mardi 15 juillet 2014

Tour : La Planche était fatale pour Contador

Victime d’une chute, l’Espagnol Alberto Contador (Tinkoff) a abandonné, blessé à un genou. Coup double pour Vincenzo Nibali (Astana), victoire d’étape et maillot jaune.

Contador quitte le Tour...
Depuis La Planche des Belles Filles (Haute-Saône).
Si le Tour reste l’une des plus belles conquêtes du journalisme en exaltation avancé, le droit canon de la bicyclette, qui invite à tutoyer les Anges ou les Diables selon les circonstances, exige de se plier à ses commandements. Parmi ceux imposés par les dieux du vélo, qui sont Français cela va sans dire, il en est deux auxquels les coureurs devaient sacrifier, hier, entre Mulhouse et la Planche des Belles Filles (161,5 km). Celui de savoir se mouiller pour exister. Et surtout celui de rester en selle. Foutues pluies et averses, qui depuis Leeds transforment les routes de la Grande Boucle en détrempe quotidienne, octroyant aux suiveurs, à leur corps défendant bien sûr, leur brevet de commentateurs de drames en cascade. L’événement du jour fut donc une chute fatale. Pas n’importe laquelle. Celle d’Alberto Contador (Tinkoff), prétendant à la succession depuis le départ contraint de Chris Froome.
 

dimanche 13 juillet 2014

Tour : la journée des Tony

Tony Gallopin.
Dans les rues de Mulhouse, où Laurent Fignon s’était illustré pour la dernière fois de sa carrière en 1992, l’Allemand Tony Martin remporte l’étape et le Français Tony Gallopin s’empare du maillot jaune.

Depuis Mulhouse (Haut-Rhin).
D’abord, l’éclat d’un bout de mémoire à partager. En ce dimanche 13 juillet, jour d’arrivée d’étape à Mulhouse, les lecteurs permettront au chronicoeur un souvenir (très) personnel qui le renvoie un peu plus de vingt ans derrière lui, lors de son quatrième Tour de France. Les poils ont depuis blanchi sur la photo de l’accréditation et si l’époque était encore à l’anoblissement recherché (par tous les moyens) pour pénétrer dans la «famille» du vélo, elle était surtout propice au suivi de la course comme on ne le pratique plus vraiment aujourd’hui, sauf rares exceptions, hélas. Résumons. Le chauffeur de l’Humanité s’appelait alors Christian Palka, alias «Palkuche», ex-coureur pro de la grande équipe Bic, celle de Luis Ocana, et notre «Palkuche» avait la particularité – et l’immense talent – de nous faire partager la course «de l’intérieur», chaque jour d’étape, devant les échappés, derrière, bref, nous étions toujours intercalés quelque part au milieu de la furie des coureurs pour assister au spectacle du cyclisme par-delà toutes ses frontières intimes.

C’était le 15 juillet 1992. Et ce jour-là, nous allions assister en direct au dernier exploit dans le Tour de Laurent Fignon.

samedi 12 juillet 2014

Tour : le jour de gloire de Blel Kadri

Coup double pour le coureur de l’équipe AG2R-La Mondiale: il remporte la 8e étape dans les Vosges (161 km), la première pour un Français, et s'empare du maillot de meilleur grimpeur.

Blel Kadri.
Depuis Gérardmer (Vosges).
Avant d’arriver à Gérardmer, au milieu des conifères délavés par le déluge pluvieux, le chronicoeur a mangé «Chez Dédé» l’omelette aux champignons et la tarte aux myrtilles «maison» (passage obligé en pays vosgien), avant de s’attarder, sur le bord de la route, sur le profil du jour opportunément intitulé par les spécialistes, «étape pour les puncheurs». Le peloton du Tour s’est déjà coltiné un mini Liège-Bastogne-Liège (à Sheffield), une version boueuse de Paris-Roubaix (vers Arenberg). Pour pousser l’analogue, l’étape vers Gérardmer ressemblait un peu la petite cousine de la Flèche Wallonne, avec deux grosses côtes pour puncheurs dans le final. Du genre à afficher des secteurs noirs sur notre livre de route: le col de la Croix des Moinats (7,6 km à 6%), le col de Grosse Pierre (3 km à 7,5%) à 11 km de l’arrivée et la montée finale de la Mauselaine (1,8 km à 10,3%).

Comme prévu donc, il a fallu attendre la fin de l’étape pour assister à l’animation en grand. Présent dans la bonne échappée du matin et impressionnant dans le col de la Grosse-Pierre, le Français Blel Kadri (AG2R) a maintenu le peloton à près de 4 minutes – un authentique exploit ! – alors que son dernier compagnon d’échappée, Sylvain Chavanel (IAM), a fini par lâcher prise définitivement. Après avoir accéléré une dernière fois dans l'ascension vers la Mauselaine (3e catégorie), le coureur d'AG2R a pu lever les bras au ciel dans les rue de Gérardmer.

Tour : mort de l'ancien cycliste Jean-Louis Gauthier

Porteur du maillot jaune en 1983, le Français avait 58 ans.

