dimanche 15 mai 2022

Abject(s)

Quand Thierry Henry insulte Saint-Denis.

Polémique. Diantre, mais qu’arrive-t-il à Thierry Henry, pour oublier l’histoire et la piétiner à ce point? Vous le savez peut-être, mais, pour la première fois depuis 2006, le Stade de France, lieu mythique du sport français dans le quartier de la Plaine Saint-Denis, accueillera la finale de la Ligue des champions, le 28 mai prochain. Sur la plateforme américaine Paramount+, l’ancien footballeur iconique des Bleus était ainsi invité comme consultant à commenter les qualifications pour ladite compétition. Et là, patatras. Voulant corriger en direct une animatrice de CBS Sports, qui eut le malheur d’associer la ville de Paris à celle de Saint-Denis, où se situe depuis janvier 1998 le plus grand et prestigieux stade de notre pays, Thierry Henry lança une polémique assez indigne en déclarant: «Techniquement, faites attention, le stade est situé à Saint-Denis.» Jusque-là, tout allait bien. Sauf qu’il ajouta: «Le stade est à Saint-Denis, pas à Paris. Ce n’est pas Paris. Croyez-moi, vous ne voulez pas être à Saint-Denis. Ce n’est pas la même chose que Paris, croyez-moi.» La somme des sous-entendus apparaissant assez évidente, une polémique légitime s’ensuivit, à la mesure de ce que certains considèrent un «dérapage», mais qui, en vérité, témoigne d’un présupposé insupportable. Depuis une semaine, de nombreux Dionysiens s’indignent et ne cachent pas leur incompréhension devant de telles paroles, prononcées par l’un des héros de l’équipe d’Aimé Jacquet. Thierry Henry n’a-t-il pas brandi, ici-même, le trophée suprême qui fit entrer l’enceinte dans la légende du football mondial? Sentiment de honte et de colère…

Mensonge. Alors oui, Saint-Denis n’est pas Paris. Et? Quel est le problème? Thierry Henry ne veut donc pas vivre dans la Cité des rois, soit. Personne ne le force. En revanche, a-t-il seulement pris le temps, comme tant d’autres le firent jadis (Dominique Rocheteau par exemple), de découvrir la ville, d’en saisir toutes les richesses humaines, de parler avec ses habitants, avec sa jeunesse, avec ses élus, d’errer rue de la République, de visiter la Basilique, d’assister aux concerts du célèbre festival de musique? Sans doute pas, ou alors «en surface», incapable de voir et de comprendre. Pardon pour les excès, mais le bloc-noteur ne peut s’empêcher de penser aux dérives antérieures et aux fausses projections sur «sa» ville de cœur, jadis présentée en «Molenbeek-sur-Seine» par le Figaro Magazine, comme si rien ne changeait, comme si les intérêts bassement politiques et les folies médiatiques pipolisées trouvaient leur compte dans le travestissement d’une réalité déjà assez complexe pour ne pas avoir à en rajouter dans la désinformation, sinon le mensonge abject.


Résister. Non, contrairement à ce que nous entendons régulièrement, Saint-Denis n’est pas en «guerre» et les habitants encore moins des «survivants» frappés par la seule «insécurité», la seule «montée de l’islam», la seule «absence de vie sereine». Le bloc-noteur, qui a vécu plus de vingt-cinq ans dans plusieurs quartiers de la ville, a la prétention, quoique modeste, de savoir à peu près ce qui s’y passe et que, si la vie n’y est pas facile pour tous, cela tient moins aux personnes qui l’habitent qu’aux conditions sociales qui s’y déploient, comme dans bien des quartiers populaires de notre République. Comprenons bien: à Saint-Denis, malgré les efforts considérables et souvent admirables des élus locaux depuis des décennies, c’est bel et bien la brutalité de la vie sociale, et rien d’autre, qui a pris le dessus, et a fini par permettre aux citoyens de résister, entre joie et crainte, dans la part que le pays – et d’abord l’État – leur a réservée. Cruelle vérité: plus de vingt ans après, certains n’ont toujours pas digéré qu’un quartier populaire, grâce à son temple sportif, devienne un phare de la nation. De l’autre côté du périph, on continue de disserter, d’insulter, d’ignorer l’évidence… Cher Thierry Henry, venez nous rendre visite. L’Humanité y a son siège depuis 1989, nous en sommes fiers. Et sachez-le: cela ne vous coûtera que le prix d’un ticket de métro…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 13 mai 2022.]

mercredi 11 mai 2022

Logiques de l’ultralibéralisme

Pression, précarisation, subordination, harcèlement... France Télécom n'a pas été un cas isolé. 

En 2019, le premier procès France Télécom fut exemplaire et le jugement du tribunal correctionnel de Paris entra dans l’Histoire. Le harcèlement moral managérial institué en système fut alors décortiqué, analysé et… lourdement condamné. Nous n’oublierons pas de sitôt les mots de la présidente, empruntant à La Fontaine cette phrase: «Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.» Pour la mise en place du plan Next, novlangue anglo-saxonne d’une véritable machine de guerre sociale ayant entraîné une crise sans précédent, il fut précisé que «les dirigeants» avaient froidement organisé le «choix d’une politique à marche forcée». Seuls 39 cas de victimes avaient été retenus par les magistrats instructeurs. Dont 19 suicidés…

Comment se déroulera le second procès qui s’ouvre ce mercredi, puisque les dirigeants, l’ex-PDG Didier Lombard en tête, osèrent faire appel? Des sanctions inférieures seraient perçues, par toutes les victimes, comme un nouveau drame s’ajoutant aux drames qui secouèrent la société française si durablement. Une nouvelle fois, le rôle de l’État a été laissé à l’écart de la procédure. Plusieurs gouvernements successifs ont pourtant présidé à cette violente mue de l’entreprise, transformant l’un de nos fleurons des services publics en groupe du CAC 40 aux méthodes managériales vautours. Car l’histoire emblématique de France Télécom dit d’abord et avant tout les logiques infernales de l’ultralibéralisme poussé aux limites de la négation des travailleurs.

Au seuil de toutes les injustices, quand des femmes et des hommes sont broyés et poussés au pire, que dire encore de la course à la rentabilité, des ambiances délétères, du «time to move»? Figure là tout ce que nous connaissons de l’évolution du travail au sein de l’économie capitaliste. La pression, la précarisation, la subordination, la concurrence entre salariés, l’individualisation croissante des responsabilités, la désaffiliation, la sauvagerie du chacun pour soi… France Télécom n’a pas été un cas isolé. Le travail a aussi tué ailleurs, dans tous les secteurs: Renault, HSBC, BNP Paribas, La Poste, EDF, Sodexo, Ed, IBM, etc. Ou comment sortir des solidarités du service public jusqu’au sens du travail.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 mai 2022.]

vendredi 6 mai 2022

Visionnaire(s)

La série Baron noir… et la gauche de 2022.

Historique. «Les urnes sont des boîtes à double fond, électoral et ­funéraire: elles recueillent, avec un léger décalage, nos rêves et nos cendres», écrivit un jour Régis Debray. Et il ajoutait, en fin connaisseur des us et coutumes en engagement: «Quand les rêves d’une génération tombent en cendres, en arrive une autre pour ranimer la flamme.» Depuis l’élection de Mac Macron II, quelque chose de prodigieux vient donc de se réaliser au sein de la gauche française, capable de parler, de négocier, de conclure un accord historique. Un joli mai qui annonce le printemps, pas forcément l’été. Parmi les confidences truculentes de ces heures et jours de palabre, quelques-unes en disaient long. «Ça fait dix ans qu’on se fout sur la gueule, on ne peut pas tout régler en quelques heures», justifiait par exemple un membre de la délégation socialiste après l’une des premières réunions chez les insoumis. Sans surprise, les négociations bloquaient moins sur le programme que sur la répartition des circonscriptions: les insoumis en proposaient 70, les socialistes en voulaient plus. Dans la bouche d’une négociatrice, nous pûmes ainsi entendre: «Ils se croient à une autre époque. Vous voyez Baron noir? C’est 100 fois pire!»

