jeudi 30 juin 2016

Tour: la fin des années de plomb pour le cyclisme français?

Depuis la victoire d’Arnaud Démare dans Milan-San Remo, le peloton s’habitue à l’idée que des Français puissent enfin tout regagner. Avec Pinot, Bardet, Barguil, Rolland et Alaphilippe, un changement d’époque arrive.
 
Thibaut Pinot.
Mont-Saint-Michel, Saint-Lô (Manche), envoyé spécial.
Aussi loin que plongent nos souvenirs, le capital symbolique du Tour de France reste un résidu de rêves à composantes multiples dont le seul prestige, acquis aux temps mythologiques, pourrait suffire à nos bonheurs conjugués. Mais nous n’en sommes plus là. Dans cette époque de banalisation des exploits et d’aseptisation des performances, comme s’il fallait occire les légendes en les renvoyant à de vulgaires produits manufacturés, le cyclisme a traversé tant d’épreuves infâmes que nous guettons, à la faveur du rendez-vous de juillet, des raisons de rehausser sinon de la passion, du moins un intérêt certain capable de rendre à la Grande Boucle son mode identificatoire, sans lequel elle ne nous parlerait plus d’un pays proche et d’un monde lointain. Le «monde lointain», nous le connaissons depuis des lustres: la triche, le dopage, la mafia, la mainmise des équipes étrangères survitaminées et à millions, qui maintiennent le «pays proche», à savoir la France, dans une impuissance à triompher non seulement dans les grandes épreuves du calendrier, mais également sur son théâtre privilégié. Seulement voilà: et si ce constat était déjà derrière nous?
 

lundi 27 juin 2016

Classe(s): les ouvriers sont de retour

Pour la classe ouvrière, la colère ne l’emporte-t-elle pas sur la peur?

Ouvriers. Normal Ier a un problème. Un gros problème à la fois théorique et idéologique qui en dit long sur le sens même de sa filiation politique. Comme beaucoup d’hommes de sa génération, nourris à l’antimarxisme primaire, secondaire et tertiaire (croyez-nous sur parole), il a imaginé un peu vite, et sans doute de bonne foi, que la classe ouvrière – oui, oui, la classe ouvrière – s’était volatilisée avec le temps, émiettée et atomisée façon puzzle à la faveur du morcellement du monde du travail – sous-traitances, filiales, individualisation des parcours, externalisation, etc. Reconnaissons que tout pouvait donner raison aux contempteurs d’une économie sociale réinventée, disons à visage humain sinon en forme de socialisme, toutes les expériences ayant échoué, çà et là. Les ouvriers n’étaient plus la force motrice pouvant entraîner, par elle-même et par capillarité, un changement de base. Et puis, en ce printemps inédit, de mobilisation en mobilisation, de grèves en évolutions, des cheminots, des raffineurs, des électriciens, des employés de toutes fonctions, du public ou du privé, se sont rappelés au bon souvenir des oublieux en prouvant que la classe ouvrière restait un processus pertinent. Avouons-le: même nous avions tendance à en rejeter non pas l’idée mais le potentiel. Que voyons-nous, en effet? Du nombre, de l’unité, de la citoyenneté, des votations, de l’organisation, de l’interprofessionnel… Le philosophe Jacques Bidet l’expliquait l’autre jour dans Libération: «La bataille en cours est historique. On tente de se dire, là-haut, que ce n’est qu’un mauvais moment à passer, une conjoncture à affronter. Mais les conjonctures ne sont pas des faits du hasard, elles ont à voir avec des réalités structurelles têtues. Il n’est pas facile de tuer un syndicalisme de classe.»
 

mercredi 22 juin 2016

Etat de droit ?

Ne pas respecter la liberté de manifester aux syndicats... le pouvoir n'y a pas que pensé.
 
Comprenez bien ceci: le président de la République, son premier ministre et son ministre de l’Intérieur, tous censément «de gauche», ont tellement basculé dans le déni et l’autoritarisme pour imposer par la force leur loi travail qu’ils sont à deux doigts d’assumer de ne pas respecter la liberté de manifester aux syndicats… Qui aurait imaginé lire cette phrase, en 2016, dans un éditorial de l’Humanité? Certainement pas les électeurs de François Hollande, qu’ils aient cru ou non à un changement de paradigme, encore moins les fins connaisseurs des sacrements de notre République. Car l’entêtement de Hollande, irresponsable et dangereux pour l’avenir, achève de prouver qu’il est aux abois et lâché par ceux qui l’ont porté au pouvoir, un soir de second tour, en 2012. Mais il y a plus grave: l’interdiction éventuelle d’une manifestation syndicale, ce qui serait une première depuis 1958, reste une arme inconstitutionnelle digne des pires régimes de notre histoire, remettant en cause l’État de droit. Une arme indigne, donc, mais une arme à double tranchant. D’ailleurs, si l’on en croit certaines indiscrétions, des dissensions auraient vu le jour au sein même de l’équipe gouvernementale. Il semblerait que la transgression de cet interdit républicain en effraierait encore certains… Quelle audace!

dimanche 19 juin 2016

Violence(s): la peur du prérévolutionnaire

État et patronat disposent d’armes de répression massive. Comment y répondre?

Socle. Toujours, les puissants s’exonèrent au nom du bien public de la violence qu’ils exercent. Entendons-nous bien sur le sens du mot «violence», que nous utilisons là par commodité d’usage: en l’espèce, nous pourrions parler de «domination». Encore que. Car naturellement ces derniers accréditent cette «violence» comme la garantie même de ce bien public, alors qu’elle n’est rien d’autre que la garantie de leur pouvoir. L’argument de base est simple: obligation d’assurer la protection des personnes et des propriétés, autrement dit, leur sécurité. Respectée au pied de la lettre, cette apparence paraît assez conforme à la morale républicaine et, mieux, conforme au sacro-saint «ordre social». Seulement voilà, par glissements successifs –pas seulement sémantique–, deux cas de figure peuvent occasionner des dérapages et des dérives plus ou moins sournoises. Primo: la vraie nature de ces puissants se révèle lorsqu’un excès, quelle que soit sa forme, devient «violence» latente, qui ne simule d’être un service public ou d’intérêt général que pour asservir les citoyens. Secundo: quand cette «protection» ne concerne plus seulement son objet initial mais bien également la préservation, coûte que coûte, du système en place, fût-il ordo-libéral.

jeudi 16 juin 2016

Valls-Hollande, le déshonneur

Porter atteinte au droit constitutionnel de manifester serait en effet l’apogée de la criminalisation syndicale...
 