Depuis Gérardmer (Vosges).
C’est l’ami Vincent Barteau – qui fut l’un des compagnons les plus fidèles, jusqu’au bout, de Laurent Fignon – qui m'a appris la nouvelle, vendredi soir, alors que nous regagnions notre hôtel: «Dis, mon titi, tu sais que Gauthier est mort? Putain, j'le crois pas!» Il a dit ça sans prévenir. Comme un choc mal assumé. Et déjà sa voix s’était érayée d’une profondeur rauque. Confirmation ce samedi 12 juillet à la lecture de l’Equipe: l’ancien coureur Jean-Louis Gauthier a bel et bien été retrouvé mort, la veille, auprès de son vélo lors d'une sortie. Il avait 58 ans…

vendredi 11 juillet 2014

Tour : Astana, une casaque dans le vent?

Article invité: par Eric Serres.

Vincenzo Nibali.
Au départ de Leeds, Vincenzo Nibali, l’actuel maillot jaune, et son équipe étaient dans la peau d’outsiders. La donne semble dorénavant avoir changée… Avant de pénétrer dans les Vosges durant trois jours, avec l’escalade des premiers cols, c’est l'Italien Matteo Trentin qui a remporté la 7e étape, vendredi 11 juillet, entre Epernay et Nancy (234,5 km).

Depuis Nancy (Meurthe et Moselle).
Aujourd’hui, la grande question qui se pose est: Astana, l’équipe kazakhe du maillot jaune, Vincenzo Nibali, a-t-elle les reins assez solides pour supporter tout le poids du Tour de France 2014? Au départ de Leeds, la Sky et son chef de meute Chris Froome, apparaissaient comme ceux qui allaient diriger la manœuvre, mais voilà, le coureur britannique n’a pas voulu voir de plus près les pavés. Il a préféré s’éclipser et laisser à l’Italien, surnommé le requin de Messine, le soin de mordre à pleines dents dans l’épreuve, mais aussi exécuter un numéro d’équilibriste sur les pavés dont on ne l’imaginait pas capable.

Tour : les conseils de lecture du chronicoeur

À l’occasion du Tour de France cycliste, parti depuis 5 juillet du Yorkshire et qui arrivera à Paris le 27 juillet, voici ma sélection du meilleur de la Grande Boucle en librairie.

«Un vélo dans la tête», par Jean-Louis Le Touzet, éditions Stock, 406 pages, 21,50 €.
Un choix de chroniques écrites, qui fait la part belle à la longue époque Armstrong, parues dans Libération. Une histoire de Tour de près de deux décennies se recompose au fil de textes écrits avec une jubilation hors norme, une allégresse anarchique et souvent philosophique.
Je consacrerai un article très prochainement dans l’Humanité sur ces textes flamboyants de l’ami Suiveur - qui nous manque (1).

«Coppi ne sera plus rejoint», par Eric Fottorino, Cristel éditeur d’Art, 59 €, à commander sur www.editions-cristel.com
Voici un ouvrage consacré au “campionissimo” qui ouvre une prestigieuse collection sur papier d’art et rassemble, dans un portfolio, un récit et une estampe originale signée à la main par Jean-Michel Linfort. Jacques Anquetil, raconté par François Simon, poursuit la série bien nommée des “Magnifiques”.

Tour: la mémoire des Forçats aux chemins des drames

Il y a cent ans, des hommes, dont beaucoup de cyclistes, allaient entrer de la Grande Guerre. Du Chemin des Dames hier, à Verdun aujourd’hui, le Tour leur rend hommage.

Depuis le Chemin des Dames (Aisne), Verdun (Meuse), etc.
Stopper son véhicule. Sortir, regarder, respirer. Reprendre la route, suivre les instructions du road-book. S’arrêter à nouveau. Réfléchir, humer les senteurs d’un été qui ne vient pas, s’aventurer sur les labours qui ourlent une terre riche, parsemée de bois et de prés moutonnants sous le ciel lourd. Se refuser à l’oubli, imaginant, par-delà les brumes et l’épaisseur du temps, ce que fut le requiem pour l’aube d’un siècle… Depuis deux jours et jusqu’à samedi, d’Ypres à la Nécropole de la Fontanelle en Alsace, du Chemin des Dames à Verdun, les suiveurs parlent à voix lugubres et étouffés, seul le monologue de leur âme se réduit à un gémissement atrophié. Invités à suivre la ligne de front de la Grande Guerre, nous révisons nos classiques et au fil de la traversée les noms giflent l’imagination: Vimy, Fromelles, Caverne du dragon, Craonne, Vaux, Tavannes, Vauquois, Douaumont… Il y a cent ans, nos aïeux, qui n’étaient encore que des enfants, allaient entrer dans la Boucherie et combattre comme jamais des hommes ne l’avaient fait auparavant, au prix d’un sacrifice matriciel qui enfanterait une humanité dévastée.

Si le Tour s’enorgueillit de sa fièvre romantique, il a surtout de la mémoire et n’hésite jamais à la procession historique monumentale. De terribles carnages se sont tenus autrefois sur ces lieux, dont il n’est pas sûr que les coureurs entendissent jamais parler. Pourtant devraient-ils aimer les boursouflures de cette tragédie.

jeudi 10 juillet 2014

Tour: Froome abdique, c'est la Révolution des pavés

Coup de tonnerre sur la 5e étape Ypres-Arenberg (153 km). L’Anglais abandonne sur blessure. Nibali renforce son pouvoir, au terme d’une journée en Enfer.

