vendredi 18 novembre 2022

Ambiguïtés

Le Qatar coche toutes les cases de l’infamie.

Scandale. Le « quoique » résonne souvent comme un « parce que ». Et nos réactions raisonnées au choc émotif, fort salutaires en elles-mêmes, ne savent pas toujours cacher nos ambiguïtés. Ainsi en est-il de cette maudite Coupe du monde de football qui débute ce dimanche, au Qatar. En général, et en toutes circonstances, le bloc-noteur s’emploie à exalter la passion populaire, qu’il défend et honore en tant que genre. Cette fois, nous nous en dispenserons. Même si, comme pour beaucoup, une question reste ouverte, celle de savoir s’il va être « éthiquement » possible de regarder quelques matchs. Car, autant le clamer haut et fort : cette grand-messe vécue en mondovision, que des milliards d’amoureux attendent toujours, ne sera pas, cette fois, la grande fête populaire qui rassemble les peuples. À tel point que l’Humanité a décidé de placer ce Mondial sous une bannière évidente : « Qatar 2022, plus jamais ! » De la désignation à l’organisation, en passant par les milliers de morts sur les chantiers ou les atteintes aux droits humains, tout pue le scandale. Le Qatar coche en effet toutes les cases de l’infamie. Personne, pas même les joueurs qui s’y trouvent, ne pourra dire qu’il ne savait pas que ce désastre aurait lieu…

Réalité. Dès lors, nous voici donc devant ce que nous pourrions appeler « un éloge impossible ». À la manière de Roland Barthes, la « métaphore du stade » n’a plus de saveur, même soumise à la nécessité épique de l’épreuve, à son indéfectible incertitude, au vertige des hommes se disputant jusqu’à la sueur une parcelle de terrain réglementée. Au stade suprême du capitalisme, lorsque la nouvelle religion ultralibérale aura épuisé son pouvoir liturgique, peut-être ne subsistera-t-il que deux passions populaires sacralisées qu’aucune révolution humaine n’aura pu renverser: le foot et la télé. À l’heure de l’hyperspectacularisation des théâtres sportifs, diffusés partout et scénarisés à outrance, admettons que le sport a définitivement cessé d’être ce terrain d’expérimentation du néocapitalisme qu’il était encore dans les années 1980. En ce XXIe siècle, il est tout simplement devenu l’un des cœurs névralgiques de la globalisation à marche forcée. Le bien-être moral, physique et collectif des individus s’est progressivement effacé derrière la musculation des entreprises et la consolidation des investissements financiers. Voilà la réalité du monde dont on nous dit aujourd’hui qu’il est achevé, hermétique, organisé une fois pour toutes, fût-ce sur des tas de cadavres. La logique commerciale du monde des affaires a imposé ses exigences. Le sport demeure une valeur sûre. En tant qu’activité économique, il connaît des taux de croissance dignes de ceux de la Chine, de 10 à 15 % l’an. Il est même passé, dans notre pays, de 0,5 % du PIB à la fin des années 1970, à plus de 2,5 % en 2020 ! Le mode de « régulation » du sport, livré à une espèce de productivisme des marchés, pousse donc à tous les excès, à tous les fourvoiements.

Insulte. Chacun se retrouve face à sa conscience. Téléviseur allumé ou éteint ? En attendant, nous avons toutes les raisons de nous détourner de ce spectacle outrageant de puissance communicative, penser qu’il n’est plus qu’un théâtre désenchanté, l’antre piétiné d’une humanité de contrebande hantée par la légende mythifiée de héros de pacotille transformés en truqueurs survitaminés et en Picsous sponsorisés et mieux payés que les patrons du CAC 40. La bataille pour l’avènement d’un sport populaire n’est évidemment pas perdue. Mais le Qatar insulte l’à-venir. Le légendaire entraîneur de Liverpool, Bill Shankly, répétait souvent : « Le véritable socialisme, c’est celui dans lequel chacun travaille pour tous les autres et où la récompense finale est partagée équitablement entre tous. C’est ainsi que je vois le football et c’est ainsi que je vois la vie. » Durant un mois, nous allons vivre tout le contraire… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 novembre 2022.]

mercredi 16 novembre 2022

Inhumanité

Ce jour-là, vingt-sept migrants furent repêchés, dont ceux de six femmes et d’une fillette. Il n’y eut que deux survivants.

Certains récits ravagent les esprits… Alors que les trois semaines d’errance du navire de secours Ocean Viking, en Méditerranée, sont encore dans tous les esprits en tant que révélateur du désastre européen des politiques migratoires, les révélations du Monde – insupportables – sur les conditions du naufrage d’une embarcation de fortune transportant des migrants, survenu le 24 novembre 2021 dans la Manche, nous laissent sans voix et provoquent un profond sentiment de honte et de colère. Les faits s’avèrent terribles, puisque les investigations sur ce drame, un an après l’ouverture d’une information judiciaire, révèlent qu’au moment où la tragédie se produisait les occupants du bateau ont appelé à de très nombreuses reprises les secours français. La divulgation des communications en atteste : malgré les cris et les pleurs, audibles sur les enregistrements, aucun moyen de sauvetage n’a été envoyé…

Ce jour-là, vingt-sept corps furent repêchés, dont ceux de six femmes et d’une fillette. Il n’y eut que deux survivants, pour ce qui reste le naufrage le plus grave depuis que des migrants entreprennent de rejoindre l’Angleterre à bord de canots pneumatiques. La localisation exacte du bateau avait d’ailleurs été communiquée dans la nuit, à deux reprises, au centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage maritimes (Cross) du Gris-Nez (Pas-de-Calais), composé de militaires et sous l’autorité du préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord. Pourtant, en toute inhumanité, le Cross n’enverra aucun moyen de sauvetage et se contentera de saisir le centre de coordination des secours anglais, à Douvres. Pire, une opératrice du Cross a même menti aux occupants en leur disant de garder leur calme et que les secours arrivaient… Cynisme absolu.

Cette sordide histoire, qui s’apparente à un délit majeur de non-assistance à personnes en danger, s’est déroulée en France, et toute une chaîne de commandement a fermé les yeux jusqu’à provoquer l’irréparable, la mort d’êtres humains. Depuis ces révélations, nous sommes frappés par le silence assourdissant des autorités, de l’exécutif… et de la plupart des médias dominants. Comme la marque infâme d’une banalisation poussée à l’extrême.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 16 novembre 2022.]

lundi 7 novembre 2022

Laminoirs

Un Français sur quatre déclare être en «situation précaire».

Il arrive parfois, hélas, dans la vie de nos sociétés, que les informations les plus essentielles passent à peu près inaperçues, comme ensevelies sous le flot ronflant et tragique d’une actualité sens dessus dessous. Alors que nous traversons toutes les crises cumulées (climatiques, énergétiques, alimentaires, guerrières, sociales, politiques, etc.), une étude réalisée par l’institut Ipsos pour le Secours populaire français, révélée en fin de semaine dernière, nous annonce une catastrophe en cours, là, sous nos yeux, et tend sur la France un miroir cruel: un Français sur quatre (27%) déclare être en «situation précaire».

Vous avez bien lu. Dans les tréfonds du pays, comme une traînée de poudre en voie d’explosion sociale à la manière d’un incendie incontrôlable, les fins de mois difficiles deviennent impossibles, ni plus ni moins, et fonctionnent massivement comme autant de laminoirs qui ruinent l’existence des familles et obscurcissent toutes perspectives. Prenons bien la mesure de ce qui se trame au cœur de la sixième puissance mondiale: 75% des parents renoncent aux loisirs, 42% se privent de nourriture pour tenter d’«offrir de bonnes conditions de vie» à leurs enfants quand 33% affirment ne pas être en mesure d’avoir une alimentation variée, tandis que 34% renoncent à se soigner malgré des problèmes de santé. Terrifiants aveux…

En 2022, entre 3,5 et 10 millions de personnes se trouvent dans cette situation. Combien en 2023? Et dans les années futures? Derrière les chiffres, l’insupportable réalité des inégalités stratosphériques. Car, pendant ce temps-là, les faits sont têtus et rien ne se passera sans des taxations d’exception, dans un premier temps, puis une redistribution et une répartition des richesses, à long terme, sans oublier une refonte globale du système fiscal. À l’image du contexte mondial grâce auquel les milliardaires ont pullulé depuis la crise de 2008 et pendant la pandémie de Covid 19, notons que, en France, les 500 plus grandes fortunes sont passées à elles seules entre 2010 et 2021 de 200 milliards à 1 000 milliards, soit de 10 % du PIB national à près de 50 % du PIB, deux fois plus que tout ce que possèdent les 50 % les plus pauvres! La cruauté des statistiques dit souvent l’inhumanité et l’indécence des puissants.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 7 novembre 2022.]

vendredi 4 novembre 2022

Miroir(s)

Le magistral roman de Gérard Mordillat, sur les traces du suaire…

Vertigineux. Trois époques (XIVe, XIXe et XXIe siècle), trois femmes aux prénoms voisins (Lucie, Lucia, Lucy), trois pays, deux mille ans d’histoire et une seule et même énigme: le suaire de Turin. Avec son dernier roman, Ecce Homo (éd. Albin Michel), l’écrivain et cinéaste Gérard Mordillat signe l’un de ses plus éblouissants récits en tant que genre. Le bloc-noteur ne le cachera pas d’emblée: voici une œuvre magistrale qui prend déjà place dans la grande bibliothèque des Illustres. «Depuis trente ans, le suaire ne m’a jamais quitté, explique l’auteur. Son image traverse mes films comme mes livres. Mon intérêt vient de très loin : d’un projet cinématographique à la fin des années 1980, de la lecture du livre d’Ulysse Chevalier, Étude critique sur l’origine du saint suaire de Lirey-Chambéry-Turin (Paris, Picard, 1900) et de tous les travaux sur la littérature chrétienne et musulmane que nous avons réalisés avec Jérôme Prieur…» Au centre de la cible de ce texte vertigineux, qui emprunte tous les attributs de l’art romanesque en puisant dans la chair du réel absolu, nous trouvons comme la définition ultime de l’alliage entre l’image et le texte, tels des siamois. Vingt-cinq ans après le choc que constitua Corpus Christi, série documentaire devenue culte avant de devenir publications, Gérard Mordillat s’attaque non pas à «l’image du Christ» mais à l’image de Jésus. «Le Christ n’est pas une personne, c’est un titre, rappelle-t-il. Les synoptiques (Marc, Matthieu, Luc) donnent une version différente de la crucifixion selon Jean, et seulement dans ce dernier évangile. Et il ne faudrait suivre que celui-là?»

