dimanche 26 mars 2017

Fidélité(s): se souvenir des écrits de Daniel Bensaïd

Relire "Jeanne, de guerre lasse", un grand chef d'œuvre de 1991 réédité, qu'il convient de revisiter…

Révolutionnaire. Les choses de l’esprit nous condamnent à perpétuité… L’autre matin, à la rédaction, il a suffi qu’un collègue dépose un livre sur le bureau du bloc-noteur pour que resurgissent des souvenirs de lecture, si intacts et vivants qu’une sourde émotion – presque de jeunesse – se ranime soudain, avec son corollaire, le goût inachevé d’un intellectuel que nous avons tant apprécié. Par les temps qui courent et nous écrasent, même en pleine campagne électorale, lisez ou relisez absolument Jeanne, de guerre lasse, du regretté Daniel Bensaïd, que les Éditions Don Quichotte ont la bonne idée de republier, vingt-six ans après sa première parution (1991, Gallimard). «Une voix nous manquait qui, heureusement, revient. Écoutez son doux murmure, consolant et bienveillant. C’est le bruit du réveil et de l’espoir», écrit d’emblée Edwy Plenel, dans une préface assez magistrale, qui nous invite non seulement à revisiter ce livre-totem comme l’œuvre-vie d’un écrivain à part, mais, surtout, à repenser à hauteur d’homme avec Daniel Bensaïd, philosophe et militant, politique et poète, «indocile comme les causes qui l’animaient, inclassable comme les irréguliers qu’il défendait». Pourquoi, au début des années 1990, Jeanne d’Arc devenait-elle la figure d’une «guerre lasse» sous la plume d’un marxiste révolutionnaire? Pour retrouver le fil d’Ariane – celui de l’espérance – d’une gauche d’engagement véritable, offrant à cette femme d’un autre temps une forme de résistance universelle qui inspire tant la grande camaraderie de ceux qui ne renoncent pas. Et pourquoi, aujourd’hui, éprouve-t-on la nécessité d’y retourner? D’abord parce que, loin des clichés parfois accolés à sa personne, et malgré sa place assumée de théoricien d’une certaine extrême gauche française, Daniel Bensaïd, dans ses nombreux écrits, n’était pas réductible à une assignation «philosophique» et/ou «politique», encore moins, croyez-nous sur parole, à un dogme figé dans le passé. Au hasard, il suffit d’ouvrir à nouveau la Discordance des temps: essais sur les crises, les classes, l’histoire (Éditions de la Passion, 1995), ou plus encore Marx l’intempestif. Grandeurs et misères d’une aventure critique (Fayard, 1995), pour se convaincre de l’ampleur des champs émancipateurs qu’il recouvrait, toujours au nom de son combat pour l’égalité et de son exigence démocratique et sociale, dont il ne s’est jamais départi, vaille que vaille. Ces textes «d’époque», nullement datés en vérité, témoignent aussi de la vigilance du penseur d’alors face à la contre-réforme néolibérale dont il percevait déjà les conséquences durables – et dont nous constatons ici et maintenant les ravages…

Présidentielle: à un détail près...

A quatre semaines de la présidentielle, chacun doit s’en convaincre et agir autour de lui pour transformer cette intuition en vérité: rien n’est joué!
 
Il ne reste que quatre semaines avant le premier tour de la présidentielle. Et nous sommes au moins instruits d’une chose: cette campagne électorale, qui oscille entre le pugilat autour des «affaires» et l’hystérisation des arguments, ne ressemble à aucune autre. C’est l’une des raisons pour lesquelles sa conclusion – ô combien incertaine! – peut nous conduire vers deux chemins opposés: le pire ou le meilleur. Sachant que la première option paraît la plus probable, du moins si nous nous en tenons aux seuls sondages… Pourtant, les politologues des instituts eux-mêmes, dans le secret des discussions, nous mettent en garde contre «des prévisions totalement aléatoires». Cette forme de poison qu’est la «sondocrati» a en effet prouvé qu’elle perdait de son influence sur le choix de vote des électeurs (Trump, Sanders, primaires de la droite ou du PS...). Il suffit de voir le climat actuel pour comprendre que la colère populaire risque bel et bien de se déchaîner dans la dernière ligne droite. Deux solutions. Ou elle entérinera le mépris des idées et du vrai changement. Ou elle redonnera corps à la réalité du pays et à son envie profonde de passer radicalement à autre chose! 
 

lundi 20 mars 2017

Où sont les usines ?

En huit ans, plus de 600 usines ont disparu du paysage national, sachant que cette statistique morbide est un résultat net entre ouvertures et fermetures.
 
Pas d’industries sans services publics et pas de services publics sans industries: certains n’y verront qu’un slogan arraché à des cerveaux archaïques ; d’autres, comme nous l’avons lu récemment sous la plume d’un chroniqueur d’un quotidien du soir, une forme de «populisme industriel»… De l’insulte à la connerie, le libéralisme conduit à tout. Et même au déni de réalité. Ce sera d’ailleurs le sens de la journée d’action conduite par la CGT, ce mardi: convaincre que l’industrie doit redevenir le pilier de notre économie, donc, pour y parvenir, s’en donner les moyens et se doter d’une volonté politique capable d’inverser un processus dramatique. N’en déplaise aux éditocrates, qui ne mesurent la puissance de la France qu’à son nombre d’ogives nucléaires et à son strapontin à l’Otan, le poids de l’industrie reste un bon baromètre pour jauger l’état d’un pays comme le nôtre. Prenons trois chiffres donnés par le même quotidien du soir, pas plus tard qu’hier (comme quoi). En huit ans, plus de 600 usines ont disparu du paysage national, sachant que cette statistique morbide est un résultat net entre ouvertures et fermetures. Du jamais-vu. En quinze ans, sous le joug des actionnaires, un million d’emplois ont été sacrifiés dans ce secteur. Quant à la part de l’industrie dans la richesse nationale: 25% dans les années 1960, 12% aujourd’hui. Résultat, du chômage de masse, un déficit commercial chronique, des champions nationaux qui passent sous contrôle étranger, des territoires entiers dévitalisés, avec toutes les conséquences… Bref, une saignée historique. 

vendredi 17 mars 2017

Paresse(s): les journalistes et la banlieue

Non, le Franc-Moisin, à Saint-Denis, n’est pas une zone de non-droit, comme le disent certains commentateurs par paresse de langage.
 
