jeudi 8 novembre 2018

Matrice(s)

Avec 14-18, l’expression «boucherie» nous laisse subir une montée en puissance de l’indignité extrême de la guerre... 

«BOUCHERIE». Pensant aux terrifiants écrits de Maurice Genevoix ("Ceux de 14"), d’Henri Barbusse ("le Feu") et de quelques autres, alors que nous célébrons le centenaire de la fin de la Grande Guerre, le bloc-noteur, malgré lui, retomba une nouvelle fois dans ses obsessions de jeunesse, celles qui avaient resurgi en 2015 lors de l’écriture de "Soldat Jaurès" (Fayard), roman consacré au fils de Jean Jaurès, Louis, «mort pour la France» le 3 juin 1918 au Chemin des Dames. Cette obsession venue du fond des antres filiaux (un grand-père paternel martelé dans les tranchées) porte sur la nature de cette guerre, qui enfanta, telle une matrice, les horreurs du XXe siècle. 1914-1918: la guerre totale. Comme jamais dans l’Histoire passée, le premier conflit mondial changea l’idée même de «faire» la guerre. «Faire»: l’odieux verbe, en l’espèce... Car le déluge de feu qui s’abattit sur les hommes, souvent sacrifiés pour quelques mètres de terrain gagné, banalisa la mort comme la manière de la donner au nom du «faire la guerre». D’où l’expression «boucherie», qui symboliquement nous laisse subir une montée en puissance de l’indignité extrême de la guerre, comme une boue qui ne cesse d’envahir la pauvre terre des humains.

VIOLENCE. Imagine-t-on encore à quel point le monde en son effroi engendra la «bête immonde»? 1914-1918: ce fut pour le genre humain la banalisation de la mort. Toutes frontières enfoncées. La plupart des historiens de la Grande Guerre s’accordent d’ailleurs sur le terme « culture de guerre » pour désigner les systèmes de représentations de ce conflit, elles-mêmes essentielles dans la perception matricielle des franchissements des seuils de violence durant ces quatre années en enfer. À l’évidence, l’emploi du gaz – interdit pourtant par la convention de La Haye de 1899 – reste à bien des égards la trace emblématique d’un processus de totalisation de la guerre, dans laquelle tout était permis.

mardi 6 novembre 2018

Coup de pompe

La hausse massive des prix des carburants crée une émotion considérable, et pour tout dire une colère légitime. 

Après le coup de fatigue au sommet de l’État, voici donc le coup de pompe national! L’affaire du carburant vient de rattraper Emmanuel Macron, qui espère maintenir la paix sociale uniquement par les mensonges et les contradictions. Tout cela ne tient plus. Entre le président et ses concitoyens, le fil s’est rompu. Et la hausse massive des prix des carburants crée une émotion considérable, et pour tout dire une colère légitime. Tous les habitants sont touchés par ces taxes inégalitaires, quels que soient leurs revenus. Un véritable racket qui touche les plus démunis et ceux – souvent les mêmes – qui sont contraints d’utiliser leurs véhicules juste pour vivre, ou travailler. Un jour, Macron déclare «assumer» le parti pris de l’écologie punitive en tabassant le pouvoir d’achat ; le lendemain, acculé par la grogne qui monte dans le pays, il promet une aide fiscale sous forme d’aumône, tout en réclamant la collaboration des régions. «Le carburant, c’est pas bibi», a-t-il lancé hier. L’homme donne vraiment l’impression d’être à côté de ses pompes.

Qui nous fera croire qu’une fiscalité punitive et injuste constitue la bonne méthode pour convaincre de la nécessité d’une transition énergétique? Car la politique de Macron, d’abord antisociale, est tout sauf écologiste. Taxera-t-il le transport aérien, ultrapolluant, ou le kérosène sur les vols intérieurs? Encouragera-t-il le report sur le rail? Supprimera-t-il l’exonération de la TICPE pour le transport routier? Mettra-t-il fin au scandale des milliards de bénéfices des sociétés d’autoroutes et de Total, en les mettant enfin à contribution? Non, quatre fois non…

Et pendant ce temps-là? Parti dans son «itinérance mémorielle» pré-11 Novembre, Macron vient de démontrer qui il servait en vérité. Son ministre des Finances, Bruno Le Maire, a en effet déclaré, hier, qu’il était «ouvert à un report de l’entrée en vigueur» d’un projet européen de taxation des géants du numérique, dont Google, Apple, Facebook et Amazon. L’annonce ne surprendra personne, Macron se couche devant les géants du numérique. Il porte décidément bien son surnom: le président des riches.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 7 novembre 2018.]

vendredi 2 novembre 2018

Peste(s)

Avec Jair Bolsonaro, les Brésiliens ont déjà ce goût âcre de l’apocalypse sur leurs lèvres. 
 
Dictature. «Il est des heures dans l’histoire où celui qui ose dire que 2 et 2 font 4 est puni de mort.» Mille citations se prêteraient à ce que vivent les Brésiliens, mais, allez savoir pourquoi, les mots de Camus, extirpés de la Peste, ont resurgi dans la mémoire du bloc-noteur telle une (ultime?) piqûre de rappel. La peste brune, jamais éradiquée. L’élection de Jair Bolsonaro n’a pas hanté nos dernières nuits au hasard d’une actualité hagarde, mais bien parce qu’il s’agit d’un événement majeur de notre histoire contemporaine, qui nous incite non plus à la vigilance, mais au combat actif. La citation de Camus résonne aussi en mémoire de tous ces abrutis (comment les nommer autrement?) faussement amusés par la situation annoncée là-bas depuis des semaines, qui ont trop longtemps pris ce personnage à la légère, peu au sérieux, le voyant en «petit Trump tropical», comme pour rabaisser sa dangerosité. Mais 2 et 2 font 4. Les Brésiliens concernés le savent, ils ont déjà ce goût âcre de l’apocalypse sur leurs lèvres. Appelons donc les choses par leur nom. Jair Bolsonaro n’est pas qu’un illusionniste sans scrupule vantant par simple provocation nostalgique la période dictatoriale du pays (1964-1985). Non, cet homme est un fasciste revendiqué, avec tous les attributs afférant à l’ignoble descendance. «Celui qui ose dire que 2 et 2 font 4 est puni de mort.» Un peu de dignité et de courage: personne ne pourra dire qu’il ne savait pas, qu’il n’avait pas entendu le bruit de la terreur annoncée. Alors que les discours anticommunistes des militaires brésiliens auteurs du coup d’État en 1964 légitimaient leur action au nom de la démocratie (sic), le discours de Bolsonaro se justifie aujourd’hui au nom de la dictature! Évoquant les «gauchistes hors la loi», le nouvel élu d’extrême droite n’a-t-il pas déclaré que ces derniers devraient choisir «entre la prison ou l’exil», ajoutant: «Ce sera une purge comme jamais le Brésil n’en a connue.» 
 

jeudi 25 octobre 2018

Injustice(s)

Jean-Luc Mélenchon et le «sacré».

Choc. Après avoir théorisé, dès 2010, l’entrée dans «la saison des tempêtes», ce qui justifiait à ses yeux la stratégie du «bruit et de la fureur» en tant qu’acte politique de combat permanent résumé en une seule formule: «Qu’ils s’en aillent tous!», Jean-Luc Mélenchon est-il allé trop loin, lors des perquisitions conduites dans les locaux de la France insoumise, à son propre domicile ainsi qu’à ceux d’une dizaine de ses collaborateurs? Désireux de la justesse des termes dont use l’ex-candidat à la présidentielle –particulièrement lui, eu égard à ses talents d’orateur que personne ne méconnaît–, le bloc-noteur s’est interrogé en l’entendant, ceint de son écharpe tricolore, hurler aux policiers: «Ma personne est sacrée», «la République, c’est moi!». Formellement, l’élu de la nation –surtout le législateur– peut revendiquer une sorte de statut «sacré», symbolique et concret. Oui, la République, c’est aussi l’élu, il en «représente» une bonne part comme corps constitué, mais un corps collectif et non individualisé… En s’adressant aux policiers et au procureur, Jean-Luc Mélenchon parlait-il en son nom ou au nom de la représentation nationale dont il est l’un des maillons? Chacun possède désormais sa propre interprétation sur le sens de cette phrase –«la République, c’est moi!»– éructée autant par émotion légitime que par colère, au point que certains se demandent si cette éventuelle ultrapersonnalisation –moi contre tous– se raccorde bien avec les idées de quelqu’un qui aspire à un changement profond de nos institutions, à commencer par une déprésidentialisation de notre République. Nous comprenons le choc subi: une perquisition est une mesure de police à la fois brutale et éminemment attentatoire aux libertés individuelles – droit au respect de la vie privée, droit au respect du domicile, droit de propriété notamment. Or, les perquisitions dont il s’agit n’ont sans doute pas été spectacularisées par hasard: ampleur de la mobilisation policière, cadre de l’enquête préliminaire qui ne permet pas l’exercice des droits de la défense et qui est entièrement sous le contrôle du parquet, lui-même dépendant de la chancellerie. Le leader de la FI avait-il tort de dénoncer une «offensive politique»?

dimanche 21 octobre 2018

Ces « auxiliaires »…

Les accompagnants, unis au sein d’un collectif "AESH-AVS, unis pour un vrai métier", savent de quoi ils parlent.