Œuvre. Que les choses soient claires, Ecce Homo porte un point de vue d’Histoire – avec sa H tranchante. Sachant que nous ne disposons d’aucune description physique de Jésus dans les Évangiles ni dans toute la littérature néotestamentaire, l’authenticité du suaire est scientifiquement contestée par les spécialistes, sans parler de l’Église, qui ne l’a jamais reconnu et a même mis fin à la polémique en 1987, à la demande du Vatican, en ordonnant des tests au carbone 14. Conclusion : les sources historiques furent confirmées. En conséquence, nous pouvons admettre que le suaire ne constitue pas un « faux », mais une œuvre peinte au XIVe siècle. Comme le signifie Gérard Mordillat: «Par sa rusticité, ses maladresses (la figure de dos est plus longue que celle de face de 14 centimètres), ses imprécisions (les bras et les doigts sont immenses), son hérésie latente (les mains sont croisées sur le pubis) le suaire devrait être exposé au musée de l’Art brut à Lausanne.» Et il ajoute: «Le suaire préfigure le cinéma! C’est une figure projetée sur un écran dans une pièce sombre dont l’entrée est payante. C’est le destin de cette image et de son utilisation subséquente qui m’intéresse depuis toujours. Image peinte, puis image photographiée, puis image cinématographiée. Bref, une image réinventée à chaque siècle.»

Vérité. Mais revenons au roman en question, puisque «la fiction est plus généreuse et souvent plus exacte que l’Histoire», comme le dit si bien Erri de Luca. Trois chapitres monumentaux scandent cette enquête à travers les âges, avec trois héroïnes féministes aux destins rudes et tragiques, dans un monde de domination masculine où l’Église – à ne pas confondre avec le christianisme – joue souvent le mauvais rôle. Lucie, la première (XIVe siècle), fut probablement la faussaire, la peintre du suaire, soumise au diktat d’un religieux fou de foi mais sans loi, à Lirey, en France. Lucia, la deuxième, croise le Turin de la fin du XIXe siècle, quand la ferveur envers le suaire confine à l’obscurantisme. Enfin, Lucy, jeune cinéaste d’un film précisément sur le suaire, traverse les États-Unis du nationalisme et des aveuglements du trumpisme. Le narrateur l’affirme: «La vérité n’était qu’apparence, illusion.» Et Lucy, vers la fin du roman, clôt l’affaire: «Couronnée de l’auréole du savoir, peinture, photo, cinéma, littérature, il n’y a pas de vérité univoque mais une multitude de vérités comme les éclats d’un miroir brisé sur le carrelage. Chacun s’accapare un fragment du vrai pour s’y découvrir en reflet. C’est subtil, c’est tortueux, c’est complexe.» Magnifique de bout en bout…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 4 novembre 2022.]

jeudi 3 novembre 2022

L'histoire de France des Bleus

Un hors-série exceptionnel de l'Humanité. De 1904 à 2022, nous retraçons de manière inédite les moments marquants de l'histoire de la sélection nationale, des grandes figures et du football français en général.  

Une autre histoire de France, ni plus ni moins… De 1904 à 2022, telle une trajectoire unique en son genre, jamais cette aventure du football de notre pays n’avait été racontée. En publiant un hors-série qui fera date, l’Humanité entend réparer cet oubli: 124 pages grand format, des centaines de photographies, une centaine d’articles, avec les contributions des meilleurs spécialistes du sujet, historiens, universitaires, auteurs, journalistes. Des origines à nos jours, ce travail collégial entend présenter cette épopée sous un angle inédit. Il s’agit non seulement de retracer les moments marquants de l’histoire des Bleus, mais aussi d’évoquer les grands dossiers du ballon rond qui surgissent au cours de ce long siècle, en plaçant au cœur de ces pages le joueur international au-delà de la fascination que peut provoquer une vedette populaire.

Rendons grâce à François da Rocha Carneiro, docteur en histoire contemporaine (Crehs, université d’Artois), qui débarqua un jour à la rédaction pour nous proposer ce projet un peu fou. L’idée originale lui revient, et ce ne fut pas un hasard. Auteur lui-même d’un formidable livre, Une histoire de France en crampons (éditions du Détour, 2022), récent lauréat du prix du document sportif, François nous a guidés sur le chemin de la connaissance approfondie, singulièrement celui qui remonte à la genèse du football français, au temps de l’amateurisme après la fondation du premier club sur le territoire, Le Havre Athletic Club, alors que le ballon rond commençait péniblement à se structurer. Où l’on apprend, par exemple, que la loi de 1901 sur la liberté d’association permit aux tout premiers clubs de disposer d’une assise juridique pour se développer, jusqu’à la création de la Fédération française, en 1919.

Guerres, grèves, colonisation, immigration : autant d’enjeux inséparables du spectacle des stades. Tant de victoires «fabuleuses», tant de défaites «mémorables» rythment les souvenirs collectifs de la France, tandis que les matchs et les trajectoires personnelles et intimes de nos Bleus écrivent, à leur façon, l’aventure intérieure d’un pays continuellement tourné vers l’universel. Qui se souvient de Pierre Chayriguès, plus jeune gardien de l’équipe de France de l’avant-professionnalisme? Qui a croisé le nom du sélectionneur Michel Simon, dirigeant zélé et intelligent, mort au front en 1915? Qui connaît encore Yvan Beck, le «Yougo», devenu français en 1933 durant la montée des fascismes, avant de s’engager dans la Résistance et les FTP?

Après l’avènement du monde professionnel, puis les soubresauts terrifiants de la Seconde Guerre mondiale, la suite est plus connue du grand public, lui-même devenu acteur essentiel de cette longue trajectoire « populaire et universelle », comme le relate Fabien Gay, le directeur de l’Humanité: «Si des sports ont des qualificatifs qui leur donnent un prestige (le noble art pour la boxe) ou que des compétitions rassemblent au-delà de leurs seuls amateurs, comme la Grande Boucle pour le Tour de France ou les jeux Olympiques et Paralympiques, c’est bien le football qui mérite de se voir apposer ces adjectifs.» Car nul autre sport n’est semblable, par son appropriation collective mais aussi par ses figures incontournables. Qu’aurait été le football français sans les « héritiers de l’immigration », les Larbi Ben Barek, Raymond Kopa, Michel Platini, Zinédine Zidane, Karim Benzema et tant et tant d’autres? Serions-nous qui nous sommes sans l’engagement contre le colonialisme et pour l’indépendance de l’Algérie, sans l’apport des footballeurs d’Afrique du Nord et l’incroyable histoire de la création, en 1958, de l’équipe nationale du FLN, ces «joueurs de la liberté» comme nous les nommons, les Mustapha Zitouni ou Rachid Mekhloufi?

De la première (1998) à la deuxième étoile (2018) accrochées pour toujours au maillot bleu, des emblématiques stades (Bauer à Saint-Ouen, Colombes, etc.) aux plus grands clubs qui marquèrent le XXe siècle (le Red Star, Reims, Saint-Étienne, etc.), en passant par les principaux de nos adversaires étrangers, les arbitres, le football féminin et le tournant des «années fric», ce hors-série relate dans le détail ces cent vingt années de péripéties et de récits qui ont nourri toutes les passions imaginables et inavouées, loin des folies et des ignominies du Qatar. Sans rien dévoiler, vous découvrirez également le « onze » de la rédaction de l’Humanité, qui ne ressemble à aucun autre, puisque chacun de nos sélectionnés porte un «fragment» de l’histoire du pays. Cette histoire en ampleur, en quelque sorte, que résuma un jour Éric Cantona: «Mon plus beau but? C’était une passe.» Cette philosophie est la nôtre.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 3 novembre 2022.]

lundi 31 octobre 2022

Affrontement(s)

La lutte des classes pour sortir de l’échec.

Époque. Non, notre avenir ne se résume pas à un business plan, en une époque où nous survolons les données macroéconomiques en tant que radiographie d’une France en mutation. Entre révolution du rapport au travail, inflation inquiétante, abstention galopante et ­capharnaüm aux portes du pays, ne serait-il pas temps de bous­culer cette vieillotte et fallacieuse distribution des rôles en redonnant du « sens » à l’horizon de notre société? À propos d’«époque», nous éprouvons à quel point la nôtre a jeté aux orties le «pourquoi» et le «comment», et n’admet désormais quasiment plus qu’un adverbe fétiche, hors duquel point de salut: combien? C’est la pente arithmétique imposée à tous. Faire du chiffre, pour mériter l’estime générale. Nous dévalons avec effroi, tandis que dans le cœur vivant des citoyens qui souffrent des crise, tout s’affaisse, jusqu’à la peur du lendemain.

Décor. Il n’y a pas si longtemps, en 2021, la lecture de l’essai cosigné par Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, la France sous nos yeux (Seuil)pavé de près de 500 pages, nous avait passionnés autant qu’inquiétés. Aucune réponse ne s’y trouvait, mais le coup de scanner donné à toutes les structures du pays était saisissant de vérité. Une véritable «grille de lecture» actualisée de la société. Les auteurs s’étaient en effet lancés dans la rédaction de l’ouvrage après s’être rendu compte que les études sociologiques, jusque-là, restaient essentiellement basées sur le modèle de la France des années 1980, modèle obsolète qu’il fallait sérieusement revisiter après quatre décennies de profond changement. De la «vieille» France au «monde d’après», en quelque sorte, sachant que nos sociétés­ sont entrées pleinement – définitivement? – dans l’univers des services, de la mobilité, de la consommation, de l’image et des loisirs composant une nouvelle France ignorée d’elle-même. Les auteurs plantaient le décor actuel composé de plateformes logistiques, d’émissions de Stéphane Plaza, de kebabs, de villages de néoruraux dans la Drôme, de boulangeries de ronds-points. Cette nouvelle «organisation» est aussi celle d’une société dont les représentants egocentrés et avides de Web shopping sont plus nombreux dans les parcs à thèmes que dans les monuments historiques, et représentent des cibles idéales des partis politiques d’extrême droite. Un odieux raccourci? Peut-être, ou pas.

