samedi 15 octobre 2011

Démocratie(s) : l'altération des repères ruine-t-elle l'émancipation?

Réflexion très contemporaine autour d'un essai vivifiant, La Démocratie anesthésiée, de Bernard Vasseur.

Rêve. Puisque nous croyons aux passerelles non visibles qui atteignent d’autres horizons, puisque nous pensons que les idées peuvent se renouveler à condition de chercher l’air à grandes bouffées comme pour aspirer (encore et encore) le soleil de notre enfance, et puisque, enfin, nous ne cessons d’entamer le déchiffrage de notre propre mystère collectif, relisons avec empathie l’une des citations de Guy Debord: «Partout où règne le spectacle, les seules forces organisées sont celles qui veulent le spectacle. Aucune ne peut donc plus être ennemie de ce qui existe, ni transgresser l’omerta qui concerne tout.» Quand l’agora se transforme en une vulgaire scène pour pitreries globalisées où tout s’égalise et tout se vaut, la démocratie s’y retrouve-t-elle? Osons paraphraser l’auteur de Panégyrique. Dans un monde cul par-dessus tête, le vrai est-il un moment du faux? Et le rêve, oui le rêve, ne devient-il pas souhaitable, indispensable quand la nécessité se trouve socialement… rêvée ?

Essai. Dans la Démocratie anesthésiée (Les Éditions de l’Atelier), le professeur de philosophie et directeur de la maison Elsa-Triolet-Aragon, Bernard Vasseur, prolonge sans détours le questionnement: «Plus de temps de loisirs disponible pour se divertir plus longtemps? Faut-il se satisfaire d’un tel rabaissement consumériste et désenchanté?» Dans cet essai vivifiant où le nouveau visage du politique est sondé et décrypté, analysé et déconstruit, Bernard Vasseur en revient à un préambule grave: «Quel objectif poursuit la démocratie aujourd’hui?» Torpeur, impuissance, inertie, etc., tout nous montre que cette démocratie est bloquée, la prise de parole monopolisée, le pouvoir confisqué. D’où provient ce blocage historique? N’est-il issu «que de la lente anémie de pratiques séculaires d’une démocratie que tout le monde vénère» comme «un étendard glorieux et qu’il suffirait de rajeunir un peu»? Ou est-il «le résultat de l’anesthésie programmée d’une démocratie qui ne fait plus l’affaire en haut lieu», quelque chose «comme l’ébauche d’un nouveau visage du politique se mettant progressivement en place et préparant tranquillement, sans bruit, en douceur, l’entrée dans un âge postdémocratique»? L’expression en choquera plus d’un et tant mieux : «Un despotisme d’un genre nouveau», annonce-t-il. Soft et invisible, insidieux car imperceptible aux yeux du plus grand nombre. Prenant Tocqueville à témoin – un pied de nez –, l’auteur interpelle ses contemporains: «Comment ne pas reconnaître, dans cette “servitude réglée et paisible”, que Tocqueville voyait comme menace possible à l’horizon des nations démocratiques de son temps, l’idéal majeur qui anime les puissants d’aujourd’hui et leurs serviteurs dans l’appareil d’État?»

Émancipation. L’altération des repères positifs de l’éthique a bel et bien des conséquences intellectuelles qui n’épargnent pas la politique. Dans cette société dont on nous assure qu’elle est désormais incapable de s’incarner dans quelque chose qui la dépasse, quelque chose de plus grand, de plus audacieux que ce qu’on lui promet quotidiennement, le goût du jour-le-jour et la fabrique de l’insignifiant-faute-de-mieux semblent s’imposer à tous. Sans discussion? Bernard Vasseur en doute. Il écrit: «Beaucoup ressentent amèrement, au fond d’eux-mêmes, la comédie peu reluisante qu’on entend leur faire jouer. “Les peuples instruits sont ingouvernables”, disait le philosophe Alain, et ils comprennent que c’est pour mieux les “gouverner” et les “assagir” qu’on prétend les borner aux menus plaisirs courts sur pattes du strass et des paillettes, du supermarché et de TF1.» Et il suggère: «Le combat pour l’émancipation humaine a occupé trop de siècles pour ne pas avoir marqué profondément les esprits et s’achever, comme un jour sans lune, dans la souveraineté vendue au peuple à la télévision, afin qu’il aime ce qui le soumet et ferme les yeux sur ce qui l’opprime.»

Priorités. Le réel voudrait nous voir disparaître du champ médiatique miné par le cynisme, l’argent et les notoriétés en plastique bon marché. Choisissons la fulgurance de Scott Fitzgerald: «Il faut savoir que les choses sont sans espoir, mais néanmoins essayer de continuer à les changer.» Choisissons, surtout, la hiérarchie philosophique proposée par Montesquieu: «Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime.» Rien à ajouter ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 14 octobre 2011.]