Saint-Denis. Où l’on reparle de la France des «oubliés» ; celle qui ne se contente plus de mots ; celle qui regarde la dislocation du paysage politique avec autant d’indifférence que de colère, ce qui présage d’une force pour l’histoire dont on ne sait pas encore vers quoi elle basculera. Depuis le 7 mars dernier, les commentaires n’ont pas manqué pour décrire – à la va-vite – les incidents, certains graves, au lycée Suger de Saint-Denis et ses alentours. La cité dionysienne redevenait au fil de reportages salés la «Molenbeek-sur-Seine», décrite ainsi par le Figaro Magazine en mai 2016. Atterré, le bloc-noteur a entendu et lu cette forme de catéchisme faussement républicain s’abattre de nouveau sur «sa» ville, dans la bouche de n’importe qui, surtout ceux sans éthique, comme si rien ne changeait, comme si les intérêts bassement politiques et les folies médiatiques trouvaient leur compte dans le travestissement d’une réalité déjà assez complexe pour ne pas avoir à en rajouter dans la dé (sin) formation, sinon le mensonge. Voici une phrase prononcée dans un JT: «Dans le quartier des Franc-Moisin, les habitants sont des survivants.» Premier rectificatif: il s’agit «du» Franc-Moisin et non pas «des» Franc-Moisin. Second rectificatif: non, ce quartier n’est pas en «guerre» et les habitants encore moins des «survivants» frappés par la seule «insécurité», la seule «montée de l’islam», la seule «absence de vie sereine». Le bloc-noteur, qui a vécu plus de dix ans tout à côté du Franc-Moisin, a la prétention, quoique modeste, de savoir à peu près ce qui s’y passe et que, si la vie n’y est pas «sereine», cela tient moins aux personnes qui l’habitent qu’aux conditions sociales qui s’y déploient. Comme l’écrivait, lundi 13 mars, dans une tribune donnée au Monde, le sociologue et anthropologue des banlieues Marc Hatzfeld, qui a arpenté le quartier durant des années: «Le Franc-Moisin n’est pas une zone de non-droit, comme le disent certains commentateurs par paresse de langage, mais il s’y est inventé et installé, vaille que vaille, comme dans bien d’autres zones sociales, économiques ou géographiques de notre République, une règle coutumière que les autorités politiques et policières ont négociée avec la population et les circonstances. […] Mais l’existence quotidienne fait face.» Comprenons bien de quoi il retourne.

lundi 13 mars 2017

Marx, c'est toujours aussi Capital

A l'occasion de la réédition du Capital, de Karl Marx (mort le 14 mars 1883), grâce à une nouvelle traduction aux Éditions sociales, je me permets de republier ici l'un des chapitres consacrés à ce texte fondateur dans l'un de mes livres, "A la rencontre de... Karl Marx", publié aux éditions Oxus Littérature, en 2011 (avec une préface de Gérard Mordillat).

 
PARCE QUE L’ECONOMIE C’EST CAPITAL !
« Le cerveau de Marx était comme un navire de guerre qui entre au port, mais sous pression, toujours prêt à partir dans n’importe quelle direction sur l’océan de la pensée. » PAUL LAFARGUE

Qui a dit: «Le travail est antérieur au capital et indépendant de celui-ci. Le capital n’est que le fruit du travail et n’aurait jamais pu exister si le travail n’avait pu exister avant lui. Le travail est supérieur au capital et mérite de loin la plus grande considération»? Détrompez-vous, il ne s’agit pas de Karl Marx, mais d’Abraham Lincoln, seizième président des Etats-Unis, premier Républicain à s’installer dans le bureau ovale, assassiné par un partisan sudiste esclavagiste, le 15 avril 1865 à Washington. 
Lorsqu’il débarque à Londres le 26 août 1849, Karl Marx, chassé du continent où il est devenu indésirable dans la plupart des pays qu’il a visités, n’a pas encore lu cette phrase prononcée par un président d’un pays qui, bientôt, fera du capitalisme son arme secrète. Les problèmes matériels s’accumulent – sa petite famille survivra grâce aux libéralités d’Engels – et sa femme et leurs enfants qu’il a réussis à prévenir à Trèves le rejoindront bientôt. «Pour nous tous, ici, c’est une question de pain quotidien», écrira-t-il depuis Soho, sur Dean Street, un des quartiers les plus sordides à l’époque qu’un biographe de sa femme Jenny surnommera la «rue de la mort» en raison des nombreux décès que Marx aura à y subir (plusieurs de ses enfants). Il se veut toutefois intransigeant: même s’il sait qu’il fait endurer à toute sa famille les conditions d’existence de la classe ouvrière, il refuse de renoncer à son travail si peu lucratif et, surtout, il refuse de se plaindre. Paul Lafargue témoigne: «‘’Travailler pour l’humanité’’ était une de ses expressions favorites. Il n’était pas venu au communisme pour des considérations sentimentales, quoiqu’il fût profondément sensible aux souffrances de la classe ouvrière, mais par l’étude de l’histoire et de l’économie politique. Il affirmait que tout esprit impartial que n’influençaient pas des intérêts privés ou que n’aveuglaient pas des préjugés de classe devait nécessairement arriver aux mêmes conclusions que lui.» (1) 


dimanche 12 mars 2017

Les idées, bordel !

Les électeurs vraiment de gauche ne voteront pas, cette fois, sous la pression de certitudes qui n’en sont pas.
 
Six semaines… Sans céder à l’espèce de sidération généralisée qui provoque des regards en biais sur une campagne qui ne ressemble décidément à aucune autre, oui, vous avez quand même bien lu: il reste quarante-deux jours avant le premier tour de la présidentielle. Et comme chacun peut le constater avec plus ou moins d’amertume, les débats politiques et médiatiques oscillent entre l’hystérie généralisée et une forme de grand jeu soi-disant ludique, façon PMU ou Loto sportif, où chacun y va de son pronostic en misant sur les scénarios anticipés d’un résultat pourtant aléatoire, comme le pratiquent les pires bookmakers de pays voisins… Combien de temps encore cela durera-t-il? Combien de temps faut-il à une société démocratique comme la nôtre pour encaisser le choc inouï d’une confrontation quasi confisquée, pour enfin dépasser l’émotion du grand n’importe quoi et s’autoriser une prise de hauteur qui permettrait de retrouver collectivement le chemin de la pensée et de la raison? Alors que la moitié des électeurs potentiels ne savent toujours pas s’ils iront voter et pour qui, sinon pourquoi, nos esprits éprouvés de tristesse, de colère parfois, de peur aussi, sont sommés de n’avoir qu’un seul horizon: se déterminer en fonction du monde FN. Sauter les étapes. Céder à tout. Et pourquoi pas se jeter soi-même par-dessus bord…
 

jeudi 9 mars 2017

Nihilisme(s)

L’accident Fifille-la-voilà devient potentiellement crédible.
 