Curseur. Depuis la rentrée de septembre, les Français se déclarent «pessimistes» à 75% environ. Du jamais-vu sur la période étudiée de référence, qui court sur vingt-cinq ans. Pouvoir d’achat, questions climatiques, perspectives de guerre, pauvreté galopante : tout semble en place pour le grand saut dans l’inconnu, dans l’attente d’une alternative politique franche et massive, d’un nouveau rapport de forces et de classes. Pour vaincre collectivement le libéralisme globalisé, demandons-nous aussi pourquoi, depuis plus de trente ans, les opposants à la contre-réforme ont toujours été battus – à l’exception de la victoire bienvenue de 1995. Victoire relative dans le temps long, puisque la «réforme» fut finalement imposée sous Nicoléon quelques années plus tard. Nous connaissons la «mécanique»: si les libéraux de tout poil font valoir des droits nouveaux, comme le compte personnel d’activité, la réponse des opposants consiste trop souvent à dire que ces droits sont «insuffisants», au lieu de les dénoncer comme «capitalistiques» dans leur logique, et de promouvoir la qualification de la personne: toujours une lecture en termes de curseur et de partage, bref, sur la défensive, jamais en termes de statut de producteur et de régime de propriété. Le moment est venu de «jouer» radicalement l’affrontement, pas à côté. Déplaçons et déportons-nous de la stratégie de l’échec – centrée sur un meilleur partage de la valeur – vers une stratégie de renforcement du mode de production communiste. Sortons du «conflit de la répartition» pour mener la vraie lutte des classes, celle qui dispute à la bourgeoisie et à l’oligarchie financière le pouvoir sur la valeur.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 28 octobre 2022.]

jeudi 20 octobre 2022

Politique(s)

A propos de la "violence" des grévistes...

Pente. «Le capitalisme pourrissant secrète de la violence et de la peur à haute dose», écrivait le regretté Daniel Bensaïd en 2009. Et le philosophe ajoutait: «Il s’agit de faire en sorte que la colère l’emporte sur la peur et que la violence s’éclaire à nouveau d’un objectif ­politique, à la façon dont Sorel revendiquait une nécessaire violence de l’opprimé, mais une “violence éclairée par l’idée de grève générale”.» L’actualité toujours tranchante de ces mots possède quelque chose de prophétique, à moins de considérer, bien sûr, une sorte de permanence historique dans les récits des luttes épiques jamais ­totalement achevées. Vaste question existentielle pour tout aspirant au changement. Ainsi donc, à la faveur du moment présent, les grévistes, quels qu’ils soient, porteraient en eux une telle «violence» qu’il faudrait éradiquer jusqu’au droit pourtant constitutionnel de la grève elle-même. Curieuse époque, où les modes revendicatifs sont niés, moqués, insultés avec tant de haine que nous ne savons plus quand s’arrêtera la pente fatale de l’ignominie. Le grand mouvement de contre-réforme des années 1980 et 1990 a amplifié ces tendances au détriment des espérances d’émancipation des séquences précédentes. Baudrillard notait que surgirent alors les fréquences d’une violence rituelle, existentielle, spectaculaire, dépolitisée, où le bûcher des vanités marchandes tenait plus du feu de peine que du feu des joies partagées. Il écrira d’ailleurs en 2004: «Certains ­regretteront le temps où la violence avait un sens ; la violence idéologique, ou encore celle, individuelle, du révolté qui relevait encore de l’esthétisme individuel et pouvait être considérée comme un des beaux-arts.»

Opprimés. Souvenons-nous de la révolte des banlieues françaises de 2005 qui avait pu faire passer une partie de la jeunesse ghettoïsée et stigmatisée de la honte à la fierté «d’être du 9-3». Sauf que, cette violence parfois muette et souvent autodestructrice n’avait pas trouvé à s’inscrire, comme celles de Watts (1965), d’Amsterdam (1966), de Paris (1968), de Montréal (1969) dans un réel mouvement social d’émancipation ascendant débouchant inévitablement sur «de la» politique. Alors que nous vivons la fin d’un cycle, celui d’une démocratie représentative trop adossée à la monarchie républicaine, la violence même symbolique ne serait-elle plus ni ludique, ni sacrée, ni idéologique, mais structurellement liée à la consommation? Si Sorel croyait à une «violence éclairée par l’idée de grève générale», retenons au moins la leçon: rien ne peut se concevoir sans objectif politique majeur, un objectif qui dépasse précisément les individualismes, pour devenir constitutif de la subjectivation des opprimés, des plus faibles.

Sens. Autre temps, autres mœurs idéologiques. L’impunité des puissants du capitalisme globalisé entretient une violence structurelle omniprésente, celle que Pierre Bourdieu appelait «une loi de circulation de la violence». Disons les choses clairement, et c’est exactement ce que vivent les citoyens de France ici-et-maintenant : il existe désormais un désespoir programmé, poussé à son paroxysme en tant que forme nouvelle d’une violence oppressive ayant pour but de briser toutes les volontés de résistance, citoyenne, syndicale et politique. Ainsi, convoquer le mot «violence» lorsqu’il s’agit d’évoquer les luttes sociales concrètes, dures et durables, est toujours un contresens historique et une entrave à l’à-venir. Chacun son espace du sens et du collectif, dont la politique, la politique seule en dernier ressort, doit garder l’accès ouvert. N’est-il pas réconfortant, comme le ­signalait cette semaine une chroniqueuse du Monde en évoquant «le retour de la question sociale» (tout arrive), que le mouvement social en pleine fusion redéfinisse, enfin, un peu, ce qui «nous» constitue par l’action?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 21 octobre 2022.]

dimanche 16 octobre 2022

De la convergence dans l’air !

Le succès de la marche parisienne, ce dimanche, à l’appel de la Nupes, en témoigne. Le rapport de forces est entamé. 

L’histoire de Prométhée, toujours recommencée, nous instruit sur notre volonté autant qu’elle nous incite à la prudence. Et pourtant. Si chaque mouvement social possède sa logique propre et s’adosse toujours à son époque, la bataille en cours pour l’augmentation des salaires et contre la «vie chère» s’avère désormais si puissante, partout dans le pays, qu’elle dit quelque chose d’essentiel sur notre société et les crises cumulées. Alors que, dans le tréfonds des foyers, une colère de moins en moins sourde se propage à la vitesse des fins de mois difficiles sinon impossibles, la grève des travailleurs des dépôts et raffineries, entamée voilà trois semaines, a servi de détonateur dans un contexte social déjà éruptif. En vérité, tout était en place pour que cette mobilisation, en apparence sectorielle, devienne l’affaire de tous les salariés. Et que ces derniers s’en emparent, prennent le relais.

Les inquiétudes et les ras-le-bol fonctionnent comme une poudrière, tandis que, malgré les injustices flagrantes et les inégalités, le duo Macron-Borne continue d’imposer les pires régressions sociales. La situation internationale anxiogène se mêle aux obstacles de la vie quotidienne, qui laminent les familles populaires de l’intérieur. Comment payer son loyer ? Comment remplir son chariot de courses, bien avant les fins de mois ? Et, d’ores et déjà, comment ne pas subir l’angoisse de ne plus pouvoir honorer ses futures factures d’énergie ? La flambée des prix pèse comme une menace existentielle, se transformant en une « obsession » qui écrase tout sur son passage, sachant que le niveau de la chute de l’indice du salaire mensuel de base continue de s’effondrer…

Le succès de la marche parisienne, ce dimanche, qui a réuni plus de 100.000 personnes à l’appel de la Nupes, en témoigne: il y a de la conjonction et de la convergence dans l’air ! Et nous ne pouvons que souhaiter l’élargissement vers une mobilisation générale pour obtenir une hausse des salaires. Mardi 18 octobre, les grèves toucheront cette fois tous les secteurs, la pétrochimie, le privé, le public. Le rapport de forces est entamé. Pour l’heure, le gouvernement refuse d’augmenter les salaires, avec tous les leviers dont il dispose: le Smic, le point d’indice, l’indexation sur l’inflation, la taxation des superprofits pour redistribuer les richesses. L’y contraindre n’est plus impossible – juste à portée de luttes.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 17 octobre 2022.]

vendredi 14 octobre 2022

Amnésie(s)

Le Sacré-Cœur classé aux monuments historiques. Une honte.

Colères. Nos prophètes de légende, sans prise sur l’événement, parvenaient jadis à sublimer le malheur passé ou à venir par l’étalement du mystère dans le temps. La (quasi-) disparition des arrière-mondes et des longues durées propres à l’Histoire – avec sa grande H tranchante! – donne aux succédanés d’ici-et-maintenant des airs d’histrions. En ravivant volontairement certaines brûlures du passé-qui-ne-passe-pas, beaucoup provoquent de saines colères: comme cette semaine. Ainsi donc, un siècle après sa consécration, la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, dans le 18e arrondissement de la capitale, sera prochainement «protégée» au titre des monuments historiques. Une honte. Ce mardi 11 octobre, au Conseil de Paris, les élus ont donné leur feu vert pour demander à l’État d’octroyer au célèbre édifice cette reconnaissance qui lui confère le niveau de protection le plus élevé. Les lecteurs du bloc-noteur se souviennent que l’affaire était dans les «tuyaux» depuis octobre 2020, à la suite d’une décision du préfet d’Île-de-France. À l’époque, nous nous étions indignés de cette perspective. Nous y voilà. Plus rien n’arrêtera désormais la «machine administrative» en cours, en pleine méconnaissance et en tant que provocation et insulte à la mémoire des 30 000 morts de la Commune.