«Ce vote, j’en suis convaincu, vous collera à la peau comme une infamie.» Chacun se souviendra longtemps de la colère froide de François Ruffin, le 11 octobre. Le député FI, qui défendait une proposition de loi relative à l’inclusion des élèves en situation de handicap portée par le Républicain Aurélien Pradié (comme quoi) et soutenue par toute l’opposition, prête à améliorer son contenu, fustigeait ainsi les élus la République en marche pour avoir rejeté le texte sans même participer aux échanges. Une petite «motion de rejet préalable» et, pour les députés macronistes, il n’y avait rien à débattre. Handicap ou pas handicap, circulez!

Odieux, le procédé témoignait de l’incapacité de la majorité à regarder le monde réel sans cette dose de profond mépris – qui lui vient de si haut. Oui, une infamie. Ne pas vouloir discuter d’une scolarité inclusive, qu’il s’agisse de la question du handicap  ou non, c’est refuser de débattre de l’accueil de tous les enfants sans distinction à l’école de la République. Les accompagnants, unis au sein d’un collectif "AESH-AVS, unis pour un vrai métier", savent de quoi ils parlent. Ils témoignent dans l’Humanité et dénoncent la «grande mascarade» du gouvernement, les promesses non tenues du président et l’irresponsabilité des discours. La réalité du terrain ne ment pas. Accompagnants non ou mal formés, avec des contrats précaires  permanents, sans parler de ces milliers d’élèves sans soutien réel. Conditions de travail dissimulées; manque de prise en charge minimisé…

Une statistique permet de comprendre ce qui se passe. Plus nous progressons dans le parcours scolaire, moins nous trouvons dans les classes d’enfants  en situation de handicap. En 2017-2018, il y en avait 320 000 en milieu ordinaire, seulement 96 884 au collège, 31 128 au lycée, tandis que nous ne dénombrons que 25 000 étudiants identifiés… Les moyens manquent cruellement. Quant à la situation professionnelle  ultraprécarisée des «auxiliaires» et des «accompagnants» (les mots en disent long parfois), elle ne suscite plus guère de vocation, et pour cause. Tout cela méritait – et mérite toujours – un grand débat parlementaire. Et bien plus: de vraies décisions. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 22 octobre 2018.]

jeudi 18 octobre 2018

Salaud(s)

Éric Zemmour, l’Action française revisitée. 

Histrion. Ainsi donc, en moins d’un mois, l’ignoble Éric ­Zemmour aura monopolisé l’usage polémique de la parole obscène. La mécanique? Bien huilée. La dialectique? Machiavélique et faussement savante. Le propos? Souvent ordurier et insupportable, mais surtout ultrapolitique. Continuant de se sentir porté par des vents crépusculaires, identitaires et xénophobes dont il cherche à attiser la puissance, le porte-parole des nationalistes et de l’extrême droite aspire toujours au statut de «Maurras du XXIe siècle», abusant de tous les codes mis à sa disposition, en particulier quand il publie un nouveau livre. Quelle meilleure publicité que l’outrance et le chaos de la pensée? Souvenons-nous de ce qu’il écrivait dès 2014 dans "le Suicide français" (Albin Michel): «Maurras exalta jadis les quarante rois qui ont fait la France; il nous faut désormais conter les quarante années qui ont défait la France.» Mais de quelle France parle-t-il? Outre sa quête fanatique du n’importe quoi historique –ce qui le classe chaque jour un peu plus dans la ­catégorie des «histrions», ce que démontrent fréquemment de nombreux historiens–, outre qu’il raconte n’importe quoi sur l’immigration, outre qu’il exalte une fois encore la figure de Pétain au point de le réhabiliter entre les lignes, tout lui semble permis dans Destin français (Albin Michel), qui s’arrache actuellement dans les ­librairies. Ne nous trompons pas. Éric Zemmour n’est plus l’ultraréactionnaire que nous connaissions jadis. Il est dorénavant un collabo de l’extrême droite. Vous connaissez le refrain. La France se meurt, la France est morte… Voici le petit fascicule du petit homme au service d’une France fantasmée, destinée à provoquer la peur, toutes les peurs.

dimanche 14 octobre 2018

Horloges détraquées

Qui peut nier que nous assistons à une crise gouvernementale d’ampleur? Or, entre la crise gouvernementale et la crise politique, il n’y a qu’une frontière: la crise de confiance. Nous y sommes.

Au cas où vous l’auriez oublié –soit par lassitude, soit par désintérêt–, nous devrions connaître en ce début de semaine le nouveau casting gouvernemental. Ce lundi? Mardi? Un peu plus tard? À ce niveau de suspense et d’attente, nous ne savons que penser, sinon que, à l’évidence, la «volonté de faire au mieux», brandie par l’exécutif, masque mal les épouvantables difficultés de ressources humaines du côté de la start-up nation… Après deux semaines de tergiversations, de rumeurs et d’informations contredites, Emmanuel Macron et Édouard Philippe n’avaient pas «complètement calé» le dispositif, hier, selon des indiscrétions venant de l’Élysée. On nous affirme que le maître des horloges assume de prendre son temps. Mais le maître ressemble à un apprenti retardataire peinant dans la recherche du temps perdu; quant aux horloges, elles paraissent bien détraquées pour qui se prend pour Jupiter et prétend gérer les affaires de l’État avec «le devoir de faire vite».

Vu que nous n’attendons rien de neuf de nouvelles têtes au service absolu d’un pouvoir personnel, nous pourrions nous amuser de cette situation surréaliste et nous rassurer joyeusement en nous disant qu’une chimère politique est définitivement en train de s’effondrer. Le symptôme est pourtant grave. Qui peut nier que nous assistons à une crise gouvernementale d’ampleur? Or, entre la crise gouvernementale et la crise politique, il n’y a qu’une frontière: la crise de confiance. Nous y sommes. Et même au-delà. L’illusion du «et de droite et de gauche» a vécu et avec elle s’estompe progressivement l’escroquerie politique et intellectuelle du macronisme. Début octobre, le président déclarait: «J’observe, j’écoute, j’entends», ajoutant qu’il admettait ne pas être «parfait» au point de vouloir se «corriger». Deux semaines plus tard, la correction est sévère. Colmater les brèches gouvernementales ne renversera pas l’injustice à tous les étages qui caractérise ce quinquennat… et encore moins l’opinion des Français.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 15 octobre 2018.]

vendredi 12 octobre 2018

Lignée(s)

L'Histoire majuscule : le legs de Michel Vovelle.
 