Mortifère. «Rien, pour l’instant, n’érode le socle électoral du FN. Il y a une part d’irrationnel. La multiplication des affaires ne modifie pas nos études. Même si elle était mise en examen, on a l’impression que ça ne changerait rien…» Un peu désemparé par ce que nous nommons «l’opinion publique», cet ami politologue et sondeur n’annonce pas forcément le pire, du moins s’y prépare-t-il, comme un «fait désormais possible». Prenons donc conscience de la réalité. Le fameux «plafond de verre», qui éloigne assez mécaniquement de nos cerveaux la crédibilité que Fifille-la-voilà s’empare du Palais par les urnes au soir du 7 mai prochain, existe-t-il encore? «Non, cela n’arrivera jamais!» «Les Français ne laisseront pas faire!» «Les vrais républicains seront toujours là!» Ah bon? Les sondages, comme le climat actuel, ont de quoi nous effrayer. La cheftaine du Front nationaliste atteint en effet les 44%, voire un peu plus, dans toutes les intentions de vote au second tour. Des scores inédits. L’accident devient potentiellement crédible. Malgré les casseroles monumentales, malgré son programme de haine si peu ripoliné, malgré les fachos qui forment encore la cohorte de son cercle dur, malgré la peur légitime de l’extrême droite, pourtant intimement liée à notre trajectoire républicaine depuis la Libération, le phénomène s’est structuré – pour toutes les raisons que nous dénonçons depuis trente ans. Au point de provoquer de véritables troubles psychiques et des comportements «politiques» aberrants chez des femmes et des hommes qui furent, jadis, d’authentiques personnalités de gauche, tellement obnubilés par la perspective angoissante du 7 mai qu’ils en oublient les fondements mêmes de leurs engagements sacrés et sont capables d’ores et déjà de rallier un Macron-la-finance sans se soucier des conséquences idéologiques immédiates et à venir. Certes, le temps n’est plus à la minimisation. Et nous sommes bien placés pour savoir que les appels à la conscience démocratique ne suffiront pas à prévenir le péril de la peste brune. L’heure tourne. Avec le nihilisme mortifère qui l’accompagne…
 

lundi 6 mars 2017

Flic(s)

Inverser le cours d’une police brutale prendra du temps.
 
Ordre. Ne sommes-nous que l’addition de nos souvenirs, comme s’il convenait de traquer sans relâche des déstabilisateurs secrets à l’intérieur de nous-mêmes? Autant le dire, nous avons tous en mémoire, le bloc-noteur y compris, quelques épisodes peu glorieux ou humiliants avec la police. «Un flic reste un flic, nous sommes bien placés pour le savoir, nous», me murmurait récemment à l’oreille l’âme sœur. Ne lire là aucune vision étriquée, juste le retour d’un fond commun de valeurs qui, sans forcer le trait malgré les apparences, témoigne au moins d’une constance côté principes. Le mot «flic» exaspère toutefois le bloc-noteur, autant que la caricature qui s’y accole: toute généralisation nuit à la pertinence d’une analyse. Et pourtant… Après plus d’une décennie de dérives en tout genre, beaucoup d’observateurs spécialisés dans les domaines de la sécurité des États ne le cachent plus: la police française est devenue l’une des pires du continent, l’une des plus violentes, l’une des plus «idéologisées», ayant perdu ou presque tous les liens qui devraient la raccrocher à l’idéal républicain. Dialogue rompu avec les citoyens, politique du chiffre, brutalités, contrôles au faciès, missions réduites au seul champ du «maintien de l’ordre», etc. Qu’elles semblent loin, les images d’Épinal d’accolades entre policiers et citoyens après les attentats de janvier 2015! Les preuves de la frénésie sécuritaire ne manquent pas. Répression systématique envers les migrants et ceux qui leur portent secours et humanité; matraquage en règle des manifestants contre la loi travail; mort d’Amada Traoré durant son interpellation ou celle de Rémi Fraisse; relaxe des policiers mis en cause dans le décès de Zyed et Bouna; puis l’affaire Théo et toutes celles qui sont révélées depuis… sans oublier, parce qu’il ne faut pas l’oublier, le mal-être des fonctionnaires de police eux-mêmes, soumis aux règles internes absurdes, à une formation défaillante et dangereuse, à un recrutement qui laisse songeur et, bien sûr, au manque de moyens pour assurer leurs missions. Comment s’étonner que 35% de nos concitoyens considèrent que la police traite le public de façon irrespectueuse? Un taux très supérieur à nos voisins comme l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne et les pays scandinaves. Et pour cause. Les «gardiens de la paix» ont muté en «garants de l’ordre» et même en «forces de l’ordre». Oui, la force et l’ordre, acoquinés dans une formule insupportable. Mais quel ordre? Et au service de qui? Chacun ne voit-il pas désormais le ministre de l’Intérieur comme «le premier flic de France»? Qu’ajouter à cela?
 

jeudi 23 février 2017

Toile(s)

Facebook et les réseaux sociaux sont des monstres froids entre les mains d’agitateurs exaltés.
 