Camp. Érigé pour faire payer aux Parisiens leur résistance aux Prussiens puis aux versaillais, ce monument mériterait un déboulonnage en règle, une déconstruction historique conduite avec patience et intelligence. Au contraire, on lui réserve une consécration, un an après le cent cinquantième anniversaire de la Commune. Comment ne pas redire notre incompréhension? Comment rester calmes? Rappelons que cette basilique, dite du «Vœu national», avait pour objectif d’expier la «déchéance morale» provoquée par les révolutions égrenées depuis 1789, auquel vint se rajouter l’expiation de la Commune de Paris déclenchée le 18 mars 1871 sur la butte Montmartre, là où tout s’acheva dans un bain de sang. Les batailles entre historiens, toujours pas apaisées, n’y changeront rien. L’odieux «pain de sucre» de la butte ­représente tout à la fois le signe tangible de «l’ordre moral» voulu par ­l’Assemblée monarchiste élue en février 1871 et le symbole par excellence de « l’anti-Commune ». Et les autorités de la France républicaine du XXIe siècle décident de valoriser ce symbole de la division entre deux France alors diamétralement opposée. L’une ultra­catholique, antirévolutionnaire et antirépublicaine ; l’autre anticléricale et républicaine. Une sorte de clivage droite-gauche qui a perduré – et pour cause – et pousse encore aujourd’hui à choisir son camp! Non, le «consensus» évoqué çà et là par quelques âmes égarées n’existera jamais…

Stupidité. Par les temps qui courent, ce «classement» s’apparente soit à un gage donné aux forces réactionnaires, soit à une reprise en main idéologico-historique. Dans les deux cas, le procédé s’avère assez immonde, puisqu’il ressemble à une apologie du meurtre des communards. Nous savions que la droite versaillaise n’avait jamais faibli dans sa détestation de la Commune, une haine si puissante qu’elle fut toujours «pensée» et «théorisée» dans le prolongement des massacres de la «semaine sanglante». Que cette emprise conservatrice puisse se manifester à nouveau, de cette manière-là et avec cette morgue insoutenable, en dit long sur le moment que nous traversons. L’amnésie atteint des sommets de stupidité. Souvenons-nous que, le 29 novembre 2016, l’Assemblée nationale avait en effet voté une résolution «réhabilitant les communardes et communards condamné·es», demandant même que des efforts soient consentis pour «faire connaître les réalisations et les valeurs de la Commune». Et six ans plus tard? Toujours rien… Sauf la glorification du Sacré-Cœur, et par elle, celle des bourreaux. Que ce lieu de culte soit choisi pour ce déni démocratique n’est digne ni de la République, ni d’une part non négligeable du monde chrétien qui se reconnaît dans les valeurs humanistes de la Commune. La France crache sur les victimes. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 14 octobre 2022.]

vendredi 7 octobre 2022

Expérience(s)

La montée des "incertitudes" et la question sociale...

Progrès. Les catastrophes naturelles, industrielles mais aussi politiques et sociales, qui, dans l’agenda de nos effrois d’une époque sens dessus dessous, relaient dans nos mémoires les désastres de la guerre et les pestes d’antan, donnent lieu à maints retours d’expérience(s). Vous souvenez-vous de la formule de Paul Valéry concernant le royaume de France au temps de Montesquieu avant 1789? «Le corps social perd tout doucement son lendemain», analysait l’écrivain, poète et philosophe. Le bloc-noteur ne fantasme pas : nous ne sommes très vraisemblablement pas à la veille d’une révolution – au mieux évoquerait-il une (r)évolution –, et la société française baignant dans le capitalisme libéral est fort différente de celle du XVIIIe siècle, dont les fabuleux soubresauts portaient de lourdes menaces tout en soulevant, comme un feu jaillissant, de grandes espérances. Pour autant, le sentiment de «perdre son lendemain» n’a sans doute jamais été aussi puissamment perçu, intégré, redouté. Par là, admettons qu’une transformation considérable s’est opérée en une quarantaine d’années quant à la façon dont nous pouvons représenter l’à-venir et avoir prise sur lui. Résumons: au début des années 1970 encore, cet à-venir se définissait, se «lisait» sous le signe du progrès social, que rien ni personne ne pourrait enrayer puisque cette construction conceptuelle et pratique ne prenait pas sens que dans la théorie simplement ancrée dans une téléologie de l’Histoire, mais bien dans les luttes, les conquêtes, etc., le tout en héritage des grandes théories qui changèrent les hommes.

Peurs. Depuis le mitan des années 1990, pour schématiser, nous portons le diagnostic d’un « effritement » de la société salariale pour caractériser les effets d’ensemble des transformations en cours. Évidemment, la structure d’une formation sociale demeure, mais elle s’effrite, se détériore – ce qui, de fait, a suscité nombre de débats enflammés sur la « survalorisation » quasi hystérique de la «valeur travail», ce qui mérite d’être sondé sans relâche. Le regretté sociologue Robert Castel avait prévenu, dès le milieu des années 2000: «Aujourd’hui, on peut et on doit s’interroger plus avant sur l’installation dans une précarité qui pourrait constituer un registre permanent des relations de travail, une sorte d’infra-salariat au sein du salariat.» Nous y voilà, ce qui explique en grande partie la fameuse «montée des incertitudes» qui lamine la société dans ses profondeurs: peurs du lendemain (on tourne autour), impression de «déclassement», nouvelles générations à la dérive sociale, dérégulations généralisées du travail, pauvreté, etc. D’autant que l’espérance d’une organisation alternative de la société, si elle reste fortement présente dans les esprits, paraît moins « collectivement » partagée dans ses grandes lignes qu’auparavant.

État. Pourtant, les signaux d’alarme sont là, bien réels. Avec les crises multiples (Covid, sociale, financière, énergétique, environnementale, etc.), le niveau de mécontentement général des citoyens de notre pays reste très élevé, comme le montre la dixième vague de l’étude « Fractures françaises », réalisée cette semaine par Ipsos & Sopra Steria pour le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et le Cevipof. En résumé? Un corps social en colère. Grosse colère, même. Notons que les Français se disent plus préoccupés par les sujets économiques et sociaux que par les questions identitaires. Retenons ces chiffres : les difficultés liées au pouvoir d’achat (54%) arrivent loin devant la protection de l’environnement (34%) ou l’immigration et la délinquance (seulement 18%). Significatif aussi, les personnes interrogées sont largement conscientes des discriminations et jugent très majoritairement (80%) que le racisme est présent en France. Enfin, une courte majorité (55%), mais une majorité quand même, souhaite également un État interventionniste pour relancer la croissance. En somme, un État social «actif» est réclamé de-ci, de-là, comme promoteur du droit qui réaliserait la gageure de redéployer les protections dans les interstices de la société, jusqu’au monde du travail. La conscience est toujours là. La question de classe aussi, en vérité.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 7 octobre 2022.]

lundi 3 octobre 2022

Dupond-Moretti : coup de tonnerre inédit sur la République

Jamais un ministre en poste n’avait été renvoyé en procès devant la Cour de Justice.

«J’ai toujours dit que je tenais ma légitimité du président de la République et de la première ministre, et d’eux seulement», affirmait récemment Éric Dupond-Moretti. Ce lundi 3 septembre 2022, quelques jours à peine après cette déclaration, la France a donc connu un coup de tonnerre inédit dans son histoire politique, donnant aux mots du ministre de la Justice un caractère éclatant de vérité: oui, sa légitimité ne tient plus que par la grâce de l’exécutif… En effet, comme cela était prévisible puisque l’intéressé lui-même ne cachait pas qu’il en avait la «quasi-assurance» et qu’il n’entendait pas démissionner, le garde des Sceaux sera bel et bien jugé par la Cour de justice de la République (CJR) pour «prise illégale d’intérêts». Une première – et un résumé de «l’ère» Jupiter. Jamais un ministre en poste n’avait été renvoyé en procès devant cette juridiction d’exception.

L’ancien ténor du barreau, alias «Acquitator», est soupçonné d’avoir profité de sa nomination à la chancellerie pour régler ses comptes avec des magistrats, sur fond de différends quand il œuvrait comme avocat. Une accusation gravissime dans notre République. Le parquet général de la Cour de cassation estimait depuis mai qu’il existait des «charges suffisantes», ce que confirme de manière brutale le réquisitoire définitif: «M. Dupond-Moretti a pris un intérêt consistant à engager un processus disciplinaire contre des magistrats avec lesquels il avait eu un conflit en tant qu’avocat. (…) Avocat pénaliste reconnu, M. Dupond-Moretti ne pouvait ignorer l’existence d’un conflit d’intérêts.»

L’étau se resserrait autour du protégé d’Emmanuel Macron. En pleine connaissance de cause, le ministre, dont les relations avec la magistrature sont notoirement difficiles, fut pourtant reconduit à son poste dès le premier gouvernement Borne, symbole du changement de doctrine de l’Élysée en matière d’exemplarité et d’éthique politique. Contrairement à Bayrou, Rugy, Delevoye ou Abad, désormais un ministre doit quitter ses fonctions seulement après avoir été condamné… sauf, murmure-t-on dans l’entourage du chef de l’État, si la pression s’avère trop forte. En l’espèce, n’avons-nous pas dépassé ce stade, et depuis longtemps? 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 4 septembre 2022.]

vendredi 30 septembre 2022

Post-fasciste(s)

L’Italie et la résurgence mussolinienne.

Matrice. «Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.» Nous connaissons par cœur la formule d’Antonio Gramsci. Le philosophe et écrivain, membre fondateur du Parti communiste italien, dont il fut un temps à la tête, passa dix années dans les geôles mussoliniennes jusqu’à sa mort, en 1937, terrassé par une tuberculose osseuse (la maladie de Pott). Presque cent ans après la marche sur Rome et la prise de pouvoir de Benito Mussolini, un étrange retour de l’Histoire – avec son grand H – souffle sur l’Europe comme le vent dans les arbres courbés d’automne. L’Italie, troisième économie de la zone euro, vient donc de basculer dans l’obscur. Pour la première fois depuis la mort du tyran en 1945, le pays s’apprête à expérimenter un gouvernement dominé par l’extrême droite. Le triomphe du parti Fratelli d’Italia aux élections législatives, et de la coalition qu’il domine, offre à sa leader, Giorgia Meloni, la possibilité de devenir la présidente du Conseil. Un séisme que nous avions vu venir – mais un séisme malgré tout. On la dit «post-fasciste», «nationaliste». Curieuse rhétorique, pour une femme revendiquant son héritage mussolinien et qui ne cesse de répéter son slogan, «Dieu, patrie, famille», matrice de ses projets: restriction du droit à l’IVG, défense de la «famille naturelle» (sic), guerre totale aux immigrés, etc.