Depuis Arenberg (Nord).
Redouter l’événement, son injustice ; déjà le ranger dans les affres de sa propre désolation. Il était 15h40 à l’horloge du Tour et le grand livre des Illustres se rehaussait soudain d’un épisode que les historiens du genre déclineront longtemps. Pour la deuxième fois de la journée, la troisième en deux jours, Chris Froome venait de perdre le contrôle de sa machine et sous le fracas de la chute de trop, il se releva difficilement puis griffa l’espace d’un geste de désespoir, son poignet droit en lambeaux. Là, à cet instant précis, nous imaginions ce que l’Anglais devait ressentir en montant dans un véhicule de son équipe Sky, abandonnant le Tour et ses espoirs de doublé. Sur son visage vrillé par la douleur, nous devinions même cet effondrement du présent sous le poids du ciel ténébreux. Oui c’était ça. Le silence intérieur à la place de la furie alentour. Ce cri qui ne voulait pas sortir, bloqué par la sidération d’un corps en souffrance, l’âme bleuie par le manque d’air. Et déjà des tonnes de souvenirs moribonds qui moussaient dans la gorge. Il n’avait même vu les pavés…

Le Tour orphelin, dépouillé de son grand favori et de sa carcasse voûtée dont l’extrême maigreur, sous la peau diaphane, nous inquiétait. Et pendant ce temps-là, le peloton sens dessus dessous, martelé par des traces d’héroïsme au milieu du chaos.

mercredi 9 juillet 2014

Tour : doit-on dire «tranchée» ou «trouée» d’Arenberg?

Ce mercredi 9 juillet, les coureurs arrivent à Arenberg, au pied de la célèbre mine et juste à côté de la non moins célèbre "tranchée" éponyme...

Depuis Arenberg (Nord).
Croyez-en mon expérience des lieux (la mine) et de Paris-Roubaix en général (la course). Les «enferdunordologues», qui se distinguent par la passion maladive de la «classique des classiques», ont une opinion définitive sur la question. Pour eux, la fameuse et mythique tranchée d’Arenberg, chemin vicinal de 2400 mètres taillé dans l’immense forêt de Wallers au Moyen Age, est bel et bien une tranchée. L'affaire sémantique ne se discuterait pas...

Même si, sportivement, tous s’accordent à dire que son franchissement s’opère bien trop tôt dans Paris-Roubaix pour s'assurer la victoire lors de la classique de printemps, sachant qu’il reste alors presque cent kilomètres avant de rallier l’arrivée, topographiquement chacun semble s’être mis d’accord: cette tranchée est bien, selon la définition, "une excavation longitudinale pratiquée dans le sol à ciel ouvert", qui a permis jadis de "rejeter la terre d'un seul côté pour former un parapet".

Chris Froome tombe: un pavé dans l’amer?

Le leader de la Sky, grand favori de l’épreuve, a chuté lors d’un banal accrochage. Il souffre du côté gauche et des poignets. 
Périlleux alors qu’aujourd’hui, la course fait place aux secteurs pavés… En attendant, sprint encore victorieux de l’Allemand Marcel Kittel, hier.

Depuis Lille (Nord).
Il suffit de peu de chose, parfois, pour que les suiveurs reprennent goût à l’imminence du drame et à ce qui s’apparente, de près ou de loin, au surgissement d’un événement imprévisible à hauteur d’enjeu. Après trois jours d’extases populaires en Grande-Bretagne, le retour en France paraissait doux aux âmes fatiguées d’avoir siroté directement aux fûts les vapeurs de houblon, et malgré les rigueurs du climat, les premiers paysages du Nord se déposaient en couches fines sur nos rétines dans un calme bienveillant. Au petit matin, quand même, il y eut une première alerte : nous venions d’apprendre que le Luxembourgeois Andy Schleck (Trek), vainqueur de l’épreuve en 2010, avait renoncé à prendre le départ, touché à un genou. L’annonce se disloqua vite dans le train-train… Surtout qu’à 14 heures, Radio Tour crachota l’info du jour qui allait agiter jusqu’aux moins réveillés: «Chute du n° 1, Chris Froome!»

mardi 8 juillet 2014

Tour: à Londres, Kittel ne rend pas sa couronne du sprint

Dans le cœur de la capitale britannique, vidée de sa circulation, l’Allemand Marcel Kittel remporte l’ultime étape anglaise (155 km). Le Tour arrive en France aujourd’hui.
 
Marcel Kittel.
Depuis Londres (Grande Bretagne).
Si les cyclistes se livrent de moins en moins au surcroît de poésie que leurs aïeux exigeaient avant toute velléité de départ, les Suiveurs de Juillet, qui pratiquent l’exil littéraire en itinérance, ont quand même bien de la chance. Imaginez la scène surréaliste vécue deux ou trois heures avant l’arrivée du peloton en furie: défiler tous phares allumés dans le cœur de Londres entièrement vidé de sa circulation, fenêtres grandes ouvertes pour n’en rien rater, durant au moins treize kilomètres, le tout à la vitesse très flegmatique d’un Anglais prenant le frais avec son parapluie sous le bras. Quand le véhicule du chonicœur devient trône et autel ambulant, chacun aura compris que sur le Tour les privilèges de la vue ne s’abolissent pas, ils s’additionnent. Ce spectacle voisinait avec le prodigieux. D’autant que la foule, innombrable au passage des héros pédalant, propageait un tel enthousiasme de bonheur partagé qu’il aurait été vain de retenir sa joyeuse émotion.
 

lundi 7 juillet 2014

A Sheffield, l'homme d'acier s'appelle Vincenzo Nibali

Dans l’ancien bastion de la sidérurgie, coup double pour l'Italien. Il remporte la 2e étape entre York et Sheffield (201 km) et s'empare du maillot jaune.