Fiction. La référence enchanta le bloc-noteur, qui ne compte plus le nombre de visionnages de la célèbre et prodigieuse série de Canal Plus. L’analogie entre notre actualité ici-et-maintenant et la saison 3 est d’ailleurs confondante de vérité, puisque «Baron noir», alias Philippe Rickwaert (Kad Merad), avait anticipé les discussions sur une véritable union de la gauche. Comme avec la FI, le PCF, le PS et EELV dans la vraie vie, tout se déroule de manière identique dans la fameuse fiction: les idées, les projets, les priorités et même le nom de la coalition. Autant l’admettre: l’union de la gauche reste à ce point fantasmée par une partie du peuple concerné que les brillants scénaristes l’avait incluse comme une sorte de point d’orgue, anticipant les moindres détails. Saison 3, épisode 6: Rickwaert se marie et la réception festive de ses noces devient prétexte à réunir les représentants des partis de gauche, du PS de Daniel Kahlenberg à la gauche radicale Debout le peuple de Michel Vidal (François Morel). Tout le monde répond présent, et le marié, bouteille de champagne à la main, en profite pour leur présenter un programme commun, auquel il aspire depuis toujours, intitulé «Plateforme du rassemblement de la gauche et des écologistes». Pour dépasser les ego, le nom de ladite plateforme se transforme en enjeu idéologique. «C’est pas si mal, sauf le titre qui sent très fort la naphtaline», lance Michel Vidal, le leader de Debout le peuple, l’équivalent de Jean-Luc Mélenchon. Et Vidal propose: «Pour une Fédération populaire.» Vous avez bien lu. Après disputes, un accord est trouvé: «Pour une fédération populaire, sociale et écologiste.» La saison 3 date de 2020…

Union. Dans cette série, le plus cruel concernait les socialistes (ceux de la vraie vie), finalement sauvés du naufrage par la trajectoire singulière de Rickwaert et d’un coup de barre à gauche grâce à une union improbable mais réussie (le réel rattrape aujourd’hui la fiction). Dans une tribune publiée dans le Monde, en février 2020, Yoan Hadadi, alors membre du bureau national du parti à la rose, expliquait sans détour: «Baron noir est peut-être l’ultime lien entre les Français et le Parti socialiste. À tel point qu’on ne sait plus si c’est le PS qui fait la série ou la série qui fait le PS.» Et il précisait: «Le dernier média d’une relation séculaire entre un parti culturellement minoritaire en France et des Français qui aiment le détester tout en ressentant le besoin de le rendre périodiquement majoritaire, le temps de quelques progrès sociaux… Dans une symétrie parfaite, plus la série rassemble les Français, moins le PS est en capacité d’attirer leurs suffrages.» Série visionnaire? Et tribune prophétique? À deux détails près. Le PS n’est plus maître du jeu, mais, en ce mois de mai, il est redevenu de gauche. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 6 mai 2022.]

mercredi 4 mai 2022

Une clarification des idées

La gauche unie, un événement majeur. D’abord et avant tout pour le peuple, qui attend une gauche ferme sur ses principes.

Parfois, l’accélération de l’Histoire a quelque chose de fascinant et de vertigineux. Qui aurait cru cela possible, il y a encore si peu de temps? Oui, qui pouvait imaginer qu’une alliance historique à gauche se scellerait en quelques jours, sur des bases claires et solides du côté du programme partagé? Après EELV et le PCF, la FI et le PS ont annoncé avoir trouvé un accord total, ce mercredi. Cette union parachève la construction d’une nouvelle union populaire de la gauche pour les législatives. Une séquence politique inédite s’ouvre. Elle suscite un tel espoir que la prochaine bataille électorale, les 12 et 19 juin, ne ressemblera à aucune autre.

Si beaucoup considèrent, à juste titre, que cet accord signifie que la gauche dans son ensemble «redevient» la vraie gauche, oublions néanmoins quelques instants les schémas anciens. En vérité, et ce n’est pas moins enthousiasmant, les premières pages d’un nouveau livre viennent de s’écrire – un livre qui peut s’avérer dense et prometteur. Une sorte de chapitre I qui ne présage pas un futur déjà rédigé. Tout reste à construire dans la durée, avec exigence et ambition, dans le respect des forces en présence, des différences et des divergences sur certains sujets, reléguées à l’arrière-plan par intérêt général.

Autant le dire. Si le conseil national des socialistes confirme que le PS entre dans l’alliance, il s’agira d’une étape décisive dans la clarification de la bataille idéologique et des idées à gauche. Le centre de gravité n’est plus le libéralisme ou le « social-libéralisme », mais bien la rupture profonde avec le système. Un événement majeur. D’abord et avant tout pour le peuple, qui attend une gauche ferme sur ses principes.

Rien n’est impossible désormais pour répondre aux attentes populaires et enclencher une dynamique, s’adresser aux 11 millions d’électeurs de gauche du premier tour de la présidentielle et aux 12 millions d’abstentionnistes afin d’élire une majorité au Parlement et battre le bloc raciste de l’extrême droite, comme le bloc libéral de la droite représentée par Emmanuel Macron. Petit rappel: 63% des Français espèrent que le chef de l’État réélu «ne dispose pas d’une majorité» et 44% aimeraient le voir cohabiter avec Jean-Luc Mélenchon comme premier ministre.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 5 mai 2022.]

vendredi 29 avril 2022

Immédiatisation(s)

La vérité crue d’une démocratie dégradée par laquelle la volonté du peuple est entravée...

Âge. Vu les circonstances, la tentation fut grande d’écrire la même chronique qu’il y a cinq ans, eu égard à la tradition du bloc- noteur, qui tient pour symboliquement forts les hauts lieux de cette satanée monarchie républicaine toujours pas abattue (bientôt). Un nouveau président mérite ici même son surnom, qu’il traînera jusqu’à prochaine révolution, ou épuisement de la fonction, programmée définitivement, cette fois, pour 2027. Après dix ans de Nicoléon et de Normal Ier (Jacques Chirac fut épargné, en son temps, allez savoir pourquoi), il y eut donc en 2017 l’arrivée fracassante du prince-maréchal Mac Macron. Ce sobriquet tenait moins du mépris dogmatique que de l’astuce stylistique, comme pour ses prédécesseurs au demeurant. À l’époque, en retournant la biographie de l’élu pour en saisir les sens véritables sinon cachés, nous n’avions aucun doute sur l’ex-ministre de l’Économie, banquier et prodige de la prise de pouvoir par les urnes, devenu en un rien de temps l’un des plus fascinants personnages de la Ve République. Une sorte de monarque républicain version 3.0. Ses 39 ans annonçaient un nouvel âge du pouvoir et nous savions une chose: toute sous-estimation de l’homme était une double faute, intellectuelle et politique. Rayés de la carte, les soixantenaires, les quinquas. L’âge, le sien, tenait-il lieu d’unique explication? C’était oublier un peu vite le logiciel propre au XXIe siècle qui lui sert de cerveau, intégralement au service d’une cause qu’il n’a jamais vraiment cachée: en tant qu’incarnation du nouvel âge de la politique, il venait rafler la présidence de la France afin d’honorer l’avènement d’un nouvel âge capitaliste. Une histoire d’âge, en somme – comme un alignement des âges. Les capitalistes financiers, eux-mêmes en pleine mutation insoupçonnable, avaient besoin d’un capitaine pour diriger la cinquième puissance mondiale. Les financiers coalisés l’avaient choisi.

Angoisse. Le voilà donc réélu. Nous l’appellerons désormais Mac Macron II. Rassurez-vous, par ledit intitulé nous ne croyons pas à l’avènement d’une «ère nouvelle», telle qu’il l’a annoncée au soir de sa victoire. Pourtant, admettons que le «en même temps» a créé une situation si complexe que, selon certains commentateurs, à peu près tout doit effectivement changer pour que tout puisse continuer – juste continuer – dans un pays fracturé en quatre blocs (libéraux, gauche progressiste, extrême droite, abstentionnistes) et où le risque d’une rupture démocratique ou d’une crise sociale majeure peut surgir à tout moment. L’immense passif du premier quinquennat pèse lourd. Même le Monde pointait cette semaine l’ampleur de la tâche du prince- président: «La somme d’angoisses et de frustrations renvoyées par le résultat de l’élection, l’importance des menaces géopolitiques et climatiques qui obscurcissent l’avenir sont telles qu’il faut changer de braquet, partir du quotidien des Français les plus fragiles pour évaluer les réformes acceptables et les conduire le plus sereinement possible.» Et le journal d’ajouter: «Ce que le philosophe Marcel Gauchet a qualifié de “malheur français” est apparu dimanche si profondément incrusté qu’il n’est pas excessif d’en appeler à la thérapie de groupe.»

Matrice. De toute évidence, la dure réalité libérale va perdurer, de même que la vérité crue d’une démocratie dégradée par laquelle la volonté du peuple est entravée par l’instrumentalisation de l’État de droit et par la pression oligarchique. Chantier trop vaste, pour Mac Macron II, qui nous conduit tout droit au chaos. La priorité donnée à l’individu reste sa principale matrice. La question des «classes» et de l’égalité, sans parler de «la lutte des classes», n’a jamais été son affaire. Pour se défendre, il assume une «pensée complexe» qui confine à l’immédiatisation permanente. Shakespeare lui répond: «La pensée est l’esclave de la vie, et la vie est le fou du temps…»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 29 avril 2022.]


mardi 26 avril 2022

Une nouvelle séquence politique

Emmanuel Macron ne bénéficie d’aucun blanc-seing.

Du jamais-vu. Au lendemain de son élection, Emmanuel Macron cherche les moindres traces d’une adhésion populaire véritable. Il ne les trouvera pas. Non seulement il a perdu 2 millions de suffrages exprimés par rapport à 2017 – Marine Le Pen en récolte plus de 2,5 millions supplémentaires –, mais les enquêtes d’opinion indiquent de manière implacable qu’une large majorité des Français souhaitent une cohabitation lors de son second quinquennat. En résumé, 63% des personnes interrogées espèrent que le chef de l’État réélu «ne dispose pas d’une majorité» à l’issue des légis­latives, sachant que 44% aimeraient le voir cohabiter avec Jean-Luc Mélenchon comme premier ministre. Enfin, 57% de nos concitoyens plaident pour que les partis de gauche (FI, PCF, EELV et PS) présentent des candidats communs. L’union des forces de progrès reste dans les têtes, telle une aspiration sinon une exigence…

Nous entrons dans une nouvelle séquence politique. Elle peut, de toute évidence, ne pas ressembler à celle de 2017 et fracasser l’absurdité du désespoir. Le gagnant ne bénéficie d’aucun blanc-seing, d’autant que sa propre campagne électorale, brève et assez évanescente, n’a pas servi de purge cathartique des monumentales colères qui traversent le pays. Sombre victoire en vérité. Emmanuel Macron se voit élu dans un océan d’abstention, avec, en sus, 3 millions de votes blancs et nuls, et au moins la moitié des personnes ayant voté pour lui ont glissé son nom dans l’urne pour barrer la route à l’extrême droite et non par soutien à son projet libéral. Le voilà très affaibli, dans un contexte de possible explosion sociale. Pouvoir d’achat en berne, colère dans les hôpitaux et dans le monde éducatif, réforme des retraites pouvant être décidée par 49-3 (dixit Bruno Le Maire), urgence climatique, etc. : le président ne possède aucun état de grâce pour le début de son nouveau mandat. Parlons plutôt de défiance.

