, etc., aucun des dispositifs importants des gouvernements de François Hollande ne résiste à une vraie critique de gauche. D’ailleurs, la crédibilité de la parole publique en période de campagne électorale devient, inévitablement, un sujet central. Car, tout de même ! Comment réagir quand Manuel Valls déclare au journal le Monde de ce week-end: «Je pense que le libéralisme économique n’est pas la réponse à la situation de la France.» Convient-il de se réjouir de cette lucidité soudaine? Ou de s’inquiéter de son amnésie caractérisée? Que penser encore des propos de Ségolène Royal, qui affirmait, hier, dans le JDD: «Il n’y avait pas de conflit entre François Hollande et Emmanuel Macron.» Simple figure de style? Ou, déjà, une préposture de possible ralliement au candidat d’En marche!, sachant qu’elle ajoute ces phrases énigmatiques: «Il faut tenir des discours positifs. Emmanuel regarde vers le futur.» Les socialistes ont tellement peur de Jean-Luc Mélenchon et des forces qui le soutiennent – ils ont raison – qu’ils ne savent plus où ils habitent, ni sur qui braquer leurs regards. Après la désignation de leur candidat, tous les scénarios restent envisageables.
 

vendredi 13 janvier 2017

Saint-Denis, mon amour et ma colère

Voici l'article de Caroline Constant, publié dans l'Humanité du 12 janvier 2017 et consacré à la sortie de mon nouveau roman : 
... 
 
Saint-Denis, mon amour et ma colère
Jean-Emmanuel Ducoin a pris sa ville comme cadre de son nouveau roman. Un livre qui chamboule les idées reçues et vendues par certains médias.
 
Rue de la République,  
roman de Jean-Emmanuel Ducoin.
Éditions Anne Carrière.
380 pages, 19 euros.
 
La rue de la République, à Saint-Denis, est une artère centrale de la ville. Elle trace une ligne droite entre deux églises, la basilique de Saint-Denis et l’Église-Neuve. C’est une rue très commerçante, et très passante, puisqu’entre le métro et la gare elle draine, chaque jour, des milliers de voyageurs. La rue de la République est devenue tristement célèbre, le 18 novembre 2015, lorsque le sinistre Abaaoud et ses complices ont été délogés par le Raid. Jean-Emmanuel Ducoin, qui vit à Saint-Denis, y a situé le cadre de son nouveau roman, Rue de la République, qui se situe, justement, en partie au moment des événements qui ont secoué la France et la ville, le 13 et le 18 novembre 2015.  
 
Loin des clichés éculés sur la Seine-Saint-Denis, loin des réquisitoires, loin des amalgames, son roman met en scène les habitants de cette ville. Dans leurs détresses et leurs forces. On appréciera aussi les clins d’œil et les digressions sur l’écriture et le journalisme de Paul Kerjean, journaliste à Lumières, et dont les locaux se situent rue Jean-Jaurès, où notre journal, l’Humanité a siégé de 1989 à 2008.
 
Rue de la République, habite donc Aminata Bakayoko, mère de deux enfants, qui vit dans un taudis, et bosse chez Orange comme femme de ménage. Aminata découvre un matin le corps sans vie, pendu, d’un cadre de la compagnie de télécommunications et époux de la directrice de cabinet du maire, Emmanuelle Dayet. Lorsque le commissaire Jean Valmy apprend à Emmanuelle le suicide de son époux, celle-ci se tourne vers son ancien amant, Paul Kerjean. Rue de la Rép, comme on dit à Saint-Denis, vivent aussi Mohamed et Malika : il est une graine de champion de boxe, elle est au chômage. Les destins de ces personnages vont se croiser, s’entrecroiser, se mêler.
 

Conduite(s)

Que faut-il pour que le peuple de l’Abîme se dresse enfin ?
 
Solitude. Le déboussolé de gauche – quoique ferme sur ses bases – continue d’écarquiller les yeux. Comme si le temps ne s’était pas vraiment écoulé. Comme si quelque chose l’avait distendu. Comme si le déboussolé en question, pourtant jamais avare de débats et de disputes, avait simplement vieilli hors de ce temps consumé. Le philosophe et médiologue Régis Debray écrivait dès 2012: «La gauche, sans faire le détail de ses tribus et avec tous ses aggiornamentos, a dans son ADN un pacte avec la durée, parce qu’elle est “transmission”, transport d’une information rare le long du temps.» Combien de vies brûlées! Le fagot reste posé là, l’énigme toujours vivante. Les désillusions et l’espoir côte à côte. Histoire de colères. Mais avec une seule ligne de conduite: ne jamais avoir honte d’être des héritiers par l’esprit et les idées – puisque c’est bien cela qui nous fait homme. Face à la gôche qui a entériné la disparition des humanités, des classiques, des chronologies et de l’histoire elle-même, en avalisant le sacre de l’homo œconomicus et l’extension de la norme marchande à toutes les activités humaines, y compris les gratuites, il ne suffit plus d’un examen d’émotion pour retisser les liens sacrés avec le peuple. Creuser la terre et les consciences, c’est aussi creuser la langue. Convaincre, tout en déchiffrant nos propres mystères, n’est pas une mince affaire dans les dédales de nos meurtrissures, quand la solitude nous incite à reculer en nous-mêmes. Toutefois nous croyons encore aux passerelles invisibles qui atteignent d’autres horizons, par l’ardeur du combat et de l’action qui nous offrent une perspective. Nous y sommes. 

lundi 9 janvier 2017

Les mots

La stratégie illusionniste du «coup de barre à gauche» pendant une campagne afin d’endormir les consciences ne fonctionnera plus, cette fois, quels que soient les arguments et les mains sur le cœur.
 
À en croire de nombreux commentateurs depuis deux jours, tous les protagonistes de gauche, du moins ceux qui aspirent à jouer un rôle lors des échéances électorales à venir, auraient donc retrouvé le sens du «travail» au point de mettre cette thématique «au centre» de leurs campagnes. Ce serait le cas des candidats à la primaire socialiste, qui, nous dit-on, «savent très bien» que celle-ci se gagnera sur des idées de gauche, l’un des proches de Manuel Valls affirmant d’ailleurs qu’il ne fallait «pas confondre la primaire avec l’élection présidentielle». L’aveu ne nous étonnera pas, même s’il convient, avec sérieux, de ne pas accuser tous les candidat(e)s en question d’insincérité. Mais enfin, quand l’ex-premier ministre ose mentir et se répudier sur son propre usage du 49-3, tout en déclarant qu’il veut «incarner un modèle républicain et social», on nous permettra de montrer les dents. La stratégie illusionniste du «coup de barre à gauche» pendant une campagne afin d’endormir les consciences ne fonctionnera plus, cette fois, quels que soient les arguments et les mains sur le cœur. Le discours du Bourget, c’était il y a bientôt cinq ans. Et depuis? Hollande et Valls n’ont pas rendu leur dignité aux plus faibles. Au contraire, ils ont enclenché, au nom de la gôche, une dynamique de mépris et d’humiliation des classes populaires, dont le point d’orgue aura été précisément la «loi travail»… Les mots rabâchés tactiquement comme autant de tours de passe-passe, c’est fini! 
 

jeudi 5 janvier 2017

Grondement(s)... pour 2017

Troquons nos bonnes résolutions pour quelques bonnes révolutions.
 
