dimanche 15 juillet 2018

L’Enfer du Nord, à bout de souffle

Dans la neuvième étape, entre Arras et Roubaix (156,5 km), avec le franchissement légendaire de quinze secteurs pavés, victoire de l’Allemand John Degenkolb (Trek). Une orgie de difficultés, d’incidents mécaniques et de chutes. Rigoberto Uran perd du temps. Richie Porte abandonne.

Roubaix (Nord), envoyé spécial. 
Et sur les visages vrillés par la douleur, à bout de souffle, nous devinions l’effondrement du présent sous le poids du ciel laiteux, quand chaleur et poussière se coalisent pour fracasser faibles et malchanceux. Redouter l’événement, son injustice. Quinze secteurs pavés, concentrés dans les cent-neuf derniers kilomètres d’une étape violente et périlleuse, entre Arras et Roubaix, d’autant plus mythique que le Tour, dans sa folie ordinaire à créer des personnages à sa démesure, propage parfois des ondes de vengeance. Une machine à déformer l’espace-temps; un gourbi à détruire les corps et les esprits. Alors ils s’engouffrèrent sur les pavés tranchant comme des silex. Sortir entier de ce «petit enfer» à l’ombre de l’Enfer du Nord.

Les cyclistes répondent souvent à la violence par la violence, au danger périlleux par l’usage désordonné du péril consenti. L’imminence du drame. Au premier secteur pavé, celui d'Escaudoeuvres à Thun, dix échappés tentaient l’aventure. Le peloton y pénétra à si vive allure que nous prîmes notre respiration pour Romain Bardet, victime d’une première crevaison à l’orée d’un jour infernal pour les organismes. Ils n’étaient déjà plus que 167 coureurs sur la route. Le leader des BMC, l’Australien Richie Porte, venait de tâter du bitume et d’abandonner ses illusions. Tout comme l’Espagnol Jose Joaquin Rojas, l’un coéquipier de luxe de Quintana. Sans parler du rouleur allemand Tony Martin, blessé la veille et resté à l’hôtel, alors qu’il se glorifiait d’être le dernier vainqueur d’une étape avec pavés, en 2015…

Et tout s’enchaîna dans les écumes de cendres poudreuses, chacun prenant le risque de se casser les os, de s’y voir humilier par des gabarits plus adéquats, plus lourds, par des montagnes d’os et de muscles que les vieilles lois de Newton rendent plus aptes aux pavés, avec leurs complexions plus enclines aux secousses qui déjettent vélos et rachis dans une danse hallucinée.

samedi 14 juillet 2018

Pas de Fête tricolore avant l’Enfer du Nord

Groenewengen, bis repetita.
Dans la huitième étape, entre Dreux et Amiens (181 km), victoire du Néerlandais Dylan Groenewengen (Lotto), déjà vainqueur la veille. Toujours pas de Français au palmarès. Le peloton n’a désormais que les pavés à l’esprit, les quinze secteurs qui se dresseront sur la route de Roubaix, dimanche.

Sur la route du Tour, envoyé spécial.
«Et au bout de l’ennui, un sprint»: voilà comment le chronicoeur titrait, hier, prêt à réitérer l’insolente formule à laquelle donna du crédit le porteur du maillot jaune en personne, le Belge Greg Van Avermaet. «C’était assez long, 230 kilomètres, on peut se demander si c’est bien nécessaire», constatait-il au bout d’une journée épuisante de désintérêt. Ce samedi 14 juillet, jour de fête nationale et veille d’un événement vécu en mondovision qui pourrait bien balayer toutes les contingences subalternes, l’étape entre Dreux et Amiens ne comptait que 180 bornes, soit cinquante de moins que celle entre Fougères et Chartres. Pas de vent, aucune difficulté majeure, hormis deux infimes côtes plantées dans cette remontée vers le Nord. Pas de quoi dérider le désert ou rehausser l’attrait sportif, quasiment nul. Le cyclisme a muté –définitivement?– dans l’ultra-professionnalisation où tout se compte et où plus rien, ou presque, ne se conte en mode onirique. Sentence implacable: vu les enjeux économiques du Tour d’ici-et-maintenant, et vu les invincibles armadas des équipes de sprinteurs, nous voilà contraints et forcés d’admettre que plus jamais certaines étapes n’échapperont à un finish groupé dévolu aux rois des braquets. Désolons-nous. Ou pas.

La première semaine s’achève (déjà!) et le bilan se résume d’une phrase sèche et désespérante: uniquement animés par les chutes et les incidents mécaniques de quelques leaders, les huit jours écoulés furent ennuyeux, alors que les profils bretons, par exemple, offraient bien des possibilités aux audacieux dont nous cherchons trace. Preuve, l’arrivée massive à Amiens, qui sombrera vite dans l’oubli elle aussi. Sauf pour le Néerlandais Dylan Groenewengen (Lotto), déjà victorieux à Chartres.

Signalons tout de même qu’il y eut une chute collective, qui occasionna une perte de temps (1’15’’) pour deux leaders, le Français Julian Alaphilippe et l’Irlandais Dan Martin, vainqueur à Mûr-de-Bretagne. Précisons que nous assistâmes à des déclassements (Greipel et Gaviria). Ajoutons également que nous eûmes nos échappés du jour, avant le regroupement programmé, juste à l’entrée d’Amiens: le Néerlandais Marco Minnaard (Wanty) et le Français Fabien Grellier (Direct Energie), vite abandonné dans leur tentative par Laurens Ten Dam (Sunweb), pourtant à l’origine de l’escapade. Le croyez-vous? Rappelé à l’ordre par son directeur sportif, les consignes de son équipe ne se discutèrent pas. Le grimpeur néerlandais, qui n’avait «officiellement» aucun intérêt à se découvrir sur un terrain plat, fut sommé de renoncer et de réintégrer le peloton. Il s’exécuta. Anecdote affligeante…

vendredi 13 juillet 2018

Et au bout de l’ennui, un sprint…

Dylan Groenewengen.
Dans la septième étape, entre Fougères et Chartres (231 km), victoire du Néerlandais Dylan Groenewengen (Lotto). Il s’agissait de la plus longue étape du Tour 2018, au scénario écrit à l’avance. Avec sa part de torpeur.
 
Chartres (Eure-et-Loir), envoyé spécial.
Engoncés dans la torpeur estivale, tous les téléspectateurs doivent y songer en somnolant. Chaque Juillet revenu, à la faveur de la première semaine, un débat resurgit à la mesure de la grandeur du Tour: certaines étapes de plaines sont-elles trop ennuyeuses? «La course appartient aux coureurs», dit toujours Bernard Hinault, qui s’y connaissait en coups de folie et autres coups de force. Si cet ennui supposé ne menace en rien le patrimoine national qu’est la Grande Boucle, qui semble résister à tout (même aux pires scandales), comme en témoigne quotidiennement le public fidèle des bords de routes, les circonstances de course, elles, deviennent tellement prévisibles que le chronicoeur – qui en a vu d’autres ! – pourrait écrire certains de ces articles quatre heures à l’avance, sans en retrancher la moindre virgule, juste en rajoutant le nom du sprinteur victorieux.