Rien n’est impossible désormais pour répondre aux attentes populaires, enclencher une vraie dynamique d’espoir, et s’adresser aux 11 millions d’électeurs de gauche du premier tour et aux 12 millions d’abstentionnistes. L’objectif: élire une majorité au Parlement et battre le bloc raciste de l’extrême droite, comme le bloc libéral de la droite représenté par Macron. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 26 avril 2022.]

vendredi 22 avril 2022

Raison(s)

Point de faux-fuyant, d’hésitation, d’atermoiement possibles.

Risque. Dépasser la sidération du remake, réfléchir, agir en raison mais sans illusion. Juste par le sens des priorités. Après Pâques et les illusions perdues, voilà à peu près où en est le bloc-noteur à l’heure de glisser un nouveau bulletin dans l’urne. Point de faux-fuyant, d’hésitation, d’atermoiement possibles: tout démocrate, tout républicain, tout progressiste qui se respecte doit empêcher, par son vote, Fifille-la-voilà d’accéder à la présidence de la République. Le risque d’un pays confisqué est trop grand, avec la préférence nationale, l’ordre policier, les attaques contre les libertés fondamentales, la politique discriminatoire et anticonstitutionnelle érigée en système, son envie de contrôle des idées, etc. Nous parlons là de la France et de ses fondations démocratiques menacées, sans que nous ne sachions bien ce qui pourrait sortir des ruines de cette Ve République d’ores et déjà condamnée. Comme l’écrivait cette semaine la romancière Constance Debré dans l’Obs: «S’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans cette élection présidentielle, c’est d’abord qu’elle existe, et qu’elle permette de désigner un homme qui ait autant de pouvoir sur les autres.» Et elle ajoutait, comme une injonction: «Alors, si demain le chef qui sera élu ne nous va pas, plutôt que nous lamenter, plutôt que nous indigner, il nous appartiendra de désapprendre la lâcheté confortable à laquelle nous invite tout pouvoir. Il nous restera la désobéissance. Souvenons-nous bien que notre servilité sera toujours volontaire.»

Spectres. Nous avons le droit de détester Mac Macron et de l’énoncer publiquement. Nous avons le droit d’œuvrer à un changement de société radical, de rompre avec le modèle capitaliste. Nous avons le droit de rêver à un troisième tour de scrutin – les législatives – qui renverse la table. Mais nous n’avons pas le droit, au nom de toutes ces raisons, d’installer une Orban à la tête de l’État qui détruirait précisément toutes les possibilités de résistance active. La République oblige à des choix de vie, à une certaine dignité. Dans son fascinant roman On va bouger ce putain de pays (Fayard), Jean-Marc Parisis nous glisse dans les pas d’un président élu bien reconnaissable, il y a cinq ans, autour du destin d’un conseiller du Palais, à un moment où «les Français veulent briser le cycle des répétitions, rompre avec le temps circulaire de la politique», tandis que «se forme alors un trou au centre du présent où les gens tombent en hurlant, en pleurant». Vers la fin du récit, le narrateur admet que «la réalité est fatale» et qu’«on peut l’interpréter, la peindre, la musiquer, la poétiser, l’ironiser ; on ne peut pas faire comme si elle n’existait pas. (…) La nier, mentir, revient d’une manière ou d’une autre à se fantômiser, à s’anéantir. Le mensonge, c’est pour les fous ou les spectres».

Illusion. Se mentir serait, par exemple, de ne pas voir le danger imminent et le surgissement possible d’un événement dramatique, de s’en «laver les mains» (mots entendus), de «faire comme si» de rien n’était, bref, de reporter sur les autres une éventuelle responsabilité collective. La citoyenneté exige des actes, en pleine conscience. Rendez-vous compte que le seul projet de loi référendaire de Fifille-la-voilà sur la «priorité nationale» heurterait de front la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et le préambule de la Constitution de 1946. Si elle imposait ce référendum illégal, elle assumerait une sorte de «coup d’État» qui enclencherait mécaniquement bien d’autres dérives antirépublicaines. En avril 1959, dans les Lettres françaises, Louis Aragon confessait: «Ce que j’ai appris m’a coûté cher, ce que je sais, je l’ai acquis à mes dépens. Je n’ai pas une seule certitude qui ne me soit venue autrement que par le doute, l’angoisse, la sueur, la douleur de l’expérience.» Agissons donc en raison, et néanmoins sans illusion. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 22 avril 2022.]

dimanche 17 avril 2022

Conscience(s)

La République se trouve en danger...

Civilisation. Maintenant, tout est affaire de conscience. Le temps reste un peu suspendu, bien sûr, et les jours se succèdent, vifs, précieux, uniques et si désolants, comme si l’à-venir se dressait devant nous, gris et ombrageux, semblable à une barrière qu’il nous faudra bien franchir sans vergogne. L’histoire ne s’arrête pas là. Prenons donc les choses dans l’ordre, en nous rappelant l’immense sentiment de gâchis – sinon d’impuissance –, de déception et de dépit à l’aune d’une catastrophe qui, de longue date, aurait pu être évitée. Le jour viendra, celui des bilans et autres désenchantements d’une gauche incapable de se dépasser. Responsabilités multiples, partagées, particulières, individuelles aussi. C’est toujours à la radicalité qu’on aime garder les mains propres au point de se les couper. On ne s’y résout pas, en vérité. «Plus noble que l’échec moralement sécurisant, qui élude tout mécompte, me semble le parti pris de l’incertain, ou de l’échec, si l’on veut, mais après avoir essayé», écrivait Régis Debray en 2012, dans Rêverie de gauche (Flammarion). Depuis dimanche soir, le bloc-noteur a beaucoup pensé à cette phrase. D’autant que l’écrivain-philosophe ajoutait: «À une seule condition: que la garde montante n’oublie pas de bien distinguer dans son héritage entre ce qui doit changer et ce qui doit se maintenir. C’est même en quoi consiste tout l’art politique.» La pire faute ne consiste-t-elle pas à laisser en état ce qui doit changer alors même qu’on s’attache à détruire ce dont la permanence est la raison d’être et la marque d’une civilisation?

Désastres. Formule rabâchée: ne sous-estimons jamais la difficulté de braver l’opinion dans une démocratie d’opinion. L’histoire est tragique, mais pas tout le temps. Le nôtre tient plutôt de la tragi-comédie tendance déception extrême. L’époque se veut idolâtre, aguicheuse, hédoniste, sans scrupules et parfois tribale? Elle est aussi inventive, décomplexée, voyageuse, fourmillante d’énergie et d’audace, imprévisible. N’étant pas de ceux qui prennent la fin d’un monde (une élection) pour la fin du monde, assurons-nous quand même que le pays ne bascule pas dans l’absurde furie nihiliste et destructrice. Nous sommes déjà nombreux, très nombreux, à dialectiser nos discours, à affûter nos arguments, pour tenter de convaincre des proches, des amis, des inconnus de ne pas laisser filer les urnes par simple répulsion-révulsion, colère et ras-le-bol des politiques néolibérales – nous partageons pourtant l’idée. Mais soyons sérieux: utiliser le bulletin Mac Macron, le seul disponible pour éviter le pire, constitue-t-il, à ce point, une entrave à ce que nous sommes, à ce que nous croyons profondément du sens de la République et de nos valeurs, à notre Histoire et pour tout dire : au devenir de la France des Lumières? Se pincer le nez, évidemment. Le regretter après coup, certainement pas. En pleine recomposition politique, dont le processus se poursuit en mode accéléré, alors que deux blocs sociologiques et culturels se font désormais face, rien ne serait plus dramatique que d’installer à l’Élysée Fifille-la-voilà, ouvrant dès lors une séquence de profonds désastres en cascade, un cataclysme antidémocratique qui éloignerait de toutes perspectives de transformations sociales.

Danger. Disons-le tout net: la République se trouve en danger. Et de manière plus sournoise qu’il n’y paraît. Méfions-nous des apparences d’«acceptabilité», voire de «fréquentabilité». Le RN reste authentiquement d’extrême droite, en prise directe avec le FN du père. Un parti contraire au sens de l’histoire, toujours maurrassien et pétainiste, toujours poujadiste et nationaliste. Entre le libéralisme, qui réclame le combat social, et l’obscurantisme d’extrême droite, comment demeurer muet, passif et «ailleurs»? De la préférence nationale aux atteintes à la Constitution et aux droits fondamentaux en tout genre, la menace, réelle, n’a rien d’un fantasme – sauf peut-être pour les «installés» de la vie, ceux qui pensent n’avoir rien à perdre et qu’une bonne séance de chaos purgerait un vieux pays déboussolé. Attention: avec Fifille-la-voilà, tout sera détruit par la discrimination assumée et l’apologie de l’inégalité. Oui, une affaire de conscience.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 15 avril 2022.]

vendredi 8 avril 2022

Bilan(s)

Le véritable tronc commun remonte aux Lumières.

