jeudi 21 janvier 2021

Disparition(s)

Repenser la question de la mort ? Vite dit… 

Famille. La mort des figures engagées et familières nous hante – sans doute encore plus par temps de Covid, tandis que notre rapport aux noirceurs du monde s’aiguise en s’accumulant. Et maintenant ? Jean-Pierre Bacri, rien de moins, qui vient allonger une liste de « célébrités » pour lesquelles nous avions, quoi que nous en pensions, des attachements particuliers, au moins dans notre manière d’entrevoir notre vie parmi les ombres. Se rend-on compte à quel point un bout de nos âmes vives vient à s’effacer quand, devant nos yeux déjà embués, le surgissement de la disparition se transforme en événement (im)prévisible, douloureux, destructeur de quelque chose d’irrépressible ? Croit-on néanmoins que tous ces morts ne nous parlent pas, qu’ils ne témoignent pas en grand et en symbolique, dans la continuité et le temps-long, d’aspects fondamentaux qui nous construisirent et nous chavireront encore ? Bien sûr que si ! D’où l’importance des moments de séparation, qu’ils soient intimes ou collectifs. En l’espèce, les derniers mois nous éclairent autant qu’ils nous accablent. Excusez du peu : de Michel Piccoli à Juliette Gréco, de Daniel Cordier à Anne Sylvestre, de Cécile Rol-Tanguy à Pape Diouf, de Guy Bedos à Albert Uderzo, de Robert Herbin à Christophe Dominici, de Jean-Loup Dabadie à Gisèle Halimi, d’Alain Rey à Ivry Gitlis… voilà la liste très sélective propre au bloc-noteur. Nous avons tous, comme un fil d’Ariane, une dette d’engagement envers ces personnalités-là. Avec eux, ricochant de groupe en groupe, tout était affaire de regard et d’implication. Chacun dans son genre nous a nourris, grandis, avec pour seul but d’éviter que des crocs de boucher continuent de pendre à nos pensées. En un mot : eux et tant d’autres auparavant ont traversé nos existences en complicité. Et, de loin en proche, ils constituaient une espèce de «famille» assez unique et rare, donc précieuse.


Bagage. Ces fils d’Ariane deviennent dès lors des fils dans la nuit. Ils continuent de gronder, par nous et avec nous, puisque l’horreur de notre époque n’est pas rachetable et que personne, pas même ces morts-là, ne trouvent la paix de voir où nos sociétés sont tombées. Ont-ils déjà honte des vivants, comme il nous arrive d’avoir honte de nous autres ? «Il y a des êtres trop beaux, trop intelligents pour la vie. Leur beauté, leur intelligence les désaxent, elles constituent des anomalies», écrivait Jean-Marc Parisis dans la Recherche de la couleur (Stock). Nostalgique et désabusé, ne narrant au passé, il ajoutait : «L’amour faisait partie du bagage qu’on devait porter un jour ou des années avant de le poser pour franchir d’autres frontières. Mieux valait accepter les conditions du voyage, ne pas insister, s’acharner, mentir – ceux qui n’avaient jamais aimé étaient mal partis.» Et nous, comment allons-nous ?


Unique. En pleine pandémie, alors que paraît rôder la mort, les disparus se croisent aux disparus sans qu’ils se confondent. Nous nous habituons à cette litanie macabre, sans forcément y réfléchir. On nous invite donc, comme Roger-Pol Droit, philosophe et écrivain, à «repenser la mort, sans fascination, sans grandiloquence, sans esquive, sans indifférence». Cette mort, dit-il, que «nous avions presque oubliée, à force de la rendre invisible, de la reléguer dans l’ombre et le silence». Et voilà que «le spectre insiste, comme surgi d’ailleurs, revenant d’un autre âge », mieux, « sa puissance sidère». Comment se préparer autrement ? Par la fermeté d’âme et l’absence de regret ? En apprenant à mourir, jusqu’à l’indifférence ? Absurde, non ? Jacques Derrida écrivait : «La mort déclare chaque fois “la fin du monde en totalité”, la fin de tout monde possible, et “chaque fois la fin du monde comme totalité unique, donc irremplaçable et donc infinie”.» Son livre s’intitulait Chaque fois unique, la fin du monde (Galilée). Dès lors une évidence s’impose, sinon une vérité. Ces morts nous tendent leurs mains. Comment les saisir ? Telle est la seule question…


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 22 janvier 2021.]

jeudi 14 janvier 2021

Domination(s)

Olivier Duhamel, le silence et l’omerta…

Cercle. Quand nous assistons à des histoires d’agonie, qui insistent et s’acharnent sur l’esprit collectif, nous ne savons plus bien où se situe l’ampleur de la décomposition et jusqu’à quel point elle reste soutenable. Les révélations de Camille Kouchner concernant les agissements d’Olivier Duhamel – qui n’a pas cherché à nier ou à minimiser les faits, selon des «proches» – nous renversent par leur laideur et offrent la possibilité à toutes les interprétations, sans parler de cette revanche inévitable contre l’entre-soi de ces réseaux de pouvoir qui ont servi et servent encore de décor aux lambris de la République. Feu ! sur les «intellectuels» de cette gauche si morale que l’expression même semble avoir perdu tout son sens. Au pouvoir s’engrène le pouvoir du pouvoir, déclenchant trop souvent des comportements de précautions. Sauf que, en l’espèce, le principe de réalité, lui, saccage tout. L’onde de choc est considérable, dans la mesure où l’intéressé disposait de tous les ronds de serviette possibles et imaginables dans les rouages des hautes sphères, de Science-Po au club du Siècle, le cercle d’influence de «l’élite française» qu’il présidait jusqu’à sa démission, le 4 janvier. «Olivier Duhamel, que l’on peut étiqueter au centre gauche, est un pur produit de la famille centriste, ce qui explique à ses yeux l’importance de ce club où convergent centre gauche et centre droit», raconte un membre influent de ce qu’il nomme en personne le «carré VIP des élitaires français». En résumé, nous venons d’assister à la chute d’un faiseur de princes, qui avait bénéficié d’une omerta assez bien organisée et plus vaste que nous ne l’imaginions. D’où certaines questions légitimes. La tonitruante affaire Duhamel se résume-t-elle à une histoire de famille? Ou concerne-t-elle tous les citoyens attachés à préserver l’État?

Posséder. Bien sûr, la description sans pitié de la Familia Grande, le livre de Camille Kouchner, laisse place aux commentaires destructeurs. Ainsi entendons-nous dire qu’il s’agissait d’une famille «disloquée», «dysfonctionnelle», «hypersexualisée» et, au final, «totalement déstructurée par l’idéologie libertaire». Duhamel, symbole et incarnation à lui tout seul de ces individus que le pouvoir protège, tandis que la société – que les mêmes critiquent par ailleurs en se délectant de bonne conscience – leur octroie tous les avantages. De sorte qu’il leur faudrait tout posséder, tout : l’argent, la domination, l’ostracisme idéologique, le sexe, ce qui les conduirait à une sorte d’arrogance de classe, puis aux déviances et, au bout, forcément, au sentiment d’impunité que leur confèrent leurs positions.


Mécaniques. Au fond, la démarche de Camille Kouchner se résume à une intention : rompre avec le silence. Silence imposé à la victime, son frère, et à elle-même. Silence assumé des autres. Pour toutes les victimes d’inceste incapables de parler pour ne pas briser ce que l’on nomme «la famille», ce livre a grande valeur. Et une vertu. Sortir du cauchemar de la honte et de la culpabilité. Et enfin fissurer les structurations quasi mécaniques de la société. Il y a un an, le Consentement, de Vanessa Springora, avait déjà narré dans le détail les liens de domination entre un enfant et un adulte. Cette domination prend racine soit dans la violence, soit dans le charisme. Le cas qui importe le bloc-noteur se range dans la seconde catégorie. Car, n’oublions jamais deux choses. Primo : nous traversons précisément une époque où les rapports de domination – le plupart du temps entre classes – expliquent en grande partie les fracturations humaines. Secundo : sachant que, en France, 10 % des citoyens avouent avoir été victimes d’inceste, circonscrire ce tragique épisode à un clan ou à un milieu social serait pour le moins réducteur, mais aussi, de toute évidence, une injustice envers toutes les victimes. 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 15 janvier 2021.]

jeudi 7 janvier 2021

Déclin(s)

Macron et le déclassement français.


