samedi 4 juillet 2015

Le maillot jaune pour Dennis, celui de l’hypocrisie pour Astana

Le jeune Australien Rohan Dennis remporte le contre-la-montre disputé à Utrecht. Dès le premier jour, l’équipe Astana est empêtrée dans une affaire de dopage supposé…

Utrecht (Pays-Bas), envoyé spécial.
La foule semble ne faire qu’une et s’agite comme les figurants d’un décor d’opéra sur le jour clair, accablé de chaleur (jusqu’à 32°). La fournaise néerlandaise a quelque chose de réconfortant pour le chronicoeur, heureux de retrouver le cliquetis des vélos et le cul et les jambes des coureurs bientôt affutées avant trois semaines au long cours. Comme si le chaudron du Tour, bouillant de centaines de milliers de spectateurs massés sur le parcours du contre-la-montre ouvrant la 102e édition (13,8 km), diffusait une odeur de souffre propice à toutes les étincelles. Les meilleures. Ou les pires.

Lars Boom.
Débutons comme il se doit par le pire. Disons plutôt: le presque pire. Avant même que le premier coureur ne s’élance dans les rues d’Utrecht, samedi à 14 heures, l’équipe Astana du tenant du titre (l’Italien Vincenzo Nibali) nous a rejoué, sans le vouloir évidemment, mais pas vraiment contre son gré, l’un de ses sketches favoris. Comment doper l’un de ses coureurs sans en avoir l’air et sans franchir les limites tout en les franchissant! Essayons d’expliquer simplement et brièvement pourquoi le coureur Néerlandais Lars Boom, l’un des principaux capitaines de route de Nibali, s’est retrouvé en quelques heures au milieu de ce chaudron en ébullition.

vendredi 3 juillet 2015

Bernard Hinault, un héros français

C'était en juillet 1985. Et de cinq! De retour en jaune sur les Champs alors qu’il a failli tout perdre entre Toulouse et Luz-Ardiden, le «Blaireau», monstre de courage et de panache, avait refusé de rompre avec le fil de son histoire... Il se hissait au rang des plus grands cyclistes de tous les temps.
 

Il venait de se hisser plus haut que lui-même et d’abaisser la ligne d’horizon, et pourtant ce jour-là, au cœur du Paris de juillet, tout en bas des Champs-Élysées, sur un podium improvisé, venaient de s’atténuer les tempétuosités si hargneuses qui l’habitaient depuis toujours. La capitale était belle et rayonnante, le décor urbain avait pris les teintes tricolores que l’homme du jour ne renierait jamais, et devant cette bacchanale de sollicitations qu’il repoussait d’un geste du menton, comme un excès de fierté, le héros du cyclisme français, qui avait assis sa réputation et les lignes de son palmarès par un orgueil démesuré et un talent hors norme, décida de rester quasiment muet pour savourer intérieurement l’accomplissement total, scellé dans le crépuscule d’un âge d’or dont personne ne savait rien encore. Il appartenait désormais à l’histoire. À l’histoire seule.
 
Ce 21 juillet 1985, Bernard Hinault, dans la plénitude de ses 30 ans bientôt révolus, enfilait le dernier maillot jaune au terme de l’ultime étape. Il venait de remporter son cinquième Tour de France. La planète vélo n’avait d’yeux que pour lui. Des yeux lumineux, frénétiques et incontrôlables, où se lisaient l’admiration et l’émotion mêlées. Il y avait de quoi: cinq Grandes Boucles à son actif –ce qui le propulsait au niveau du grand Jacques Anquetil et d’un certain Cannibale–, auxquels il convenait d’ajouter trois Tours d’Italie, deux Tours d’Espagne, trois Dauphiné Libéré, un Tour de Romandie, un titre de champion du monde, deux Liège-Bastogne-Liège, un Paris-Roubaix, deux Tours de Lombardie, et tant d’autres exploits que des livres entiers ne suffiraient pas à les narrer dans leurs exactitudes. Plus de 200 victoires en 10 ans et un goût immodéré pour l’écrasement des adversaires, qu’il laissait souvent brisés sous ses roues. Un gagnant de la race des seigneurs, que seul le Belge Eddy Merckx, bardé d’un palmarès invaincu et inatteignable, lui conteste encore au panthéon du sport. Merckx le plus grand? Pourquoi pas. Hinault le plus impressionnant? Une évidence.