Idéologie. Le bloc-noteur se souvient d’avoir chroniqué, en 2016, l’admirable et courageux livre publié aux éditions Demopolis. Il s’agissait de porter à la connaissance du plus grand nombre l’intégralité du tristement célèbre texte de Mussolini, le Fascisme (104 pages, 12 euros), écrit en 1932 pour la Nouvelle Encyclopédie italienne. Il constituait à l’époque le début de l’article «Fascisme», paru en France en 1933 chez Denoël, l’éditeur du Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, et d’auteurs comme Rebatet ou Brasillach. Pour la présente publication, Demopolis ne nous laissait pas sans repères. Outre un «avertissement aux lecteurs», dans lequel nous étions invités à ne jamais oublier que «des crimes contre l’humanité ont été commis en application de cet ouvrage» et que «les manifestations actuelles de haine et de xénophobie participent de son esprit», deux spécialistes avaient été requis pour commenter, en préface et en postface, ces lignes qui ont accouché du pire au XXe siècle: Gérard Mordillat, écrivain et cinéaste, et Hélène Marchal, historienne et traductrice. «La publication de ce livre, écrivaient-ils en préambule, doit permettre aux lectrices et lecteurs curieux, et parfois inquiets des évolutions du monde contemporain, de se forger leur propre opinion.»

Pire. Six ans plus tard, l’Italie a basculé. Alors relisons ce texte ! Et comprenons bien que le fascisme mussolinien dont se revendique Giorgia Meloni reste une forme particulière de nationalisme, car «il n’y a pas de fascisme sans nationalisme mais il y a différentes formes de nationalisme qui ne sont pas du fascisme», expliquaient en 2016 Mordillat et Marchal. De même, ils nous alertaient sur les contresens fréquents: contrairement au libéralisme, le fascisme selon Benito Mussolini est une forme de nationalisme qui exalte le rôle central de l’État («l’État fasciste est une force, mais une force spirituelle qui résume toutes les formes de la vie morale et intellectuelle de l’homme», écrivait le dictateur), tout en affichant un programme social et en se prétendant «ni de droite ni de gauche», ce qui ne manque pas de nous rappeler quelque chose. Et ils ajoutaient, à propos des extrêmes droites «modernes»: «Le folklore disparaît, l’idéologie se radicalise.» À méditer, non? «Face à l’échec du libéralisme, le nationalisme offre une idéologie de rechange à la bourgeoisie en quête d’une traduction politique de ses craintes et de ses attentes», n’hésitaient pas à préciser Mordillat et Marchal, après une longue démonstration passionnante des ressorts de la crise économique et de sa sociologie parmi les classes, sans parler du cycle de renoncements des «gauches» européennes qui a fini par susciter un mécontentement ravageur et des abstentions record un peu partout. Bref, la porte ouverte au pire. Une matière à réflexion pour la France…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 30 septembre 2022.]

vendredi 23 septembre 2022

Anamnèse(s)

La sale guerre de Poutine et l’incroyable cabriole des temps.

Bascule. «L’inhumanité infligée à un autre détruit l’humanité en moi», écrivait Kant. Sept mois après le déclenchement de la sale guerre de Poutine en Ukraine, et comme nous le pensions à l’époque, il est peu d’affirmer à quel point cet événement a chamboulé l’ordre du monde et avec lui bien des consciences. Le chaos du fer et du feu a semé la mort – et la mobilisation, cette semaine, de 300 000 réservistes afin de renforcer les troupes dans l’est du pays envahi ne présage rien de bon. Aujourd’hui encore, les mots ne traduisent qu’imparfaitement notre durable sidération et nos colères conjuguées, tandis que le retour de l’Histoire par sa face la plus tragique, au cœur de l’Europe, continue d’essaimer sa puissance noire. Tout aura donc fonctionné comme un point de bascule considérable, une sorte de tournant historique que certains jugent désormais aussi important, sinon plus, que le 11 septembre 2001, modifiant durablement certains paradigmes: singulièrement le primat du «politique». Les imaginaires ont bougé, les représentations aussi, sans doute les mentalités. La pandémie avait écrasé les corsets budgétaires; la guerre redessine les équilibres géopolitiques.

Réel. Or, la géopolitique s’avère impitoyable dès que se manifestent des signes de faiblesse. Vladimir Poutine ne peut que le constater, tandis que ses troupes viennent d’essuyer une série de revers cuisants, contraintes même à la retraite dans la région de Kharkiv sous la pression de la contre-offensive des troupes ukrainiennes. Bien que le sort des armes soit loin d’être tranché – jusqu’où ira la Russie dans son odieux chantage au nucléaire? – la mauvaise passe que traverse Moscou isole Poutine, comme nous avons pu le constater durant le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, la semaine dernière. Le « soutien » du président chinois, Xi Jinping, y fut pour le moins modeste. Le retour au réel peut être brutal. Car, après sept mois de conflit, et quels que furent ses buts de guerre et les raisons héritées du récent passé pour en expliquer les «ressorts», Poutine aura réussi à obtenir, en un temps ­record et au prix de milliers de morts et de destructions effrayantes, des résultats à l’opposé de ce qu’il imaginait assurément. L’énumération en dit long. A-t-il divisé l’Europe? Non. A-t-il éloigné l’Ukraine de l’UE? Non. A-t-il renforcé le sentiment «russe» sur les territoires conquis? Non. A-t-il tué dans l’œuf le nationalisme ukrainien? Non. A-t-il hâté la fin de l’Otan? Non, tout au contraire, il a réussi l’exploit de relancer les sirènes de l’atlantisme. Enfin, Poutine a mis son pays au ban de la communauté internationale pour un temps long. Sans parler de l’ampleur des sanctions, qui étranglent le peuple russe et, par ricochet et autres représailles «énergétiques», les peuples européens.

Primat. Avec le recul, le soutien assez inconditionnel à l’Ukraine témoigne, surtout, de ce que nos peuples ne veulent pas d’une Europe sans nations. Voici le continent, qui se rêvait en vaste supermarché insouciant et postnational, rattrapé par l’Histoire, dont le tragique est ­l’ingrédient essentiel et le levain. Comme un retour contraint ­à la mémoire du passé vécu et oublié ou refoulé: l’anamnèse. Beaucoup de nos dirigeants ont longtemps négligé le fait que cette conscience «spirituelle», mais d’abord historique, porte en elle une responsabilité politique. Ils assistent, en acteurs, volontairement ou non, au grand retournement occasionné par cette incroyable cabriole des temps. Revenir, au fond, au primat du primat du politique. Quelles que soient les conséquences économiques. Le bousculement-­basculement que nous vivons ne présage pourtant pas de notre ­à-venir. ­Le meilleur ou le pire peut surgir. Comme l’écrivait Gramsci: «Du côté de la restauration de l’ancien ou au contraire du côté du nouveau, du côté de la révolution.»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 23 septembre 2022.]

vendredi 16 septembre 2022

Souffle(s)

Jean-Luc Godard et «nous».

Impensé. Trop en dire – ou pas assez. Il eût été commode pour le bloc-noteur, en cette semaine si particulière d’après Fête de l’Humanité, d’évoquer en mode « incarné » la richesse des moments partagés comme autant de joies profondes et d’espérances collectives. Sauf que, à peine les jours d’allégresse vécus, le monde de la culture – et de la politique – accusa l’un de ces deuils qui affaissent la volonté mais rehaussent nos consciences. Jean-Luc Godard est mort: la phrase en elle-même, par son absurdité symbolique, contresigne l’impensé et dispense d’y croire vraiment. Le cinéaste en personne, à la question «Quelle est votre ambition dans la vie?», répondait: «Devenir immortel et mourir.» Pas donné à tout le monde. Dès lors, que peut-on encore «écrire» sur l’insurgé du cinéma au génie subversif qui n’ait été déjà suggéré ou verbalisé depuis quelques jours? Attention, s’il y a danger à parler des morts qui comptent aux yeux du plus grand nombre, il y a un danger tout aussi sérieux à parler de son propre rapport avec eux en offrant l’hommage en forme de témoignage personnel, toujours un peu réappropriant et qui risque toujours de céder à cette façon indécente de dire «nous», ou pire «moi».

Conscience. L’oraison funèbre est un genre guetté de tous côtés par la mauvaise foi, l’aveuglement, et, bien sûr, la dénégation. Quand il ne s’agit pas de sombrer dans le pathos, qui ne peut être tempéré que par l’éventuel refus de parler de son rapport au disparu en faisant abstraction de toute différence et de tout conflit, de toute admi­­ration. Comme pour se prémunir, et pourquoi pas l’appliquer à Godard pour en saisir le sens profond, voici ce qu’écrivit et lut Jacques Derrida aux obsèques de Louis Althusser: «Ce qui prend fin, ce que Louis emporte avec lui, ce n’est pas seulement ceci ou cela, que nous aurions partagé à un moment ou à un autre, ici ou là, c’est le monde même, une certaine origine du monde, la sienne sans doute mais celle aussi du monde dans lequel j’ai vécu, nous avons vécu une histoire unique.» La disparition de Jean-Luc Godard, à l’instar des morts exceptionnels qui ont accompagné nos vies, emporte avec elle quelque chose qui s’arrache à la plus profonde conscience collective. La perte suscitée par l’un des plus grands cinéastes de tous les temps, avec ces secousses inouïes d’images et de sons que son œuvre réactive dans la mémoire de ses contemporains, avec une amplitude internationale incomparable, et une influence qu’aucun autre cinéaste français n’a jamais atteinte. Romantique et révolutionnaire, moderne et classique, le réalisateur fut l’un des rares qui repoussèrent les limites esthétiques et narratives du 7e art. Créateur génial, provocateur et autodestructeur, adulé et honni, Godard apparaît comme celui qui entretenait le mieux ce feu sacré de la révolution permanente… poussant l’exigence jusqu’à imposer – à lui-même et aux autres – une rupture non moins permanente. Du grand art. Sans compromission.