Ce vendredi 13, jour de chance, c’était d’ailleurs l’étape la plus longue de cette édition 2018. Entre Fougères et Chartres, pas moins de 231 kilomètres. Assez soporifiques. Il y eut bien des tentatives d’échappée. D’abord le Français Yoann Offredo, repris à 90 bornes du but après 110 kilomètres en solitaire. Puis l’un de ses compatriotes, Laurent Pichon, parti à l’aventure… en vain. Scénario rédigé avant même d’être vécu. Qui le résume mieux que Thierry Gouvenou, le «dessinateur» du parcours qui, il y a dix jours, confessait à nos confrères du «Gruppetto» sa frustration par anticipation: «C’est quatre échappés qui prennent la fuite après 4 kilomètres, voient leur avance atteindre les quatre minutes et se font reprendre à 4 kilomètres de la ligne. Et ça, pour moi, c’est l’horreur. Ces dernières années, les équipes de sprinteurs ont changé leur façon de courir et les étapes de plat sont devenues, il faut le dire, très chiantes ! »

L’honnêteté nous oblige: il a raison. Par convention, et en raison d’une scène plate parfois balayée par le vent (quelques bordures surviennent de temps à autre), le premier acte du Tour appartient toujours aux sprinteurs. Comme à Chartres, quand s’est abattue sur la ligne droite la houle écumeuse du peloton en furie, quand a émergé du chaos annoncé et pourtant souverain le nom du vainqueur: le Néerlandais Dylan Groenewengen (Lotto).

jeudi 12 juillet 2018

Ils font le Mûr dans la petite «Alpe»

Dan Martin à l'arrivée.
Dans la sixième étape, entre Brest et Mûr-de-Bretagne (181 km), victoire du Britannique Dan Martin. Bardet et Dumoulin perdent du temps. Pour la troisième fois, le Tour arrivait au sommet de la célèbre côte de Menez-Hiez, où René Vietto avait perdu ses illusions en 1947.
 
Mûr-de-Bretagne Guerlédan (Côte d’Armor), envoyé spécial.
Dans l’apprentissage du pays stupéfié dans ses élévations, quel que soit la topographie des lieux, les ascensionnistes-puncheurs du Tour recherchent d’ordinaire quelque chose qui les dépasse et disposent d’un avantage supérieur: ils osent se jouer du patrimoine et tentent d’en dompter les périls. «L’Alpe d’Huez bretonne» accueillait le terme de la sixième étape et si les principaux cadors du peloton avaient coché ce 12 juillet, ce n’était ni par fétichisme ni pour fêter les vingt ans du triomphe des Bleus (dans l’attente du prochain), mais bien pour sceller un serment plus opiniâtre qu’élégiaque. Entre Brest et Mûr-de-Bretagne (181 km), sur un parcours clairsemé de quelques côtes, tous savaient où il leur faudrait brûler d’arrogance : dans le final.

A Mûr-de-Bretagne, cette difficulté mythique, sorte de petite sœur robuste et altière de sa jumelle d’Isère, n’est pas surnommée «l’Alpe d’Huez bretonne» pour rien. A deux détails près. Cette montée de Menez-Hiez (ou Menéhiez), son vrai nom, ne culmine qu’à 293 mètres d’altitude; et pas un seul virage ne divertit les 2 kilomètres d’escalade à 6,9% (troisième cat.). Une foutue ligne droite qui toise le coursier de face et se dresse à l’abri des arbres où s’entassent cinq, six rangées de spectateurs et de bigoudènes en bigoudis, transformant ce bout de terre des Côtes-d’Armor, par l’ampleur de la ferveur, en vingt-et-uns virages imaginaires (ceux de l’Alpe d’Huez). C’était la troisième fois que le Tour y plantait une ligne d’arrivée. Avec une nouveauté de prestige: les coureurs devaient la grimper à deux reprises, les derniers hectomètres étant disputés en circuit.

mercredi 11 juillet 2018

Cornegidouille, voilà les côtes bretonnes !

Peter Sagan.
Dans la cinquième étape, entre Lorient et Quimper (204,5 km), victoire en puissance du Slovaque Peter Sagan (Bora). L’étape a traversé le Morbihan et le Finistère, avec cinq côtes au programme où les favoris étaient enfin invités à se montrer... mais invités seulement !
 
Quimper (Finistère), envoyé spécial.
«Cornegidouille, je suis peut-être le roi!», se serait écrié Ubu (1) en les voyant débouler dans la côte de Menez Quelerc’h, avec ses passages à 16% (troisième cat., 3 km à 6,7%), son air vivifiant remontant à plein nez de la baie de Douarnenez, ses biscuits au beurre salé et son langage vélo qui emprunte des mots à la grande tradition. «Ici, la mémoire cycliste coule dans nos veines, comme le vent, la pluie, les naissances et les morts», narre un pseudo mémorialiste du cru. Quand la parole devient chair. Quand l’espace mythique du Tour prend une place telle qu’il lui garantit une présence des esprits pouvant irriter tout rationaliste de Juillet. «Si vous vivez vélo, si vous respirez vélo, vous devenez la terre, la mer, la nature, les arbres et le feu.» Autour de lui, nous vîmes des regards scintillants d’un éclat noir dont la brillance intérieure n’appelait aucune réfutation. Plus qu’ailleurs sans doute, la structuration de la Légende trouve une part de ses origines en Bretagne, territoire dévolu à la Petite Reine qui rend perceptible, sur un mode onirique, la grande idée de Michelet, fille de la Révolution, selon laquelle la France est une personne.

Donc, la côte de Menez Quelerc’h, ardue, rectiligne et si étroite qu’on aurait cru franchir un goulet asphalté d’étranglement. Cette difficulté n’était pas la première de la journée, le peloton ayant déjà escaladé trois raidillons du même type. Entre Lorient et Quimper (204,5 km), par un temps de chaleur propice au grand large, les suiveurs découvrirent en effet une étape au magnifique profil de classique ardennaise. La Grande Boucle entrait dans le vif électrique, dans le «dur» en somme, devant une foule assez considérable. Nous entendîmes des cris d’effroi enfantés dans la douleur, nous découvrîmes, dans une ambiance de kermesse ensoleillée, l’amour du Peuple du Tour à l’heure du chouchen. Pour la première fois depuis le départ de Vendée, la tenaille à plaisirs nous enserrera. Le chronicoeur aime tellement le Tour: il aurait pu être breton. Et chercher, comme tous ici, son Hinault, son Tabarly sur un vélo...

Esquisses de silice en terre bretonne

Dans la quatrième étape, entre La Baule et Sarzeau (195 km), victoire du Colombien Fernando Gaviria (Quick-Step). La traversée de la Bretagne, terre de cyclisme, a débuté. Le bon moment pour opérer une petite revue d’effectif des favoris : Froome, Bardet, Dumoulin, Uran, Thomas…
 
Sarzeau (Morbihan), envoyé spécial.
Omnia sunt communia: tout est en commun, dans le Tour. «Partageux», il offre des détours qui forment les contours surannés d’un Hexagone de salle de classe, mélancolie historique autant que géographique, d’une francité insolente qui condescend, une fois l’an, forte de l’exemplarité de ses coutumes, à s’en aller honorer ses anciennes provinces. Les forçats du bitume «parlent» particulièrement aux Bretons, amoureux éternels de la Petite reine, qui le lui rend bien. La Grande Boucle, qui les découvrit dès 1906 lors d’une étape Nantes-Brest, y pénètre toujours en terrain conquis. Début juillet, sur les plages du Morbihan ou du Finistère, des enfants malins et rêveurs gravent sur le sable de vastes dessins, des sortes de bécanes à deux roues qui les conduiraient loin. Plus tard, la marée patiente efface ces esquisses de silice. Lorsque la nuit vient, seul le vent accroche encore un peu d’écume à ces traces bientôt oubliées. Les cyclistes du cru ne finissent jamais de traquer ces ébauches noyées. Et s’ils parcourent les kilomètres, le sillage de leur vélo claque les pleins et les déliés. Eux sont aussi des marins, des gens du voyage. Ils cherchent ailleurs ce qui les raccroche à eux, à leurs racines.

