jeudi 17 janvier 2019

Anti-journaliste(s)

La critique virulente  des médias  est pertinente… sauf  à se tromper  de combat. 

«Passeurs». Le miroir du temps incite à la rêverie, à condition de ne pas sombrer dans les désarrois d’un promeneur trop solitaire – surtout dans ces colonnes. Puisque certains moments commandent plus que d’autres, soyons lucides et posons une question qui taraude tous ceux profondément attachés aux ferments sacrés de la liberté de la presse: à quel point en sommes-nous dans l’histoire de France quand des journalistes sont conspués, maltraités et parfois molestés sur nos places publiques? L’heure est grave. Elle nous oblige à la réflexion. Rarement dans toute leur histoire les journalistes ne se sont à ce point interrogés sur eux-mêmes, sur le sens de leur travail quotidien, sur leur fonction et, depuis peu, sur le regard acerbe et désabusé que le peuple – si le mot ne vous paraît pas trop rétro – porte sur eux à la faveur du mouvement des gilets jaunes, dont on ne sait où il atterrira ni comment, ce qui confère à notre profession le devoir d’observer cette révolte en temps réel et de l’analyser en tant que moment charnière. Seulement voilà, cette fonction demeure-t-elle «essentielle» aux yeux de ceux qui pensent pouvoir s’en émanciper à bon compte? Jusqu’à peu les journalistes détenaient, avec quelques autres, le «privilège» mais aussi la responsabilité d’être l’un des émetteurs pouvant s’adresser directement aux citoyens. Pouvoir incroyable d’écrire, de parler, de dire, de raconter, d’être des «passeurs». Et cette autorité «naturelle» se discutait d’autant moins que la crise de la représentativité n’avait pas encore gangrené tous les corps républicains intermédiaires ni blessé la presse comme ses représentants, qui, au pays de Voltaire, d’Hugo, de Zola et de Jaurès, jouissaient jadis d’un préjugé très favorable. Sans vouloir retourner dans le «cercle de la raison», cette époque semble révolue. Chacun le sent bien sans l’admettre tout à fait: des gazetiers du grand siècle aux plus fameux reporters des conflits contemporains ou des grands théâtres d’expression populaire, l’âge d’or du journalisme s’éloigne. Et avec lui, en sa définition même, ce point ultime de la dignité qui, aux heures de retrouvailles collectives, offrait à la France un cursus de références et de valeurs assez solides pour consolider ses bases arrière et mettre tout le monde d’accord.

Critique. La révolution informationnelle, les profondes mutations des médias, le numérique et les réseaux sociaux sont passés par là… dans un paysage où le matraquage idéologique a progressivement charcuté nos cerveaux. Pierre Bourdieu avait tout annoncé, sans savoir à quel point nous assisterions au triomphe de la médiacratie, de l’autoréférentialité médiatique et, au final, de l’infobésité permanente.

jeudi 10 janvier 2019

Malentendu(s)

Lire le dernier livre de Michel Houellebecq. Ou pas… 

Chair. Au secours, Michel Houellebecq est donc revenu! Et avec lui, comme le marqueur indélébile de notre époque, la cohorte des observateurs plus avisés que jamais pour tenter de percer les mystères du «phénomène» littéraire incarné. La lecture de "­Sérotonine", déjà tiré par les éditions Flammarion à plus de trois cent mille exemplaires, s’avère être une épreuve. À plus d’un titre. Relevons une première évidence: existe-t-il de nos jours un autre écrivain de renom sachant, mieux que lui, «faire ­remonter» à la surface les agitations crépusculaires enfouies dans les tréfonds de notre société? Le bloc-noteur ne répondra pas. Ce serait admettre, en cette rentrée littéraire de janvier, qu’il est normal que des ­dizaines d’autres auteurs soient maintenus dans le silence et, de surcroît, dans l’échec commercial programmé. D’ailleurs, la simple évocation ici même du «cas Houellebecq» y participe. Alors pourquoi y consacrer de l’énergie vitale? Au moins pour une raison. Rares sont les écrivains qui parviennent à mettre leur peau sur la table, à payer de leur propre personne, à se sacrifier à travers leurs personnages. Celui de "Sérotonine" en devient une caricature, une mise en abîme. Comment ne pas voir le Houellebecq exécrable dans ce Florent-Claude Labrouste, 46 ans, ingénieur agro, expert ministériel, grand fumeur et belle fortune, homme désabusé de tout, conjuguant pessimisme et nihilisme à tous les temps? N’est-ce pas là, encore une fois, l’origine des malentendus «houellebecquiens»? Si Houellebecq ­dérange autant, c’est moins par les relâchements (coupables) de son écriture souvent redondante que par ce qu’il génère en tout lecteur attentif, du moins ceux qui se montrent incapables de le lire au premier degré – ce serait pourtant la bonne méthode. Ancré dans son image de «provocateur visionnaire» qu’il surjoue pour dénoncer le triomphe du libre-échangisme et du grand commerce mondial, Michel Houellebecq poursuit son travail de sape idéologique. Pensées primaires, cynisme, xénophobie, misogynie, homophobie, absence absolue d’espoir dans la vie sociale ou dans l’amour, etc., sans que nous ne sachions, bien évidemment, à qui profite le crime littéraire ainsi réitéré… Ne soyons pas dupes. Ses personnages d’antihéros toujours au bord de l’effondrement «parlent» aux lecteurs, qui ­retrouvent leurs propres démons en condensé, mais aussi leurs mots et objets quotidiens, leurs tics et tendances du moment qui, depuis vingt ans, ont trouvé leur romanesque. Une sorte de mimétisme adapté à notre époque, un voyeurisme inversé qui ne fait que rarement sourdre la chair du monde par la peau – le propre des chefs-d’œuvre. En somme: lire Houellebecq, ou pas.


mercredi 9 janvier 2019

L’indécence du capital


Dix ans après la crise, les entreprises du CAC 40 ont augmenté de 12,8% les dividendes et les rachats d’actions, versant sans vergogne quelque 57,4 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2018. 

Et pendant les gilets jaunes, le monde de la finance poursuit son exaltation exacerbée, tant et tant que, pour tous ceux disposant d’un minimum de sens commun, il conviendrait de conjuguer le verbe «écœurer» à tous les temps afin de ne jamais s’en soustraire… Ainsi donc, dix ans après la crise, les entreprises du CAC 40 ont augmenté de 12,8% les dividendes et les rachats d’actions, versant sans vergogne quelque 57,4 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2018, un montant record depuis quinze ans... Voilà l’information, simple et brutale, froide comme un examen clinique et pourtant si brûlante qu’elle mériterait – sans vouloir donner de leçons – la une de tous les quotidiens et les premiers titres des JT ou des revues de presse. 

Car ces 57 milliards d’euros déversés généreusement aux actionnaires – toujours premiers à se gaver – viennent percuter l’actualité qui secoue les tréfonds de la société française en quête d’égalité, d’équité, de fiscalité juste, de salaires dignes, d’une augmentation du Smic et de meilleurs services publics. Cet argent qui coule à flots et dont personne ne parle vraiment, à commencer, au premier chef, par Emmanuel Macron, signe l’indécence absolue du temps qui est le nôtre et le décalage abyssal entre le règne du capital et le monde du travail en souffrance. Le peuple est dans la rue? Qu’importe! Résumons le message adressé à la plèbe râlante: «Allez vous faire foutre!» Une insulte. Une humiliation de plus. 

Comme si de rien n’était, les multinationales françaises retrouvent leurs marges d’avant 2008, servent leurs premiers de cordée et continuent néanmoins de percevoir des aides publiques, Cice, CIR, etc. Qui mettra fin à ce scandale? Qui osera prélever à la source les entreprises qui transfèrent leurs profits vers des paradis fiscaux? 