Conflit. Donc, nous y voilà, déjà plongés à pleines brassées dans cette année décisive. À l’image du climat ces temps-ci, le ciel reste couvert au-dessus de nos âmes, mais nous filons comme un tonnerre à travers les grisâtres draperies des journées, des mois qui s’avancent. Entre deux accès de fièvre dus aux soubresauts de l’actualité qui ne flanchent jamais, insensibles que nous sommes aux coups de pointe que nous distillent les penseurs dominants dont les esprits sont bourrés d’un mortier de doctrines qui ne sert qu’à cimenter les arcs-boutants de l’ordre libéral établi, nous préférons, en conscience, troquer nos bonnes résolutions pour quelques bonnes révolutions. Cela paraît insensé, n’est-ce pas, tant pullulent les mercenaires de l’oligarchie, drapés dans leur moralité conservatrice, au même titre que l’étaient jadis les hommes de la garde suisse, sous l’ancienne monarchie française, fidèles à ceux qui leur donnent du pain et du sel, et la solde annuelle, soutenant, sinon par conviction du moins par intérêt, les avantages de leurs employeurs. Depuis Hugo, Marx, Jaurès et même Jack London (relisez absolument le ''Talon de fer'', 1907, que vient de rééditer le Temps des cerises), nous savons irréconciliable le conflit entre le travail et le capital. Plus que jamais, d’ailleurs, tant le capitalisme a retrouvé sa sauvagerie –désormais globalisée– et poursuit son unique chemin, sa rudimentaire disposition spoliatrice: avoir tout ce qu’il peut prendre et contrôler les esprits.

1976 : la France des rêves et des poteaux carrés

Ce devait être l’aboutissement de l’épopée stéphanoise... Même le public de Glasgow s’était rangé derrière les Verts, que l’on disait imbattables en cette finale de Coupe d’Europe. Pourtant, devant 20 millions de Français rivés à la télé, les tentatives de Saint-Etienne, comme le coup de tête « imparable » de Santini, échouent. Et l’espoir vient mourir à l’angle de ces foutus poteaux carrés...

Les Stéphanois, finalistes de 1976.
Les empreintes de l’histoire nous révèlent autant qu’elles nous élèvent et aussi loin que poussent et s’exaltent nos souvenirs de déceptions, certaines marquent plus que d’autres et cristallisent dans nos mémoires des instants collectifs qui méritent réexamen face à l’épaisseur du temps. Que faisiez-vous, le mercredi 12 mai 1976 ? Où étiez-vous? Devant votre téléviseur en noir et blanc? À moins que votre paternel, pour fêter dignement l’événement de gloire attendu, n’ait investi dans la couleur pour que le vert scintille enfin dans le salon familial? Étiez-vous supporters affolés? Ou juste attentifs à l’invitation de cette communion patriotique dont le creuset identificatoire puisait loin dans les racines d’une ville devenue singulière et symbolique par le truchement d’un maillot, d’une équipe, d’une épopée un peu folle et d’une ferveur magnifiée mais bien candide, témoignant, plus que toute autre trace peut-être, d'une époque nonchalante et pas encore totalement désenchantée?
En ce jour particulier, la France entière braquait ses yeux embués d’espoirs sur une ville d’Écosse, à l’autre bout du continent, cap au nord. Glasgow y accueillait la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions, l’équivalent aujourd’hui de la Ligue des champions. Les héros de Saint-Etienne, avec leurs gueules de soixante-huitards attardés, leurs cheveux filasse et leurs mots simples comme un dimanche autour d’une miche de pain, croisaient la route des ogres du Bayern Munich. Un France-Allemagne, déjà, qui en préfigurerait bien d’autres, non moins célèbres.
 

Quand l’apprentissage de la langue passe au Vert

Lancée en 2005, l’opération «Salut les mots» dispense  aux étrangers de la ville des cours de français. Une quarantaine de «professeurs», bénévoles de l’association Lire à Saint-Étienne, participent à ce travail de transmission des savoirs. Même des footballeurs de l’équipe pro de l’Asse en bénéficient.

Le siège du club de Saint-Etienne.
L’Étrat, Saint-Étienne (Loire), envoyé spécial. 
«Vas-y, reprends la phrase doucement.» Les pupilles mutines s’échappent et se replient sous les meurtrières de ses paupières. «Détache les syllabes, essaie encore.» Les footballeurs, même jeunes, restent d’épouvantables mélancoliques qui ne cherchent dans le regard d’autrui que leur performance avérée. «Pense à l’accent, c’est un “u”, pas un “ou”.» Depuis six mois qu’il a installé ses valises et ses brassées d’espoirs au centre de formation de l’Association sportive de Saint-Étienne (Asse), Kenny Dos Santos, 16 ans et des poussières de vie, ne  pense qu’au Cap-Vert, le pays qu’il a quitté pour tâter du ballon chez les professionnels du continent européen, avec la perspective sinon la promesse d’une carrière dans l’un des championnats les plus réputés du monde. «Voilà, c’est mieux… tu vois quand tu veux!» Le gamin, cheveux frisés hirsutes, lève la tête et montre sa bouille caramel, avec une nonchalance si naturelle qu’elle pourrait paraître coupable à un visiteur inattentif. Pas à son «professeur» qui se trouve face à lui, studieux et calme, d’une douceur exquise. Jacques Barthez, 66 ans, lui dispense des cours de français deux à trois heures par semaine, au siège même de l’Asse, à L’Étrat, l’une des proches bourgades stéphanoises, où près de deux cents salariés veillent aux destinées du grand club forézien. 