Facebook. Un peu comme Serge Daney à la fin des années 1980, qui s’était forcé – pour des raisons autant journalistiques qu’anthropologiques – à ingurgiter des programmes de télévision à haute dose afin d’en comprendre les ressorts pour mieux les déconstruire dans des chroniques célébrissimes données à Libération (rassemblées dans « le Salaire du zappeur », POL, 1993), le bloc-noteur, depuis dix semaines, comme certains le savent, expérimente donc Facebook. Dans les bras de la pieuvre. Certes, avec beaucoup moins d’ambition que le grand Daney, puisqu’il n’y aura, ici, ni tenue régulière des affres de cette toile-là, ni exégèse de cette espèce de démence qui guette tous ceux qui se connectent parfois compulsivement. Entre ceux qui affirmaient sans rire: «Tu entres enfin dans le XXIe siècle!» et d’autres qui prédisaient: «Tu perds ton temps, ce n’est pas pour toi», admettons que le point nodal ne se situe ni dans l’un ni dans l’autre, encore moins dans cette zone grise par laquelle tout pourrait se justifier. Après tout, chacun s’y vautre à sa convenance, mélangeant sans fioritures son ego ou sa mise à distance, selon son bon vouloir et sa rigueur propre. Et au milieu? Coule une rivière… de tout et n’importe quoi. Comme pour s’en prémunir faussement, deux principes fondateurs ont néanmoins guidé la «démarche», chacun pouvant en tirer un conseil. Primo: s’astreindre à un profil «public», histoire de ne pas susciter «interprétations» ou «quiproquos». Secundo: rien de personnel, ou en tout cas, le moins possible, la frontière étant toujours poreuse en ce domaine, et la tentation redoutable sinon mortifère. Résultat? Déjà plus de 1 200 «amis» en deux mois. «Amis»: terme impropre, convenez-en, qui met en pièces sa définition même et ce par quoi nous nous y attachons dans l’existence, surtout par grands vents. Mais passons.
 

mardi 21 février 2017

S’il vote Le Pen, le peuple vote contre lui-même

Le vote FN se structure dangereusement, même dans l’éventualité d’un second tour. Ce parti n’est pourtant que la négation brutale de l’esprit et l’agrégation de tout ce qu’il y a de pire.
 
L’Histoire nous l’a assez enseigné. En politique, quels que soient les moyens pour parvenir à ses fins, il n’y a jamais de «plafond de verre». Les sondages ne sont que des sondages, et s’ils ne disent qu’imparfaitement une éventuelle réalité à venir, les derniers en date nous glacent d’effroi, comment le dire autrement? À deux mois de la présidentielle, Marine Le Pen, favorite du premier tour, réduirait fortement l’écart sur son adversaire au second tour, que ce soit, pour l’instant, Fillon ou Macron. Celle-ci obtiendrait de 42% à 44%. Des scores inédits. Ces temps-ci, ni les casseroles monumentales qu’elle et ses affidés traînent derrière eux, ni son programme de haine, ni les nazillons qui composent son parti, ni même la peur de l’extrême droite enracinée pourtant dans notre trajectoire contemporaine, ne semblent freiner ce phénomène. Un phénomène à la fois compréhensible, hélas, vu la situation de pourrissement du pays, et si irrationnel, qu’il nous révolte à mesure que les semaines passent. Si le FN n’est que la négation brutale de l’esprit et l’agrégation de tout ce qu’il y a de pire, doit-on néanmoins s’étonner que Marine Le Pen s’avance gaiement, sans complexe et sans vergogne, proférant tout et son contraire, ratissant le plus large possible, quitte à se goinfrer de thèmes de gauche pour mieux semer la confusion, tout en laissant libre court à ses obsessions xénophobes associées à une critique du néolibéralisme de fraîche date? Terrifiante mécanique, propulsée par la droite elle-même depuis quinze ans, alors que la crise sociale nourrit les désespoirs les plus intenses et les catastrophes idéologiques qui vont avec. Que les pauvres, les sans-emploi, les faibles, les salariés ne l’oublient jamais: s’ils votent de la sorte, ils voteront d’abord contre eux-mêmes! Combien de fois faudra-t-il l’écrire?
 

jeudi 16 février 2017

Populaire(s)

Il y a dix ans, lors des révoltes de 2005, le regretté sociologue Robert Castel évoquait déjà  la «discrimination négative» dont sont victimes les jeunes héritiers de l’immigration, assignés à résidence, victimes d’un combat de classes à sens unique.
 
Différenciation. Certaines violences policières disent beaucoup de choses de l’état d’un pays. Comment qualifier le nôtre et l’ici-maintenant que nous traversons, à la lumière des événements qui secouent quelques quartiers populaires depuis quinze jours, depuis qu’un jeune homme a subi ce que nous savons? Les appels au calme, certes indispensables, appuyés par les déclarations de Théo lui-même – «Soyons unis, stop à la guerre» –, suffiront-ils à apaiser les vives tensions qui resurgissent périodiquement et posent sur chacun d’entre nous un miroir grossissant? Tellement d’ailleurs que prêcher un catéchisme républicain ne suffit plus, désormais, à résorber une fracture d’autant plus profonde qu’elle porte atteinte précisément aux ferments républicains. Soyons clairs, et ce n’est pas faute de le répéter dans les colonnes du journal de Jaurès, depuis si longtemps que nos plumes semblent comme asséchées par la répétition: jamais la République, dans l’exercice de sa puissance contemporaine, n’a autant délaissé et/ou humilié ses enfants les plus démunis. Le pacte social s’est non seulement délité, mais qu’en reste-t-il vraiment dans les zones les plus paupérisées, là où la simple survie devient une tâche quotidienne et bouche l’horizon? Si la République –par le truchement des représentants missionnés par l’État– ne passe plus dans les quartiers populaires, où passera-t-elle encore? Que devient, que deviendra la dignité des plus faibles? Voici donc un cas de plus, emblématique, éloquent. Un cas de trop. Tout cela à quelques semaines d’une échéance électorale majeure, alors que les grands médias et la plupart des candidats oublient l’«égalité» de nos frontons et résument la vie des quartiers à des «zones de non-droit» et leurs jeunes habitants à des «racailles» à éradiquer, fussent-ils en colère et que ce soit légitime ou non: disproportionné souvent, parfois absurde et contre-productif. Et alors? Ces citoyens-là se sentent-ils traités à parité, comme des semblables, indépendamment de leur origine sociale ou géographique ? 
 

mardi 14 février 2017

Macron, l'homme de main


«Tout commence en mystique et finit en politique», disait Péguy. Au moins tiendrons-nous la citation pour une prophétie. Quand le mystique Macron passera vraiment à la politique, c’en sera fini!