Pouvoir. Les conflits forgent les caractères et changent les paradigmes – à condition d’en théoriser les buts comme les conséquences, faute de quoi, les cloches des morts jettent leur chanson aux corbeaux qui s’envolent, la brise murmure aux cyprès des chants funèbres. Face à la crise (et toutes les crises cumulées), Mac Macron se révèle bien plus qu’un simple prince-président choisi par une oligarchie au service de la caste supérieure: il est désormais le symptôme d’une certaine idée du déclin français, son incarnation absolue. Ci-devant, un chef de l’État plus confusionniste que visionnaire, à l’image de ce «macronisme» impossible à définir en vérité. Sauf sur un point essentiel qui n’a rien d’énigmatique. Mac Macron semble en effet parachever un cycle entamé bien plus tôt par ses prédécesseurs et toutes les lignées qui les entouraient, consistant à ce que la France ne soit plus gouvernée au sens de la planification politique, mais juste administrée par une brochette de technocrates arrogants qui regardent le pays comme une entreprise, ruinant par là-même les derniers appareils régaliens de l’État dans le seul but d’asseoir leur propre pouvoir.


Failles. Ce qui se passe sous nos yeux est tellement déchirant et destructeur que nous ne savons plus comment réagir. Pourtant, le principal intéressé, qui ne passe pas pour un inculte en stratégie, remarque depuis des mois que «les Français ont réaffirmé leur volonté de prendre leur destin en main, de reprendre possession de leur existence, de leur nation». Constat commun. Sans aucune traduction concrète. Au contraire, la gestion de la pandémie a révélé de si lourdes failles et faiblesses que la République est bel et bien tombée de son piédestal. Une désillusion globale. Ou pour le formuler autrement: une forme de déclassement. Pénurie de moyens et de matériels, hôpitaux sous tension, industries laminées, absence totale ou partielle de souveraineté sanitaire et économique, retard dans la création d’un vaccin: France, pays d’Hugo et de Pasteur, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, es-tu vraiment la sixième puissance mondiale, ou n’affiches-tu symboliquement que ses derniers oripeaux?


Horizon. Dans une tribune sèche et impitoyable donnée au Figaro, l’économiste Antoine Levy, doctorant au Massachusetts Institute of Technology (MIT), donne aisément la leçon sans que nous ne sachions très bien qui sortira vivant du champ de tir et à qui profite le crime. Mais qu’importe. «L’ampleur surréaliste de l’échec français interroge ; elle ne devrait pourtant pas surprendre», écrit le normalien à propos de la campagne de vaccination. Selon lui, la lenteur de la campagne ne serait «que la suite logique de notre gestion des masques, des tests, du traçage, de l’isolation», le point nodal «d’un déclassement et d’un appauvrissement organisationnel et technologique effarant». Comment lui donner tort? D’autant qu’il ajoute: «C’est aussi le produit de l’arrogance d’un État imbu de lui-même et imperméable à la critique, de la suffisance d’une administration et d’une classe politique autosatisfaites, boursouflées, et incapables de la dose d’humilité. C’est en somme la révélation de la disparition totale de notre “state capacity”, la faculté de l’action publique à agir efficacement tout en préservant les libertés, la simple capacité d’accomplir quelque chose en commun.» La critique, fondée, vient cette fois de tous côtés et pas uniquement des progressistes de la vraie gauche. Dans le pseudo nouveau monde macronien, le Jupiter au petit pied n’est que l’instrument des grandes fortunes et «en-même-temps» (sic) le manipulateur de l’espace politique. L’audit du bloc-noteur est d’une cruauté insondable: nous ne jouons plus dans la cour des grands, incapables que nous sommes de dépasser les incantations. L’examen de conscience sera long. Trop sans doute, pour tous ceux qui préservent l’horizon indépassable d’une certaine idée de la République française, de son indépendance, de son caractère universel… 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 8 janvier 2021.]

dimanche 3 janvier 2021

Liberté !

Ce lundi, la justice britannique rendra publique une décision qui marquera l’histoire : décidera-t-elle d’extrader le fondateur de WikiLeaks vers les États-Unis, après onze années de traque et de situation de détention?

Un interminable calvaire… Sous écrou à la prison de Belmarsh depuis le 11 avril 2019, soit 633 jours, Julian Assange connaîtra, ce lundi, les conclusions du procès houleux qui lui a été infligé durant des semaines au tribunal Old Bailey de Londres. Face au monde, la justice britannique rendra publique une décision qui marquera l’histoire : décidera-t-elle d’extrader le fondateur de WikiLeaks vers les États-Unis, après onze années de traque et de situation de détention?

Tous les défenseurs de la liberté d’informer retiennent leur souffle. Et pour cause. La décision pourrait en effet sceller le sort d’un homme qui a rendu possible la divulgation d’informations d’intérêt général les plus massives de notre siècle. Soit la fin des batailles juridiques menées contre un journaliste frappé d’arbitraire. Soit le début d’un scandale international d’une ampleur inédite. Ce 4 janvier deviendrait une date sombre de notre temps si, d’aventure, Washington – indéfectible promoteur du «monde libre», comme l’affirment les crédules – parvenait à réussir cet « enlèvement » prémédité digne d’une persécution politique, puis à récupérer Julian Assange sur son sol et à le juger pour « espionnage ». Ce dernier risquerait alors 175 ans de prison…


Chacun a bien compris l’enjeu. «L’affaire Assange» dépasse l’individu lui-même. Elle concerne l’avenir du droit d’information, y compris contre les États, les puissants, les grandes entreprises, etc., alors que, à ce jour, pas une chancellerie occidentale – à commencer par la France – ne s’est indignée de l’injustice vécue par le journaliste. Plus symbolique encore, pas une seule ne lui a proposé l’asile politique. Ne soyons pas dupes. Les moyens déployés par les États-Unis pour extrader Assange s’avèrent sans précédent et visent à faire un exemple de cruauté pour tous ceux qui songeraient à divulguer des informations en lien avec la sécurité nationale.


Julian Assange doit être libéré. Il en va de nos libertés d’agir pour le bien commun, comme de l’indispensable protection des lanceurs d’alerte au XXIe siècle!


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 4 janvier 2021.]

jeudi 17 décembre 2020

Préfiguration

L’idée chemine d’exploiter des techniques invasives pour améliorer les performances physiques ou cognitives du corps humain de nos militaires...

Juste avant qu’Emmanuel Macron ne soit déclaré positif au Covid-19 – nous lui souhaitons, comme il se doit, un prompt rétablissement –, le président venait donc d’«assumer» auprès de nos confrères du Point son expression assénée à la nation, il y a neuf mois, en évoquant la pandémie : «Nous sommes en guerre.» Métaphore douteuse, non, pour un chef des armées? Peut-être convoquait-il, de manière inconsciente, un tout autre sujet après lequel nous allons courir durant des décennies en spéculant beaucoup : le développement de soldats dits augmentés, au cœur de l’armée française.

L’affaire n’est plus un fantasme d’illuminés perdus dans leurs lectures. Début décembre, la ministre des Armées, Florence Parly, déclarait : «Oui à l’armure d’Iron Man et non à l’augmentation et à la mutation génétique de Spider-Man.» Ainsi évoquait-elle l’avis rendu par un comité d’éthique et de la défense chargé d’apporter des éclairages sur les questions soulevées par les innovations scientifiques, techniques et leurs éventuelles applications, autant pour le fameux «soldat augmenté» que pour «l’autonomie dans les systèmes d’armes létaux», ce que nous appelons les «robots tueurs»…


Ne plaisantons pas avec cette réalité. Non seulement la Grande Muette vient de recruter dix auteurs de science- fiction afin d’imaginer les futures crises géopolitiques et ruptures technologiques impliquant les militaires, mais l’idée chemine d’exploiter des techniques invasives pour améliorer les performances physiques ou cognitives du corps humain de nos professionnels en treillis. Molécules, implants sous-cutanés, rien n’est laissé au hasard. Bienvenu dans la préfiguration d’un nouvel univers assez impitoyable, quitte à heurter les règles de droit essentielles à la protection de la personne humaine.


De Jules Vernes à Philip K. Dick, nul n’ignore que la littérature de science- fiction et d’anticipation nous a toujours aidés à interroger le présent, tout en alertant sur notre à-venir. Un conseil toutefois à notre chef des armées, qui pourrait y réfléchir durant sa convalescence : et s’il demandait aussi à quelques artistes et autres poètes d’imaginer un «autre monde»?


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 décembre 2020.]

Laïque(s)

Ni mépris, ni postures guerrières, mais exigence... 