Tout auditeur de France Inter, hier, a dû se demander dans quel pays il vivait en ce moment et qui était donc ce premier ministre à la haine si tenace que chacune de ses phrases nous renvoyait aux pires époques de notre histoire contemporaine. Le visage de Manuel Valls était fielleux. Quant aux mots qui accompagnaient son attitude gestuelle empreinte de morgue, ils portaient la marque de la bassesse, de l’infamie et du déshonneur. Au lendemain d’un puissant défilé, qui a un peu plus isolé le gouvernement dans son absurde guerre de tranchées à vouloir imposer coûte que coûte la loi travail en l’état, l’acharnement de Valls à associer les manifestants aux casseurs a pris cette fois des allures inacceptables. Car enfin! ces bandes de casseurs, organisés et repérés de longue date, ont pu semer la violence quasiment sans entrave, s’attaquant même à l’hôpital Necker, où, entre parenthèses, les employés subissent eux aussi les effets de l’austérité. La CGT et les autres syndicats sont-ils responsables de ces agissements, comme ne cesse de le répéter le gouvernement dans le seul but de discréditer le mouvement social dans son ensemble? Que faisaient les pouvoirs publics, capables de pourchasser les hooligans aux abords des stades, mais pas quelques dizaines d’illuminés connus et coupables d’actes inadmissibles? Concernant «sa» police, M. Valls ne s’explique pas. Mais ce n’est pas tout. Répondant à un auditeur qui s’étonnait de son animosité envers la CGT, l’hôte de Matignon osa le parallèle entre la mort atroce des deux policiers et le conflit social en cours. Une instrumentalisation scandaleuse et irresponsable. Indigne de la fonction.
 

lundi 13 juin 2016

Communautarisme: Benzema, le football et les origines...

L’agitation qui a suivi le propos de Benzema raconte d’abord la place exorbitante prise par ce sport dans notre société, mais elle témoigne aussi, en miroir et en ombre projetée, que le pays est malade socialement et avachi culturellement par des débats mortifères.

Francitude. Ceux qui parlent fort n’ont souvent rien à dire et masquent par l’outrance et le bruit leurs pensées en mode mineur – l’un des aspects de l’incivilité croissante. Ceux qui parlent pour rien montrent leurs faiblesses – souvent le propre des élites. Et ceux qui font parler leur inconscient au-delà du raisonnable n’expriment que des blessures qui oscillent entre deux sentiments, l’humiliation ou la haine – à moins que ce soit les deux. Autant l’avouer, le malaise et les doutes du bloc-noteur sont intenses depuis les déclarations du footballeur Karim Benzema. Dans quelle catégorie classer le joueur du Real Madrid quand il estime que Didier Deschamps, le sélectionneur des Bleus, a «cédé à la pression d’une partie raciste de la France» en ne le retenant pas dans l’équipe pour l’Euro? L’agitation qui s’en est suivie raconte d’abord la place exorbitante prise par ce sport dans notre société, qui n’échappe en rien à ses tourments les plus profonds. Mais pas seulement, hélas. Elle témoigne aussi, en miroir et en ombre projetée, que le pays, malade socialement et avachi culturellement par des débats mortifères, reste obsédé, sinon hanté par les peurs communautaristes. Le foot comme élévation sociale? Comme modèle d’intégration? Comme cohésion nationale? Mon dieu qu’il semble loin le temps du «black-blanc-beur» scandé sur tous les tons et de cette France glorifiant les héritiers de l’immigration, quels qu’ils soient, de l’«Algérien» Zidane à l’«Italien» Platini, en passant par le «Polonais» Kopa, tous associés pour l’histoire et dans le même moule, un soir de juillet 1998, abolissant les barrières du temps, des différences et des origines, quand se dressaient sur les Champs-Élysées les drapeaux de toutes les couleurs… Souvenons-nous. À l’époque, seul le front nationaliste de Papa-le-voilà osait répudier cette équipe et ses filiations, renvoyant tous ces héros au statut d’« étrangers ». En insultant Zizou ou Karembeu, Djorkaeff ou Thuram, ils insultaient la France jusque dans sa chair. Ils insultaient la République elle-même.

mercredi 8 juin 2016

L'histrion et la grève

Quand François Hollande ampute une citation de Maurice Thorez...
 
C’est vilain, de jouer les histrions. Surtout pour le chef d’État d’un pays comme la France, si scrupuleux avec son passé et le référencement quasi sacré des paroles ancrées dans les souvenirs collectifs. Mal en a pris à François Hollande de piocher dans un lexique pour lui inconnu, emprunté à une autre époque et à une authentique gauche. «Il faut savoir arrêter une grève», déclare donc le président dans une interview publiée par la Voix du Nord. La formule, devenue citation au fil du temps, est célèbre. À condition de ne pas la tronquer de sa partie essentielle! Loin de nous l’idée de réhabiliter dans son intégrité le talent oratoire du communiste Maurice Thorez –ce dernier n’en a pas besoin–, mais chacun admettra volontiers que l’hôte du Palais n’est plus à une souillure près, comme si s’exprimait en lui un amoncellement de poches à rancune et de comptes à régler avec sa propre histoire. Soyons précis. En juin 1936, en plein Front populaire, Maurice Thorez déclarait, peu après la signature des accords de Matignon: «Il faut savoir arrêter une grève dès que satisfaction a été obtenue.» N’est-ce pas le propre des grèves que de parvenir à la satisfaction des revendications, et de s’en réjouir si tel est le cas? Le président devrait savoir qu’on ne triche pas avec certaines phrases, surtout en plein conflit social majeur. Sauf à exprimer son mépris envers le peuple. Or un peuple, c’est une histoire longue, ou plus exactement l’unité de cette histoire.
 

dimanche 5 juin 2016

Ali : un nom qui changea la boxe et le monde

Le plus grand boxeur de tous les temps s’est éteint, vendredi 3 juin, à l’âge de 74 ans, vaincu par trente-deux années de combat contre la maladie de Parkinson. Il était surtout l’une des consciences des Noirs américains, inlassable militant des droits civiques.
 
«Je m’appelle comment? Alors, comment je m’appelle L’œil félin, le corps tendu et la bouche en avant d’où émerge un protège-dents maintenu en suspension au bout d’une langue insolente et insatiable, il lève le poing, frappe, répète les mêmes mots, «je m’appelle comment, puis cogne de nouveau non plus pour assourdir mais pour faire mal, l’autre ploie mais lui, il est beau, oui, si beau dans sa rage qu’il ne parle plus le langage de la boxe mais celui de l’homme libre. Il frappe, frappe fort et précis dans sa brutalité, il danse autour de son adversaire jusqu’à l’épuisement de son propre orgueil. «Je m’appelle comment Et le miracle opère: dans la violence inouïe de ses gestes, à la limite de la cruauté, se niche de la dignité. Nous sommes en 1967. Face à lui, Ernie Terrell n’a pas compris le genre d’homme qui lui assène des directs du droit et du gauche avec la grâce et la lueur d’un ange. Terrell avait décidé de jouer sur la susceptibilité d’Ali en refusant catégoriquement, avant leur combat et durant les premiers rounds, de l’appeler par son nouveau nom. Il lui dit «Cassius Clay». Muhammad Ali voit rouge et broie du noir, leur couleur de peau pourtant commune. Il décide de ne pas le mettre KO, de l’emmener au-delà de la souffrance, de l’humilier. Pour que l’information pénètre son cerveau martelé. Terrell jette l’éponge au 15e round, saoulé par les coups. Il a enfin compris. Ali a tué Clay depuis longtemps. Sur un ring, plus personne n’osera jamais l’appeler par son nom d’esclave.
 