Projets. Nous votons ce dimanche, et le bloc-noteur repense malaisément aux séquences antérieures. Celles de ces derniers mois, bien sûr. Celles des cinq ans aussi, qui ont défilé à la vitesse de la lumière – incapables que nous fûmes d’en dévier le sens, ni la trajectoire mortifère. Question de dynamique, dit-on, de volonté collective, de rapport de forces crédible et durable. En sommes-nous donc là, à l’heure des mécomptes, quand il s’agit d’imaginer l’à-venir du pays en nous ­efforçant de croire de toutes nos forces que rien n’est encore perdu? Entre optimisme (toujours modéré) et pessimisme (plutôt approprié), les circonstances commandent le pas de côté en tant que bilan de faillite d’une France un peu paumée, prise d’assaut entre les intérêts particuliers et généraux, entre les combats idéologiques dont l’opposition nous effraie autant qu’elle nous afflige. Car nous avons de qui tenir, et de quoi nous réjouir au fond: une longue lignée nous pousse dans le dos, une belle fratrie nous tire déjà. En vérité, le véritable tronc commun auquel se rattachent nos psaumes d’actualité, comme pour atteindre la source vive, remonte aux Lumières, versus les actuels anti-Lumières qui pullulent et polluent les débats de fond et les projets alternatifs de société.

Nation. Il faut du temps et de l’énergie pour mettre en place un autre dispositif de pensée, en une époque maudite où, en effet, la guerre menée contre les valeurs et l’éthique historique des Lumières, comme horizon, se poursuit avec autant de détermination qu’au cours des deux siècles précédents. Identique rengaine, celle des philosophes du XVIIIe siècle, qu’il n’est pas vain de rappeler : une société représente-t-elle un corps, un organisme vivant, ou seulement un ensemble de citoyens? En quoi réside l’identité nationale d’une nation comme la France? Une communauté nationale se définit-elle en termes politiques et juridiques, ou bien en fonction d’une histoire et d’une culture? Qu’y a-t-il de plus important dans la vie des humains, ce qui leur est commun à tous ou ce qui les sépare? Que de questions… Auxquelles s’en ajoutent deux autres. Le monde tel qu’il existe est-il le seul envisageable? Un changement radical de l’ordre social en place constitue-t-il un objectif légitime ou l’assurance d’un désastre?

Individu. De la conception que nous nous faisons de l’homme dépendent certaines réponses. D’autant que cette question «identitaire», de nouveau à l’ordre du jour, n’a jamais disparu depuis que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert a formulé la définition de la nation selon les Lumières: «Une quantité considérable de peuple, qui habite une certaine étendue du pays, renfermée dans de certaines limites, qui obéit au même gouvernement». Constatation: pas un mot sur l’histoire, la culture, la langue ou la religion. Voilà comment le citoyen vint au monde, affranchi de ses particularités. Sur cette base, furent ainsi libérés par la Révolution les juifs et les esclaves noirs. Pour la première fois dans l’histoire moderne, tous les habitants d’un même pays obéissant au même gouvernement devinrent des citoyens libres et égaux en droits, relevant tous des mêmes lois. «Pour la pensée politique représentée par le puissant et tenace courant anti-Lumières, l’individu n’a de sens que dans le particulier concret et non dans l’universel abstrait», expliquait l’historien Zeev Sternhell. Et il ajoutait: «Il convient donc de privilégier ce qui distingue, divise, sépare les hommes. Si la nation est une communauté historique et culturelle, la qualité de Français “historique” devient alors une valeur absolue, tandis que celle de citoyen français se transforme en valeur relative, puisqu’elle désigne une simple catégorie juridique, artificiellement créée.» Évidemment, l’affrontement entre les deux traditions politiques continue, pas moins aiguisé qu’hier. La défense de l’universalisme et du rationalisme reste une tâche urgente et complexe, à la mesure de ses enjeux : maintenir ce qui fonde une nation composée de citoyens autonomes. Surtout au moment des grands choix.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 8 avril 2022.]

mercredi 6 avril 2022

L’imposture

Macron-Le Pen : à trop souhaiter et désigner son adversaire, on l'accrédite. 

À cinq jours du premier tour de l’élection présidentielle, l’affaire devient sérieuse, inquiétante et mortifère. Après une longue campagne à bas bruit et en trompe-l’œil, Marine Le Pen entre dans la ligne droite comme si de rien n’était, en mode «ordinaire», surjouant le calme et l’absence totale de prise de risque, s’installant dans les derniers sondages au plus haut, même lors d’un hypothétique et crispant second tour. Partout, dans le paysage public et médiacratique, la «dédiabolisation» puis la «banalisation» de sa personne, de son programme comme de ses idées se sont transformées en «normalisation». Emmanuel Macron en personne avoue avoir échoué en ce domaine, et pour cause: de droitisation en ultradroitisation de sa politique, il n’aura eu de cesse, depuis cinq ans, d’installer sa meilleure ennemie dans ce futur duel afin d’assurer sa réélection, allant jusqu’à lui abaisser des ponts-levis stratégiques. À trop souhaiter et désigner son adversaire, on l’accrédite.

La perspective de vivre un cataclysme antidémocratique ne provoquerait donc plus la peur et ne serait plus associée au nom de Marine Le Pen. Soyons sérieux. Sur la forme, la candidate du Rassemblement national a policé ses discours, apparaissant plus «modérée» qu’Éric Zemmour, son acolyte maurrassien et pétainiste qui aura servi jusqu’au bout de leurre afin qu’elle apparaisse plus «acceptable», sinon «fréquentable». Mais, sur le fond, le RN reste authentiquement d’extrême droite, en prise directe avec le FN du père. Un parti contraire aux valeurs ­démocratiques et républicaines. Le nationalisme xénophobe de Marine Le Pen constitue d’ailleurs l’une des branches matricielles de l’extrême droite européenne.

De la préférence nationale aux atteintes à la Constitution et aux droits fondamentaux en tout genre, la menace n’est en rien un fantasme. Tout pourrait être démembré à l’aune de la discrimination assumée et de l’inégalité, l’État, les contre-pouvoirs, les syndicats, la laïcité, le féminisme, etc. Sans parler des droits sociaux! Car voilà bien la principale imposture de Marine Le Pen: celle de se revendiquer en candidate «sociale». En évoquant le «pouvoir d’achat» du matin au soir, elle parle d’abord et avant tout de son éventuel «pouvoir», par lequel la République serait en danger. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 avril 2022.]

vendredi 1 avril 2022

Panique(s)

Mac Macron et Fifille-la-voilà sont dans un bateau... 

Noyés. Implacable calendrier, filant aussi vite qu’un vol d’étourneaux, sans vraiment savoir dans quelle direction ses vents nous porteront. Ce miroir du temps, comme une mise en abîme, inciterait plutôt à la rêverie. Mais les désarrois potentiels de promeneurs solitaires – pourtant ni misanthropes ni mal lunés – n’ont rien pour nous retenir, encore moins nous préoccuper plus que de raison. Sous les clapotis de l’actualité, le nez écrasé sur la vitre, l’heure redevient grave face à l’essentiel. Car, dans une semaine, nous y serons donc, à ce premier tour de la présidentielle. Et nous saurons en quoi et pourquoi les cinq dernières années passées, qui n’auront servi à rien, pèseront ou non dans la balance des mécomptes à la lumière d’un bilan si affligeant qu’il nécessite des techniques de précision pour y voir clair. Les bonnes âmes qui pensaient que le «plus rien ne sera comme avant» de Mac Macron allait se traduire par un aggiornamento avec les politiques antérieures savent depuis longtemps à quoi s’en tenir. Par les gilets jaunes puis la pandémie, qui ont collé au mur tous ses projets et le sens même de sa politique capitaliste décomplexée, l’homme devait soi-disant se réinventer. À un détail près. Il s’est bel et bien ­réinventé… résolument à droite, comme en atteste la présentation antisociale de son programme pour les cinq années futures. Le «ni gauche ni droite» s’est définitivement transformé en «ni gauche ni gauche» et les crédules qui s’attendaient à ce que le «nouveau chemin» de la Macronie emprunte une rive «progressiste» se sont noyés au milieu du fleuve en crue, emportés par le courant libéral.