Le capitalisme porte en lui cette inégalité viscérale dont aucun être humain ne peut se satisfaire, que nous soyons citoyens français ou d’ailleurs. La répartition des richesses: voilà les maîtres mots de notre à-venir commun indépassable, sans lesquels nous gloserons encore longtemps sur une statistique vertigineuse: 1% de la population mondiale possède plus que tous les autres réunis. Nous sommes ces «autres». Ces 99%!

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 10 janvier 2018.] 

mercredi 2 janvier 2019

La chasse

Un petit décret, paru in extremis, dimanche 30 décembre, juste avant le passage à l’an 2019, lance une nouvelle chasse aux chômeurs...

Chassez le naturel, il revient toujours en marche! L’exécutif n’a donc pas pu s’en empêcher, comme si la méthode, par son caractère inné, en disait tout autant que le fond de la question elle-même. Cette fois, ce sont les chômeurs qui vont trinquer… mais pas au champagne, eux! Alors que patronat et syndicats négocient actuellement une nouvelle «refonte» du régime d’assurance-chômage, le gouvernement vient de concocter une surprise qui n’a rien d’un cadeau de fin d’année pour les plus démunis. Il s’agit d’un petit décret de derrière les fagots, paru in extremis, dimanche 30 décembre, juste avant le passage à l’an 2019. Pour justifier cette méthode une nouvelle fois autoritaire, le but était tout trouvé: renforcer les sanctions encourues par les chômeurs qui ne «recherchent pas suffisamment un emploi». Encore et toujours la stigmatisation des sans-emploi, accusés d’être des fraudeurs. Mais sachez-le, ce serait une cause de salubrité publique à en croire la porte-parole des députés LREM, Aurore Bergé, qui n’hésite pas à évoquer une «logique de justice» pour justifier ce coup de bâton. Lors de ses vœux, Macron avait prévenu: «Le gouvernement dans les prochains mois devra poursuivre ce travail pour changer en profondeur les règles de l’indemnisation du chômage afin d’inciter davantage à reprendre le travail.»

Nous y voilà déjà. En plus des critères de géographie ou de qualification, qui ne comptent plus dans les décisions de Pôle-Emploi, le décret restreint désormais les possibilités de refuser une proposition parce qu’elle est mal rémunérée. Le diable se niche dans les détails, puisque le texte abroge en effet la définition du «salaire antérieurement perçu», qui jusque-là était pris en compte pour déterminer le caractère «raisonnable» de l’offre. Bref, ce sera la prime aux emplois dégradés, ou rien!

Résultat? La chasse est ouverte et les radiations vont s’enchaîner, aggravant la précarisation des chômeurs. Petit rappel: la fraude patronale représente 20 à 25 milliards d’euros par an…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 3 janvier 2018.]

dimanche 16 décembre 2018

Peuple des ombres

70.000 personnes mobilisées encore dans toute la France, un cinquième samedi de rang et à une semaine de Noël, ça ne compte pas?

Une mobilisation en baisse? La belle affaire… Il n’aura échappé à personne que les commentateurs les plus savants dans l’art des analyses définitives se gargarisent et ont décrété l’acte de décès du mouvement des gilets jaunes. Entre «clap de fin» et «nombre d’arrestations en net recul» (comme si ce dernier critère était devenu le mètre étalon du calcul quantitatif!), ils veulent nous convaincre que près de 70 000 personnes mobilisées encore dans toute la France, un cinquième samedi de rang et à une semaine de Noël, ça ne compte pas! Françaises, Français, citoyens et salauds de pauvres, circulez, puisqu’on vous dit qu’il n’y a plus rien à voir! Et surtout passez de bonnes fêtes, même si vous n’en avez pas les moyens!

Ce cynisme et cette médiocrité du cœur, de l’esprit et des yeux ont de quoi nous affliger. Par ces excès, par ce matraquage idéologique d’une rapidité stupéfiante, cela témoigne que, décidément, beaucoup refusent de comprendre ce qui se passe vraiment. Oui, la participation fut en recul, en particulier à Paris. Les causes sont multiples. Mais en dépit des basses manœuvres du pouvoir et de sa tentative d’instrumentaliser tous les ressorts intimes de l’émotion suscitée par la tuerie épouvantable de Strasbourg, le mouvement s’enracine et il semble bel et bien que la détermination des citoyens contre un ordre injuste soit intacte, malgré la répression, les arrestations sommaires et les gardes à vue de masse.

Le peuple des ombres prend désormais toute la lumière: cela dérange! N’en déplaise aux donneurs de leçons hâtives qui n’aspirent qu’aux soustractions, l’addition des colères sociales ne se dément pas. Et si certains acteurs de cette insurrection s’interrogent légitimement sur les suites à donner à leurs actions – c’est bien le moins –, les beaux parleurs feraient bien de ne pas oublier que les gilets jaunes et ceux qui les soutiennent n’ont aucune consigne à recevoir, ni du pouvoir, ni des puissants, ni des médias, ni de personne en vérité. Cette révolte citoyenne en tant que processus – dont on ne sait jusqu’où il ira – active tous les sentiments et exalte potentiellement une sorte d’ébranlement. Comme si la peur pouvait changer de camp, durablement. Pour arrêter la course à l’abîme et la masse extraordinaire de souffrance que produit un tel régime politico-économique.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 17 décembre 2018.]

jeudi 13 décembre 2018

Irréversible(s)

Regardez, mais regardez la peur des puissants, mesurable à l’aune des violences policières. 

Combat. Sans vouloir donner de leçons, reconnaissons que l’intelligence des circonstances devrait être valable pour tous. Là où il n’y a pas la volonté acharnée de changements profonds afin d’embrasser notre destin collectif, il n’y a qu’indifférence et médiocrité du cœur face à un événement historique qui ne se représentera sans doute pas de sitôt. Voilà où nous en sommes, avant l’acte V de la mobilisation des gilets jaunes. D’accord, ce qui se déroule depuis quelques semaines dépasse les cadres institués traditionnels, modifie les rapports de forces dans les tréfonds mêmes de la société organisée et, surtout, bouleverse les logiques dominantes – celles dont s’accommodent si bien les tenants du « mieux que rien » depuis plus de trente ans. Après les annonces de Mac Macron, perdu dans son opération enfumage (pour mieux préserver l’injustice fiscale et les cadeaux faits aux riches), la situation insurrectionnelle aux ressorts non maîtrisables est non seulement toujours en place mais il semble bel et bien que le climat prérévolutionnaire ne s’érode pas. Au moins pour une raison: rien ne se passe comme prévu. Mieux: nos pensées sur la question sont, elles aussi, dépassées, contraintes au mouvement perpétuel d’adaptation et de dialectique du combat. Cela nous force à puiser dans nos mémoires, non pour comparer, plutôt pour différencier et analyser. Que le bloc-noteur soit ainsi pardonné d’oser semblables références historiques: car, en effet, rien ne se passa comme prévu début juillet 1789, début juin 1848, début octobre 1917, début mai 1968, début décembre 2010 (à Tunis). Décembre 2018: tout paraît méconnaissable, nouveau, étrange à bien des égards, et pourtant enthousiasmant. Comme un parfum d’irréversible. Comme si, par les nuées jaunes, nous assistions à un retour de la politique citoyenne, mais sans en avoir l’air, en tous les cas pas de manière «classique». Cela nous perturbe? C’est normal. Qui peut prétendre ne pas l’être, en pareil moment? Il suffit de voir Paris vaciller. Et se dire qu’il était inimaginable d’imaginer la capitale de la France ressembler à une ville morte un week-end après l’autre, sans courses de Noël ni touristes tranquilles. Et il suffit, dans le même temps, de regarder cette présidence acculée, dépassée, quasi crépusculaire, se transformant en pouvoir d’opérette tenté par la militarisation et la répression aveugle, pour comprendre que l’affaire est d’une extrême urgence sociale, mais aussi ultrapolitique… 


mardi 11 décembre 2018

Ancien régime

Au moins Emmanuel Macron a-t-il raison sur un point, un seul: «Nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies.» 