vendredi 3 juin 2016

Haine(s): le conflit social par les coulisses

«Je ne pensais pas que le gouvernement irait si loin», dit un conseiller d’État socialiste…

Classe. On pardonnera volontiers au bloc-noteur une tendance –sinon maladive du moins appréciative– à écouter parler ceux qui, en coulisses, donnent souvent la tonalité d’un climat ambiant par temps de crise. Quelques coups de téléphone suffisent parfois. Face à la montée de l’exaspération sociale contre la loi travail (et bien au-delà, reconnaissons-le), une espèce de haine se déchaîne à l’encontre des salariés, syndicalistes ou non, qui se dressent dans la lutte, quels qu’en soient la forme et les modes d’action, dont nous aurons remarqué qu’ils n’ont pas encore emprunté le chemin d’une grève générale – cela ne se décrète pas – mais bien d’une généralisation des grèves. Une haine donc, si tenace et si puissante qu’il ne sert plus à rien d’en psychologiser les raisons, tant elles puisent loin dans les racines antisociales à la française. De même, il devient inutile de chercher à comprendre pourquoi et comment la malveillance envers la CGT atteint un tel paroxysme, au point que nous avons tout entendu, tout lu à l’encontre du premier syndicat du pays. Sans parler de Philippe Martinez lui-même, accusé de tous les maux, «stalinien» n’étant pas le moins insultant, d’autant qu’il ne parcourt pas seulement les couloirs du Medef mais se diffuse également de palais ministériels en boudoirs de la haute fonction publique. Ainsi cet interlocuteur, conseiller technique rue de Grenelle, socialiste jospiniste pur sucre devenu, de son propre aveu, «libéral» au fil des années, qui, après avoir lu un portrait au vitriol du numéro 1 cégétiste dans le Monde, déclare tout de go: «Je partage à 100% ce qui est écrit, je me suis bien marré en parcourant cet article! Ce Martinez est en effet une sorte de “général Tapioca”, celui de Tintin, il utilise sa centrale comme au temps de la guerre froide, non pas comme une arme de conquête mais comme un bouclier, pour protéger ce qui ne peut plus l’être.» À la question: «Et qu’est-ce qui ne peut plus être protégé?», notre interlocuteur répond sans ciller: «Le Code du travail, pardi! Car c’est désormais un frein pour les entreprises.» Vous avez bien lu…

dimanche 29 mai 2016

Hollande-Valls : le mépris, la honte...

L’exécutif, dit-on, voudrait catégoriser des négociations, sans rapport avec la loi travail. Une nouvelle stratégie de mépris…
 
Ainsi, à en croire du moins certaines indiscrétions du week-end, la tactique du gouvernement serait au troc catégoriel. Beaucoup de vinaigre ici, un peu d’huile là, et une sauce acceptable sortirait du grand saladier fourre-tout qui leur sert de cerveau par temps de chauffe. Partant du principe autoritaire qu’il n’y a rien à céder sur la loi travail, le couple Hollande et Valls réfléchirait, secteur par secteur, à lâcher du lest pour ne pas «désespérer les grévistes», comme le dit un conseiller élyséen, ces derniers devant «obtenir quelque chose, même si cela n’a rien à voir avec la loi El Khomri». Vous avez bien lu. L’affaire qui secoue la France sociale concerne une révision historique du Code du travail, moins de droits pour les salariés, une scandaleuse inversion des normes contre laquelle se dressent les Français, mais qu’importe, parlons des dockers, de la RAPT, de la SNCF, d’Air France, etc., catégorisons et morcelons le débat et, ni vu ni connu, tout ira bien! À la vérité, il ne s’agit pas d’une tentative de sortie de crise, puisque l’usage de la force tous azimuts ne suffit pas, mais bien une nouvelle stratégie de mépris. Ou le début d’un sauve-qui-peut que Valls en personne exprime par une phrase empruntée aux pires droitiers: «Je ne veux pas rejoindre la longue liste de tous ceux qui ont reculé et ont fait perdre du temps à la France.» La honte.
 

vendredi 27 mai 2016

Festival(s): le système et Ken Loach

À l’heure des remerciements, le cinéaste britannique n’a pas parlé de lui, mais de ceux qu’ils aiment: les exploités.

Contradictions. L’ambivalence des sentiments a parfois quelque chose de délicieux sinon de réconfortant, comme si la tentation d’attiser nos sourdes contradictions se révélait plus prégnante qu’évidente en une époque où l’uniformité globalisée nous est soumise comme norme. Prenons le Festival de Cannes comme exemple emblématique. A priori, cette grand-messe en mutation accélérée, qui a viré bling-bling pour jet-setteurs m’as-tu-vu en mal de reconnaissance médiacratique, dont l’alibi n’est plus toujours le cinéma mais l’apparence face caméras, a tout pour éloigner nos regards, souvent écœurés par cette orgie de mauvais goût prévisible et déplacée. Au royaume de la planète people, où tout est permis et relayé en mondovision, il arrive même parfois que la compassion calculée voisine avec l’intérêt des sponsors. Au point que, au fond de nous, en voyant s’agiter certains membres du jury surpayés et ripolinés à outrance, nous nous disions sans avoir peur de nous tromper qu’il leur arrive de se donner bonne conscience, une fois l’an, en assumant un soutien actif, par et pour le 7e art, envers un «engagement citoyen», qu’il soit «pour» la défense de l’environnement, «pour» la reconnaissance des minorités, et même, audace des audaces, «contre» certaines formes du capitalisme mondialisé. Tremblez sur vos bases, chers lecteurs! Le cinéma cannois n’a pas de frontières, comme en témoigne son histoire. La vie des simples mortels, pauvres et dominés, intéresse le Festival. Le Saint Graal de la palme touche ainsi périodiquement les cœurs. De quoi se réchauffer devant l’âtre d’une humanité temporairement reconstituée, à force d’être mutilée le reste du temps. Le grand écran prend ses aises, ses libertés, se joue de toutes les subversions. C’est d’ailleurs sa fonction première. Et vous savez quoi? Tant mieux.
 
