samedi 24 janvier 2015

Soldat Jaurès: l'article de l'Humanité consacré à mon nouveau roman

Article invité: par Alain Nicolas.
 
Un roman très personnel de Jean-Emmanuel Ducoin, intitulé ''Soldat Jaurès'' (Fayard), 
sur le destin du fils de Jean Jaurès mort au front à vingt ans.
 
Soldat Jaurès,
de Jean-Emmanuel Ducoin.
Fayard. 224 pages, 17 euros.
«Quand on est le fils de Jean Jaurès on doit donner l’exemple.» Jaurès avait un fils, on l’a oublié, peu de gens le savaient, d’ailleurs. Louis Jaurès, né en 1898, mort à Pernant, dans l’Aisne, avant d’avoir atteint sa vingtième année. Donner l’exemple, pour lui, c’était s’engager, avant l’âge, être fidèle à sa façon à son père, mort pour avoir tenté d’empêcher cette guerre. «L’internationalisme ­philosophique n’est pas incompatible avec la définition de la patrie, quand la vie de celle-ci est en jeu», disait le jeune homme. Jean-Emmanuel Ducoin est hanté, depuis 2008 et un numéro spécial de l’Humanité sur la der des der, par la figure de ce presque enfant abattu pendant les derniers mois de la guerre.
 
Que sait-on de lui? À dix-sept ans, son baccalauréat en poche, il devance l’appel de sa classe et rejoint un ­régiment de dragons. En 1918, il est aspirant dans un bataillon de chasseurs à pied. Pendant l’offensive Ludendorff, où l’Allemagne jette ses dernières forces et obtient presque la percée décisive, il est blessé à Chaudun, en tentant de retarder l’avancée allemande. On le transporte à Pernant, où il meurt le 3 juin 1918. Voilà tout ce qu’on sait. Ce qu’on ne sait pas, c’est à la littérature de le dire, non de l’inventer, mais de le reconstruire, d’«inciser le corps de la mémoire commune» avec les outils de l’enquête pour le faire décoller sur les ailes de la fiction.

jeudi 22 janvier 2015

Discernement(s): "discrimination négative" contre "apartheid ethnique"

Dans la France d’après, nous n’avons pas fini de parler des différenciations.
 
Inégalités. À l’heure des principes de précaution valorisés et appliqués soi-disant à tous les domaines de l’existence, jusques et y compris dans la Constitution, jamais la République, dans l’exercice de sa puissance contemporaine, n’a autant délaissé ses enfants les plus démunis. Rendre la dignité aux plus faibles ne semble plus être une mission à laquelle s’assignaient, jadis, les représentants missionnés d’un État qui apparaissait d’autant plus protecteur qu’il imposait, au moins dans ses principes et sa volonté, l’horizon d’un pacte social partagé. Qu’est devenue l’égalité de nos frontons? Et l’école, «gratuite, laïque et obligatoire», qui a donné à tous les citoyens la possibilité d’être traités à parité, comme des semblables, indépendamment de leur origine sociale ou géographique. Ce fut l’honneur de la République de rompre avec les facteurs de différenciation fondés dans la nature, les traditions ou les hiérarchies. L’égalité des citoyens devant la loi n’est pas un vain mot. Alors que dire des inégalités imposées dans les quartiers populaires? Il y a dix ans, le regretté sociologue Robert Castel évoquait déjà «la discrimination négative» dont sont victimes les jeunes héritiers de l’immigration, assignés à résidence. Nous n’avons pas fini d’en parler.
 

mardi 20 janvier 2015

Non-assistance aux quartiers populaires

Quand Manuel Valls évoque les inégalités et un "apartheid ethnique"...

Parfois les grands maux suscitent de grands mots. Il aura fallu de nombreux morts, le traumatisme d’une France noyée de chagrin et de sidération dans des mares de sang, puis des millions de personnes dans les rues exprimant la passion collective de valeurs durement attaquées, pour qu’un premier ministre parle des inégalités qui minent le pays dans lequel nous tentons de préserver un vivre-ensemble. De toute évidence, Manuel Valls a voulu surjouer, hier, lors de ses vœux à la presse, un élan de sincérité en reconnaissant l’existence de ce qu’il appelle un «apartheid territorial, social», promettant un combat «contre les inégalités» visant à refonder la «citoyenneté», un mot qu’il préfère à «l’intégration». Le constat, quoique tardif pour l’ancien maire d’Évry, mérite notre attention. À un détail près. Le chef du gouvernement évoque également un «apartheid ethnique». Vous avez bien lu: apartheid ethnique.