jeudi 2 juillet 2015

Pays-Bas: au pays du vélo, le Tour se sent comme chez lui

La ville d’Utrecht a déboursé la somme record de 6 millions d’euros pour s’offrir le Grand Départ et ainsi profiter du rayonnement de la plus belle course cycliste du monde. Le profil de la 102e édition s’annonce grandiose.

Utrecht (Pays-Bas), envoyé spécial.
La fournaise n’annonce pas toujours le pire. «Quand l’extrême chaleur s’invite au départ d’un Tour de France, c’est toujours la marque des grandes années, une bénédiction des cieux!» Le légendaire Cyrille Guimard, revenant d’un footing matinal par plus de trente degrés à l’ombre, s’anime déjà comme un théâtre ambulant et prédit «l’enfer pour les coureurs, le paradis pour les suiveurs… et pour les autres, c’est leur problème». Les températures harassantes écrasent Utrecht mais le grand barnum du Tour, installé dans un gigantesque et luxuriant Parc des expositions, ne fonctionne pas au ralentit contrairement à la population locale, si peu habituée au climat saharien qu’elle semble fléchir sous le poids de l’air saturé. «Ah! le Tour, le Tour… vive le Tour!» Toutes les bouches irradient de bonheur. Pensez donc, inscrire le nom de la ville des Traités Louis-quatorzien dans l’histoire du cyclisme, ça vaut toutes les promotions! C’est un peu comme si chaque habitant se devait de justifier les six millions d’euros –un record– déboursés par la communauté d’agglomération pour accueillir ce Grand Départ. Peu importe le prix, le Tour est un soleil autour duquel il convient de tourner.

jeudi 25 juin 2015

La dignité des Grecs

Le peuple grec tient bon. L’heure est grave. Car cette bataille courageuse et historique au sein de l’UE peut permettre de renverser la logique délétère de l’austérité pour l’austérité.
 
N’écoutez pas les eurocrates, ils n’ont à la bouche que les mots «renoncements» et «concessions», ce qui masque mal leur volonté d’humiliation et de régression sociale. À les entendre s’époumoner, Alexis Tsipras aurait donc «plié» face aux usuriers qui saignent la Grèce depuis des années, au point de laisser cette fois la «porte ouverte» à un accord. Si le premier ministre grec a en effet formulé des propositions concrètes –qui devront être acceptées par son Parlement–, n’importe quel observateur sérieux doit reconnaître que le ton de ceux qui veulent mettre à genou le peuple hellène vient de changer. Une brèche vient-elle de s’ouvrir? Alors que depuis cinq mois les institutions européennes, au mépris de toute logique, refusaient de négocier vraiment avec le gouvernement grec élu démocratiquement, essayant de le faire capituler et de le contraindre à renoncer à son programme, Alexis Tsipras a tenu ferme sur des exigences qui constituaient autant de lignes rouges à ne pas dépasser, comme le refus d’augmenter la TVA sur les produits de première nécessité ou de l’énergie, un souhait du FMI.

vendredi 19 juin 2015

L'article de "Lirelesport" sur mon dernier livre

Article invité, par Saraypaco.

Bernard, François, Paul et les autres (éditions Anne Carrière).