Système. Eu égard à ce «contexte», et à entendre certains, Ken Loach, qui s’est vu décerner la deuxième palme d’or de sa carrière, ne serait donc qu’un Tartuffe perdu au milieu d’un théâtre piétiné par des contrebandiers en mission humanitaire, ne connaissant rien de la «vie des gens d’en bas», tellement rien qu’ils lâcheraient volontiers une larme devant des longs métrages racontant la misère jusqu’à les honorer de leurs votes, entre deux cuillères de caviar et un toast de précieux foie gras.

jeudi 19 mai 2016

Ordre(s): à quoi joue le gouvernement avec sa police ?

Depuis des semaines, l’attitude des policiers ressemble à un scandale d’État. Un ex-des RG n’est pas loin de le penser…

Examen. «Tout malheur national, écrivait Marc Bloch, appelle d’abord un examen de conscience.» La France va mal. Tellement mal que, non contente de refermer toutes les perspectives alternatives au libéralisme destructeur, elle cogne désormais sur ses enfants. Et pas n’importe comment: avec un acharnement si frappé d’impunité qu’elle fera rougir de honte les historiens du futur quand ils se pencheront sur cette période singulière qui a vu cette gauche dite «de gouvernement» passer définitivement à droite, même du côté de la répression. Il s’opère à vue un changement de régime affectif et politique, une espèce de mutation d’attitude «envers» la politique et «par» la politique –à moins qu’il ne s’agisse d’un retour en arrière brutal, digne des années 1950 ou 1960, quand les ministres de l’Intérieur et leurs services affidés disposaient de tous les moyens pour maintenir l’«ordre», vous savez, cet «ordre» qui ne dit pas son nom mais signifie bien autre chose que la «sécurité» des citoyens dans un État de droit. L’«ordre», ce mot jouissif rabâché en boucle par le premier sinistre, signe d’un effondrement sémantique. Au fond, l’«examen de conscience» dont parlait Bloch se double d’un examen d’émotion. Quand un gouvernement de ce genre lève la main sur nos enfants, il irradie l’intimité même de nos engagements.

mercredi 11 mai 2016

Harcèlement(s): ce que femmes vivent...

En parlant, les victimes agressées par les hommes changent la nature même du combat contre ces agissements insupportables et, hélas, trop souvent enfouis.

Miroir. Omerta. Parthénogenèse. Tabou. Peurs. Pressions. Autoprotection. Autocensure… Les mots se bousculent à l’évocation de «l’affaire» Denis Baupin, homme politique de premier plan, désormais ex-vice-président de l’Assemblée nationale, soupçonné de harcèlement et dénoncé publiquement par de nombreuses femmes, dont nous louerons l’ampleur du courage, probablement puisé loin en elles tant il s’avère difficile –en ce domaine si particulier– de parvenir à libérer sa propre parole, de chasser ses doutes, ses craintes de répercussions pour ses proches ou sa carrière. Bien au-delà du cas particulier de cet homme que tout semble accabler et qui projette, de nouveau, sur un certain monde politique un miroir sans tain, prenons ces cris de dignité pour ce qu’ils sont, cinq ans après le cataclysme DSK: en parlant, ces femmes changent la nature même du combat contre ces agissements insupportables et, hélas, trop souvent enfouis. L’une d’elles dit d’ailleurs: «Le silence me rendait complice.» Elle ajoute: «Non seulement nous sommes des victimes, mais nous évoluons dans un milieu où le pouvoir est associé à la notion de force, où il ne faut jamais avoir l’air faible.» Et une autre précise: «Je savais que si je parlais, non seulement je serais discréditée,mais je donnerais une mauvaise image de mon parti.» Pour ceux qui connaissent un peu les coulisses de ce pouvoir-là, la parole ainsi libre et libérée –enfin!– brise l’«interdit», à savoir dire, alors que l’interdit, le vrai interdit, est évidemment ce qui a été subi et devrait être, à chaque fois, réglé par les tribunaux. Or, nous savons que dans les affaires de délits sexuels les délais de prescription sont trop courts pour permettre aux victimes de porter plainte. En général, et nous comprenons pourquoi, celles-ci ne sont capables d’aller devant la justice que lorsqu’elles ont déjà entamé un travail thérapeutique. D’où ce sentiment d’impunité: les comportements des hommes se modifient peu, et ce sont les femmes qui continuent de s’adapter à ces comportements révoltants.
 

Deux... il n'a manqué que deux députés pour une motion de censure "de" gauche

Il faudra que ceux qui ne souhaitaient pas voter cette loi travail –qu’ils soient «frondeurs», «aubrystes», écologistes ou autres– sans pour autant franchir le rubicond d’une censure de gauche réfléchissent bien au sens de leur grave manquement
 
Il aura donc manqué deux députés pour que la gauche puisse déposer une motion de censure «de» gauche. Autrement dit un souffle, un rien. C’eût été pourtant un coup de tonnerre dans cette Assemblée nationale que l’exécutif cherche –par l’ultime forfaiture que constitue l’usage du 49-3– à humilier en la renvoyant à une vulgaire chambre d’enregistrement. C’eût été également une vraie réplique de gauche, visible et compréhensible. Nous parlons là de cette gauche –pardonnez cette tautologie– qui défend vraiment les intérêts du peuple, des salariés, et l’avenir même des droits du travail dans notre pays, cette gauche, en somme, qui refuse de lâcher un lien sacré: l’union du populaire et du régalien. Un lien que s’est employé à sectionner le couple Hollande-Valls avec tant de vergogne que nous sommes en droit de demander aujourd’hui: qui a manqué à l’appel pour que cette motion de censure puisse être déposée? Sachant que la posture critique ne suffit plus en ce moment si crucial, il faudra que ceux qui ne souhaitaient pas voter cette loi travail –qu’ils soient «frondeurs», «aubrystes», écologistes ou autres– sans pour autant franchir le rubicond d’une censure de gauche réfléchissent bien au sens de leur grave manquement…
 

dimanche 8 mai 2016

Quelle histoire ?

Plus les projets collectifs sont affaiblis, plus les vendeurs de nostalgie cherche un public. Macron, avec sa Jeanne d’Arc, n’échappe pas à cette duperie. 

Emprunter les pas de l’Histoire, un 8 Mai de surcroît, requiert talent, prudence et légitimité –sauf à sombrer dans le banal et le consensuel, ou pire, à vouloir récupérer ladite Histoire. Dans ce vieux pays de mémoire et de disputes centenaires, il n’est jamais anodin ni innocent de jouer de la corde sensible avec les legs et les passifs qui constituèrent la France. Les pouvoirs en place, même les plus républicains, en ont fait un large usage, au moins pour fortifier le sentiment d’appartenance de leurs citoyens. Mais voici qu’à la faveur d’un jour de capitulation, un ministre de l’Économie en exercice –on aura décidément tout vu avec ce gouvernement!– se permet de pratiquer, en déplacement à Orléans, ce que nous pourrions nommer «le retour du récit national». Casse-gueule, n’est-ce pas, de prétendre parler de cette Jeanne d’Arc qui entendait des voix et bouta les Anglais en compagnie de soudards? Oui, cette pucelle sortie du purgatoire par un historien du XIXe siècle, Michelet, qui fut à l’origine, avec d’autres, du mysticisme républicain et de l’exaltation de quelques figures symboliques qui courent encore légitimement dans nos esprits. On louera une partie du geste macronien: celui de ne pas laisser la Jeanne définitivement à l’extrême droite. Mais une question nous hante: à quel point en sommes-nous précisément de l’histoire de France, si ce n’est pas là un non-sujet actuel? Suggérons une réponse: plus les projets collectifs sont affaiblis, plus les vendeurs de nostalgie cherchent un public. Macron n’échappe pas à cette duperie.  

jeudi 5 mai 2016

Alternative(s): information low cost?