Depuis Sheffield (Grande Bretagne).
Le début d’été orageux et venteux, propice à la mélancolie de Juillet mâtinée de nuages denses, laisse heureusement quelques répits durant lesquels le soleil perce de lames presque aveuglantes. A mesure que nous nous enfonçons dans le pays, du nord vers le sud depuis hier, nos regards, dans le déroulé des kilomètres, se portent immanquablement vers les crénelures gommées des toitures aux faîtes des maisons de briques. Le Tour, qui aime voyager en contrastes, a quitté au matin York la select, « capitale » du chocolat britannique depuis cent cinquante ans (1), posant même son village-départ à l’intérieur du célèbre hippodrome aux effluves royaux, pour se diriger, toujours devant une marée humaine, vers Sheffield, ville jadis vouée à l’acier et à la bière, dont les contreforts jonchées de cités ouvrières, au-dessus de River Don, vous accueillent d’abord par le silence, puis par une invitation à la mémoire collective.

L’ancien bastion sidérurgique, qui faisait jaillir de ses fours la moitié de la production européenne d’acier au XIXe siècle, possède encore ça et là toutes les traces de la révolution industrielle, celle d’un âge d’or et de fer.

samedi 5 juillet 2014

Tour: et la foule pouvait crier "Roule, Britannia!"

Une foule considérable a accompagné la première étape du Tour, samedi 5 juillet, entre Leeds et Harrogate. La victoire et le maillot jaune reviennent à l’Allemand Marcel Kittel (Giant-Shimano). L’enfant du pays, Mark Cavendish, a chuté dans le sprint… 
Depuis Leeds et Harrogate (Grande Bretagne).
Les aurores d’un nouveau Tour ont toujours une histoire singulière. A mesure que le ciel se dégageait de ses gros nuages lourds qui encombraient Leeds depuis quarante huit heures, bien aidé par le vent du nord, et que les 198 coureurs du 101e Tour de France se rangeaient calmement sur la ligne de leur premier départ avant la copieuse aventure de trois semaines, nous découvrions, presque émus, la foule amassée de Britannique heureux d’y être – et c’est peu dire –, honorée comme des gamins enfin gâtés d’accueillir « the yellow race », « the only one », dont la folie a gagné depuis longtemps toute l’Albion – qui, entre nous, n’aurait plus rien de perfide si les victoires anglaises ne s’enchaînaient pas à un rythme un peu déraisonnable depuis deux ans…

Le départ fictif – sorte de défilé de représentation à la gloire des héros de Juillet – dura 17,5 kilomètres, une distance inhabituelle pour ce genre de non exercice sportif, de quoi prendre le temps de respirer un bon coup avant les affaires sérieuses. Et surtout avant les ultimes cocasseries du protocole façon british.

vendredi 4 juillet 2014

Un Tour Froome England

Le 101e Tour de France s’élance, samedi 5 juillet, depuis Leeds. Le tenant du titre Christopher Froome est chez lui. Il reste le grand favori. 

Depuis Leeds (Grande Bretagne).
«Un jour, on m’a proposé du boulot en me disant: c’est au nord de Londres… et je me suis retrouvé à Leeds!» Le serveur de la brasserie, un Lillois d’origine dont on jurerait qu’il est le fils caché d’un Woody Allen bien fatigué, pose sur chaque syllabe un accent select aux intonations épuisantes. «Croyez-moi, ici, on est plus près de l’Ecosse que de Londres! Au début c’était dur, surtout l’hiver, puis je me suis habitué aux Anglais. Ca fait dix-neuf ans.» Il tapote d’une main fébrile un sorte de khâlot d’étudiant vissé sur son crâne chauve, puis ajoute, comme une évidence: «Je ne suis jamais retourné sur les routes du Tour et c’est lui qui vient à moi. Si on m’avait dit que ça arriverait un jour…» Depuis le début de la semaine, le grand barnum du Tour, vaste mécano en construction-déconstruction, répand son gigantisme au coeur même de la ville du Yorkshire, prise d’une expansion teintée de jaune.

L’étonnement et la satisfaction dominent dans les rues, toutes mises à l’heure du cyclisme. La pâleur aveuglante du ciel, qui vire au sombre à mesure que l’échéance se rapproche, n’efface en rien les rigueurs de l’enthousiasme.

jeudi 3 juillet 2014

Tour: les compositions des équipes

Depuis Leeds (Grande Bretagne).
La présentation officielle des équipes du 101e Tour de France vient d'avoir lieu dans le centre-ville. Voici la liste intégrale des participants, avant le Grand Départ, samedi 5 juillet.

AG2R – La Mondiale : Romain Bardet (FRA), Mikaël Chérel (FRA), Samuel Dumoulin (FRA), Ben Gastauer (LUX), Blel Kadri (FRA), Sébastien Minard (FRA), Matteo Montaguti (ITA),Jean-Christophe Péraud (FRA), Christophe Riblon (FRA).

Astana : Jakob Fuglsang (DAN), Andriy Grivko (UKR), Dmitriy Gruzdev (KAZ), Maxim Iglinskiy (KAZ), Tanel Kangert (EST), Vincenzo Nibali (ITA), Michele Scarponi (ITA), Alessandro Vanotti (ITA), Lieuwe Westra (HOL).

