jeudi 18 juin 2020

Ultra-droitisation(s)

Mac Macron se réinvente… à droite toute. 

Davantage. Au moins, les choses s’affirment clairement. Les bonnes âmes qui pensaient que le «plus rien ne sera comme avant» de la Macronie allait se traduire par un aggiornamento avec les politiques antérieures savent désormais à quoi s’en tenir. Mac Macron nous avait lui-même annoncé sa nécessité de se réinventer. Confirmation dimanche dernier. À un détail près: il se réinvente… résolument à droite. L’acte III du quinquennat ressemblera à l’acte II et les crédules, qui s’attendaient à ce que le «nouveau chemin» emprunte plutôt la rive gauche, risquent de se noyer au milieu du fleuve en crue, emportés par le courant libéral. L’épidémie n’a rien changé à l’affaire. L’après sera comme avant, forcément en pire! À quoi donc a servi le «quoi qu’il en coûte», puisque Mac Macron déclare maintenant qu’il faudra bien en payer le prix. Les mots ne furent pas choisis au hasard. Après avoir souligné l’effort «inédit» de 500 milliards d’euros pour sauver les entreprises et les emplois, l’hôte du Palais a rappelé que ces dépenses, justifiées par «des circonstances exceptionnelles», venaient «s’ajouter à notre dette déjà existante». Message reçu: du sang et des larmes devront être concédés pour les rembourser. En augmentant les impôts? La France est «déjà l’un des pays où la fiscalité est la plus lourde», répond Mac Macron. En ponctionnant les plus riches, comme le réclamaient toute la gauche et même les dangereux marxistes que sont Richard Ferrand et Laurent Berger? Certainement pas. En imaginant une réforme globale de la fiscalité? Encore moins. Non, le chemin vient ici s’éclairer par la voix du prince-président: «La seule réponse, conclut-il, est de bâtir un modèle économique durable, plus fort, de travailler et de produire davantage pour ne pas dépendre des autres.»

Écho. Après le «travailler plus pour gagner plus» de Nicoléon, voici le «travailler davantage» de Mac Macron pour éponger l’ardoise du confinement contraint, à l’heure où, pourtant, des dizaines de milliers d’entreprises tentent de rester en vie. Mac Macron l’a répété ces derniers jours, lors de quelques déjeuners avec différents éditorialistes triés sur le volet (dont nous ne sommes pas, cela va sans dire): pour lui, une fracture sépare les «insiders» et les «outsiders», salariés protégés d’un côté, précaires de l’autre. Curieux langage, non, pour porter une parole d’État? Selon cette théorie, les premiers devraient accepter des sacrifices. Entendez bien: les premiers en question sont les fameux «protégés». Mais protégés de quoi, exactement, puisque près d’un million d’entre eux perdront leur emploi d’ici à 2021, si l’on en croit le sinistre de l’Économie en personne? Repartir de l’avant signifie donc: travailler plus, modérer les salaires, réclamer des efforts aux petites mains et aux autres, véritable écho à ce que réclament depuis des semaines les organisations patronales…
 
Pont-levis. En pleine polémique sur les violences policières, cette doxa nicoléonnienne assumée résonne comme l’ultime coup de barre à droite. D’autant que le soutien sans faille aux «forces de l’ordre» – bien nommées pour une fois – révèle un acte d’autorité qui nous éloigne définitivement des prêches de «liberté» de la campagne de 2017. La stratégie s’avère limpide. Après avoir siphonné une grande partie de la gauche libérale, Mac Macron allume le deuxième étage de sa fusée, empêcher toute candidature à droite, quitte à ultra-droitiser tous ses choix, à l’image des tractations de second tour des municipales, qui n’ont abouti qu’à des accords avec LR. En vue de 2022, il a en choisi son assurance-vie: Fifille-la-voilà. Sa seule chance, sans doute, d’être réélu. Quitte à baliser la voie à son adversaire préférée, lui dresser un pont-levis. Et à mettre en péril la démocratie, sinon la République elle-même.
 
[BLOC-NOTES publié dans l’Humanité du 19 juin 2020.]

dimanche 14 juin 2020

Jeunesse damnée

L’affaire George Floyd sert de vecteur au mal-être de la partie la plus jeune de la population, pour laquelle tout ressort en bloc: les discriminations, les humiliations, la xénophobie, les ségrégations, la précarité, le chômage...

La dureté des mots, l'absence d'empathie. Alors que le mouvement de protestation contre les violences policières et le racisme s’intensifie, l’exécutif ne cache plus sa crainte de voir se lever un vent de révolte durable au sein de la jeunesse. À sa manière, Emmanuel Macron a bien compris que le divorce était consommé. Il l'a en quelque sorte assumé, dimanche soir, lors de son allocution. 
Si les États-Unis ne sont pas la France, l’affaire George Floyd sert de vecteur au mal-être de la partie la plus jeune de la population, pour laquelle tout ressort en bloc: les discriminations, les humiliations, la xénophobie, les ségrégations, la précarité, le chômage, l’absence de perspectives d’à-venir… 

L’affaire est sérieuse et pourrait bien déboucher sur une rupture générationnelle d’une ampleur inédite et menaçante pour la cohésion de la société. Certes, nous n’avons pas attendu le Covid-19 pour constater cette fracture béante, singulièrement envers la jeunesse des quartiers populaires, frappée par toutes les injustices systémiques. Mais les effets du confinement, utile pour protéger les plus âgés, a jeté les primo-générations dans une fragilité sans précédent. Scolarité, examens, diplômes, formations, entrée dans l’emploi: les conditions de vie se sont aggravées, rendant le quotidien encore plus anxiogène que d’ordinaire… 

Que deviennent dès lors nos jeunes – qu’ils soient héritiers de l’immigration ou non –, au gré d’une société inégalitaire, d’une éducation à la dérive et d’un monde où seul est glorifié le culte du fric et de la réussite télémarchandisée? Chômage de masse des moins de 30 ans (40% dans les zones dites sensibles), paupérisation, destruction des services publics: la crise économique paraît hors-sol, mais la misère, elle, a des racines si profondes qu’elles labourent et écrasent les entrailles des quartiers, des familles, des jeunes, de nos enfants, broyés sous le laminoir d’un paysage sanitaire et économique dévasté, victimes d’une époque frappée du sceau de la déréalisation. L’avenir de la République se joue en grande partie dans ces quartiers populaires. Si le décrochage se poursuit, la République elle-même sombrera.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 15 juin 2020.]

jeudi 11 juin 2020

Dépression(s)

France, une certaine idée du déclin...