Respects. Un petit rappel vaut mieux, parfois, que de longs discours enflammés. Alors, répétons-le tranquillement : la laïcité n’est pas une religion d’État, ni, au nom de l’athéisme, le dernier degré du théisme. L’historien Jean-Paul Scot le rappelle souvent : «La laïcité est le fruit d’une longue bataille pour la liberté et l’égalité, indissociable de celle pour la démocratie politique et sociale.» L’heure serait donc si grave pour que nous soyons obligés de quelques redéfinitions élémentaires, tandis les projets de loi se multiplient et tentent de déconstruire une part de notre histoire républicaine chèrement acquise. Exemple, le coup de semonce de l’historien et sociologue Jean Baubérot, qui, dans une tribune donnée au Monde, explique fort justement que la loi sur les «séparatismes», censée conforter «le respect des principes républicains», remet «en cause des libertés fondamentales et risque d’être contre-productive». Et il précise son inquiétude : «Le gouvernement affirme renforcer la laïcité, alors qu’il porte atteinte à la séparation des religions et de l’État. Avec ce texte, il accorde un rôle beaucoup plus important à l’État dans l’organisation des religions et de leur pratique, et renforce le pouvoir de contrôle de l’autorité administrative aux dépens de celui de l’autorité judiciaire. (…) Même Émile Combes (président du conseil de 1902 à 1905 – NDLR) n’envisageait pas, à l’époque, de confier à l’autorité administrative la décision de fermeture d’une association pour une suspicion de délit. Aujourd’hui, on veut aller plus loin que les combistes!» Et Jean Baubérot enfonce le clou : «Ce projet de loi témoigne de la nostalgie d’une pureté laïque qui n’a jamais été mise en pratique et n’a donc jamais fait la preuve de son efficacité. On réinvente un passé sans voir l’écart entre les principes énoncés – l’égalité, la fraternité… – et la réalité.»

Neutralité. Notre laïcité repose en effet sur l’articulation des principes de liberté absolue de conscience, d’égalité des droits et de neutralité de l’État à l’égard de toutes les convictions. Souvenons-nous que Jean Jaurès affirmait, le 2 août 1904, dans l’Humanité : «Démocratie et laïcité sont identiques car la démocratie n’est autre chose que l’égalité des droits. La démocratie fonde en dehors de tout système religieux toutes ses institutions, tout son droit politique et social.» Et il ajoutait, après avoir proposé que la suppression du budget des cultes serve à alimenter le premier fonds des retraites ouvrières : «Laïcité et progrès social sont deux formules indivisibles. Nous lutterons pour les deux.» Comprenons bien. La laïcité n’est pas une idéologie antireligieuse, mais un idéal d’émancipation, un principe d’organisation politique et social et la garantie du droit de chacun à affirmer ses différences dans le respect mutuel de tous, par la tranquillité et la neutralité de l’État – et de l’espace public.


Apaisement. Le philosophe et médiologue Régis Debray, qui vient de publier France laïque. Sur quelques questions d’actualité (Gallimard), ne théorise pas autre chose. Dans ce texte vivifiant, il interroge la France «à l’occasion de récentes et écœurantes atrocités », insistant sur la notion de «délimitation» en ces termes : «La laïcité est une exigence. De quoi? De frontières. Une frontière n’est pas un mur. C’est un seuil. Pour distinguer un dedans d’un dehors.» Car le mot lui-même – laïcité –, dans la bouche des uns ou des autres, peut signifier tout et son contraire. Voilà le danger. Régis Debray persiste : «Le respect de cette démarcation requiert incontestablement un effort sur soi-même, une retenue, disons une discipline – à quoi prépare en principe l’éducation civique à l’école. L’individu est censé s’effacer derrière sa fonction, comme les intérêts particuliers derrière l’intérêt général.» Ni mépris, ni postures guerrières. Juste de l’apaisement. Tel se veut le modèle républicain laïc. 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 décembre 2020.]

dimanche 13 décembre 2020

Qu’elle crève, la culture !

Drôle d’époque, où la symbolique de certaines décisions rend «non essentiel» ce qui irrigue l’esprit et bâtit le sens de l’existence entre les générations. 

«Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude», disait Camus. Si la santé n’a pas de prix – la vie est sacrée – et si nous serons les derniers à minimiser la crise sanitaire qui nous frappe et ses conséquences dans le temps-long, qui osera affirmer, ici-et-maintenant, que la culture n’est pas la vie et qu’une vie privée de culture ne se dévitalise pas? Drôle d’époque, où la symbolique de certaines décisions rend «non essentiel» ce qui irrigue l’esprit et bâtit le sens de l’existence entre les générations. Face au verdict terrible de la semaine dernière, qui consiste à ne toujours pas ouvrir les cinémas, les théâtres, les musées, etc., poussant un peu plus le spectacle vivant dans le néant, le monde de la culture ne se trouve pas seulement en état de choc. Il est sur le point de se révolter!

Comment le gouvernement peut-il encore, parvenu à ce point de l’épidémie, déclarer qu’une foule s’avère non contagieuse quand elle déferle dans les magasins, mais plus dangereuse dans une salle de spectacle, alors que toutes les mesures sanitaires, d’une rigueur absolue et bien supérieures à la moyenne, y sont appliquées? Jusqu’à quand ce yoyo, cette incertitude, cette absence de perspectives? Et, comme le demande Erik Orsenna, «pourquoi défendre, quoi qu’il en coûte, l’emploi partout, et se moquer du million de travailleurs de la culture»? Alors qu’elle crève la culture! Voilà ce que semble assumer la France, pays de «l’exception culturelle». Qui aurait cru cela possible? Ce qui se profile à l’horizon a quelque chose d’effroyable. Car, en cette période sombre de crises aveugles et durables où le lien social se délie chaque jour un peu plus, l’accès à la culture est tout le contraire d’un simple supplément d’âme, mais ce qui nous constitue fondamentalement, l’âme de notre pays, de l’humanité. Jean Vilar utilisait souvent cette formule, plus signifiante qu’il n’y paraît: «La culture c’est comme l’eau, le gaz et l’électricité : un service public.»


Face au cataclysme prévisible, face au désarroi historique, le monde de la culture – gage majeur de dé­mo­cratie et antidote puissant aux dérives liberticides – s’attendait à (re)devenir une priorité, un bien commun indispensable, et pas seulement un vulgaire «produit» de consommation réductible au mercantilisme et au pouvoir de l’argent. En vérité, ce moment nous donne honte. «La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert», clamait Malraux. Toute conquête réclame combat.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 14 décembre 2020.]

jeudi 10 décembre 2020

Pessimisme(s)

Un livre-testament de Régis Debray…

Langage. «Il m’en aura fallu des zigzags pour trouver finalement le pot aux roses: ce sont le corps et le cœur qui décident de nos actes, en sorte qu’il est totalement inutile d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit.» À la lecture de ces mots, placés tout à la fin de D’un siècle l’autre (Gallimard), ​​​​​​​nous comprenons que l’ironie douce de Régis Debray, plus malicieuse qu’assumée, vaut presque bilan. Celui d’une existence entière. Et d’un engagement permanent qui signe un parcours intellectuel hors normes en tant que parcours de vie. Le dernier livre du philosophe et médiologue, plus important et fondamental qu’il n’y paraît, lui permet de «rembobiner le film et discerner comme une courbe reliant nos saisons l’une à l’autre». Exercice impitoyable. Car nous voilà devant ce qu’il appelle «soixante années de survol», sachant que «la chouette est fatiguée». Le but de cet écrit majeur: «Retenir l’attention de quelques curieux et leur servir de relais pour d’autres périples mieux informés et plus dignes d’intérêt.» Si Régis pense comme son maître Valéry que «les optimistes écrivent mal», il déclare qu’«une idée accède à la dignité politique non pas en fonction de sa capacité logique, mais de sa capacité lyrique». Nous sommes servis. À plus d’un titre. Le langage y atteint une fois encore des sommets, à peu près aussi haut placé que son pessimisme.


Mystères. Régis Debray revisite donc le chemin en ampleur. Le sien, telle une biographie intime. La naissance (1940, année terrible), la Grande École (Normale sup), la prison bien sûr, l’appareil d’État (et ses dés-illusions), puis la fausse retraite, sans oublier, de manière constitutive, la plume, l’écrivain, le penseur qui coucha tant de mots sur le papier que deux chroniques du bloc-noteur par an ne suffisent plus à rendre compte de tous les ouvrages – c’est dire. Là, tout y passe, comme il l’écrit, «de la lettre au tweet, du campagnard au périurbain, de l’industrie aux services, du transistor au smartphone, de l’esprit de conquête au principe de précaution, de la France républicaine à la France américaine, d’un gouvernement du peuple au gouvernement des Experts, du citoyen à l’individu, de l’Histoire pour tous à chacun sa mémoire, de la domination masculine à l’ascension féminine…» Et il pose lui-même trois questions fondamentales, qui ne sont pas sans nous habiter puisqu’elles relèvent de l’universel, après lequel il a couru toute sa vie: «Comment faire du commun avec de la diversité? Mystère du politique. Comment transmettre l’essentiel de siècle en siècle? Mystère des civilisations. Pourquoi doit-on croire par-delà tout savoir? Mystère du religieux.»