L’avenir de l’Humanité, une préoccupation démocratique.
 
Information. «Vous savez ce que disait Victor HugoL’aigre sonnerie des fins de pause retentissait à peine qu’il se redressa sans lever les yeux, tapota sa pipe d’écume sur le rebord d’une fenêtre, s’empara de sa serviette de cuir toute ridée et poursuivit. «Hugo disait: “Instruire, c’est construire.” Eh bien, sachez-le, c’est aussi ce que vous faites à l’Humanité: vous informez, donc vous construisez. Vous êtes des bâtisseurs, vous faites partie du patrimoine. Patrimoine, mais pas au sens ancien du mot. Au sens moderne! Car vous êtes différents: vous construisez de l’alternative, en somme, une forme singulière de journalisme critique, donc de l’esprit critique. La plus belle chose au monde, celle que je tente d’enseigner depuis toujours. Restez vivants, par pitié, restez vivantsLe privilège de donner des cours au Collège de France n’exclut en rien la lecture des quotidiens, «l’Huma d’abord, jamais à l’exclusion de certains autres». Derrière la rue des Écoles, au cœur du quartier de la Sorbonne, à Paris, la situation de votre journal, chers lecteurs, préoccupe jusque dans des cercles qui nous paraissent lointains sinon inaccessibles. Et pourtant, ici comme ailleurs, une question hante ceux qui donnent le savoir et ceux qui le reçoivent, une question que résume cet étudiant de jour et nuit-deboutiste de la République: «Le monde des médias est gangrené, plus que jamais. Entre les chaînes d’infos en continu qui distillent de l’anxiété permanente et cette petite musique du discours dominant qui consiste à nous faire avaler le système par tous les trous, comment devons-nous agir? Si l’Huma meurt demain matin, ce sera une voix importante en moins, une voix différente, qui offre précisément un autre ton, une autre manière de voir le monde. Que veut-on à la fin? Plus de démocratie ou plus d’aliénation

samedi 30 avril 2016

Ecrivain(s): connaissez-vous Yvon Le Men?

Le poète, aussi, est une définition de la littérature.

Numérique. Les rencontres littéraires parisiennes ont ceci d’intéressant qu’elles dispensent la plupart du temps des rencontres prévisibles, à l’instar de ces voyages organisés qui consentent à l’ordinaire des petits riens qui composent soi-disant une existence exaltante. L’autre jour, une auteure plutôt talentueuse et pourtant médiatique s’interrogeait, en mode provoquant: «L’écrivain est une “espèce” qui ne se définit pas, qui n’existe pas.» Et elle poursuivait: «L’écrivain est caractéristique de l’épicentre de la dialectique de reconnaissance. Pour que son “œuvre” soit éventuellement reconnue comme “littéraire”, elle doit être au moins publiée. Mais si elle devient publique, elle se doit d’être “reconnue”. Or, une qualité littéraire supposée ne dépend pas des lecteurs et encore moins de “ses” lecteurs.» Ainsi semble-t-il délicat de déterminer précisément ce qu’est l’écrivain, sans parler de sa fonction sociale qui ne s’inscrit pas mécaniquement dans la société comme l’un de ses rouages. D’ailleurs, un très bon livre –voire un chef-d’œuvre– peuvent très bien ne pas être écrits. En somme, personne ne l’attend. Sauf l’auteur. Et, éventuellement, un éditeur. Le dilemme paraît donc fracassant pour qui s’y exerce. Au moins pour une raison: la définition même de l’écrivain n’est-elle pas que, a priori, celui-ci n’écrit jamais par défaut? À partir de ce raisonnement, une question alors se pose: et les livres dans tout ça? Et même une question plus dérangeante par les temps qui courent: et les poètes dans tout ça?
 
Poésie. Connaissez-vous Yvon Le Men? Ici même dans cette chronique, nous avions narré sa mésaventure avec Pôle emploi (lire le bloc-notes du 3 octobre 2014), qui, en juillet 2013, avait lancé contre lui une procédure de contrôle alors qu’il bénéficiait du statut d’intermittent depuis 1986, avant d’être ni plus ni moins radié rétroactivement de ce régime et condamné à rembourser les indemnités perçues depuis 2010, soit 29 796 euros.

dimanche 24 avril 2016

Mouvement social: hier, aujourd’hui…

Comment les forces en lutte de 2016 peuvent-elles puiser dans celles du Front populaire de 1936…
 
Le trouble-fête, par définition, tombe toujours à point nommé en tant qu’intempestif, en une époque qui ne l’est sans doute plus assez et dont on voudrait nous laisser croire, par attitude rigide et péremptoire, qu’elle devrait rester figée dans un modèle libéral dogmatique. À la faveur, ces dernières semaines, d’une résurgence de contestations multiformes, ce que nous appelions jadis la «France sociale», souvent renvoyée dans un vaste musée d’antiquaille, s’invente avec le printemps un arrière-plan qui dessille les yeux. Car ses acteurs n’ont rien d’antiquaires. Ils connaissent même l’histoire dans laquelle puiser ce qui convient de l’être, comme source d’inspiration, à l’aune de ce qu’écrivait Marc Bloch: «Le proche passé est pour l’homme un commode écran; il lui cache les lointains de l’histoire et leurs possibilités de renouvellement.»
 
Ainsi en est-il de 1936 et du Front populaire, que la dernière Agora de l’Humanité, ce samedi, invitait à revisiter et à requalifier à la lumière de notre ici-et-maintenant, comme pour remettre le temps et ce qu’il nous a transmis à l’intérieur de ses gonds.

jeudi 21 avril 2016

Hamlet(s): ou proto-Hamlet ?

Quand l'écrivain Gérard Mordillat par sur les traces de Shakespeare. Un grand moment de lecture.
 