Belkin : Lars Boom (HOL), Stef Clement (HOL), Laurens ten Dam (HOL), Seven Kruijswijk (HOL), Tom Leezer (HOL), Bauke Mollema (HOL), Bram Tankink (HOL), Sep Vanmarcke (BEL), Maarten Wynants (BEL).

dimanche 29 juin 2014

Féroce(s): la descente aux enfers de la Petite Reine

La destinée tragique du cycliste Frank Vandenbroucke, magnifiée dans un roman exceptionnel.

VDB. Exercice rare. Donc privilégié. Comment évoquer un écrin d’écriture sans en atténuer la majesté, l’importance ni la trace qu’il laissera dans l’histoire du genre? Si la littérature sportive voisine très régulièrement avec la haute performance du style et du récit, défrichant quelquefois cette part d’inventivité propre aux caractères de ces héros populaires, il est quand même assez rare, croyez-nous sur parole, de ressortir d’un livre en titubant, les yeux embués d’émotion et le cerveau enveloppé dans les plis des mots. Avec «Le versant féroce de la joie» (Alma éditeur), Olivier Haralambon enroule devant notre esprit abasourdi un braquet hors du commun, prêtant sa plume, par le biais du roman, au destin tragique d’un des cyclistes contemporains qui a le plus hanté les fins connaisseurs de la Petite Reine: Frank Vandenbroucke, alias VDB, «enfant terrible» du vélo belge dont la classe naturelle a éclaboussé toute conscience légitime au point de susciter de généreux enthousiasmes – comme de sombres fantasmes.

vendredi 27 juin 2014

Jaurès enrôlé de farce...

Selon Manuel Valls, Jaurès aurait « voté en faveur du pacte de responsabilité» parce qu’il avait «théorisé la réforme».

«Notre pays doit sortir de cette dépression nerveuse et reprendre confance en ses forces.» François Rebsamen vocifère sur une chaîne d’info, et nous nous demandons de quel pays parle le ministre du Travail pour accompagner aussi absurdement d’un air de violon le naufrage en cours, visible du tout-venant. Le chômage? Une catastrophe durable. La croissance? En berne. La pauvreté? En explosion. Les investissements? Anéantis par l’austérité. Mais allez donc, qu’importe si l’échec des politiques de l’exécutif actuel est consommé, le ministre assure désormais que la bonne idée, tant réclamée par le Medef, comme par hasard, serait de «suspendre les seuils sociaux». On croit rêver!

samedi 21 juin 2014

Dénaturation(s): mépris du foot, mépris du peuple

Si les intellectuels supposés se posaient enfin la bonne question: pourquoi le Capital moderne dénature méthodiquement les fondements non seulement populaires mais humains du sport?
Naïveté. D’après Héraclite, il paraît qu’« on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». À chaque grande compétition sportive, pourtant, le bloc-noteur éprouve un sentiment de répétition et les souvenirs s’enchevêtrent à la mesure des quiproquos. «Mais comment diantre peux-tu aimer le football et regarder les matchs de la Coupe du monde avec autant d’assiduité?» Ici même, à la rédaction de l’Humanité, l’effort de traitement dans nos colonnes et la place que nous accordons à l’événement au Brésil suscitent doutes, interrogations, controverses, le tout mêlé quelquefois d’une joyeuse indifférence. L’incertitude des compétitions, fussent-elles les plus populaires qu’on puisse imaginer, ne provoque plus le même intérêt. Quant aux méfaits du libéralisme sur la geste sportive, ils ont tellement perverti l’ambition éthique et collective que, en effet, ils ont progressivement ruiné toute défense du professionnalisme poussé jusqu’à l’absurde. Oui, le capitalisme moderne est désormais capable de corrompre de fond en comble n’importe quelle activité humaine dès lors qu’il s’en empare et lui impose sa logique. Croire que le football y échappe procède de la naïveté.

lundi 16 juin 2014

Piège(s): quand Libé pose les mauvaises questions au mauvais moment

Certains osent écrire que le FN a des idées de gauche…

Libé. L’article, publié il y a dix jours dans Libération, nous avait d’abord échappé, mais, depuis, autant dire que sa lecture nous a laissé un goût d’amertume, à moins que ce ne soit déjà un signe d’écœurement avancé qui décidément ne passe pas. Luc Le Vaillant, l’une des « plumes » du quotidien, tient chronique hebdomadaire et, dans l’une de ses livraisons dont il a le secret, moitié provoquant, moitié réflexif, a choisi cette fois de tourner autour de la question du Front nationaliste de Fifille-la-voilà sans aucune précaution d’usage. Au prétexte qu’il convient de donner tort à ceux qui pensent que «le FN prospère uniquement sur les tourments identitaires français», sur «la peur du grand large continental» ou «sur l’angoisse du déclin occidental», l’auteur nous suggère cette question: «Et si le FN était plus à gauche que Hollande, plus social que le PS, plus anticapitaliste que le NPA?» Si la thèse le fait «hurler de colère», comme il l’écrit, le journaliste de Libé argumente néanmoins son propos de phrases définitives. Pour lui, «le FN de Jean-Marie» (sous-entendu le FN actuel n’a plus grand-chose à voir) «était ultralibéral, flingueur des fonctionnaires en surnombre, proche des intérêts des commerçants, artisans et petits patrons», alors que celui de «Marine vient au secours des catégories perdues par la gauche, celle des ouvriers minés par la précarité, celle des déclassés bientôt au RSA, celles des inquiets à la recherche d’un care archaïque».

mercredi 11 juin 2014

Football, sport des peuples...