Aveu. Ajoutons à ce panorama que le niveau d’abstention devient l’un des grands enjeux du premier tour, avec le danger que celui-ci dépasse les 30% des inscrits, ce qui constituerait le record des onze présidentielles de la Ve République. Le politologue Jérôme Jaffré expliquait cette semaine dans le Figaro: «Cela montrerait que la cassure entre les citoyens et le vote constatée aux municipales et aux régionales persiste. Et que la présidentielle perd de sa force comme expression de la volonté nationale.» Et il ajoutait cette sorte de prédiction: «Une forte abstention, c’est un risque électoral pour Marine Le Pen dont la base sociale y est la plus sujette. C’est un risque politique pour Emmanuel Macron qui, au soir du premier tour, subirait une pluie de critiques pour avoir minoré la campagne et refusé les débats entre les candidats, qui mobilisent les électeurs.» À partir de ce constat lucide, une espèce de peur panique s’empare ces jours-ci de l’Élysée. «Le risque de l’extrême droite est là», aurait dit Mac Macron à ses conseillers, selon le Canard enchaîné, leur précisant: «On n’attaque plus Marine Le Pen sur la radicalité de son programme ni sur sa crédibilité. On s’est habitués à Le Pen.» L’état-major du prince-­président-candidat a même constaté le coup de mou en ces termes: «Sur le pouvoir d’achat, nous sommes au-dessous de la main, pas à la hauteur des préoccupations.» Ou encore: «La droitisation du discours n’est pas compensée par des mesures de gauche. Le “en même temps” a glissé vers “à droite toute”. Cela explique que les chiffres se resserrent au second tour.» Bel aveu.

Mépris. Jusque-là, sa stratégie s’avérait limpide. Après avoir siphonné la gauche libérale et la droite dite «classique», Mac Macron a ultradroitisé tous ses choix en vue de ce qu’il croyait être son assurance-vie: Fifille-la-voilà. En est-il encore certain? Sa responsabilité est d’ores et déjà historique: en balisant la voie à son adversaire préférée, en lui abaissant un pont-levis, n’a-t-il pas mis en péril la démocratie, sinon la République elle-même? À moins qu’un autre scénario ne s’impose dans les jours qui viennent et ne renverse la table. Le bloc-noteur aime cette formule: Mac Macron, c’est le programme économique de Fifille-la-voilà, plus le mépris de classe ; Fifille-la-voilà, c’est le programme économique de Mac Macron, plus le mépris de race. Les Français ne veulent ni de l’un, ni de l’autre…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 1er avril 2022.]

mercredi 30 mars 2022

Plaies sociales

Non, le scrutin ne se jouera pas autour de l’identité et de l’immigration, mais sur les questions sociales. 

À moins de deux semaines du premier tour de la présidentielle – période pendant laquelle habituellement les tendances se solidifient –, bornons-nous à prendre l’empreinte du paysage au plus près d’une certaine «réalité», juste de quoi retourner dans le «cercle de la raison». Si la campagne a démarré tardivement en raison de la crise sanitaire puis de la guerre en Ukraine, ce que la médiacratie dominante nous avait promis depuis six mois a depuis été essoré par les faits, comme si la dure vérité de la vie des Français avait repris le dessus. Non, le scrutin ne se jouera pas autour de l’identité et de l’immigration, ni à partir d’une vision d’exclusion adossée aux maudites thématiques nauséeuses d’une France rance et xénophobe, fantasmée et repliée sur elle-même.

Pouvoir d’achat, retraites, RSA, pauvreté, avenir industriel, énergie… En quelques semaines, comme cela était pourtant prévisible, tout a changé de paradigme. Loin des idioties et des immondices qui ont tourné en boucle, les grandes questions sociales sont bel et bien restées, dans le tréfonds des consciences populaires, les priorités des citoyens. Des priorités absolues.

Autant le dire, l’entrée par la petite porte d’Emmanuel Macron dans l’arène électorale n’a pas bousculé ce scénario, bien au contraire. La brutalité de ses réformes envisagées pour un nouveau quinquennat a confirmé cette clarification économique et sociale: à droite toute, régression à tous les étages! Dans cette nouvelle séquence d’une extrême brièveté d’ici au 10 avril, mais fondamentale, le débat se dispute désormais sur une tout autre orientation: celle des plaies sociales béantes qui menacent de disloquer celles et ceux qui promettent encore plus de sang et de larmes à un peuple déjà atomisé par la souffrance. Un moment potentiellement dangereux pour l’hôte de l’Élysée. «La marche triomphale qui s’esquissait il y a quinze jours semble plus chaotique», écrit dans sa dernière livraison la Fondation Jean-Jaurès à propos du président-candidat, avant d’ajouter : «Ce n’est pas encore un doute. Tout juste une ombre. Mais déjà l’ombre d’un doute.» Et ce doute ne concerne pas qu’Emmanuel Macron…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 30 mars 2022.]

vendredi 25 mars 2022

Séquence(s)

Mac Macron face au retour de la question sociale...

Cynisme. Au trentième jour de la guerre en Ukraine, tandis que le monde bascule dans l’inconnu avec la perspective de heurts inédits au XXIe siècle, nous voilà donc à seize jours du premier tour de la présidentielle. Jusque-là, nous aurions eu tort de reprocher à Mac Macron de s’occuper des hautes affaires internationales, dans un moment d’horreur et de morts. En toute lucidité, chacun a pu néanmoins constater qu’il a profité de cette situation extrême, d’une manière si évidente et assumée qu’elle s’apparentait à une forme de cynisme politique. Jouer de sa toute-puissance, laisser filer le temps, refuser toute confrontation et glisser passivement vers un succès annoncé. Seulement voilà, son entrée effective dans la bataille nationale a tout modifié. Depuis la présentation de son programme, un petit quelque chose dans l’air s’amoncelle comme des cumulus. Il porte une définition simple, à laquelle il n’échappera pas: le retour de la question sociale!

Abrasif. Au moins, les choses sont claires. En assumant l’option d’un projet social dur pour les cinq années qui viennent, Mac Macron reprend l’une de ses thématiques chéries de 2017. À l’époque, le futur élu parlait déjà des «peurs françaises». Dans son livre-programme Révolution (XO Éditions), en 2016, il se désolait de ces Français «recroquevillés sur (leurs) passions tristes, la jalousie, la défiance, la désunion». Il y percevait «une certaine forme de mesquinerie, parfois de bassesse, devant les événements». Cinq ans après, la situation a empiré. Hallucinante perspective, celle de voir l’homme du passif et de l’échec nous rejouer le coup, sachant qu’il osa affirmer qu’«il nous faut réglementer notre système capitaliste et inventer un nouveau modèle». Sa philosophie? Elle se décline toujours dans les transformations à opérer au sein de la société, justifiant, par exemple, que le revenu de solidarité active soit versé en contrepartie de quinze à vingt heures d’activité ou que l’assurance-chômage soit moins généreuse en période de croissance. Émancipation par le travail (sic), donc, qui prend ses racines dans l’école. Pour que celle-ci s’adapte aux nouveaux besoins de la nation, le candidat assume un projet «abrasif», selon les mots d’un de ses proches cité par le Monde, visant à bousculer en profondeur le système éducatif. Quant à la réforme des retraites avortée en 2020, elle sera reprise, en fixant désormais l’âge de départ du travail à 65 ans. Travailler plus… pour travailler plus.

Crises. Le prince-président peut se prévaloir d’un bilan, un seul. Celui d’avoir déstabilisé la droite, après avoir siphonné le Parti socialiste. Le bloc-noteur rappelle que son objectif était évident: rester en tête à tête avec Fifille-la-voilà. Par la brutalité de ses réformes futures, y parviendra-t-il en promettant la régression sociale à tous les étages? Rien n’est moins sûr. Car le débat vient de changer d’orientation tout aussi brutalement. Nous entrons dans une nouvelle séquence, courte certes, mais dangereuse pour l’hôte de l’Élysée. Une question se pose: les électeurs auront-ils le temps et l’envie de se décider en fonction du contenu des réformes programmées par le favori du scrutin ? L’atonie de la campagne, avalée par l’actualité dramatique faite de bombes et de fureur, ne le garantit pas. Mais Mac Macron se retrouve dorénavant dans le «dur». Récemment, le candidat déclarait qu’il ne se souciait pas de l’image qu’il renvoyait. Keynésien ou libéral, de gauche ou de droite? «Je m’en fiche royalement, totalement, présidentiellement», avait-t-il lancé. Ce choix des mots, alors que des millions d’électeurs risquent de se déterminer in extremis. À l’heure des grandes crises, les Français souhaitent-ils vraiment une droitisation à outrance et la continuité du matraquage social, quand 61% d’entre eux rejettent ce programme, selon un sondage Elabe?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 25 mars 2022.]

samedi 19 mars 2022

Langage(s)

Les mots français sont immigrés ! 

Lumières. À l’heure des replis identitaires, de débats pestilentiels qui raniment le pétainisme jusque dans l’espace public et médiatique, sans parler, en ce moment même, du tri des réfugiés à nos frontières, une solidarité à géométrie variable (les Ukrainiens, oui, les autres…), Erik Orsenna nous invite à revisiter la grande histoire de notre langage commun: le français. Par la voie du conte, entamée avec le phénoménal succès de sa Grammaire est une chanson douce (Stock, 2001), l’académicien récidive brillamment en publiant les Mots immigrés (Stock), une œuvre d’utilité collective qui permet de plonger dans nos empreintes racinaires, tout en déconstruisant beaucoup d’idées reçues. Pour une telle ambition, Erik Orsenna admet qu’une partie du savoir lui manquait. Ainsi s’est-il adjoint les compétences d’un de nos plus grands linguistes, son ami de longue date Bernard Cerquiglini, qui lui a apporté ses lumières aussi judicieuses que malicieuses. Les deux hommes le clament d’ailleurs tranquillement, preuve à l’appui: «Les mots français sont immigrés!»