Temps. Pour l’avoir servi mieux que quiconque, Régis Debray reste un héritier du livre: «Je parle d’un temps révolu, celui des Humanités, où les chiffres n’avaient pas encore pris le pouvoir. Un temps qui se contentait bêtement de puiser ses infos chez Homère, Pascal ou Tintin.» Il a regardé la page se tourner, sous le règne des images, lui le médiologue, capable ainsi de mesurer le poids des mots à l’aune de ses actes. S’il possède un génie intérieur, qu’il nie évidemment, il tient en une formule: la stérilité du livre s’il ne mène à l’action. Voilà pourquoi Régis partit arme au poing, puis stylo à la main. Il voulut peser, changer les choses, transformer les esprits de ses contemporains. D’ailleurs il cite Marx, dès le premier chapitre: «Il ne s’agit plus d’interpréter le monde mais de le transformer.» Il essaya, à sa manière. Aujourd’hui, il considère non seulement qu’il a échoué, mais que, avec lui, «nous» avons perdu. «On n’a rien changé, mais on s’est mis au propre», écrit-il, lucide. Ou encore ceci: «J’ai fait mon temps, mais n’ai rien fait du temps qui m’a fait?» Tout se niche, vous l’avez compris, dans le point d’interrogation. D’autant qu’il ajoute: «Promis, on fera mieux la prochaine fois.» Régis ne s’est pas souvent trompé. Et il met toujours dans le mille. Sans s’effacer totalement, malgré ce livre-testament, il nous tend la main. À nous de la saisir.


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 11 décembre 2020.]

lundi 7 décembre 2020

Dictature « légale »

Et maintenant, le fichage des opinions...


Une question tragique se pose désormais. Le gouvernement est-il un ennemi de nos libertés publiques? Après les lois sur la sécurité globale et sur le «séparatisme», le ministère de l’Intérieur vient d’utiliser l’un de ces procédés qui nous rappellent quelques heures sombres de notre histoire. L’affaire est passée totalement inaperçue, vendredi 4 décembre, comme si tout avait été mis en œuvre pour qu’un nouveau joug s’abatte sur nous loin des regards, perdu dans le flux des annonces du Journal officiel. Trois décrets viennent d’apparaître, imposés sans débat. Ils aggravent considérablement les capacités de flicage des citoyens.


Attention danger! Sous couvert de lutte antiterroriste, ces décrets autorisent dorénavant de ficher les personnes en fonction de leurs opinions politiques, de leurs convictions philosophiques et religieuses ou de leur appartenance syndicale. Jusque-là, les activités politiques, religieuses ou syndicales pouvaient être fichées. Maintenant, les seules «opinions» suffisent pour alimenter les officines de la police. En clair, les services pourront recueillir des informations sur l’opinion des personnes surveillées, leurs pseudonymes ou des données de santé, le tout pour des finalités si élargies qu’elles dépassent largement le cadre de la sécurité publique. Être suspect pour certains actes était une chose ; le devenir pour ce que nous pensons en est une autre. Que devient dès lors la liberté de conscience, pilier de notre République laïque?


Sarkozy en avait rêvé, en 2008, avec son fichier de police Edvige. Macron et Darmanin le réalisent, en plus liberticide ! Ainsi la dérive sécuritaire du pouvoir actuel semble ne plus avoir de bornes. Mais qu’entendent-ils donc faire des nouveaux fichés? Que risquons-nous, dans cette préfiguration d’un futur aliénant? Car, par extension, ces fichiers ouvrent la voie à la possibilité du pire. Imaginez, en effet, que ces dispositifs soient au service d’extrémistes plus identifiables encore. N’importe qui se retrouverait fiché, traqué, au cœur d’une dictature «légale»…


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 8 décembre.]

jeudi 3 décembre 2020

Ordolibéralisme(s)

Mac Macron, incarnation de l’ultradroitisation.

Définition. «Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie», disait Baudelaire. Même les plus jeunes, ceux qui, en somme, n’ont pas connu d’autres époques, se demandent précisément où s’est enfuie «la vie», et où veut en venir ce qui l’a remplacée. Face au spectacle bestial qui maintient l’intelligence collective à des crocs de boucher, une question se pose donc: le génie français est-il mort, ou se trouve-t-il seulement étouffé par le monstre technocratique qu’est devenu l’État, lui-même confisqué par ces élites froides qui ont affaibli toutes nos souverainetés jusqu’à les dissoudre dans l’acide financier et les poubelles de la Toile? Tout est toujours affaire de regard, mais ceux à qui il reste des yeux pour voir se passent très bien des états d’âme. Un peu de mémoire. Il y a quelques années, quand l’expression «ordolibéralisme» a resurgi du néant, nous avions recherché ses fondements dans les livres d’histoire pour apprendre ceci: un courant de pensée libéral développé à la Freiburger Schule (école de Friburg), en Allemagne, dès les années 1930, selon lequel la mission économique de l’État est de créer et de maintenir un cadre normatif permettant la concurrence libre et non faussée entre les entreprises. Définition parfaite. Et totalement appropriée à ce que nous vivons.

Techno. Ce que nous ne savions pas, en revanche, c’est qu’un nouveau président élu incarnerait la posture au-delà de ce que nous pouvions imaginer, achevant un cycle entamé plus tôt durant lequel la France a cessé d’être gouvernée, pour être administrée par une caste de technocrates arrogants qui regardent le pays comme une entreprise, ruinant l’appareil d’État dans le but d’asseoir leur propre pouvoir. Mac Macron est l’incarnation de cette toute-puissance délirante et hystérique. Résultat? Son ordre injuste a créé un désordre inouï, marqué du sceau de l’agressivité permanente – sans parler de cette condescendance méprisante, entre la posture du roi de France et le mauvais de Gaulle, qui assigne les citoyens au rang de sujets de Sa Majesté. Ce que chacun constate désormais. Quant au fameux «en-même-temps», le chroniqueur de France Inter Thomas Legrand expliquait joliment cette semaine qu’il s’agissait d’«une méthode, pas un but». Et il ajoutait: «Tout comme En marche est un moyen de locomotion, pas une destination.» Mac Macron en a sûrement pris conscience, un espace politique durable ne s’occupe pas uniquement par un casting gauche-droite (gauche acceptable, droite qui tache), des mots de techno ayant réponse à tout, et quelques actions symboliques qui font hurler de rire les «Républicains» du sérail.


Marchepied. Le prince-président, inventeur d’un «macronisme» impossible à définir véritablement, est à la croisée des chemins. Tel un général d’armée, il tente de quadriller le terrain, guettant l’ennemi, mais sans jamais regarder l’horizon. Lui qui vantait durant sa campagne présidentielle une «société de la bienveillance», nous sommes entrés, tout au contraire, dans ce qu’il appela un jour la «société de vigilance». Chers citoyens, ayez peur, surtout ayez peur, cultivez vos peurs… Sauf qu’une société de la peur produit le pire. Le bloc-noteur l’a déjà souligné: n’oublions jamais que la stratégie mortifère de Mac Macron en vue de 2022 consiste à rester en tête-à-tête avec les nationalistes. Il a choisi son assurance-vie, Fifille-la-voilà. Un piège tendu à toute la société pouvant mettre en péril la démocratie, sinon la République elle-même. Une sorte de marchepied au Rassemblement national et aux réactions identitaires. Sa triangulation idéologique – se placer «au-dessus et entre» la droite et la gauche de l’échiquier – se retourne contre lui. Car l’ultradroitisation est à l’œuvre. Au point de donner raison à ceux qui osent répéter que nous sommes saturés par le duo «Marine Macron et Emmanuel Le Pen»… 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 4 décembre 2020.]

mardi 1 décembre 2020

Notre indépendance

Attention, le fleuron EDF est menacé de démantèlement...

Et pendant ce temps-là, à bas bruit, l’indépendance énergétique «à la française» est gravement menacée. À tel point que, dans une lettre ouverte que nous publions en exclusivité dans les colonnes de l'Humanité, les quatre principales fédérations syndicales représentatives du secteur (CGT, CFE-CGC, CFDT et FO) lancent un cri d’«alerte» et s’adressent en ces termes aux élus de la République: «Les projets de désorganisation et de démantèlement des deux énergéticiens français EDF et Engie s’accélèrent bien qu’ils ne reposent sur aucun fondement politique sensé. (…). C’est tout le service public de l’énergie qui est aujourd’hui en danger, subissant les conséquences de ces Meccano strictement capitalistiques.» On ne saurait mieux le dire…

Comme souvent dans ces cas-là, l’attaque vient de l’intérieur, et les menaces directement de Bruxelles. Comme si une coalition s’organisait dans le dos des Français, semblable à celle qui commença à dépecer la SNCF et les transports publics en son temps. Comprenons bien l’enjeu: la «réorganisation» d’EDF serait en effet sur le point d’aboutir et risque de désintégrer par bouts ce qui fut jadis un fleuron national.