Pour un peu, même en le relisant cent fois, on pourrait ne pas le croire… Parlant de la campagne électorale, à quelques semaines de la présidentielle, le candidat Emmanuel Macron affirme donc que «c’est une erreur de penser que le programme est le cœur». Les propos de Macron-la-finance sont tellement édifiants et hallucinants qu’ils devraient le disqualifier sine die. Loin des yeux, loin du cœur. Sans doute loin de l’esprit aussi. Puisque, selon lui, «la politique c’est un style» et «une magie» (sic), puisque «la politique, c’est mystique», sans doute connaît-il ses classiques: «Tout commence en mystique et finit en politique», disait Péguy, qui a connu des plagiats bien meilleurs. Au moins tiendrons-nous la citation pour une prophétie. Quand le mystique passera vraiment à la politique, c’en sera fini! Car soyons sérieux deux minutes. Passé au laminoir de ses idées et – pardon – de ce qu’il est fondamentalement, Macron a tout de la créature d’un système à bout de souffle, alors que les médias dominants nous le présentent du matin au soir comme le candidat «antisystème».

Pourtant, qu’incarne-t-il d’autre que le cœur du réacteur? Il le revendique d’ailleurs, par ses manières affirmées de vouloir «façonner un capitalisme à l’image de nos ambitions». Quelles ambitions? Énarque, banquier d’affaires, conseiller de François Hollande, ministre de l’Économie, militant de l’ubérisation la plus sauvage et de la loi catastrophique qui porte son nom, Macron n’a rien du qualificatif «progressiste» dont il s’affuble en braillant, encore moins du vocable de «révolution», comme l’affirme le titre de son livre. Comment ne pas croire que le plan de com, si grossier, n’explosera pas bientôt en rase-mottes? Macron, c’est le relookage d’un quinquennat de hautes trahisons dont la justice de classe s’est déjà emparée pour l’histoire. Oui, un relookage en vue d’un prolongement politique inespéré pour tous les libéraux et leurs ultras. Qu’on ne se trompe pas. Beaucoup de nos puissants – à droite comme à gôche – ne l’ont pas choisi au hasard. Il est l’homme de main de l’ordre établi, son meilleur manche à air, pour parachever la conversion du pays au libéralisme total. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 14 février 2017.]

mercredi 8 février 2017

Hommage à Roger Walkowiak

L’ancien vainqueur du Tour de France 1956 s’est éteint, à l’âge de 89 ans. Voici un extrait de mon livre, « Tour de France, une belle histoire ? » (éditions Michel de Maule, 2008), où j’évoquait la figure du cycliste.

 
VERBATIM :
 
Et le monde ouvrier?, me direz-vous. Où se situe-t-il dans le ventre-mou de ce demi-siècle de reconstruction, bientôt appelé les Trente Glorieuses? Nous croyons trouver une réponse indirecte, en 1956. Le 11 juillet très exactement. L’étape du Tour, la septième, s’élance de Lorient et file vers Angers. Darrigade porte le paletot jaune, mais, allez savoir pourquoi, le peloton vagabonde plus que de nature. Bercé par le vent d’ouest, les leaders laissent se déployer une échappée anodine composée de 31 coureurs. Cette échappée fleuve, qui prend forme sur les bords de Loire, deviendra tout simplement l’une des plus célèbres de l’histoire.
 
L’avance se stabilise d’abord, aux alentours des 5 minutes après 160 kilomètres. Puis, en progressant vers la capitale d’Anjou, sans méfiance collective particulière, comme si le peloton n’était pas à une minute près au regard des étapes de montagne à venir, le temps s’écoule soudain moins lentement. Et puis dangereusement. A l’arrivée, le chronomètre indique près de 19 minutes de retard. Darrigade, Gaul, Bahamontes sont – temporairement pense-t-on – distancés. Et à qui le maillot jaune? A un inconnu? Pas vraiment: Roger Walkowiak.
 
Au départ de ce Tour (1), Walko n’était pas l’un des favoris mais entretenait déjà un certain mystère. A ses débuts, on le compare à Bobet, avec lequel d’ailleurs il rivalise fréquemment. Il fait partie d’une équipe régionale (le Nord-Est-Centre), il court sous les couleurs de la marque Géminiani/Saint-Raphaël, il compte sur son équipier Deledda, il a la sympathie des autres régionaux comme Lauredi et Dotto, il a une tête toute ronde, des cheveux bouclés… mais c’est un émotif invétéré, un «faible» pensent certains. C’est mal connaître ce fils d’immigré polonais (2), un ancien mineur venu s’installer dans le Bourbonnais. Jacques Goddet raconte: «Le soir, Walko pose son maillot jaune sur son lit et verse quelques larmes.»
 

lundi 6 février 2017

Légitime(s)

La France a besoin d’une rupture à gauche d’une ampleur sans précédent.
 
Rêve. Dans sa chronique hebdomadaire donnée à Libération, intitulée «Médiatiques», Daniel Schneidermann n’avait pas tort, cette semaine. «Un intrus s’est glissé sur les plateaux de la politique continue: le rêve. (…) Au début, l’éditocratie dominante, prise de court, ne se montre pas hostile. Comment pourrait-on s’opposer au rêve? (…) Mais voici que Hamon franchit en tête le premier tour de la primaire. Alors là, ce n’est plus drôle du tout. Rendez-nous nos cauchemars préférés, la dette et le terrorisme!» En quelques mots, tout est dit. Et plutôt bien vu. Même s’il conclut ainsi, comme un pied de nez qu’on ne saurait lui reprocher: «Ce n’est pas Bakounine, Hamon. Ce n’est pas Lénine. On ne sait pas s’il faut y croire, à son rêve. Peut-être qu’on sent bien, au fond, qu’il faudra se réveiller un jour.» Le moment politique actuel s’avère tellement imprévisible, à la limite d’une séquence pré-insurrectionnelle, pensent certains, que, dans un journal comme l’Humanité, Benoît Hamon nous intéresse, sans parler d’une partie de son discours «culturel», qui ne peut pas nous laisser indifférents. Il nous intéresse d’autant plus que son succès «dit» quelque chose qui n’a rien d’anecdotique, et qui, admettons-le, ne se mesure pas uniquement au nombre de voix. Comme l’a écrit Jean-Luc Mélenchon au lendemain du second tour de la primaire: «Le fait n’est donc plus la primaire mais ce qui s’exprime à travers elle.» Pour le signifier autrement, comment ne pas se réjouir de la volonté d’une partie de la gauche non seulement d’avoir sorti sans ménagement les sortants, responsables de la catastrophe du quinquennat, mais également d’avoir voulu, consciemment ou non, se ressourcer à gauche après une trop longue période d’égarement idéologique? D’ailleurs, à bien y réfléchir, le «rêve» a-t-il vraiment un rapport avec cette situation? Réenchanter la gauche, la vraie gauche, cela ne serait-il qu’un songe?
 

lundi 30 janvier 2017

Maturation en cours...