Que cela plaise ou non, le football s’élève périodiquement au rang d’art universel.
À l’heure de la grand-messe en Mondovision, pour peu que la passion populaire parvienne à absoudre temporairement les contradictions dans le cœur et la raison des hommes, il arrive qu’un ballon rond fasse flamber nos énergies sous un ciel étoilé. Cette fois plus que d’ordinaire. Quand ils ne font qu’un, le Brésil et le football nous troublent, parce qu’ils nous parlent d’un pays proche et d’un monde familier qui inventent des personnages à hauteur de légende et une exigence collective qui défie l’imagination et inspire les philosophes – du moins ceux qui savent regarder. Que cela plaise ou non, le football s’élève périodiquement au rang d’art universel.

dimanche 8 juin 2014

Socialisme(s): et si le foot était aussi une affaire politique?

Quand le philosophe Jean-Claude Michéa nous invite à une réflexion sur le sens du jeu et à quoi il peut servir...

Michéa. Le retour des terrains – nous parlons là, bien sûr, de la Coupe du monde de football – offre pour les uns la vision crépusculaire d’un monde de déjantés ahuris et dominés par leurs pulsions dignes d’une déification sportive abjecte, pour les autres l’expression maximaliste d’un art collectif porté si haut par les peuples qu’elle continue d’inventer un monde en réduction qui crée des personnages et des équipes à sa démesure. Le philosophe Jean-Claude Michéa, passionné lucide et penseur de cette complexité même, a depuis longtemps tranché la question, posée çà et là, de manière souvent pédante, par certains « intellectuels » qui nous la jouent « indignés » qu’on puisse « réfléchir » et « aimer » et partager la passion populaire du football et même, diablerie, se transformer quelquefois en «supporter», hérésie suprême. Dans "Le plus beau but était une passe" (éditions Climats), titre lumineux et évocateur emprunté à Éric Cantona, Jean-Claude Michéa précise d’emblée: «Il ne s’agit pas de nier le fait que l’industrie du football contemporain fonctionne de plus en plus à la manière d’un “opium du peuple’’, mais il apparaît tout aussi important de souligner que le football moderne constitue aussi et encore – selon la formule célèbre d’Antonio Gramsci – un “royaume de la loyauté humaine exercée au grand air”.»

mardi 3 juin 2014

Europe des Régions: sortie programmée de notre histoire?

Le chef de l’État a redessiné la France institutionnelle en quelques heures au nom de «l’Europe des régions», par lesquelles les territoires et les métropoles s’extraient des processus citoyens en privilégiant les logiques marchandes et la compétition économique.
 
Comment décider au nom du peuple en tournant le dos aux citoyens? À cette question assez surréaliste dès qu’il s’agit d’évoquer la démocratie (posons-la aux épreuves du prochain bac philo !), François Hollande et sa cohorte de charcutiers ès redécoupages ont répondu par l’absurde et le cynisme, deux mots très souvent associés ces temps-ci au pouvoir. Ainsi l’ont-ils décidé lors d’un de ces comités restreints dont la Ve a le secret: le «big-bang» territorial tant rêvé par la droite et le Medef est donc lancé. Plus rien, pensent-ils, ne l’arrêtera. Mais l’affaire est sérieuse et grave… Quatorze régions, soit ; pourquoi pas douze, seize.
 

dimanche 1 juin 2014

Affolement(s): qui a abandonné la «souveraineté-populaire» et la «nation-citoyenne »? 

Le FN n’est plus seulement une question de droite posée à la droite, mais bien, désormais, une question philosophique et sociale posée à la gauche.
 
FN. Une carte des résultats électoraux ne ressemble pas toujours à un territoire. Ou alors il faut s’y reprendre à deux fois, parfois. C’est à peu près ce qui nous est arrivé, lundi matin, en découvrant l’ampleur des taches brunes symbolisant les scores du parti de fifille-la-voilà, sur les infographies officielles livrées par le ministère de l’Intérieur. Après le chaos d’une soirée (celle de dimanche) menée à cent à l’heure dans les affres d’un journal à fabriquer, le retour à la réalité du lendemain a toujours quelque chose du traumatisme, quand l’effroi devient soudain concret et le temps de l’analyse plus proche d’une perception réelle de la réalité. Là plus encore que d’ordinaire. Pas mal de chiffres dansaient devant nos yeux, les tasses de café ne suffisaient pas à ordonner nos pensées et la fenêtre ouverte n’aérait plus rien : le Front nationaliste était bel et bien arrivé en tête dans 71 départements sur 101. Certains scores laissaient songeurs.

lundi 26 mai 2014

Absence(s): et Jean-Luc Godard, dans tout ça...

Mais au fait, comment écrire sur «le» monstre sacré en fuyant les banalités d’usage et, surtout, en ayant «quelque chose» à dire?

Chronique. Quand les mots se bousculent en vrac, l’équivoque, donc le choix, se prête à l’hésitation. «Quel est le sujet de ta chronique, cette semaine?» Scène de la vie ordinaire à la rédaction. «Sans doute les élections européennes.» L’incertitude s’entend, se comprend. «Tu vas dire quoi, qu’il faut aller voter Front de gauche? Ça, tous nos lecteurs le savent!» La plaisanterie amuse deux minutes. Et puis: «Tu n’as pas un autre sujet?» Apparaît soudain la forme la plus bénigne de la difficulté de se comprendre. «Si je pouvais, j’écrirais bien quelque chose sur Godard.» Alors: «Qu’est-ce qui t’en empêche?» Et voilà le bloc-noteur bien embarrassé.