Lancée quasiment depuis l’entrée en fonction d’Emmanuel Macron à l’Élysée, la finalisation du terrifiant projet baptisé «Hercule» est imminente. Mais l’accélération du calendrier n’est pas tout. La Commission européenne – un document en atteste – entend également imposer à l’État français une sorte de destruction encore plus massive du groupe EDF, au nom, bien sûr, du sacro-saint «respect des règles de la concurrence». Le projet Hercule allait déjà loin dans la dispersion de notre service public de l’énergie ; la «réforme» de Bruxelles, considérée par EDF comme un préalable à sa «réorganisation», risquerait de laisser le secteur le plus déficitaire – le nucléaire – à l’État, donc au contribuable, tandis que les activités les plus rentables – renouvelables et distribution – seraient privatisées…


Cette scission du groupe en plusieurs parties signifierait la fin de l’entreprise EDF d’origine et l’anéantissement de notre industrie électrique et gazière d’intérêt général, quand bien même ses salariés démontrent chaque jour leur rôle central. Tout doit être mis en œuvre pour empêcher cette catastrophe. L’avenir de la nation en dépend. 


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 décembre 2020.]

jeudi 26 novembre 2020

Théisme(s)

Engels et la question religieuse... 

Communisme. Puisque nous croyons à l’habitation historique, le besoin impérieux de puiser à la source forme toujours le vestibule de la chambre aux espoirs politiques brûlants. Ainsi, au hasard des relectures sommaires de quelques textes de Friedrich Engels, revint à la mémoire du bloc-noteur un article de 1843 sur les «Progrès de la réforme sociale sur le continent», dans lequel le jeune homme – il a tout juste 20 ans – voyait déjà le communisme comme «une conclusion nécessaire que l’on est bien obligé de tirer à partir des conditions générales de la civilisation moderne». Une sorte de communisme «logique», en somme. Rappelons que pour le jeune Marx, en revanche, ce communisme n’était encore qu’«une abstraction dogmatique», «une manifestation originale du principe de l’humanisme». Avant 1848 et la publication du Manifeste, ce communisme que l’on pourrait qualifier de «spectral», sans programme précis, hantait donc l’air du temps «sous les formes “mal dégrossies” de sectes égalitaires ou de rêveries icariennes», comme l’écrivait le regretté Daniel Bensaïd. Déjà, le dépassement de l’athéisme abstrait impliquait pourtant un nouveau matérialisme social qui n’était autre que le communisme. Pour le dire autrement, ce communisme, qui fut d’abord un état d’esprit ou un «communisme philosophique», trouvait sa forme politique de l’émancipation. Vous connaissez la citation: «De même que l’athéisme, en tant que négation de Dieu, est le développement de l’humanisme théorique, de même le communisme, en tant que négation de la propriété privée, est la revendication de la vie humaine véritable.»

Opium. Nous y voilà. Loin de tout anticléricalisme vulgaire, ce communisme était «le développement d’un humanisme pratique», pour lequel il ne s’agissait plus seulement de combattre l’aliénation religieuse, mais l’aliénation et la misère sociales réelles d’où naît le «besoin» de religion. Tout le monde a déjà lu au moins une fois dans sa vie ces célèbres phrases de Marx: «La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple.» Et si la postérité n’a retenu que la dernière formule, «la religion est l’opium du peuple» (des mots pourtant prononcés avant lui par Moses Hess), le raccourci fut aisé de transformer cette pensée en mot d’ordre faisant de l’athéisme une religion d’État, «le dernier degré du théisme». Tout en rejetant la religion, Marx ne prend pas moins en compte son double caractère: ne nourrit-elle pas la détresse qu’elle exprime, et ses contradictions, précisément par les illusions multiples qu’elle diffuse? La religion ne serait-elle que le produit et le reflet déformé des conditions sociales de la vie des hommes?


Illusion. Qu’en pense Engels? Tout en restant matérialiste, athée et adversaire irréconciliable de la religion, il comprend, comme Marx, la dualité de nature de ce phénomène religieux: son rôle dans la légitimation de l’ordre établi (aussi bien que les circonstances sociales s’y prêtant) et son rôle critique, contestataire et même révolutionnaire. C’est évidemment ce dernier aspect qui se trouve au centre de la plupart de ses études concrètes. Engels s’est en effet longuement penché sur le christianisme primitif, religion des pauvres, exclus, damnés, persécutés et opprimés. Esclaves, affranchis privés de leurs droits et petits paysans accablés de dettes : tels étaient les premiers chrétiens. Originaires des derniers rangs de la société. Engels va même jusqu’à établir un parallèle entre ce christianisme primitif et le communisme des premiers temps. Les chrétiens primitifs repoussaient la délivrance à l’au-delà ; le communisme, lui, la place dans ce monde. Le but de la méthode? Si la réalité de la religion réside en dehors de la religion, dans le monde social, alors c’est la critique de ce monde qui supprimera l’illusion religieuse…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 27 novembre 2020.]

mardi 24 novembre 2020

Honte de la République

Lundi soir, à Paris, la place de la République n’en portait que le nom. Elle était souillée par des policiers déchaînés, en roue libre. 

Soudain, leurs voix se ratatinèrent, leurs yeux perlèrent, et lorsque leurs cris d’effroi jaillirent finalement dans la nuit parisienne, il n’y eut que déferlements de haine et de brutalité, comme des coups de couteau sur les plaies de leurs vies. Lundi soir, la place de la République n’en portait que le nom. Elle était souillée par des policiers déchaînés, en roue libre. Des vidéos en attestent. Oui, des images de journalistes, venus couvrir l’évacuation d’un campement de migrants, commanditée par le préfet Didier Lallement et validée par le ministère de l’Intérieur. Quelques heures avant le vote de la loi «sécurité globale», on notera la suprême vilenie de Gérald Darmanin, parlant d’«images choquantes». Principe de réalité et leçon de choses, pour l’hôte de Beauvau: pour qu’il y eût des «images choquantes», il fallait bien des images…

Au cœur de la grande ville, il ne s’agissait donc pas de «mettre à l’abri» des êtres humains en détresse, la plupart errant depuis l’évacuation du camp de Saint-Denis, faute de place dans les centres d’hébergement. C’est précisément pour sensibiliser les citoyens qu’ils avaient choisi ce lieu pour se réunir, entourés d’associations, d’avocats et d’élus. De la République, ils n’en ont vu que les matraques et un usage excessif de la force qui s’apparentent à de la violence gratuite, s’abattant sur des migrants d’abord, mais aussi des journalistes, des militants associatifs…


Les mots ne manquent pas pour exprimer notre sidération et notre colère. Certains s’imposent: la honte de la République! Honte à ce gouvernement, qui a laissé plusieurs centaines d’exilés à la rue, dans un dénuement extrême. Honte à cette force publique, qui a repoussé violemment les exilés de la misère, les jetant comme rebuts, arrachant leurs tentes, certaines encore occupées. Plusieurs vidéos montrent des groupes de réfugiés prendre ensuite le chemin de la Seine-Saint-Denis, encadrés par les gyrophares de véhicules de police. Tout un symbole: «Pauvres hères, retournez chez les autres pauvres»…


Ces nouvelles violences, perpétrées en toute impunité et indignes de la France, marquent une étape supplémentaire dans la dérive liberticide du pouvoir. Le multirécidiviste préfet Lallement et son ministre de tutelle ont de sérieux comptes à rendre. La République est salie, durablement blessée.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 25 novembre 2020.]

jeudi 19 novembre 2020

Conspirationnisme(s)

Une démocratie rongée de l’intérieur…


Complot. S’ils mènent parfois quelque part, les raccourcis sont trompeurs. Toujours cette impression de manquer l’essentiel ou d’abandonner quelqu’un. Les frustrations, l’humiliation, l’injustice déchaînent la contagion et la surenchère des violences. Et elle nous paraît lointaine cette brûlure de l’histoire qui enflamme les peuples sur des lignes de front idéologiques que nous regardons avec une sorte de fatalisme résigné. Nous jouons avec les concepts, comme aux osselets : chacune de nos peurs a droit à sa case bien rangée dans la bibliothèque de nos idées, berceau doré où l’on s’endort d’intranquillités. Tels des derviches en toupie, nous tournons en rond. Entre le Covid-19 et les perspectives de vaccin, les attaques terroristes, la défaite de Donald Trump, la mort sociale programmée de centaines de milliers de travailleurs, etc., les théories conspirationnistes foisonnent dans le débat public. Ces phénomènes détestables n’ont pas de quoi nous étonner, bien au contraire. À condition de ne pas confondre la critique vive et la déconstruction impitoyable de ce qui nous environne avec ­l’esprit étriqué de «complot mondial» guidé par des mains invisibles. Le bloc-noteur le sait trop: dans les périodes de crises majeures, où les repères individuels et collectifs se perdent dans le chaos et l’à-peu-près, les «théories» conspirationnistes offrent des «clés» de compréhension, certes simplifiées à l’extrême, mais néanmoins «palpables» et immédiatement «classifiables» pour juger à la va-vite des événements qui nous paraissent incontrôlables, ­intolérables… et, par définition, inexplicables en grande partie.