Comme les quarante-cinq bénévoles de l’association Lire à Saint-Étienne, Jacques Barthez, ancien directeur dans la grande distribution, n’était pas destiné à devenir un jour un «enseignant» dans le cadre de l’opération «Salut les mots», lancée en 2005, qui organise tous les ans 1 500 heures de leçons particulières à une centaine d’«élèves» étrangers, venus d’au moins vingt-six pays différents, selon les années. «Kenny est footeux jusqu’au bout des ongles, explique Jacques. Il ne veut parler que de foot, mais moi, je m’en fous du foot. Et comme au début il ne parlait que le portugais, une langue étrangère pour moi, il a fallu, comme à chaque fois, prendre tout depuis le début. “Bonjour”, “merci”, “s’il vous plaît”, quelques mots techniques indispensables sur les terrains, définir les objets usuels, etc. Les progrès ont été lents… parfois ça va plus vite.»
 

Grand Paris: stop ou encore?

Une partie de la droite qui aspire à reprendre le pouvoir suprême a d’ores et déjà annoncé que l’institution serait bientôt caduque… Simple menace? Ou réelle volonté de casser un «outil» déjà en action?

Les projets politiques d’envergure portent toujours en eux deux potentiels contradictoires: le meilleur comme le pire. L’exemple du Grand Paris, le plus vaste programme institutionnel et d’aménagement du territoire que notre pays a mis en chantier depuis longtemps, est l’un des plus emblématiques. Au départ, cette idée avait de quoi séduire, car elle pouvait –avec l’aide des compétences locales, et seulement à cette condition– déboucher sur un projet mettant en œuvre plus d’égalité et plus d’inclusion, et pourquoi pas «réparer» certaines des politiques publiques responsables d’inégalités sociales et territoriales d’espaces urbains en profonde mutation. Cette zone définie du Grand Paris n’est-elle pas le poumon économique de la France?

Reconnaissons que deux conceptions assez opposées s’affrontent encore aujourd’hui. L’une, libérale, vise à minimiser les champs d’action des collectivités locales pour réduire le plus possible la place et l’importance des services publics dans la vie quotidienne des citoyens. L’autre, que l’on dira «progressiste», consiste à valoriser le bien commun, sachant qu’il nous apparaît impossible d’imposer de réelles solidarités à cette échelle sans une intervention publique forte, au plus près des citoyens. Alors que nous fêterons en janvier prochain le premier anniversaire de la métropole du Grand Paris (MGP), une question reste donc pertinente: cette gouvernance métropolitaine rénovée peut-elle apporter des réponses concrètes et durables? 

mercredi 4 janvier 2017

Combat de classe

Dans notre pays –censément l’un des phares de l’humanité–, l’Insee recense 9 millions de pauvres, soit 14,1% de la population, dont un tiers d’enfants.
 
Quoi, les pauvres? Comment ça, la France des «oubliés» et des «invisibles» dont parlent les géographes, celle que beaucoup ont cessé de voir et même de vouloir juste regarder, à l’heure des grands froids ou pour tempérer un excès de culpabilité devant les scènes de rue quotidiennes, sans parler de ceux qui se terrent, en silence, drapés dans leur ultime dignité? Pauvres, travailleurs pauvres, chômeurs, chômeurs de longue durée ou en fin de droits, SDF, familles à la dérive, dépourvues du strict minimum pour passer les semaines, souvent les jours, sans perspective autre que d’arraisonner le continent du désespoir… La précarité est là, partout. Les statistiques donnent d’ailleurs le vertige, à condition d’en prendre l’ampleur, car il ne s’agit pas que de chiffres désincarnés pour économistes de plateaux télé. Dans notre pays –censément l’un des phares de l’humanité–, l’Insee recense 9 millions de pauvres, soit 14,1% de la population, dont un tiers d’enfants. Les quinze dernières années constituent un tournant. La pauvreté avait fortement baissé des années 1970 jusqu’au milieu des années 1990. Depuis, nous assistons à une inversion de tendance historique: en dix ans, 1,2 million de personnes sont venues grossir les rangs des laissés-pour-compte. Les plus pauvres sont de plus en plus pauvres, les plus riches de plus en plus riches. Combien de temps faudra-t-il encore pour que ce scandale parvienne à dessiller les yeux les plus rétifs à la réalité?
 

mardi 3 janvier 2017

"Rue de la République": mon nouveau roman arrive...

Réception des tous premiers exemplaires de mon nouveau roman, "Rue de la République" (éditions Anne Carrière, 380 pages, 19 euros). Il sort le 12 janvier dans les librairies, les FNAC et autres lieux...
Première vente publique, en avant-première même, justement le 12 janvier, à 19 heures, à Saint-Denis (ça tombe bien, c'est le sujet), à la librairie Folies d'Encre, devant la sortie du métro Saint-Denis-Basilique.

Pour infos:
http://www.anne-carriere.fr/ouvrage_rue-de-la-republique-je…

mardi 20 décembre 2016

Le 12 janvier: la sortie de mon prochain roman

"Rue de la République": voici le titre de mon prochain roman (380 pages), qui sortira aux éditions Anne Carrière le 12 janvier prochain, dont le "personnage" principal est la ville de Saint-Denis. Ce roman est publié chez le même éditeur que pour "Bernard, François, Paul et les autres", mon précédent livre, publié en juin 2015, pour lequel j'ai obtenu le prix Louis-Nucéra.

Voici le résumé des éditeurs:
"Aminata Bakayoko est femme de ménage. C’est elle qui va découvrir, lors d’une nuit de travail, le corps d’un suicidé, Jean-Michel Gayet, cadre sup chez Orange. Gayet laisse derrière lui, outre une note incendiaire, sa femme, Emmanuelle, directrice du cabinet du maire de Saint-Denis. Emmanuelle est l’ancienne maîtresse de Paul Kerjean, un journaliste qui n’a pas baissé les bras devant l’injustice et qui est l’ami de Jean Valmy, le flic chargé de l’enquête. Ce qui les réunit, c’est la ville de Saint-Denis, cette mal-aimée cosmopolite, à la frontière physique et économique de la capitale, avec son Stade gigantesque, ses 40 % de logements sociaux et son taux de chômage de 22 %. Une ville que les médias aiment résumer en quelques formules lapidaires, comme « émeutes », « voitures brûlées » et « islamistes », quand les terroristes mettent Paris à feu et à sang. 
Dans ce tendre et palpitant roman choral, c’est bien à cette ville de Saint-Denis que l’auteur rend hommage. S’emparant de tous les sujets d’actualité, il déploie son intrigue pour nous offrir un grand roman populaire qui nous fait passer du plus beau côté du miroir, celui où les hommes et les femmes de toutes les couleurs, de toutes origines, ne veulent pas se laisser réduire à des gros titres racoleurs, mais vivent, saignent, aiment et se mélangent pour former un tableau qu’on pourrait tout simplement intituler « le peuple »."
Pour en savoir plus, et partager le lien:
http://www.anne-carriere.fr/ouvrage_rue-de-la-republique-jean-emmanuel-ducoin-305.html

lundi 19 décembre 2016

La bataille des idées

Les chocs successifs des politiques cul par-dessus tête, dont François Hollande fut le dernier avatar, offrent la possibilité d’un vaste débat pour l’émergence d’une République sociale, protectrice et ambitieuse.
 