Pensée. Le cinéma – façon Jean-Luc Godard s’entend – aurait-il un rapport particulier avec la forme du malentendu? Car tout de même, comment écrire sur «le» monstre sacré en fuyant les banalités d’usage et, surtout, en ayant précisément «quelque chose» à dire? Oui, mais quoi? Rien au fond, en tous les cas rien que ne connaissent les spécialistes de la spécialité, et tous ceux qui, à des degrés divers, ont été un jour ou l’autre littéralement fascinés ou subjugués par le personnage en son ampleur, tellement complexe et intelligent qu’avec lui les moments d’ivresse ressemblent toujours à des cours de philosophie appliquée à la vie quotidienne – donc à l’art dans tous ses genres et ses acceptions.

mercredi 21 mai 2014

Traité transatlantique: un sondage fait-il le printemps?

Les citoyens restent ultra-lucides dès qu’il s’agit des échanges commerciaux entre les États-Unis et l’UE.

Bornons-nous à prendre l’empreinte du paysage, ce qui a l’avantage au moins de nous donner de la hauteur. À cinq jours des européennes, alors que le climat paraît plutôt «mauvais» pour la démocratie française comme pour une grande partie du continent, les résultats d’un sondage nous arrivent comme une bénédiction, au moins pour ce qu’il nous laisse espérer – ce qui est déjà énorme. Selon l’institut CSA, non seulement les citoyens restent ultra-lucides dès qu’il s’agit des échanges commerciaux entre les États-Unis et l’UE, mais, pour ceux qui connaissent les enjeux du maudit traité transatlantique, ils se montrent carrément inquiets et réticents à l’idée que le libre-échange généralisé ne se transforme encore un peu plus en domination sans partage du grand capital sur les êtres humains et l’environnement. Notons au passage, sans surprise, que ce sont les sympathisants du Front de gauche qui connaissent le mieux les dangers du fameux TTIP, ce sont d’ailleurs les mêmes qui le contestent le plus. L’Humanité n’y est pas pour rien. Nous sentons même, à l’instar du traité constitutionnel de 2005, qu’un mouvement citoyen d’ampleur peut naître dans les semaines qui viennent. Tôt ou tard, les peuples devront s’exprimer directement pour contrer la main invisible du marché, qui a déjà provoqué tant de ravages, et pour éviter qu’elle ne bride définitivement le droit des parlements. Imaginez par exemple ce que constituerait l’instauration d’une justice privée qui pourrait empêcher, à la demande des grandes entreprises, les États de fixer leurs priorités politiques…

Alors, ce sondage fait-il le printemps ? Certainement pas. Mais comment ne pas s’en réjouir, à défaut de s’enthousiasmer ? Car l’élection de dimanche, dont on nous dit qu’elle est déjà scellée, est une étape primordiale pour « bloquer le missile transatlantique », comme le dit Patrick Le Hyaric, tête de liste du Front de gauche en Île-de-France. Et contester l’hégémonie de la finance en Europe.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 21 mai 2014.]

lundi 19 mai 2014

Petite analyse psycho-tactique...

Nous entrons dans une semaine décisive pour l’avenir de l’Europe, donc de la France, avec le scrutin des élections européennes dimanche 25 mai.
 
Les «gestes» tardifs laissent toujours une impression d’opportunisme, surtout à quelques jours d’une élection. Ainsi procéderions-nous intellectuellement s’il fallait établir une analyse psycho-tactique de la décision de baisser certains impôts sur le revenu, annoncée par Manuel Valls. Accordons-nous sur le fait qu’il convient plutôt de se féliciter de cette mesure de rattrapage, qui ne fera que réparer une injustice puisque des centaines de milliers de foyers très modestes avaient été mis fiscalement à contribution. Mais ne négligeons pas l’essentiel. Ce «geste» n’ouvre en rien le chemin du combat social. Car cette petite baisse pèsera peu, comparée aux augmentations de la TVA et au blocage des retraites et des prestations sociales qui liquéfieront bientôt la consommation. Ne nous étonnons donc pas des commentaires enthousiastes des éditocrates du business qui ignorent les nécessités vitales du peuple et oublient un peu vite qu’une société humaine comme la nôtre reste un amoncellement de mémoire et de poches à rancune. Et là, ce sera le cas. Des hausses d’impôts bien plus considérables sont encore à venir. Ils le cachent. Et pour cause…
 
Nous entrons en effet dans une semaine décisive pour l’avenir de l’Europe, donc de la France, avec le scrutin du 25 mai. Prenons bien la mesure. Non seulement, nous traversons plusieurs crises majeures – crise de civilisation, crise de l’économie globalisée, crise morale, etc. –, mais tout est mis en œuvre pour nous détourner d’une réelle contestation de la domination de la finance. Peu ou pas de débats, aucune controverse véritable sur les enjeux sociaux. Comme si les élections européennes n’existaient pas, ou à la marge, réduites à un passage obligé. Les libéraux de tout poil espèrent secrètement, sans oser le dire, un fort niveau d’abstention des milieux populaires afin d’échapper à la sanction qu’ils méritent. Eux le savent: plus nombreux seront les députés de la Gauche européenne, avec Alexis Tsipras, plus l’austérité reculera.
 