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mardi 11 octobre 2011

Gauche : la course de vitesse...

Alors que le refus de voir l’égalité républicaine à ce point martyrisée ne s'est jamais autant exprimé, le peuple de gauche regarde forcément avec sympathie le score d’Arnaud Montebourg, en tant qu’il ouvre une brèche à l’intérieur du PS.

«Stop à l’austérité. Pour une autre répartition des richesses.» Par ces intitulés, qui à eux seuls recouvrent quelques aspirations fondamentales de notre temps, cinq syndicats ont décidé de mobiliser ce 11 octobre, en privilégiant les actions à l’échelon local. Pas moins de deux cents manifestations annoncées, sans parler des débrayages et autres initiatives au plus près du terrain. Là où les conflits sociaux se multiplient. Là où l’atomisation sociale laboure le cœur vivant de notre pays. Là où le chômage explose,
ruine les familles et pèse sur les consciences… Un goût de vraie rentrée sociale ? Après la mobilisation des enseignants, le 27 septembre, et celle des retraités, le 6 octobre, les responsables de l’intersyndicale (CGT, CFDT, FSU, Unsa et Solidaires) savent où ils mettent les pieds en osant ce test pour le mouvement social, dans un contexte anxiogène d’austérité et de peurs en l’avenir. Jamais depuis des mois ne s’est exprimé aussi massivement le refus de voir l’égalité républicaine à ce point martyrisée, contournée, dévitalisée, réduite aux coups tordus des financiers, à l’esbroufe et aux blandices audio-télévisuelles de la médiacratie politique !

Même la participation élevée au premier tour de la primaire socialiste, quoi qu’on en pense, en montre la profondeur de champ. Comment rester insensible à cette forme d’expression qui témoigne, même imparfaitement, de l’extraordinaire envie de créer les conditions de la défaite de Sarkozy ? Partout nous sentons le ras-le-bol du peuple et cet irascible souhait de s’en mêler, de ne pas laisser les puissants et les appareils politiques s’arranger entre eux pour préparer une petite alternance bien pépère. D’ailleurs, dans sa frénésie d’en découdre face à un Sarkozy affaibli par son bilan historiquement dramatique, le peuple de gauche regarde forcément avec sympathie le score d’Arnaud Montebourg, en tant qu’il ouvre une brèche à l’intérieur du PS. Mettre au pas les marchés financiers, interdire les licenciements boursiers ou encore transformer radicalement l’Europe (encore un effort !) ne sont-elles pas quelques idées de rupture incontournables pour la gauche d’ici-et-maintenant ? Montebourg lui-même le reconnaît : sans la pression du mouvement social et des citoyens révoltés, ces idées n’auraient pas émergé à ce point dans le débat interne au PS et nous n’aurions sans doute pas entendu parlé de nationalisation des banques ou de création d’emplois à l’éducation nationale... Et maintenant ? Montebourg déclarait la semaine dernière : «Le PS c’est les postes et les carrières. Pas moi.» Inutile de dire que son attitude va être observée à la loupe…

Car nous n’attendons pas monts et merveilles du futur candidat socialiste. Ce que nous savons, par contre, c’est que toutes les aspirations à un véritable changement ouvrent un espace inédit pour le Front de gauche, seul capable d’incarner un espoir global, en bousculant vraiment l’hégémonie du PS et pas seulement à la marge. Et surtout pour en finir avec l’éternel recommencement : une petite espérance suivie d’une grande déception… Ayons de la mémoire. Méfions-nous des périodes de crise pouvant déboucher sur un piège démocratique. Les classes populaires ont parfois toutes les raisons de se détourner d’une gauche dont elles ont le sentiment qu’elle les a trahies. La pire des situations ne serait-elle pas de croire que la gauche peut gagner sans volonté de rupture avec la finance et l’Europe libérale ? L’émergence d’une alternative vraiment de gauche est la condition absolue d’une victoire massive contre la droite dans six mois. Une course de vitesse est engagée.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 octobre 2011.]

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lundi 10 octobre 2011

Leçon(s) : quelques souvenirs politiques pour l'Histoire...

Nicoléon a-t-il déjà perdu ? Hollande a-t-il déjà gagné ? Et si l'on réfléchissait un peu...