Perte. Octobre avance et le soleil se consume dans le ciel comme une explosion de chagrin, disloqués aux tréfonds de nos êtres par la disparition de celui grâce auquel nos vies changèrent, non pas dans les marges de nos apprentissages les plus fondamentaux, mais en leurs cœurs mêmes. Michel Vovelle a donc pris la tangente, à l’âge de 85 ans, rejoignant les feux sacrés de ceux qui nous brûlent de bonheur depuis si longtemps. Puisque l’histoire n’est pas seulement une science du passé mais aussi une connaissance du présent avec l’épaisseur du temps, l’immense tristesse qui ne nous quitte plus ne s’explique pas que par la perte de l’ami, du camarade communiste (depuis 1956), du «père» spirituel (il détestait l’idée), du «maître» comme il y en eut si peu au fil de nos trajectoires respectives. Ce qui prend fin et nous retourne l’âme, ce que l’immense historien Michel Vovelle emporte avec lui, ce n’est pas ce que nous aurions partagé avec incandescence à un moment ou à un autre, ici ou là, dans le secret jalousé des lectures abondantes de son œuvre monumentale, c’est le monde même, une certaine origine du monde, la sienne sans doute mais celle aussi du monde dans lequel nous avons vécu, dans lequel nous nous sommes formés et battus, dans lequel il nous a transmis un savoir vital, et partant, c’est «notre» origine du monde en quelque sorte, une origine unique. Oui, une part de nous-mêmes vient de disparaître; de manière irréfutable. Comme nous semble irréfutable la possibilité qu’un monde différent apparaisse aux vivants – dans la mémoire et la fidélité de son legs.

vendredi 5 octobre 2018

Chiffrage(s)

Connaissez-vous la valeur de votre vie, évaluée officiellement? 3 millions d’euros…
 
Calcul. Nous nous surprenons parfois à être insensibles aux coups de pointe reçus de ceux qui maintiennent bien au chaud l’«ordre social établi», habitués que nous sommes à retourner les attaques contre ces adversaires, visages et voix débordant de fraternité bénigne, puissants aux mains blanches parce que d’autres travaillent pour eux. Nous savons tout –ou presque– de la lutte des classes, des conflits d’intérêts, de l’antagonisme profond entre le travail et le capital, qui projettent sur nos existences ce que Jack London nommait déjà en son temps «le Talon de fer», chef-d’œuvre publié en 1908. Le romancier visionnaire, qui avait si bien anticipé à la suite de Karl Marx le règne totalitaire de l’oligarchie par la globalisation capitaliste, n’imaginait sans doute pas que, quatre ou cinq générations plus tard, en Occident, calculer le prix d’une vie humaine deviendrait aussi banal qu’une vulgaire cotation en Bourse. Vous ne rêvez pas. Chers lecteurs, soyez les bienvenus dans le monde réel, et sachez que, en France, la «valeur» de votre vie est, d’après un rapport très officiel du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, évaluée à 3 millions d’euros…

lundi 1 octobre 2018

Comme ils disent

Macron-le-sage serait sur la bonne voie. Non seulement il admet ne pas être «parfait» et vouloir se «corriger», mais l’hôte du Palais souhaiterait passer d’une posture «jupitérienne» à un président «du quotidien».

Cette fois –parole d’Emmanuel Macron–, nous allons voir ce que nous allons voir! «J’observe, j’écoute, j’entends», a donc déclaré le chef de l’État au journal le Monde, lors de son retour d’un voyage aux Antilles, évoquant tout de même la «mission» pour laquelle il a été élu: «Le devoir de faire.» Car voyez-vous, Macron-le-sage serait sur la bonne voie. Non seulement il admet ne pas être «parfait» et vouloir se «corriger», mais l’hôte du Palais souhaiterait passer d’une posture «jupitérienne» à un président «du quotidien». Et nous devons le croire. Affaibli par des sondages en berne, accusé d’être distant et méprisant, l’homme serait en train de redescendre sur terre au point de reconsidérer sa posture et à se réformer lui-même. «Aidez-moi», a-t-il par exemple lancé, en direct des Antilles, «j’ai besoin de vous, journalistes, population, élus». Quel bel élan, n’est-ce pas? Quel altruisme, quelle générosité, quel esprit d’écoute en effet… sauf quand il précise que, s’il a «besoin» de tant de monde, c’est bel et bien pour expliquer l’action de l’exécutif. Bref, Emmanuel Macron, devenu son principal ennemi, cherche des volontaires pour son service après-vente. La petite musique devient habituelle: le problème c’est la forme, pas le fond. «Pé-da-go-gie», clame-t-on à l’Élysée. 

Seulement voilà, la forme c’est toujours du fond qui remonte à la surface. Ses petites phrases, comme «traverser la rue», «pognon de dingue» et tant d’autres, ne viennent jamais de nulle part. Elles reflètent trait pour trait la politique conduite et sont évidemment perçues pour ce qu’elles sont: l’expression verbale des injustices subies par les contre-réformes. Voilà ce qu’il y a de fondamental! Dire que Macron sombre dans les sondages uniquement pour son manque de maintien est une explication un peu sommaire. Même Alain Minc, l’un des très proches visiteurs du soir, prend acte du «bonapartisme» du chef de l’État et met en garde contre un «risque de giscardisation». On croit rêver. Vous connaissez la formule: changer pour que rien ne change. Surtout l’essentiel.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 octobre 2018.]

jeudi 27 septembre 2018

Frère(s)

Kanaky, l’éblouissant livre de Joseph Andras consacré à la figure de Alphonse Dianou, militant indépendantiste tué lors de la prise d'otages de la grotte d'Ouvéa, en 1988.

Dianou. Il y a deux sortes de livres: ceux que nous lisons; et ceux qui font mémoire. Dès les premières phrases de "Kanaky" (éd. Actes Sud, 300 pages), nous pénétrons dans cet ailleurs de la littérature qui nous arrache de l’ordinaire et maintient en vie ce haut lieu de l’écriture majuscule: «Dire l’homme dont on dit qu’il n’en est plus un. Cerner le point de bascule, l’instant où l’espèce tombe le masque et décanille, la bave aux lèvres et le poil dru. S’en aller à la frontière, pister la borne, sonder l’âme des nôtres en disgrâce, destitués, révoqués.» L’auteur, Joseph Andras, manie la plume avec d’autant plus de solidité et d’excellence qu’elle ose embrasser une vaste réflexion sur l’histoire, débutée en 2016 avec "De nos frères blessés" (Actes Sud), hommage au militant communiste Fernand Iveton, guillotiné pendant la guerre d’Algérie. Cette fois, Joseph Andras nous plonge dans les creux et les reliefs de l’affaire de la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, fruit d’un travail d’enquête dont on ne saurait qualifier l’origine tant elle remonte à la genèse référencée du genre. Avril-mai 1988: qui, d’âge raisonnable, ne se souvient de cette action menée par un groupe d’indépendantistes qui se solda par une intervention militaire d’une rare brutalité, et d’un bilan en forme de catastrophe pour la France, vingt et un morts, dont dix-neuf Kanak? Parmi les victimes, Alphonse Dianou, 28 ans, musicien, ancien séminariste, admirateur de Gandhi et militant charismatique du FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste). Terroriste ou martyr, Dianou? Français ou «barbare» kanak? Pacifiste ou assassin? Chrétien ou communiste? «Un songe-creux envoûtant et égaré, au mieux; un dingue doublé d’une brute, au pis», écrit Andras. 



jeudi 20 septembre 2018

Tremplin(s)

Après le succès éclatant du week-end dernier, et si l'on décrétait la «Fête de l’Humanité permanente»!