Détresses. Drame de notre époque, qui s’essouffle à courir n’importe où. Mais réfléchissons un peu. Le plus surprenant est-il vraiment le surgissement symptomatique dans le paysage des réseaux sociaux du film Hold-up, pour qui la pandémie de Covid-19 se résume à une tentative de «dématérialiser l’argent au travers de nanoparticules activées par le biais du déploiement de la 5G, et injectées par des vaccins contre le Covid-19 (ou des épidémies ­futures) chez les citoyens, dont les libertés individuelles seraient par conséquent supprimées»? Après tant d’atermoiements du gouvernement français, après tant d’accommodements à la réalité pour masquer les ratages, comment ne pas imaginer toutes les formes de complot? Pour un peu, la vraie question serait plutôt: pourquoi ce film dangereux survient-il si tardivement? Dans de telles circonstances surréalistes, le recours à ces procédés peut passer pour une échappatoire. Place aux détresses intellectuelles, à la séduction de l’apaisement: trouvons des coupables, puisque nous sommes tous des victimes supposées. Une étude de la Fondation Jean-Jaurès détaillait, cette semaine, ce qui court dans les têtes, de manière faramineuse: «Du coronavirus, qui aurait été fabriqué dans un laboratoire chinois au port obligatoire du masque qui en fait serait un rituel pédo-satanique, en passant par les fermetures de restaurants et de bars à Marseille dont la vraie motivation serait de se venger du professeur Raoult, le développement des théories conspirationnistes a connu une forte augmentation. Et l’assassinat du professeur Samuel Paty aurait été commandité par l’État pour décrédibiliser la religion musulmane et/ou justifier encore davantage la mise en place d’un couvre-feu…»


Chevet. Quand s’écroule un imaginaire politique moderne hérité du sens de l’histoire, de confiance dans l’avenir prométhéen de l’humanité et d’espoir de justice, quand les inégalités explosent et que la raison ne maîtrise plus nos destins, quand l’autorité des institutions s’effondre à ce point, dans quelle démocratie vivons-nous, sinon une démocratie rongée de l’intérieur par une société travaillée par la peur ? Le généticien Axel Kahn se demande: «Qu’avons-nous manqué, nous les scientifiques et intellectuels de mon âge, pour laisser se développer un tel désastre?» Camus disait: «Faites attention, quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet, mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles.»


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 20 novembre 2020.]

mardi 17 novembre 2020

Question d’universalité

Une question cruciale se pose, celle de l’universalité de l’accès au vaccin, au nom de l’Histoire, de la justice et de l’égalité.


Ces derniers jours, n’importe quel citoyen à la conscience aiguisée a dû se demander dans quel monde nous vivions pour que, à ce point, le goût du profit de quelques-uns s’expose à la face de tous. Alors que les annonces de progrès importants dans la quête d’un vaccin s’accumulent, et qu’un espoir déductif dégage un peu l’horizon, plusieurs patrons des laboratoires concernés ont automatiquement vendu des actions en Bourse tandis que les titres prenaient de la valeur. On passera sur les bénéfices réalisés par ces odieux spéculateurs, tant ils nous paraissent indignes par temps de pandémie. Quant au procédé – «légal», nous clame-t-on –, il témoigne juste de l’infamie de nos économies capitalisées.

L’affaire n’a rien d’anecdotique. D’autant que, dans ce monde sans pitié des trusts pharmaceutiques, une question plus cruciale encore se pose. Celle de l’universalité de l’accès au vaccin, au nom de l’Histoire, de la justice et de l’égalité. Les données du problème sont pourtant simples. Puisque le Covid-19 touche toute l’humanité, le futur remède pour le combattre doit être mis à la disposition de toute l’humanité. Si l’engagement de la gratuité semble acquis dans certains pays, l’actuelle course folle s’apparente toutefois à un «nationalisme vaccinal», au mépris de la solidarité entre humains et, surtout, en oubliant une réalité contre laquelle nous ne pouvons rien: personne ne sera en sécurité tant que nous ne le serons pas tous.


La recherche coûte cher ; les bénéfices aussi. Qui se souviendra que l’un des principaux potentiels vaccins, développé par la société de biotechnologie américaine Moderna, a reçu 2,48 milliards de dollars d’aides publiques dédiées? L’entreprise affirme néanmoins avoir l’intention d’optimiser sa découverte et a déjà vendu l’intégralité de ses options d’approvisionnement aux seuls pays riches, rendant ainsi impossible la protection d’un très grand nombre de personnes en situation de pauvreté. Nous sommes loin du partage des savoirs entre pays pour sauver des vies, et de la mise au ban par la communauté internationale des principes de certains brevets. Le coût estimé de la fourniture d’un vaccin à chaque individu sur la planète est inférieur à 1% du coût attendu de la pandémie sur l’économie mondiale. La moitié de l’humanité n’a accès ni aux services de santé les plus essentiels, ni à des sources sûres en eau potable. Aura-t-elle droit au vaccin? 


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 novembre 2020.]

jeudi 12 novembre 2020

Révolution(s)

Vivons-nous un renversement anthropologique?

Place. L’écrivain Alexis Jenni prévient: «Pendant ce temps, dans la France de l’intérieur, les troubles suivaient leur cours, il n’y a pas de raison que cette crise globale ne soit pas miroir du monde.» Et il précise sa pensée: «Terrorisme, pandémie, troubles divers, ça chauffe dans la France de l’intérieur.» Si l’après n’a pas débuté – un jour sans doute, mais quand? –, le confinement et les mesures restrictives qui nous placent collectivement dans des postures de défense contrainte ont toutefois toutes les apparences du bon sens, de la bienveillance, de la prévoyance et même de l’anticipation en tant que mesures de précaution. Chacun à sa place, plus ou moins, tente de tenir le discours de l’évidence – non de la fatalité –, puisque notre responsabilité à tous est engagée. Mais réfléchit-on assez au changement d’époque radical auquel nous assistons, sans en prendre pleine conscience?

Postérité. Le philosophe Robert Redeker, qui n’a rien d’un gauchiste sympathisant avec les théories des Lumières et/ou révolutionnaires, livre dans une tribune donnée au Figaro une réflexion troublante qui mérite attention. Pour l’auteur de l’Éclipse de la mort (DDB), l’occultation du trépas dans nos sociétés jette dangereusement les bases d’une «inversion des devoirs entre générations occasionnée par la crise sanitaire». Il l’explique en ces termes: «De toute mémoire, la tradition humaine affirmait: les parents se sacrifient – se saignent aux quatre veines, selon l’expression populaire – pour leurs enfants. Pour la lignée. Ainsi en va-t-il depuis les origines de notre espèce, depuis que la mort est apparue au sein de la vie pour permettre le remplacement des générations.» Selon lui, le sacrifice des êtres s’avère aussi nécessaire que naturel à la continuité de la vie, au passage des générations. Les parents «se saignant aux quatre veines, travaillaient et vivaient orientés vers un avenir se déployant dans l’au-delà de leur existence propre, ils savaient qu’ils n’étaient qu’un maillon passager d’une chaîne et que leur identité, autant que leur raison, d’être tenait non dans leur individualité bornée, mais dans ce flux continu, dans cette famille, dans ce nom, leur nom de famille». Résumons: l’important, c’étaient les enfants, la postérité.


Politique. Jusque-là, rien à dire. Mais pour Robert Redeker le Covid semble a contrario nous montrer un tout autre visage de l’humanité, rompant avec ce qu’il appelle «l’ancestrale sagesse». Il écrit, un peu sommairement (ne sauvons-nous que de vieilles existences dans cette crise?): «Pour préserver la survie des plus âgés, voilà que l’on décide d’arrêter la vie, comme un chef de gare arrête un train d’un coup de sifflet, qu’on la bloque sur la touche pause – non la vie biologique, bien sûr, mais la vraie vie, la vie humaine.» Ainsi, en apposant un regard anthropologique sur cette situation totalement inédite, serions-nous en train de vivre un renversement sanitaire d’une ampleur telle que nous devrions parler d’une «véritable révolution». Une révolution dite anthropologique. Redeker ne sera bientôt pas le seul à le clamer: nous vivons un renversement anthropologique sans précédent. Soit. Considérant que nos vies ne seront plus tout à fait les mêmes dans la foulée de cet événement majeur de notre histoire, certains franchiront la rive en déclarant que notre passé civilisationnel est en ruine. Comme si notre «civilisation» était la seule dépositaire des vies biologiques, familiales, sociales. Le bloc-noteur prévient: tous les réactionnaires de la terre profiteront de ces circonstances, certes tragiques, pour évoquer la fin d’un monde – sinon de nouveau la fin de l’Histoire – sans ressource pour se réinventer, exhortant les plus idéologues à basculer dans le conservatisme le plus absurde. En effet, comme le suggère si bien Robert Redeker, «tout renversement anthropologique entraîne une révolution politique». Alexis Jenni n’a pas tort: «Ça chauffe dans la France de l’intérieur.» Et si ce renversement – réel – nous conduisait à une révolution – non moins réelle?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 13 novembre 2020.]

mercredi 11 novembre 2020

Croisée des chemins

Dans ce contexte terrifiant, comment ne pas rappeler l’insuffisance des dispositifs de soutien pour rehausser l’offre de soins et juguler le chômage, la pauvreté, les inégalités sociales.