Le premier épisode de la «passion breizh» – terre de cyclistes renommés et routes de nombreuses cyclotouristes – a débuté au kilomètre 134: l’entrée dans le Morbihan. Les cœurs locaux ont chaviré de bonheur, d’autant que le Tour restera chez les Bretons encore trois jours, avec, en point d’orgue, l’arrivée à Mûr-de-Bretagne, le 12 juillet. Ce mardi, sous un soleil de plomb entre La Baule et Sarzeau (195 km), le scénario de l’étape nous offrit un grand classique aussi désolant que rageant côté conclusion, mais cocasse côté symbolique: quatre échappés nous jouaient avant l’heure la demi-finale du soir. Le croyez-vous? Il y avait là deux Belges: Van Keirsbulck et Claeys. Et deux Français: Cousin et Perez. De quoi nourrir quelques pronostics savants; vite négligés. Qui dit échappée, dit en effet gestion quasiment scientifique des écarts. Sans jamais s’affoler bien que l’avance dépassa allègrement les sept minutes, le gros de la troupe « géra » la situation et retrouva les fuyards, comme il se doit, à un kilomètre du but. Résultat prévisible, sur ce tracé de «transition»: un sprint massif, remporté par le Colombien Fernando Gaviria (Quick-Step).

lundi 9 juillet 2018

Pour Froome, le temps sort-il de ses gonds?

Dans la deuxième étape, entre Mouilleron-Saint-Germain et La Roche-sur-Yon (182,5 km), longue échappée de Sylvain Chavanel, mais victoire au sprint de Peter Sagan. Tous les regards sont tournés vers Chris Froome, qui a déjà perdu plus d’une minute sur certains favoris.

La Roche-sur-Yon (Vendée), envoyé spécial.
Au cœur de cette machine à distordre le temps qu’est le Tour de France et qu’il maîtrise d’ordinaire jusque dans les détails secondaires, Chris Froome, depuis samedi, nous donne à contempler un regard si nu qu’il ne dit rien de ses tourments intimes et assez peu de ses rêves délicieux. S’il devait écrire le protévangile de son aventure de Juillet 2018, qu’il souhaite imprimer d’une encre mythique capable de le hisser au rang des intouchables, sans doute ne saurait-il plus par où commencer ni à quels saints se fier pour se raccrocher à son hégémonie. Son visage diaphane témoigne. Quant à ses mots, ils se figent dans la matière inerte des banalités. Une chute stupide, samedi ; et une minute de perdu dans le final vers Fontenay-le-Comte. Des spectateurs qui fêtent ce fait de course piquant. Et des suiveurs qui se prennent déjà à psychologiser le personnage. Pour les uns, une sorte de justice immanente a frappé ; pour d’autres, cette culbute contresigne une fébrilité évidente.

Lui tente de répondre, en minimisant l’événement. «Je suis tombé, mais on sait que les premiers jours du Tour sont toujours piégeux, et les prochains seront aussi dangereux, cela fait malheureusement partie du jeu. Je roulais dans la première partie du peloton, dans le top 30, les gars ne pouvaient pas me mettre dans de meilleures conditions. Beaucoup de coureurs frottaient, c'est devenu chaotique avec les sprinteurs et leurs coéquipiers, je n'ai pas pu éviter de tomber.» Le quadruple vainqueur traîne des entailles à l'épaule et au coude droit. Mais son potentiel physique ne semble pas entamé, avant le contre-la-montre par équipes de ce mardi (35,5 km), au cours duquel l’armada Sky pourrait bien assommer la concurrence. «C'est le vélo, je suis content de ne pas être davantage blessé et il y a encore beaucoup de route jusqu'à Paris», ajoute-t-il. Une invitation à oublier.

Néanmoins, que se passe-t-il dans les coins reculés de son cerveau? Sifflé tous les matins au village-départ de même que sur le bord des routes par un public énervé qui, cette année, étale ostensiblement son hostilité au point de donner des sueurs froides aux organisateurs, Chris Froome concentre toutes les rancoeurs passées, présentes et même futures, comme s’il convenait de déconstruire par anticipation un cinquième triomphe possible.

samedi 7 juillet 2018

Tour : pour Froome, la vraie épreuve a commencé

Froome, à 150 km de l'arrivée...
Dans la première étape, entre Noirmoutier et Fontenay-le-Comte (201 km), en Vendée, victoire au sprint du Colombien Fernando Gaviria (Quick-Step). Chris Froome, victime d’une chute, perd une cinquantaine de secondes.

Fontenay-Le-Comte (Vendée), envoyé spécial.
Et dans le regard de Chris Froome? Quelque chose d’inattendu et d’apaisé que ne renverse pas l’adversité – pas encore du moins. Air plutôt calme, en ce matin du samedi 7 juillet, jour de grand départ vécu par une chaleur estivale à peine tiédie par les embruns que balaie le vent d’ouest. Stratégiquement positionné à Saint-Gilles-Croix-de-Vie (km 50,5), une station balnéaire aux vastes plages vidées de ses habitués, le chronicoeur se mêle au Peuple du Tour pour y percevoir –ou non– l’hostilité supposée envers le quadruple vainqueur en mal de sympathie. Bientôt midi. Trois Français pédalent depuis longtemps en tête de course: Offredo, Cousin et Ledanois. Aucun espoir de victoire pour eux, mais la promesse d’une belle signature inaugurale. Et pourquoi pas une prémonition.

Dans un bar, près du port, deux jeunes dévorent l’écran géant en sirotant des bières. Le premier dit: «Froome? Que lui reproche-t-on, à part qu’il est le leader de la meilleure équipe du monde… donc qu’il reste le mieux préparé du peloton?» Langage énigmatique. Le second ajoute: «Lui, jamais il aurait dû être au départ. On va essayer de ne pas penser à lui, ni de parler de lui… jusqu’à ce qu’il se rappelle à notre bon souvenir.» Quelques centaines de mètres plus loin, dans le crépitement fluide des mécaniques, le peloton traverse la petite ville à vive allure et fend une foule dense. Une femme: «Il est où le tricheur?» Sa voisine applaudit les derniers véhicules: «Je suis contente, je ne l’ai pas vu, l’autre con! S’il l’a ramène de trop, Bardet va lui faire sa fête, cette année…»

vendredi 6 juillet 2018

Tour : "Retour vers le futur'', énième épisode…

Le Britannique Christopher Froome (Sky) sera bien au départ, samedi, en Vendée, pour tenter d’arracher une cinquième victoire.
 
Mouilleron-le-Captif (Vendée), envoyé spécial.
Les porte-mémoire, habitués à avancer dans l’indécis et l’illimité, cherchent toujours à éviter le naufrage, laissant quelques rescapés s’entre-déchirer pour rester à flot. Sauvé provisoirement des eaux : Christopher Froome. Le Britannique, quadruple vainqueur, prendra bien le départ, samedi 7 juillet, de la 105e édition du Tour de France, son enfant chéri, son «précieux», afin de réussir ce qu’il appelle «le défi le plus dur de (sa) carrière». Sans doute souhaite-t-il boucler la Grande Boucle en manifestant son dégoût des contingences corporelles et psychologiques, et jouer les trompe-la-mort en ignorant ce qui se dit de lui. Tout en fracassant les dernières traces légendaires du cyclisme. Une cinquième victoire, d’abord, ce qui le mettrait au niveau des monstres sacrés (Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain). Et un enchaînement surréaliste, ensuite: Tour 2017, Vuelta 2017, Giro 2018, Tour 2018… Du jamais-vu. Il lui suffirait de se présenter au départ de la prochaine Vuelta, fin août, pour braquer définitivement l’Histoire et devenir le premier coureur à réussir le triplé des trois grands tours la même année. Que pourrions-nous alors écrire, qui traduise pleinement la confusion des sentiments et hisser des mots à la hauteur de notre stupéfaction?
 