Ni une allocution capable de rehausser une fonction en perdition, ni un discours porteur de réponses à la hauteur d’un événement historique: que retiendra-t-on de la prestation télévisée du chef de l’État, sinon un sermon asséné qui s’apparentait plus à un appel désespéré qu’à l’expression de changements radicaux dignes de la réalité? Au moins Emmanuel Macron a-t-il raison sur un point, un seul: «Nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies.» Qu’il se souvienne de ce rare éclair de lucidité, car personne n’oubliera cette sentence dont on ne sait si elle est sincère ou empruntée à des éléments de langage. Le bilan est vite vu par les gilets jaunes dans leur immense majorité semble-t-il. «Des miettes de pain.» Voilà en vérité ce qu’a accordé Macron aux révoltés de France, qui réclament ce que cet homme-là ne saurait leur donner, pas même par ses pensées…

Prisonnier à la fois du carcan libéral dans lequel il a formaté sa vision de notre pays, mais également de la caste des puissants qui l’ont sciemment choisi, Emmanuel Macron est définitivement résumable en une formule: il est et reste le président des riches. Il tremble et vacille, certes, et il le sait. Mais même dans des circonstances dont il ne maîtrise plus l’issue, les riches demeurent ses protégés. Parce qu’il n’a toujours pas pris la mesure de ce qui se passe, il a en quelque sorte paraphé et légitimé l’acte V des mobilisations des gilets jaunes. Les mots nous manquent pour qualifier l’ampleur de sa déconnexion du monde réel. C’est comme s’il incarnait, à lui seul, une sorte «d’ancien régime». Et ça, il ne le sait pas encore…

D’autant qu’il joue les arnaqueurs. Son énorme mensonge sur «l’augmentation du Smic» ne passera pas. Chacun a compris qu’il s’agissait de la prime d’activité, prise en charge par l’État, donc les Français eux-mêmes par les baisses de cotisations, autrement dit sur notre salaire socialisé. Un scandale de plus. Le grand mouvement populaire en cours, dont les actifs ne manquent pas, va se poursuivre. Et l’addition des colères s’amplifier, contre ce «vieux monde» à abattre. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 décembre 2018.]

vendredi 7 décembre 2018

Condition(s)

Rien n’est fini. Tout commence. Le meilleur ou le pire.
 
Maturation. Parfois, lorsque plus aucun de nos pas n’a le pouvoir de l’innocence, les rues deviennent les aimants de la mémoire qu’épousent inconsciemment ceux qui s’en emparent. Mémoire pour analyser; mémoire pour se projeter; mémoire pour inventer; mémoire pour tenter de comprendre non pas les raisons de la colère mais les logiques pour lesquelles elles agitent aujourd’hui la société française jusque dans ses tréfonds les plus féconds. Coudre nos regards. Et penser autrement. Facile à dire, n’est-ce pas? Après la sidération d’un mouvement dont personne n’imaginait, en trois semaines, qu’il renverserait bien des logiques et des pratiques en cours, voici venu le temps des vertiges et des suffocations: tout est possible désormais. Le meilleur comme le pire. Fruit d’une longue, très longue maturation que nous ne fûmes pas les derniers à décrire, cette colère façon jacquerie pré-révolutionnaire n’est que le résultat de vingt ans de politiques néolibérales qui, à mesure qu’elles détruisaient tout sur leur passage, ont miné moralement les citoyens au point de produire le plus dramatique des sentiments : la peur de l’à-venir. Et pas n’importe quelle peur. La peur amputée de l’espoir. Vous savez, cette peur qui se résume à une phrase entendue samedi dernier dans la bouche d’un des gilets jaunes: «Nous n’avons plus rien à perdre, puisque nous avons déjà tout perdu ou presque…» Le bloc-noteur ne vous apprendra rien en répétant que cette mobilisation de masse des classes populaires et moyennes trouve en grande partie sa source dans les mesures d’austérité, incluant modération salariale et désengagement de l’Etat. Les dégâts collatéraux sont connus, mais jusque-là sans doute restaient-ils éloignés de la tête des puissants. Chômage de masse, précarité, paupérisation, destructions des services publics: la crise économique et sociale a longtemps paru hors-sol, mais la misère ordinaire dans toutes ses composantes, elle, a des racines si profondes qu’elles labourent et laminent les entrailles des quartiers, des territoires, des grandes villes, des familles, des individus. Combien de fois avons-nous écrit qu’il ne s’agissait pas d’un fantasme né d’esprits défaitistes aux âmes sombres? Beaucoup avaient oublié qu’ils étaient nombreux, dans cette sous-France, à le vivre, tous victimes d’une époque frappée du sceau des injustices et de la déréalisation.
 

mercredi 5 décembre 2018

La démonstration

Quoi que nous pensions de la naissance de ce mouvement, son évolution progressive prouve que les citoyens en lutte peuvent non seulement mettre sur le reculoir un gouvernement mais également aider à abattre des dogmes. 

Sans parler de vacance du pouvoir, admettons néanmoins que nous ne savons plus si l’exécutif a la moindre idée de ce qui se passe dans le pays et, surtout, de ce qu’il peut encore faire pour en circonscrire les conséquences. Bien malin qui, il y a trois semaines, aurait pu prédire semblable scénario. L’ampleur du mouvement de contestation devient si incandescente que nul, pas même les plus emportés des révoltés, n’aurait pu imaginer à quel point le pouvoir allait vaciller à force d’ébranlements successifs. L’incapacité du président et de son premier ministre à comprendre, juste comprendre, ce qui se joue réellement dans les tréfonds de la société française témoigne d’un décrochage qui dit plus que leur incompétence: ils se trouvent à des années-lumière de la vie des citoyens. La Macronie ressemble à un bateau ivre. Et encore, l’image paraît presque impropre: le bateau prend l’eau de toutes parts et rien ne nous dit qu’il n’est pas menacé de sombrer, sous une forme ou une autre, tôt ou tard.

Après avoir annoncé un moratoire sur les taxes – ce qui n’a rien changé à la détermination des gilets jaunes –, Édouard Philippe admet finalement ne pas craindre un débat «nécessaire» sur la réforme de l’ISF. Rendons-nous compte du chemin parcouru en si peu de jours! La démonstration est éclatante. Quoi que nous pensions de la naissance de ce mouvement, son évolution progressive prouve que les citoyens en lutte peuvent non seulement mettre sur le reculoir un gouvernement mais également aider à abattre des dogmes. Celui de l’ISF était constitutif du quinquennat d’Emmanuel Macron. Il n’est désormais plus tabou. Songeons potentiellement à la suite. Car les revendications les plus fortes ne s’arrêtent pas là, elles vont de la hausse des salaires à l’édification d’une nouvelle République, en passant bien sûr par une fiscalité plus juste. Vaste éventail! 