1985, c’est un peu la fin de tout, et le début d’une ère nouvelle. 1985, c’est l’année où l’on a retrouvé l’épave du Titanic, c’est l’ouverture des Restos du Coeur par Coluche, c’est l’année où Michel Audiard nous a quitté et où Bernard Hinault a remporté son cinquième Tour de France. 985, c’est aussi l’année où Jean Emmanuel Ducoin et son grand-père ont suivi le Blaireau en Simca 1000 sur toutes les routes de France. Un voyage initiatique ou le rêve s’est confronté à la réalité, où l’homme a décidé de devenir journaliste et où la France a perdu certains de ses idéaux.
«Pour les champions d’exception, l’exploit n’est pas de réaliser ce que les autres les croient incapables de faire, mais de réaliser ce qu’eux-mêmes pensent ne jamais pouvoir réaliser.» 

Pense-bête(s): l'homme sans étiquette

Nous voudrions ne donner qu’à lire. Mais cela n’impressionne plus guère.

Passé. Dans notre rêverie imagée – où Julien Gracq croiserait un Maurice Blanchot qui lirait du Paul Valéry en écoutant du Brassens –, nous cherchons l’air à grandes bouffées comme si nous voulions aspirer le soleil de notre enfance tout en essayant de répondre à l’un des sujets du bac philo de cette semaine: «Suis-je ce que mon passé a fait de moi?» Nous sommes tous semblables. Forts en apparence, jamais avares de représentation pour nous conjurer nous-mêmes ; faibles à l’intérieur ; toujours à la merci des soubresauts tempétueux qui animent nos tourments dans le déroulé des jours en fuite. Creuser le passé, c’est creuser l’imagination. Marteler l’actualité, c’est marteler les consciences. Demander comment va le monde, c’est demander l’impossible. Et puis déchiffrer la langue, inlassablement, c’est déchiffrer notre propre mystère…

mardi 16 juin 2015

49-3, la force des faibles

En bâillonnant le Parlement et en imposant ce procédé grossier du 49-3, l’exécutif vient de montrer à ceux qui en doutaient son échec et son extrême faiblesse, symbolisée par la perte d’une majorité assurée.
 
Les vrais traîtres, ça ose tout; c’est même souvent à ça qu’on les reconnaît. Voici donc la démocratie parlementaire, selon Manuel Valls. Il était 14h25 à l’horloge de la représentation nationale, hier, quand le premier ministre a annoncé aux députés qu’il recourait à l’article 49-3 de la Constitution, tuant dès le premier jour toute possibilité de discussions sur le projet de loi Macron. Si l’affaire était, hélas, entendue, elle n’enlève rien au caractère à la fois surréaliste et gravissime de l’acte en lui-même. Non seulement il entrave l’esprit républicain censément incarné à l’Assemblée nationale, mais il creuse un peu plus le fossé entre les citoyens et la légitimité de la parole publique. Manuel Valls, qui parle «d’efficacité pour l’économie» afin de justifier l’injustifiable, confond une fois de plus autorité et autoritarisme.
 

vendredi 12 juin 2015

Déshumanisation(s): Vincent Lindon en incarnation de la chair à canon du libéralisme

La Loi du Marché de Stéphane Brizé : une plongée sociale, radicale et expérimentale.
 
Scène I. Un film expérimental à visée sociale est-il réductible à sa seule écriture cinématographique? Doit-on considérer que la pertinence d’une critique puisse se résumer à l’arc narratif d’une œuvre filmée, quelle qu’elle soit, en tant qu’exposition artistique? Un long métrage qui empoigne la réalité sociale dans toute sa brutalité et prétend «montrer quelque chose» à mi-chemin entre la fiction et le documentaire doit-il être descendu en flammes, non précisément pour ce qu’il «montre» ou la manière de le «montrer», mais uniquement pour son genre même, à savoir «un film social à la française», comme on le dit souvent avec condescendance? Ces questions et bien d’autres jaillissent dans vos cerveaux en fusion, après que vous avez assisté à une projection de la Loi du marché, de Stéphane Brizé, qui a valu à son acteur principal, Vincent Lindon, le prix d’interprétation à Cannes – récompense audacieuse et méritée. Vous éprouvez d’abord un malaise de spectateur lambda, un malaise inouï, assez indéfinissable au début, qui se transforme progressivement en fascination au fil des plans fixes et des scènes qui s’accumulent sous vos yeux enfoncés, tandis que vous suivez le parcours de Thierry, 51 ans, chômeur dit de longue durée, au gré des humiliations subies, d’abord dans sa recherche d’emploi, puis après, quand il obtient un poste de vigile dans un supermarché.
 