Par principe, sinon lucidité, méfions-nous des vagues de sondages, qui ne disent qu’imparfaitement la photographie du moment, sans jamais prévoir ni le futur réel, ni les évolutions d’une société très éruptive par temps de crises. Néanmoins, depuis l’élection triomphale de François Fillon comme leader de la droite extrême, quelque chose dans le climat politique et social nous informe plutôt positivement sur ce que les citoyens ne veulent pas. En moins de trois semaines, plusieurs enquêtes d’opinion le confirment: les perspectives de l’ultra-ordo-libéralisme inquiètent. Et pas qu’un peu. Dans un sondage Elabe, plus de 80% se déclarent opposés à la baisse des dépenses publiques, 90% quand il s’agit des dépenses de santé, 89% pour les retraites ou la sécurité, 86% pour l’éducation… Dans un sondage Odoxa, 61% refusent la privatisation de La Poste. Dans un sondage Ifop, pas plus tard qu’hier matin, seulement 28% des électeurs souhaitent que Fillon soit élu en 2017, alors que 72% pensent qu’il a eu raison de retirer (qui le croit?) sa proposition sur la réforme de la Sécurité sociale. Sans parler de cette étude réalisée par la sociologue Anne Muxel, «Generation What?», sur les jeunes de 18 à 34 ans : 62% affirment être prêts à «participer à un grand mouvement de révolte», tandis que 93% clament que «c’est la finance qui dirige le monde»… Quel est le trait commun à tous ces sondés? Leur attachement à la solidarité républicaine, constitutive du modèle social qui est le nôtre, du moins ce qu’il en reste… 
 

jeudi 15 décembre 2016

Hystérisation(s)

Quand Macron-la-finance, dans son premier meeting de campagne, confond charisme et hurlements.
 
Que dit l'hystérie verbale ?
Rhétorique. De certaines images politiques affleure souvent la démesure grandiloquente, sinon grotesque, des personnages qui les incarnent, comme la signification symbolique de notre époque. À quelques mois d’échéances électorales majeures «perdues d’avance», beaucoup pensent la gauche en déroute, qu’elle ne sait plus où elle va ni comment. Soit. Encore conviendrait-il de savoir de quelle gauche nous parlons. Dans la séquence actuelle, où les bonnes âmes consacrent à longueur d’antenne «l’union pour survivre» face à la droite extrême de François Fuyons et l’extrême droite de Fifille-la-voilà, la tentation faible des médias dominants et des «penseurs de gôche» tenant chroniques un peu partout consiste à encenser –la forme comme le fond d’ailleurs– le premier discours de Macron-la-finance. Le cirque du «petit prodige» transformé en «homme providence» recommence, alimenté par la rhétorique de l’ancien ministre de l’Économie lors de son meeting, porte de Versailles. Partant de l’adage intellectuel qui consiste à dire que plus nous nous crions haut et fort moins nous avons de choses sincères à exprimer, la harangue surréaliste du candidat d’En Marche!, prisonnier d’une exaltation surjouée jusqu’aux ultimes mots prononcés, se révèle une authentique plongée dans la supercherie des communicants, qui nous ont habitués à l’aspiration par le vide. Qu’avons-nous vu en vérité? L’ex-ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, a-t-elle tort en affirmant que les envolées de Macron-la-finance ressemblaient aux prêches vitaminés du personnage campé par Leonardo DiCaprio dans le film le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese? Confondre à ce point charisme et hurlements, art oratoire et hystérisation de son propos, a quelque chose de confondant sinon d’inquiétant.

vendredi 9 décembre 2016

Social-démocratie(s)

Les sociaux-démocrates, en tant que genre, ont disparu. Ils se sont dissous eux-mêmes.

Déroute. Prenons le risque d’une phrase que nous regretterons peut-être un jour: la social-démocratie n’existe plus. Après tout, les civilisations s’éteignent parfois, pourquoi pas les grands courants de pensée, puisque leur existence dans le temps long tient plus aux hommes qui les transmettent qu’à leur importance dans l’histoire, fut-elle singulière et grandiose. La social-démocratie s’apprend déjà dans les manuels, comme certaines langues mortes. Dont acte. Les sociaux-démocrates, eux, en tant que genre, ont disparu, ils se sont dissous eux-mêmes, laminés par les Delors, Blair, Schröder, Renzi, Hollande, Valls et tous les autres en Europe, qui, à leur échelle mais avec une obstination mortifère, ont oublié en chemin que « leur » social-démocratie dont ils se revendiqu(ai)ent avait été fondée historiquement –quoi qu’on en pense– sur la défense réformiste de la classe ouvrière, avant de la transformer en une simple et brutale force d’accompagnement du libéralisme. Aux orties, les vulgates marxistes et socialistes qui servaient de tronc commun à l’idée d’un parti de masse transfrontalier ayant connu, dans le nord du continent en particulier, de beaux succès pour repenser et inventer une contre-société plus protectrice, s’inspirant quelquefois de ce qui fut, en France, une référence absolue, à savoir le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) et toutes ses déclinaisons. Oubliées, la solidarité de masse et l’égalité partout, au profit d’une «modernisation» synonyme de reniements. Le choix stratégique, presque ontologique, depuis la guerre froide, se résume ainsi: tous ces partis, depuis les années 1960, ont progressivement adopté une orientation réformiste, sans rompre avec le capitalisme, contrairement aux partis communistes. Le SPD allemand fut le premier, puis vinrent les partis scandinaves, puis britanniques, etc., gagnant la Grèce avec la déroute idéologique du Pasok, et enfin la France, peu à peu, jusqu’à l’atomisation presque totale du Parti socialiste depuis le règne de Normal Ier…

mercredi 7 décembre 2016

Une lettre à La Poste

Ce qui se passe depuis quelques années chez le «premier employeur de France après l’État» n’est pas seulement inquiétant, mais révoltant,