Sans en rajouter dans l’excès d’optimisme, a-t-on le droit de croire que nous assistons, peut-être, à une sorte de mûrissement de la conscience de classe? L’histoire en cours n’est pas mineure. C’est même une page de l’histoire de France qui s’écrit sous nos yeux. Comptons sur l’addition des colères, comme œuvre collective, pour la parapher de la meilleure des manières.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 décembre 2018.]

jeudi 29 novembre 2018

Lumière(s)

Il suffirait d’un rien… pour que beaucoup de choses changent.

Récital. Il suffit parfois d’un rien pour que le soupçon de l’ivresse nous gagne et nous chavire. Quelques lignes d’un poème, d’une prose. Des regards clairs et droits où se mêlent en son creuset ceux de la complicité intime. Des mots, distillant cette musique verbale du passé qui ne s’enfuit pas. Une colère, une passion, une dissemblance, une diversité puis une complémentarité absolue comme ciment de l’autre quand cet(te) autre cherche et trouve la merveilleuse délicatesse d’une fusion de couple dans l’aveuglante lumière de l’amour, premier chemin révolutionnaire en tant que nouveau monde à bâtir. Oui, il suffit d’une grâce partagée, l’origine d’une odyssée se faisant miroir, celle qui se trouve nichée dans le secret des choses cachées depuis la fondation de la conscience humaine comme clef d’un nouvel âge d’or toujours à-venir… Vous aimez les sentiments? La beauté? Les Lettres de pourpre enfantées dans la singularité de deux êtres uniques? Croyez le bloc-noteur sur parole. Le récital poétique et littéraire mené par Ariane Ascaride et Didier Bezace ("Il y aura la jeunesse d’aimer"), qui rendent hommage à Elsa Triolet et Louis Aragon, est comme un fragment lumineux capable de redonner goût, force et vigueur aux plus éteints d’entre nous, quand, sournoisement, dans les crépitements d’une actualité brouillonne peu soucieuse des principes, nous négligeons la cause et ses traces, la structure et les événements. Notre société sacrifie l’important à l’urgent et l’ensemble au détail, pratiquant l’oubli des antécédents. Avouons que le plus savoureux, dans cette histoire, est encore que nous n’y sommes pas pour rien. Nous (osons le «nous»), hommes de cœurs engagés et de bonne volonté, dévots lecteurs des Misérables, qui avons pris fait et cause pour les gens de peu. Notre lignée est coresponsable. Elle n’a pourtant pas à rougir. À leur manière, Elsa et Louis nous y invitent. Nous avons une sorte de créance en faveur de l’aventure collective et de nos beaux emportements. Nous ne nous en sortons jamais seuls; les hommes se sauvent ensemble ou pas du tout. 

mardi 27 novembre 2018

Le mépris, la honte

Emmanuel Macron avait des réponses urgentes et sérieuses à apporter à deux préoccupations majeures. Et? Rien. 

Hallucinant… Emmanuel Macron avait donc des réponses urgentes et sérieuses à apporter à deux préoccupations majeures: la colère sociale grondante d’un côté, la transition énergétique d’un autre côté, chacune conditionnant nos choix fondamentaux en tant qu’horizon. Il a donc pris la parole, l’air grave. Mais les historiens des vaines élocutions retiendront qu’il a osé affirmer qu’il n’opposait pas «fin de mois» et «fin du monde». Et après ? Rien. Absolument rien. Le vide sidéral, que certains grands astrophysiciens observent aux confins de l’univers. Une heure de discours, c’est long, surtout pour ne répondre à aucune – mais aucune – des attentes des Français. Seule une forme de mépris atavique peut expliquer une telle indigence à mesurer la température de son propre pays, quand la fin d’un mois signifie parfois la fin d’un monde. Dans sa bouche, l’enjeu écologique est posé sans aucune ambition politique ni philosophique. Quant à l’impératif social immédiat, il est totalement passé sous silence, nié, passé au laminoir de sa toute-puissance supposée.

Les Français, gilets jaunes ou pas, doivent ressentir de la stupeur et un profond sentiment de honte à son égard! À ceux qui réclament légitimement de pouvoir boucler leur budget mensuel dans trois jours, avec la perspective des fêtes de fin d’année déjà en tête, Macron dit: on vous donnera des nouvelles dans trois mois, après avoir réuni un énième comité Théodule. On croit rêver. Aucune mesure d’accompagnement pour soutenir le pouvoir d’achat ou réduire la fracture territoriale. Aucun signal donné en matière de justice sociale. Le voilà hors sol, déconnecté des réalités. En particulier lorsqu’il évoque le consentement à l’impôt... sans évoquer les 358 000 familles exonérées de l’ISF, alors que ces dernières, soustraites des solidarités de notre pacte social, détiennent la moitié du PIB de la France. 

Pendant ce temps-là, les plus modestes trinquent, leurs yeux perlent d’amertume. Nous ne devons pas nous taire, mais au contraire savoir répondre à ces peines, n’ignorant pas, une fois de plus, que nous restons en ces luttes le couteau fécond de leurs plaies. Inutile d’être devins. À l’invraisemblable mépris de Macron répondra une colère redoublée et peut-être incontrôlable. Entre lui et les citoyens de ce pays en souffrance, le divorce est prononcé. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 28 novembre 2018.]

jeudi 22 novembre 2018

Colère(s)

Aidons les gilets jaunes à penser rouge.

Luttes. Même en rêvant le jour à des révolutions auxquelles il vaudrait mieux parfois rêver seulement la nuit, reconnaissons que le mouvement des gilets jaunes réclame de la réflexion, du raisonnement et beaucoup de sang-froid pour essayer d’en comprendre les ressorts singuliers. Le citoyen résolument de gauche, qui cherche toujours des rebelles à chaque coin de rue pour participer au soulèvement général, se trouve quelque peu gêné par cette jacquerie fiscale enfantée par les réseaux sociaux. Cela dit, il suffit de voir l’arrogance de la Macronie, désemparée, pour affirmer que ce mouvement possède assez des ressorts inédits pour nous intéresser au premier chef. L’affaire s’avère sérieuse. Souvenons-nous que, il y a quelques mois, nous imaginions encore possible une sorte de «convergence» des luttes (pour laquelle la CGT tenta de jouer son rôle). Elle ne survint pas. Ce qui vient de surgir, en revanche, s’appelle bien une «convergence des colères». Celle du peuple. Celle des salariés vivant dans une précarité accrue. Celle de ceux qui ont besoin de leur véhicule pour aller travailler, ou juste se déplacer. Celle du nouveau prolétariat, que se refusent de voir les autres, là-haut. Celle des retraités victimes d’un véritable racket. Celle des sans-emploi, des intérimaires, des fracassés du travail découpé. Et même celle des petites et moyennes entreprises, suppliciées par les banques. Bref, celle des sans-vacances, des sans-loisirs, des sans-culture, des sans-vie, subissant, en prime, le profond mépris de classe des libéraux de tout poil, de droite comme de gauche (qui n’a plus de gauche que le nom)…

Peuple. Notre embarras – compréhensible – provient du mouvement de protestation lui-même, protéiforme en ses révoltes. Ne soyons pas naïfs. De Laurent Wauquiez à Louis Aliot, de représentants de Dupont-Aignan à quelques homophobes et xénophobes livrant des migrants aux gendarmes, sans parler de bastonneurs identitaires, etc.: le melting-pot poujado-réactionnaire est aussi de sortie à la faveur de cette colère.

lundi 19 novembre 2018

Un monde à part

En direct, la chute de Carlos Ghosn, le PDG de Renault et l’un des plus grands patrons d’industrie de la planète.