Pensée. Homme sans vraie descendance cinématographique ni véritables héritiers, Godard eut pourtant une influence essentielle, unique dans l’histoire du genre. On en voudra au bloc-noteur de cette tautologie ronflante, mais il n’est pas exagéré de prétendre qu’un seul film lui aura suffi pour se hisser à cette hauteur, À bout de souffle. Un avant, un après. Et une date, 1960, qui situe précisément le coup de tonnerre et la fulgurance du génie en plein surgissement imprévisible. Le choc absolu. Godard disait de ces temps immémoriaux de la nouvelle vague: «Nous étions des clichés ambulants, mais nous avions découvert un continent, où tous les gestes de la vie trouvaient leur place.» Un jour, il déclara dans le Monde: «Le cinéma, ce n’est pas une reproduction de la réalité, c’est un oubli de la réalité. Mais si on enregistre cet oubli, on peut alors se souvenir et peut-être parvenir au réel. C’est Blanchot qui a dit : “Ce beau souvenir qu’est l’­oubli.”» L’artiste total de «la» pensée.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 septembre 2022.]

jeudi 8 septembre 2022

Source(s)

La Fête, unique au monde, est un repère fidèle.

Aventure. Toute nouveauté incite au retour aux sources, comme si l’exigence de changement se devait de puiser dans quelques matrices impérieuses. Ce vendredi 9 septembre 2022 n’est pas une date ordinaire pour l’Humanité, qui ouvre un original chapitre du grand livre de son histoire populaire plus que centenaire. Une Fête réinventée s’installe donc au cœur de l’Essonne avec l’objectif de bâtir, d’ores et déjà, d’inédits horizons en ouvrant les portes du futur. Bien sûr, le bloc-noteur n’oubliera pas de sitôt les «adieux» à La Courneuve, tout ce qu’il fut en grand et en relief de ce rendez-vous annuel, durant des décennies, fruit d’une aventure unique en son genre. Mais qu’on se le dise: un site n’est qu’un site et si nous voguons désormais en un autre lieu, aucune raison d’angoisser ou de se crisper. Au contraire. La fraîcheur d’un défi que nous savons mémorable s’impose à tous. Nous relevons le gant, collectivement. Ce n’est ni la fin du monde, ni le début d’un autre, juste la suite de cette Histoire en ampleur, avec sa majuscule, qui réclame de la précaution et de l’engagement à 100%. Car cette Histoire, ancrée au vingtième siècle, reste d’une extrême fragilité face à l’«examen d’émotion politique» lucide qu’appellent les circonstances de notre ici-et-maintenant. «Réussir» la Fête fut toujours une évidence : évoquons, cette fois, un «impératif» absolu.

Justice. Évoquant plus haut le «retour aux sources», allez savoir pourquoi, il fallut convoquer Jean Jaurès. Un peu facile, direz-vous. Sauf que la passion pour le créateur de l’Humanité demeure un phare, sinon un exemple inépuisable. En 1887, il déclarait solennellement: «Plus de lumière, demandait Goethe avant de mourir! Plus de justice, demande notre siècle, avant de finir! Or, pour réaliser la justice, il faut deux choses: la clarté dans l’esprit et la générosité dans le cœur, il faut l’élan et la science, il faut le coup d’œil et le coup d’aile.» La dernière formule, éblouissante, fut en quelque sorte l’acte de naissance du Jaurès journaliste pour les vingt-sept années suivantes, qui marquèrent la politique française et laissèrent en héritage commun un bien précieux: l’Humanité. «Comment donner le beau nom d’humanité, dira-t-il alors, à ce chaos de nations hostiles?» Il répondit par cette formule sibylline: «L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine», plantant l’arbre du journal sur l’humus philosophique (lire Jaurès, la passion du journalisme, de Charles Silvestre, le Temps des Cerises, 2010). À propos de «Notre but», premier éditorial de Jaurès en 1904, le philosophe Jacques Derrida écrira dans le même journal, en 1999: «On n’est pas encore en mesure de déterminer la figure même de l’Humanité que pourtant on annonce et se promet ainsi.» Et il ajoutait: «Magnifique! Intolérable! Une telle audace doit éveiller chez certains des pulsions meurtrières… Ils ne supporteraient pas de voir mettre en question tremblée ce qu’ils CROIENT SAVOIR.» D’un siècle l’autre, les penseurs se répondent.

Acte. Nous le savons, l’autorité n’est pas la puissance, elle ne doit pas sa domination à la force mais à son inscription dans un ordre symbolique. Cette Fête unique au monde en est le repère fidèle, par sa douce alliance de rêveries concrètes et de profondes envies d’en découdre avec la matière politique dans ce qu’elle a de plus noble, comme si nous étions tous les dépositaires de cette gigantesque chaîne d’union de centaines de milliers de mains, gonflés d’un souffle porteur, poussés dans le dos par l’exigence de transformations. Ces mains tenues et solides constituent l’unité même de l’histoire de l’Humanité et de sa Fête, ce « patrimoine national » qui est tout sauf un musée. Le journal de Jaurès n’est pas un testament mais un acte de vie recommencé, un cri de naissance constant qui renvoie au cri de l’homme assassiné. Décrire le monde, n’est-ce pas déjà vouloir le changer?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 9 septembre 2022.]

lundi 5 septembre 2022

Superprofits : la bataille pour la taxation

D'ores et déjà, 60% des Français se déclarent «pour»... 

«Je ne sais pas ce que c’est qu’un super­profit.» Nous nous gausserons longtemps de cette phrase assez surréaliste prononcée par Bruno Le Maire, la semaine dernière, devant les adhérents du Medef réunis pour leur Rencontre des entrepreneurs de France annuelle. Alors que, dans le pays, la colère gronde et se propage à la vitesse des fins de mois difficiles sinon impossibles, le gouvernement, aux abois, poursuit ses provocations et refuse pour l’instant toute idée de «taxation» de ces superprofits, contrairement à nos voisins espagnols et italiens, voire l’Allemagne qui l’envisage désormais. L’enjeu est de taille et, après avoir alimenté «le» feuilleton de l’été, il est devenu celui de la «rentrée» sociale et politique. Et pour cause. Ce 2 septembre, une grande entreprise française, l’armateur de porte-­conteneurs CMA CGM, a «remis une pièce dans le jukebox» sous la forme d’un profit phénoménal enregistré au deuxième trimestre de l’année en cours, 7,6 milliards d’euros… pour un cumul au premier semestre de près de 15 milliards. Du jamais-vu.

Il y a quelque chose d’obscène et d’indécent à nier cette réalité : les actionnaires et les profiteurs des crises s’en mettent plein les poches sans lever le petit doigt en profitant de circonstances exceptionnelles (174 milliards d’euros de dividendes redistribués !), pendant que les Français subissent l’inflation et un coût de la vie croissant qui ruinent leur pouvoir d’achat. «Taxer en France, c’est produire moins en France», répond absurdement Bruno Le Maire, quand Élisabeth Borne, coincée par ces chiffres scandaleux et l’ampleur de la polémique, affirme vouloir laisser le débat ouvert si elle constate que les patrons, d’ici la fin de l’année, n’ont pas redistribué une partie de cette manne en salaires, primes ou baisse des prix – manière bien opportuniste de botter en touche.

Au Parlement, la Nupes n’a pas dit son dernier mot. Mais ce combat fondamental doit aussi devenir l’affaire de tous. D’ores et déjà, 60% des Français souhaitent la taxation de ces superprofits. Voilà l’une des grandes batailles politiques qu’il convient de gagner pour répondre, immédiatement, à l’urgence sociale absolue et amorcer le début d’une nouvelle répartition des richesses. Une mobilisation totale est requise pour y parvenir. À commencer dès le 9 septembre, à la Fête de l’Humanité…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 5 septembre 2022.]

vendredi 2 septembre 2022

Répétition(s)

Quand la «rentrée» ne cesse d’être «nouvelle».

Réalité. Les achèvements d’été ont quelque chose de mystérieux, à la fois doux et furibond quand ils se déplissent brusquement sous les fêlures mécaniques de la fameuse « rentrée », mélange assez fascinant d’enthousiasmes et de mélancolies. Que d’heures, de jours et de semaines à dévider la bobine du temps, à lire encore et encore, à flâner de mer en lac, à pédaler, à effeuiller le calendrier jusqu’à maudire l’insignifiant sablier de nos vies suspendues. Avec septembre, chaque année recommencée, une forme de fausse «nouveauté» se répète inlassablement sans pour autant cesser d’être nouvelle. La force des habitudes, sans doute. Et ce «présent» jamais semblable qui tord la réalité supposée. Si le journalisme se veut une grande école de la répétition, l’art de la chronique, étonnamment, se niche ailleurs: malgré l’évidence de cette répétition contrainte, notre étonnement nous paraît toujours inédit, comme si derrière l’apparente «redite», dans son retour même, surgissait une nouveauté plus profonde. Rien ne change mais tout change, en vérité. À condition de l’admettre.