jeudi 4 juin 2015

Patrick, Jean-Emmanuel, Bernard et le Hareng

L'article de l'écrivain Bernard Chambaz sur mon nouveau livre.
 
Bernard, François, Paul et les autres est un titre qui fleure bon le cinéma français des années soixante-dix, de la crise avant la crise. C'est un récit qui nous plonge au cœur de la décennie suivante.

Bernard, François, Paul et les autres…
De Jean-Emmanuel Ducoin,
éditions Anne Carrière, 210 pages, 18 euros.
 
Ce récit de Jean-Emmanuel Ducoin balance entre plusieurs genres, ce qui contribue à en faire la richesse et la profondeur, le rend différent de son Go Lance (Fayard, 2013, prix Jules Rimet) et, bien entendu, de son Soldat Jaurès (Fayard, 2015). C'est un récit sensible, explorant le feuilleté de la mémoire, individuelle et nationale. Sa dédicace rappelle la rose et le réséda et fait du vélo une espèce de ciel laïc. A ceux qui y croyaient et A ceux qui y croient encore, sans que rien ne nous empêche d'émarger dans les deux camps. Le motif en est le Tour de France qui est le temple de la discipline. Il écrit donc sur le motif, à la façon d'un peintre qui trimbale son chevalet dans la campagne, Cézanne autour de la montagne Sainte-Victoire, ici un adolescent et son grand-père en balade, sur des chemins plus ou moins de traverse, pour suivre le Tour. Pas n'importe lequel, nous embarquons pour celui de 1985, le cinquième gagné par Hinault, le dernier ga­gné par un coureur français.
 

Footballistique(s): éloge impossible

Pourquoi parler encore de football et de philosophie de jeu à l’heure des scandales de la Fifa?
 
Le génie Lionel Messi.
Socialisme. Connaissez-vous John Galbraith? Mort en 2006 à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans, cet économiste américano-canadien, qui se définissait lui-même comme un «keynésien de gauche» – capable de critiquer la théorie néoclassique de la firme tout autant que la souveraineté du consommateur ou le rôle autorégulateur du marché –, s’était non seulement illustré en conseillant Roosevelt ou Kennedy, mais, surtout, dans ses Chroniques d’un libéral impénitent (Gallimard, 1981), il avait trouvé une formule définitive qui nous correspond tellement bien que nous aurions voulu l’inventer. Pour Galbraith, ce qu’il appelait le «socialisme moderne» et pour lequel il avait finalement peu d’empathie était à l’évidence «né d’un goût maladif pour les sports collectifs». En découvrant cette citation au hasard d’une lecture nuitamment avancée, il était impossible au bloc-noteur enfiévré de ne pas penser à Bill Shankly, le légendaire entraîneur de Liverpool (1959-1974), qui avait théorisé jusqu’au terrain sa vision marxiste et progressiste d’entrevoir le monde. Shankly affirmait sans détour: «Le véritable socialisme, c’est celui dans lequel chacun travaille pour tous les autres, et où la récompense finale est partagée équitablement entre tous. C’est ainsi que je vois le football et c’est ainsi que je vois la vie.» 
 

mercredi 3 juin 2015

L'heure de la footballution?

Le football? Une allégorie de notre temps. Un marqueur indissociable de nos sociétés soumises aux mœurs de l’économie globalisée.
 