Que Monsieur Valls le sache une bonne fois pour toutes: il n’utilise pas l’expression appropriée, sauf à vouloir ramener des individus à leur appartenance, à leur couleur de peau, voire à leur religion.

jeudi 15 janvier 2015

Hypocrite(s): pour Charlie, l'hommage du vice à la vertu

Liberté-Egalité-Fraternité a connu un éclat retrouvé. Mais il y a un « mais » que nous ne tairons pas.


Peuple. Il y a des moments, dans la vie d’une République originelle comme la nôtre, où nous attendons que surgisse de l’obscurité l’éclat d’une lumière, une forme de sursaut qui, en tant que sursaut, veut creuser l’espoir et non les tombes. Les médias dominants et les puissants qui les cooptent ou les financent nous ont tellement répété ces dernières années que la «société française» (de quoi, de qui parle-t-on?) cherchait son «identité» dans les méandres de ses illusions perdues (lesquelles?) que beaucoup de citoyens de France se sont égarés en impuissance faute de se remémorer des choses simples et fondamentales. Le «Liberté-égalité-Fraternité» titré en une de l’édition spéciale de l’Humanité, un certain dimanche 11 janvier, n’était pas un rappel à l’ordre ronflant ou inutilement donneur de leçons. Bien au contraire. Ce titre, que notre rédaction ne sort pas tous les quatre matins, signifiait juste que par notre ici-et-maintenant se jouait une partie de notre ici-et-demain. Que la réponse démocratique au surgissement d’un événement hors norme devait être si importante, si puissante, qu’il était impensable de ne pas y jeter toutes ses forces, même celles qui venaient à nous manquer. Ainsi, affirmons-le massivement. Dans les rues de France, cette devise Liberté-égalité-Fraternité a connu un éclat retrouvé, une gravité sincère et peut-être même une réalité sociale et populaire que nous n’imaginions pas d’une telle ampleur.

mercredi 14 janvier 2015

Combat d'idées

Le retour du «débat» sur la liberté d’expression. «Jusqu’où?», se demandent certains, quand d’autres, si on les laissait faire, pousseraient l’interrogation jusqu’à la métonymie.

Sans doute aurait-il fallu attendre encore quelques jours, attendre, oui, que tous les morts soient inhumés dans l’intimité endeuillée des familles et des amis, attendre que l’inscription de l’événement dans une mythologie partagée se déconstruise d’elle-même par l’intelligence et la raison, sans rien lâcher sur le fond. Hélas, il y a beau temps que l’exigence médiatique recommande de sonner le glas plus vite que Notre-Dame, surtout pour des dessinateurs aussi irrévérencieux que ceux de Charlie. Ces derniers, à n’en pas douter, se seraient délectés sinon révoltés des contresens et contradictions vus, lus ou entendus depuis les rassemblements du 11 janvier. Dernier avatar en date, le retour du «débat» sur la liberté d’expression. «Jusqu’où?», se demandent certains, quand d’autres, si on les laissait faire, pousseraient l’interrogation jusqu’à la métonymie, figure rhétorique consistant à donner une chose pour une autre…

dimanche 11 janvier 2015

Exécution(s): un miroir sur la France

Ils n’ont pas tué Charlie. Ils n’ont pas tué le journalisme et la satire. Ils n’ont pas tué la République. 
 