 

Désillusion. Avez-vous remarqué? Depuis peu, quelque chose dans l’air a cette transparence, et ce goût du bonheur français qui rend d’ordinaire nos lèvres sèches semble avoir disparu sous la force du Covid, comme ce phénomène physiologique appelé l’agueusie. Puisque nous nous refusons à abandonner l’utopie à un pays de nulle part où se perdraient nos rêves les plus féconds, puisque nous croyons à cette habitation collective qu’est l’habitation politique, nous ne parvenons pas à nous résoudre à cette idée: la gestion de la crise épidémique a révélé de si lourdes failles et faiblesses que la nation est bel et bien tombée de son piédestal. France, la désillusion. Ou pour le dire autrement: une certaine idée du déclin. Pénuries de moyens et de matériels, hôpitaux et écoles sous tension, décisions confuses ou aléatoires totalement conditionnées par une absence de souveraineté sanitaire et économique. Sixième puissance mondiale, que deviens-tu? Et que penser de toi quand tu manques de masques, de blouses et même de Doliprane? Notre incrédulité n’a rien de nouveau. Sauf qu’elle atteint cette fois une ampleur jamais connue depuis des décennies, jusqu’à provoquer une forme de dépression dont on mesure mal, sans doute, les effets à long terme. Ce que les Français ont découvert en masse, par exemple l’atomisation de l’hôpital public, soumis à l’austérité depuis des décennies, résonne comme un camouflet d’autant plus grand que, en apparence, ce secteur clé de la santé paraissait sanctuarisé et brillait tel un phare sur le monde. «Grâce au dévouement des personnels soignants, on s’en sortira toujours», pensait-on, ce qui s’est bien sûr produit, une fois de plus, mais dans des circonstances telles que les lézardes existantes et le sous-dimensionnement ont provoqué un séisme si puissant qu’il manqua de peu d’emporter tout le système. Interrogeons-nous : au lendemain de cette séquence historique, dans quel domaine la France peut-elle bomber le torse? Et où fut-elle vraiment forte et irréprochable, sinon par son obéissance au confinement et à la reconnaissance – enfin – de ces «petites mains» indispensables, sitôt oubliées? Certes, n’en rajoutons pas. Mais regardons cruellement la réalité: nous vivons dans une illusion d’ancienne puissance. Elle nous berce d’illusions, nous aveugle… jusqu’à un certain point. Désormais allègrement franchi.

 

Lucide. L’autre jour, dans un quotidien du soir, nous lisions cette incroyable analogie. «Une image revient sans cesse pour résumer l’état d’esprit tricolore à la veille du confinement: celle narrée dans l’Étrange Défaite, de Marc Bloch. Dans cet essai paru en 1946 mais écrit en 1940, l’historien fondateur de l’école des Annales y raconte à chaud comment les Français, persuadés d’avoir la meilleure armée du monde, ont assisté effarés à son ­effondrement en quelques semaines face à la Wehrmacht.» Propos exagérés, à l’évidence. Sauf que le sentiment de vivre une sorte de déclassement proche de la débâcle n’a rien d’une invention. Chacun, dorénavant, a pris conscience de l’extrême vulnérabilité de notre organisation collective et de la matrice idéologique qui nous gouverne. L’historien Marcel Gauchet, qui ne passe pas pour un gauchiste, déclarait cette semaine: «Nous ne jouons plus dans la cour des grands. Nous avons besoin d’un examen de conscience, d’un audit du pays, de ses failles et de ses faiblesses.» Et il ajoutait: «Nous ne sommes pas en 1940, mais nous avons à réécrire quelque chose comme l’Étrange Défaite de Marc Bloch. (…) Cette crise peut être l’occasion d’une épreuve de vérité. Les Français vont devoir arrêter de se raconter des histoires, et regarder les choses en face.» À quoi bon tenir le registre des cadavres, direz-vous? Parce que le mal fleurit au quotidien, comme la rose en temps de guerre est une banale rose de sang. Pour un autre là-bas, seul le regard lucide porte l’à-venir accessible à la pensée.

 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 12 juin 2020.]

jeudi 4 juin 2020

Parthénogenèse(s)

Mac Macron et «ses» économistes...

Clarification. Après le fameux «comité scientifique», qui tint les commandes médicales de la crise sanitaire dans les coulisses du pouvoir durant des mois, voici donc l’apparition d’une «commission d’experts sur les grands défis économiques», voulue et installée par le prince-président. Ne rigolez pas, l’affaire se veut sérieuse et même ambitieuse, tellement que certains prennent au pied de la lettre les mots de Mac Macron quand il annonce sans vergogne le retour des «jours heureux». Au-delà de la frauduleuse référence, les naïfs devraient pourtant se méfier. Dans un tweet à l’enthousiasme débordant, Mac Macron déclarait le 2 juin: «La réouverture des cafés, hôtels et restaurants signe le retour des jours heureux!» Un vrai moment de clarification, en vérité. Pour lui, «les jours heureux» n’ont pas grand-chose à voir avec le programme du Conseil national de la Résistance… mais renaissent à la fréquentation des bars. Quel rapport, direz-vous, avec une commission d’experts chargés de réfléchir à l’avenir économique du pays? Une question de sens, sans doute. Et de casting. Car, pour préparer l’après-coronavirus – il est temps! –, Mac Macron a décidé de s’entourer de «quelques-uns des économistes les plus réputés», déclare-t-on au Palais. Ces derniers auront pour mission de «livrer des recommandations» susceptibles «d’inspirer les politiques publiques» autour des thèmes du «climat», des «inégalités» et du «vieillissement». Adieu relance, planification et autre new deal. Et qui ont été nommés à la tête de cette nouvelle commission? Deux hommes que nous ne saurions qualifier d’orthodoxes, mais qui, à tout le moins, méritent les honneurs des doxas de la Macronie: Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014, et Olivier Blanchard, ex-chef économiste du Fonds monétaire international de 2008 à 2015. Les Dupond et Dupont animeront un «groupe de travail international» (ça en jette) et rendront un rapport en… décembre prochain. Vous avez bien lu. Patience, patience, le monde de «l’après» n’est pas pour demain matin…
 
Aveux. Ô surprise! Parmi les membres de ce groupe, nous retrouvons les noms de plusieurs «visiteurs du soir» de Mac Macron, tous compatibles avec les politiques économiques en vigueur depuis des lustres: Jean Pisani-Ferry, Philippe Aghion, Laurence Boone et Daniel Cohen. Dans un entretien accordé au Monde, Jean Tirole expose la démarche en ces termes: «Nous avons tenté de constituer une équipe équilibrée, cumulant expertise scientifique et capacité à définir des réponses concrètes.» Si l’équilibre de ladite équipe laisse songeur, l’expertise (forcément «scientifique» comme on nous l’affirme) semble écrite à l’avance, sauf bien sûr à imaginer que ces braves penseurs du libéralisme, en se frottant au virus, ont vu la Vierge et Marx avec. D’ailleurs, Jean Tirole lui-même passe aux aveux: «Nous avons la faiblesse de croire dans les experts! Mais nous voulons aussi proposer des solutions concrètes. Les auteurs des rapports et nous-mêmes partirons de l’analyse économique, mais, pour être concrets, nous ferons des recommandations qui peuvent tenir la route d’un point de vue politique.» À propos des experts, vous remarquerez que notre Nobel ne déclare pas «avoir confiance» en eux, ce qui serait compréhensible. Non, il «croit» en eux. Cette croyance explique probablement sa volonté de «tenir la route d’un point de vue politique». Cette épouvantable sémantique confirme une évidence: méfions-nous des postures qui laisseraient penser que «plus rien ne sera comme avant». Avec ces défenseurs zélés de l’économie de marché et de la dérégulation du droit du travail, l’après sera évidemment comme avant, mais en pire. Lorsqu’il s’occupait à dépecer la Grèce au titre du FMI, Olivier Blanchard répétait que le système des retraites était trop généreux, qu’il y avait trop de fonctionnaires et qu’il convenait de réduire drastiquement les dépenses publiques. Mac Macron a au moins deux qualités: il sait s’entourer pour s’éviter des nuits noires ; il assume la parthénogenèse du néolibéralisme, dont il est l’une des productions fécondes.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 5 juin 2020.]

jeudi 28 mai 2020

Objurgation(s)

Michel Onfray, de la déroute à la dérive...