La souffrance au travail, vous connaissez? La destruction progressive des conditions d’exercer son métier dans les règles de l’art, les pressions, la précarisation, la subordination, la sauvagerie de la concurrence et du chacun-pour-soi, la rentabilité à tous les échelons, les mobilités forcées, la fixation d’objectifs irréalisables, l’atomisation de tout esprit de corps… Sachez-le: partout sur le territoire, quels que soient l’endroit et les spécificités locales, les postiers n’en peuvent plus. Et ils le clameront haut et fort, aujourd’hui, lors d’une mobilisation syndicale nationale et unitaire qui s’annonce de très grande ampleur, jusque devant le Sénat où se déroulera un débat sur l’avenir de l’entreprise à l’initiative des sénateurs communistes. Signalons que ce mouvement social, assez inédit, possède en lui toutes les clés du succès dans la mesure où il réunit les salariés, les syndicalistes, les usagers et une multitude d’élus. Et pour cause. Ce qui se passe depuis quelques années chez le «premier employeur de France après l’État» n’est pas seulement inquiétant, mais révoltant, et nous rappelle ce que connurent et vivent les salariés d’Orange. De restructurations en compressions, la réalité s’avère en effet d’une cruauté extrême: stress, ambiance délétère, conditions de travail en dégradation accélérée, rapports alarmants des médecins du travail, managements cruels, harcèlement… et même suicides.

samedi 3 décembre 2016

Idéologique(s): courage Fuyons

«Il n’y a pas de victoire sans victoire idéologique», répète François Fuyons…

Tendance. Quand les malins de l’ordre économique et de la morale dominent, il devient vital de s’interroger, prendre l’empreinte du paysage. La victoire «surprise» et «écrasante» de François Fuyons, l’homme lige de la réaction traditionaliste, «devenu tendance» au fil des semaines, nous instruit autant sur lui que sur le moment que nous vivons au pays des grands retournements. L’ex-premier ministre de Nicoléon a toujours été catholique assidu, libéral conservateur dans la ligne dure, très méprisant à l’endroit de ceux qui pensent la société dans ses bouleversements familiaux et «sociétaux»: à en croire les commentateurs, longtemps ce positionnement conformiste et figé dans l’ardeur d’une vieille-France-rance l’a «handicapé», le rendant même «inaudible» et carrément «démodé». Mais par quel miracle ce type étriqué de Sablé-sur-Sarthe, où les Fuyons possèdent leur manoir, a-t-il réussi à écraser toute la droite jusqu’à incarner cet homme-programme providentiel qui, censément, ferait fuir n’importe quelle personne de bonne volonté, fût-elle gaulliste ou du centre droit ? Son directeur de campagne, Patrick Stefanini, qui fut le chef d’orchestre machiavélique du triomphe, répond simplement: «Est-ce que c’est lui qui a changé? Non. C’est le monde qui a bougé.» Ce serait donc l’époque qui accréditerait cet ultradroitier doublé d’un ultralibéral. Que doit-on comprendre? Que les mutations de notre société, au lieu de nous projeter, nous tirent vers l’arrière? Est-ce si évident? François Fuyons le pense. Comme en témoigne sa conclusion face à Alain Juppé: «Il n’y a pas de victoire sans victoire idéologique.» Tous ses proches confirment. Cette phrase, ils l’ont entendue des centaines de fois dans sa bouche, depuis des années. Victoire idéologique?

Air France: justice des puissants

Dans l’affaire dite « de la chemise arrachée », trois salariés écopé de trois ou quatre mois de prison avec sursis, dix autres d’amendes. Ces condamnations sont scandaleuses!

Dans quel pays vivons-nous? En général, les décisions des tribunaux devraient être des moments de consolidation de la République dans ses fondations les plus essentielles, habitée qu’elle est, censément, par la justice et l’égalité de traitement. Vous connaissez la formule, rabâchée par les pouvoirs successifs: «On ne discute pas les décisions de justice.» Non seulement nous pouvons les commenter, mais nous sommes même en droit de les contester vivement quand elles viennent heurter nos consciences et témoignent de marques d’infamies et d’injustices insupportables. Voilà notre devoir de citoyen. Or, au lendemain de ce qui s’est noué au tribunal de Bobigny, tous les citoyens un peu instruits du dossier disposent d’arguments solides pour exprimer leur indignation devant le jugement rendu dans l’affaire dite «de la chemise arrachée», en octobre 2015, au siège d’Air France. Trois salariés ont en effet écopé de trois ou quatre mois de prison avec sursis, dix autres d’amendes. Les deux seuls relaxés de cette «affaire», solidaires de leurs collègues, ne nous démentiront pas: ces condamnations sont scandaleuses! D’autant que le président du tribunal en personne a reconnu que les images utilisées comme preuves contre les manifestants, venus contester les orientations de leur direction, ne pouvaient «être qu’interprétables»…

Livre: le stade suprême des artistes

Sport & cinéma, de Julien et Gérard Camy.
Éditions du Bailli de Suffren, 650 pages, 59 euros.

«Le sport est un phénomène de civilisation tellement important qu’il ne devrait être ni ignoré ni négligé par la classe dirigeante et les intellectuels.» Pier Paolo Pasolini savait de quoi il parlait. Et s’il préférait les tribunes des stades – et leurs infinies métaphores sociologiques et sociales – aux ambiances parfois électriques de ses propres tournages, il n’imaginait pas que la mémoire populaire, qui a élevé celle du sport comme du cinéma, célébrerait un jour deux des passions de sa vie. Les auteurs de Sport & Cinéma, Julien et Gérard Camy, père et fils, n’ont pas choisi par hasard de glisser, en exergue, cette citation du grand écrivain et réalisateur italien. Elle résume à elle seule l’état d’esprit et l’ambition de ce livre monumental, unique en son genre, qui réconcilie enfin, dans un même ouvrage, l’art sportif et le 7e art. Presque six cents pages de texte et d’images pensées «comme une discussion d’après-match ou un débat d’après-séance» qui visent «à regarder ces films de sport différemment», écrivent les auteurs. Sous notre regard éberlué, défile ainsi plus d’un siècle d’histoire entre le sport et le cinéma, avec ses hauts et ses bas, au fil de centaines de films de fiction, les plus grands, les plus rares, les plus sensibles, de chefs-d’œuvre référencés en nanars mémorables. Rien ne manque, dans cette espèce d’anthologie des corps et des esprits. Une fresque de plus de 1000 films, au prix de plusieurs années de visionnage…

lundi 28 novembre 2016

Nicoléon(s): l'un part définitivement, les autres restent

L’ex-petit bonapartiste de Neuilly disparaît, pas son héritage… Les fossoyeurs de l’égalité sont toujours là. Ils ont juste changé de visages.