Vanité. «C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source.» Jamais sans doute la phrase de Jaurès ne nous a autant hantés, nous qui, obstinément, avec (soi-disant) la foi des «vaincus de l’histoire», refusons de croire qu’il est trop tard désormais pour reprendre à sa source le fleuve d’un Devenir qui s’est assez mal épandu. Non, les navires de tous les continents ne sont pas condamnés à l’acculturation et à l’apolitisme – le rêve des puissants. Non, le temps de l’esprit comme forme collective d’initiation personnelle n’est pas révolu. Non, nous ne voyons pas à l’horizon que l’éclipse de la fin de l’histoire s’effaçant devant le cycle de l’économie dirigée par les seuls voyoucrates du «réalisme économique», avec leur vanité, leur rapacité, leur totale amoralité. Non, le climat franco-français actuel, qui donne la nausée, ne nous détournera pas de la passion de l’engagement public et du bien commun… Et puisque les «non» s’enchaînent un peu trop vite sous notre plume, ajoutons-en un : non, hélas, nous ne pensons pas à ce stade que Nicoléon a d’ores et déjà perdu les échéances électorales de 2012, comme une mécanique préréglée…

Affaires. «Pour la droite, les carottes sont cuites.» Vous aussi, vous entendez beaucoup ce genre de phrases autour de vous, ces temps-ci, comme un fait acquis, une évidence ? Arrêtons-nous un instant sur ce présupposé qui témoigne, une fois encore, d’une certaine méconnaissance de la singularité des scrutins qui vont arriver, à commencer par cette satanée présidentielle. D'accord, Nicoléon et ses affidés apparaissent à bout de souffle et le Palais, prochainement transformé en nursery pour le nouveau plan de com, ressemble pour l’heure à un théâtre en carton-pâte si poreux qu’on se demande s’il résistera au vent des «affaires» en tout genre et aux portes qui claquent. Depuis les années quatre-vingt, le prince-président a toujours réussi à échapper à la suspicion du poison des coups tordus, des valises, de la corruption active ou passive. Mais depuis, des amis intimes pointent chez le juge et même la mère Bettencourt, prudente comme une privilégiée, reconnaissait l’autre jour à la télévision qu’elle avait bien financé Nicoléon… quand il était jeune ! C’est connu, les vieux se rappellent mieux de faits anciens que récents. Autant se le dire, le dossier «Karachi» menace potentiellement de faire vaciller nos institutions. La République, notre République, souffre. Abîmée durant des années, elle n’en finit pas de labourer le désastre des libéro-néoconservateurs, installés par les milliardaires et la médiacratie. Les Français n’en peuvent plus ? Sans doute. Supporteront-ils de moins en moins aisément l’accablant spectacle d’un pouvoir corrompu par le fric ? Bien sûr. Croient-ils pour autant à un «tous pourris» ? Pas certain. Car contrairement à ce que peut penser la classe dominante, il est temps que 
les «affaires», toutes les «affaires», soient mises au jour, dans leur stricte réalité. Seule l’omerta alimente le «tous pourris» de la fille Le Pen, qui détesterait, et pour cause, l’idée d’une République irréprochable – celle-ci n’alimenterait plus 
son fonds de commerce et ses caniveaux… Voilà d’ailleurs 
l’une des responsabilités de la gauche : lever tous les freins actuels – institutionnels, secret-défense et autres… – pour que 
la justice puisse travailler en sérénité. Et ainsi démontrer que
le «tous pourris» n’a aucun sens.

Balladurisation. «Hollande ? Il a déjà gagné.» Se fondant sur les faiseurs de rois, à savoir les sondeurs médiacratiques, il y aurait donc un «désir Hollande» presque aussi puissant que ce désir de changement que nous sentons poindre partout en France. L’homme plus que le candidat ? La normalité plus que l’exceptionnalité ? Sans jamais se demander de quelle gauche il conviendrait de parler. Et sans même se soucier de savoir si les enfants de Delors et de Jospin sont, quels qu’ils soient, à la hauteur de l’enjeu… Parce qu’il semble le plus capable d’affronter Nicoléon, l’ex-premier secrétaire du PS est déclaré vainqueur par avance, pour ne pas dire par K.-O. Mais attention aux fantasmes. Une strauss-kahnisation peut très vite se terminer en balladurisation. Ayons la mémoire des expériences médiatiques passées. 1988 ? Le «coup» Raymond Barre ne fut qu’un feu de paille. 1995 ? Édouard Balladur, annoncé vainqueur dès le premier tour, ne le passa pas. 1997 ? La gauche s’empara de l’Assemblée nationale. 2002 ? Sans commentaire. 2005 ? Victoire triomphale du «non», contre tous les pronostics. 2007 ? En tête des intentions de vote durant tout l’hiver, on sait pourtant ce qu’il advint de Ségolène Royal… Nous ne sommes qu’en octobre. Et d’ici quelques mois, bien des événements auront perturbé les belles prédictions de salon. Comment oublier si vite les leçons de l’histoire ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 7 octobre 2011.]

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jeudi 6 octobre 2011

Retraités : épreuve de réalité...