 

Grossier. Le mot «philosophe», dans la définition du Larousse, signifie: «Spécialiste de la philosophie. Qui fait preuve de calme et de sagesse.» Le bloc-noteur ne saurait dire s’il existe une explication psychanalytique à la déroute d’un philosophe, mais, celle de Michel Onfray ne nous étonne plus. Après ses charges contre Freud, après l’éloge de Charlotte Corday, après avoir fusillé une seconde fois Guy Môquet, après l’assassinat (d’une malhonnêteté confondante) de Jean-Paul Sartre, après avoir dénoncé ce qu’il appelle des «messes cathodiques» en faveur des immigrés qui feraient passer le sort des étrangers avant celui des Français qui souffrent, après avoir vanté la possibilité d’une gestion «libertaire du capitalisme» tout en assurant «ne pas être contre le capitalisme», l’auteur du Traité d’athéologie vient de franchir un cap décisif dans l’irresponsabilité. Michel Onfray crée donc une revue. Elle s’appelle Front populaire et devrait paraître en juin. Attention au quiproquo: l’emprunt à la référence historique est, en l’espèce, un détournement de sens assez grossier, une objurgation supplémentaire. Le «front» et le «populaire» d’Onfray, qu’il convient de prononcer en les séparant, comme il le réclame lui-même, ne s’accouplent pas pour honorer la glorieuse mémoire de 1936. Non, ladite revue vise à réunir les «souverainistes des deux rives», ce vieux serpent de mer gluant que d’aucuns nomment l’alliance «rouge-brun», sachant que de rouge il n’y a que du brun clairement affiché ou sournoisement masqué – l’histoire nous l’a assez enseigné. Jean-Pierre Chevènement et Philippe de Villiers ont déjà répondu favorablement. De bien belles «prises», n’est-ce pas, pour justifier une intention clairement politique. Précisons que les marqueurs supposément «de gauche», en tous les cas d’un certain internationalisme prolétarien, ne nous viennent que du seul Onfray – à condition de lui accorder un reste de crédit. Car les collaborateurs de «Front populaire» vont du RN au Printemps républicain, avec le soutien amusé de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist, ce qui en dit long sur les velléités identitaristes et nationalistes de l’offensive. Alain Policar, agrégé de sciences sociales et docteur en science politique, réagissait en ces termes, cette semaine, dans une tribune: «Ce clivage entre ‘’eux’’ et ‘’nous’’ s’exprime dans la préférence pour Proudhon contre Marx, telle qu’Onfray la résume : le premier est ‘’issu d’une lignée de laboureurs francs’’ alors que le second est ‘’issu d’une lignée de rabbins ashkénazes’’. On pourrait s’étonner que ces effluves d’antisémitisme ne gênent pas les militants du Printemps républicain, dont la marque de fabrique est sa dénonciation.» 

 

«Rives». De la déroute à la dérive, il n’y avait qu’un pas. Inutile de se convaincre que les balbutiements de certains intellectuels s’inscrivent dans une longue période dont le terme de droitisation n’épuise pas toutes les facettes, mais qui exprime la direction essentielle: elle ne brille pas par son tropisme de gauche. S’acoquiner avec Alain de Benoist, Élisabeth Lévy, Ivan Rioufol, Robert Ménard, l’identitaire breton Yann Vallerie, mais également Philippe Vardon, ancien du Bloc identitaire, sans parler de l’inénarrable professeur Raoult… Michel Onfray connaît sa notoriété, il en joue. Et s’il se revendique en «Zemmour de gauche», qu’y a-t-il de gauche à vouloir réactiver, avec ces gens-là, ce vieux mythe de la réunion des «deux rives»? Non seulement il salit l’idée même de souveraineté – économique ou populaire – mais il nie la réalité d’une gauche républicaine, laïque et antiraciste. Michel Onfray connaît l’Histoire. Il sait pertinemment où vont le conduire ses pas. Son idée de nouvelles «convergences» le propulse sur l’autre rive, celle d’une alliance tacite avec les extrêmes droites au nom d’une sorte de ­Je suis partout du XXIe siècle. Si la philosophie se doit de prendre des risques avec le monde réel, le monde réel de Michel Onfray, désormais dépourvu de bornes, a abandonné la philosophie.

 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 29 mai 2020.]

jeudi 21 mai 2020

Esprit(s)

L'«après», la révolution de l'esprit...

 

Incantations. Revenons-y, à la question qui nous hante tous et, plus que toutes autres, conditionne une bonne part de nos débats politiques: «l’après» sera-t-il comme avant… mais en pire? Entre les mots en forme d’engagements la main sur le cœur, les postures façon jeu de piste et les serments d’hypocrites, Mac Macron et ses affidés, sans parler de toute la clique des libéraux médiacratiques ayant soudain vu la Vierge, voudraient tous nous donner l’impression qu’ils se sont convertis à un new deal keynésien mâtiné de marxisme-léninisme de haute ­intensité. «Justice», «­partage», «équité»: méfions-nous des incantations et du «plus rien ne sera comme avant» en tant que genre, sitôt transformé en «tout changer pour que rien ne change» – comme l’histoire nous l’a assez enseigné… De ce point de vue, le Figaro, au moins, ne ment pas à ses lecteurs. Dans une tribune à vocation prédictive, Ran Halévi, directeur de recherche au CNRS, nous explique en effet pourquoi «les professeurs de certitudes sur le “monde d’après» vont être démentis. «Au sortir d’une grande crise, écrit-il, l’espoir de savoir tirer les leçons et de faire perdurer l’esprit de sacrifice et les solidarités qu’elle avait cimentés se heurte tôt ou tard à la grisaille des vieilles habitudes et à de nouvelles épreuves.» Comment lui donner tort sur ce point? Mais il ajoute: «Aux vaticinateurs du “rien ne sera plus comme avant, fait écho le peloton des procureurs qui n’ont pas besoin de tout comprendre pour tout expliquer, puisque la crise valide ce qu’ils savent depuis ­toujours. Leur verdict est sans appel : ovation du corps médical qui brave l’épidémie, proscription des responsables qui n’ont pas su la contenir à défaut de l’empêcher. Et, déjà, des associations d’indignés dressent des listes de suspects et commencent à instruire leur procès politique.» Procès politique ou débat politique? En démocratie, la confrontation lucide et parfois violente évite aussi d’avoir à se dire, un jour, que là où n’existe plus l’empreinte mémorielle d’une expérience précédente, le déni peut continuer d’aveugler jusqu’aux mieux avertis… 