Lucidité. Les crépuscules des monstres de la vie publique ont toujours un côté pathétique qui réclame, d’ordinaire, de la compréhension suggestive sinon une petite dose de compassion. Pas là. Le bloc-noteur, qui a consacré depuis plus de quinze ans des dizaines et des dizaines de chroniques à la personne de Nicoléon et à ses folies (une anthologie à lui tout seul), ne pleurera pas sa mort politique. Et s’il convient plutôt de s’en réjouir en levant le verre place de la Concorde pour trinquer à l’effacement du petit bonapartiste de Neuilly – bon débarras! –, la lucidité nous commande un minimum de réserve et de prudence. En devenant un ex, un vrai cette fois, Nicoléon laisse derrière lui le pire des héritages qui se puisse imaginer depuis la disparition du gaullisme, une sorte de spectre mortifère qui hantera longtemps encore les lambris de la République: le «sarkozysme» et ses pratiques d’affaissement généralisé. Inutile, chers lecteurs, de revenir sur le mal engendré par l’homme, le ministre et le président dans ses différentes fonctions, vous savez tout de lui et à quel point il fut le symptôme édifiant d’un des basculements les plus dramatiques de la société française. D’un côté, la longue archéologie du désastre de la gauche. Et de l’autre côté, profitant précisément du vide idéologique, la marque d’un temps nouveau, le bling-bling et le Fouquet’s, la survenue immonde de l’accélération de l’écroulement «de la» politique même, martyrisée par les désorientations d’un vieux monde symbolique durablement frappé. Ainsi Nicoléon, depuis le yacht d’un milliardaire, pouvait-il affirmer sa guerre de classe et ses pulsions identitaires et réactionnaires, façon de dire: «La gauche ne fait plus peur à personne, vivent les riches, à bas les pauvres!» 


mercredi 23 novembre 2016

Primaires de droite: pauvre France...

Fillon, Juppé? Bonnet blanc, blanc bonnet? Quoi qu’il advienne, c’est bien une contre-révolution conservatrice de choc qu’ils nous préparent tous à plus ou moins brève échéance.
 
Les danses macabres sur le squelette de la République ne nous intéressent pas, d’autant moins que la folie médiacratique – en tant que genre mineur, exécrable – qui accompagne passivement la fameuse «primaire de droite» nous instruit sur la teneur affligeante du débat public actuel. À quoi sont donc conviés les Français, à longueur d’antenne, prisonniers malgré eux d’un abrutissement idéologique à sens unique? À réfléchir comme la droite et ses «champions», à penser à droite toutes, à répondre mécaniquement et uniquement à des questions de droite, bref, à ingurgiter, sans controverses véritables, le pire du pire des projets de la nouvelle droite ultra ou extrême qui s’avance, avec ses armes de destructions massives. «À des nuances près», diront les bonnes âmes, tout étant dans la nuance bien sûr, qu’on s’appelle Fillon ou Juppé, que l’un souhaite aller le plus loin possible dans toutes les régressions en préconisant des piqûres de cheval, ou l’autre, plus présentable, des suppositoires en série. Bonnet blanc, blanc bonnet? Quoi qu’il advienne, c’est bien une contre-révolution conservatrice de choc qu’ils nous préparent tous à plus ou moins brève échéance. Pauvre France… 
 

lundi 21 novembre 2016

Soulèvement(s): l’imagination, les peuples, les poings dressés…

L'art de la révolte: une expo magistrale au Jeu de paume...
 
Imagination. Les tempêtes ne se lèvent pas seules. Avec elles, la pesanteur se renverse et, en se renversant, nous sommes nous-mêmes cloués au sol, puis, une fois au sol, deux attitudes s’offrent à nous pour le meilleur ou pour le pire: la résignation, disons une forme de soumission; ou la révolte, que nous pourrions nommer «soulèvement». Se soulever: comme une tempête se lève. Se soulever : pour renverser les tempêtes. Se soulever : pour inverser l’ordre des choses, mettre le monde sens dessus dessous, extirper le temps hors de ses gonds, pour que l’histoire, de Hugo à Einstein, change de base, que ses éléments se déchaînent… Chers lecteurs, courez voir «Soulèvements», au musée du Jeu de paume, à Paris (jusqu’au 15 janvier 2017), et vous comprendrez que, parfois, l’art conceptuel bien pensé peut toucher à l’intelligence progressive de façon assez magistrale. Le commissaire de cette exposition étonnante n’est autre que le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman, qui nous propose une sorte d’atlas poétique de la révolte au fil d’un parcours initiatique séquencé en cinq chapitres à l’impact visuel considérable, mêlant des médiums de toutes origines – photographies, films, sons, dessins, affiches, textes, collages… –, de la Révolution française aux printemps arabes, en passant par la Commune de Paris, le combat des Mères argentines de la place de Mai, les luttes anti-apartheid ou encore, bien sûr, Mai 68, etc. Pourquoi se soulève-t-on? Et comment? Georges Didi-Huberman se gardera bien d’affirmer que l’exposition répond à ces questions. Pour lui, néanmoins, le soulèvement procède d’«un geste sans fin, sans cesse recommencé, souverain comme peut-être dit souverain le désir lui-même». Le soulèvement naît de l’imagination personnelle ou collective, fût-ce dans «ses caprices ou ses disparates», disait Goya. Dès lors, depuis un désastre réel ou une envie profonde de changement, l’imagination subversive soulève des montagnes. Car l’imagination, c’est du désir. Et le désir, c’est de la vie. Et la vie, c’est toujours la réouverture des possibles.
 
Envie. Donc, se soulever: ou jeter au loin les fardeaux qui nous entravent. Essayer du moins. Briser le présent, le tordre. À coups de marteau, comme le voulait Artaud. Tendre les bras ouverts côté futur. Résister. Espérer. Donner un crédit idéologique, au prix de sacrifices…

mardi 15 novembre 2016

Erdogan, dictateur

L’accélération du processus antidémocratique en Turquie est telle désormais qu’Erdogan devrait être mis au ban des nations, frappé de toutes les sanctions possibles et imaginables en droit international.