Le grand bégaiement nous touche tous. Au point d’oublier que le Tour, pour subsister, n’a d’autre choix que de balancer entre la candeur de ses traditions et les exigences de la compétition moderne, poussées à l’extrême par l’armada Sky, organisée telle une multinationale du sport. Vingt ans tout juste après l’affaire Festina, le dossier Froome devrait occuper tous les esprits durant trois semaines.

dimanche 1 juillet 2018

Crédibilité de la parole

Méfions-nous des belles paroles que les faits, souvent, contredisent. Les 28 pays de l’Union ont donc trouvé un accord sur la question migratoire. Ils auraient ainsi sauvé l’Europe… à défaut de sauver les migrants. «La coopération européenne l’a emporté!» a exulté Emmanuel Macron. La réalité est affligeante. Des «plates-formes de débarquement» pourraient être créées hors UE, en Afrique du Nord, dans des pays non consultés: la Tunisie, le Maroc et l’Albanie ont d’ores et déjà refusé! En Europe, des «centres contrôlés» seront installés, mais sur la base du volontariat: la France et l’Italie –qui se veulent les promoteurs de cet accord– refusent d’y participer! Et ils nous parlent d’un succès pour l’Europe…

Non seulement les accords de Dublin n’ont pas été abrogés, mais rien ne permet de dire que la «coopération» sera renforcée, comme l’affirme le chef de l’État. Récemment, celui-ci s’indignait pourtant de la progression des nationalismes, cette «pègre qui monte» (dixit), et du sort réservé aux migrants sur notre continent et aux États-Unis. Et chez nous? A-t-il permis l’accueil de l’Aquarius et du Lifeline? Et sa loi asile-immigration, n’est-elle pas plus restrictive que jamais?

La crédibilité de la parole, ça se gagne. Il suffira, pour s’en convaincre, de lire l’entretien accordé dans Society par le maire socialiste de Grande-Synthe, Damien Carême, acteur actif de l’accueil aux réfugiés. Celui-ci rapporte une rencontre avec le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb. «Je l’ai vu trois quarts d’heure et il ne m’a parlé que de répression, affalé sur sa chaise, en lançant: “Je n’en ai rien à foutre des associations, je n’ai rien à prouver et à Lyon, je les ai virées”!» Abjects, non? Pour mémoire, Emmanuel Macron vient de recadrer, puis de limoger l’ambassadeur de France à Budapest, qui avait érigé la Hongrie en «modèle» dans sa gestion des migrants, qualifiant de « fantasmagoriques » les accusations de nationalisme à l’égard de Viktor Orban (épinglé par l’UE, l’OSCE et l’ONU pour ses entorses à l’État de droit). Nous attendons avec impatience que le président limoge à son tour Gérard Collomb. Seulement voilà, ce serait comme s’il se sanctionnait lui-même… et au passage son infâme politique de l’immigration! 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 juillet 2018.]

mardi 26 juin 2018

«Black-blanc-beur»: nous nous sommes tant aimés

Le 12 juillet 1998, en finale de son Mondial, la France bat le légendaire Brésil sur le score sans appel de 3-0. Le pays explose de bonheur et célèbre une équipe qui semble incarner autant un peuple qu’un modèle républicain. 

«Ils ne vieilliront plus.» Soldée par ces quatre mots définitifs d’un éditorial de l’Humanité, publié au lendemain d’un certain 12 juillet 1998, l’aventure individuelle d’une équipe de France de football devenait, par la force d’un événement digne de la Libération, un corps collectif constitué pour l’histoire. Depuis, chacun y prend sa place, petite ou grande, mais avec un trait commun rare et unificateur: qui que nous soyons, impliqués ou non, supporteurs dingues ou rêveurs solitaires, nous savons où nous étions ce jour-là, et cette date, épinglée dans notre mémoire vive, compose à elle seule un inépuisable dictionnaire amoureux d’une philosophie émotionnelle en tant que genre.
 
Il y a vingt ans, c’était hier. Et déjà loin. Très loin même, cette image sportive de joie absolue dans ce pays «black-blanc-beur», chauve ou chevelue, chantant bras dessus bras dessous «la Marseillaise» en attisant et réveillant une ferveur populaire jamais entrevue dans nos cœurs contemporains. Ces joueurs étaient alors la représentation d’une «France tricolore et multicolore», comme l’a dit le président Jacques Chirac, affublé de son maillot bleu frappé du coq, fier comme un gamin de douze ans. Ces footballeurs redonnaient «de la citoyenneté à tous, là où, parfois, elle se perdait dans le magma des querelles nationales, pour ne pas dire nationalistes», expliquait la ministre de la Jeunesse et des Sports, Marie-George Buffet. Elle avait raison. Durant cette Coupe du monde, et jusqu’à son apothéose contre le prestigieux Brésil, nous nous sommes tant aimés. Nous, peuple d’une citoyenneté retrouvée, assumée. À dire vrai, nous étions tellement heureux que nous avions peur de nous serrer dans nos bras devenus, soudain, si puissants.
 
Quand le visage de Zinédine Zidane, fils d’immigrés algériens, a été projeté sur l’arc de Triomphe et que les foules massées scandaient «Zizou président!», la démographe Michèle Tribalat indiquait que les Bleus «avaient fait plus pour l’intégration que des années de politique de la ville». Les héros eux-mêmes, poussés dans le dos, tenaient des propos comparables et racontaient l’amitié parfaitement multiculturelle qui les soudait dans le vestiaire, avec un sentiment insolent qui n’était pas sans rappeler les années 1970. Insolents, nous l’étions tous.
 

jeudi 21 juin 2018

Leçon(s)

Quand le "Manu!" crié par un jeune homme provoque une faute politique grave du chef de l'Etat.


Faute. La scène, superficielle en apparence, n’a l’air de rien. Elle nous instruit pourtant sur les origines des expériences médiatiques, en une époque étonnante où la captation du débat politique (et ses dérives) par les communicants a atteint une sorte de paroxysme tragi-comique. Lors des commémorations du 18 juin 1940, au mont Valérien, Mac Macron a donc sévèrement recadré un jeune homme trop décontracté pour la circonstance. C’est toujours tentant la provocation, à cet âge-là. Préméditée ou pas, l’apostrophe lancée au prince-président allait créer l’événement: «Manu!» La réponse ne tarda pas: «Tu m’appelles le président de la République », a tancé l’hôte du palais, ajoutant cette phrase incroyable: «Si un jour tu veux faire la révolution, tu apprends d’abord à avoir un diplôme et à te nourrir toi-même.» Qui n’a pas pensé, alors, aux vieux maîtres d’école rigoristes en diable munis de leurs baguettes en bois nous tapant sur les doigts, manière de dire: «Quand tu seras dans la vie active, tu auras le droit de parler!» Que les choses soient claires. Héler de la sorte un chef de l’État par son diminutif supposé un jour de commémoration officielle – surtout au mont Valérien! – ne provoquera jamais l’assentiment du bloc-noteur, qui, parfois, prend goût à redonner du sacré au sacré, du moins dans les moments essentiels. Seulement, la disproportion de la repartie, en tant que genre symptomatique, révéla bien autre chose qu’une anecdotique réplique de principe. Que l’insolence soit réprimée publiquement, pas de problème. Mais que veut signifier exactement Mac Macron quand il évoque la «révolution», l’obtention d’un «diplôme» et le fait de «se nourrir» soi-même? La leçon de maintien, passe encore. La leçon de vie qui déborde sur l’être en son intimité, elle, devient déplacée, sinon une faute politique grave… Cette semaine, plusieurs journaux rappelaient opportunément deux autres scènes mémorables impliquant d’anciens présidents – qui avaient de la tenue. François Mitterrand, entendant «Mitterrand, fous le camp!», déclara: «C’est une rime pauvre.» Jacques Chirac, à quelqu’un qui le traitait de «connard», cria à haute et intelligible voix: «Enchanté, moi, c’est Jacques Chirac.» La classe. À moins que ce ne soit autre chose. Une certaine vision de son rapport aux citoyens…


mardi 19 juin 2018

Hospitalité

Peu de mots, en vérité, nous hissent assez haut pour exprimer ce que nous ressentons à la lecture du rapport annuel publié par le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR). Nous touchons là l’histoire dans ce qu’elle a parfois de plus froid, mais dans toute la noirceur de sa réalité jamais réductible à des chiffres. Et pourtant. Le nombre de réfugiés et de déplacés suite aux conflits dans le monde a atteint, en 2017, un nouveau record dont le plafond ne cesse de s’éventrer depuis cinq ans: 68,5 millions. Vous avez bien lu. Derrière cette statistique accablante –soit la totalité de la population française!–, il y a des visages, des destins, des vies brisées. La moitié de ces humains en errance sont des enfants. Et nous devrions tourner nos regards?