Après la primaire socialiste, voyons bien le phénomène de maturation en cours et à quel point cela donne du crédit et de la force à ceux, tous ceux, qui ont construit des contenus alternatifs crédibles et donnent de la cohérence, depuis longtemps, à ce qu’ils proposent.
 
On pensera ce qu’on voudra de Benoît Hamon et de la primaire, dont il vient de sortir large vainqueur, mais au moins une chose est sûre désormais. L’instinct de survie «de gauche» des militants socialistes nous dit quelque chose d’assez fondamental sur le moment politique. Et singulièrement sur le peuple de gauche lui-même. Car cette victoire, aussi inattendue pouvait-elle paraître il y a deux mois encore, marque non seulement une volonté de rupture brutale avec le hollandisme et le vallsisme, mais, surtout, elle installe dans le débat plus global des propositions supplémentaires pour une véritable alternative. Analysons donc la situation au plus près de sa réalité et mesurons le chemin parcouru au fil du quinquennat. Si ce vote est une bonne nouvelle pour la gauche tout entière, allons déjà plus loin. Au cœur de ce grand chamboule-tout, que Jean-Luc Mélenchon nomme à juste titre le «dégagisme», il nous reste prioritairement à observer ce qui constitue sans doute la principale leçon des dernières semaines: le besoin de vraie gauche est là, tellement là que beaucoup de libéraux de droite comme de gôche prennent peur. Ils doivent pourtant s’habituer à l’idée. La gauche de transformation sociale pèse beaucoup plus lourd que certains ne l’imaginaient. Peut-être nous-mêmes, c’est dire…
 

vendredi 27 janvier 2017

Primaire(s)

Le besoin de (vraie) gauche est là, probant, réel et concret.

Instinct. «Je vais y aller… voter. Il faut virer Valls du paysage. Bref, je vais faire mon devoir… mais ne me demandez pas, en plus, de montrer de l’enthousiasme!» Il était environ seize heures, dimanche dernier, dans un grand hôpital proche de Paris. La chef d’un des services les plus importants du quatorzième étage enfilait son manteau en maugréant, harassée par les gardes du week-end et passablement énervée par les conditions de travail de ses infirmières en néphrologie. «Tout se dégrade, si vite, répétait-elle. Combien de temps leur faudra-t-il, à tous, pour qu’ils en prennent conscience?» Même pas quarante ans, des énigmes posées sur ses blessures quotidiennes qu’elle affirme «ne jamais parvenir à relativiser», elle réclamait, ce jour-là, «de la raison et de l’intelligence» pour «remettre les socialistes à gauche», eux «qui ont tout oublié en un quinquennat». Dans le vaste couloir, elle épousseta son pardessus d’un geste lent, se retourna: «À vous, je peux le dire, j’ai choisi Hamon, le plus humain des candidats, mais je ne suis pas sûre de voter PS au premier tour dans trois mois.» Pris isolément, le cas de cette toubib ultra-spécialisée peut paraître anodin. Quelque chose dans ses mots, néanmoins, ici et en ce lieu, témoignait comme d’un instinct de survie. Pas seulement d’un ras-le-bol ou d’un geste en l’air qui ne servirait à rien. Non, nous parlons bien là d’un instinct de survie assez fondamental qu’il convient de regarder lucidement pour ce qu’il vaut: celui de celles et ceux pour qui une gauche ferme sur ses valeurs a encore un sens, malgré tout.
 
Oublieux. Donc, la voilà, cette fracture ouverte au Parti socialiste. Doit-on s’en étonner? Les électeurs qui se sont mobilisés ont ainsi donné une majorité claire et nette aux frondeurs ou supposés tels, ceux qui en tout cas ont contesté de plus en plus vigoureusement l’action du gouvernement et de Normal Ier depuis trois ans. Chacun l’aura compris, la seconde place de l’ex-premier sinistre symbolise l’ampleur de cette sanction – à condition qu’elle soit confirmée sinon amplifiée, ce dimanche.

jeudi 19 janvier 2017

Résistance(s)

À gauche, l’hégémonie du PS est aujourd’hui anéantie. Qui prendra la relève?

Crises. Vous sentez-vous encore courageux, impétueux, portés par des énergies titanesques, prêts à vous aventurer dans les plus profonds et dangereux labyrinthes d’une société sens dessus dessous, si martelée par les incontinences verbales et les concepts idéologiques foireux, qu’il est temps de ne plus céder de terrain, quoi qu’il nous en coûte? Puisque les logiques de capitulation sont à l’œuvre et nient jusqu’à l’existence même du conflit historique entre le travail et le capital, puisque la sauvagerie du libéralisme atteint toutes les sphères de nos vies, de nos esprits, il nous revient de mettre de la Résistance et de l’invention dans tous nos actes et paroles. Au moins pour une raison: nous traversons une période tellement inédite, qui multiplie les crises (crise de civilisation, crise économico-globalisante, crise morale, crise sociale, crise de projection en l’avenir, crises symboliques, crise de représentation, etc.), que nulle expérience dans le passé récent ou lointain ne peut nous servir de point de repère unique, encore moins de modèle. Regardons froidement l’évolution du Parti socialiste (nous ne parlons pas là de tous les socialistes). Le quinquennat qui s’achève aura été marqué, de bout en bout, par un fait politique majeur qui perturbe toute la tradition de la gauche française, même si nous ne nous faisions aucune illusion. Pour résumer, jusqu’à l’élection de Normal Ier, le PS et les sociaux-démocrates infléchissaient régulièrement leur doctrine économique et sociale vers les canons libéraux, sans assumer pour autant les dogmes «sociaux»-libéraux des Britanniques ou des Allemands. Souvenons-nous que Lionel Jospin, alors premier ministre, usait d’une formule: «Oui à l’économie de marché, non à la société de marché.» Chacun se contentait de ce modus vivendi bien commode qui avait le désavantage de ne rien trancher sur le fond concernant la question sociale. Nous avons vu, depuis, que cette période s’est achevée dans la brutalité des choix économiques de l’hôte passager de l’Élysée. Normal Ier a en effet théorisé et mis en pratique «sa» cohérence sociale-libérale et ordolibérale, caractérisée par deux idées majeures: la baisse des déficits publics et la baisse du «coût» du travail. Le tout articulé à partir de deux autres logiques: l’austérité à tous les étages et l’ordre pseudo-républicain (renforcé par la lutte contre le terrorisme). Cette politique pleinement endossée par le pouvoir socialiste a conduit immanquablement le peuple de gauche et la gauche tout entière dans le mur. À un détail près.