Il était l’homme des rémunérations indécentes, tellement, qu’il les assumait avec le cynisme de ceux qui ne doutent de rien, surtout quand il s’agit de leur propre portefeuille. Le voilà mis en accusation au pays du Soleil-Levant, arrêté manu militari puis interrogé par des enquêteurs japonais, et enfin publiquement lâché par les autres dirigeants de Nissan, qui ont annoncé illico presto son remplacement, dès ce jeudi… En direct, la chute de Carlos Ghosn, le PDG de Renault et l’un des plus grands patrons d’industrie de la planète. Que lui reproche-t-on? D’avoir, pendant de nombreuses années, déclaré des revenus inférieurs au montant réel, sans parler d’autres malversations, telles que l’utilisation de biens de l’entreprise à des fins personnelles. Si les faits sont avérés, le boss de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi ne sera bientôt plus rien du tout sur l’archipel… et probablement en France.

On a beau être l’incarnation vivante d’un monde à part – celle de la caste des premiers de cordée qui imposent et osent tout –, cette fraude fiscale, même pratiquée au Japon, aura également des conséquences au pays de Macron… Il y a tout lieu de croire que Carlos Ghosn ne sera plus longtemps encore PDG de Renault. Et nous nous souviendrons – avec ironie – que l’emblématique maître du losange s’affichait encore à côté du président (merci pour la suppression de l’ISF!) lors de son «itinérance mémorielle», le 8 novembre, à Maubeuge, lorsque ce dernier fut interpellé par un salarié de Renault.

La parade s’achève. Autant l’admettre: nous ne lâcherons ni la moindre larme ni la plus petite lamentation sur son sort. Car si l’impudence et l’avidité n’ont pas de frontières, celles de Carlos Ghosn en matière de salaire personnel en disent long sur l’homme et ses méthodes. Pour mémoire, rappelons qu’il a perçu de Renault 7,4 millions d’euros pour la seule année 2017, auxquels s’ajoute la modeste contribution de Nissan, 8,8 millions d’euros. Nous écrivons souvent que le coût du capital est une arme contre l’emploi; ajoutons que le coût du capital personnel est aussi une arme contre les salariés de sa propre entreprise. Mais c’est un monde à part, vous dit-on. Jusqu’à un certain point…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 novembre 2018.]

jeudi 15 novembre 2018

Souci(s)

A six mois des élections européennes, la gauche de transformation radicale a un souci. 

Peuple. Vous aussi, dans les tréfonds de vos pensées les plus évidentes, vous vous sentez inquiets pour l’avenir de la gauche, questionnant les postures des uns, des autres, ne sachant plus vraiment quoi penser, dans un moment pourtant propice aux réflexions de reconstruction collective, tandis que Mac Macron s’enfonce chaque jour un peu plus dans l’«itinérance», non pas mémorielle, mais de ses propres inepties? Congrès inédit des communistes dans une semaine, atermoiements de Génération.s, stratégie globale de la France Insoumise, sans parler des socialistes (mais lesquels?), etc.: à six mois des élections européennes, la gauche de transformation radicale a un souci. Celui de transformer radicalement le souci en souci de transformation radicale. Pour le dire autrement: la gauche de gauche (schématisons), ouverte mais ferme sur ses principes, n’a pas seulement le devoir de lutter contre ses démons, elle a l’impérieuse mission de recréer un espoir aussi crédible que possible, mais qui n’est pas de démentir le réel mais d’assumer une éthique d’humilité combative face à sa complexité, en proposant toujours des solutions conformes à l’intérêt général. Vite dit, n’est-ce pas, sachant que le peuple lui-même, ce souverain théorique de toutes nos décisions, est marginalisé, démobilisé, tétanisé, méprisé. Ce peuple, dont tout le monde revendique la légitimité, ne ressemble plus à ce qu’il fut. Jadis passionné et colérique, il oscille désormais entre sidération et profonde amertume, ce qui produit deux formes de cynisme civique: soit le retrait définitif de tout engagement véritable dans la cité, soit la tentation de ce que certains appellent (un peu vite) le «populisme», à savoir le «tous dehors», jamais bien loin du «tous pourris». Que cela nous plaise ou non, les schémas anciens ont volé en éclats et, en toute logique, il n’y a rien de plus censé que d’écrire que nous parvenons au bout d’un long cycle démocratique en tant que crise globale. Une crise d’une telle ampleur, d’ailleurs, qu’aucun modèle antérieur semble pouvoir y résister.

jeudi 8 novembre 2018

Matrice(s)

Avec 14-18, l’expression «boucherie» nous laisse subir une montée en puissance de l’indignité extrême de la guerre... 

«BOUCHERIE». Pensant aux terrifiants écrits de Maurice Genevoix ("Ceux de 14"), d’Henri Barbusse ("le Feu") et de quelques autres, alors que nous célébrons le centenaire de la fin de la Grande Guerre, le bloc-noteur, malgré lui, retomba une nouvelle fois dans ses obsessions de jeunesse, celles qui avaient resurgi en 2015 lors de l’écriture de "Soldat Jaurès" (Fayard), roman consacré au fils de Jean Jaurès, Louis, «mort pour la France» le 3 juin 1918 au Chemin des Dames. Cette obsession venue du fond des antres filiaux (un grand-père paternel martelé dans les tranchées) porte sur la nature de cette guerre, qui enfanta, telle une matrice, les horreurs du XXe siècle. 1914-1918: la guerre totale. Comme jamais dans l’Histoire passée, le premier conflit mondial changea l’idée même de «faire» la guerre. «Faire»: l’odieux verbe, en l’espèce... Car le déluge de feu qui s’abattit sur les hommes, souvent sacrifiés pour quelques mètres de terrain gagné, banalisa la mort comme la manière de la donner au nom du «faire la guerre». D’où l’expression «boucherie», qui symboliquement nous laisse subir une montée en puissance de l’indignité extrême de la guerre, comme une boue qui ne cesse d’envahir la pauvre terre des humains.

VIOLENCE. Imagine-t-on encore à quel point le monde en son effroi engendra la «bête immonde»? 1914-1918: ce fut pour le genre humain la banalisation de la mort. Toutes frontières enfoncées. La plupart des historiens de la Grande Guerre s’accordent d’ailleurs sur le terme « culture de guerre » pour désigner les systèmes de représentations de ce conflit, elles-mêmes essentielles dans la perception matricielle des franchissements des seuils de violence durant ces quatre années en enfer. À l’évidence, l’emploi du gaz – interdit pourtant par la convention de La Haye de 1899 – reste à bien des égards la trace emblématique d’un processus de totalisation de la guerre, dans laquelle tout était permis.

mardi 6 novembre 2018

Coup de pompe

La hausse massive des prix des carburants crée une émotion considérable, et pour tout dire une colère légitime. 

Après le coup de fatigue au sommet de l’État, voici donc le coup de pompe national! L’affaire du carburant vient de rattraper Emmanuel Macron, qui espère maintenir la paix sociale uniquement par les mensonges et les contradictions. Tout cela ne tient plus. Entre le président et ses concitoyens, le fil s’est rompu. Et la hausse massive des prix des carburants crée une émotion considérable, et pour tout dire une colère légitime. Tous les habitants sont touchés par ces taxes inégalitaires, quels que soient leurs revenus. Un véritable racket qui touche les plus démunis et ceux – souvent les mêmes – qui sont contraints d’utiliser leurs véhicules juste pour vivre, ou travailler. Un jour, Macron déclare «assumer» le parti pris de l’écologie punitive en tabassant le pouvoir d’achat ; le lendemain, acculé par la grogne qui monte dans le pays, il promet une aide fiscale sous forme d’aumône, tout en réclamant la collaboration des régions. «Le carburant, c’est pas bibi», a-t-il lancé hier. L’homme donne vraiment l’impression d’être à côté de ses pompes.