Recep Erdogan.
Recep Erdogan règne donc sur le chaos, la répression, la sauvagerie à tous les étages de la société turque, et tout le monde ou presque détourne son regard, comme si ce peuple martyrisé juste là, aux portes de l’Union européenne, devait souffrir inéluctablement, sans que rien ne se passe. Ces dernières années, la Turquie a traversé une période autocratique propre à toutes les dérives: nous y sommes. Comme cela était hélas prévisible, sous l’autocrate Erdogan sommeillait le dictateur, un vrai de vrai, digne des pires périodes des juntes militaires dont il emprunte toutes les méthodes fascisantes. Depuis le coup d’État avorté de juillet dernier, le président – qui n’en porte que le nom – continue d’un côté à entretenir une complicité mortifère, directe ou indirecte, avec certaines organisations djihadistes, et d’un autre côté, il use de tous les pouvoirs d’une dictature, qui, elle, porte bien son nom. Il emprisonne des journalistes. Il pourchasse des intellectuels. Il arrête massivement des démocrates et des militants politiques et syndicaux. Il suspend des dizaines de milliers d’enseignants. Il alimente sa machine de guerre meurtrière contre le peuple kurde, et singulièrement le PKK en Turquie même ou à l’extérieur, en Syrie et en Irak. Et il active toujours les réseaux ultranationalistes à sa botte, certains coupables de véritables pogroms. 

mercredi 9 novembre 2016

Urgence(s): la santé, notre bien commun

Les blouses blanches ont crié leur colère noire et, avec elles, grâce à elles plutôt, ce fut une certaine idée du service public de santé que nous défendions solidairement, puisque leur combat est également le nôtre.
 
Et pendant ce temps-là, comme des ombres projetées dans le miroir du temps qui incite au désarroi et/ou à l’action, les personnels hospitaliers craquent et le font savoir bruyamment. Hier, un peu partout en France, les blouses blanches ont ainsi crié leur colère noire et, avec elles, grâce à elles plutôt, ce fut une certaine idée du service public de santé que nous défendions solidairement, puisque leur combat est également le nôtre. Qui n’a ou n’aura besoin de l’excellence de ceux qui travaillent dans nos hôpitaux, jadis jalousés dans le monde entier et qui restent toujours une référence, notamment pour l’universalité des soins donnés. Qu’ont donc exprimé les milliers d’infirmiers et d’aides-soignants réunis à l’appel de dix-sept syndicats (FO, CGT, SUD, CFTC, etc.) ou associations, mais aussi, fait rare, d’une vingtaine d’organisations infirmières, salariées, libérales ou étudiantes, ce qui constitue un mouvement unitaire absolument inédit depuis 1988. Juste la réalité, rien que la réalité de leur quotidien. Ils dénoncent les cadences infernales, le manque de personnels et de temps passé auprès des malades, l’accroissement de l’activité, la course à la rentabilité… et accessoirement, ces femmes et ces hommes qui sauvent nos vies réclament une meilleure reconnaissance. «Il nous faudrait quatre jambes et quatre bras», raconte l’une. «Dans mon service, c’est le travail à la chaîne, pourquoi croyez-vous que nous assistons à une vague de suicides?», assure une autre. Ces mots d’exaspération témoignent tous du refus de briser l’esprit de corps, de trahir les règles de l’art médical et l’éthique personnelle. Au fond, ces mots ne disent qu’une chose: l’exigence du service public, notre bien commun.

jeudi 3 novembre 2016

Pauvreté(s): montée de l'intolérance?

L’hostilité envers les démunis s’exprime de plus en plus en France…
 
Scène I. Un homme tend une main, un autre passe et dit: «Encore? Et en plus, il pue!» Derrière l’église de la Trinité, dans le 9e arrondissement de Paris, sous un soleil généreux et inventif qui pénètre les âmes avant la venue de l’hiver, quelques hères attendent une distribution de soupe chaude. Le passant désinvolte passe sans honte, gratifiant le bloc-noteur d’un sourire qui découvre toutes ses dents ainsi qu’un bout de langue rose posé sur le bord de ses lèvres. Pour un peu, le type s’exprimerait comme un mémo de direction: «Vous êtes pauvres, ne l’oubliez pas.» Une désagréable impression de détestation indifférenciée parcourt les rues de la capitale, en ce matin de grand pont de la Toussaint. Comme si, l’air de rien, cette aversion diffuse se partageait au-delà des frontières de la connerie ordinaire contre tous ceux qui, frappés par le malheur, errent dans nos rues, d’où qu’ils viennent, d’ici ou d’ailleurs, avec leur passé de caillasse, de ronces et de poussières, avec pour tout héritage leurs trajectoires en eaux profondes. Les regards se détournent mécaniquement du petit attroupement d’affamés. Plus besoin de mots pour comprendre le message: «Qu’ils y restent.» Voire: «Qu’ils nous foutent la paix.» 
 

dimanche 30 octobre 2016

Fait(s): croyances historiques et réalités religieuses...

Quand Régis Debray décide d'inquiéter nombre de lieux communs. "Parce que, dit-il, nous nous berçons de mots, toujours les mêmes, et que ces mots nous trompent, surtout quand on s’évite de les définir."
 
Clarifier. Attention: chef-d’œuvre. Il n’est pas rare que le bloc-noteur fasse la promotion enflammée d’un livre de Régis Debray. Ne lire dans ces mots aucun mea culpa ni acte de faiblesse emprunte d’amitié et d’admiration, puisqu’il s’agit, une fois encore, de promouvoir des idées et toujours des idées. Par les temps qui courent… L’été dernier, les auditeurs de France Culture ont découvert, ébahis, les prestations du philosophe et médiologue, invité au micro pour deux séries de conférences, l’une sur l’histoire, l’autre sur la religion. «Cela m’a permis, écrit Régis Debray, de résumer et clarifier les travaux un peu compliqués que je mène depuis quelques décennies sur nos affaires temporelles et spirituelles.» L’ouvrage que publient les éditions Gallimard, intitulé "Allons aux faits" (244 pages, 18 euros), transcrit pour l’essentiel ces heures d’écoute prodigieuses. Le but: «Inquiéter nombre de lieux communs, ce qui n’est jamais plaisant. Pourquoi? Parce que nous nous berçons de mots, toujours les mêmes, et que ces mots nous trompent, surtout quand on s’évite de les définir.» Ainsi, «La fable historique» et «Le fait religieux» s’en trouvent déconstruits à l’aune de perspectives quelque peu renversées. «L’histoire, ultime recours et ­suprême pensée? se demande-t-il. Oui, mais quelle histoire? à quelle fin? et avec quels a priori?» Quand Nietzsche distinguait, à son époque, trois sortes d’histoire – la monumentale, celle des pères ; l’antiquaire, celle des érudits ; la critique, celle qui libère du passé –, Debray en ajoute au moins deux autres: «L’aînée de la famille, l’histoire comme “objet d’étude”, pointilleuse et patiente, celle des fouilleurs d’archives, de Thucydide à Fernand Braudel, l’histoire-science des professeurs. Nous connaissons, par ouï-dire, ses oublis et ses lacunes. (…) Il y a une autre histoire encore plus altière, qui regarde nos vicissitudes du haut d’un belvédère, c’est l’histoire “objet de médiation”, celle dont on attend des leçons, des oracles, et même un sens de la vie. Celle des philosophes, de Vico à Karl Marx en passant par Hegel. C’est l’histoire de “l’humanité comme un seul peuple”, “la grande journée de l’Esprit” qui va d’est en ouest, la Bible de l’humanité.»
 