 

Incertitude. Comment ne pas être révolté, à l’image de l’écrivain Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013, qui déclare: «Alors, je suis très en colère devant ces gens qui, pendant des années, nous ont donné des leçons et nous ont culpabilisés pour se rendre compte aujourd’hui que le service public qu’on réclamait, on en avait besoin, eux en avaient besoin, et la société plus que jamais en avait besoin.» À ce stade, doit-on croire que, non seulement la pandémie de Covid-19 nous rappelle à quel point l’avenir nous échappe, mais qu’elle ouvre potentiellement, malgré tout, la possibilité d’une véritable révolution de l’esprit? Le philosophe Jean-Luc Nancy pense même qu’elle était déjà en germe, avant, et que, face à la menace écologique et aux multiples crises minant les démocraties, les sociétés industrialisées entrevoyaient un inévitable effondrement. «Sans cette révolution de l’esprit, il ne semblait pas envisageable de rompre avec les logiques du calcul et de la production, au sens où le calcul conduit à sortir de ce qu’Aristote visait comme la quête de la bonne vie – par l’amélioration réfléchie de ce qui existe – et à rechercher l’augmentation, l’accroissement…» Reconnaissons néanmoins que, il y a quatre mois, la conscience de ce danger et de cette fuite en avant du ­capitalisme n’était pas assez partagée collectivement – à commencer par tout là-haut, du côté des puissants (sic) – pour commencer à mettre en œuvre un redressement de la trajectoire. «Comme il n’était pas possible d’imaginer, autrement que sous le régime de l’utopie, une révolution économique et sociale», poursuit Jean-Luc Nancy. La lutte des classes, réelle mais trop assourdie, nous laisse devant une incertitude. Sachant qu’un effondrement possède une vertu, quelquefois: celle de nous refonder. 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 22 mai 2020.]

dimanche 17 mai 2020

Fracturation

La crise sociale en cours – inédite par son ampleur et le choc qu’elle va provoquer à long terme – porte en germe une nouvelle explosion sociale, comme l’expression potentielle de défenses immunitaires.

 

«J’étais convaincu qu’on était en train de changer les choses. C’est très cruel pour moi-même.» Les mots d’Emmanuel Macron, prononcés devant des personnels hospitaliers de la Pitié-Salpêtrière, feront sans doute date. Mais à une condition: que l’introspection ainsi avouée sous la pression soit suivie d’effets et de faits. Pourtant, comment y croire vraiment, alors que tous les dogmes fondamentaux de la Macronie viennent de s’effondrer et que le président en personne ne peut que constater le saccage du tissu industriel, des services publics, et le démantèlement de l’État stratège? Comment dès lors imaginer un vrai «Ségur de la santé», annoncé d’ici à l’été, et un plan pour l’hôpital public à la hauteur des enjeux? Comment ne pas comprendre que la «relance» concoctée par le pouvoir, payée par les citoyens, ne se transformera pas en rouleau compresseur attentatoire aux droits des travailleurs, au nom du rattrapage de l’économie française? Bref, comment ne pas instruire le légitime procès en insincérité de la parole présidentielle, procès étayé par le passif du passé, sans parler des contradictions béantes ouvertes par la crise sanitaire?

 

Notre histoire sociale, même récente, est un terreau de mémoire. Personne n’oubliera. S’il s’avère difficile de prévoir sur quoi débouchera la crise sanitaire, il suffit d’observer pour comprendre, en revanche, que la crise sociale en cours – inédite par son ampleur et le choc qu’elle va provoquer à long terme – porte en germe une nouvelle explosion sociale, comme l’expression potentielle de défenses immunitaires. L’inquiétude sourd dans le monde du travail. Et depuis les gilets jaunes et les grandes grèves de l’hiver les colères se sont décuplées. Mille signes en témoignent, partout dans le pays: la fracturation systémique de la société s’étend encore, et de nouvelles failles béantes se sont greffées sur celles déjà existantes…

 

Cette perspective tétanise le gouvernement. Et pour cause. Tandis que 90% de nos concitoyens soutiennent l’exigence de revalorisations salariales à grande échelle, les invisibles d’hier refusent de devenir les oubliés de ­demain. Ils réclament autre chose que les promesses de symbole de justice sociale, mais bel et bien un nouveau modèle de développement qui matérialiserait un changement réel.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 mai 2020.]

jeudi 14 mai 2020

Redépartementalisation(s)

Eloge de la Révolution... 

 

Carte. Puisque le cœur politique possède aussi sa géographie, la réapparition de l’Histoire, avec un grand H, surgit parfois d’où on ne l’attendait pas. Nous constatons, alors, que nous avancions dans l’oublié, l’inexploré ou le dédaigné, quand bien même l’homme en partance soulève la poussière et laisse son empreinte d’argile, creusée de mille fatigues. Effaçons le remords de nos âmes anciennes et prenons au positif l’un des aspects inattendus de la crise sanitaire toujours en cours: voici le retour des départements et du couple préfet-maire! «Un univers que l’on croyait à jamais englouti a ressuscité», comme l’a écrit une chroniqueuse du quotidien le Monde (tout arrive), quand nous avons découvert sur nos écrans de télévision les cartes indiquant, département par département, l’intensité de l’épidémie de Covid-19. Admettons-le, cette cartographie a déclenché un réflexe d’une francité insolente mêlée d’une nostalgie historique autant que géographique. Soudain, cette France redessinait les contours surannés d’un Hexagone de salle de classe, comme une invitation à réciter ce que nos enfants n’apprennent plus: 01 Ain, 02 Aisne, 03 Allier… Ce que la chroniqueuse du Monde résumait finalement d’une formule qu’elle aurait pu nous emprunter: «Déconfinement, ce qu’on doit à la Révolution.» Vous ne rêvez pas…

 