 
D'abord. Ils ne vieilliront plus ; nous vieillirons sans eux. Ce matin, il n'y a pas d'autre vêtement sur nous que ces lambeaux de rage et de stupeur. Rage à maîtriser au plus vite. Stupeur à fondre dans les méandres de nos dégagements psychologiques, pour poursuivre, ne rien trahir. Perdre des amis, des camarades, des confrères et des compagnons de route fidèles et exigeants de l’Humanité, au cœur de la cité des Lumières, en plein jour, tous victimes d’exécutions, a quelque chose de tellement irréel qu’il nous semble impossible d’évoquer les terribles deuils sans faire état de notre propre deuil. Pardon, mais comment l’écrire autrement? Nous sommes un peu morts avec eux. Nous les maintiendrons en vie. Quoi qu’il nous en coûte. Le cerveau battant de la France des libertés a été atteint au plus sacré. Ils ont tué Charb, le pote intime. Ils ont tué Cabu, rendez-vous compte, Cabu, le pacifiste, la générosité incarnée! Ils ont tué Wolinski. Ils ont tué Tignous. Ils ont tué Maris. Ils ont tué tous les autres, les alignant comme des bêtes, sommairement, lâchement. 

samedi 10 janvier 2015

Charb et l’intelligence de l’irrévérence

Article invité: par Laurent Mauriaucourt.
 
Stéphane Charbonnier, dit «Charb», né le 21 août 1967, assassiné le 7 janvier 2015. Ses dessins ne faisaient pas rire tout le monde. Mais les hommages aujourd’hui se multiplient. L’homme et le journal dont il avait pris la direction en 2009 incarnaient la liberté sous toutes ses formes.
 
On ne saura jamais ce que Charb aurait dit ou dessiné dans Charlie la semaine prochaine sur l’attentat meurtrier dont il a été l’une des 12 victimes, hier mercredi 7 janvier. Mort au charbon, Stéphane Charbonnier. Tiré comme un canard. Dans les locaux de Charlie Hebdo, à l’heure de la conférence de rédaction. En plein boulot. «Charlie, c’est ma raison de vivre», nous disait-il. À quarante-sept ans, Charlie aura été la raison de son décès. Un décès décidément inqualifiable. À lui, les mots et les couleurs ne manquaient jamais pour dire, pour rire, pour gueuler, pour lutter contre la bêtise. La couleur brune d’un dessin d’étron fumant sur fond de drapeau français lui a valu une plainte. Une de plus. L’étron commenté: «Le Pen, la candidate qui vous ressemble», avait fâché les hauts et les bas du Front national. Le petit gars de Conflans-Sainte-Honorine a grandi à Pontoise. Un père aux PTT, une mère qui fut d’abord secrétaire d’huissier, puis enseignante. Ses crayons de couleur et ses feutres, le jeune banlieusard les usait à copier Tintin, Picsou, Lucky Luke et les Dalton. À onze ans, quand, comme tous les mômes, il découvre Cabu dans les émissions de Dorothée, Charb se promet de dessiner encore longtemps. Imaginez le jour où, invité par Michel Polac dans l’émission Droit de réponse pour évoquer son journal de lycée, il se retrouve sur le même plateau que Cabu!

Cabu: un dessinateur de presse à hauteur d'art

D’Hara-Kiri à Charlie Hebdo en passant par le Canard enchaîné, le génial créateur du Grand Duduche et de Mon Beauf avait la bêtise en horreur. Il était né avant-guerre, à Châlons-en-Champagne, dans un milieu petit-bourgeois. Un héritage qu’il aura tôt fait de fuir.
 
Quelques-uns, parfois, non par commodité mais par l’outrecuidance d’une longue amitié tannée par les années, osaient encore l’appeler Jean, ou Jeannot, selon les circonstances. Alors, sous la coupe au bol et derrière ses lunettes sphériques, il levait les yeux, étonné par cette audace venue d’outre-là, et lâchait entre ses dents un râle murmuré: «C’est à moi que tu parles?» Un rire contenu ponctuait toujours la scène, comme si l’épaisseur du temps venait soudain réveiller sa lucidité. Jean Cabut, alias Cabu, était bien né avant-guerre, un 13 janvier 1938, à Châlons-en-Champagne (Marne). Un long chemin entre les siècles qu’il disait «avoir arpenté sans regret» mais «sans vraiment s’en rendre compte». Les années ne lui donnaient pas d’insomnies, que du dépouillement. Comment croire que ce gamin espiègle et éternel réfractaire cheminait langoureusement vers ses soixante-dix-sept ans? Contrairement à la rumeur publique, qu’il entretenait avec avantage, Cabu n’était pas cet «éternel ado» qui regardait le monde et s’en amusait avec désolation.

jeudi 1 janvier 2015

CNR: «Ainsi sera fondée une République nouvelle...»