Le départ annoncé de Joseph Blatter a curieusement jeté le monde du football dans la stupéfaction. La position du grand parrain du sport le plus rentable de la planète business, malgré sa réélection triomphale à la tête de la Fifa, était devenue moralement injuste et intenable. Depuis l’arrestation fracassante de sept hauts dirigeants de l’institution par la police suisse dans le cadre d’une enquête ouverte par la justice américaine, il ne se passe pas un jour sans que des preuves d’«escroquerie», de «racket» ou de «blanchiment d’argent» viennent confirmer ce que nous savions. Sentiments d’impunité totale, tricheries, humiliations: les scandales de la Fifa n’ont pas fini d’éclabousser les bonnes consciences drapées dans leur vertu. Les méfaits de cette pieuvre ont entraîné le football «à la papa» dans le caniveau de toutes les corruptions. Au stade suprême du capitalisme, le foot s’est érigé en laboratoire libéral, l’un des rouages les plus importants de l’industrie du divertissement, à la fois source de profits fabuleux et instrument efficace du soft power marchandisé. 
 

vendredi 29 mai 2015

Panthéon(s): l'oubli impardonnable d'un président dit "de gauche"

Tous les héros de la Résistance sont nôtres. Pas pour François Hollande, qui oublie les communistes.

Les membres du groupe Manouchian, bientôt fusillés.

Choix. Nier la vérité des faits et des actes d’histoire, faire bon marché du sang séché des hommes, relève, dans la plupart des cas, de l’intention politique plus ou moins avouée. Dans les habits de la fonction, n’est pas de Gaulle qui veut – tout le monde n’est pas l’un des premiers à l’heure dite non plus… Difficile tâche pour un président, n’est-ce pas, que de devoir se «mettre en accord avec ses arrière-pensées», comme le réclamait le Général. François Hollande y parvient-il parfois? Et jusqu’où son impensé idéologique le conduit-il, vers quels coups tordus, lorsqu’il prend des décisions symboliques censées graver le marbre de la République dans ce qu’elle a de plus sacré? En installant au Panthéon Germaine Tillion, Geneviève Anthonioz-de Gaulle, Jean Zay et Pierre Brossolette, le chef de l’État a honoré quatre facettes d’un courage admirable, non discutable, deux femmes et deux hommes dont les combats et les destins ont aidé à sceller le renouveau de la République au cœur de la nuit pétainiste et nazie. Ces quatre visages tutélaires, dressés dans nos mémoires, têtes droites, méritaient la reconnaissance de la nation; ils sont légitimes; ils ont notre respect et notre admiration… Mais que les choses soient claires, néanmoins. En refusant la même reconnaissance à l’une ou l’autre des grandes figures communistes de la Résistance, cette même mémoire du pouvoir en place (nous n’écrirons pas ici, justement, «la République») s’avère pour le moins sélective. En politique, un oubli est toujours un choix; surtout quand on fraye dans la matière sensible des grands Livres du récit national. En assumant l’amnésie, le chef de l’État a volontairement décidé d’affaiblir – et d’entacher gravement – le message historique d’un des plus importants gestes de son quinquennat.

jeudi 28 mai 2015

L'Europe des peuples

En Espagne, en Grèce comme ailleurs, entre humiliations subies et colères sociales naissantes, des poings continuent de se serrer pour dire « stop ».