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 19 mai 2014.]

samedi 17 mai 2014

Zygomatique(s): malaise autour d'un film à succès

Comment des millions de Français, alors que leur pays se trouve en situation d’atomisation sociale, parviennent-ils à se retrouver autour d’un film au titre évocateur, "Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?" et d’un scénario sorti de la tête d’un gamin de dix ans?
Préjugés. Il n’y a aucune honte, parfois, à exprimer des sentiments d’ambivalence. Surtout quand il s’agit de parler sérieusement, très sérieusement même, d’un film à vocation comique qui submerge les salles obscures de rires si consensuels qu’il fallait le voir pour le croire – moins pour juger de la qualité de l’œuvre supposée que pour tenter de percer les secrets d’un « phénomène de société ». Comment des millions de Français, alors que leur pays se trouve en situation d’atomisation sociale, parviennent-ils à se retrouver autour d’un film au titre évocateur, "Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu?" et d’un scénario sorti de la tête d’un gamin de dix ans? L’histoire résumée a en effet tout du gag: un couple catholique de Chinon (Christian Clavier et Chantal Lauby), très vieille France, voit ses quatre filles épouser successivement un juif, un Arabe, un Chinois et un Noir. À l’exposé des faits, vous vous seriez dit d’emblée qu’il était impossible qu’on puisse produire un tel film, en 2014. Non seulement vous auriez eu tort, mais vous seriez passé à côté de ce qui va devenir l’un des plus grands succès de l’histoire du cinéma français.

samedi 10 mai 2014

Mineur(s): à la mémoire des gueules noires de 1948

Quand un gouvernement socialiste usait et abusait de la répression syndicale et faisait tirer sur des ouvriers...

Travailleurs. «Le renouvellement de ces attaques sauvages oblige le gouvernement à décider que, à l’avenir, les forces de l’ordre, lorsqu’elles seront ainsi assaillies, pourront se défendre après les sommations nécessaires.» Ainsi parle François Mitterrand. Nous sommes en 1948, la grande grève des mineurs du Nord-Pas-de-Calais vient de s’achever par une répression d’une rare violence, et les «forces de l’ordre» en question, au service du gouvernement socialiste de l’époque, ont répondu aux instructions du ministre de l’Intérieur, Jules Moch, sorte de Clémenceau aux petits pieds, donc plus dangereux encore que son triste prédécesseur. Les «attaques sauvages» évoquées par Mitterrand, alors secrétaire d’Etat à la présidence du Conseil, ne sont rien d’autres que des faits de grève, menés par les ouvriers des mines de France en rébellion contre les décrets signés par Robert Lacoste, ministre de l’Industrie, qui, d’un trait de plume, venait de leur supprimer les acquis sociaux obtenus à la Libération.

mardi 6 mai 2014

Intenable(s): les socialistes au destin de feuilles mortes

La gauche dite "socialiste"? Coincée dans un espace-temps qui confond l’histoire avec les intérêts économiques d’une ultraminorité.

Conscience. Les rêveries de gauche, propres aux commentaires très «égo-histoire» dont raffolent les promeneurs solitaires qui négligent l’essentiel pour se contenter du minimum vital – vous savez, ceux qui s’entendent dire sans y prêter attention: «Ça pourrait être encore pire» – ne sont plus vraiment d’actualité, chassées par les affres de la réalité. Nos pros socialistes de l’action publique, mués en technocrates de la haute, se demandent-ils encore, précisément, s’ils «font» cette histoire en cours, s’ils la «fabriquent» encore, s’ils y «participent» activement, ou bien s’ils la «subissent» si passivement qu’ils connaîtront tôt ou tard le destin des feuilles mortes poussées par les vents? L’autre soir, un conseiller ministériel se lamentait: «Entre 1980 et 2007, le salaire moyen n’a progressé que de 0,82% par an, mais de 40% pour le cadre supérieur et de 340 % pour les seigneurs du salariat.» Et il ajoutait, sans rire: «On comprend pourquoi les classes supérieures ne détestent plus la gauche…»

jeudi 1 mai 2014

Eugénisme(s): les dangers de la biomédecine

En sommes-nous, presque, au marché du bébé à la carte? 

Pureté. Vous souvenez-vous de Gattaca, le film d’anticipation d’Andrew Niccol, sorti en 1998 ? Un cauchemar futuriste y était dépeint avec une telle intelligence et une telle armature philosophique que la préfiguration du monde où l’eugénisme ne serait plus une tentation fantasmée dans la tête de quelques malades mais bien la norme est restée figée en nous aussi fortement que certains chefs-d’œuvre de la littérature. Chaque évocation à ce film nous émeut, en tant que genre supérieur. Chaque mémorisation de scènes – dans l’ambiance vintage et stylée d’une mise en abîme fabuleuse – nous renvoie à nos propres interrogations, comme une mise en alerte permanente, un maintien d’attention éthique. Dans cette histoire glaçante, le projet Gattaca tire son nom d’une combinaison de quatre lettres des nucléotides du code génétique : adénine, guanine, thymine, cytosine. Il consiste à « sélectionner » des individus parfaits par dépistage préimplantatoire, après fécondation artificielle. Le travail des généticiens férus de pureté. Le personnage principal du film, lui, provient, si l’on peut dire, d’une fécondation naturelle, donc d’un mélange de gènes aussi unique qu’incontrôlé. Il est un «dégénéré» et potentiellement «impropre à la vie» et à la «performance parfaite» en toutes choses.