dimanche 15 janvier 2017

2017: notre boussole

Les socialistes ont tellement peur de Jean-Luc Mélenchon et des forces qui le soutiennent – ils ont raison – qu’ils ne savent plus où ils habitent, ni sur qui braquer leurs regards.
 
Chaque jour un peu plus, un état de panique parcourt le Parti socialiste, partagé, pour ne pas dire écartelé, entre le débat des primaires, qui devrait être un temps de controverses intenses, et l’héritage en négatif du quinquennat, si lourd, pour le moins, qu’il pèse comme un sépulcre sur la plupart des protagonistes. Loi Macron, loi travail, Cice, etc., aucun des dispositifs importants des gouvernements de François Hollande ne résiste à une vraie critique de gauche. D’ailleurs, la crédibilité de la parole publique en période de campagne électorale devient, inévitablement, un sujet central. Car, tout de même ! Comment réagir quand Manuel Valls déclare au journal le Monde de ce week-end: «Je pense que le libéralisme économique n’est pas la réponse à la situation de la France.» Convient-il de se réjouir de cette lucidité soudaine? Ou de s’inquiéter de son amnésie caractérisée? Que penser encore des propos de Ségolène Royal, qui affirmait, hier, dans le JDD: «Il n’y avait pas de conflit entre François Hollande et Emmanuel Macron.» Simple figure de style? Ou, déjà, une préposture de possible ralliement au candidat d’En marche!, sachant qu’elle ajoute ces phrases énigmatiques: «Il faut tenir des discours positifs. Emmanuel regarde vers le futur.» Les socialistes ont tellement peur de Jean-Luc Mélenchon et des forces qui le soutiennent – ils ont raison – qu’ils ne savent plus où ils habitent, ni sur qui braquer leurs regards. Après la désignation de leur candidat, tous les scénarios restent envisageables.
 

vendredi 13 janvier 2017

Saint-Denis, mon amour et ma colère

Voici l'article de Caroline Constant, publié dans l'Humanité du 12 janvier 2017 et consacré à la sortie de mon nouveau roman : 
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Saint-Denis, mon amour et ma colère
Jean-Emmanuel Ducoin a pris sa ville comme cadre de son nouveau roman. Un livre qui chamboule les idées reçues et vendues par certains médias.
 
Rue de la République,  
roman de Jean-Emmanuel Ducoin.
Éditions Anne Carrière.
380 pages, 19 euros.
 
La rue de la République, à Saint-Denis, est une artère centrale de la ville. Elle trace une ligne droite entre deux églises, la basilique de Saint-Denis et l’Église-Neuve. C’est une rue très commerçante, et très passante, puisqu’entre le métro et la gare elle draine, chaque jour, des milliers de voyageurs. La rue de la République est devenue tristement célèbre, le 18 novembre 2015, lorsque le sinistre Abaaoud et ses complices ont été délogés par le Raid. Jean-Emmanuel Ducoin, qui vit à Saint-Denis, y a situé le cadre de son nouveau roman, Rue de la République, qui se situe, justement, en partie au moment des événements qui ont secoué la France et la ville, le 13 et le 18 novembre 2015.  
 
Loin des clichés éculés sur la Seine-Saint-Denis, loin des réquisitoires, loin des amalgames, son roman met en scène les habitants de cette ville. Dans leurs détresses et leurs forces. On appréciera aussi les clins d’œil et les digressions sur l’écriture et le journalisme de Paul Kerjean, journaliste à Lumières, et dont les locaux se situent rue Jean-Jaurès, où notre journal, l’Humanité a siégé de 1989 à 2008.
 
Rue de la République, habite donc Aminata Bakayoko, mère de deux enfants, qui vit dans un taudis, et bosse chez Orange comme femme de ménage. Aminata découvre un matin le corps sans vie, pendu, d’un cadre de la compagnie de télécommunications et époux de la directrice de cabinet du maire, Emmanuelle Dayet. Lorsque le commissaire Jean Valmy apprend à Emmanuelle le suicide de son époux, celle-ci se tourne vers son ancien amant, Paul Kerjean. Rue de la Rép, comme on dit à Saint-Denis, vivent aussi Mohamed et Malika : il est une graine de champion de boxe, elle est au chômage. Les destins de ces personnages vont se croiser, s’entrecroiser, se mêler.
 

Conduite(s)

Que faut-il pour que le peuple de l’Abîme se dresse enfin ?
 
Solitude. Le déboussolé de gauche – quoique ferme sur ses bases – continue d’écarquiller les yeux. Comme si le temps ne s’était pas vraiment écoulé. Comme si quelque chose l’avait distendu. Comme si le déboussolé en question, pourtant jamais avare de débats et de disputes, avait simplement vieilli hors de ce temps consumé. Le philosophe et médiologue Régis Debray écrivait dès 2012: «La gauche, sans faire le détail de ses tribus et avec tous ses aggiornamentos, a dans son ADN un pacte avec la durée, parce qu’elle est “transmission”, transport d’une information rare le long du temps.» Combien de vies brûlées! Le fagot reste posé là, l’énigme toujours vivante. Les désillusions et l’espoir côte à côte. Histoire de colères. Mais avec une seule ligne de conduite: ne jamais avoir honte d’être des héritiers par l’esprit et les idées – puisque c’est bien cela qui nous fait homme. Face à la gôche qui a entériné la disparition des humanités, des classiques, des chronologies et de l’histoire elle-même, en avalisant le sacre de l’homo œconomicus et l’extension de la norme marchande à toutes les activités humaines, y compris les gratuites, il ne suffit plus d’un examen d’émotion pour retisser les liens sacrés avec le peuple. Creuser la terre et les consciences, c’est aussi creuser la langue. Convaincre, tout en déchiffrant nos propres mystères, n’est pas une mince affaire dans les dédales de nos meurtrissures, quand la solitude nous incite à reculer en nous-mêmes. Toutefois nous croyons encore aux passerelles invisibles qui atteignent d’autres horizons, par l’ardeur du combat et de l’action qui nous offrent une perspective. Nous y sommes. 

lundi 9 janvier 2017

Les mots

La stratégie illusionniste du «coup de barre à gauche» pendant une campagne afin d’endormir les consciences ne fonctionnera plus, cette fois, quels que soient les arguments et les mains sur le cœur.
 