Mystère. To be or not to be… Qui ne connaît Hamlet? Qui n’a vu au moins une représentation théâtrale au fil de son existence scolaire ou d’adulte ou, plus rare, un film référencé (celui de Kenneth Branagh tenait la route), voire un documentaire quelconque narrant les us et coutumes du bon jeu d’acteur pour affronter ce monument? Qui n’a ouvert le texte, lu des scènes fabuleuses, hantés par des mots, des phrases qui ont transgressé des générations entières en réduisant leurs questionnements au miracle le plus précieux: l’universalité? «Le temps est disloqué. Ô destin maudit, Pourquoi suis-je né pour le remettre en placeOu encore: «Il faut que je sois cruel, rien que pour être humain. Commencement douloureux! Le pire est encore à venir.» Ce samedi, sachez-le, nous fêterons les quatre cents ans de la mort du plus célèbre William de l’histoire des hommes: Shakespeare. Derrière le nom de l’auteur indépassable en langue anglaise plane le mystère (absolu?) d’une vie aux zones d’ombre géniales et inégalables. Officiellement, nous ne disposons de lui que d’un seul portrait, et, paraît-il, que de quatorze mots écrits de sa main. Les biographes ne connaissent d’ailleurs pas sa date de naissance, mais celle de son baptême: le 26 avril 1564. Et de sa mort: le 23 avril 1616. Et encore, chacun digresse à l’infini sur le lieu avéré de son trépas… Sans parler de son œuvre elle-même, véritable coffre aux trésors où chacun peut se noyer tout entier sans jamais en épuiser les richesses.
 
Lectionnaire. À l’occasion du quatre centième anniversaire, rééditions, inédits, portraits et critiques fleurissent pour tenter de dresser le portrait de l’auteur du Roi Lear ou d’Othello –mais surtout d’Hamlet. À la faveur de cette production éditoriale plutôt abondante, suivez le conseil du bloc-noteur: procurez-vous de toute urgence le dernier opus de Gérard Mordillat, "Hamlet le vrai" (édition Grasset, 172 pages), et de grâce –surtout si vous êtes familier de la pièce!–, laissez-vous embarquer dans l’un des récits les plus fabuleux et savoureux de ces derniers temps.

mardi 19 avril 2016

CGT: ce qu'affiche révèle...

Une matraque et un insigne de CRS, près d’une flaque de sang, titrés: «La police doit protéger les citoyens et non les frapper.» Cela justifie-t-il autant de haine de classe?

Alors, tout est bon? Tout est permis et possible, sans frein ni mesure? Tout serait ainsi acceptable dans le débat public? La voilà donc, la France de 2016 dont quelques-uns des principaux hiérarques actuels de l’orthodoxie dominante se permettent d’utiliser le moindre prétexte pour tenter de dézinguer le plus vieux syndicat, qui a tant donné et œuvré pour l’existence même des droits sociaux et la consolidation de la dignité des plus faibles? Il aura suffi d’une affiche, volontairement provocante, pour qu’un véritable tir de masse s’abatte sur la CGT, dont le congrès, à Marseille, en gêne manifestement plus d’un… Ce qu’affiche révèle, tout de même! Et ce qu’elle dit, par effet miroir, de l’état de ceux qui croient nous dominer!
 
«Honteuse», «immonde», «abjecte»… Depuis hier matin, les adjectifs en forme de coups ne manquent pas –venant de la droite comme de la gauche d’ailleurs–, pour qualifier l’affiche diffusée par le syndicat Info’com de la CGT dénonçant les violences policières des dernières semaines.

vendredi 15 avril 2016

Carnivore(s): pourquoi cette violence faite aux animaux?

Chaque année, nous tuons 70 milliards de mammifères et d’oiseaux et 1 000 milliards d’animaux marins pour notre consommation. Notre rapport à la vie, à la mort et au vivant s’en trouve-t-il toutefois bouleversé?

Protéines. Pourquoi parler de cela, ici et maintenant? Pourquoi évoquer semblable sujet, quand tant d’autres, plus «importants», plus «essentiels», se bousculent et se disloquent dans les fracas de l’actualité? Pourquoi –mais enfin!– consacrer un peu de temps indispensable à d’autres tâches pour écrire, comme un vol dans la nuit, sur la violence faite aux animaux? Admettons volontiers que les nouvelles et récentes révélations de l’association L214, qui vient de mettre en évidence la pratique de traitements cruels dans un abattoir français, un de plus, n’y sont pas pour rien. Depuis des années, nous connaissons le discours dominant, qui consiste à n’accabler que le système agro-industriel (où les ouvriers, au passage, connaissent d’épouvantables conditions de travail) et son système d’«industrialisation de la mort» à des fins «pratiques», autrement dit pour nourrir la masse des citoyens que nous sommes. Sauf que lesdites révélations ne concernent en rien les filières industrielles, mais bien la «viande bio», vous savez, cette production «éthique» qui donne bonne conscience aux âmes sensibles et impose depuis quelques années un nouveau précepte que la petite bourgeoisie gnangnan bêle sur tous les tons, «la mort qui a du sens», s’exonérant d’une réflexion simple qui parcourt pourtant l’esprit des humains depuis au moins deux siècles: il n’y a pas de mort heureuse dans les abattoirs. D’où cette interrogation: d’où provient ce rapport pathologique de notre culture à l’animal, vulgaires protéines sur pattes?

jeudi 7 avril 2016

République(s): ce qui arrive...

Que se passe-t-il tous les jours, toutes les nuits, à Paris, place de la République?


Changement. «Ils pourront couper les fleurs, ils n’arrêteront pas le printemps.» Certaines phrases peuvent paraître éloquentes ou faussement poétiques à l’excès, mais elles disent parfois la volonté claire, affirmée, de celles qui marquent les esprits et témoignent d’un esprit combatif –par les temps qui courent, prenons-le pour tel. Que se passe-t-il du côté de la place de la République, à Paris, chaque soir, chaque nuit, à l’occasion du mouvement Nuit debout, dont les contours restent à définir, ce qui, en soi, ne constitue pas un problème. «Une nouvelle façon de faire de la politique est en train de naître», clame un participant. Quelques centaines de personnes investissent l’un des antres parisiens les plus emblématiques –surtout depuis les attentats de janvier 2015–, les réseaux sociaux relaient à juste titre, les références aux Indignés espagnols sautent aux yeux, et voilà que nos cœurs se gonflent, que nos espoirs se réveillent, dans le prolongement d’un mouvement social existant, celui contre la loi travail, tandis que nos rêves de convergences des luttes nous étreignent légitimement. Un autre dit, et entendons-le: «Le simple fait que des gens soient présents jusqu’à 4 heures du mat pour penser une nouvelle société est déjà une victoire.» Comment lui donner tort? Comment ne pas s’en réjouir? Comment ne pas imaginer mieux? Au fond, cela prouve une évidence qui parcourt toutes nos têtes de progressistes sachant planter nos ego-histoires en allant si possible à l’essentiel (entendez par là, l’intérêt général), car le temps presse: l’attente d’un changement radical est tellement puissante que la moindre flammèche nous donne des raisons d’y croire. Et vous savez quoi? Tant mieux!