Cœur. Les voix fondamentales de l’Histoire ne changent pas – seuls changent ceux qui les écoutent. Au milieu de l’effondrement physique et moral généralisé à quoi se résume le vieillissement supposé de certaines de nos idées (pour ne pas dire «nos idéaux»), il reste un moment, un lieu, une réunion collective si puissante qu’elle apporte à elle seule le témoignage irrécusable de la persistance du caractère, des aspirations, des désirs, des inventions inouïes, de tout ce qui constitue nos personnalités singulières et pourtant réunies au-delà de l’imaginable: la Fête de l’Humanité. Réalisons bien! Si l’Humanité, le journal, est de manière avérée et reconnue, ce bien précieux qui nous hante et nous dépasse autant par l’épaisseur du temps que par son horizon infranchissable, la Fête de l’Humanité, elle, est son expression corporelle, son cœur battant une fois l’an, et lorsque nous sommes trop lâches ou trop indécis dans nos existences quotidiennes pour, encore, saisir l’engagement à bras-le-corps de peur que la vie ne reprenne ses cartes, il y a ces instants-là, vécus pour «faire les choses», entrer dans un bonheur possible, avec cette sensation utile et douce que quelque chose peut avoir lieu, à condition de se montrer digne du don qui nous est offert – digne, avec joie et fatigue, tout sauf neutre… Déjà presque une semaine d’écoulée et l’imprégnation de la Fête, telle une mémoire vive, refuse de se dissiper. Au contraire même, prend-elle un relief plus évolutif à mesure que le spectacle du retour à la vie «ordinaire» nous propose et nous impose les fracas d’une actualité – martelée n’importe comment – qui disperse et lasse les consciences collectives les plus avisées, à la hauteur de ce dont sont coupables les tenants de la médiacratie dominante, à la fois exercée pour ignorer et mépriser l’événement festif, culturel et politique de la Fête (une habitude dorénavant), mais également capable aussi (plus grave) d’en détourner le sens si besoin. La meilleure prophylaxie pour eux consiste à faire le vide, à essayer de faire le vide, pendant les tonnes d’heures de «cerveaux disponibles» qui leur sont accordées. Le bloc-noteur, comme vous chers lecteurs assurément, n’aime pas ces gens-là, leur égoïsme naturel et systématique, leur arrogance ignorante, leur méconnaissance originelle des lois essentielles qui régissent une République digne de ce nom, leur immoralité foncière et presque toujours (pour eux-mêmes) infructueuse. L’immense succès de la Fête les gêne? Oublions-les. Soyons plus forts que «ceux-là». Pour une raison simple. Le Peuple de la Fête porte une exigence que «ceux-là» ne soupçonnent pas, une sorte de «message»: de quelle société voulons-nous, refusant l’alternative absurde qui consiste à nous enfermer soit dans le monde mondialisé et globalisé, soit dans la nation archaïque…



lundi 17 septembre 2018

Un rappel

Une question hante après pareil succès de la Fête de l'Humanité 2018. Comment «poursuivre» la Fête? Plus précisément, comment en préserver cette démesure humaine remplie d’espérance que nous-mêmes, peut-être, n’évaluons-nous pas à sa juste valeur? C’est dire…

Quand les malins dominent (et pensent vraiment ordonnancer le monde et nos sociétés), nul ne nous interdit (c’est même indispensable) de trouver réconfort, grandeur et force dans ce moment vécu (aussi éphémère et éblouissant soit-il) avec celui que nous pouvons nommer le «peuple de la Fête de l’Humanité». Plus que ces dernières années sans doute, ne le cachons pas, l’après-Fête diffuse encore en nous de la mémoire vigilante et ce bien inestimable et rare, le «partage». Il nous hisse au-delà de nous-mêmes, nous contraint à une exigence neuve et nous impose de ne pas rompre la chaîne dont nous sommes tous les maillons, celle d’une conscience collective si puissante qu’elle nous dit quelque chose de différent…

Plus de 500 000 personnes. Et l’envie de prolonger. Comme si nous ne voulions pas en sortir… La participation solidement à la hausse de cette Fête 2018 participe évidemment de notre enthousiasme. Mais pas seulement. La majorité des visiteurs ont encore la tête dans les souvenirs vifs de ces trois jours vécus en apnée, fatigués mais comblés, vides mais remplis de courage. Pas étonnant. L’horizon qu’ils ont dessiné ensemble forme des ourlets que seule l’imagination collective déplisse à l’image de leur ambition. Pas que du rêve. Du concret.

Une question hante néanmoins chacun d’entre nous après pareil succès. Elle nous hante tant et tant que la poser provoque presque des tremblements: comment «poursuivre» la Fête? Plus précisément, comment en préserver jusque dans les moindres détails à la fois sa diversité, sa richesse et son intelligence, mais aussi son esprit de débats politiques et toutes ses audaces créatrices, bref, cette démesure humaine remplie d’espérance que nous-mêmes, peut-être, n’évaluons-nous pas à sa juste valeur? C’est dire…

La Fête fut un concentré vivant de l’Humanité comme idéal plus vaste. Des idées; de la nouveauté; de la maturité; et de la jeunesse. Plus qu’un espoir en vérité, un rappel. Jean-Jacques Rousseau l’écrivait en son temps: «Les particuliers meurent, mais les corps collectifs ne meurent point.» Prouvons que cette raison d’être n’a rien de chimérique.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 septembre 2018.]

jeudi 13 septembre 2018

Mondialité(s)

Sarah Wagenknecht.
Être de gauche face à l’immigration, c'est assumer la mondialité du développement et l’universalité des droits – l’internationalisme en somme. 

Migrants. Ainsi donc, une partie de la gauche européenne dite de « transformation sociale » ne cacherait pas son inclination pour l’Allemande Sahra Wagenknecht, l’une des principales figures de Die Linke et à l’origine d’un nouveau mouvement, Aufstehen («Debout»), qui, certes, ambitionne de pousser les partis à replacer la question sociale au cœur des débats, mais en s’appuyant, en grande partie, sur la question de l’immigration pour y parvenir. Passons sur la visée politique consistant à ne pas laisser ce terrain idéologique aux extrêmes droites –cela répugne le bloc-noteur–, venons-en au sujet de fond. Car celui-ci semble hanter Sahra Wagenknecht. Ne dénonçait-elle pas, en 2016, «l’ouverture incontrôlée des frontières»? Et si elle continue de s’opposer au durcissement du droit d’asile, elle estime néanmoins que «plus de migrants économiques signifient plus de concurrence pour décrocher des jobs dans le secteur des bas salaires» et qu’«une frontière ouverte à tous, c’est naïf». Cette vaste problématique polémique, qui lui valut d’être désavouée par Die Linke, a depuis dépassé la frontière. Une interview dans l’Obs de Djordje Kuzmanovic, conseiller de Jean-Luc Mélenchon, le confirme. L’orateur national de la France insoumise y déplore ainsi «la bonne conscience de gauche» qui empêcherait «de réfléchir concrètement» à la question migratoire. Son objectif affiché: «Ralentir, voire assécher, les flux migratoires» par le recours au fameux «protectionnisme solidaire». Et il ajoute: «Lorsque vous êtes de gauche et que vous avez sur l’immigration le même discours que le patronat, il y a quand même un problème.» L’historien Roger Martelli, dans une tribune publiée sur le site de Regards, dénonce l’argument en ces termes: «N’est-on pas en droit de s’étonner plus encore quand, se réclamant de la gauche, on tient des propos qui pourraient être taxés de proches du discours d’extrême droite?»
 

Migrations. Mais que se passe-t-il? Tenter de (re)conquérir l’électorat populaire perdu à l’extrême droite, pourquoi pas. Mais de là à croire que le mouvement social critique parviendra à enrayer la poussée des pires idées identitaires en flirtant avec une part de ses discours...

dimanche 9 septembre 2018

Intervention citoyenne

Nicolas Hulot a porté un nouveau coup à l’illusion macronienne en expliquant dans le détail ses échecs. Mais il ajoutait: «Qui ai-je derrière moi?» C’était une critique franche et massive envers la société tout entière, une sorte d’appel au secours qui aura eu le mérite de relancer les mobilisations. 

L’avenir de la planète, de l’écosystème et du vivant – donc de la place des êtres humains et, partant, de leur responsabilité anthropologique – est tout sauf un sujet neutre. Des dizaines de milliers de citoyens, réunis dans de nombreuses villes de France, viennent d’en apporter confirmation. Quelle que soit son opinion sur le passage controversé de Nicolas Hulot au gouvernement, au moins sa démission aura-t-elle donné du crédit à la formule populaire: «À quelque chose malheur est bon.» D’autant que les manifestants défilaient derrière une banderole témoignant à elle seule que ce sont bien les raisons du renoncement de l’ex-ministre qui importaient: «Changeons le système, pas le climat!»