Égalité. Un peu de mémoire. Si la «nécessité fait loi», selon la célèbre expression proverbiale, et si nous assistons à une sorte de redépartementalisation de la France jacobine, n’oublions pas que ceux qui s’en félicitent désormais sont les mêmes qui, depuis plus d’une décennie, nous annonçaient avec réjouissance la disparition programmée desdits départements, pris en étau entre les régions conquérantes dopées par le modèle libéral européen et les intercommunalités et autres mégalopoles créées à marche forcée. Rappelons à ce propos que les derniers projets de décentralisation fomentés par Nicoléon, Normal Ier et Mac Macron devaient ni plus ni moins les rayer de la carte. Et là, par la grâce d’un virus sournois, ils redeviennent le point nodal du déconfinement, le territoire à partir duquel réussira ou non la sortie de cette épouvante sanitaire. Cette fois, nous lisons dans le Monde: «À ce stade, un premier hommage doit être rendu à la Révolution française, car c’est elle qui, le 26 février 1790, décida de créer les départements, en lieu et place de la trentaine de généralités qui, sous l’Ancien Régime, servaient à administrer le pays par l’entremise d’intendants impopulaires, agents zélés de l’absolutisme royal.» L’idée révolutionnaire partait d’un principe d’égalité territoriale absolue: les départements avaient été découpés pour que tout administré puisse se rendre au chef-lieu en une journée au maximum. D’où cette constatation que nous partageons pleinement: «Que, trois siècles plus tard, le pouvoir central en revienne aux sources post-révolutionnaires de l’organisation géographique française en dit long sur l’inventivité de l’époque ou… la faiblesse d’aujourd’hui.» Espérons que cette mise à l’épreuve des préfectures, bras armés de l’État, et accessoirement du couple préfets-maires, ne soit pas le dernier avatar d’un échec programmé pour de mauvaises raisons, justifiant prochainement de nouveaux magouillages institutionnels. Mac Macron entendait supprimer au moins le quart des départements existants d’ici à 2022, ceux, dans un premier temps, qui jouxtent certaines métropoles (Bouches-du-Rhône, Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis, etc.), avec, au passage, le sacrifice de 120.000 agents publics, dont 70.000 dans la fonction publique territoriale, sans parler des quelque 10 milliards d’économie pour les collectivités. C’était avant. Depuis, ces mêmes collectivités sont en première ligne pour rendre solidaire cet État-monarque qui voulait leur faire la peau…

 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 15 mai 2020.]

mercredi 6 mai 2020

« Utopies » ?

Macron a donc parlé de la culture. Grands mots, petits gestes...  

 

Si la santé n’a pas de prix (puisque la vie est sacrée), le soutien à la culture (sans laquelle la vie sonne creux) n’est pas un coût mais un investissement universel. Ce à quoi Jean Vilar rajoutait: «La culture c’est comme l’eau, le gaz et l’électricité: un service public.» Depuis le début de la pandémie, la politique publique censée défendre ses créateurs avait disparu des radars, confinée on ne sait trop où, laissant à l’abandon le secteur dans son ensemble. Pour tenter de conjurer l’indignation grandissante des artistes, des intermittents et de tous les personnels impliqués dans la vie culturelle, Emmanuel Macron a donc pris la parole, lors d’un show en bras de chemise dont il a le secret mais qui laisse un goût amer. Avouant que «la culture a un rôle à part» – nous aurions dit central –, le président en a appelé au «génie français» et aux «utopies concrètes». Soit. Et après? Quelques annonces d’urgence attendues, dont certaines importantes comme la prolongation jusqu’à août 2021 des droits des intermittents – invités par ailleurs à jouer les animateurs du temps périscolaire (sic). Mais pas de planification à long terme, malgré sa référence explicite à une nécessaire «refondation». Grands mots, petits gestes. L’absence d’introspection et de vision s’avère décidément pathologique. 

 

Face au cataclysme prévisible, face au désarroi, le monde de la culture – gage majeur de démocratie et antidote puissant aux dérives liberticides – s’attendait sans doute à une tout autre ambition. Car la France parle depuis une longue histoire, l’histoire précieuse et accidentée d’un modèle qui nous a parfois permis d’opposer une exception – dite «culturelle» – à la stricte logique commerciale. Mais la promotion progressive et agressive d’une logique de rentabilité, rongeant l’ensemble des politiques publiques, ne s’est pas arrêtée davantage aux portes des salles de spectacle qu’à celles des hôpitaux, des écoles, des exploitations agricoles ou des transports. 

 

«La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert», disait Malraux. Ce merveilleux combat n’est pas un supplément d’âme. C’est une quête vitale, une exigence de première nécessité. Ainsi éprouvons-nous de la peine à écrire ceci: pour la culture comme pour le reste, rien ne garantit que l’après ne sera pas comme avant, mais en pire… 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 7 mai 2020.]

lundi 27 avril 2020

Le déni

Nous ne savons si la date du 11 mai pour (mal) déconfiner le pays sera respectée, mais au moins une évidence s’impose: la démocratie, elle, reste confinée.

D’ordinaire, les temps de crise majeure réclament une délibération démocratique totale. Le plan de déconfinement annoncé par Édouard Philippe ce mardi à l’Assemblée nationale, crucial pour l’avenir du pays, échappera à la règle d’honneur de notre République. Un exemple supplémentaire parmi tant d’autres – sauf que celui-ci fera date. Alors que de lourdes incertitudes pèsent sur les mesures prévues pour l’après-11 mai, alors que nous assistons depuis des semaines à des contradictions, des louvoiements, des divergences et autres revirements et vraies-fausses annonces, le gouvernement s’apprête donc à dévoiler les conditions de «l’après» de manière expéditive et, pour tout dire, dans des conditions d’examen odieuses. À peine connu, le plan sera survolé, si peu discuté, et aussitôt voté. Tous les groupes parlementaires d’opposition réclamaient «plus de temps» afin d’étudier la stratégie proposée. Refus catégorique. Chaque jour qui passe assigne toujours plus le Parlement à un rôle de chambre d’enregistrement.

Nous ne savons si la date du 11 mai pour (mal) déconfiner le pays sera respectée, mais au moins une évidence s’impose: la démocratie, elle, reste confinée. Naviguant à vue entre impréparation et incompétence, sans parler de nombreuses décisions déplorables liées à l’alliance de l’expertocratie et de l’oligarchie politique, l’exécutif pousse ainsi les feux du déni démocratique. L’heure est pourtant bien trop grave pour se contenter de la nécessaire «urgence», qui ne saurait justifier la mise à l’encan des principes élémentaires.

Dans ces circonstances, comment s’étonner de l’ampleur de la défiance des Français? Et comment ne pas comprendre que ces derniers considèrent, d’ores et déjà, la (possible) future application StopCovid comme un projet désastreux, piloté par des apprentis sorciers. La démocratie piétinée, d’un côté ; une confiance définitivement plombée, de l’autre. Est-il sérieux de s’en remettre, pieds et poings liés, aux gouvernants responsables de cette catastrophe?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 28 avril 2020]

jeudi 23 avril 2020

Matrice(s)

"L'après" sera-t-il comme avant... mais en pire?