Avec la mort de Robert Chambeiron, intervenue le 31 décembre 2014, une page de l’histoire du XXe siècle se tourne. Il fut l’un des artisans de la création du Conseil national de la Résistance (CNR), qui, le 15 mars 1944, approuvait, à l'unanimité de ses membres, un programme d'action pour la libération de la France et un projet de mesures politiques et sociales d'envergure. Retour sur cette page d’histoire.
 
Robert Chambeiron.
"Instauration d'une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l'éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l'économie."
 
Dans la nuit de l'Occupation, des hommes, des femmes continuent de résister. Et pensent. Le mois de mars 1944 ressemble aux précédents, mais, déjà, comme une petite musique de plus en plus forte dans les têtes et les coeurs, l'ombre se fait plus humaine - l'espérance aussi. Un mois plus tôt, certes, les fusillés de l'Affiche rouge sont tombés au Mont-Valérien, comme tant d'autres partout sur le territoire. Tandis que sur le front de l'Est les forces nazies craquent sous la pression de l'armée soviétique et que les rumeurs de débarquement attisent les forces, la lutte armée, malgré les puissances conjuguées de la milice et des SS, se poursuit dans le pays. C'est encore l'hiver pour quelques jours et la vision d'une France future, quand elle sera débarrassée du joug, se précise. Pendant plusieurs mois, des résistants se réunissent au péril de leur vie, échangent des documents en vue de rédiger un programme destiné à définir la politique au lendemain de la Libération. Tous, plus ou moins, ont à l'esprit les événements qui ont jalonné la politique de leurs pays depuis une décennie.

mardi 30 décembre 2014

Être radical

En 2015, soyons radicalement combatif ! Car ils ne manquent pas, ces combats à mener, pour s’agrandir, pour se hisser, pour travailler à un réel changement.
 
La ''une'' de l'Humanité du 31 décembre, réalisée spécialement pour nos lecteurs par l’artiste Bruce Clarke, résume assez bien ce que pensent et ce que sont les équipes de l’Humanité avant le passage à la nouvelle année et l’esprit rituel des vœux et des souhaits, les meilleurs possibles et envisageables, qui l’accompagne. Par les temps qui courent, avec la peur du lendemain et l’à-venir qui tiraille, une expression, une seule, en effet, pourrait nous déchiffrer au plus juste par sa nécessité et son exigence: «Être radical». Oui, radicalement combatif! Face à la rage de destructions sociales, face à un capitalisme qui ne répand qu’inégalités et pauvretés, face aux divisions, aux haines, aux intégrismes de toutes natures, face aux extrêmes droites néofascisantes, le «combat» redevient l’un des plus beaux mots de la langue française.

lundi 29 décembre 2014

Résistance grecque

Les électeurs grecs sont aux portes d’un changement anti-austéritaire. Le gouvernement Samaras a échoué à faire élire le président de la république héllenique par le parlement. Elections législatives anticipées d'ici un mois.
 
Alexis Tsipras.
Curieux, comme les moments cruciaux de nos démocraties suscitent des interprétations antinomiques. Ce qui se passe en Grèce – pays d’expérimentations devenu champ de ruines – l’illustre de manière assez magistrale. D’ici un mois, donc, des élections législatives s’y dérouleront. Cette perspective d’un nouveau vote populaire a le don de mettre sens dessus dessous l’Europe des puissants, ces derniers n’ayant pas de mots assez durs devant ce qui pourrait ­advenir, à savoir une victoire de la coalition anti-austérité, Syriza, que tous les sondages, pour l’instant, prédisent. Comme ils sont nombreux, les exécuteurs d’infamies. Comme ils se ressemblent et s’assemblent dans leurs désirs morbides. La raison de leur haine déchaînée? Selon le Figaro, «Bruxelles et Berlin observent avec attention», car, voyez-vous, «l’arrivée de la gauche radicale au pouvoir» risquerait «de compromettre les réformes en cours». Le journal de Dassault ne cache pourtant pas la vérité. «Les Grecs ont accepté des sacrifices dont peu d’Européens mesurent la brutalité», si bien que «la troïka des “sauveurs”, Commission, BCE, FMI, a réussi à se rendre aussi populaire que les cavaliers de l’Apocalypse». Bien vu. À un détail près: l’arrivée au pouvoir d’Alexis Tsipras, le leader de Syriza, qui incarne la résistance démocratique, serait une bonne nouvelle et pourquoi pas un moment crucial de notre histoire, que tous les Européens asphyxiés, tétanisés ou révoltés par les politiques d’austérité devraient saisir telle une chance!
 