Oui, nous vivons dans un monde malade d’un système: le capitalisme, intrinsèquement incompatible avec les préoccupations d’écologie de transformation sociale. Disons la vérité. Alors que l’homme blessé Nicolas Hulot portait un nouveau coup à l’illusion macronienne en expliquant dans le détail ses échecs, il ajoutait: «Qui ai-je derrière moi?» C’était une critique franche et massive envers la société tout entière, une sorte d’appel au secours qui aura eu le mérite de relancer les mobilisations. Inutile d’épiloguer. Sans l’intervention des peuples, rien ne nous fera croire que les États seuls – nous parlons là des mieux intentionnés – résoudront la crise écologique. Par ailleurs, comment ne pas constater que le mot «écologie» délivre parfois tous les passeports pour ne rien changer, que ce soit l’écologie libérale inscrite au cœur du marché, l’écologie actrice de compromis inopérants, sans parler de la social-écologie, cette sorte de fusion avec une partie de la social-démocratie et ses cortèges de renoncements. À commencer par le principal: la rupture avec le capitalisme et la finance…

Nous sommes meurtris par les égoïsmes systémiques des maîtres de l’économie globalisée, leur immoralité foncière, leur méconnaissance des lois humaines fondamentales qui les poussent dans les logiques destructrices du capital. Bâtir un nouveau monde – un vrai – suppose une nouvelle ère de l’humanité. Se développer autrement, produire autrement, consommer autrement. Et puis éradiquer les inégalités sociales et environnementales.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 10 septembre 2018.]

vendredi 7 septembre 2018

Effondrement(s)

Lorsqu’il laisse transparaître ce que nous pouvons considérer comme un cynisme complet, en particulier dans ces passages relâchés où il avoue tout uniment son mépris du peuple et de l’esprit français, nous voyons chez lui un effondrement moral généralisé à quoi se résume son pouvoir suprême.
 
Défiance. Fin, recommencement, prolongation et/ou perpétuation de quelque chose… Toute «rentrée» génère ses troubles et ses imperfections, quand vous reprend méchamment par la manche l’ardeur d’une actualité affligeante que vous aviez mise à bonne distance, moins par irrespect que par autoprotection passagère. Illusion. Le spectacle de la Macronie, pour tout scrutateur patenté, lasse autant qu’il réjouit l’imagination au cœur du réel. L’écrivain Philippe Besson –récompensé comme il se doit par un titre de consul, le croyez-vous?– avait sans doute raison: Mac Macron n’est qu’un personnage de roman, pour ne pas dire de fiction. Et si, dans le registre de l’ancien monde ou du siècle passé, voire du précédent, il nous fallait le caractériser, nous penserions à coup sûr aux pires personnages qui hantèrent jadis nos lectures adolescentes. Alors nous réaliserions qu’entre lui et «son» peuple (vu du haut vers le bas, bien entendu) plus rien n’aurait lieu, que plus rien ne pourrait jamais avoir lieu, que la vie (du bas vers le haut, cette fois) reprendrait ses cartes et ne laisserait de place ni pour l’enthousiasme, ni pour la croyance et la foi. Seules subsisteraient la résignation douce et cette pitié réciproque et attristée, auxquelles nous ajouterions le point ultime du désamour: la défiance. Une défiance totale envers l’homme, ses pratiques et même ses idées… 

mercredi 5 septembre 2018

Le doute

Voulez-vous vraiment que votre employeur devienne votre percepteur, avec des risques conséquents de rétention ou de fraude et, ait accès, de surcroît, à vos données personnelles?

Les grandes décisions régaliennes ne se prennent jamais à la légère. Surtout quand il s’agit de nos impôts, l’une des prérogatives sacrées de l’État républicain. Le psychodrame politique auquel nous avons assisté concernant le prélèvement à la source n’a rien d’anecdotique. Il est même essentiel et témoigne de l’ampleur du trou d’air qui frappe l’exécutif. L’affaire a donc été tranchée par le président. Fin de la cacophonie, peut-être. Fin des inquiétudes, sûrement pas. Car cette réforme à haut risque, qui s’inscrit parfaitement dans les canons de Macron bien qu’elle fût initiée par son prédécesseur, possède désormais une double particularité: elle est à la fois synonyme de dangers et de doutes. Dangers, dans ses logiques mêmes. Doutes, dans la tête des citoyens contribuables, dont on mesure mal les effets psychologiques.

«Modernisation» et «simplification» sont les maîtres mots des thuriféraires de ce big bang fiscal aux vices cachés. Contrairement aux affirmations gouvernementales, le prélèvement à la source n’apportera aucune efficacité supplémentaire quant au recouvrement de l’impôt sur le revenu, celui-ci étant aujourd’hui recouvré à hauteur de 99% par l’administration, dont près de 70% au moyen des prélèvements mensuels. Mais, il y a plus grave, car cela touche aux principes d’organisation de la société républicaine: c’est à l’État de lever l’impôt. Voulez-vous vraiment que votre employeur devienne votre percepteur, avec des risques conséquents de rétention ou de fraude et, ait accès, de surcroît, à vos données personnelles? Ce ne sera rien d’autre qu’une privatisation de la mission publique de recouvrement. S’ensuivra une probable fusion de l’impôt sur le revenu et de la contribution sociale généralisée, ce qui pourrait mettre en péril la progressivité de l’impôt. Rappelons aux oublieux que les services de la Direction générale des finances publiques ont perdu plus de 30 000 emplois en dix ans ; d’autre sont déjà programmés. Et pendant ce temps-là? Toujours aucune annonce afin de lutter contre l’évasion fiscale, qui prive les comptes publics d’environ 80 milliards d’euros…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 septembre 2018.]

dimanche 29 juillet 2018

Thomas ne laisse pas passer son Sky Tour

Geraint Thomas, franchissant la ligne
d'arrivée du dernier contre-la-montre.
Carton plein pour l’équipe Sky, qui remporte avec le Gallois Geraint Thomas son sixième Tour en sept ans, avec trois coureurs différents. Chris Froome a sauvé sa place sur la troisième marche du podium.

Sur la route du Tour, envoyé spécial.
L’onomastique de la Grande Boucle, qui nous renseigne sur la nature de l’époque, nous trouble toujours parce qu’elle nous parle d’un pays proche et d’un monde lointain. Dans le petit monde de la Sky, la généalogie importe moins que la création de personnages à sa mesure, capables de perpétuer la seule chose dont soit capable cette équipe, avec son budget de quarante millions d’euros: la domination sans partage. La formation de Dave Brailsford a réussi, en sept ans, ce que Cyrille Guimard avait inauguré de manière spectaculaire dans les années 1970-1980, remporter le monument avec trois coureurs différents. Un exploit digne du Panthéon cycliste. A un détail près, que nous revendiquons haut et fort au point de le réécrire. Les Lucien Van Impe, Bernard Hinault et Laurent Fignon marquèrent l’histoire de leur sport; les Bradley Wiggins, Chris Froome et Geraint Thomas ne fortifient que l’histoire des Sky.

Hanté par la trace mémorielle du Tour en tant qu’épopée onirique qui dépasse ses héros eux-mêmes, le chronicoeur s’est souvent demandé: quel Tour de France laisserons-nous aux coureurs? Les circonstances l’incitent à reformuler la question: quels coureurs laisserons-nous au Tour de France? Une phrase nous instruit pour en comprendre le sens, d’autant qu’elle témoigne de l’impuissance des organisateurs. Elle a été prononcée par celui qui dessine le tracé depuis cinq ans, l’ancien coureur Thierry Gouvenou: «Je pourrais proposer n’importe quoi, une équipe qui domine autant s’adaptera toujours.» Pour rappel, souvenons-nous que Froome était lieutenant quand Wiggins triompha en 2012 et que Thomas a accompagné son «Froomey» avant de lui succéder. Et préparez-vous, le prodige  colombien Egan Bernal, 21 ans, fut déjà au premier rang durant ces trois semaines pour assurer la relève programmée. Le directeur sportif des Sky, Nicolas Portal, l’expliquait l’autre soir: «Le renouvellement a toujours fonctionné, sauf avec Richie Porte et Mikel Landa qui ont choisi de tenter leur chance ailleurs, chez BMC et Movistar.» Et nous repensons que Dave Brailsford, qui rêve polisson d’offrir un maillot jaune à la France, voulait débaucher de la FDJ le Français Thibault Pinot en 2016, sachant que ce dernier n’avait pas donné suite au pont d’or et au gage de réussite –au prix de quels sacrifices?– qui lui étaient proposés…

Pour Geraint Thomas, longtemps resté dans l’ombre en ruminant ses sentiments grégaires, tout débuta vraiment en 2014.

samedi 28 juillet 2018

Même dans le chrono, Thomas résiste au temps

Tom Dumoulin.
Dans la vingtième étape, un contre-la-montre sélectif entre Saint-Pée-sur-Nivelle et Espelette (31 km), victoire du Néerlandais Tom Dumoulin, une toute petite seconde devant Chris Froome, qui récupère sa marche sur le podium. Troisième de l’étape, le Gallois Geraint Thomas remporte son premier Tour de France.