Procès. Une question s’impose désormais par anticipation, dans toute sa cruauté, et nous aurions aimé ne pas avoir à la poser: «l’après» sera-t-il comme avant… mais en pire? Personne ne saurait contester sérieusement que le désastre sanitaire et social que nous vivons en mondovision révèle l’absurdité funeste des modèles de gestion et d’organisation de nos sociétés. Cette crise, historique, ouvre pour beaucoup le champ des possibles et oblige chacun d’entre nous à ne pas rater l’occasion d’en tirer des leçons durables. Néanmoins, méfions-nous des faux-semblants, des postures, des phrases opportunistes la main sur le cœur qui laissent à penser qu’une fois la tragédie surmontée «plus rien ne sera comme avant». Les «convertis» sont trop nombreux pour être honnêtes. Mac Macron lui-même, jamais avare de détournement de sens, utilise parfois des rhétoriques qui donnent le tournis, tant et tant que, s’il ne s’agissait pas de lui, on croirait entendre parler un commissaire au Plan communiste agissant pour le renouveau de la République après la Libération. Un chroniqueur du Monde a même osé s’interroger, avec sérieux, en ces termes: «La question est de savoir s’il s’agit simplement de la réponse conjoncturelle à un choc économique historique ou bien s’il s’agit de l’amorce d’un de ces changements en profondeur qui ponctuent la vie du capitalisme.» Et il ajoutait, toujours avec le même sérieux: «Les historiens de l’économie diront s’il a fallu qu’une chauve-souris transmette un sale virus à un pangolin, destiné à finir dans l’assiette de gastronomes chinois, pour qu’on puisse dater le passage d’une ère économique à une autre: la fin de quarante années de néolibéralisme en Europe et aux États-Unis et l’esquisse du début d’autre chose.» Résumons. L’après-Covid-19: à gauche toute? Comment ne pas instruire, d’ores et déjà, un procès en insincérité…

Traces. Vous connaissez l’histoire. Une grande espérance suivie d’une brutale ou lente désillusion. En France, telle pourrait être la définition de la gauche au pouvoir. Mais seulement. Depuis près de quarante ans, chaque crise a nourri l’espoir d’une prise de conscience globale et collective, d’un grand coup d’arrêt au capitalisme ensauvagé. Les débâcles boursières allaient stopper les privatisations, les crises financières enrayer la machine à profits. Souvenons-nous des propos si peu prophétiques de Nicoléon, après 2008, annonçant un changement de paradigme du capitalisme. Et? Rien. Disons même tout le contraire. Tout ne fut qu’accélération, aggravation, accumulation… Les exemples ne manquent pas. Bien sûr, et quoi qu’il survienne dans les prochains mois, la séquence du coronavirus aura constitué – hors guerres mondiales – la première inquiétude planétaire d’ampleur de nos existences, en une époque où le monde vit d’échanges et de transferts d’information en un temps qui défie les lois humaines. Cette grande peur universelle laissera des traces: ne négligeons pas la portée de cette potentielle «révolution» anthropologique. Ne doutons pas que, en apparence au moins, les responsables politiques en tiendront compte, histoire de contenir la colère populaire. Sauf que, à l’évidence, ce qui au départ laisse croire à une route pavée de bonnes intentions peut vite déboucher sur la «stratégie du choc» bien connue. Lorsque Mac Macron évoque des «décisions de rupture» parce que nous devons «interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé le monde», peut-on, doit-on le croire, alors qu’il conviendrait de convoquer, ici-et-partout, une coalition politique anticapitaliste capable de renverser le système? Même quand il arpente la bonne direction, le mouvement des idées de transformation ne suffit jamais à mettre à terre les matrices infernales. Et mieux vaut alors ne pas s’en remettre, pieds et poings liés, aux gouvernants responsables de la catastrophe…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 24 avril 2020.]

dimanche 19 avril 2020

Impuissance

L’effet boomerang est terrifiant pour Donald Trump. L’épicentre de l’épidémie se trouve au cœur de l’empire, où elle a déjà tué 40 000 personnes – bilan record en cours.

Première puissance mondiale: la formule consacrée, qui classe les États-Unis au faîte des nations, n’a sans doute jamais été aussi inappropriée. À tel point que, face à la crise sanitaire qui attaque la société américaine sur ses bastions fondamentaux, beaucoup d’observateurs ont trouvé une nouvelle expression: la première impuissance mondiale. Au-delà de l’astuce langagière, reconnaissons que la situation a viré à la catastrophe, révélant hélas ce que nous savions. Non seulement les États-Uniens font les frais d’un système de santé défaillant et inégalitaire au dernier degré, mais ils paient la gestion démagogique de leur président.

L’effet boomerang est terrifiant pour Donald Trump. Le 8 mars, critiqué pour son attentisme face à la pandémie, il répondait: «Fake news.» Six semaines plus tard, l’épicentre de l’épidémie se trouve au cœur de l’empire, où elle a déjà tué 40 000 personnes – bilan record en cours. Au pays du laisser-faire et de la prospérité financière sans limites, un malheur n’arrive jamais seul. Il y a d’abord les morts et les fausses communes, sachant que le Covid-19 s’acharne prioritairement sur les plus faibles, les plus pauvres, toutes ces minorités par millions qui ne disposent pas d’assurance-maladie. Il y a ensuite l’épouvante sociale qui se traduit par un choc historique sur l’emploi. En un mois, la crise a envoyé 22 millions de personnes au chômage. Pour bien se rendre compte de l’ampleur du drame, il suffit d’imaginer que cela représente huit chômeurs supplémentaires par seconde. Et quand on connaît le niveau de protection sociale comme celui des droits des travailleurs…

Car, pendant ce temps-là, Donald Trump entreprend à peu près tout le contraire de ce qu’il devrait faire. Voulant détourner l’attention sur sa gestion calamiteuse de la crise, il continue de souffler sur les braises de la discorde, coupe les vivres à l’OMS, accuse la Chine, entend rouvrir l’économie à tout prix… et il finit par déclarer une guerre pour le moins sélective à des gouverneurs d’États démocrates. Il espère ainsi se dédouaner si le déconfinement venait à dérailler. Un réflexe électoraliste grossier et minable. À l’image du personnage.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 avril 2020.]

vendredi 17 avril 2020

Effondrement(s)

Les fondations du macronisme sont à terre.
 