Gage. Le chronicœur en a pleinement conscience. Dans les rares moments de latence, lorsque la «politisation» de toutes nos activités humaines se distend au point de se perdre dans des pensées obscures et non dites, l’intention politique elle-même, pourtant érigée comme le primat de nos faits et gestes quotidiens, est soudain traversée par quantité de motivations non politiques, souvent mal formulées, conscientes ou non. Les divergences entre ce que nous écrivons, proférons ou théorisons et ce que nous vivons à l’instant T, ressenti et enfin assumé, suggèrent combien est complexe le souhait de «s’engager» au sens de se «mettre en gage», de savoir pleinement ce qui est gagé de soi-même dans nos adhésions. Dans la frappe langagière de l’engagé, l’amour-propre tout comme une certaine haine de soi et les transferts pulsionnels restent à l’œuvre sans qu’on sache très bien pourquoi, sauf à évoquer ce maudit «sentiment de culpabilité» qui nous étreint légitimement: voilà la nature radicale de ce sentiment mystérieux évoqué plus haut. Vladimir Jankélévitch, remémoré magistralement cette semaine par Frédéric Worms sur France Culture, allait pour sa part beaucoup plus loin dans l’étonnement par l’exaltation de ce mystère en s’étonnant et s’émerveillant devant le retour du même printemps, ce quelque chose d’absolument prévisible: «Ce printemps qui n’est pas encore là et qui, chaque fois qu’il arrive, nous inspire de joyeuses surprises. Bien sûr, il y a répétition et malgré tout, c’est une surprise à l’identique.» Pour le dire autrement: comment vivons-nous des «nouveautés» qui se répètent sans qu’elles cessent d’être précisément nouvelles? À l’évidence, notre rapport au temps. Jankélévitch: «Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Et pourtant, aujourd’hui, même lui nous paraît menacé, comme la vie entière et les printemps sur la planète.»

Existence. La «clef» de ce mystère ouvre peut-être cette porte à la fois symbolique et ancrée dans le vrai monde: toute «rentrée» nous met en danger. Et par ce danger même, nos «je», quels qu’ils soient, s’exposent et se mirent dans nos messages adressés au plus grand nombre. En exemples, prenons ceux des auteurs ou des artistes que nous aimons, qui sont aussi des personnages. À force de fréquenter leurs œuvres, nous leur avons donné une épaisseur qui les a transformées en compagnons de vie, en «accompagnateurs» qui nous ont construits nous-mêmes. Nous croyons connaître leurs pensées, leurs sentiments et leurs rêves tant nous avons intégré leurs mots et leur existence à la nôtre. Mais la culture livresque suffit-elle pour définir leur authenticité? Et nous, savons-nous vraiment qui nous sommes dans ces moments-là? Une politique de l’existence, jamais relâchée en tant qu’exigence d’engagements, inclut la sensibilité, les émotions, les désirs et les imaginaires tout autant que la raison et le jugement. Pas de retour au combat, à tous les combats, sans la multiplicité des «nous» comme tronc commun.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 2 septembre 2022.]

jeudi 28 juillet 2022

L’indécence des puissants

Les Français galèrent, mais, dans le même temps, les grandes entreprises du CAC 40 ont déboursé en dividendes 174 milliards d’euros à leurs actionnaires.

Les profits monte, la colère aussi… Il y a des moments dans la vie politique où nous nous demandons ce qu’il faudrait convoquer pour en finir avec l’indécence des puissants. Le « bon sens » ? Un peu de « justice » ? Et pourquoi pas la « morale », tant que nous y sommes ? Alors que, dans les foyers, les fins de mois difficiles voire impossibles rendent si rude la vie quotidienne, le gouvernement, aux abois et contraint à quelques compromissions avec LR et le RN, se félicite à cor et à cri du second volet de mesures sur le pouvoir d’achat adoptées à l’Assemblée… et conclut par un vote contre le sort des retraités. Tout un symbole. Pas de revalorisation des prestations ou pensions au niveau de l’inflation. Et refus catégorique de taxer les superprofits.

« Taxer » s’avère d’ailleurs un verbe assez impropre. Parlons plutôt d’imposition. Cela empêchera au moins Bruno Le Maire de déclarer : « Une taxe n’a jamais amélioré la vie de nos compatriotes. » Propos absurdes, mais passons. Reste une réa­lité : les Français galèrent, mais, dans le même temps, les grandes entreprises du CAC 40 ont déboursé en dividendes 174 milliards d’euros à leurs actionnaires. Les patrons de TotalEnergies, Engie, LVMH ou Carrefour vont bien, merci pour eux ! Ils sont sortis renforcés de la pandémie, ils bénéficient de la guerre en Ukraine et du « choc énergétique ». Bref, en toute impunité capitalistique, ils profitent de toutes les crises sans se soucier de la solidarité nationale. Ils ont même eu le toupet d’appeler les citoyens à « réduire leur consommation d’énergie », à commencer par celui de Total, qui a augmenté son propre salaire de 52 % en 2021, passant à 5,9 millions d’euros annuels. Jeudi, la compagnie a annoncé avoir plus que doublé son bénéfice net au deuxième trimestre, à 5,7 milliards, soit 17,7 milliards sur le seul premier semestre 2022. Sachant que le groupe n’aurait pas payé d’impôts sur les sociétés en France, ni en 2019, ni en 2020. Une honte.

L’imposition des superprofits figurait dans le contre-projet présenté par la Nupes, sous la forme d’une taxe exceptionnelle de 25 % sur les dividendes des sociétés pétrolières et gazières, des sociétés de transport maritime et des concessionnaires d’autoroutes qui réalisent un chiffre d’affaires supérieur à un milliard d’euros. Voilà l’une des réponses à l’urgence sociale absolue. Pas la révolution. Juste le début d’une nouvelle répartition des richesses… 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 29 juillet 2022.]

dimanche 24 juillet 2022

Vingegaard, dépositaire d’un nouveau cyclisme

À 25 ans, le Danois remporte sa première Grande Boucle, après trois semaines d’ultradomination collective de son équipe, la Jumbo-Visma. Un «cyclisme total» qui ne laisse rien au hasard.

«Les grands mythes naissent des rites, quand ils ne les suscitent pas.» Antoine Blondin avait raison, car, dans sa folie légendaire, le Tour de France nous envoie des signaux aux empreintes chères au cœur des hommes. Telle la mer toujours recommencée, il nous procure un sentiment assez confortable d’éternité. Ces «traces» de la grande Histoire tisseuses de souvenirs viennent de pénétrer l’âme d’un coureur de 25 ans, un Danois discret et plutôt renfermé, comme si l’un des rôles primordiaux de l’épreuve plus que centenaire était de remettre les pendules à l’heure en affirmant un «moment», une «époque» qui dévoile tout du coureur en question et de son environnement. Jonas Vingegaard, prononcez «Vinguegow», qu’on voyait encore en 2017 travailler dans une usine de poissons vêtu d’un long tablier bleu, n’est pas qu’un champion d’exception. Il est d’abord et avant tout le dépositaire d’un cyclisme ultraprofessionnel poussé à l’extrême et usiné par une équipe hors norme et tout-terrain, la Jumbo-Visma.

Le chronicœur, pour sa 33e Grande Boucle, a écrit à plusieurs reprises cette année que l’épopée, qui fut jadis une épreuve d’endurance de l’extrême, venait d’enfoncer les frontières d’une toute nouvelle dimension à la fois fascinante et inquiétante. Celle d’un exercice de résistance soumis à l’intensité sélective absolue, du kilomètre zéro à la ligne d’arrivée, chaque jour recommencé. Un tourbillon frénétique qui justifie, pour une part, l’état exsangue du peloton après tant de batailles surdimensionnées et de luttes cadencées à un rythme infernal. Preuve, la vitesse moyenne de l’épreuve est la plus élevée de tous les temps, au-delà des 42 km/h cette année. Une forme de «cyclisme total» auquel il convient de sacrifier, sous peine de jouer les seconds rôles, ou pire, de se retrouver exclu de cette danse macabre aux prouesses physiques permanentes. Vingegaard lui-même, dans la blancheur de la voix, le racontait mieux que quiconque, samedi soir, après le triomphe de sa formation dans le chrono de Rocamadour et la victoire de Wout Van Aert: «Je suis fier de l’équipe, de la manière dont on a bossé, tous mes équipiers ont été extraordinaires. Nous sommes venus avec des objectifs forts, mais gagner six étapes, le maillot jaune, le maillot vert, et même le maillot à pois, je pense qu’on n’aurait pas pu rêver mieux.»

Derrière la fadeur mécanique des mots préparés comme autant d’«éléments de langage» par la pléthore des «conseillers en communication» qui pullulent dans les grandes équipes désormais, se cache l’essentiel. Dans le prolongement des performances «extraordinaires» des Jumbo, Vingegaard évoque le verbe «rêver». L’un des ferments du Tour, qui ne se vit réellement qu’en mode onirique pour peu qu’on accorde encore de l’importance au romantisme mû par la souffrance séculaire des Géants. Prenons conscience du changement. Même le jeune «prodige» de 23 ans Tadej Pogacar, perdant magnifique et toujours sur la brèche afin d’honorer les «plaisirs» insouciants de la course «à l’ancienne», nous parut dépassé par les événements et la puissance collective des Jumbo. Qui eût cru cette réalité possible trois semaines en arrière, alors que, d’évidence, et en grande partie grâce au Slovène, nous avons vécu l’un des plus beaux Tours depuis des lustres?

Le chronicœur, qui en a vu d’autres, s’enthousiasma à juste titre et assume les boursouflures de style enfantées par un Tour particulier. Mais jamais il ne chassa de son esprit, en pleine conscience, les fantômes du passé-présent. Ils ont d’ailleurs resurgi, samedi, lors de la traditionnelle conférence de presse terminale. Interrogé sur les rumeurs de dopage, Wout Van Aert déclara sèchement: «Je n’ai même pas envie de répondre, c’est une question de merde.» Et Jonas Vingegaard y alla de son couplet: «Nous sommes tous propres dans l’équipe, je peux vous le garantir. Pourquoi sommes-nous si bons dans ce Tour? Grâce à notre préparation. On fait des stages en altitude, on fait tout ce qu’on peut niveau matériel, alimentation, entraînement. Je pense que nous sommes les meilleurs dans ces secteurs.» Puisque, à l’ère moderne, les seuls « positifs » basculent côté Covid, il faudrait donc évacuer le spectre du dopage ultrasophistiqué et bioscientifique, et tout expliquer par les nouvelles façons de courir qui accentuent à outrance les performances. Les meilleures équipes ont imposé ces logiques infernales ; les autres devront s’y conformer, faute d’entériner un «cyclisme à deux vitesses» d’un genre inédit.