jeudi 25 décembre 2014

Quelques mots pour Noël ?

Si tu parles à Jésus, c'est que tu es croyant.
S'il te répond, c'est que tu es schizophrène.

Joyeux Noël quand même.

jeudi 18 décembre 2014

Révolution(s): dans le fourre-tout des questionnements actuels

Pourquoi les inégalités de revenu ont des conséquences sur la croissance.
 
OCDE. Regarde ton époque, je te dirai ce que tu vis; regarde le monde, je te dirai comment tu vis… Un matin, vous vous réveillez en sursaut et, sans savoir pourquoi, comme pris d’une lucidité renouvelée, vous constatez que le chemin parcouru s’est transformé imperceptiblement en pente. Réfléchissez un instant. Vous finirez par admettre une réalité à la fois banale et terrifiante: l’époque est à la pente involutive. Puis vous douterez de cette conclusion hâtive, sinon par contradiction, au moins par prudence.
Alors vous déciderez de plonger dans les chiffres et les statistiques. Une étude de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), publiée la semaine dernière, vient à propos. Sobrement intitulé «Tendances de l’inégalité des revenus et son impact sur la croissance», ce document de travail devrait être enseigné en urgence dans toutes les écoles d’économie. La donnée de base est simple: le revenu disponible des ménages a augmenté en moyenne de 1,6% par an dans les vingt à vingt-cinq années qui ont précédé la crise de 2008 dans l’ensemble des 34 pays de l’OCDE. Seulement voilà, cette statistique en apparence positive est à mettre en relation avec une autre: aujourd’hui, le revenu des 10% les plus riches est en moyenne 9,5 fois plus élevé que celui des 10% les plus pauvres. Dans les années 1980, ce ratio était inférieur à 7. Jamais le fossé entre riches et pauvres n’a été aussi prononcé dans les pays les plus «avancés». Nous parlons bien là d’inégalités.

dimanche 14 décembre 2014

Et maintenant, la marchandisation des chômeurs

L’extension généralisée de la mise en concurrence de Pôle emploi permettrait aux agences privées de capter missions de service public pour faire du fric.

Chaque jour sa surprise ; chaque semaine son coup d’épée dans les reins… Connaissez-vous la convention 181 de l’Organisation internationale du travail ? Sans la vigilance de la CGT – qui révèle l’affaire et prouve, si besoin était, qu’elle est un syndicat d’utilité publique –, nous n’aurions pas pénétré si vite les dédales d’un texte dont la dangerosité arrive soudain jusqu’à nous comme une mise en alerte majeure et pour le moins révélatrice. Admettez néanmoins qu’il était temps d’en découvrir ce qui affleure. Car, voyez-vous, cette convention, qui vise à la libéralisation du placement des chômeurs au bénéfice d’agences dites d’emploi (lisez : cabinets de placement, opérateurs en tout genre à but lucratif, etc.), est devenue l’une des priorités du gouvernement, qui souhaiterait la ratifier au plus vite. Tellement vite qu’un projet de loi est déjà rédigé et qu’il doit être soumis au Parlement dès ce jeudi 18 décembre, en procédure accélérée. Cette méthode expéditive du gouvernement, outre qu’elle constitue un véritable déni de démocratie puisque les instances représentatives ont été exclues de toute discussion, en dit long sur les intentions restées volontairement secrètes pour l’instant.

jeudi 11 décembre 2014

Horizon(s): la voix déchirante et déchirée de Bertrand Cantat

Revoir l'ex-leader de Noir Désir sur scène, avec son nouveau groupe, Détroit.
 