Revers. Vieux comme le monde, depuis que l’homme est homme de conscience. «L’extinction du biotope terrestre, le grand hiver nucléaire, la collision de l’astéroïde qui dépeuplera la planète, l’autodestruction de l’existence humaine, la bombe climatique à retardement, le point de non-retour : ces mots rouge et noir se dégustent comme des sucres d’orge, d’autant mieux qu’ils aident, comme disait Gracq en 1940, à “triompher de l’angoissant par l’inouï”», écrivait Régis Debray dans Du bon usage des catastrophes (Gallimard, 2011). Que de chemin, depuis. Seule manquait la référence pandémique, mais Régis pourrait encore écrire aujourd’hui: «Le vocabulaire cambré de l’ultime et de l’extrême a un pouvoir de dilatation jouxtant l’ivresse. Il se rumine avec orgueil parce qu’il nous met à part, sur un pic de lucidité, qui laisse aux médiocres les positions médianes.» Nous ne décrirons pas la médiocrité de Mac Macron, en jouant les héroïques amers, déjà après et au-dessus à ruminer dans un vestibule d’horreurs. Néanmoins, pas de bonne catharsis sans examen de réalité. Et celle-ci nous enseigne une vérité aussi limpide que cruelle pour l’intéressé: la crise sanitaire balaie tous les fondamentaux du macronisme. À commencer par ce qu’ils nous présentaient, il y a un mois encore, comme la «mère de toutes les réformes». Celle des retraites qui, on s’en souvient, avait engendré une grève historique et sur laquelle le gouvernement assurait qu’il ne lâcherait rien. Mais ce n’est pas, loin s’en faut, la seule «fondation» du prince-président sur le point de s’écrouler. Nous pouvons même écrire que la spécificité de cette période historique est qu’elle prend Mac Macron à revers sur l’ensemble de sa doctrine politique constitutive. Il prônait la réussite individuelle, l’austérité budgétaire, la dévitalisation progressive des services publics et glorifiait les premiers de cordée. Or les citoyens ne parlent que des soignants, des caissières, des postiers, des éboueurs, des cols bleus, etc. Ces fameux «premiers de corvée» qui sauvent l’honneur de tout un pays…
 
Vaincu. Inutile de le constater de visu: la main de Mac Macron ne cesse de trembler. Il peut bien déclarer solennellement: «Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier», nous savons tous désormais que les circonstances exceptionnelles l’ont d’ores et déjà vaincu. Et il le sait. Son dilemme restera d’ailleurs dans les annales: soit il opère un changement à 100% de ses paradigmes et rompt brutalement et durablement avec les politiques conduites ces dernières décennies, soit il persiste en libéral trempé et ses postures opportunistes, qui le laissent presque apparaître comme un planificateur de l’union de la gauche d’antan, le perdront à jamais. Personne n’oublierait l’insincérité de ses mots. Au vrai, la mort politique est déjà là, sous nos yeux, confinée dans le tragi-comique de certaines de ses phrases ou allusions, dans l’aplomb avec lequel il ose les débiter. Car, cette fois, Mac Macron exalte les valeurs de la Révolution française et proclame: «Nous retrouverons les Jours Heureux.» Lisez bien. Dans le discours officiel qu’il a lu, lundi 13 avril, figurent bien les majuscules à «Jours Heureux». Qui ne se souviendra pas de cette comparaison explicite avec le Conseil national de la Résistance, avec cette symbolique, enracinée dans l’inconscient collectif, d’une certaine idée de la France? La référence – qui le dépasse totalement – devrait l’obliger. Mais ne rêvons pas. Mac Macron, accident de l’histoire, ne possède aucun élément de projection au-delà de l’horizon. Il nous avait vendu les premiers feux du monde d’après ; il n’incarne que la disparition de l’arrière-monde d’avant. 
 
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 17 avril 2020]

jeudi 9 avril 2020

Résilience(s)

En présentant le dispositif militaire réquisitionné en renfort de la lutte contre le coronavirus, Mac Macron nomma l’opération: «Résilience». Belle trouvaille consensuelle, n’est-ce pas, pour évoquer l’armée par temps de «guerre». L'expression «résilience» est devenue le totem conceptuel à forte valeur ajoutée, une espèce de fourre-tout qu’il suffit de fariner... 

Religion. L’affaire tournait dans la tête du bloc-noteur depuis des années. Elle vient de rebondir à deux reprises, confirmant nos doutes sur certains concepts cachés derrière un mot à l’usage fréquent: résilience. Vous savez, cette fameuse résilience d’apparence inoffensive et clamée dans toutes nos sociétés modernes comme méthode de tout apaisement recherchée et théorisée depuis que l’expression fut popularisée en France par le psychiatre Boris Cyrulnik. Le premier épisode qui nous mit – à nouveau – la puce à l’oreille nous vint d’un écrivain, Philippe Forest, qui se fendit d’une tribune lors de la polémique sur le nombre de jours de congé à accorder aux parents en deuil – lui qui vécut la perte de sa fille. Philippe Forest prévenait: «Aujourd’hui règne la religion de la résilience. (…) Calquée sur les médiocres modèles venus d’Amérique qui prétendent répandre partout une pauvre pastorale – que dénonça la vraie psychanalyse en la personne de Freud ou de Lacan –, elle commande à chacun de “réussir sa vie”, de “se battre” et de “rebondir”. Comme si de la misère dont ils souffrent, les individus, en réalité, étaient toujours responsables, et que de l’exclusion qu’ils subissent, il ne leur fallait pas se plaindre outre mesure.» Puissamment exprimé, non? Car, en effet, combien de jours dure la mort d’un enfant, d’un parent, d’un proche aimé? Combien de jours une vie vaut-elle? Et comment s’évalue l’ampleur d’une catastrophe, quelle qu’elle soit? Poser de pareilles questions laisse immédiatement apparaître ce qu’elles ont d’absurdes voire d’indécentes, sachant qu’aucune réponse, parfois, ne semble juste, appropriée ou digne…

Fourre-tout. Le second épisode est directement associé à la crise pandémique. Souvenez-vous. En présentant, le 25 mars, le dispositif militaire réquisitionné en renfort de la lutte contre le coronavirus, Mac Macron nomma l’opération: «Résilience». Belle trouvaille consensuelle, n’est-ce pas, pour évoquer l’armée par temps de «guerre». Après «développement durable», auquel il convient d’ajouter tous les mots écolo-compatibles régurgités à la mode capitaliste, l’expression «résilience» est devenue depuis une quinzaine d’années le totem conceptuel à forte valeur ajoutée, une espèce de fourre-tout qu’il suffit de fariner dès qu’on évoque les politiques publiques, les exigences financières, des décisions stratégiques d’entreprises… et leurs conséquences sur les citoyens. Du local au global, peu importe le sujet : ré-si-lien-ce. «Il ne s’agit plus de nier que le désastre guette, ni qu’il est déjà là pour certains, mais d’enjoindre les individus et les communautés politiques à renforcer leur “résilience’’ pour y survivre», analyse Laura Raim dans un excellent article donné à Regards. Et elle ajoute: «Si c’est dans le champ de la psychologie que le terme a connu l’apogée de sa gloire, la résilience a rencontré l’intérêt de l’armée américaine, qui a lancé en 2008 un programme de “conditionnement physique” pour tenter de lutter contre le syndrome de stress post-traumatique. Le monde des affaires s’est également montré sensible aux vertus de la résilience, considérée comme un muscle que les cadres et entrepreneurs férus de développement personnel cherchent à renforcer afin de “rebondir” après un échec, faire face à l’adversité et booster leur carrière dans un univers ultra compétitif.» Simple synonyme de «rebond» au XVIIIe siècle, puis, chez les scientifiques du XXe, d’«adaptation des écosystèmes», le concept ne serait-il pas, désormais, symptomatique du monde néolibéral? D’abord, on vous culpabilise: soyez résilient, c’est un ordre. Puis on vous incite à assumer le reste: votre «vulnérabilité» face au chômage, aux accidents de la vie, à l’état dégradé des services publics (aussi inévitable que des catastrophes naturelles), etc. La résilience, comme dogme et idéologie, devient dès lors tout le contraire de la déconstruction révolutionnaire. Et déjà le début de la soumission.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 10 avril 2020.]

mardi 7 avril 2020

Révélateur

Logement, éducation, emploi, territoires… le moment historique que nous vivons collectivement illustre et ravive les disparités déjà prégnantes au cœur de la société française. 