Grève. Ce livre, aux allures de conte philosophique (donc politique) à mettre devant tous les yeux d’adultes et d’adolescents, débute d’une bien singulière manière. Sous la forme d’une révolte, en direct à la télévision, un message s’affiche: «Puisque vous insultez les êtres humains venus d’ailleurs, nous, mots immigrés, avons, en signe de solidarité, décidé aujourd’hui de commencer une grève illimitée.» Voilà l’histoire que nous narre le duo Orsenna-Cerquiglini, tandis que chacun, confronté à cette grève incroyable, ouvrait désormais «la bouche pour, au sens strict, ne rien pouvoir dire!», sachant qu’un autre message informait: «Ne vous inquiétez pas! Il vous reste les mots de pure origine gauloise, par exemple boue, glaise, cervoise, tonneau, chemin, ruche, sapin…» Les arrêts de travail, nous connaissons. Mais les mots? Comment vivre sans eux, sans eux tous, quelle que soit leur origine? Par la contrainte et la démonstration de l’absurde, chemin faisant, les auteurs raconte l’essentiel de ce que nous ne savions pas. Au fil du récit, deux millénaires en arrière, nous croisons d’autres termes gaulois (glaive, chêne), romains et francs, mais aussi italiens (aquarelle, piano, spaghetti, moustache), sans oublier des mots arabes (sofa, échecs, guitare, alcool, chimie), anglais (club, vote, rail) et puis, bien sûr, des régionalismes. Autant le dire: un portrait de la France se dévoile magistralement. Celui d’une France linguistique et éminemment politique, héritière d’un métissage permanent et d’apports mutuels sans lesquels nous ne serions pas qui nous sommes…

Engagé. Erik Orsenna le déclare tranquillement au bloc-noteur: «Sans ces mots venus d’ailleurs, nous serions incapables de nous exprimer! Les mots étrangers sont de grands enrichissements, l’un de nos biens les plus précieux.» Et d’où proviennent ces enrichissements? «Des vagues d’immigration successives, répond-il. La langue française doit beaucoup plus aux mots arabes qu’aux mots gaulois: il y a 60 mots d’origine gauloise dans la langue française contre plusieurs centaines arabes. Nous pouvons dès lors parler de biodiversité de la langue.» Orsenna nous met toutefois en garde contre le «globish», qui englobe des anglicismes simplifiés souvent utilisés dans les jargons professionnels nés de la globalisation économique. Selon lui, le globish constituerait une menace pour l’évolution de notre langue, qui compte environ 60.000 mots, contre 1500 en anglais utilisés «pour faire du fric». Et il précise: «C’est comme être nourri par pilule alors qu’on a toutes les spécialités culinaires à disposition. Si un mot existe en français et qu’on le remplace par un autre du globish, les gens vont moins comprendre. Nous perdons en clarté.» Moralité: le langage n’est pas neutre, mais engagé.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 mars 2022.]

dimanche 13 mars 2022

Candidat fantôme

Emmanuel Macron fuit obstinément toute confrontation.

Il n’est certes pas responsable de la crise géopolitique, encore moins de cette sale guerre déclenchée par le maître du Kremlin qui menace les équilibres du monde par le fer et le feu, les morts et les destructions… Nous ne reprocherons pas à Emmanuel Macron de s’occuper des hautes affaires internationales, dans un moment d’horreur et de tensions inouïes. Néanmoins, quoi que nous en pensions, chacun peut constater froidement qu’il profite de cette situation extrême, d’une manière si évidente et assumée qu’elle finit par s’apparenter à une forme de cynisme politique.

Ces mots sont-ils exagérés, alors que les premiers pas du président sortant comme candidat confirment tout ce que nous redoutions? L’hôte de l’Élysée est là ; mais le candidat, lui, ressemble à un fantôme dont on parle, mais qui fuit obstinément toute confrontation, le moindre véritable débat, comme si la posture jupitérienne allait jusqu’à l’évitement de la démocratie. En refusant de descendre dans l’arène politique nationale, Emmanuel Macron rabaisse encore la posture de l’«homme d’État», égratignant au passage le grand rendez-vous républicain qui nous attend le 10 avril prochain.

Imaginez un peu: dans quatre semaines jour pour jour, nous connaîtrons les deux finalistes pour la fonction suprême, la campagne du second tour s’engagera. Et d’ici là, avançant masqué et s’adossant à la communication ciselée d’une mise en scène dramatisée, il y a tout lieu de penser qu’Emmanuel Macron laissera filer le calendrier à son plus grand profit – comme semblent le signifier les derniers sondages. En vérité, pourquoi sortirait-il de cette ambiguïté, lui qui, durant cinq ans, a surjoué la verticalité et l’exercice solitaire du pouvoir absolu, caricaturant à l’excès toutes les perversités de la Ve République?

Attention toutefois. À force de se voir et de susciter une forme d’indignation, cette stratégie du statu quo peut très vite se retourner… ou, hélas, se révéler mortifère à l’heure des grands choix. En toute dignité, un président ne devrait pas agir ainsi. Sauf à porter la responsabilité historique d’atomiser un peu plus la vie publique, la démocratie et la haute idée que nous nous faisons de la représentation nationale… 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 14 mars 2022.]

vendredi 11 mars 2022

Conséquence(s)

La sale guerre de Poutine redessine les équilibres géopolitiques.

Date. «Tu n’en reviendras pas toi qui courais les filles/Jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu/Quand j’ai déchiré ta chemise et toi non plus/Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille/Qu’un obus a coupé par le travers en deux.» Ainsi poétisait Louis Aragon, en 1956 (la Guerre, et ce qui s’ensuivit, in le Roman inachevé). Alors que le chaos du fer et du feu progresse et que les mots semblent impuissants à traduire notre sidération et nos colères conjuguées, voilà donc le retour de l’Histoire par sa face la plus tragique, capable de menacer tous les équilibres du monde. Nous vivons un point de bascule considérable, un tournant historique que certains jugent aussi important, sinon plus, que le 11 septembre 2001 en tant que modification en profondeur des paradigmes qui pourraient conduire l’Europe et bien des institutions à renouer avec le primat du politique. Les conséquences s’avèrent d’ores et déjà incalculables en vérité et susceptibles de bousculer les imaginaires, les représentations et sans doute les mentalités. La pandémie avait écrasé les corsets budgétaires ; la sale guerre de Poutine redessine les équilibres géopolitiques. À tel point que le 24 février 2022 restera une date charnière du XXIe siècle, tel le surgissement de l’événement imprévisible – et si prévisible pourtant.

Ampleur. Sinistre stratège, ce Poutine! L’homme fort du Kremlin, quels que soient ses buts de guerre et ses raisons héritées du passé, aura en effet réussi à obtenir, en un temps record et au prix de milliers de morts et de destructions épouvantables, des résultats à l’opposé de ce que nous pouvions imaginer, voire de ceux qui étaient à l’origine recherchés. A-t-il divisé l’Europe? Non. A-t-il éloigné l’Ukraine de l’UE? Non. A-t-il renforcé le sentiment «russe» sur les territoires conquis? Non. A-t-il tué dans l’œuf le nationalisme ukrainien? Non. A-t-il hâté la fin de l’Otan? Non. En quelques jours de guerre fratricide, Poutine a relancé les sirènes de l’atlantisme : comment, en pleine guerre, la France pourrait-elle désormais assumer de sortir de l’Otan et du commandement intégré? Le bloc-noteur lui-même l’admet: cette perspective est devenue caduque, au moins pour un temps long. Par ailleurs, Poutine voit donc sa Russie mise au ban de la communauté internationale, comme cela s’est rarement vu depuis la Seconde Guerre mondiale – et pour une durée impossible à maîtriser. Tôt ou tard, les sanctions économiques, par leur ampleur, porteront leurs fruits.

Désastre. Sous le fracas des bombes, que rien ne justifiera jamais, il devient presque difficile de réfléchir en toute sérénité pour trouver le chemin d’un cessez-le-feu et d’une paix durable, comme tente par exemple de le faire Dominique de Villepin, l’un de ceux qui appellent à la désescalade et rappellent l’engagement formel, en 1991, des pays occidentaux de ne pas étendre l’Otan «au-delà de l’Elbe», comme l’atteste un document exhumé des archives britanniques et récemment publié par Der Spiegel. Sommes-nous audibles, à parler encore et encore des genèses? Devant ce désastre absolu, seuls les marchands de mort se frottent les mains. À un détail près: eux non plus ne savent pas ce qu’il adviendra demain, dans quelques mois, quand un paysage politique et mental nouveau, dont nul ne soupçonnait la possibilité jusqu’alors, aura franchi une nouvelle ligne d’horizon. Par la brutalité extrême, le continent européen redécouvre le tragique de l’Histoire, mais aussi, paradoxalement, une idée de puissance politique, alors qu’il se rêvait en vaste supermarché insouciant et postnational. Fallait-il des morts pour en arriver là? Et Aragon, toujours: «Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit/Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places/Déjà le souvenir de vos amours s’efface/Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri.»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 11 mars 2022.]

jeudi 3 mars 2022

Neutralité(s)