Conscience. D’abord: quelque chose d’électrique, de sournoisement insomniaque à l’heure où les nerfs lâchent enfin, dans le déroulé furtif de sentiments paradoxaux balayés par l’évidence, arrachés à une longue nuit. Ensuite: l’impression d’avoir à consigner quelques fragments d’un registre sans date, hors du temps. Puis: le besoin de s’alléger, de se désamarrer, de creuser en soi pour trouver la force d’avancer sans jamais perdre la mémoire. Enfin: parvenir au retournement de la conscience quand l’épreuve passée, sinon abolie, devient la possibilité même de nouveaux territoires… Voilà c’est fait, le bloc-noteur a donc revu Bertrand Cantat sur scène, au Zénith parisien. Comment dire au plus près, sans travestir le fond sincère de la pensée, ce qu’il y eut d’émotion et d’impalpables questionnements? ­Comment taire la forme la plus sacrée du plaisir ressenti, quand l’usage de mots brûlants devrait nous investir de prudence et d’une rigueur de langage toute maîtrisée? Pour beaucoup, il sera difficile d’avoir à lire dans cette chronique la passion d’un chanteur maudit, inexcusable, et l’intérêt musical et artistique qu’il suscite encore.

mercredi 10 décembre 2014

Loi Macron : oui, une régression…

François Hollande évoque un texte «de progrès et de liberté». L’exécutif prétendument de gauche ne cherche même plus à écorner les consciences mais carrément à les manipuler.

Scène d’effroi dans l’ordinaire, hier à l’Élysée. Accompagnant de quelques mots la présentation du tristement célèbre projet de loi Macron, François Hollande évoque un texte «de progrès et de liberté». Manuel Valls parle, lui, d’«efficacité» et de «justice». Encore un jour sombre dans notre histoire sociale contemporaine, victime de cet exécutif prétendument de gauche, qui ne cherche même plus à écorner les consciences mais carrément à les manipuler. Une ombre vient de passer dans les couloirs du palais, nous la reconnaissons distinctement, comme nous croyons identifier une voix dominante qui jamais ne se tait. L’ombre: celle du Medef. La voix: celle de la finance. Le chef de l’État et son premier ministre auront beau débiter des phrases enjôleuses, les quatre-vingt-dix articles de la loi concoctée par leur ministre de l’Économie ne font plaisir qu’au patronat et à la droite.

samedi 6 décembre 2014

Ensemble(s): ou la montée des incertitudes

Comment le sentiment d'injustice sociale submerge toute autre considération. La preuve avec le dernier livre de Florence Aubenas.

Incertitudes. Le vivre-ensemble ne s’invite pas, comme la vie, l’amour, la mort, par effraction. Chacun le sait : nous vivons une période tellement inédite – crise de civilisation, crise économico-globalisante, crise morale, crise sociale, crise politique, etc. – que nulle expérience ne peut nous servir de point de repère, encore moins de modèle pour déconstruire ce temps qui est le nôtre et joue contre nous. La montée des incertitudes explose, et avec elle, disparaît peu à peu la manière jadis homogène d’entrevoir un «destin social» et de participer pleinement à l’élaboration d’un «en-commun» dont nous étions tous plus ou moins les légataires, quels que soient nos rôles respectifs, nos statuts, nos classes sociales. Sans oublier que la nouvelle conjoncture du «monde du travail» et de «l’emploi» creuse les disparités et frappe le plus gravement les catégories déjà placées «au bas de l’échelle sociale», accroissant leur subordination, attisant leurs inquiétudes. En découle une multiplication des divisions, comme le montre un sondage réalisé par Ipsos pour le Conseil économique, social et environnemental (Cese), qui organisait cette semaine le 4e Forum du vivre-ensemble. Deux chiffres nous frappent. Le premier effraie: 61 % des sondés considèrent que, aujourd’hui, ce qui sépare les Français est plus fort que ce qui les rassemble. Le second revient au fond: la «violence économique» est le premier ferment des divisions (pour 40%), puis l’accroissement des inégalités (pour 37%), loin devant les extrémismes religieux (pour 29%).

jeudi 4 décembre 2014

CICE: un scandale financier !