Une chose s’impose à tous, Jonas Vingegaard n’a pas laissé passer son Tour. Peut-être se représentera-t-il, l’an prochain, et nous le verrons de nouveau pleurer comme un gamin, dépassé par la sidération de l’exploit. Alors que les femmes venaient de prendre le relais sur les Champs-Élysées et écrivaient – enfin! – les premières pages d’un récit original pour le cyclisme mondial, le chronicœur eut une pensée pour David Gaudu (4e) et tous les Héros de Juillet, qui ont bien porté leur nom lors de cette 109e édition d’efforts monumentaux et de suspense inouï. L’ami Gérard Mordillat écrivit un jour (1): «Faire le Tour de France, c’est faire un geste révolutionnaire. C’est lancer sur les routes les fils de paysans et d’ouvriers, mettre l’Histoire en marche sur un grand braquet.» Et il ajoutait: «Des Forçats de la route aux damnés de la terre, il n’y a qu’un pas, qu’un col à franchir, qu’une ligne à couper pour tout révolutionner.» Les grands mythes ne meurent jamais.

(1) C’est mon Tour, éditions Eden (2003).

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 25 juillet 2022]

samedi 23 juillet 2022

Victoire totale des Jumbo

Dans la vingtième étape, un contre-la-montre entre Lacapelle-Marival et Rocamadour (40,7 km), victoire de Wout Van Aert devant son équipier chez Jumbo, le maillot jaune Jonas Vingegaard. Le Danois remportera son premier Tour, ce dimanche sur les Champs-Elysées. 

Sur la route du Tour.

Et nous distinguâmes assez clairement que le couperet des dernières souffrances brutales déclencherait sa lame impitoyable. A la veille du retour à Paris et du défilé tardif mais coutumier sur les Champs-Elysées, les 139 rescapés devaient donc honorer une formalité non moins habituelle du dernier samedi du Tour : le contre-la-montre, disputé cette fois entre Lacapelle-Marival et Rocamadour (40,7 km), sur un format anormalement long dans le cyclisme « moderne » et un profil roulant et peu casse-pattes avantageant plutôt les hommes forts (Van Aert), les spécialistes du genre (Ganna, Küng) et les puissants de la troisième semaine (Vingegaard, Pogacar, Thomas), ceux pour lesquels l’art féérique se nichait bien derrière la métronomie musculeuse et robotisée. Chacun savait depuis les explications pyrénéennes que l’exercice en solitaire, cette année, ne réservait aucun suspens quant à l’issue de cette édition que Jonas Vingegaard a plié depuis sa prise de pouvoir sur les hauteurs assassines du Granon, le 13 juillet, avant d’enfoncer le clou magistralement à Hautacam, ce jeudi. De même, les premières places du classement général semblaient figées et même David Gaudu, quatrième, n’avait pas grand-chose à craindre de son poursuivant immédiat Naïro Quintana.

Le chronicoeur se rappela que la Grande Boucle, machine à distordre le temps et fille visiteuse de l’art roman et gothique, des pierres et des monts, s’élabore dans un espace nomade par lequel l’humanité se réclame aussi par sa topographie luxuriante ancrée dans la mémoire. L’arrivée à Rocamadour se prêta bien à cette grande Histoire plus que centenaire. Toujours une question de croyance, en quelque sorte. Car ici, au Moyen âge, la cité flanquée sur une falaise de la vallée de l’Alzou, attirait en nombre les pèlerins venant implorer la Vierge noire, qui, selon la légende, accomplit des miracles et veille sur les reliques de Saint-Amadour. Les quinqua et sexagénaires se souviendront que le village connut bien plus tard la notoriété auprès d’un nouveau public à la sortie du tube de Gérard Blanchard et son amour « parti avec le loup dans les grottes de Rock Amadour », célébrant d’un refrain impossible à oublier les escarpements monumentaux nichés dans la roche.

Sous un soleil encore généreux et une chaleur post-caniculaire, nous vîmes la fébrilité chez les uns, la tranquillité chez d’autres, la puissance ultime pour ceux qui cherchaient à s’illustrer. Nous attendions un éventuel coup d’éclat du Belge Wout Van Aert, l’un des principaux ordonnateurs de cette 109e édition. Et pourquoi pas le supplément d’âme – pour ne pas dire l’éclat d’un orgueil en folie – de Tadej Pogacar, le perdant magnifique. Longtemps, puisqu’il partit fort tôt, l’Italien Finippo Ganna (Ineos), double champion du monde sur route de la spécialité, fut l’homme-référence de ce chrono (48’41’’). Il fallut ainsi patienter toute l’après-midi, en échafaudant mille scénarios, pour que l’intérêt de la concurrence prenne corps. Entre-temps, certains eurent des airs de porte-manteau figés dans la douleur, d’autres, plus massivement charpentés, possédaient un dos si droit dans l’arrondi de l’effort que leurs muscles rhomboïdes ressemblaient à une armure propice à toutes secousses inconsidérées.

Au vrai, nous sentions la fatigue collective pesée sur les corps meurtris. Depuis plusieurs jours, nous savions le peloton exsangue, après tant de batailles et de luttes menées à un rythme infernal. D’ores et déjà, nous connaissions l’une des données essentielles de 2022 : la vitesse moyenne de l’épreuve sera la plus élevée de son histoire, au-delà des 42 km/h cette année. De deux choses l’une, soit le spectre du dopage ultrasophistiqué et bio-scientifique sévit de manière sournoise – hypothèse crédible –, soit les nouvelles façons de courir, sans parler de l’amélioration constante du matériel et des routes, accentuent les performances. A moins que les deux explications ne se chevauchent, pour une bonne part. En l’espèce, le Code mondial antidopage restant désespérément muet faute de preuves – les seuls « positifs » basculent côté Covid désormais –, admettons également les nouvelles manières professionnelles ne laissent plus rien au hasard. Les cyclistes deviennent au présent la préfiguration d’un monde futur que nous redoutons. Des êtres expérimentaux de laboratoire, poussés à l’extrême et toujours sur le qui-vive, jamais « en repos ». Les meilleures équipes ont imposé ces logiques infernales, les autres devront s’y habituer… sauf à entériner le fameux « cyclisme à deux vitesses ». Nous n’avons pas fini d’en parler, n’est-ce pas ?

Nous essayâmes de chasser ces pensées de nos cerveaux torturés et de nous concentrer sur le chrono, exercice particulier pour lequel, d’ailleurs, toutes les formations majeures du World Tour se préparent minutieusement (Jumbo, UAE, Trek, Bora, Quick-Step, Alpha Vinyl, etc.). Toutes possèdent dans leur encadrement des « spécialistes » de cette préparation spécifique, des « directeurs de la performance » et des « entraîneurs » dévolus, avec des préparations en amont, des exercices high-tch et des plans adaptés à chaque coureur. La science à tous les étages. Preuve, chez les Jumbo, qui ont tant et tant dynamité la course. Nous regardâmes Wout van Aert, scrutâmes sa carrure, cette ondulation qui partait des reins où se perdaient les chocs, l’axe arrondi tout en puissance dans sa station couché à écraser les pédales, et nous comprîmes ce que signifiaient vraiment ces mots mystérieux pour tout néophyte, « le vélo prolonge le corps », ou, désignant le mouvement inverse, « il l’a incorporé ». Le couteau-suisse Van Aert se mua en ce monstre-à-tout-faire avéré et reconnu. Il devint même le « Super Combatif du Tour 2022 », élu à l'unanimité du jury…

Il était 17h03 quand le maillot vert coupa la ligne et alluma la lumière magique du « meilleur temps », en 47’59’’. Dès lors, nous dûmes patienter et suivre les performances des « cadors » du général pour avoir une idée précise de la situation. Et nous ne fûmes pas au bout de nos surprises. Dans la première partie, le trio Thomas-Pogacar-Vingegaard partit vite, grosso modo dans les temps de Van Aert, puis, à mi-course, tout s’éclaira quelque peu. Thomas et Pogacar perdirent des secondes sur le Belge… mais Vingegaard, grisé par son paletot jaune, commença à tutoyer son équipier et, surtout, éloigna le Britannique et le Slovène. Dans une position quasi couchée sur sa machine, le Danois déroula une pédalée véloce, pleine d’enthousiasme et d’envie. L’énergie développée était visible, évidente, comme si tout coulait de source depuis la simple volonté d’en découdre. Nous vîmes un patron en action, ni plus ni moins, qui répondait par le physique et la psychologie réunies.

Jusqu’à un certain point : dans la descente vers Rocamadour, le maillot jaune manqua de peu la chute dans un virage pris trop large. Un sérieux rappel à l’ordre. Sur la ligne, Thomas échoua à 32 secondes de Van Aert, tout comme Pogacar, qui en rendit 27 au Belge. L’essentiel fut ailleurs. Jonas Vingegaard, après sa grosse frayeur, assura ses arrières et déboula en roue libre sous le portique final, avec un passif de 19 secondes sur son équipier Van Aert. Les Jumbo finirent premier et deuxième. Victoire totale en forme d’absolutisme.

Le mythe du Tour, qui a périodiquement besoin d’incarnations nouvelles, venait de s’abattre sur Jonas Vingegaard, vainqueur de l’épreuve. Un bloc de joie étourdissait son visage en dedans, qu’il soulevait à peine avant de le laisser rayonner entre ses tempes finement veinées. Il chiala tel un gamin gâté, comblé, exténué. Sans doute ne put-il s’empêcher de penser à ce poids, central et magnétique, qui attirait maintenant une vague de sentiments fabuleux sur sa tête et son esprit. Le chronicoeur eut alors une conviction définitive. L’épopée de Juillet était jadis une épreuve d’endurance de l’extrême, elle est entrée dans une autre dimension, celle d’un exercice de résistance soumis à l’intensité sélective absolue, une forme de « cyclisme total » auquel il faut sacrifier. Le Danois de chez Jumbo en est devenu l’un des principaux dépositaires.

Classement général : 1. Vingegaard. 2. Pogacar à 3’34’’. 3. Thomas à 8’13’’. 4. Gaudu à 13’56’’. 5. Vlasov à 16’37’’. 6. Quintana à 17’24’’. 7. Bardet à 19’02’’.

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 23 juillet 2022.]