Le sport russe au ban des nations : un moment d'histoire…

Historique. Quelques jours auront suffi pour que le sport russe se retrouve au ban des nations et que la pseudo-«neutralité» de ce monde si particulier reste, pour une fois, au vestiaire. Depuis quelques jours, beaucoup n’y voient qu’un «symbole», un «aspect secondaire» des sanctions tous azimuts qui frappent le pays de Poutine, depuis le déclenchement de sa sale guerre en Ukraine. Il n’en est rien, même si le bloc-noteur n’oublie pas que, pendant ce temps-là, l’épouvante se poursuit sur les théâtres d’opérations militaires, avec leur lot de pilonnages, avec leurs bombes, avec ce chaos de fer et de feu qui menace l’équilibre du monde entier et fauche des vies. Ne comparons donc pas ce qui ne saurait l’être. Néanmoins, en recommandant de mettre massivement à l’écart la Russie et la Biélorussie et leurs sportifs, le Comité international olympique (CIO) a décidé de s’engager dans une voie inédite, par laquelle se sont immédiatement engouffrées les instances du football, sport global. L’UEFA et la Fifa lui ont emboîté le pas, suivies par de nombreuses autres, dont l’athlétisme, sport roi de l’olympisme, et le patinage sur glace, spécialité russe. Franchement, qui aurait imaginé semblable cataclysme, voilà une semaine encore? D’autant que la Russie – déjà frappée de plein fouet par les affaires de dopage – a permis, ces dernières années, avec la Chine, de combler un manque de candidatures planétaires pour organiser de grands événements sportifs. Partant, ces conséquences s’avèrent d’une importance historique, capables de chambouler le sport mondial pour des décennies.

Peuples. Si les fédérations internationales sont aussi le fruit de la globalisation, traversées par de très nombreuses tensions politiques et/ou religieuses, elles s’alignaient toujours, plus ou moins, sur le plus faible dénominateur. Une sorte de tradition qui octroyait à «la politique d’apolitisme» un poste de non-instrumentalisation. Les temps ont changé. Non seulement les opinions sont elles aussi mondialisées, avec leur lot de «pressions», mais les fédérations, avec au sommet le CIO et la Fifa, se voient soumises, bien plus que jadis, aux regards des peuples et des instances onusiennes. Ne prenons qu’un exemple: la décision d’offrir la Coupe du monde au Qatar a laissé des traces… Vincent Duluc, dans l’Équipe, suggère sans détour: «Chacun sait que la Fifa et le CIO n’ont pas toujours été dans le camp de la démocratie, défilant joyeusement aux côtés de quelques dictateurs, avec un penchant régulier pour la lâcheté et la compromission.»

Valeurs. Qu’on réfléchisse à la portée historique du moment. Pour les amateurs de football, la prochaine soirée de Ligue des champions ne débutera pas par les notes devenues familières du Concerto pour piano n°1 de Tchaïkovski, véritable bande-son depuis 2012 du spot de Gazprom, sponsor officiel de la plus prestigieuse compétition européenne de clubs et dont l’État russe est l’actionnaire majoritaire, parfait exemple de soft power assumé et théorisé par ses dirigeants. L’UEFA a rompu «avec effet immédiat» son partenariat avec le géant du gaz. Les joueurs russes ne verront pas le Qatar et ses stades climatisés. Comme l’écrit Vincent Duluc: «Certes, l’urgence peut justifier que le sport oublie ses principes et sa place, ou qu’il les redéfinisse. Mais on peut également espérer que ce nouveau courage, remonté par capillarité du cœur vers la tête, le place enfin à la hauteur de ce qu’il représente, et qu’il ne l’oublie plus.» Le principe de neutralité était jusque-là une règle d’or vantée par Thomas Bach, le président du CIO: «Nous ne pouvons accomplir notre mission d’unification du monde que si les JO transcendent toutes les différences politiques. Pour parvenir à cette universalité, le CIO et les JO doivent être neutres sur le plan politique.» Cette doctrine s’étant effondrée, les nouveaux principes s’appliqueront-ils ailleurs, pour d’autres conflits, et dans des situations similaires, quand il ne s’agira pas seulement des «valeurs» occidentales?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 4 mars 2022.]

mercredi 2 mars 2022

UE : désescalade ou engrenage ?

L'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne serait une provocation inutile...

Avec le retour de l’Histoire, par sa face la plus tragique qui menace tous les équilibres du monde, l’Europe possède donc une place pour le moins singulière, qu’elle entend affirmer. Sera-t-elle à la hauteur de l’enjeu? En adoptant une aide de 450 millions d’euros pour financer l’envoi d’armes – pouvant inclure des avions de chasse – aux forces ukrainiennes afin de résister à l’agression russe, les Vingt-Sept ont brisé un tabou. Jamais auparavant l’UE ne s’était drapée d’une telle fonction. Ces revirements spectaculaires, européen et même allemand, auront des répercussions à long terme. Mais jusqu’où aller, sachant que ce terrifiant conflit ne se résoudra que par la diplomatie et la négociation, sauf à jeter l’humanité tout entière dans le gouffre absolu?

L’appel du président ukrainien, ce mardi, devant le Parlement de Bruxelles, a relancé l’idée d’une adhésion de l’Ukraine à l’UE. Le sentiment européen de Volodymyr Zelensky et d’une grande partie du peuple ukrainien est compréhensible, sinon légitime. Mais, si l’UE devait intégrer l’Ukraine en son sein, en pleine guerre et dans le cadre d’une procédure expresse inédite, cela constituerait un pas en avant dans l’escalade, une décision contre-productive qui ne manquerait pas de rajouter de la confusion et de la provocation, en un temps où toutes les menaces pèsent. Les conséquences seraient dès lors bien différentes, sans parler du message politique. Comprenons bien : cette adhésion créerait une obligation juridique «d’aide et d’assistance» des pays membres envers l’Ukraine, comme le prévoit l’article 42, paragraphe 7, du traité de l’UE, donc l’entrée en scène de l’Otan…

Chacun l’a compris : les chemins de la diplomatie et d’un cessez-le-feu rapide paraissent bordés d’ombres à chaque crépuscule des jours qui passent. Si les sanctions économiques massives auront tôt ou tard des effets sur le pays de Poutine, portant leurs fruits pourris jusque dans les foyers de Russes, pendant ce temps-là, le drame se poursuit. Les pilonnages se multiplient, des bombes à fragmentation s’abattent sur certaines villes, et le chaos du fer et du feu progresse. L’Europe ne devrait-elle pas, de toute urgence, proposer la tenue d’une conférence réunissant l’ensemble du continent européen, soit une quarantaine de pays ? Comme pour accentuer la pression.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 mars 2022.]

vendredi 25 février 2022

Représentativité(s)

La Ve République a-t-elle vécu ?

Défiance. Convient-il encore de mettre une majuscule à Histoire? Et avons-nous toujours «les moyens de la grande Hache», pour reprendre la célèbre interrogation de Régis Debray? Un républicain qui tient à l’universel et agit à l’échelle du monde, se réclamant de Descartes, «penser sans peur», et de Spinoza, «vivre pour la vérité», se doit de se poser une autre question tout aussi fondamentale: la Ve République a-t-elle vécu? Parvenu à ce point de crise démocratique et institutionnelle, le peuple français regarde la vérité en face. Notre régime du monarque-élu se trouve à bout de souffle et depuis l’arrivée de Mac Macron, du haut de sa verticalité jupitérienne poussée jusqu’à la caricature, le sentiment de grave fracture entre le chef de l’État et les citoyens a connu une aggravation si inquiétante que tout retour en arrière semble impossible. La défiance croissante n’atteint plus seulement la posture de l’Élu, mais bel et bien «la» politique en général – donc, en quelque sorte, tous les élus…

Cycle. Alors que nous nous apprêtons à élire nos représentants au suffrage universel, dans une séquence électorale décisive pour l’à-venir du pays, le bloc-noteur constate amèrement que le citoyen reste le grand absent des formes politiques contemporaines. Un paradoxe, puisque ledit citoyen se réalise dans la figure de l’électeur – lui-même défini non par la démocratie, mais par la forme électorale. Autant l’admettre, nous sommes au bout d’un cycle, «celui d’une démocratie représentative pensée à la fin du XVIIIe siècle, qui ne reconnaît au citoyen que la compétence d’élire des représentants qui vont vouloir pour lui», comme l’explique le constitutionnaliste Dominique Rousseau, auteur de Six thèses pour la démocratie continue (Odile Jacob). Ce dernier ajoute: «Un autre cycle s’ouvre. Il a pour principe la compétence normative des citoyens, c’est-à-dire leur capacité d’intervenir personnellement dans la fabrication des lois et politiques publiques.»