La démarche du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi repose sur une illusion grotesque et sur un mensonge éhonté.
 
Certains bilans ont quelque chose d’éloquent et leurs formes, même fragmentaires, révèlent parfois l’illustration d’un scandale à venir. La France est un grand pays et il n’y a rien d’anormal, par temps de crise ou non, d’ailleurs, à ce que les citoyens soient pleinement informés de l’utilisation des fonds publics. Ainsi en est-il de tous les dispositifs accordés au Medef, dont le CICE puis le pacte de responsabilité s’avèrent emblématiques. La démarche du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi repose sur une illusion grotesque et sur un mensonge éhonté: il suffirait d’offrir des dizaines de milliards aux entreprises pour que l’investissement et l’emploi repartent. Rien n’est plus faux. L’ineffable Emmanuel Macron en personne l’a reconnu en parlant d’«un échec», rappelant que les 41 milliards d’euros prévus de réduction des charges et de la fiscalité des entreprises devaient trouver leur contrepartie en termes d’emplois. Un «échec» imputable, selon lui, à Pierre Gattaz. Diable, mais qu’aurait-il fallu attendre du Medef? Un respect de la parole donnée? Un vrai pacte? Et une sincère responsabilité? Le croire (ou le faire croire) relève d’une complicité coupable. Une de plus.
 

Semonce(s): les mots pour dire le monde tel qu'il est

La poésie est encore vivante, combative. La preuve avec Gérard Mordillat.
 
Recueil. «Vous m’aurez connu / Dans le temps qui s’enfuit / Telle que m’érige enfin / la Révolution. (…) Je suis l’Incorruptible / Aux yeux froids / Un soleil d’ironie / Me gouverne/Dans la débâcle du sang/Je suis la boule à cris/La main qui brise/L’absolu, l’éternel.» La poésie aurait-elle, quelquefois, souvent, toujours, un rapport particulier avec la forme la plus sincère de l’engagement? Rares sont les écrivains de l’audace, voleurs de feu, capteurs d’énergie vitale, qui saisissent l’époque à bras-le-corps et laissent un goût d’encre sur chaque phrase pour vous aider ou vous contraindre à ne pas passer votre tour. Gérard Mordillat est l’un des tout derniers à s’inscrire dans la haute tradition de ceux pour qui la littérature ou l’art en général restent un moyen unique de dire le monde et, déjà, vouloir le transformer, utilisant toute l’amplitude des genres — cinéaste, réalisateur télé, écrivain…

jeudi 20 novembre 2014

Pluralité(s): quand l'immigration tourne rond

Le football français, 
héritier de l’immigration. Le documentaire magistral 
d’Éric Cantona.

Ouvriers. «L’immigration est un sujet qui me touche. J’ai voulu me servir du football pour regarder l’histoire, bref, raconter l’immigration à travers ce sport.» Éric Cantona parle, posément, il se veut concis et direct – nous l’aimons aussi pour sa franchise, son intelligence et la fermeté de ses convictions. Il n’a rien à vendre, ne souhaite surtout pas se justifier ; il s’en moque d’ailleurs. Ce qu’il veut, avec autant de relatives et d’incidentes que nécessaire, c’est expliquer de fond en comble ce qui lui tient à cœur. Le bloc-noteur doit ainsi l’avouer: le documentaire que l’ex-king de Manchester a réalisé (avec Gilles Perez), intitulé Foot et immigration, 100 ans d’histoire commune, diffusé dimanche dernier sur Canal Plus, fut un tel bonheur qu’il n’est pas inutile d’y revenir pour le promotionner encore et encore et inciter tous ceux qui le peuvent à le visionner, par tous les moyens disponibles, replay et autres. Les quatre-vingt-cinq minutes débutent par une idée simple, que nous pourrions résumer ainsi et décliner à nos enfants: au départ, le football était aristocratique, il fallait dribbler pour aller marquer, seul, un but ; après, les clubs ouvriers sont arrivés et le football est devenu un sport d’équipe et de solidarité ; en France, les fils d’immigrés du football ont perpétué cette tradition. Voilà. L’essentiel est dit.