La maudite aventure de l’Aquarius hantera durablement les consciences européennes. En violation des conventions internationales, du droit maritime et des principes les plus élémentaires dus aux personnes, les dirigeants ont délibérément laissé l’Aquarius et ses 629 exilés dériver dans la souffrance, la faim et la soif. Une honte absolue. Minables responsables européens, incapables de s’inventer un magistère éthique sur la scène internationale en plein fracas géopolitiques. La chancelière recule, l’Italie bascule dans l’horreur et, chez nous, en pleine discussion de l’odieux projet de loi asile-immigration, la politique du gouvernement en la matière provoque des haut-le-cœur… Le nouvel exécutif espagnol et les mairies progressistes du pays auront au moins sauvé l’honneur.

Pas question d’affirmer ici qu’il est simple d’accueillir. Mais nous parlons d’êtres humains. Et les défis humains obligent l’humanité tout entière. Il existe, par exemple, un invariant historique propre à la France: jamais dans notre histoire, en particulier au XXe siècle, la société ne s’est effondrée ni même affaiblie –au contraire– lorsqu’il fallut accueillir une part de nous-mêmes. La France est donc observée. Et nous désespérons qu’elle ne soit pas à l’initiative pour conjurer ce que devient le monde sous nos yeux: une planète de réfugiés.
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 juin 2018.]

jeudi 14 juin 2018

Passion(s)


Et la «métaphore du stade», soumise à la nécessité épique de l’épreuve? Nous parle-t-elle encore?

Réalité. «Les choses sérieuses avaient commencé bien avant les premiers cours de philosophie», écrit Bernard Chambaz dans ''Petite philosophie du ballon'', publié aux éditions Flammarion, dans la collection «Champs essais» (166 pages). «Avant que Démocrite ne postule que la conscience a été donnée à l’homme pour transformer la tragédie en comédie (...), avant que Hegel ne nous assigne à une conscience de soi qui est l’essence du désir.» Et l’écrivain poursuit: «Par principe, les commencements sont multiples. Il y a le premier ballon, la première partie, la première prairie ou le premier trottoir, le premier but…» Et le premier match. Voilà, c’est donc reparti pour un mois de fête sportive à visée universaliste. Au stade suprême du capitalisme, lorsque la nouvelle religion ultralibérale aura épuisé son pouvoir d’attraction liturgique, peut-être ne subsistera-t-il que deux passions populaires sacralisées qu’aucune révolution humaine n’aura pu renverser: le football et la télé. Passionnés légitimes (le bloc-noteur l’admet) ou réfractaires définitifs, et quoique nous pensions de la place du sport dans nos vies, reconnaissons que, à l’heure de l’hyperspectacularisation des théâtres sportifs diffusés en mondovision et scénarisés, le sport a définitivement cessé d’être ce terrain d’expérimentation du néocapitalisme qu’il était encore dans les années 1980. En ce XXIe siècle déjà bien avancé, il est devenu l’un des cœurs névralgiques de la globalisation à marche forcée. Ne jouons pas trop les candides. Le bien-être moral, physique et collectif des individus s’est progressivement effacé derrière la musculation et la consolidation des investissements financiers. Telle est la réalité du monde dont on nous dit qu’il est achevé, organisé une fois pour toutes. Telle est la vérité du football marchandisé à outrance. L’immoralité et le dévoiement de la geste sportive ont toujours existé. Ce qui a changé, c’est la nature de ces liaisons dangereuses et son degré d’incandescence. Inutile donc de s’étonner que l’exclusivité des spectacles sportifs soit devenue un enjeu majeur de la bataille audiovisuelle: l’avenir de cette «industrie» en dépend en grande partie, comme l’ont montré les récents droits télé de la Ligue 1. Précisons que le sport, en tant qu’activité économique, connaît des taux de croissance digne de la Chine, de 8 à 12% l’an, parfois plus. Il est même passé, dans notre pays, de 0,5% du PIB, à la fin des années 1970, à près de 2%!


dimanche 10 juin 2018

Choc d'indignité

Après la casse du droit du travail et la réforme de l’assurance-chômage, voici une nouvelle étape dans la «transformation du modèle social» voulue par Emmanuel Macron. Celui-ci s’exprimera dans quelques semaines et dira quels minima sociaux subiront donc un coup de rabot. 

Ainsi donc, la ministre des Solidarités et de la Santé le confirme. «Toutes les allocations peuvent être discutées», déclare Agnès Buzyn au JDD, comme si l’usage de la parole devait être à ce point décrispé pour enfin admettre tout haut ce qui se murmure pourtant publiquement. Attention, le choc s’annonce brutal! Madame Buzyn le résume bien: «On ne doit pas s’acheter une bonne conscience avec les minima sociaux.» Chacun le sait, le gouvernement aborde en ordre de bataille «le temps 2 du quinquennat», pour reprendre la formule d’Édouard Philippe. Au menu figure «la réforme de l’aide sociale». Souvenons-nous des odieuses sorties des ministres Gérald Darmanin et Bruno Le Maire, destinées à préparer l’opinion: «Il y a trop d’aides sociales.» Après la casse du droit du travail et la réforme de l’assurance-chômage, voici une nouvelle étape dans la «transformation du modèle social» voulue par Emmanuel Macron. Celui-ci s’exprimera dans quelques semaines et dira quels minima sociaux subiront donc un coup de rabot. La feuille de route des économies demandées au Comité d’action publique 2022 – CAP 22 – vise à distinguer les « bons pauvres » de ceux dont on pourrait revoir les prestations à la baisse pour les «inciter à travailler», comme s’ils étaient responsables de leur situation.

Jamais bien sûr les questions ne changent de paradigme. Pourquoi tant de smicards ont-ils besoin des aides sociales? Pourquoi le travail ne permet-il pas de vivre dignement? Les ménages vivent normalement de leurs salaires, des prestations d’assurances sociales (issues de leurs cotisations), des prestations universelles (santé, éducation, etc.). À quoi servent les aides sociales? À donner le minimum à ceux qui ne peuvent subvenir à leurs besoins. Affirmer qu’il y a trop «d’aides», c’est oublier le chômage de masse, la précarisation du travail, la vie chère. C’est oublier les 9 millions de pauvres, les fameux «gens qui ne sont rien»! Une fois encore, les voilà érigés en boucs émissaires. Ils n’auront au mieux que la charité.
Les plus démunis attendent toujours un choc de dignité en leur faveur. Ils risquent de subir un choc d’indignité…


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 juin 2018.]

jeudi 7 juin 2018

Hache(s)

Parcoursup, une machine qui détruit les possibles, les parcours de vie évolutifs, et  classe les rêves d’une jeunesse….
 