Sur la route du Tour, envoyé spécial.
D’abord il plut sur les routes du pays basque, ensuite l’asphalte se réchauffa avant de sécher sommairement comme pour favoriser les meilleurs, partis en derniers, puis l’humidité regagna alternativement du terrain et nous eûmes bien de la peine à voir leurs chairs se partager. Que nous nous tenions à hauteur d’homme, que nous nous perchions en surplombs choisis ou que nous traquions leurs traces devant les écrans de télévision de la salle de presse, c’est toujours la métaphore organique qui vient à l’idée des observateurs quand les forçats se soumettent à l’épreuve du contre-la-montre individuel. Le règne des rouleurs. Plus ou moins agiles ou toniques. Le royaume de la puissance qui abolit la souplesse d’âme et ruine toutes velléités dilettantes. Enclin aux petites dévotions cyclistes, dans les moments d’inspiration efficace, le chronicoeur mime avec un certain bonheur les altières silhouettes des champions, non sans un brin de mélancolie teintée de réalisme. Plus que jamais sans doute, voici venue l’heure des «forts» du pédalier qui écrasent les poids plumes. Le combat entre Geraint Thomas, Tom Dumoulin, Primoz Roglic et Chris Froome condamnait les «purs» grimpeurs aux seconds rôles, là comme ailleurs. Voilà le résumé du Tour de France 2018, et au-delà: à l’image des quatre cadors du peloton, seuls les rouleurs transformés en grimpeurs peuvent prétendre au sacre suprême.

Ensuqués d’embruns portés par les vents d’ouest, ils bravèrent la grisaille aveuglante dans la succession des bosses qui parsemaient ce chrono tracé dans le territoire basque du Labourd. Le morceau de choix fut le petit col de Pinodieta, posé à 172 mètres d’altitude, auquel ils accédaient à la sortie de Souraïde par le chemin de Kostatzu, une route d’un kilomètre à 10% de moyenne et jusqu’à 21% au pied. Un traquenard, ce raidard réservé jusque-là aux cyclotouristes. Le «match» se résuma donc, comme prévu, au mano à mano des quatre leaders du classement – le reste n’étant, hélas, qu’accessoire…

vendredi 27 juillet 2018

Bardet audacieux, Roglic victorieux

Primoz Roglic.
Dans la dix-neuvième étape, entre Lourdes et Laruns (200,5 km), victoire du Slovène Primoz Roglic (Lotto), qui prend la troisième place du général à Chris Froome. Ce fut la dernière grande journée de montagne, avec trois cols de légende, Aspin-Tourmalet-Aubisque. Bardet a été offensif. En vain.

Laruns (Pyrénées-Atlantiques), envoyé spécial.
Sous un soleil de plomb et une chaleur caniculaire à ne pas mettre un cycliste dans une pente, débuta un long mano à mano avec la fébrilité des cimes. L’ultime étape de montagne de l’édition 2018 proposait un enchaînement Aspin-Tourmalet-Aubisque, si sublime pour le bonheur des yeux rêveurs, que le chronicoeur pensait y retrouver un paysage digne des annales. Dans sa grandeur, le Tour perpétue au moins une tradition : il fait seulement semblant de dépendre de ses champions, mais c’est lui qui crée les mythologies en dominant ceux qui l’incarnent. Quand les 146 rescapés plantèrent leurs roues dans le col du Tourmalet (17,1 km à 7,3%, HC), une première sélection s’était opérée. Des fuyards à l’avant, l’écrémage régulier à l’arrière. Deux de nos héros de ce mois de juillet vivaient d’ailleurs des fortunes opposées. Le Français Julian Alaphilippe, merveilleux attaquant régulier qui mériterait de recevoir tous nos lauriers, franchissait en tête les cols d’Aspin et du Tourmalet, accrochant définitivement sur ses épaules le maillot à pois, avant de laisser filer ses compagnons d’échappée, devoir accompli. Le Slovaque Peter Sagan, en perdition depuis sa chute il y a deux jours, luttait, lui, pour rentrer dans les délais et rapporter à Paris son maillot vert. Dans le Tour, pas de sentiment. Telle est sa loi, celle qui avive l’intérêt du spectacle en tant que genre, comme si la morale chevaleresque n’était que le risque d'un aménagement possible du destin.

Ce fut là, ensuqués par la chaleur, juste après les rampes mortifères du Tourmalet, que nous nous frottâmes très fort le visage pour être sûr du spectacle qui s’agitait devant nous. Pour un peu, nous n’y croyions plus. A l’avant, l’Espagnol Mikel Landa et le Français Romain Bardet, l’un et l’autre en quête de rachat, tentaient le coup de force, accompagnés par le Polonais Rafal Majka. A l’arrière, au beau milieu du col du Soulor qui ouvre sur la montée de l’Aubisque (16,6 km à 4,9 km), placée à vingt kilomètres de l’arrivée, le groupe maillot jaune ne comptait plus que sept éléments. Le Néerlandais Tom Dumoulin lança les hostilités. Moins pour éprouver le Gallois Geraint Thomas, qui prit immédiatement sa roue avec le Slovène Primoz Roglic, que pour distancer Chris Froome. Le Britannique montra en effet des signes de lassitude, touchant à ses limites acceptables. Flanqué d'un équipier fidèle, le futur crack colombien Egan Bernal, à qui il dût encore une fière chandelle, nous sûmes alors que le quadruple vainqueur n’avait pas seulement accepté son allégeance à son nouveau leader, mais qu’il vivait sans doute son chant du cygne. Nous ne vîmes alors en lui qu’une sorte d’étrangeté, un exil intérieur. Au temps de sa gloire non contestée, personne n’a su, mieux et plus vite que lui, assumer les interprétations et les réinterprétations de son propre cyclisme: quelle conclusion tirera-t-il de son impuissance stupéfiante depuis trois semaines?

Hélas, dans les tous derniers kilomètres de l'Aubisque, avant la grande bascule vers Laruns, les trois hommes de têtes furent repris par les cadors. 

jeudi 26 juillet 2018

Avec Sky, mon nom est personne

Dans la dix-huitième étape, entre Trie-sur-Baïse et Pau (171 km), victoire du Français Arnaud Demare au sprint (FDJ), dans une journée «de transition». L’occasion de revenir sur la défaite de Froome, sur le triomphe annoncé de Thomas et sur l’emprise des Sky. Le nom de leur futur leader est déjà connu: le Colombien Egan Bernal

Pau (Pyrénées-Atlantiques), envoyé spécial.
Longtemps encore, le chronicoeur mâchera le mors de sa vingt-neuvième accréditation et tentera de trouver des éclaircissements rationnels. Puis il rangera dans la grande malle aux oubliettes les souvenirs des Illustres, partant du principe réaliste que le cyclisme de l’ère moderne, façon Sky, nous installe dans la gestion de l’optimisation du capital « maison » qui doit tourner en boucle. Si notre Tour de France tant aimé a toujours créé des personnages à sa démesure, l’armada de Dave Brailsford réussit, depuis 2012, a imposé un modèle simple à résumer: les noms des héros siglés Sky peuvent bien passer, seul compte l’intérêt supérieur de l’équipe elle-même, sans parler de sa pérennité économique qui atomise les symboles. Le jour où la formation britannique disparaîtra, nous écrirons pour épitaphe: Sky, c’était «mon nom est personne».