Les drames sociaux d’une société inégalitaire transforment l’espérance de vie en handicap…

L’épreuve de réalité est toujours l’épreuve du feu. Au cœur de cette République aux haleines fétides 
ces temps-ci, où tant de porteurs de fric et autres banksters continuent de parader dans l’espace public, le creuset de la crise sociale, lui, s’enfonce un peu plus chaque jour dans les entrailles d’un pays martelé par l’injustice. L’emploi, les salaires, le progrès social : voilà les vraies victimes quotidiennes. Victimes des marchés financiers en pleine apoplexie. Victimes des ponctions de l’austérité généralisée. Victimes de dirigeants politiques au doigt sur la couture de leur pantalon, incapables de résister au diktat de la finance, humiliés par leur propre perte de pouvoir…

Parmi ces victimes, les retraités, pour lesquels «l’insupportable est atteint». Ainsi ont-ils décidé 
de descendre dans la rue, aujourd’hui, à l’appel de
cinq unions syndicales. Ils dénonceront la perte 
de pouvoir d’achat et les menaces du «plan Fillon» annoncé il y a quelques semaines, mais également le report de la réflexion sur la dépendance – l’une des nombreuses promesses de l’Élysée mort-nées. Dans ce monde de l’excès 
marchand et de l’insécurité sociale à tous les étages, les retraités n’en peuvent plus. Une statistique résume à elle seule 
la situation : une personne née en 1935 touchait plus de 80% de son dernier salaire en partant en retraite ; une personne née en 1985 n’en touchera qu’à peine 60%… Mesure-t-on l’ampleur de cette régression générationnelle, de ce recul de civilisation ? Comment penser l’à-venir dans un univers quotidien frappé 
par une insertion professionnelle tardive, par le chômage de masse, par la précarité et l’intérim, bref, par les drames sociaux d’une société inégalitaire et sans accalmie qui transforment l’espérance de vie en handicap ?

Le loyer, le chauffage, les carburants, la TVA, l’alimentation, le toubib, le dentiste, sans parler 
de la future hausse des mutuelles, elles aussi honteusement mises à contribution par la «taxe Fillon» : tout devient 
un luxe. Et les pensions des retraités crient famine. 
Plus d’un million de nos «seniors» vivent sous le seuil de pauvreté, évalué à 900 euros mensuels… De contre-réforme en contre-réforme, des misérables revalorisations aux dispositions régressives qui découlent du plan d’austérité, les retraités se sont appauvris à une vitesse phénoménale. Rappelons que les profits des entreprises cotées en Bourse pourraient atteindre les 95 milliards d’euros cette année…

Dans ce contexte, comment qualifier la dernière 
proposition de François Fillon de porter l’âge légal 
du départ à la retraite à soixante-sept ans ? Le premier ministre prend prétexte de «l’alignement sur l’Allemagne», omettant de préciser que le départ à taux plein, outre-Rhin, peut être réclamé au bout de trente-cinq ans, contre quarante et un ans et demi désormais en France. Un nouvel acte de soumission aux spéculateurs, qui attendent avidement l’étape supplémentaire : la retraite par points ! Le bras d’honneur de Sarkozy 
aux salariés, il y a moins d’un an, lors du vote de la loi Woerth, n’a donc pas suffi. Le prince-président, champion de la réaction antisociale, continue de servir avidement les seuls intérêts du capital, comme si de rien n’était. Mais qu’il se méfie. Personne n’a oublié les grandes grèves et manifestations. Ni le traumatisme du coup de force. Est-ce un hasard si 69% des Français soutiennent les mobilisations du 11 octobre prochain «pour une autre répartition des richesses»? Le retour 
de l’épreuve de réalité. Et pourquoi pas ?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 octobre 2011.]

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vendredi 30 septembre 2011

Doute(s) : quand les scientifiques nous donnent une leçon de modestie...

Relativité. Puisque la possibilité pour un geste 
de ne pas arriver à destination est l’une des conditions du mouvement de désir qui autrement avorterait d’avance, il n’est pas anodin que, de temps à autre, les sciences elles-mêmes viennent nous confirmer que l’indécidable 
à cent pour cent est tout sauf paralysant ou négatif. Ce que viennent d’annoncer les chercheurs du CNRS et du Cern, l’organisation européenne pour la recherche nucléaire, près de Genève, soulève notre imagination et, métaphoriquement, élève notre conscience plus haut que la «réalité» communément admise… Soutenue par le squelette des habitudes, notre carcasse humaine a périodiquement besoin d’être secouée : c’est le cas ! Les scientifiques du plus grand laboratoire de physique du monde ont donc découvert que des particules pouvaient voyager plus vite que la lumière. Annonce si extravagante, si invraisemblable, qu’elle bouscule l’une des lois les plus ancrées dans notre imaginaire: la relativité selon Albert Einstein. Une relativité devenue toute relative. Qui aurait cru cela possible?