Qui nous fera croire qu’une fiscalité punitive et injuste constitue la bonne méthode pour convaincre de la nécessité d’une transition énergétique? Car la politique de Macron, d’abord antisociale, est tout sauf écologiste. Taxera-t-il le transport aérien, ultrapolluant, ou le kérosène sur les vols intérieurs? Encouragera-t-il le report sur le rail? Supprimera-t-il l’exonération de la TICPE pour le transport routier? Mettra-t-il fin au scandale des milliards de bénéfices des sociétés d’autoroutes et de Total, en les mettant enfin à contribution? Non, quatre fois non…

Et pendant ce temps-là? Parti dans son «itinérance mémorielle» pré-11 Novembre, Macron vient de démontrer qui il servait en vérité. Son ministre des Finances, Bruno Le Maire, a en effet déclaré, hier, qu’il était «ouvert à un report de l’entrée en vigueur» d’un projet européen de taxation des géants du numérique, dont Google, Apple, Facebook et Amazon. L’annonce ne surprendra personne, Macron se couche devant les géants du numérique. Il porte décidément bien son surnom: le président des riches.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 7 novembre 2018.]

vendredi 2 novembre 2018

Peste(s)

Avec Jair Bolsonaro, les Brésiliens ont déjà ce goût âcre de l’apocalypse sur leurs lèvres. 
 
Dictature. «Il est des heures dans l’histoire où celui qui ose dire que 2 et 2 font 4 est puni de mort.» Mille citations se prêteraient à ce que vivent les Brésiliens, mais, allez savoir pourquoi, les mots de Camus, extirpés de la Peste, ont resurgi dans la mémoire du bloc-noteur telle une (ultime?) piqûre de rappel. La peste brune, jamais éradiquée. L’élection de Jair Bolsonaro n’a pas hanté nos dernières nuits au hasard d’une actualité hagarde, mais bien parce qu’il s’agit d’un événement majeur de notre histoire contemporaine, qui nous incite non plus à la vigilance, mais au combat actif. La citation de Camus résonne aussi en mémoire de tous ces abrutis (comment les nommer autrement?) faussement amusés par la situation annoncée là-bas depuis des semaines, qui ont trop longtemps pris ce personnage à la légère, peu au sérieux, le voyant en «petit Trump tropical», comme pour rabaisser sa dangerosité. Mais 2 et 2 font 4. Les Brésiliens concernés le savent, ils ont déjà ce goût âcre de l’apocalypse sur leurs lèvres. Appelons donc les choses par leur nom. Jair Bolsonaro n’est pas qu’un illusionniste sans scrupule vantant par simple provocation nostalgique la période dictatoriale du pays (1964-1985). Non, cet homme est un fasciste revendiqué, avec tous les attributs afférant à l’ignoble descendance. «Celui qui ose dire que 2 et 2 font 4 est puni de mort.» Un peu de dignité et de courage: personne ne pourra dire qu’il ne savait pas, qu’il n’avait pas entendu le bruit de la terreur annoncée. Alors que les discours anticommunistes des militaires brésiliens auteurs du coup d’État en 1964 légitimaient leur action au nom de la démocratie (sic), le discours de Bolsonaro se justifie aujourd’hui au nom de la dictature! Évoquant les «gauchistes hors la loi», le nouvel élu d’extrême droite n’a-t-il pas déclaré que ces derniers devraient choisir «entre la prison ou l’exil», ajoutant: «Ce sera une purge comme jamais le Brésil n’en a connue.» 
 

jeudi 25 octobre 2018

Injustice(s)

Jean-Luc Mélenchon et le «sacré».

Choc. Après avoir théorisé, dès 2010, l’entrée dans «la saison des tempêtes», ce qui justifiait à ses yeux la stratégie du «bruit et de la fureur» en tant qu’acte politique de combat permanent résumé en une seule formule: «Qu’ils s’en aillent tous!», Jean-Luc Mélenchon est-il allé trop loin, lors des perquisitions conduites dans les locaux de la France insoumise, à son propre domicile ainsi qu’à ceux d’une dizaine de ses collaborateurs? Désireux de la justesse des termes dont use l’ex-candidat à la présidentielle –particulièrement lui, eu égard à ses talents d’orateur que personne ne méconnaît–, le bloc-noteur s’est interrogé en l’entendant, ceint de son écharpe tricolore, hurler aux policiers: «Ma personne est sacrée», «la République, c’est moi!». Formellement, l’élu de la nation –surtout le législateur– peut revendiquer une sorte de statut «sacré», symbolique et concret. Oui, la République, c’est aussi l’élu, il en «représente» une bonne part comme corps constitué, mais un corps collectif et non individualisé… En s’adressant aux policiers et au procureur, Jean-Luc Mélenchon parlait-il en son nom ou au nom de la représentation nationale dont il est l’un des maillons? Chacun possède désormais sa propre interprétation sur le sens de cette phrase –«la République, c’est moi!»– éructée autant par émotion légitime que par colère, au point que certains se demandent si cette éventuelle ultrapersonnalisation –moi contre tous– se raccorde bien avec les idées de quelqu’un qui aspire à un changement profond de nos institutions, à commencer par une déprésidentialisation de notre République. Nous comprenons le choc subi: une perquisition est une mesure de police à la fois brutale et éminemment attentatoire aux libertés individuelles – droit au respect de la vie privée, droit au respect du domicile, droit de propriété notamment. Or, les perquisitions dont il s’agit n’ont sans doute pas été spectacularisées par hasard: ampleur de la mobilisation policière, cadre de l’enquête préliminaire qui ne permet pas l’exercice des droits de la défense et qui est entièrement sous le contrôle du parquet, lui-même dépendant de la chancellerie. Le leader de la FI avait-il tort de dénoncer une «offensive politique»?

dimanche 21 octobre 2018

Ces « auxiliaires »…

Les accompagnants, unis au sein d’un collectif "AESH-AVS, unis pour un vrai métier", savent de quoi ils parlent.

«Ce vote, j’en suis convaincu, vous collera à la peau comme une infamie.» Chacun se souviendra longtemps de la colère froide de François Ruffin, le 11 octobre. Le député FI, qui défendait une proposition de loi relative à l’inclusion des élèves en situation de handicap portée par le Républicain Aurélien Pradié (comme quoi) et soutenue par toute l’opposition, prête à améliorer son contenu, fustigeait ainsi les élus la République en marche pour avoir rejeté le texte sans même participer aux échanges. Une petite «motion de rejet préalable» et, pour les députés macronistes, il n’y avait rien à débattre. Handicap ou pas handicap, circulez!

Odieux, le procédé témoignait de l’incapacité de la majorité à regarder le monde réel sans cette dose de profond mépris – qui lui vient de si haut. Oui, une infamie. Ne pas vouloir discuter d’une scolarité inclusive, qu’il s’agisse de la question du handicap  ou non, c’est refuser de débattre de l’accueil de tous les enfants sans distinction à l’école de la République. Les accompagnants, unis au sein d’un collectif "AESH-AVS, unis pour un vrai métier", savent de quoi ils parlent. Ils témoignent dans l’Humanité et dénoncent la «grande mascarade» du gouvernement, les promesses non tenues du président et l’irresponsabilité des discours. La réalité du terrain ne ment pas. Accompagnants non ou mal formés, avec des contrats précaires  permanents, sans parler de ces milliers d’élèves sans soutien réel. Conditions de travail dissimulées; manque de prise en charge minimisé…

Une statistique permet de comprendre ce qui se passe. Plus nous progressons dans le parcours scolaire, moins nous trouvons dans les classes d’enfants  en situation de handicap. En 2017-2018, il y en avait 320 000 en milieu ordinaire, seulement 96 884 au collège, 31 128 au lycée, tandis que nous ne dénombrons que 25 000 étudiants identifiés… Les moyens manquent cruellement. Quant à la situation professionnelle  ultraprécarisée des «auxiliaires» et des «accompagnants» (les mots en disent long parfois), elle ne suscite plus guère de vocation, et pour cause. Tout cela méritait – et mérite toujours – un grand débat parlementaire. Et bien plus: de vraies décisions. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 22 octobre 2018.]

jeudi 18 octobre 2018

Salaud(s)

Éric Zemmour, l’Action française revisitée. 