Ces lignes, écrites sans aucun excès d’enthousiasme, juste placées sous l’égide de la réalité, ne témoignent que d’un examen d’émotion qu’appelle la lucidité des circonstances. Les Espagnols ont bel et bien adressé, dimanche soir, un avertissement aux partis austéritaires dominants, lors des élections municipales et régionales, entrouvrant par exemple les portes de la mairie de Barcelone à une candidate alternative, Ada Colau, admirable militante anti-expulsions. Podemos, principal héritier des Indignés, s’enracine désormais durablement dans le paysage politique et progresse dans de nombreux endroits, ce qui montre de manière éclatante, si besoin était, qu’un mouvement populaire né tout «en bas», associé aux partis traditionnels de résistance sociale, peut faire «de la» politique et fabriquer «du» politique. Le bipartisme espagnol s’en trouve bousculé, bientôt peut-être sera-t-il balayé. Cette élection constitue donc l’une des bonnes surprises de ces derniers mois. Il ne s’agit pas encore d’un raz-de-marée, mais d’une nouvelle brèche au cœur de l’Europe. Un signal fort!

jeudi 21 mai 2015

Robolution(s): le futur c'est aujourd'hui

Les spécialistes l’affirment: avec les progrès des machines, 30% à 70% des emplois seront perdus d’ici trente ans.
 
Machines. Un matin vous vous réveillez dans un clair de jour en apparence ordinaire, un jour comme les autres que vous voudriez ne conjuguer qu’au présent, pourtant, à la faveur d’une information captée à la radio, vous découvrez que le futur vous a déjà arraisonnés – et avec lui ont resurgi quelques vieux fantasmes du temps de vos lectures d’adolescence que vous pensiez enfouies dans votre mémoire morte. «La robotisation des outils industriels pourrait détruire 3millions de postes en France d’ici à 2025.» Peu de mots ont pénétré votre cerveau, mais beaucoup de conséquences s’y bousculent. «Au sein du marché de l’emploi français, 42% des métiers présentent une probabilité d’automatisation forte du fait de la numérisation de l’économie.» Voilà, c’est dit, et tous les récits d’anticipation qui ont nourri votre imagination apeurée trouvent soudain une traduction presque concrète, vérifiée par le journalisme officiel, accréditée par les économistes mondialisés, tandis que les faits avancés en cascade donnent le tournis, même si vous vous doutiez bien que les progrès de la numérisation de l’outil industriel auraient (fatalement?) des conséquences sur les métiers historiquement automatisables et la façon de travailler en usine.

dimanche 17 mai 2015

Charlie(s): les manifestants, l'esprit républicain, l'islam...

Quand Emmanuel Todd tente de déconstruire le 11 janvier.
 
Zombies. Emmanuel Todd dit ne pas regretter «d’avoir attendu» avant de réagir aux événements de janvier dernier. Au moins a-t-il raison d’affirmer qu’un chercheur de son rang doit apporter autre chose «qu’une morale pure ou une idéologie de meilleure qualité, mais une interprétation objective des faits qui ont échappé aux acteurs eux-mêmes, emportés par l’émotion, mus par des préférences souvent obscures ou carrément inconscientes». Quelques mois donc, avant de publier le tonitruant ''Qui est Charlie?'' (Seuil), un peu plus de 240 pages souvent brillantes, parfois irritantes, toujours dérangeantes dans la mesure où le célèbre historien, anthropologue et démographe, qui n’a plus à prouver l’excellence ni l’importance de la plupart de ses travaux depuis quarante ans, s’emploie dans ce texte à déconstruire l’une des rares communions solennelles de la République depuis la Libération, celle du 11 janvier, qui avait rassemblé dans la rue quatre millions de personnes, censément venues là pour défendre l’essentiel, une certaine idée de la démocratie, de la liberté d’expression et, sait-on jamais, un goût pour l’incarnation de l’être-républicain.  

Quotas et migrants

Quand Manuel Valls parle quasiment comme Nicolas Sarkozy et refuse la proposition de la Commission européenne.
 