Politique. Bien sûr, le miroir du temps inciterait plutôt le bloc-noteur à la rêverie, au pas de côté, mais les désarrois d’un promeneur solitaire n’ont rien pour retenir l’attention –et heureusement. Ce qui compte ici-et-maintenant, ce ne sont plus les souvenirs oiseux des uns et des autres, amertumés dans les illusions perdues, mais bien ce qu’affirmait l’autre soir l’économiste Frédéric Lordon, venu parler aux occupants de cette place de la République transformée en agora: «Il est possible qu’on soit en train de faire quelque chose.»

mardi 5 avril 2016

Panama Papers: Le Pen Connection

Pendant que Marine Le Pen dénonce à s’en époumoner «le pouvoir de nuisance de la finance mondialisée qui joue contre l’intérêt général», les comptables de son parti détournent de l’argent à l’étranger. Mensonges idéologiques. Mensonges financiers. Tout est dit.
 
Et au milieu de la fournaise du Panama Papers, qui éclaire d’un jour nouveau les mécanismes du casse mondial organisé entre puissants, et accessoirement combien cela coûte à nos sociétés maintenues sous l’éteignoir antisocial, voilà donc que nous découvrons –sans grande surprise pour ce qui nous concerne– les noms de quelques amis du clan Le Pen, que le Monde qualifie d’«experts en paradis fiscaux». Et c’est peu dire. Le Consortium international de journalistes d’investigation (ICI) a permis de mettre au jour un système ultra-sophistiqué de dissimulation d’avoirs financiers, organisé dans des centres offshore d’Asie et des Caraïbes «par le premier cercle de fidèles de la présidente du Front national», précise le quotidien du soir, «pour sortir de l’argent de France au moyen de sociétés-écrans et de fausses factures». Les dossiers du cabinet panaméen Mossack Fonseca, qui ne constituent qu’une infime, très infime partie de la réalité de l’évasion fiscale à l’échelle planétaire, apportent également des éléments saisissants sur l’argent personnel de Jean-Marie Le Pen, dont un bout de la fortune aurait été planqué dans une opacité parfaitement ordonnée. Où l’on parle de billets, de titres, de lingots et de pièces d’or. À la faveur de ces révélations mondiales, les masques du conglomérat familial et de ses proches viennent de tomber!
 

jeudi 31 mars 2016

Héritage(s): Cruyff, l'amour du génie

Le footballeur néerlandais fut l’architecte du jeu moderne, le révolutionnaire total.


Tristesse. Né à Amsterdam, mort à Barcelone. Certaines épitaphes prennent parfois des détours symboliques et laissent à ceux qui les récitent un arrière-goût de nostalgie à chaque mot prononcé. La mort de Johan Cruyff, la semaine dernière, à l’âge de 68 ans, a réveillé en nous quelque chose qui tient plus de la philosophie que de la mythologie, comme si cette disparition du génie du football mondial appelait à la réflexion la plus intense sur ce sport même, en forme d’hommage modeste, forcément modeste, par ceux qui exercent la pensée à la fidélité ou qui aiguisent la fidélité par la pensée. Car, avec Cruyff, le football n’était pas du football et le sport autre chose que du sport. Ce que le Néerlandais emporte avec lui, ce n’est pas son monde propre, unique et brillant, c’est aussi un peu le nôtre, celui que nous avons construit depuis quarante ans et qui épousa de tous temps un peu de ses empreintes. L’ampleur de notre tristesse dit l’irremplaçable. Et depuis quelques jours, notre mémoire se brouille à son évocation. L’idole absolue des années 1970, à l’Ajax d’Amsterdam puis à Barcelone, avant de devenir le plus grand entraîneur de tous les temps, n’était pas qu’une icône à l’esthétique et à la technique uniques en leur genre, mais bien, par-delà les travers d’une personnalité atypique, l’un de ces penseurs qui rendent la vie meilleure et donnent sens aux actions collectives les plus banales. Bien sûr, il ne s’agit là que de sport et de ballon rond, et les raisons ne manquent pas de nous détourner de ce spectacle outrageant de puissance communicative et de fric capté par quelques mains, penser qu’il n’est plus qu’un théâtre désenchanté, l’antre piétiné d’une humanité de contrebande hantée par la légende mythifiée de héros de pacotilles transformés en produits survitaminés.

mercredi 30 mars 2016

La rue, la grève... contre la loi Travail

Le 31 mars au soir, après la journée de grèves et de manifestations, forçons le premier ministre à comprendre que les jeux ne sont pas faits -et même à comprendre tout le contraire.
 
N’en déplaise à certains, les mouvements sociaux ne se commandent pas à distance et ne trouvent pas leur énergie performative dans des injonctions venues d’en haut. Ils possèdent une vie propre, une autonomie singulière qui puise dans le moment ses raisons, ses colères et même ses enrichissements agrégés à sa force collective. Ceux qui tentent de comprendre ce qui se passe contre la loi travail feraient bien d’y réfléchir avec sérieux, car le mouvement social dont il s’agit, qui grandit et laboure la société française dans ses tréfonds, a dépassé le stade de l’effraction et devrait prendre une tournure spectaculaire, ce jeudi 31 mars, à l’appel des organisations de salariés et de jeunesse.

Violence(s): comment devient-on djihadistes?

Quand l’«État islamique» tente de mettre en place une vision théologique, ceux qui s’en revendiquent en sont loin.

Succession. Les heures graves appellent parfois des questions simples. Combien de temps? Oui, combien de temps faut-il à des sociétés démocratiques pour encaisser les chocs inouïs, dépasser l’émotion et les tétanisations légitimes, et enfin s’autoriser ce petit pas de côté qui permet de retrouver collectivement le chemin de la pensée, du sang-froid, de la lucidité en tant que nécessité absolue ? Depuis les attentats de Bruxelles, qui nous ont projetés de nouveau, nous Français, dans nos propres hantises, nos esprits éprouvés de tristesse, de colère, de peur sont sommés de n’avoir pour seul horizon que la guerre permanente, l’état d’urgence, pour ne pas dire la vengeance avec sa part d’aveuglement, et la certitude de voir nos libertés rognées pour si longtemps que nos esprits s’épuisent à en imaginer les conséquences à long terme. La succession des séquences qu’il nous est donné de vivre depuis janvier 2015 porte en elle tout ce que nous redoutions de sidérations, d’amalgames et de fantasmes mêlés. Voilà pourquoi nous refusons les lignes droites toutes tracées, en particulier concernant l’une des principales interrogations: comment devient-on djihadiste? Ou plus exactement: quel chemin conduit au djihad et à la furie du terrorisme, quand on est héritier de l’immigration, Français ou Belge, de la deuxième ou troisième génération? Autrement dit: quel est le point de basculement vers cette «conversion» absurde et nihiliste, qui pousse des jeunes souvent sans histoire à entrer dans une sorte de logique meurtrière, les conduisant au passage à l’acte le plus terrifiant que nous puissions imaginer, ou à émigrer dans un pays en guerre qu’ils ne connaissent que par la propagande véhiculée sur des réseaux sociaux, pour y mourir la plupart du temps? Ceux qui pensent détenir une seule explication devraient commencer par se taire.

dimanche 20 mars 2016

Etats-Unis-Cuba: après le réchauffement, stop à l'embargo !