Sélection. Quand un brouillon de vie devient, avant l’heure, notre copie au propre, il se passe assurément quelque chose d’anormal, non? Jouant jadis aux mater ou paterfamilias imbus de nos prérogatives, nous disions à nos jeunes: nous conservons, vous innovez! Transmettre aux suivants pour qu’ils s’instruisent et vivent mieux que nous était une devise sacrée, un objectif et une raison d’être d’autant plus essentiels qu’ils nous accordaient de la fierté. Oublié, tout cela. Rayé de la carte. Inutile d’entrevoir la possibilité même de «transformer une vie en destin», comme le murmuraient les vieux sages. Bienvenue dans Parcoursup, édifié à la hache. Une hache à double lame. À la fois coupeur de têtes mais aussi briseur de songes! Chacun a compris que la sélection opérée par la plate-forme désormais en vigueur pour l’entrée à l’université était porteuse d’injustice et d’arbitraire, biaisée socialement. Les lycéens des quartiers populaires ne sont pas des victimes fictives: Parcoursup renforce la ségrégation territoriale. C’est la première lame. La seconde, moins visible, s’avère tout aussi destructrice : telle une machine aveugle, avec ses censeurs anonymes et ses mystérieux algorithmes, le système impose une approche comptable et malthusienne qui nie le respect fondamental de la liberté et du potentiel – forcément évolutif – de chacun. Résumons d’une phrase : Parcoursup classe les rêves d’une jeunesse…

Négation. Le bloc-noteur doit la vérité à ses lecteurs. Autant il avait perçu le gigantesque déterminisme social de Parcoursup (un de plus dans les rouages de la société), autant il convenait de lire une tribune exceptionnelle de la sociologue Cécile Van de Velde, publiée dans ''le Monde'', pour que la prise de conscience «philosophique» jaillisse dans toute sa clarté, histoire de replacer la question de l’«être» et du «système» au cœur de notre monde tel qu’il mute. 


mardi 5 juin 2018

Go home !

Le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a donc posé ses pieds à Paris, hier, reçu en grande pompe par le président de notre République, qui, si elle s’est souvent salie, aurait pu s’éviter de s’aliéner avec l’Histoire. 
 
Certains diront, leur conscience en berne, que la diplomatie française en a vu d’autres. Et pourtant… Le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a donc posé ses pieds à Paris, hier, reçu en grande pompe par le président de notre République, qui, si elle s’est souvent salie, aurait pu s’éviter de s’aliéner avec l’Histoire en profanant sa propre devise universelle: liberté, égalité, fraternité. Les mots ont un sens. Les actes aussi. Celui de dérouler le tapis rouge, ici et maintenant, à un homme passible de l’accusation de crimes de guerre devant la Cour pénale internationale nous laisse un profond sentiment de déshonneur.

Depuis mars dernier, l’armée israélienne obéit aux ordres, elle tue aveuglément et mutile les Palestiniens de Gaza, qui manifestent pacifiquement pour le respect de leurs droits fondamentaux. Les chiffres macabres donnent le vertige: 120 morts, plus de 13000 blessés, dont certains porteront des séquelles si lourdes que leurs vies sont brisées à jamais. Même le secrétaire général de l’ONU a réclamé une «enquête indépendante» sur l’usage des balles réelles. Est-il nécessaire de rappeler que le pouvoir israélien viole tous les chapitres du droit international depuis si longtemps que des générations entières de Palestiniens n’ont jamais connu autre chose que la ségrégation, l’exclusion par la force et la misère? Oui, nous pouvons et devons critiquer la politique colonialiste du gouvernement israélien, sans être taxés de l’infamant procès d’«antisémitisme». Eh oui, nous déclarons que Netanyahou est un assassin. Il en va des droits humains élémentaires, niés aux Palestiniens.

Voilà pourquoi le premier ministre israélien n’est pas le bienvenu en France. Et le tapis rouge – de sang! – déroulé par Macron restera une tache du quinquennat, qui marquera durablement ceux qui portent l’idéal français, ici et au-delà des frontières. Nous assumons d’écrire et de crier, comme nos aïeux dans d’autres grands moments de l’Histoire: Netanyahou, go home!


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 juin 2018.]

lundi 4 juin 2018

Honneur(s)

Qui est un "bon" français, qui ne l'est pas... Et qui mérite de la devenir? 

Malien. Dans notre pays lui-même, voici que nous honorons un sans-papiers – migrant de son état, ayant traversé les mers et les frontières pour survivre – parce qu’il a sauvé un enfant du grand vide. Gloire de la France, celle de savoir chérir ses citoyens en héros, quelles que soient leurs origines. Misère de l’État français, quand il considère comme des délinquants et/ou des criminels ceux qui, par leur courage et leur humanité, sauvent les mêmes migrants en bravant les policiers et les douaniers, au nom des principes républicains les plus sacrés. Drôle de moment, n’est-ce pas? Tandis que Mac Macron recevait le nouvel élu en son palais pour lui offrir, séance tenante, sa naturalisation – en d’autres termes, cette «régularisation» que nous souhaitons de toute notre âme pour les 300.000 clandestins qui hantent nos bonnes consciences –, le bloc-noteur se demandait sincèrement si Mamoudou Gassama, qui vivait jusqu’alors dans la crainte de l’expulsion et comptait les jours gagnés comme on compte ses fins de mois, comprenait le langage de la gestion comptable et financière usitée par le prince-président en tous lieux et en toutes circonstances, quand il n’emprunte pas, via son sinistre de l’Intérieur, les pires novlangues anti-immigrées que nous entendons sur les estrades européennes des extrémistes de droite. Curieux paradoxe. On ne nous avait pas préparés au culte du «gagnant». Et ce sont les héritiers des Tapie et des autres qui décrètent aujourd’hui, face caméras, parce qu’ils tiennent les commandes, qui est un «bon» Français et qui ne l’est pas, accréditant l’idée que l’immigration «choisie» deviendrait la seule solution possible, puisque certains le méritent, mais pas tous. Imaginez un peu. Mamoudou aurait été arrêté une heure avant qu’il ne sauve cet enfant (adhérant spontanément à une cause poussée jusqu’à l’oubli de soi) et c’eût été une double perte pour la nation : le pays de Voltaire et d’Hugo aurait perdu un Malien honorable, qui mérite sa place dans la construction collective, et un garçon innocent, qui serait mort stupidement. 


dimanche 27 mai 2018

De la combativité

Mobilisations anti-Macron du samedi 26 mai: quand le mépris de classe va jusqu'à nier la réalité d'une belle mobilisation, partout dans les médias et ailleurs...
 
Curieux, à quel point les moments de combativité collective suscitent la haine, quitte à oublier la réalité objective en la noyant dans des considérations d’apothicaire. Que les thuriféraires des politiques macroniennes et de la casse des services publics se rassurent à bon compte: même les participants aux rassemblements du 26 mai auraient évidemment souhaité être encore plus nombreux dans les rues pour combattre la destruction de notre civilisation sociale. Mais quand même, soyons sérieux! Entre 250 000 et 300 000 personnes ont défilé, samedi, avec au cœur et à l’esprit une identique pugnacité. Est-ce une raison pour qualifier d’«échec» cette mobilisation, importante et presque historique en raison de son périmètre élargi, à savoir plus de soixante organisations politiques, syndicales et associatives, unies toutes ensemble dans le respect des uns et des autres? Plusieurs centaines de milliers de manifestants, cela ne compte donc plus, dans ce pays, qu’il faille écouter toute la médiacratie rabâcher leurs commentaires de classe sur ce «peuple de la rue» qui ose, oui, qui ose encore se dresser pour dire «non» à la société promise par le chef de l’État, alors même que des conflits sociaux fondamentaux pour notre à-venir continuent d’agiter la France… et l’opinion. 