Les choses sont claires. Pour répondre à la proposition de la Commission européenne d’imposer des quotas de réfugiés aux États membres, Manuel Valls et Nicolas Sarkozy ont usé d’une même voix. «Je suis contre» car «cela n’a jamais correspondu aux positions françaises», a déclaré le premier ministre, que François Hollande avait dépêché en gare de Menton pour signifier l’importance symbolique du lieu où il s’exprimerait sur le sujet. Comme en écho, l’ex-président et patron de l’UMP a parlé d’«une folie». Pour Valls et Sarkozy, la France doit donc pouvoir choisir elle-même les forçats de l’exil qu’elle accueille, quelles que soient les circonstances. Ces rhétoriques communes, qui devraient satisfaire les éditorialistes du Figaro, sont non seulement une entrave à l’esprit de notre pays mais surtout un blanc-seing à ceux qui, partout dans l’UE, veulent encore renforcer les dispositifs de cette Europe forteresse qui s’est absurdement construite sous nos yeux ces dernières années… 
 

dimanche 26 avril 2015

Infâme(s): Hollande l'amnésique

Comparer le PCF des années 1970 au Front nationaliste: une insulte à l’Histoire.
 
Blessure. Nous avons, nous autres ­héritiers d’une vieille ambition, une créance que nous devons aux artisans d’une longue tradition de gauche. Le goût de l’aventure collective ne tombe jamais de nulle part. Une certaine éthique de communauté ne s’épingle pas dans nos esprits par hasard. L’engagement sincère n’est pas fait pour ceux qui veulent avoir des preuves, mais pour ceux qui veulent subir des épreuves. Ainsi l’ampleur de l’épreuve que nous venons de ressentir après les propos de Normal Ier ne se mesure qu’à l’aune de cet engagement fidèle qui parcourt nos existences et pour lequel nous fûmes et sommes encore prêts à de nombreux sacrifices. Il y a en effet quelque chose d’infâme, d’abject, d’assister à un tel arraisonnement de l’intelligence. Quand des arguments de caniveau viennent saturer l’Histoire – qui ne manque pas de profanations – et salir ceux-là mêmes qui les profèrent. Au temps du règne de Nicoléon, nous étions habitués aux amalgames. N’avait-il pas établi un parallèle entre le discours de Fifille-la-voilà et celui de Jean-Luc Mélenchon? Cette fois l’affaire est plus grave, plus épouvantable évidemment puisqu’elle vient d’un président de gauche: Normal Ier n’a pas hésité à comparer le PCF des années 1970 et le Front nationaliste. Un déshonneur total.
 

Macron, ou la passion capitaliste

Ce n’est plus la simple conversion couchée sur papier d’un ministre dit «de gauche», c’est un plaidoyer enflammé à la gloire du capitalisme tout court!

«Nous avons les moyens de façonner un capitalisme à l’image de nos ambitions.» Vous ne rêvez pas, ainsi débute une tribune écrite par Emmanuel Macron intitulée «Retrouver l’esprit industriel du capitalisme» et publiée dans les colonnes du Monde ce week-end. Eu égard aux paroles et aux actes du ministre de l’Économie depuis des mois, nous pourrions considérer qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil crépusculaire du gouvernement, surtout quand c’est l’ancien banquier d’affaires de chez Rothschild en personne qui donne des leçons de libéralisme appliqué. Sauf que la lecture attentive de ce texte vaut désormais définition. Pour M. Macron, sachons-le une bonne fois pour toutes, le temps de ce qu’il appelle le «capitalisme d’État» de «la tradition colbertiste» est révolu. Sous sa plume, vous ne lirez pourtant pas les mots «régulation» ou «rupture», ni pour un futur proche, ni jamais. Juste le discours d’adaptation au capitalisme. Rien de plus, rien de moins. Emmanuel Macron, c’est Édouard Balladur, Alain Madelin et Jacques Delors dans le même cerveau. Et si vous en doutez, sachez que pour lui la France a besoin «d’un capitalisme de long terme, qui accompagne nos entreprises dans leurs investissements», et encore et toujours de la «création de valeur actionnariale» pour «faire émerger de nouveaux champions du CAC 40». Emmanuel Macron pense d’ailleurs aller «plus loin pour rendre la fiscalité des actionnaires plus encourageante», car l’actionnariat salarié, à l’image de ce qui se fait chez «Google ou Facebook» (sic!), serait l’alpha et l’oméga de l’avenir de nos entreprises…
 

samedi 25 avril 2015

Vous avez dit "dialogue social"?