Dans la vie en bleu Sky teintée de rose, la course a donc «décidé» qui du leader Chris Froome ou de la doublure Geraint Thomas triompherait à Paris. «A la pédale», nous dit-on, ce qu’aucun observateur ne contestera depuis la montée du col du Portet, même si de nombreuses questions resteront en l’air concernant la «défaillance» de Chris Froome à 1,5 kilomètre du sommet. Comment l’expliquer ? De la fatigue (réelle) du dernier Giro, remporté au bout d’un exploit si fou qu’il laisse derrière lui des points d’interrogation? Du stress (non moins réel) provoqués par les mois de procédure suite à son contrôle anormal au salbutamol? De l’hostilité des spectateurs ? De son âge christique? Ou d’une décision édictée par Dave Brailsford, qui rêvait secrètement de se laver un peu du soupçon tenace? Déchu et déçu, Froome analyse: «Je n’ai pas de regrets, Géraint (Thomas) fait une course fantastique, il mérite d’être en jaune. Croisons les doigts, il le restera. C’est le cyclisme professionnel, c’est l’équipe.» Le Gallois Geraint Thomas, nullement pris en défaut, ni par rapport à ses adversaires, ni vis-à-vis de son leader naturel qu’il n’a pas renié et contre lequel il n’a jamais couru, résume ainsi la situation: «Notre cohésion est difficile à croire après ce qu’il s’est passé entre Froomey et Wiggins en 2012, mais nous sommes amis, tout est ouvert entre nous.»

mercredi 25 juillet 2018

Thomas, Portet par la montagne

Nairo Quintana.
Dans la dix-septième étape, entre Bagnères-de-Luchon et Saint-Lary-Soulan (65 km), victoire du Colombien Nairo Quintana (Movistar). Le tracé offrait quarante kilomètres d’ascension en trois cols ramassés. Geraint Thomas s’est montré trop fort pour tous ses adversaires. Chris Froome a lâché du temps. Passation de pouvoir !

Saint-Lary-Soulan, col du Portet
(Hautes-Pyrénées), envoyé spécial.
A l’ombre portée des cimes, par un soleil dont la générosité ne s’épuisait pas malgré quelques poches nuageuses assez crayeuses vers les sommets, nous disséquions le langage des escaladeurs qui s’élabore toujours sur des soubassements solides. L’heure des ascensionnistes venait de sonner. Et si d’ordinaire la montagne offre une revanche aux hommes sans chair, attirant les corps évidés, desquels il ne reste pas grand-chose, le format atypique de cette dix-septième étape avait surtout la valeur d’un cadeau précieux pour héros pressés. Pensez donc. Avant même le départ en Vendée, Cyrille Guimard analysait: «Regarde bien cette étape, elle agit déjà comme un aimant, elle attire et repousse. Ils l’attendent tous, l’espèrent ou la redoutent…» Raison pour laquelle les Dumoulin, Roglic, Bardet et compagnie décidèrent d’attendre ce jour J et nul autre pour – enfin – livrer la mère de toutes les batailles… ou rendre définitivement les armes.

Un concentré inédit, qui irradiait les esprits. D’abord, la distance: 65 kilomètres. Du jamais-vu depuis une demi-étape matinale, disputée en 1988. Ensuite, l’enchaînement infernal de difficultés : la montée de Peyragudes (14,9 km à 6,7%, première cat.), le col de Val Louron-Azet (7,4 km à 8,3%, première cat.), le col du Portet (16 km à 8,7%, HC). Enfin, un départ qui ressemblait à tout sauf à une course de vélo: des coureurs divisés en plusieurs sas, les dix premiers placés sur une grille, en quinconce, avec le maillot jaune en pole-position, comme dans les Grands Prix moto. Ainsi n’y eut-il pas de défilé fictif, les 147 rescapés s’élançant dès le kilomètre zéro. Les mauvais esprits évoquèrent un «buzz» médiatique, puisque le peloton attaquait directement au pied d’un long col et que cette organisation façon circuit de Formule 1 ne changerait rien. Que faudra-t-il bientôt inventer? D’autres affirmaient au contraire qu’il n’était pas inutile d’assumer jusqu’au bout le côté «jaillissant» d’un profil si bref mais hors-norme, voulant pour preuve le fait que tous les coureurs s’échauffèrent longuement, dans des espaces réservés, avant d’être lâchés dans la pente…

mardi 24 juillet 2018

Alaphilippe, lui, n’escamote pas les Pyrénées

Julian Alaphilippe, encore vainqueur.
Dans la seizième étape, entre Carcassonne et Bagnères-de-Luchon (218 km), brillante victoire du Français Julian Alaphilippe (Quick-Step). Il s’agissait de la première grande étape dans les Pyrénées, avec le franchissement de trois cols majeurs. Les favoris, désolants de passivité, se sont neutralisés…

Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne), envoyé spécial.  
Bercée d’antiques ondes de choc, l’entrée dans les Pyrénées signifie en général que le cyclisme des tréfonds atteint une forme de surgissement insoupçonné, une haute intensité dramatique enfantée par une noblesse de vent. Dans les temps d’odeurs de poudre, la gloire de la Grande Boucle se mesure aussi aux hurlements extérieurs qui, rarement, désanctuarisent le rituel sacré résumable d’une phrase: «On ne touche pas au Tour.» A l’orée d’une étape à priori magistrale, les scrutateurs regardèrent donc, incrédules, un peloton à l’arrêt après moins de trente kilomètres de course. Neutralisation temporaire; près de quinze minutes. Munis de bottes de paille, des agriculteurs en colère tentèrent de bloquer le passage, avant l’intervention de policiers, qui, d’ordinaire, anticipent assez bien ce genre d’événements prévisibles sur les routes de juillet. Sauf que les méthodes usuelles pour disperser des manifestants, par exemple l’utilisation inconsidérée de gaz lacrymogène, se prêtent mal aux Forçats dont l’usage de la vue reste essentiel, pour ne pas dire obligatoire. Après cet exercice de force, Eole se chargea de disperser dans l’air les maudites effluves. Et quand les 150 rescapés apparurent sur zone, ce fut le quartier latin transposé sur place. Scènes surréalistes de coureurs, yeux et gorges en feu, contraints de s’arrêter pour une distribution de dosettes de collyre. Les organisateurs croyaient avoir pensé à tout en interdisant les fumigènes. Les voilà débordés par le zèle des policiers eux-mêmes…

Un nouveau départ fictif fut ainsi donné plus d’une heure après le premier. Le chronicoeur dressa alors son regard intact vers les cimes et découvrit, derrière le bleu profond du ciel, des nuages très gris ourlés de plomb. Imaginant déjà des corps effondrés, des cyclistes affaiblis par des glissements sournois de la montagne semblables à des étais de sanglots. De la peur. Les franchissements de trois cols majeurs, entre Haute-Garonne et escapade en Espagne, se prêtaient à tous les fantasmes : Portet-d’Aspet (5,4 km à 7,1%), Menté (6,9 km à 8,1%) et Portillon (8,3 km à 7,1%), placé à dix bornes de l’arrivée. Plus de quarante fuyards entamèrent ces difficultés propices aux éblouissements, sur des lieux qui hantent, tels des fantômes. Parmi eux, des noms réguliers: Van Avermaet, Van Garderen, Barguil,  Mollema, Yates, Gilbert, Alaphilippe, etc.

Traceraient-ils leurs chemins dans la détrempe des orages qui grondaient? Ou électriseraient-ils le récit d’une épreuve si cadenassée que les mots flottent comme des mollets sur les chaînes.

dimanche 22 juillet 2018

Thomas, Froome : soupçon d’ambiguïté

Magnus Cort Nielsen.
Dans la quinzième étape, entre Millau et Carcassonne (181,5 km), victoire du Danois Magnus Cort Nielsen (Astana). La seule difficulté du jour, le Pic de Nore, classée en première catégorie, a été totalement escamotée par les favoris. Dès mardi, les Pyrénées trancheront la rivalité entre les deux cadors des Sky.