Neuf mois après les débuts de la pandémie, la situation se révèle plus grave encore. Plus les jours passent, moins le cours de l’épidémie semble maîtrisé. Les historiens du futur écriront peut-être que la France aura été, dans son genre, un cas d’école. Inutile de procéder à un énième «bilan» de la première vague, la deuxième qui nous frappe de plein fouet montre, de nouveau, les incohérences et les carences de l’exécutif. L’heure est grave. Le fossé entre les citoyens et ceux qui les dirigent devient béant…

Trop peu de «leçons» du printemps dernier ont été retenues. Souvenons-nous des trois verbes: tester, tracer, isoler. Qu’est devenu ce triptyque fondamental de la lutte contre le Covid? Pas grand-chose ou presque. À tel point que, aujourd’hui, de nombreux scientifiques de conscience prônent un reconfinement plus dur, plus exigent, afin de sortir de cet entre-deux qui maintient le pays dans un espoir confus et dérisoire, alors que se profilent les vacances de Noël et les hypothétiques Fêtes de famille. Les records de contaminations ne cessent d’être battus, avec leur corollaire morbide, à la fois le nombre de patients hospitalisés quotidiennement et, tout au bout, l’énumération macabre des décès. Nous basculons dans l’inconnu. Car ce nouveau tsunami qui déferle sur nos soignants est d’autant plus scandaleux que les capacités des hôpitaux, singulièrement en réanimation, restent si restreintes que le spectre du «tri» des malades resurgit dans toute sa cruauté.

Et ce n’est pas tout. Après des statistiques en trompe-l’œil depuis des mois, les chiffres du chômage viennent de bondir de manière inédite depuis quarante-cinq ans! Premières victimes, les jeunes, cette génération sacrifiée. Tandis que la crise sanitaire se poursuit, la crise sociale, elle, débute à peine. Dans ce contexte terrifiant, comment ne pas rappeler l’insuffisance des dispositifs de soutien pour rehausser l’offre de soins et juguler le chômage, la pauvreté, les inégalités sociales. Si le confinement apparaît comme indispensable, n’oublions pas qu’il a pris une forme libérale : apaisé et doux pour les puissants, impitoyable et injuste pour les faibles. Les mesures d’accompagnement ne sont pas à la hauteur. Le pays entier en paiera bientôt le prix fort. La France est à la croisée des chemins. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 novembre 2020.]

jeudi 5 novembre 2020

Épreuve(s)

Le monde s’agite, la France se fracture. Le pays ne tient qu'à un fil...


Réalité. Un pays qui ne tient qu’à un fil. Le croyez-vous vraiment ? Songez-vous à la probabilité même ? Les peurs qui nous hantent s’expriment parfois malgré nous. Borges trouvait qu’il y avait quelque chose de terrible dans la formule de Baudelaire: «Vivre et mourir devant un miroir.» Comme une figure de l’épouvante, continuelle et cristalline présence. Terrorisme, Covid-19, austérité, paupérisation, atteintes aux libertés publiques, etc. Les chocs et autres catastrophes s’accumulent tels des monstres, tandis que des loups, de moins en moins tapis dans l’ombre, avancent à pas comptés en terrain préparé. À quoi peut bien servir de mettre les peurs à l’épreuve des mots, sinon à instiller critiques et espoirs. Nous vivons un moment si exceptionnel d’inquiétudes et de tensions que bien des mystères sont là, devant nous, souvent indéchiffrables aux premiers regards. Le mal permanent, la beauté cachée, ce qui fut et sera, toutes les frontières auxquelles l’homme se heurte et devant lesquelles il s’élance ou se résigne. Le monde s’agite, la France se fracture. La réalité ne laisse pas de place au doute: suivre la gestion «des» crises nous donne l’étrange impression de ne plus vivre dans notre propre pays. Où est notre grandeur supposée, sinon dans le labeur de ceux qui servent encore les autres, avec l’assurance de se brûler en tentant de combattre les injustices?


Héritage. S’agrandir, se hisser, s’engager et se changer pour habiter fraternellement notre République, bref, semer pour demain. Est-ce encore possible? Admettons: nous ne sommes pas citoyens de n’importe quelle nation. Un long héritage nous pousse dans le dos. Si la plupart des révolutions se conjuguent au passé, la Révolution française, elle, n’est pas terminée. Nous sommes toujours assis sur un volcan prêt aux 14 Juillet. La soif d’égalité et de justice nous porte d’autant plus qu’elles nous font cruellement défaut, orphelins de gloires passées, de combats fanés. Sur l’autel de la République, la devise Liberté-Égalité-Fraternité est bien, depuis les origines, mais plus que jamais, la grande sacrifiée. L’âme du pays s’use et se consume à une vitesse accélérée, face à des hiérarchies illégitimes et un pouvoir de fer et de poudre, issu d’un suffrage devenu censitaire. Même les libéraux l’ont compris: leur libéralisme à tous crins, appliqué à l’art de «la» politique au profit de la seule logique économique, vient de subir des déroutes idéologiques majeures. Tout s’effondre par la crise. Jusqu’à l’absurde. En vérité, le pouvoir vacille. Prenez un seul exemple: l’usage à répétition de l’état d’urgence sanitaire. Sur quoi débouche-t-il? Il achève de saper la légitimité de l’institution.


Servitude. Souvenez-vous de cette étrangeté. Au tout début du premier confinement, l’Élysée, par un retournement sémantique assez odieux, osait chanter les vertus du Conseil national de la Résistance. Pourquoi, selon vous? Pour tenter de partager le fardeau! Une bouteille à la mer, qui consistait à faire croire que les partis républicains d’ici-et-maintenant uniraient leurs forces pour reconstruire. Mais reconstruire quoi, alors que nous entrons à peine en résistance et que celle-ci sera longue à produire du rêve et de l’espérance, loin des replis, des haines et des obscurantismes. Reste un élément troublant: ne confondons pas «discipline» et «servitude». Disciplinés face au virus, oui. Serviles, non. Comment, par les temps qui courent, accepterions-nous de nous soumettre volontairement? La Boétie écrivait: «Chose vraiment surprenante (…) c’est de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ni chérir, puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruelQuoi qu’on en pense, le pays ne tient qu’à un fil… 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 6 novembre 2020.]

lundi 2 novembre 2020

Trump go home

Le trumpisme à terre ne serait pas que la seule défaite de Trump, mais celle de tous ceux qui s’en réclament, par bouts ou en bloc...


Les États-Unis tremblent… et nous avec. Quoi que nous pensions de ce pays et de sa place dans le monde en tant que première puissance, l’élection de son président nous importe car elle donne souvent le «la» de ce que nous osons nommer: une certaine idée de l’Amérique. Nous pouvons le regretter, mais de cette idée dépend beaucoup de choses, à commencer par cette «ambiance internationale» qui détermine une bonne part de l’avenir de l’humanité. 

Depuis sa surréaliste accession au pouvoir il y a quatre ans, et après un mandat catastrophique, Donald Trump se retrouve face à une réalité cruelle: comme en 2016, les démocrates remporteront le vote populaire. Le rejet sera brutal. Jamais un président sortant n’avait abordé le scrutin dans un tel état de fragilité. Mais attention au scénario catastrophe. À la faveur du système électoral, qui ignore le suffrage universel direct, le milliardaire réussira-t-il une nouvelle fois à déjouer les pronostics, singulièrement dans les Swing States stratégiques? Ou sera-t-il balayé dans les États clés, comme le laisse croire la plupart des instituts de sondage? Dès lors, acceptera-t-il sa défaite, lui qui a promis le chaos, ou choisira-t-il d’emmener les États désunis d’Amérique jusqu’à l’incertitude démocratique?

Malgré la crise sanitaire, une autre vérité se dessine. Avec 160 millions de votes attendus, l’Amérique se prépare à vivre un moment civique d’une ampleur historique. Cette participation considérable donne, a priori, la prime aux démocrates et à leur candidat, Joe Biden. Bien que ce dernier ne soulève pas l’enthousiasme fou, il représente néanmoins un parti qui a bougé, depuis que Bernie Sanders l’a secoué. Un cycle progressiste est ainsi possible, comme en témoigne la plateforme programmatique: santé, salaire minimum, fiscalité des riches, etc. Rarement les démocrates sont allés aussi loin en matière économique et sociale.