La loi Rebsamen ressemble bel et bien à une arme contre les représentants du personnel!
 
Il y a quelques jours, le journal le Monde, comme souvent dans ces cas-là, tentait de rassurer l’establishment médiatico-politique à propos du projet de loi Rebsamen sur le «dialogue social», présenté ce mercredi en Conseil des ministres. Pour le quotidien du soir, ledit texte ne «fâcherait personne» et serait même «équilibré». Même tonalité du côté de Libération, qui évoquait un «toilettage plus qu’une révolution». Tout irait donc pour le mieux dans la meilleure des France. On croit rêver. Car la CGT, FO et même la CGPME ne partagent pas du tout ce point de vue laudateur et mensonger. Si le ministre du Travail, François Rebsamen, reconnaît timidement la nécessité de doter d’une représentation les salariés des très petites entreprises, il veut en affaiblir d’emblée les prérogatives en fusionnant les instances représentatives des entreprises de moins de ­
300 salariés. À la plus grande joie des dirigeants du Medef qui ne détesteraient pas se débarrasser des comités d’entreprise et autres CHSCT, sans lesquels nous savons ce qu’il adviendrait des droits des salariés et du fameux «dialogue social». Cette extension de la délégation unique du personnel (DUP), déjà expérimentée çà et là, s’avère mortifère, d’autant que le Medef caresse un rêve: que cette loi soit un coup d’essai, avant une extension plus vaste encore, à l’ensemble des entreprises. La loi Rebsamen ressemble bel et bien à une arme contre les représentants du personnel!
 

vendredi 17 avril 2015

Démocratôlatre(s): la fin d'un mot...

Le but 
des sociaux-libéraux? 
Rayer le mot «socialiste» et créer un parti démocrate.

Rêve. «La victoire aux élections? Oui, tant mieux. Et puis après? Préparer un autre avenir, c’est aussi engager les leçons du passé.» C’était il y a trois ans, trois ans déjà. Le philosophe et médiologue Régis Debray publiait le tonitruant Rêverie de gauche (Flammarion) et prévenait ceux qui sav(ai)ent encore lire que rien de mécanique ne dicte l’action politique, surtout quand elle est structurée par les arrière-pensées de ceux qui prétendent la mettre en œuvre. Plus qu’une épreuve ou un plaisir, rouvrir ce magistral livre nous apparaissait aujourd’hui comme une envie, sinon une nécessité, en tant qu’illustration durable de ce qu’il convient parfois d’anticiper pour ne pas feindre l’étonnement. Les premières phrases de Régis Debray étaient les suivantes: «Les urnes sont des boîtes à double fond, électoral et funéraire; elles recueillent, avec un léger décalage, nos rêves et nos cendres.» Et les toutes dernières résonnaient telle une prophétie inversée: «Rêvasser n’est pas toujours délirer. Ce ne sont pas des chimères qui émergent de ces moments à la Jean-Jacques où “on laisse sa tête entièrement libre, et ses idées suivre leur pente sans résistance et sans gêne”, mais aussi des rappels, ou des espoirs, ou les deux. Et je continue de croire possible la présence au forum d’hommes et de femmes épris de justice, capables de rester fidèles à leur intégrité, leur langue, leur histoire et leur quant-à-soi – bref, à leur raison d’être.» Nous savons depuis ce qu’il est advenu du rêve un peu fou de croire en une gauche sociale-libérale si peu fidèle à son histoire et si peu intègre avec ses manières de nouvelle riche qu’elle a bazardées aussi vite qu’annoncées les rares promesses «sociales» consenties le temps d’un discours resté célèbre, hélas, pour ce qu’il laissait croire et non ce qu’il disait…