Histrion. Ainsi donc, en moins d’un mois, l’ignoble Éric ­Zemmour aura monopolisé l’usage polémique de la parole obscène. La mécanique? Bien huilée. La dialectique? Machiavélique et faussement savante. Le propos? Souvent ordurier et insupportable, mais surtout ultrapolitique. Continuant de se sentir porté par des vents crépusculaires, identitaires et xénophobes dont il cherche à attiser la puissance, le porte-parole des nationalistes et de l’extrême droite aspire toujours au statut de «Maurras du XXIe siècle», abusant de tous les codes mis à sa disposition, en particulier quand il publie un nouveau livre. Quelle meilleure publicité que l’outrance et le chaos de la pensée? Souvenons-nous de ce qu’il écrivait dès 2014 dans "le Suicide français" (Albin Michel): «Maurras exalta jadis les quarante rois qui ont fait la France; il nous faut désormais conter les quarante années qui ont défait la France.» Mais de quelle France parle-t-il? Outre sa quête fanatique du n’importe quoi historique –ce qui le classe chaque jour un peu plus dans la ­catégorie des «histrions», ce que démontrent fréquemment de nombreux historiens–, outre qu’il raconte n’importe quoi sur l’immigration, outre qu’il exalte une fois encore la figure de Pétain au point de le réhabiliter entre les lignes, tout lui semble permis dans Destin français (Albin Michel), qui s’arrache actuellement dans les ­librairies. Ne nous trompons pas. Éric Zemmour n’est plus l’ultraréactionnaire que nous connaissions jadis. Il est dorénavant un collabo de l’extrême droite. Vous connaissez le refrain. La France se meurt, la France est morte… Voici le petit fascicule du petit homme au service d’une France fantasmée, destinée à provoquer la peur, toutes les peurs.

dimanche 14 octobre 2018

Horloges détraquées

Qui peut nier que nous assistons à une crise gouvernementale d’ampleur? Or, entre la crise gouvernementale et la crise politique, il n’y a qu’une frontière: la crise de confiance. Nous y sommes.

Au cas où vous l’auriez oublié –soit par lassitude, soit par désintérêt–, nous devrions connaître en ce début de semaine le nouveau casting gouvernemental. Ce lundi? Mardi? Un peu plus tard? À ce niveau de suspense et d’attente, nous ne savons que penser, sinon que, à l’évidence, la «volonté de faire au mieux», brandie par l’exécutif, masque mal les épouvantables difficultés de ressources humaines du côté de la start-up nation… Après deux semaines de tergiversations, de rumeurs et d’informations contredites, Emmanuel Macron et Édouard Philippe n’avaient pas «complètement calé» le dispositif, hier, selon des indiscrétions venant de l’Élysée. On nous affirme que le maître des horloges assume de prendre son temps. Mais le maître ressemble à un apprenti retardataire peinant dans la recherche du temps perdu; quant aux horloges, elles paraissent bien détraquées pour qui se prend pour Jupiter et prétend gérer les affaires de l’État avec «le devoir de faire vite».

Vu que nous n’attendons rien de neuf de nouvelles têtes au service absolu d’un pouvoir personnel, nous pourrions nous amuser de cette situation surréaliste et nous rassurer joyeusement en nous disant qu’une chimère politique est définitivement en train de s’effondrer. Le symptôme est pourtant grave. Qui peut nier que nous assistons à une crise gouvernementale d’ampleur? Or, entre la crise gouvernementale et la crise politique, il n’y a qu’une frontière: la crise de confiance. Nous y sommes. Et même au-delà. L’illusion du «et de droite et de gauche» a vécu et avec elle s’estompe progressivement l’escroquerie politique et intellectuelle du macronisme. Début octobre, le président déclarait: «J’observe, j’écoute, j’entends», ajoutant qu’il admettait ne pas être «parfait» au point de vouloir se «corriger». Deux semaines plus tard, la correction est sévère. Colmater les brèches gouvernementales ne renversera pas l’injustice à tous les étages qui caractérise ce quinquennat… et encore moins l’opinion des Français.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 15 octobre 2018.]

vendredi 12 octobre 2018

Lignée(s)

L'Histoire majuscule : le legs de Michel Vovelle.
 
Perte. Octobre avance et le soleil se consume dans le ciel comme une explosion de chagrin, disloqués aux tréfonds de nos êtres par la disparition de celui grâce auquel nos vies changèrent, non pas dans les marges de nos apprentissages les plus fondamentaux, mais en leurs cœurs mêmes. Michel Vovelle a donc pris la tangente, à l’âge de 85 ans, rejoignant les feux sacrés de ceux qui nous brûlent de bonheur depuis si longtemps. Puisque l’histoire n’est pas seulement une science du passé mais aussi une connaissance du présent avec l’épaisseur du temps, l’immense tristesse qui ne nous quitte plus ne s’explique pas que par la perte de l’ami, du camarade communiste (depuis 1956), du «père» spirituel (il détestait l’idée), du «maître» comme il y en eut si peu au fil de nos trajectoires respectives. Ce qui prend fin et nous retourne l’âme, ce que l’immense historien Michel Vovelle emporte avec lui, ce n’est pas ce que nous aurions partagé avec incandescence à un moment ou à un autre, ici ou là, dans le secret jalousé des lectures abondantes de son œuvre monumentale, c’est le monde même, une certaine origine du monde, la sienne sans doute mais celle aussi du monde dans lequel nous avons vécu, dans lequel nous nous sommes formés et battus, dans lequel il nous a transmis un savoir vital, et partant, c’est «notre» origine du monde en quelque sorte, une origine unique. Oui, une part de nous-mêmes vient de disparaître; de manière irréfutable. Comme nous semble irréfutable la possibilité qu’un monde différent apparaisse aux vivants – dans la mémoire et la fidélité de son legs.

vendredi 5 octobre 2018

Chiffrage(s)

Connaissez-vous la valeur de votre vie, évaluée officiellement? 3 millions d’euros…
 
Calcul. Nous nous surprenons parfois à être insensibles aux coups de pointe reçus de ceux qui maintiennent bien au chaud l’«ordre social établi», habitués que nous sommes à retourner les attaques contre ces adversaires, visages et voix débordant de fraternité bénigne, puissants aux mains blanches parce que d’autres travaillent pour eux. Nous savons tout –ou presque– de la lutte des classes, des conflits d’intérêts, de l’antagonisme profond entre le travail et le capital, qui projettent sur nos existences ce que Jack London nommait déjà en son temps «le Talon de fer», chef-d’œuvre publié en 1908. Le romancier visionnaire, qui avait si bien anticipé à la suite de Karl Marx le règne totalitaire de l’oligarchie par la globalisation capitaliste, n’imaginait sans doute pas que, quatre ou cinq générations plus tard, en Occident, calculer le prix d’une vie humaine deviendrait aussi banal qu’une vulgaire cotation en Bourse. Vous ne rêvez pas. Chers lecteurs, soyez les bienvenus dans le monde réel, et sachez que, en France, la «valeur» de votre vie est, d’après un rapport très officiel du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, évaluée à 3 millions d’euros…

lundi 1 octobre 2018

Comme ils disent

Macron-le-sage serait sur la bonne voie. Non seulement il admet ne pas être «parfait» et vouloir se «corriger», mais l’hôte du Palais souhaiterait passer d’une posture «jupitérienne» à un président «du quotidien».