Temps. Ainsi, voyager plus vite que la lumière ne serait plus une idée sotte, uniquement soutenue par quelques illuminés férus de romans d’anticipation? L’équipe de physiciens, qui a passé six mois à tenter vaille que vaille 
de dénicher la moindre faille à leur découverte, sans y parvenir, a fini par croire en l’inimaginable. Oui, des neutrinos, ces particules fondamentales très légères qualifiées 
de «furtives», parties du Cern, sont arrivées 60 milliardièmes de seconde plus tôt que prévu à 730 kilomètres de distance, dans le laboratoire italien du Gran Sasso. Vous avez bien lu: 60 milliardièmes de seconde. Un souffle de rien du tout. Un infime espace-temps que seuls les érudits parviennent à quantifier. Et pourtant. Voilà un bouleversement retentissant aux conséquences inépuisables. Car aller plus vite que la lumière ouvre des perspectives prodigieuses, jusqu’à réactiver un rêve venu du fond des âges: l’abolition du temps…

Critiques. Cet excès de vitesse viole une vérité gravée dans le marbre selon laquelle rien ne peut dépasser une vitesse limite, baptisée «c», du latin celeritas, rendue célèbre par 
la formule qui relie énergie, masse et vitesse de la lumière dans le vide: E = mc2. Une vitesse élevée : 299 792 458 mètres par seconde. Forcément, les mots des premiers physiciens interrogés depuis une semaine laissent songeur. Exemple, Pierre Fayet, théoricien de l’École normale supérieure, qui déclare sans rire: «C’est vraiment… surprenant.» Avant d’ajouter: «La physique est une science expérimentale, donc, si un fait est scientifiquement établi, j’y crois. C’est ce qu’il va falloir vérifier avec minutie parce que cette observation défie l’entendement.» Face à cet éclatant apprentissage du «doute scientifique», variante importante du «doute méthodique», qui, pour tous les êtres pensants, ne devrait pas être une simple formule rhétorique, comment réagissent les scientifiques ayant mis au jour cette découverte? De la même manière. Ils disent ne pas comprendre et ne le cachent pas. Le directeur du Cern affirme en effet: «Lorsqu’une collaboration fait une observation aussi inattendue, sans pouvoir l’interpréter, l’éthique de la science demande que les résultats soient rendus publics auprès d’une plus large communauté, afin que ceux-ci soient examinés et pour encourager des expériences indépendantes.» Nous ne dirons jamais assez combien ces paroles forcent notre respect. Plutôt que d’asséner le fracas imbécile des certitudes – parfois ennemies de la vérité –, ces scientifiques ont préféré offrir à leur propre communauté tous les moyens critiques à disposition des savants. De nouvelles expériences seront menées, avant peut-être que ces pionniers finissent par élaborer de nouvelles lois… de la nature !

Intelligence. Une grande leçon de choses nous est ainsi offerte: la soif de savoir. Et une immense leçon de modestie: la volonté de se libérer des carcans idéologiques, sociaux ou économiques. Pour répondre à l’arrogance des vérités toutes tracées, voici la perplexité, le tâtonnement, la prudence. En ces temps de crise de civilisation, de replis, de peurs et de manichéismes, comment ne pas s’inspirer 
de cette liberté d’esprit? La fragilité et la fluidité des apparences qui ne cessent de s’abolir et de se remplacer ne doivent-elles pas nous obliger à l’humilité? Que nous l’acceptions ou non, toutes nos expériences sont frappées d’incertitudes, minées par une évanescence qui dénonce la faille ontologique de la vie humaine. Et si l’intelligence se mesurait parfois à la quantité de doutes qu’un esprit peut supporter?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 30 septembre 2011.]

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lundi 26 septembre 2011

Fête(s) : souvenirs de La Courneuve...

Les jours de Fête de l'Humanité restent longtemps en nous. Comme la trace de quelque chose qui nous dépasse... mais nous appartient à tous.

Fidèles. Puisqu’il n’est jamais trop tard, passons aux aveux. Même pour un citoyen engagé, l’irruption du génie collectif est toujours une sorte de commotion. De ces commotions réjouissantes parce que trop rares ! Osons l’écrire : par la Fête de l’Huma s’inventent des merveilles, s’érigent des résistances, s’élèvent des ambitions, s’expriment des rêves. Terre éphémère du nulle part ailleurs où il faut être orgueilleux (sous des 
tee-shirts frondeurs), hérétique (avec ses poings dressés), fidèle (en s’imaginant des apanages) et révolté (en revisitant ses mythologies d’émancipation)… Que dire encore, comment trouver les mots exacts, suggérer l’essentiel ? Et si la Fête, chaque année recommencée, ressemblait à un être aimé? Semblable et tellement différente à chaque retrouvaille. Évoquer un sentiment amoureux n’aurait donc rien d’une exagération ? Après tout, il n’y a que ceux qui n’y sont jamais venus qui 
ne connaissent pas la folie de la Fête, son inventivité populaire, 
son défi répété qu’elle seule s’impose, son ingéniosité créatrice à fendre l’âme, son impétuosité étincelante, comme une lumière qui frappe l’assombrissement d’une époque crépusculaire.