Dans le registre des copies mises au propre, il en est une, limpide et sans rature, qui ne méritera ni correction ni contestation d’aucun jury composé de savants experts. Après des semaines de pandémie et de confinement, une évidence saute en effet aux yeux de tous, même de ceux qui, jadis, se montraient peu réceptifs à ce genre de réalité : l’épidémie est un éclatant et impitoyable révélateur des inégalités sociales.

Logement, éducation, emploi, territoires… le moment historique que nous vivons collectivement illustre et ravive les disparités déjà prégnantes au cœur de la société française. Si des travailleurs autrefois invisibles – dans des métiers jugés indispensables à la continuité de la nation – sortent enfin de l’ombre et jouissent de la reconnaissance au moins verbale de tous, ces mêmes agents de nettoyage, ouvriers, auxiliaires de vie, etc., se trouvent sur deux fronts en même temps. Non seulement ils continuent à aller travailler, au risque d’attraper la maladie, mais ils se débattent dans des conditions matérielles difficiles qui se dégradent encore à mesure que la crise avance. Et que dire, alors, des millions de chômeurs, de précaires et de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté ? Est-il nécessaire de le répéter: pendant la pandémie et le confinement, les plus touchés sont les plus pauvres, là où ils survivent, dans les quartiers populaires et les zones rurales laissés à l’abandon. Pour eux, ce sera même la double peine puisqu’ils en paieront plus durement les conséquences sociales après…

Parmi les principales victimes? Les enfants, pour lesquels l’école à distance s’avère soit un casse-tête, soit un frein à l’égal accès à l’éducation. Beaucoup de professeurs multiplient supports et canaux pour que leurs élèves continuent à consolider leurs savoirs, mais une part non négligeable de leur public semble hors d’atteinte, sachant qu’un tiers des 25% les plus pauvres ne possèdent pas d’ordinateur. L’éducation nationale se déclare «sans nouvelles» de 5 à 8% des scolarisés. Ce chiffre, dans les quartiers populaires, serait compris entre 20 et 35%! L’école «à la maison» accroît les inégalités scolaires. Une véritable bombe à retardement supplémentaire…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 8 avril 2020.]

jeudi 2 avril 2020

Privilégié(s)

De nombreux écrivains s’assignent au rôle de privilégiés sans même s’en rendre compte, dans des récits de confinement à la manière de journaux intimes. Au final, cette désagréable impression de découvrir les pense-bêtes sans intérêt de la classe bourgeoise. 

Usages. Le propos qui suit – quelque peu exalté et probablement irritant pour beaucoup – provoquera sans doute des réactions non moins désapprobatrices. Mais que voulez-vous. À l’heure de la crise sanitaire, sa petite conscience de classe n’a rien à envier à celle, surexposée, des dominants qui s’ignorent, disons plutôt des privilégiés qui s’y complaisent sans avoir l’air d’y toucher. Car, voyez-vous, elles et ils s’assignent à ce rôle sans même s’en rendre compte, avec des mots précautionneux trempés dans les bons usages littéraires sinon les bons sentiments, avouant même, au gré de leur inspiration, l’étrange complexité de leur tâche: raconter leur confinement, à la manière d’un journal intime. Le bloc-noteur, lui-même auteur, ne citera pas les «gens de lettres» auxquels il pense et qu’il a lus parfois avec sidération dans de nombreux journaux et magazines en quête de récits capables d’accrocher le lecteur – louable intention. Un prix Goncourt par-ci, une grande plume par-là, et au final cette désagréable impression de découvrir les pense-bêtes sans intérêt de la classe bourgeoise, litanie de maisons de campagne, de terrains verdoyants et d’herbe verglacée, de pépiements d’oiseaux à la fraîche rosée, de paysages impressionnistes qui témoignent de certaines vies mais ne disent qu’imparfaitement la réalité de ceux pour qui le confinement s’avère une authentique épreuve. En temps de «paix», lire le temps-qui-passe-depuis-nos-nombrils est déjà une sinécure, alors en temps de «guerre sanitaire»… 

Égaux. L’une prévient – belle humilité – que tout le monde n’a pas «la chance» dont elle dispose en évoquant son cadre quotidien. Ce mot, «chance»… Comment l’interpréter, quand par lui l’auteure en question voulait aussi signifier: riches ou pauvres, nous sommes tous égaux devant le virus, qui frappe au hasard. Ce n’est pas faux. À un détail près: pendant la pandémie, les plus touchés sont les plus pauvres. Ce sera même la double peine, puisqu’ils en paieront longtemps le prix, après. Et pendant ce temps-là, nous voilà abreuvés de chroniques de l’élite littéraire dans des médias dominants qui donnent la parole à ceux qui en ont toujours eu le privilège. Drôle de moment, n’est-ce pas, alors que soi-disant la France entière honore ses «héros», ces travailleurs invisibles d’hier devenus troupes de première et de seconde ligne d’aujourd’hui? Curieux sentiment, quand un ami résume ainsi la situation: «Les cadres en télétravail, les prolos au front!» Singulière époque, tandis que nous croulons sous les statistiques qui montrent à quel point le confinement ravive des disparités et les inégalités déjà prégnantes dans tout le pays – logement, éducation, accès aux soins, emploi, etc. Au fond, il n’y a donc rien d’étonnant à constater que les réseaux sociaux regorgent, ces jours derniers, de milliers de «posts» indignés ou railleurs devant semblable exposition du «confinement confortable». Pour les «sans» des quartiers populaires ou d’ailleurs, privés de choses élémentaires, et qui constituent la masse du peuple, non, nous ne sommes pas tous égaux face à l’épidémie ! Ici-et-maintenant, la décence nécessiterait de ne pas l’oublier…

Peurs. Ajoutons qu’un journal de confinement, au cœur de cette tourmente historique, ne vaut d’exister que s’il permet de saisir le social et ses fractures encore grandissantes, que tentent de repousser, telles de mauvaises herbes, les solidarités qui montent de partout. Auteurs, racontez cela! Prenez date, comme certains autres le démontrent. Imaginez le futur différent. Transcendez vos propres peurs en découvrant celles des autres. Car, quand tout cela sera fini – à quel horizon? – et que les «moins que rien» de Mac Macron auront retrouvé l’usage de leur corps, ils pourraient bien se rappeler à notre bon souvenir. Et pas qu’avec des phrases.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 3 avril 2020.]