Cette fois –parole d’Emmanuel Macron–, nous allons voir ce que nous allons voir! «J’observe, j’écoute, j’entends», a donc déclaré le chef de l’État au journal le Monde, lors de son retour d’un voyage aux Antilles, évoquant tout de même la «mission» pour laquelle il a été élu: «Le devoir de faire.» Car voyez-vous, Macron-le-sage serait sur la bonne voie. Non seulement il admet ne pas être «parfait» et vouloir se «corriger», mais l’hôte du Palais souhaiterait passer d’une posture «jupitérienne» à un président «du quotidien». Et nous devons le croire. Affaibli par des sondages en berne, accusé d’être distant et méprisant, l’homme serait en train de redescendre sur terre au point de reconsidérer sa posture et à se réformer lui-même. «Aidez-moi», a-t-il par exemple lancé, en direct des Antilles, «j’ai besoin de vous, journalistes, population, élus». Quel bel élan, n’est-ce pas? Quel altruisme, quelle générosité, quel esprit d’écoute en effet… sauf quand il précise que, s’il a «besoin» de tant de monde, c’est bel et bien pour expliquer l’action de l’exécutif. Bref, Emmanuel Macron, devenu son principal ennemi, cherche des volontaires pour son service après-vente. La petite musique devient habituelle: le problème c’est la forme, pas le fond. «Pé-da-go-gie», clame-t-on à l’Élysée. 

Seulement voilà, la forme c’est toujours du fond qui remonte à la surface. Ses petites phrases, comme «traverser la rue», «pognon de dingue» et tant d’autres, ne viennent jamais de nulle part. Elles reflètent trait pour trait la politique conduite et sont évidemment perçues pour ce qu’elles sont: l’expression verbale des injustices subies par les contre-réformes. Voilà ce qu’il y a de fondamental! Dire que Macron sombre dans les sondages uniquement pour son manque de maintien est une explication un peu sommaire. Même Alain Minc, l’un des très proches visiteurs du soir, prend acte du «bonapartisme» du chef de l’État et met en garde contre un «risque de giscardisation». On croit rêver. Vous connaissez la formule: changer pour que rien ne change. Surtout l’essentiel.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 octobre 2018.]

jeudi 27 septembre 2018

Frère(s)

Kanaky, l’éblouissant livre de Joseph Andras consacré à la figure de Alphonse Dianou, militant indépendantiste tué lors de la prise d'otages de la grotte d'Ouvéa, en 1988.

Dianou. Il y a deux sortes de livres: ceux que nous lisons; et ceux qui font mémoire. Dès les premières phrases de "Kanaky" (éd. Actes Sud, 300 pages), nous pénétrons dans cet ailleurs de la littérature qui nous arrache de l’ordinaire et maintient en vie ce haut lieu de l’écriture majuscule: «Dire l’homme dont on dit qu’il n’en est plus un. Cerner le point de bascule, l’instant où l’espèce tombe le masque et décanille, la bave aux lèvres et le poil dru. S’en aller à la frontière, pister la borne, sonder l’âme des nôtres en disgrâce, destitués, révoqués.» L’auteur, Joseph Andras, manie la plume avec d’autant plus de solidité et d’excellence qu’elle ose embrasser une vaste réflexion sur l’histoire, débutée en 2016 avec "De nos frères blessés" (Actes Sud), hommage au militant communiste Fernand Iveton, guillotiné pendant la guerre d’Algérie. Cette fois, Joseph Andras nous plonge dans les creux et les reliefs de l’affaire de la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, fruit d’un travail d’enquête dont on ne saurait qualifier l’origine tant elle remonte à la genèse référencée du genre. Avril-mai 1988: qui, d’âge raisonnable, ne se souvient de cette action menée par un groupe d’indépendantistes qui se solda par une intervention militaire d’une rare brutalité, et d’un bilan en forme de catastrophe pour la France, vingt et un morts, dont dix-neuf Kanak? Parmi les victimes, Alphonse Dianou, 28 ans, musicien, ancien séminariste, admirateur de Gandhi et militant charismatique du FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste). Terroriste ou martyr, Dianou? Français ou «barbare» kanak? Pacifiste ou assassin? Chrétien ou communiste? «Un songe-creux envoûtant et égaré, au mieux; un dingue doublé d’une brute, au pis», écrit Andras. 



jeudi 20 septembre 2018

Tremplin(s)

Après le succès éclatant du week-end dernier, et si l'on décrétait la «Fête de l’Humanité permanente»!

Cœur. Les voix fondamentales de l’Histoire ne changent pas – seuls changent ceux qui les écoutent. Au milieu de l’effondrement physique et moral généralisé à quoi se résume le vieillissement supposé de certaines de nos idées (pour ne pas dire «nos idéaux»), il reste un moment, un lieu, une réunion collective si puissante qu’elle apporte à elle seule le témoignage irrécusable de la persistance du caractère, des aspirations, des désirs, des inventions inouïes, de tout ce qui constitue nos personnalités singulières et pourtant réunies au-delà de l’imaginable: la Fête de l’Humanité. Réalisons bien! Si l’Humanité, le journal, est de manière avérée et reconnue, ce bien précieux qui nous hante et nous dépasse autant par l’épaisseur du temps que par son horizon infranchissable, la Fête de l’Humanité, elle, est son expression corporelle, son cœur battant une fois l’an, et lorsque nous sommes trop lâches ou trop indécis dans nos existences quotidiennes pour, encore, saisir l’engagement à bras-le-corps de peur que la vie ne reprenne ses cartes, il y a ces instants-là, vécus pour «faire les choses», entrer dans un bonheur possible, avec cette sensation utile et douce que quelque chose peut avoir lieu, à condition de se montrer digne du don qui nous est offert – digne, avec joie et fatigue, tout sauf neutre… Déjà presque une semaine d’écoulée et l’imprégnation de la Fête, telle une mémoire vive, refuse de se dissiper. Au contraire même, prend-elle un relief plus évolutif à mesure que le spectacle du retour à la vie «ordinaire» nous propose et nous impose les fracas d’une actualité – martelée n’importe comment – qui disperse et lasse les consciences collectives les plus avisées, à la hauteur de ce dont sont coupables les tenants de la médiacratie dominante, à la fois exercée pour ignorer et mépriser l’événement festif, culturel et politique de la Fête (une habitude dorénavant), mais également capable aussi (plus grave) d’en détourner le sens si besoin. La meilleure prophylaxie pour eux consiste à faire le vide, à essayer de faire le vide, pendant les tonnes d’heures de «cerveaux disponibles» qui leur sont accordées. Le bloc-noteur, comme vous chers lecteurs assurément, n’aime pas ces gens-là, leur égoïsme naturel et systématique, leur arrogance ignorante, leur méconnaissance originelle des lois essentielles qui régissent une République digne de ce nom, leur immoralité foncière et presque toujours (pour eux-mêmes) infructueuse. L’immense succès de la Fête les gêne? Oublions-les. Soyons plus forts que «ceux-là». Pour une raison simple. Le Peuple de la Fête porte une exigence que «ceux-là» ne soupçonnent pas, une sorte de «message»: de quelle société voulons-nous, refusant l’alternative absurde qui consiste à nous enfermer soit dans le monde mondialisé et globalisé, soit dans la nation archaïque…