Paroles. Cette fierté de la Fête nous gonfle un peu. Et si l’on ne voit plus tout à fait ce que l’on voyait, on voit désormais en grand ce que les autres ne peuvent voir. Partout, la Fête nous offre à l’infini l’obsession de la différence en tant qu’elle exige 
de nous ce goût inné du commun. Si nous passons notre vie 
à établir les preuves de notre unicité, nous suons sang et eau 
à rassembler la réalité de nos multiplicités. Moments uniques. 
Où l’on croise la rumeur bruyante d’une France colérique. 
Où l’on hurle sa douleur d’un autre monde. Où l’on ose dire sans détour ce que l’on sait, pas seulement ce que l’on pense. 
«L’un des derniers espaces de liberté», confessa l’actrice Clémentine Célarié au public des Amis de l’Huma. «Un endroit où l’on sait partager plus pour partager mieux», ajouta l’écrivain Jean Rouaud, présent tout le week-end. «Un lieu où l’on comprend ce que signifie l’injustice sociale, celle de la classe des dominants et des puissances de l’argent», murmura 
un militant micro en main, qu'une foule attentive écouta, 
en silence, raconter son récent licenciement… Puis une femme déchira l’espace: «Les riches donnent, les pauvres partagent.» Une autre: «Je suis l’argent : hier quand on m’arrachait 
des pays pauvres, ça s’appelait du pillage, aujourdhui, 
ça s’appelle du business.» 


Indignés. Et une toute petite voix, de moins en moins seule, défia l’immensité du parc de La Courneuve: «En cette époque où l’individualisme et le consumérisme dominent, 
nous devons encore nous agrandir, tous autant que 
nous sommes, nous hisser au-delà de ce que nous imaginons, nous transformer pour que ce qui nous unit soit plus fort 
que ce qui peut nous diviser !» Eux savent que l’insouciance est devenue un luxe qu’ils ne gouttent guère. Eux comprennent que les nouvelles générations ont été accouchées dans la souffrance du mondialisme (la gouvernance globale) et la mise à l’échelle de la mondialisation (le partage des techniques sur tous les continents). Indignés par les stratégies financières et logistiques qui ont pris le pas sur les stratégies politiques jadis étayées 
sur les droits des citoyens. Alors? Comment «poursuivre» 
la Fête au-delà de septembre pour préserver en nous cette «trace» si éclatante qu’on voudrait qu’elle nous accompagne toute l’année ? Allégresse, devant l’exigence répétée d’un 
«autre monde» à bâtir, d’un «autre à-venir» à inventer et même d’un «changement radical de civilisation». Bonheur, aussi, 
des rencontres avec les lecteurs (merci !), tous tellement impliqués que la moindre phrase, le plus infime haussement 
de verbe semblent décortiqués, analysés, transmis çà et là...

Beauté. Pris dans nos songes parmi ce «peuple de 
la Fête», tandis que l’horizon formait des ourlets que seuls les songes pouvaient déplisser, comment pouvions-nous ne pas aimer le fond cidreux des nuages, les enluminures champagnées d’un soleil hésitant, les vapeurs des mots aux accents de grands crus lorsque tout enfin se désinhibe et que la surface des sentiments s’efface devant la profondeur du sens? Après une trentaine de Fêtes au compteur depuis l’adolescence, laissant filtrer, depuis, une intacte exaltation, le bloc-noteur sait que 
nous avons souvent tort du regret des choses passées. Car 
une chose est sûre, la Fête continue de vivre en se transformant. En elle, trois repères essentiels : la beauté des choses qui 
se terminent ; la beauté des choses qui naissent ou renaissent ; la beauté des choses qui durent. Dit autrement: comment résister à l’intemporelle fulgurance de sa poésie révoltée?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 23 septembre 2011.]

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jeudi 22 septembre 2011

Collectivités locales : un étranglement !

Victimes du sarkozysme et des banques, les collectivités locales sont asphyxiées…

Venue du fin fond des entrailles de la France, il est une réalité vécue par les citoyens «d’en bas» dont parlent peu nos fabulistes de la médiacratie : nos collectivités locales sont proches de l’asphyxie financière. Et le phénomène ne se limite pas à quelques exemples pris au hasard. À l’heure où le gouvernement, dans le cadre du projet de loi de finances pour 2012, traque toutes 
les économies possibles, certains voudraient ponctionner encore un peu plus les collectivités territoriales, 
à hauteur de 2 à 4 milliards supplémentaires…