Nous avons assez écrit, ici, que les combats sociaux en cours relevaient d’un enjeu politico-culturel (au sens gramscien du terme), pour ne pas répéter que, en effet, la bataille de l’opinion reste essentielle. Personne ne peut prédire ce qu’il se passera dans les toutes prochaines semaines, en particulier du côté des cheminots. Toutefois, certains feraient bien se méfier de leur orgueil mal placé. Ainsi en est-il d’Édouard Philippe, de plus en plus «droit dans ses bottes». Dans un entretien au JDD, celui-ci rappelle que, sur le fond de la réforme concernant la SNCF, il n’entend rien lâcher, ni sur l’ouverture à la concurrence, ni sur le statut, ni sur la transformation de l’entreprise. La loi votée «s’appliquera», affirme-t-il. Savez-vous pourquoi il le prétend de la sorte? La réponse vient d’un conseiller de l’Élysée qui, anonymement, déclare: «Le président pense avoir convaincu les Français. (…) Cette bataille est gagnée.» Vous ne rêvez pas… La morgue additionnée au mépris offrent toujours de la médiocrité. Les citoyens savent à quoi s’attendre. Ils savent aussi, surtout, que l’affaire n’est pas finie! 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 28 mai 2018.]

jeudi 24 mai 2018

Boccanera(s)

Un polar vif et enjoué de Michèle Pedinielli. Ou comment lire Nice autrement. Avec engagement et humour…

Nice. «J’aime le rouge, c’est ma couleur.» Ainsi s’exprime Ghjulia Boccanera, alias «Diou» pour les intimes qui peuplent son environnement proche, une détective privée d’origine corse comme vous n’en avez jamais lu, capable d’assumer ses névroses de quinquagénaire tantôt exubérante, tantôt taciturne, ses nuits blanches, ses béquilles pharmacopées quotidiennes, ses shoots à la caféine, ses lubies, ses passions radicales pour sa ville de Nice, ses éternelles Dr. Martens ou sa Vespa rouge, qu’elle surnomme sa «guêpe», et, surtout, sa détestation du monde tel qu’il devient, qui broie les humains solidaires et nuit gravement à l’urbanisme des vieux quartiers populaires qu’elle adule: «Ça ne va pas durer, les spéculateurs vont encore gagner et s’emparer de ce bout de ville pour le transformer en terrain de jeu dans la norme pour trentenaires pleins d’avenir.» Ghjulia Boccanera enquête comme elle vit. Avec engagement. Et si elle ne se situe jamais du côté du manche ni des puissants, elle éveille en nous ce qu’il y a de plus précieux dans un personnage romanesque: de la complicité. Voilà une «privée» aux méthodes singulières, dont l’univers mental paraît nôtre, immédiatement. Quelqu’un de la «famille» choisie, en quelque sorte, que nous comprenons (et soutenons) par ses agissements, ses doutes, ses intuitions, ses erreurs. Ses idées aussi, qui dictent la somme de ses actes. D’autant que, en l’espèce, l’intrigue ne relève pas du prétexte. Elle irrigue au contraire la narration au service exclusif des personnages (l’essentiel) qui sédimentent et charpentent le suspense. L’histoire? Un ingénieur homosexuel est retrouvé sauvagement assassiné dans sa villa. Les policiers pensent à un crime sexuel. Pas «Diou», recrutée par l’amant de la victime afin de retrouver le criminel. De meurtres en rebondissements, l’héroïne nous entraîne dans les fracas de ses investigations, sans jamais tourner le dos à cette humanité trop sortie de ses gonds à son goût, quitte à se mettre en danger physiquement…

Empathie. Avec «Boccanera» (Éditions de l’Aube, 210 pages), Michèle Pedinielli, dont il s’agit du premier roman, signe un polar vif et enjoué, moins léger qu’il n’y paraît, parvenant même, dans les relâchements du genre et de l’écriture, à jouer avec les pièges des clichés sans s’y abîmer. En toile de fond, l’envers et les travers de cette grande cité du Sud vampirisée par les touristes.

jeudi 17 mai 2018

Forfaiture(s)

Quand Mac Macron, au nom de la République, préfère défendre Aldolphe Thiers plutôt que la Commune, tout est dit…

Commune. Si Versailles lui était conté, le «roman national» version Mac Macron pourrait tenir lieu de définition politique et d’usage du pouvoir. Une phrase, passée quasiment inaperçue –sauf du côté des historiens!–, en dit si long qu’elle tourne en boucle, depuis, dans le cerveau fatigué du bloc-noteur. C’était dans le documentaire pour le moins bienveillant (sic) de Bertrand Delais, diffusé sur France 3, le lundi 7 mai. Au détour d’un échange surréaliste de complaisance, le réalisateur demande au prince-président si les fastes de Versailles pour accueillir Vladimir Poutine (on aurait pu ajouter les patrons des plus grandes multinationales) ne donnent pas des arguments à ceux qui dénoncent le monarchisme affiché de sa gouvernance. Mac Macron ne cille pas et répond: «Versailles, c’est là où la République s’était retranchée quand elle était menacée.» Sur le moment, nous aurions pu attendre qu’il nous explique, comme pour se défausser adroitement, que Mitterrand lui-même y avait tenu un sommet international en 1981, ou encore que Versailles est aussi le siège du Congrès chargé de voter les réformes constitutionnelles, etc. Mais non. Ce serait donc le haut lieu qui sauva la République. Sur le moment, la référence resta un peu en l’air, suspendue. Et puis, après réflexion, tout nous revint ; la sidération avec. Un seul événement historique correspond en effet à cette affirmation. La date est même archiconnue des spécialistes de la période: tout commence le 18 mars 1871. Cela ne vous rappelle rien? Premier rappel des faits. Au petit matin, ce jour-là, des troupes régulières dépêchées par le gouvernement d’Adolphe Thiers cherchent à s’emparer des canons de la garde nationale parisienne regroupés sur la butte Montmartre. Les Parisiens s’assemblent pour les en empêcher. La troupe fraternise avec la foule. C’est le début de la Commune de Paris. Dans l’après-midi, le gouvernement décide de quitter Paris, avec toutes les forces armées et les fonctionnaires. Le lieu de repli ? Versailles, pardi. Vous connaissez la suite. Le 2 avril, l’armée versaillaise lance l’offensive sur Paris. Du 21 au 28 mai, elle se livre au massacre des insurgés parisiens. Plusieurs milliers y perdent la vie lors de la «semaine sanglante»…


mercredi 16 mai 2018

Marée populaire

Des organisations politiques de gauche, syndicales et associatives appellent en effet à une «marée populaire» dans la rue,avec pour objectif clairement affiché d’élargir au maximum le périmètre de cet appel. La CGT y sera !

Face à l’urgence sociale absolue, la question de la participation et de l’expression du plus grand nombre de citoyens – ceux du moins qui ne peuvent participer aux actions revendicatives – reste essentielle et parfois problématique. La grève «par procuration» eut jadis son retentissement et ses raisons d’être, mais l’éclatement accéléré du «monde du travail» a ceci de réel qu’il épouse dorénavant toutes les formes d’aliénation et d’asservissement possibles. Puisque tout mouvement social aspire à l’élargissement de la contestation, en prise directe avec le pouls de la société, une date, celle du 26 mai, s’impose d’ores et déjà dans le paysage comme incontournable. Des organisations politiques de gauche, syndicales et associatives appellent en effet à une «marée populaire» dans la rue, à Paris et en région, avec pour objectif clairement affiché d’élargir au maximum le périmètre de cet appel. 

Suite à une consultation interne, la CGT a annoncé hier, dans un communiqué, qu’elle s’associait officiellement à cette mobilisation et qu’elle participait à sa construction active. «Il s’agit de rassembler la jeunesse, les retraités, les salariés en emploi et hors de l’emploi, les précaires ainsi que toutes celles et ceux qui, solidaires des luttes en cours, ne sont pas encore engagés dans l’action», explique le syndicat. L’événement a son importance. Car, dans le respect des prérogatives de chacune des organisations, l’élargissement souhaité se constate donc, depuis la toute première réunion début mai : Fondation Copernic, Attac, CGT, Droit au logement, Europe Écologie-les Verts, PCF, France insoumise, Génération.s, NPA, Snesup-FSU, Solidaires, Unef, etc. La liste est longue désormais…

Dire que les contre-réformes des derniers mois relèvent toutes d’une même logique – le recul de tous au bénéfice de quelques-uns – est un constat de plus en plus partagé. Le coup de force permanent de Macron et de son gouvernement, avec sa visée du «chacun pour soi» et son corollaire de moindres garanties et droits collectifs, nécessite un combat de tous les instants et une amplification des mobilisations, dans leurs spécificités. Cette lutte contre la destruction programmée d’une «civilisation» sociale, celle des services publics et d’une certaine idée de notre société, concerne tous les citoyens. Au nom de cette bataille sociale autant que culturelle, le mot «ensemble» est indispensable… et plus urgent que jamais.
[Editorial publié dans l'Humanité du 17 mai 2017.]