Au fond de nous, la conviction est forte que le revirement des USA à l’égard d’un gouvernement cubain longtemps diabolisé, agressé, est une victoire pour Cuba, et une défaite cuisante pour tous les prédécesseurs d’Obama.
 
Les moments d’histoire projettent toujours les mêmes effets que les soleils de printemps : de la lumière incandescente qui illumine le présent; des ombres portées qui projettent sur l’horizon un halo d’incertitudes. Ainsi en est-il de la visite de Barack Obama à Cuba, tellement attendue et si importante que son caractère historique ne se discute en rien. La présence sur l’île du président américain restera dans le mémorandum diplomatique du début du XXIesiècle comme l’un des actes fondateurs d’un monde que nous voudrions croire différent. Après un demi-siècle de relations tumultueuses, depuis la baie des Cochons et la révolution des Cubains se dressant contre l’empire colonial qui ravalait l’île au rang de vulgaire dépotoir mafieux et de bordel des États-Unis, une page se tourne, et avec elle s’ouvre un nouveau chapitre que nous devons autant à la volonté de Barack Obama qu’à celle de son homologue cubain, Raúl Castro, qui n’aura pas ménagé sa peine pour permettre que l’impossible soit dépassé. Voilà un peu plus d’un an que Cuba et les États-Unis ont amorcé un rapprochement diplomatique, jusqu’à la réouverture de leurs ambassades respectives. Gagnant-gagnant, n’est-ce pas?

samedi 19 mars 2016

Amen(s): l'Eglise de France face à la pédophilie

L’affaire de Lyon débute à peine. Les révélations sur le silence volontaire et l’inertie des responsables du diocèse de Lyon nous en disent long. Et s’il n’y avait pas que des cas isolés, mais bien des pratiques systématiques, à une échelle bien plus vaste?

Le cardinal Philippe Barbarin.
Briser. Qui a côtoyé de près les institutions de l’Église sait que les affaires graves se règlent toujours de deux manières. Primo: soit dans l’intimité de la famille ecclésiastique, au plus près des intérêts de ceux qui guident le chemin vers la foi, puisqu’ils sont les représentants de la parole divine et incarnent physiquement le sacré vénéré, qu’à aucun prix nous ne saurions remettre en cause. Secundo: soit directement dans le secret avec le Très-Haut, dans un tête-à-tête que rien ni personne ne doit perturber ou influencer. La parole confinée d’un côté; la prière de l’autre. Rideau. Qui a vu Spotlight, le prodigieux film de Tom McCarthy récemment oscarisé, qui relate dans le détail le combat d’une équipe de journalistes du Boston Globe pour briser l’obstruction de la hiérarchie de l’Église catholique concernant les affaires de pédophilie au sein du clergé local, sait ce qu’il en coûte de s’attaquer à ce qui, en apparence, ne peut être attaqué moralement, étant la morale même. Voilà ce qui arrive aux victimes d’un prêtre du diocèse de Lyon. Une sorte de chemin de croix.

mardi 15 mars 2016

Nouvelle séquence pour la Syrie ?

Aussi dramatique et paradoxal que cela puisse paraître, la stratégie de Moscou, qui vient donc d’annoncer son retrait militaire, semble ouvrir la voie à une nouvelle séquence de négociations politiques.
 
Nous penserons ce que nous voulons de l’intervention russe en Syrie, de ses objectifs avoués et inavouables, sans parler de son soutien à peine voilé puis plus distant envers Bachar Al Assad… Un fait reste pourtant tangible: le fragile «apaisement» que nous constatons depuis la trêve scellée entre les forces du régime et celle de l’opposition non djihadiste, sous l’égide des États-Unis et de la Russie, est dû en grande partie à la démonstration de force de l’armée russe. Aussi dramatique et paradoxal que cela puisse paraître, la stratégie de Moscou, qui vient donc d’annoncer son retrait militaire, semble ouvrir la voie à une nouvelle séquence de négociations politiques. Cette fois, ce ne sont plus seulement Vladimir Poutine ou Barack Obama qui le (ré)clament, mais bien certains protagonistes clés. Hier, par exemple, le Haut Comité des négociations (HCN) de l’opposition syrienne a officiellement déclaré qu’il n’était «pas contre» des discussions directes avec le gouvernement syrien, estimant que la décision de Poutine de réduire la présence militaire russe était «de nature à ouvrir à la voie à un règlement du conflit». Après cinq ans et près de 280.000 morts, ce genre de propos paraît inespéré. Prenons-le comme tel. D’autant que les enquêteurs de l’ONU ont salué, toujours hier, ce qu’ils appellent une «baisse significative» de la violence et l’espoir «d’une fin en vue». Comment ne pas s’en réjouir, avec la prudence requise?
 

dimanche 13 mars 2016

Parole(s): être encore quelqu'un...

De quoi parlent les gens «d’en bas»? D’humiliation…

En bas. C’était samedi dernier, jour de marché dans une petite sous-préfecture de province (quel odieux mot, n’est-ce pas, même pour un jacobin de cœur), à l’heure du café au coin du zinc, place centrale, avec jets d’eau et cris d’enfants, puis dans un salon de coiffure transformé, comme il se doit, en agora publique, le propre de ces endroits où la parole se libère à condition de la susciter. Panel assez éloquent, quoique limité en nombre. Un homme au chômage, un autre en intérim, un troisième membre du Parti socialiste local trimant dans une petite entreprise du cru, une femme précaire, deux-trois jeunes. Brochette représentative d’une France dite «d’en bas», comme l’affirment encore certains, car ils se croient tout là-haut, sur des sommets que personne n’envie vraiment – mais le savent-ils? Devant le bloc-noteur, les héritiers du labour ou de l’usine cherchent leur geste d’ici-et-maintenant, comme jadis, cette manière séculière qui toucherait l’âme du peuple au cœur, car ce peuple se reconnaissait dans ce geste et cette manière. Ce geste était celui des ouvriers, des gens de peu, ceux que les nouveaux maîtres de la pensée méprisent profondément. Quant aux paroles de ces moins-que-rien, soumis aux aléas du «marché de l’emploi» (ça, c’est odieux), elles claquent dans le silence imposé comme autant de vérités toujours bonnes à entendre avec lucidité. Nous ne pouvons aimer ce que sont ces gens, nous ne pouvons même les défendre de toutes nos forces sans la perception presque sacrée de leur vie réelle, sans collecter ces défis qu’ils lancent à la société tout entière.