Emblématique de la crise financière, voici par exemple l’histoire des prêts «toxiques» vendus par la banque Dexia aux villes, département et régions. Des milliers de collectivités. Au plus fort de la bulle, Dexia avait distribué pour 25 milliards d’euros à ses «clients», qui, pour la plupart, ne savaient pas que ces prêts étaient indexés sur les résultats boursiers ou sur les taux de change entre monnaies. Ou comment les banques jouèrent les incendiaires, à l’image de ce qu’elles firent aux États-Unis avec les subprimes… Selon une estimation récente, le surcoût de ces seuls emprunts dépassait déjà les 4 milliards d’euros début 2010 ! Rappelons que Dexia, banque historique des collectivités, évita de peu la faillite en 2008 et fut sauvé par l’État – avec quelles contreparties ? – après une décennie de stratégie financière inqualifiable. L’addition en milliards d’euros sera donc à la charge des collectivités, alors que de grandes banques intermédiaires, en spéculant, ont dans le même temps engrangé des centaines de millions. Une punition sonnante et trébuchante pour les collectivités, qui s’ajoute à bien d’autres… Alors qu’elles assurent 71% des investissements publics, leur situation devient intenable. Et grotesque. Lorsque le franc suisse monte, les intérêts font de même, et ce sont moins de crédits pour les collèges, pour les crèches, bref, pour tous les services publics. Mais plus que les produits toxiques, c’est d’abord et avant tout l’assèchement du crédit qui affole les collectivités locales, d’autant que les effets de la récession sur leurs recettes comme sur leurs dépenses provoquent un effondrement de leurs finances. Face à cette situation, les différentes associations nationales de collectivités ont décidé de créer une agence de financement pour desserrer l’étau. Mais cela suffira-t-il ?

En cause, les politiques gouvernementales, qui ne cessent d’étrangler les régions et les départements depuis près de dix ans, d’abord financièrement, ensuite sur le plan institutionnel, avec 
la réforme des collectivités votée en décembre dernier. La suppression de la taxe professionnelle fut significative 
de ce mouvement de dépossession des exécutifs locaux. Sans parler des transferts de charges non compensés par l’État ou de la décision de geler sur trois ans la dotation globale de l’État aux collectivités, au prétexte de participation à l’effort de réduction des déficits, alors que les collectivités, comme la loi les y oblige, ne peuvent voter des budgets en déséquilibre! D’où l’effet ciseau. D’un côté, des recettes en diminution, de l’autre, des besoins, notamment sociaux, qui ne cessent de croître sous l’effet de la crise. Mais le choix de Nicolas Sarkozy de fragiliser les finances des collectivités locales n’est pas anodin. Le patron de l’«entreprise France» veut accélérer le processus de privatisation en généralisant les partenariats public-privé (PPP) pour financer des investissements aussi fondamentaux que l’éducation tout en éloignant encore un peu plus les Français des lieux de pouvoir. Le but? Éradiquer la vivacité des démocraties locales, qui sont souvent les derniers remparts contre 
les inégalités sociales dont sont victimes les citoyens…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 22 septembre 2011]

(A plus tard...)

lundi 19 septembre 2011

Cloaque(s) : quand la France se déshonore...

Époque. Face à l’actualité kidnappée par le cloaque des ambitieux dépourvus d’éthique, exprimons brièvement notre envie de transformer l’arène médiacratique en un théâtre d’ombres à ciel ouvert où le public – les citoyens – ne serait plus spectateur mais acteur. Pour ne plus seulement subir mais agir. Refouler la passivité de l’air du temps… L’autre soir, dans un espace clos où régnait une drôle de lumière, un écrivain mondain très «rentrée littéraire», prenant pour exemple 
la légèreté de son existence dorée, déclamait: «Et si c’était ça le bonheur, rien que l’instant présent, pas trop de rêves, surtout pas une promesse de lendemain.» Discours attrayant pour époque trouble et anxiogène. Toujours le même mal-être, parasite qui dévore le cœur et l’âme. Aucune progression sans rappel. Sentiment de crise en creux qui enserre dans les bras de l’abîme les victimes d’un monde rendu aux extrémités ?

Égout. «Le réel, c’est quand on se cogne», disait 
Jacques Lacan. Or le réel, à quelques mois d’une échéance électorale attendue et redoutée, ressemble à un égout pestilentiel dans lequel on voudrait nous noyer. Ici, un ponte local suspecté d’association de malfaiteurs. Là, un ancien président jugé pour emplois fictifs. Un peu plus loin, un ancien premier ministre accusé d’avoir réceptionné des valises et des tambours africains bourrés de billets de banque. À ses côtés, un «collègue» soupçonné d’avoir profité de rétrocommissions. Sans parler du reste. Un ex-futur-président qui aurait reçu des sommes en liquide de Bettencourt. La mise en examen d’un intermédiaire soupçonné d’avoir joué un rôle-clé dans l’affaire Karachi (la vente de sous-marins au Pakistan). Un ministre 
de l’Intérieur (n’ayant décidément rien pour lui) qui, quand 
il était secrétaire général au Palais, proposait ses «bons offices» dans certaines dictatures. Et même un ancien patron des RG ralliant la cause lepéniste… Face à cette fragrance fangeuse qui donne la nausée, nous sentons comme la fin de quelque chose que nous prédisons depuis si longtemps au royaume du prince élu, qu’il n’y a pas de quoi se montrer présomptueux : la faillite morale de nos institutions monarco-républicaines. Celle-ci atteint un tel degré d’incandescence que tout semble propice à un changement radical de République – qu’on l’appelle sixième ou, pourquoi pas, première, histoire de revenir à l’originelle… À ce propos. À ceux qui doutent encore que les Français soient désormais prêts à un tel bouleversement, est-il nécessaire de rappeler ici l’attachement viscéral de nos concitoyens à la politique, sans lequel ils crieraient depuis longtemps au «Tous pourris!» et se seraient déjà définitivement détournés de la chose publique. Ce que nous refusons de croire.