vendredi 11 mai 2018

Faillite(s)

Avec «Bilan de faillite», publié chez Gallimard, voici le testament littéraire de l’écrivain, philosophe et médiologue Régis Debray. Un livre moins pessimiste et désabusé qu’il n’y paraît…

Bénéfice. Attention, chef d’œuvre… dérangeant! Quelques-uns y verront une réponse littéraire à sa fille Laurence, ancienne banquière et trader, qui, à l’automne dernier, avait publié une sorte de «roman familial» dans lequel, sur un mode tendre et féroce, au point de tordre injustement l’Histoire, elle réglait ses comptes avec ses parents et toute une génération d’intellectuels engagés. D’autres découvriront uniquement le propos et l’objet du livre, à savoir une lettre de 154 pages à son fils, âgé de seize ans, qui lui demande quelle filière suivre après son bac, et auquel il répond pour l’«orienter dans les jungles de demain». Certains enfin, les plus mélancoliques d’entre-nous, liront ce qu’il convient d’être lu, un livre-testament, ni plus ni moins, d’une importance si capitale par les temps qui courent qu’il fera date comme l’un des piliers de nos réflexions à-venir. Avec «Bilan de faillite», publié chez Gallimard, Régis Debray touche à la perfection du genre littéraire : un essai qui dépasse l’essai et nous laisse pantois par son ampleur culturelle et politique. Rien d’étonnant. Le philosophe et médiologue, soixante-seize ans, ne prend jamais la plume au hasard ni pour passer le temps. «Quoique la rotation des étiquettes donne le tournis aux hommes de tradition, le bénéfice de l’âge m’autorise un état récapitulatif des pertes et profits, côté salut public et nobles causes», écrit-il. Défaitiste, Régis Debray? «Castriste à vingt ans et partisan de la lutte armée contre les dictatures d’Amérique latin, j’ai vu l’une après l’autre ces insurrections défaites.» Méchant avec lui-même? «Socialiste assagi et bon teint, j’ai vu s’épanouir à domicile un hypercapitalisme omnisports, en forme olympique, et les écarts de richesses se creuser partout alentour.» Acteur d’une faillite collective, donc personnelle? «Misant mes dernières cartouches sur le renouveau d’une République à la française, j’y ai vu prendre ses aises, sans complexe, une démocratie à l’anglo-saxonne, la relation client remplaçant un à un les services publics.» A moins qu’il ne soit victime de la fin d’une époque, au triomphe de «la langue de la gestion comptable et financière», lui qui rêvait tant que «le programme du Conseil national de la Résistance sorte un jour de l’oubli»?
 

vendredi 4 mai 2018

Spectre(s)

Nous connaissons le danger, venant de tous ces intellectuels rive-gauche toujours disposés à revisiter «Le Capital» à leur plus grand profit, nous imposant le retour à un Marx inoffensif, une domestication, une neutralisation de l’injonction révolutionnaire. Ils ont tenté. Mais ils ont échoué.
 
Cadavre? «Quelqu’un, vous ou moi, s’avance et dit: ‘’je voudrais apprendre à vivre enfin’’. Enfin mais pourquoi? ‘’Apprendre à vivre.’’ Etrange mot d’ordre. Qui apprendrait? De qui? Apprendre à vivre, mais à qui? Saura-t-on jamais? Saura-t-on jamais vivre, et d’abord ce que veut dire ‘’apprendre à vivre’’? Et pourquoi ‘’enfin’’?» Pour les hommes de la génération du bloc-noteur, les premières phrases d’un des plus fabuleux livres de Jacques Derrida, «Spectres de Marx», publié en 1993, constituèrent bien plus qu’une onde de choc: une évidence, pour ne pas dire une espèce de révélation. Plutôt un rappel à l’ordre. Venant d’un philosophe qui s’honora toute son existence de « déconstruire » avant de s’engager, au point de l’inventer en concept, la leçon était brutale mais salutaire pour tous les héritiers marxiens, et le parti-pris de Derrida avait pour but de nous sortir d’un début de sommeil – qui aurait manqué de nous endormir collectivement. «Spectres de Marx» prenait pour point de départ la critique frontale d’un dogmatisme assez «moderne» propre à toute ses intolérances, que l’on pouvait alors résumer de la sorte: «Tout le monde le sait, sachez-le, le marxisme est mort. Marx aussi, n’en doutons plus.» Un nouvel «ordre du monde», fondé sur un ordo-libéralisme galopant, tentait de stabiliser son hégémonie dans l’évidence d’un «acte de décès», servi par toute l’aristocratie intellectuelle de l’époque, inventant à grands renforts idéologiques les prémisses de ce que nous vivons aujourd’hui à grande échelle. Le discours maniaque qui dominait avait la forme jubilatoire et obscène que Freud attribuait à une phase triomphante dans le travail de deuil. Jacques Derrida sauvait l’honneur pour dénoncer les incantations psalmodiées.
 
Témoins. Où en sommes-nous vingt-cinq ans après? Le diagnostic de Jacques Derrida est-il caduque et dépassé? A-t-il joué ce rôle subversif – avant l’heure – pour nous rattraper par la manche et par-là même participer à l’édification d’un «nouveau Marx» en devenir, qui ne manquerait pas, tôt ou tard, de resurgir des limbes mondialisées?
 

dimanche 29 avril 2018

1er Mai


Ce sera une sorte de 1er Mai des convergences de toutes les luttes en cours. Souhaitons qu’il soit une étape supplémentaire vers un rassemblement encore plus large.

Rarement, ces dernières années, la Fête des travailleurs n’a autant charrié de symboles. À l’évidence, ce 1er Mai ne ressemblera à aucun autre. C’est peu dire à quel point ce printemps 2018 nous tire par la manche et nous pousse dans le dos, avec en toile de fond, bien sûr, les 50 ans de Mai 68, que nous devons regarder avec lucidité, sans dogme, mais comme un point de raccordement avec la tradition française en tant qu’étape décisive de notre modernité politique et citoyenne. La conscience du moment, en somme depuis le début du mouvement des cheminots, a au moins une vertu: face aux choix d’Emmanuel Macron, chacun a pris la mesure de ce que souhaite la noblesse d’État, qui prêche, partout, le dépérissement des services publics au profit du règne sans partage du marché. Laisser faire ne pourrait qu’avaliser le sacre de l’Homo œconomicus et l’extension des normes marchandes à toutes les activités humaines, y compris celles qui concernent le bien commun.

Avec la SNCF, une brèche décisive contre le droit social a été ouverte par l’exécutif. La visée macronienne, soi-disant «complexe», est pourtant d’une simplicité redoutable. L’attaque brutale contre les uns – les cheminots, livrés en pâture – ne sert qu’à préparer et favoriser celle contre les autres, pour que, au fil des contre-réformes et des privatisations, la France tourne le dos à son histoire sociale. Chacun est concerné par les dangers de la précarisation généralisée…

La bataille d’idées, depuis des semaines, est tout aussi violente. Elle ne se mènera et ne se gagnera qu’ensemble. Le bouillonnement social, visible bien au-delà des gares, dans les amphithéâtres, dans les hôpitaux, dans le secteur de l’énergie et ailleurs, doit trouver un prolongement significatif dans ce 1er Mai singulier. Aux côtés de tous les salariés du privé comme du public, des retraités, des privés d’emploi, des étudiants, la manifestation des forces syndicales s’avère un point d’appui essentiel afin de défendre leurs revendications, leurs emplois, leurs services publics… Ce sera une sorte de 1er Mai des convergences de toutes les luttes en cours. Souhaitons qu’il soit une étape supplémentaire vers un rassemblement encore plus large.

[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 30 avril 2018.]