À en croire de nombreux commentateurs depuis deux jours, tous les protagonistes de gauche, du moins ceux qui aspirent à jouer un rôle lors des échéances électorales à venir, auraient donc retrouvé le sens du «travail» au point de mettre cette thématique «au centre» de leurs campagnes. Ce serait le cas des candidats à la primaire socialiste, qui, nous dit-on, «savent très bien» que celle-ci se gagnera sur des idées de gauche, l’un des proches de Manuel Valls affirmant d’ailleurs qu’il ne fallait «pas confondre la primaire avec l’élection présidentielle». L’aveu ne nous étonnera pas, même s’il convient, avec sérieux, de ne pas accuser tous les candidat(e)s en question d’insincérité. Mais enfin, quand l’ex-premier ministre ose mentir et se répudier sur son propre usage du 49-3, tout en déclarant qu’il veut «incarner un modèle républicain et social», on nous permettra de montrer les dents. La stratégie illusionniste du «coup de barre à gauche» pendant une campagne afin d’endormir les consciences ne fonctionnera plus, cette fois, quels que soient les arguments et les mains sur le cœur. Le discours du Bourget, c’était il y a bientôt cinq ans. Et depuis? Hollande et Valls n’ont pas rendu leur dignité aux plus faibles. Au contraire, ils ont enclenché, au nom de la gôche, une dynamique de mépris et d’humiliation des classes populaires, dont le point d’orgue aura été précisément la «loi travail»… Les mots rabâchés tactiquement comme autant de tours de passe-passe, c’est fini! 
 

jeudi 5 janvier 2017

Grondement(s)... pour 2017

Troquons nos bonnes résolutions pour quelques bonnes révolutions.
 
Conflit. Donc, nous y voilà, déjà plongés à pleines brassées dans cette année décisive. À l’image du climat ces temps-ci, le ciel reste couvert au-dessus de nos âmes, mais nous filons comme un tonnerre à travers les grisâtres draperies des journées, des mois qui s’avancent. Entre deux accès de fièvre dus aux soubresauts de l’actualité qui ne flanchent jamais, insensibles que nous sommes aux coups de pointe que nous distillent les penseurs dominants dont les esprits sont bourrés d’un mortier de doctrines qui ne sert qu’à cimenter les arcs-boutants de l’ordre libéral établi, nous préférons, en conscience, troquer nos bonnes résolutions pour quelques bonnes révolutions. Cela paraît insensé, n’est-ce pas, tant pullulent les mercenaires de l’oligarchie, drapés dans leur moralité conservatrice, au même titre que l’étaient jadis les hommes de la garde suisse, sous l’ancienne monarchie française, fidèles à ceux qui leur donnent du pain et du sel, et la solde annuelle, soutenant, sinon par conviction du moins par intérêt, les avantages de leurs employeurs. Depuis Hugo, Marx, Jaurès et même Jack London (relisez absolument le ''Talon de fer'', 1907, que vient de rééditer le Temps des cerises), nous savons irréconciliable le conflit entre le travail et le capital. Plus que jamais, d’ailleurs, tant le capitalisme a retrouvé sa sauvagerie –désormais globalisée– et poursuit son unique chemin, sa rudimentaire disposition spoliatrice: avoir tout ce qu’il peut prendre et contrôler les esprits.

1976 : la France des rêves et des poteaux carrés

Ce devait être l’aboutissement de l’épopée stéphanoise... Même le public de Glasgow s’était rangé derrière les Verts, que l’on disait imbattables en cette finale de Coupe d’Europe. Pourtant, devant 20 millions de Français rivés à la télé, les tentatives de Saint-Etienne, comme le coup de tête « imparable » de Santini, échouent. Et l’espoir vient mourir à l’angle de ces foutus poteaux carrés...

Les Stéphanois, finalistes de 1976.
Les empreintes de l’histoire nous révèlent autant qu’elles nous élèvent et aussi loin que poussent et s’exaltent nos souvenirs de déceptions, certaines marquent plus que d’autres et cristallisent dans nos mémoires des instants collectifs qui méritent réexamen face à l’épaisseur du temps. Que faisiez-vous, le mercredi 12 mai 1976 ? Où étiez-vous? Devant votre téléviseur en noir et blanc? À moins que votre paternel, pour fêter dignement l’événement de gloire attendu, n’ait investi dans la couleur pour que le vert scintille enfin dans le salon familial? Étiez-vous supporters affolés? Ou juste attentifs à l’invitation de cette communion patriotique dont le creuset identificatoire puisait loin dans les racines d’une ville devenue singulière et symbolique par le truchement d’un maillot, d’une équipe, d’une épopée un peu folle et d’une ferveur magnifiée mais bien candide, témoignant, plus que toute autre trace peut-être, d'une époque nonchalante et pas encore totalement désenchantée?
En ce jour particulier, la France entière braquait ses yeux embués d’espoirs sur une ville d’Écosse, à l’autre bout du continent, cap au nord. Glasgow y accueillait la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions, l’équivalent aujourd’hui de la Ligue des champions. Les héros de Saint-Etienne, avec leurs gueules de soixante-huitards attardés, leurs cheveux filasse et leurs mots simples comme un dimanche autour d’une miche de pain, croisaient la route des ogres du Bayern Munich. Un France-Allemagne, déjà, qui en préfigurerait bien d’autres, non moins célèbres.