Carcassonne (Aude), envoyé spécial.
Nous ne savons pas grand-chose des tourments intérieurs qui nourrissent leurs nuits, rien du lieu où se disputent leurs cauchemars ou leurs rêves délicats. Si puissants soient-ils, leurs visages ne disent qu’une infime partie de ce que nous voudrions qu’ils disent, même avant de se figer pour de bon en matière réelle, vivante et brutale, à l’heure où les Pyrénées vont se dresser sous leurs roues, dès mardi, lorsqu’ils devront trancher dans le décisif et qu’un des deux accepte enfin l’allégeance. Une question hante tous les suiveurs, comme si l’intérêt du Tour ne tournait plus qu’autour de ces destins pourtant clivants: qui de Chris Froome, supposé leader en quête d’un cinquième sacre, ou de Geraint Thomas, doublure en maillot jaune, sera privilégié par la Sky dans le secret de leur délibération? Dans un climat malsain – crachats et injures pour l’un, sifflets par ricochet pour l’autre –, une théorie bruisse depuis quelques jours. Et si l’équipe de Dave Brailsford voyait d’un œil favorable la victoire de Géraint Thomas, histoire de se laver un peu du soupçon teinté de salbutamol? 

«Je peux très bien imaginer que Brailsford préférerait que Thomas l’emporte, ne serait-ce que pour démontrer qu’il n’existe pas seulement à travers Froome», explique Cyrille Guimard dans l’Equipe. Le sélectionneur national ne parle jamais au hasard. Surtout quand il ajoute: «Ça le flatterait de gagner le Tour avec trois coureurs différents comme j’ai pu le faire par le passé (1). Il a mis Thomas dans la disposition de se substituer à Froome, j’imagine, dès cet hiver, alors qu’il ignorait si Froome serait suspendu. Ensuite, à partir du moment où Thomas a gagné le Dauphiné, il ne pouvait plus se présenter à Noirmoutier en disant: s’il le faut, je passerai ma roue à Chris sur les pavés…» Notre druide résume simplement la situation. A un détail près. «Froome n’acceptera pas de perdre, précise-t-il. Son jeu sera d’installer le danger autour du Gallois.»

Quel que soit l’ambiguïté de l’éventuel sacrifice de l’un ou de l’autre, il réintégrerait finalement un ordre de clarté dans la mesure où la légende le ramène sans cesse à une pure disposition psychologique. 

samedi 21 juillet 2018

Entre Ardèche et Lozère, une course «à l’ancienne»

Omar Fraile.
Dans la quatorzième étape, entre Saint-Paul-Trois-Châteaux et Mende (188 km), victoire de l’Espagnol Omar Fraile (Astana), devant le Français Julian Alaphilippe. C’est la première fois depuis le départ du Tour que le vainqueur était dans l’échappée du jour. Côté favoris, Thomas, Froome et Dumoulin finissent roue dans roue.

Mende (Lozère), envoyé spécial.
Plein les yeux. Dans sa générosité régénératrice, le Tour en merveilles nous octroie parfois ce supplément d’âme que les suiveurs, seuls, visitent en topographie de l’intérieur puisqu’ils disposent de l’usufruit du tracé, découvrant, de villages en départements, de bourgs en balcons, de rivières en contreforts ce que la France de juillet offre de meilleure. Cette géographie, entièrement soumise – à priori – à la nécessité épique de l’épreuve, transforme les éléments et les terrains en autant de personnages incarnés. Les reliefs et les contours naturalisent l’homme, quand la nature elle-même s’en trouve humanisée. «La dynamique du Tour, écrivait Roland Barthes, se présente évidemment comme une bataille, mais l’affrontement y étant particulier, cette bataille n’est dramatique que par son décor ou ses marches, non à proprement parler par ses chocs.» 
 
Journée mémorable pour le chronicoeur, présent de bout en bout sur le parcours de la quatorzième étape, entre Saint-Paul-Trois-Châteaux et Mende (188 km), bien calé derrière son volant à retrouver les contours réinventés d’une République de salle de classe, carte fuyante et chamarrée d’un territoire saisi dans ses limites et sa grandeur, ses gouffres et ses aspérités, à la rencontre toujours émouvante de ce peuple des bords de route, citadins déracinés des congés payés ou locaux honorés par la visite du patrimoine nationale. Dans le véhicule de l’Humanité, tandis que la «suiveuse» s’extasiait sur la beauté stupéfiante de son Ardèche natale, sur les causses cévenols ou sur les magnificences désertiques des hauts plateaux de la Lozère balayés par un vent généreux de fraîcheur, le chronicoeur traça à grandes expirations son sillon dans les reflets métalliques du ciel voilé et fonça vers l’arrivée, maître de ses trajectoires, «à l’ancienne», pourrait-on dire, comme au temps joyeux où tous les journalistes «suivaient» chaque jour les étapes, du kilomètre zéro à la ligne finale, sans jamais perdre ni leur souffle d’adultes ni leur enthousiasme de gamins. Ce samedi eut ainsi, en pleins et en déliés, cette connotation d’apprentissage oublié du pays, conservant ce côté pèlerinage en recherche de quelque chose. Ce par quoi s’invente l’imagination puisée au creuset de la réalité.

Connaît-on assez l’effet de paysages sublimes dont l’ombre vous écrase? Dans son art feuilletonesque, le Tour impose donc un décor, mais aussi un contexte et des histoires sacrées dont on fait mémoire. La belle histoire du jour, rare à mentionner par son ampleur, tenait en un chiffre : trente-deux fuyards. Et en une vérité, enfin révélée à la face du Tour 2018 : le vainqueur à Mende serait à chercher parmi eux. Enfin de l’action, et de l’audace récompensée ! Nous le sûmes à soixante kilomètres de l’arrivée, quand les échappés comptèrent près de onze minutes d’avance sur le peloton. Comme l'indiquait alors le site officiel du Tour, dix coureurs membres de la troupe avaient déjà gagné une étape sur la Grande Boucle: Pierre Rolland, Simon Geschke, Daryl Impey, Greg Van Avermaet, Julian Alaphilippe, Philippe Gilbert, Peter Sagan, Thomas de Gendt, Lilian Calmejane et Sylvain Chavanel.
 

vendredi 20 juillet 2018

Le Peuple du Tour met la course sous tension

Christian Prudhomme appelle au calme.
Dans la treizième étape, entre Bourg d’Oisans et Valence (169,5 km), victoire au sprint du maillot vert Peter Sagan (Bora). Depuis la montée de l’Alpe d’Huez, l’ambiance est électrique entre certains spectateurs et l’équipe Sky. Attention danger?
 
Valence (Drôme), envoyé spécial.
Dans sa grande redescente vers les contrées étouffantes de la vallée du Rhône, le peloton a donc quitté sans se retourner ces montagnes alpestres qui, d’ordinaire, marquent la course de son sceau céleste et d’exploits, laissant dans nos mémoires des fragments épiques à ressasser les soirs de vague à l’âme. Ce vendredi 20 juillet déroge avec la règle. L’ambiance est électrique, à la limite de l’état d’urgence. Le chronicoeur, qui en a vu d’autres depuis bientôt trente ans, n’a jamais ressenti une telle tension entre le Peuple du Tour et certains coureurs. Ni le surréaliste come-back de Lance Armstrong en 2009, ni l’«affaire Festina» en 1998, pas même les nombreuses exclusions de tricheurs au cœur des années 2000 n’avaient provoqué semblable divorce entre les amoureux du bord des routes et ces forçats en quête de reconnaissance, toujours plus ou moins adulés selon les époques…

L’attitude de nombreux spectateurs, jeudi dans la montée de l’Alpe d’Huez, signe l’apparition d’un nouveau climat. Comme si la cocote minute, en surchauffe depuis deux décennies de mensonges et de spectacle altéré, explosait subitement. Comme si l’équipe Sky – puisqu’il convient de la nommer – concentrait toutes les haines, sans qu’il soit possible d’en maîtriser les éventuelles conséquences. Comment s’en étonner? Sifflets, injures, crachats, tentatives de coups, pancartes dénonciatrices: Chris Froome attire vers lui ce que les organisateurs du Tour ne pensaient plus voir depuis Eddy Merckx. Même le maillot jaune Geraint Thomas, qui, pour l’instant, a pris le relais de la domination sans partage des Sky après ses deux victoires consécutives en altitude, se trouve au cœur du cyclone. Froome se dit «sous le choc» de ce qu’il voit, de ce qu’il entend, et de la charge émotionnelle négative qu’il doit dompter.