Interrogations sur le climat politique

Chacun aura compris que la tâche historique qui nous incombe reste de reconstruire la gauche, si possible en un temps record, de renverser la table, d’en finir avec l’hégémonie du Parti socialiste...

Juppé-Sarkozy, Hollande-Valls, primaires à gogo dont l’une d’elles serait, nous dit-on, jouée d’avance, sans parler de ces controverses sécuritaires nourries par une actualité «police» et «migrants» abondante, et nous voilà mangés par trois interrogations au moins. Primo: à qui profite la course quotidienne aux sondages? Secundo: qui a intérêt à l’hystérisation idéologique du débat public? Tertio: les polémiques concernant le président de la République à la suite de ses confidences au long cours – pour certaines accablantes – faites à deux journalistes sont-elles factices ou tactiques, ce qui, en tous les cas, accable l’action politique? La plupart des commentateurs semblent tellement accaparés par l’écume des politicailleries du moment qu’il y a tout lieu de penser qu’ils en oublient une quatrième question, peut-être la plus fondamentale: et si les Français étaient moins sensibles qu’on ne le croit aux discours dominants et se préoccupaient plus des thèmes économiques et sociaux, du chômage et de leurs conditions de vie de plus en plus précaires, et moins aux battages médiatiques incessants qui ignorent les vraies souffrances du peuple?
 

vendredi 21 octobre 2016

Fasciste(s): à la source des dérives actuelles

Grâce aux éditions Demopolis, nous pouvons revisiter le texte de Mussolini, "Le Fascisme", pour comprendre l’histoire et aujourd’hui...
 
Nationalisme. Fascisme, fascistes, fachos. Des sombres «matins bruns» aux «retours aux années 1930» ressassés çà et là périodiquement, hurlons-nous trop aux loups? Ces mots ont-ils encore un sens exact, précis, référencé? En somme, qu’est-ce que le fascisme? Quelle en fut la doctrine politique? Dans quelles circonstances historiques émergea-t-il? Et surtout, quel rapprochement opérer avec aujourd’hui? Les livres de salubrité publique sont trop rares pour les passer sous silence. Les éditions Demopolis publient cette semaine, non sans courage, l’intégralité du tristement célèbre texte de Mussolini "le Fascisme" (104 pages, 12 euros), écrit en 1932 pour "la Nouvelle Encyclopédie italienne". Il constituait à l’époque le début de l’article «Fascisme», paru en France en 1933 chez Denoël, l’éditeur du "Voyage au bout de la nuit" de Louis-Ferdinand Céline et d’auteurs comme Rebatet ou Brasillach. Pour la présente publication, Demopolis ne nous laisse pas sans repères. Outre un «avertissement aux lecteurs», dans lequel nous sommes invités à ne jamais oublier que «des crimes contre l’humanité ont été commis en application de cet ouvrage» et que «les manifestations actuelles de haine et de xénophobie participent de son esprit», deux spécialistes ont été requis pour commenter, en préface et en postface, ces lignes qui ont accouché du pire au XXe siècle: Gérard Mordillat, écrivain et cinéaste, et Hélène Marchal, historienne et traductrice. «La publication de ce livre, écrivent-ils en préambule, doit permettre aux lectrices et lecteurs curieux, et parfois inquiets des évolutions du monde contemporain, de se forger leur propre opinion.» Voilà bien le défi. Et l’importance de savoir de quoi il s’agit précisément. Ainsi, le fascisme est une forme particulière de nationalisme, car «il n’y a pas de fascisme sans nationalisme mais il y a différentes formes de nationalisme qui ne sont pas du fascisme». De même, attention aux contresens: contrairement au libéralisme, le fascisme selon Benito Mussolini est une forme de nationalisme qui exalte le rôle central de l’Etat («l’État fasciste est une force, mais une force spirituelle qui résume toutes les formes de la vie morale et intellectuelle de l’homme», écrivait le dictateur), tout en affichant un programme social et en se prétendant «ni de droite ni de gauche», ce qui ne manque pas de nous rappeler beaucoup de débats en cours. Vous suivez notre regard? 
 

samedi 15 octobre 2016

Lettre(s): l'amour et ses secrets...

Le grand destin de François Mitterrand: son amour absolu pour Anne Pingeot. De 1962 à 1995, il lui a déclaré sa flamme, dans plus de 1 200 lettres. Celles-ci paraissent aux éditions Gallimard.


Talent. Il convient parfois de commencer par la fin, bien que cette fin s’inscrive dans un continuum éternel, non quantifiable: «Tu as été ma chance de vie. Comment ne pas t’aimer davantage?», écrit François Mitterrand, le 22 septembre 1995, à Anne Pingeot. Cette «chance de vie» et ce verbe «aimer», l’un et l’autre déclinés durant plus de trente ans, sont inaliénables par-delà le temps, à peine mangés au seuil de la mort, quand l’incandescence d’une relation inatteignable redevint ce qu’elle fut: une union absolue, mais, à bien des égards, impossible à assumer pleinement, sauf dans le secret de l’Amour même, que nous découvrons, stupéfaits, en ampleur, en persistance, en continuité et en unicité… De 1962 à 1995, François Mitterrand a déclaré sa flamme à Anne Pingeot, de vingt-sept ans sa cadette, dans plus de 1 200 lettres. Celles-ci paraissent cette semaine aux éditions Gallimard. S’y jeter à corps perdu, les yeux souvent humides, s’avère un acte de foi en littérature autant qu’en politique. Aussi étrange que cela soit, aussi dérangeant, l’homme Mitterrand avait le goût des Lettres en majuscules et la passion du cœur qui manqua si fréquemment au président. Entendez-nous bien, juste pour ce que cela vaut: cette correspondance amoureuse, par sa longévité, son exclusivité et surtout sa qualité littéraire, défie au-delà de tout la raison politique, tout en lui donnant un relief singulier, une motricité propre et ambiguë. Comment, en effet, l’animal politique Mitterrand, que nous avons tant détesté (et pour cause!), pouvait-il cacher à ce point son talent pour l’amour, et les mots pour le dire? L’écrivain Mitterrand s’y lit, magistralement. Comme si nous devions, sur le tard, et improprement, de manière segmentée, le réévaluer à la hausse, au moins par comparaison avec ses successeurs, lui qui vénérait la langue française à s’en damner.