Au fond, quel message enverront les États-Unis à leur propre nation, et au monde tout entier? Soyons clairs. Le trumpisme à terre ne serait pas que la seule défaite de Trump, mais celle de tous ceux qui s’en réclament, par bouts ou en bloc, en France, en Europe comme ailleurs. À tout le moins, une victoire de Biden signerait une forme d’apaisement, un signe d’espoir, aussi modeste soit-il pour la vie des peuples. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 3 novembre 2020.]

jeudi 29 octobre 2020

Anticapitaliste(s)

La chasse aux idées révolutionnaires…

Désir. Au milieu des fracas idéologiques et pandémiques, nous devons à Slavoj Zizek une information passée totalement ­inaperçue, mais qui, en tant qu’exemple, nous éclaire sur notre présent. Dans une tribune publiée par l’Obs, le philosophe slovène révèle en effet que le gouvernement britannique de Boris Johnson, fin septembre, «a ordonné aux écoles d’Angleterre de ne pas utiliser les ressources d’organisations ayant exprimé le désir de mettre fin au capitalisme». Soyons précis. La directive publiée par le ministère de l’Éducation à l’intention des directeurs d’établissement impliqués dans la mise en place des programmes classe l’anticapitalisme comme une «position politique extrême» et l’assimile à un «discours contraire à la liberté d’expression, à de l’anti­sémitisme et au soutien d’activités illégales». Vous avez bien lu. Slavoj Zizek, effaré par ces mots, explique: «Pour autant que je sache, il est inédit qu’un ordre aussi explicite soit donné. Rien de tel n’est jamais arrivé, même dans les heures les plus sombres de la guerre froide.» Comment lui donner tort? D’autant que la formule est savamment choisie: «Un désir de mettre fin au ­capitalisme.» Pas un programme de combats politiques au ­service d’une organisation planifiée, non. Un «désir», juste un «désir», comme on le dirait d’un rêve un peu fou. Zizek précise: «À cela s’ajoute la mention désormais habituelle de l’antisémitisme, comme si un désir de mettre fin au capitalisme était en soi antisémite. Les auteurs réalisent-ils que leur interdiction est en elle-même antisémite: elle suppose que les juifs seraient pas essence capitalistes?» En creux, nous devons lire une chose simple: non seulement la guerre idéologique contre les idées communistes et marxistes se poursuit, mais elle atteint de nouveau une incandescence si vive qu’elle ressemble à une réaction d’effroi, en un temps où toutes les «vérités» du libéralisme s’écroulent les unes après les autres. «Serait-ce parce que la pandémie, le réchauffement climatique et les crises sociales pourraient donner à la Chine une chance de s’affirmer comme la seule superpuissance? s’interroge Slavoj Zizek. Non, la Chine n’est pas l’Union soviétique d’aujourd’hui – le meilleur moyen d’empêcher le communisme est de suivre la Chine.» Et il ajoute: «Si l’Union soviétique était l’ennemi extérieur, la menace qui pèse sur les démocraties libérales vient aujourd’hui de l’intérieur, du mélange explosif des crises qui rongent nos sociétés.»

Dialectique. S’appuyant sur l’une des démonstrations célèbres d’Alain Badiou dans ses Logiques des mondes, Slavoj Zizek ­rappelle que nous pouvons classer en quatre moments «l’idée des politiques de la justice révolutionnaire». Primo: le volontarisme, «la croyance que l’on peut “déplacer des montagnes’’ en ignorant les obstacles et les lois “objectifs’’». Secundo: la terreur, «une implacable volonté d’écraser l’ennemi». Tertio: la justice égalitaire, «son imposition brutale, sans compréhension des circonstances complexes qui sont supposées nous convaincre de procéder graduellement». Quarto: la confiance dans le peuple. En dialecticien hors pair, Slavoj Zizek renverse la problématique en l’appliquant aux puissances libérales. Volontarisme: «Même dans les pays où des forces conservatrices sont au pouvoir, des décisions sont prises qui contreviennent clairement aux lois “objectives’’ du marché, comme les interventions étatiques directes dans l’industrie, les distributions de milliards pour prévenir la faim ou pour des mesures de santé publique». Terreur: «Les libéraux sont légitimes dans leur peur, car les États sont contraints d’adopter de nouveaux modes de contrôle social et de régulation.» Justice égalitaire: «Il est communément accepté, même si en réalité cela est et sera violé, que l’éventuel vaccin devrait être accessible à tous – le traitement est soit mondial, soit inefficace.» Confiance dans le peuple: «Nous savons tous que la plupart des mesures contre la pandémie ne fonctionnent que si les gens suivent les recommandations – aucun contrôle étatique ne peut là prendre la relève.» Nous n’avons pas fini d’en débattre… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 30 octobre 2020.]

vendredi 23 octobre 2020

Forfaiture(s)

Le Sacré-Cœur classé aux monuments historiques. Une provocation.

Expiation. Quand on se permet de jouer avec l’Histoire, les brûlures du passé ne s’apaisent jamais. Ainsi donc, un siècle après sa consécration, la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, dans le 18e arrondissement de Paris, sera prochainement «protégée» au titre des monuments historiques. Cette décision, prise le 13 octobre par le préfet d’Île-de-France, après un avis favorable de la commission régionale de l’architecture et du patrimoine, apparaîtra pour beaucoup comme une heureuse nouvelle. Elle surprend autant qu’elle dégoûte le bloc-noteur, en tant que provocation et insulte à la mémoire des 30 000 morts de la Commune. Érigé pour faire payer aux Parisiens leur résistance aux Prussiens puis aux Versaillais, ce monument mériterait tout au contraire un déboulonnage en règle, une déconstruction historique conduite avec patience et intelligence. Au contraire, on lui réserve une consécration, à quelques mois du cent cinquantième anniversaire de la Commune. Comment rester calme? Rappelons que cette basilique, dite du «Vœu national», avait pour objectif d’expier la «déchéance morale» provoquée par les révolutions égrenées depuis 1789, auquel vint se rajouter l’expiation de la Commune de Paris déclenchée le 18 mars 1871 sur la butte Montmartre, lorsque les troupes d’Adolphe Thiers vinrent enlever les canons de la Garde nationale qui y étaient entreposés. Les batailles d’historiens n’y changeront rien. L’odieux «pain de sucre» de la butte représente tout à la fois le signe tangible de «l’ordre moral» voulu par l’Assemblée monarchiste élue en février 1871 et le symbole par excellence de «l’anti-Commune». Et les autorités de la France républicaine décident de le valoriser…

Honte. Par les temps qui courent, difficile de ne pas y voir une sorte de reprise en main idéologique. Nous savions que la droite versaillaise n’avait jamais faibli dans sa détestation de la Commune, une haine si puissante qu’elle fut toujours «pensée» et «théorisée» dans le prolongement des massacres de la Semaine sanglante. Que cette emprise conservatrice puisse se manifester à nouveau, de cette manière-là et avec cette morgue insoutenable, en dit long sur le moment que nous traversons. L’affront contre tous les combats ouvriers et politiques est tel que tout se passe comme si nos dirigeants se moquaient des décisions de la représentation nationale. Car l’amnésie atteint des sommets: le 29 novembre 2016, l’Assemblée nationale avait en effet voté une résolution «réhabilitant les communardes et communards condamné-e-s», demandant même que des efforts soient consentis pour «faire connaître les réalisations et les valeurs de la Commune». Et depuis? Rien. Alors que le pays traverse toutes les crises possibles et imaginables, y compris dans son propre rapport à son histoire intime, un seul signal semble s’imposer: les massacreurs sont mis en valeur. Honte à la France. «Qu’un lieu de culte soit choisi pour ce déni démocratique n’est digne ni de la République, ni d’une part non négligeable du monde chrétien qui aujourd’hui se reconnaît dans les valeurs humanistes de la Commune», déclare l’association les Amies et Amis de la Commune de Paris 1871, qui s’indigne à juste titre qu’«on salue une nouvelle fois les bourreaux » et qu’« on crache sur les victimes».

Gages. La République est malade de ses forfaitures. En 2021, le Sacré-Cœur deviendra monument historique, alors que la capitale ne possède toujours pas de station de métro au nom de la Commune, tel que le Conseil de Paris l’avait réclamé. Ce choix, éminemment politique, consiste à donner des gages à la part la plus réactionnaire du pays et apparaît aux yeux des authentiques républicains comme une concession inique attribuée aux forces rétrogrades. Le cœur des héritiers de la Commune saigne. Leurs mains tremblent.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 23 octobre 2020.]