Non-retour. Sonner le tocsin paraît bien tardif. Et pourtant, la réalité a rattrapé Mac Macron, enfermé dans son pouvoir solitaire, alors que la gravité de la crise économique et sociale touche à l’incandescence, que les inégalités se sont accentuées, marquées par l’insolence sans limites des riches bien servis par un président à leurs bottes. De toute évidence, la Constitution, l’organisation des pouvoirs publics et donc de la démocratie ne correspondent plus aux attentes ni aux exigences de solidarité, de justice et à l’aspiration croissante à un nouveau mode de développement. Nous voilà au fameux point de non-retour: ces mots rouge et noir se dégustent comme des sucreries, d’autant qu’ils aident, comme disait Gracq en 1940, à «triompher de l’angoissant par l’inouï». Cet inouï se résume en quelques mots: les Français veulent s’en mêler. Et sans forcément en avoir pleine conscience, ils aspirent à une nouvelle République sans laquelle rien – ou pas grand-chose – ne se réorganisera de fond en comble. Dominique Rousseau appelle ainsi à un changement de Constitution au cours d’un processus délibératif. Mais il prévient: «L’histoire montre qu’une assemblée constituante n’est convoquée qu’après une révolution (en 1789 et en 1848), la chute d’une dictature (au Portugal en 1974), une crise politique grave (au Chili en 2019), ou une défaite militaire (en 1870).» Ainsi propose-t-il «la création d’un comité de réflexion sur la Constitution, composé pour moitié de citoyens tirés au sort et pour moitié d’experts, ce grand débat constituant, indépendant du gouvernement, devrait durer deux ans, dans les quartiers, les entreprises, les écoles, et déboucher sur un texte soumis à référendum». À terme, comment ne pas entrevoir la fin du présidentialisme et le retour à la primauté du Parlement, maître de son ordre du jour et à qui appartiendra d’investir le premier ministre et le gouvernement? Deux choses menacent une société: le chef et l’absence de réelle représentativité. Pour l’instant, l’éclipse pose souci majeur. Elle peut même donner de vilaines tentations…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 25 février 2022.]

dimanche 20 février 2022

Incompréhension(s)

Le pamphlet masculiniste d'Emmanuel Todd...

Problème. Les controverses intellectuelles arrivent parfois d’où on ne les attend pas et provoquent, en nous, des troubles si profonds que rien, pas même les tentatives d’analyses approfondies, n’offre un terrain propice à la raison. Seules demeurent les incompréhensions, pour ne pas dire la colère. L’état d’esprit du bloc-noteur se résume d’ailleurs en une question: mais qu’arrive-t-il à Emmanuel Todd? En 2017, nous l’avions laissé par la lecture attentionnée et plutôt endiablée d’Où en sommes-nous? Une esquisse de l’histoire humaine, sorti peu avant l’affaire Weinstein. Et voilà que nous retrouvons le célèbre anthropologue – à l’orée d’une échéance électorale majeure – avec la publication d’Où en sont-elles? Une esquisse de l’histoire des femmes (Seuil), sans bien savoir ce qu’il nous offre à la réflexion commune: un ouvrage scientifique ou un essai polémique? Le nœud du problème, en vérité. Car Emmanuel Todd, amateur du temps long, qui, jadis, nous éclaira de manière souvent prophétique (nous serons toujours redevables), se livre ici à un exercice périlleux. Il s’agit à la fois d’une critique savante du féminisme contemporain, mais, surtout, d’une relance aberrante, caricaturale et archétypale de la guerre des sexes.

Chute. Comme à chaque fois avec Todd, nous pouvons discuter de telle ou telle hypothèse conceptuelle et de l’interprétation qu’il en donne. Cette fois, il entend rien de moins qu’«expliquer» le «trouble dans l’émancipation» que constituerait l’histoire du féminisme, caractérisé par ce qu’il appelle «une conception antagoniste des rapports entre hommes et femmes». L’effet miroir entre les titres n’échappe pas aux critiques: «elles» seraient-elles à part, hors du «nous», comme s’il ignorait d’emblée que les femmes représentent la moitié de l’humanité? Au moins le spécialiste des structures familiales ne cache pas être un «historien androcentré typique», doté d’un «moi banalement masculin», lui le représentant d’une discipline «longtemps aveugle aux femmes». Bel aveu, pour un homme n’ayant visiblement pas – ou peu – consulté les grands textes féministes et singulièrement ceux de la dernière décennie. De même en vient-il à cette interrogation surréaliste: «Le féminisme est-il dangereux pour nos sociétés?» La réponse se trouve dans la question, puisque, selon Todd, la «société tertiaire très féminisée» aurait provoqué la chute du potentiel industriel. Vous avez bien lu… Le reste nous afflige autant qu’il nous accable. À l’en croire, les féminicides, en baisse, ne représentent pas réellement de danger pour les femmes. Le patriarcat? Il le balaie d’un revers de formulations aussi floues qu’invraisemblables. Pour lui, tenez-vous bien, la réalité anthropologique de l’émancipation des femmes se juge par le dépassement du niveau éducatif masculin, par l’accès au marché du travail, par les postes à responsabilité, etc. Et les inégalités? Circulez. Todd affirme même que cette «révolution» de l’émancipation des femmes aurait «entraîné l’effondrement final du catholicisme, et activé toute la mécanique idéologique des années 1965-2020», soit le recul du racisme, de l’homophobie («une affaire d’hommes», écrit-il), de l’essor de la bisexualité, de la théorie du genre et phénomène transgenre, etc. Bref, une «domination féminine émergente» qu’il nomme la «matridominance».

Histoire. Le clou du spectacle intervient quand Emmanuel Todd déclare: «Il n’y a pas eu d’opposition masculine à l’émancipation.» Les femmes de combat – incluant celles du XXIe siècle – apprécieront. Plus grave encore, lorsqu’il assène: «La fin de la prédominance masculine a entraîné la chute des idéologies collectives.» Todd oublie toute vision de classe et toutes les matrices et nuances que l’histoire du féminisme nous a enseignées, depuis Beauvoir et tant d’autres. Résultat? Le Figaro, Valeurs actuelles et Zemmour-le-voilà se frottent les mains et vantent les mérites de ce pamphlet masculiniste. «Où en sont-elles?» demande l’anthropologue. Nous lui retournons l’interpellation: où en es-tu, Emmanuel Todd?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 février 2022.]

jeudi 10 février 2022

Valeur(s)

Le monde du travail, ou l’atomisation contrainte des formes collectives.

Effritement. La question sociale revient donc en force, tandis qu’un vent mauvais souffle sur le modèle français – du moins, ce qu’il en reste. Un peu de mémoire. Au mitan des années 1990, nous portions le diagnostic prédictif d’un «effritement» généralisé du monde salarial pour caractériser les effets d’ensemble des transformations qui ne cesseraient de se généraliser: une société des «individus» s’installait massivement, avec son corollaire crépusculaire, la montée des incertitudes, jusqu’à l’édification d’une «société du risque» pour la majorité du peuple soumis aux aléas des temps incertains. À l’époque, certains doux rêveurs parlaient encore d’«effondrement» possible en prophétisant la fin du salariat (rien de moins), voire la fin du travail. Ces discours n’existent plus, seule reste une espèce d’hystérisation de la «valeur travail». Autrement dit, trente ans plus tard, nous sommes de plain-pied dans cette nouvelle réalité.­ Et cette constellation de risques s’organise essentiel­lement autour de la notion de «risque social» en tant qu’émiettement dramatique des structures du monde du travail. En 1995, nous pouvions et nous devions souligner l’importance de la précarisation des relations de travail qui était, avec le chômage de masse, la manifestation principale de la dégradation en cours des conditions salariales. Désormais, nous avons assisté à l’installation d’une précarité qui constitue un registre permanent des relations de travail. Une sorte d’infra-­salariat au sein du salariat lui-même.

Avenir. Le constat s’avère ainsi éloquent. Mais personne ne peut affirmer où s’arrêtera ce processus, à qui profitera cette forme d’atomi­sation contrainte des formes collectives, et surtout si nous traversons – ou non – une période charnière qui pourrait déboucher sur des moments de «destruction créatrice». Avenir imprévisible, de toute évidence. Transposons-nous un instant à la place des observateurs sociaux de la première moitié du XIXe siècle, au moment de l’implantation du capitalisme industriel en Europe occidentale, lorsque l’exploitation maximale des travailleurs paraissait s’imposer comme la contrepartie nécessaire de l’industrialisation. Le «paupérisme» d’alors était décrit et combattu, mais personne n’aurait imaginé un futur meilleur aux prolétaires, sauf à s’appeler Karl Marx et prôner la nécessité­ de détruire le capitalisme naissant et d’abolir le salariat. Rien ne se produisit. La Révolution n’a pas eu lieu en Europe de l’Ouest. Et le salariat n’a pas été éradiqué. En revanche, le prolétaire a arraché le statut de salarié protégé des années 1960. Conclusion: la construction de la société salariale fut une ruse de l’histoire du capitalisme, imprévisible un siècle avant qu’elle ne s’impose.

Classe. Le bloc-noteur constate amèrement que la nouvelle conjoncture de l’emploi au XXIe siècle, dans un espace globalisé et financiarisé à outrance, creuse les disparités entre les différentes catégories de salariés, au détriment des strates inférieures du salariat. Toutes les inégalités se sont creusées. Et les individus déjà placés « au bas de l’échelle sociale » ont vu s’accroître leur subordination. Une nouvelle inégalité a d’ailleurs surgi, celle entre salariés de même statut, qui a brisé les «solidarités intracatégorielles» qui reposaient sur l’organisation collective des travailleurs. Question dérangeante : cette transformation paraît-elle de nature à remettre profondément en cause la notion de «classe», en ce qu’elle entraîne une décollectivisation des conditions de travail et des modes de lutte des salariés? Ou, au contraire, aide-t-elle à une redéfinition totale du concept de classe en son évidence, qui appelle, sinon une Révolution, au minimum une transformation sociale radicale.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 11 février 2022.]