Barbouze. Le dernier épisode en date, pour le moins scabreux, provoque éclats et fureurs – et pour cause. 
Les accusations fracassantes de Robert Bourgi, alias «porteur 
de mallettes» et autres «valises», officiellement avocat d’affaires de profession (sic), ont de quoi en inquiéter plus d’un. Pour cet obscur serviteur des coups tordus de la droite version barbouze, Jacques Chirac et Dominique de Villepin auraient 
reçu des millions, entre 1995 et 2005, de la part 
de quelques chefs d’État de Françafrique. L’homme, qui s’excuse publiquement de n’avoir «aucune preuve» à fournir autre que sa «parole» (re-sic), élargit l’accusation à Giscard, Mitterrand, Pompidou et Le Pen, qui, selon lui, malgré son «discours xénophobe», aurait «fait le détour par Libreville et Abidjan avant les élections présidentielles de 1988»… Bourgi, qui travaille assidûment pour Nicoléon depuis 2005, a-t-il informé 
le prince-président de ces informations cataclysmiques? Et pourquoi la justice n’a-t-elle pas été saisie? À moins que ces révélations, pour l’heure impossibles à vérifier, ne finissent par mettre en relief l’une des faces cachées de la Sarkozye: en prétendant épargner Nicoléon et en jurant qu’«il n’est mandaté par personne», Bourgi a aussi jeté le soupçon sur le Palais. Car celui-ci, loin d’être un homme isolé (et Alexandre Djouhri, et Ziad Takieddine?), fut longtemps un protégé. En témoigne le discours de Nicoléon prononcé à huis clos en septembre 2007, lorsqu’il remit à l’intéressé la Légion d’honneur. Devant quelques ambassadeurs d’États africains, Nicoléon rendit hommage à «une amitié de vingt-quatre ans» et se félicita de «pouvoir continuer à compter» sur la participation de Bourgi «à la politique étrangère de la France, avec efficacité et discrétion». Reste trois questions. Quel crédit accorder aux déclarations de Bourgi, tardif repenti autoproclamé? En droit, aucun. Doit-on pourtant croire globalement ce qu’il déclare? Oui. Ses propos sont-ils le fruit d’une manipulation ? Oui. Un cloaque, on vous dit…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 septembre 2011.]

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vendredi 16 septembre 2011

Ferrat, entre texte et images

Voici l'article de Marion d'Allard sur l'un de mes nouveaux livres, celui sur Jean Ferrat, publié dans l'Humanité du 16 septembre 2011. Le livre est en vente en exclusivité au Village du Livre de la Fête de l'Humanité.

Par MARION D'ALLARD
Jean Ferrat s’en est allé le 13 mars 2010, nous laissant héritiers de sa musique, de ses luttes ardentes, de son humanité, refermant «l’un des plus beaux chapitres de notre histoire commune. Une histoire de profonde liberté d’agir et de penser», écrit Jean-Emmanuel Ducoin. Rédacteur en chef de l’Humanité, il signe Jean Ferrat, l’homme qui ne trichait pas. Un livre miroir, biographique et photographique, où l’image et le texte font corps, dans une valse de plus de 200 pages. On y rencontre Jean Ferrat, à chaque étape de sa vie, des plus joyeuses au plus douloureuses, de ce «petit Versaillais à l’air timide», à «l’artiste que vient voir et applaudir un public immense», de Jean Tenenbaum, à Jean Ferrat.

Un destin rare, jalonné de rencontres, structuré par les luttes, inspiré par l’amour de la poésie. Gamin des quartiers populaires, orphelin d’un père mort à Auschwitz, Jean Ferrat pansera ses plaies par les arts, en choisissant le théâtre d’abord, la musique, ensuite. Les débuts sont difficiles dans ce Paris des années cinquante ou fourmillent tant et tant de talents. «Persévérant et tenace, tels ces forçats de la scène qui tentent d’ouvrir toutes les portes, Jean finira par décrocher un engagement (…)», écrit Ducoin. Un droit d’entrée, guitare à la main, dans un de ces cabarets de la rive gauche. Une porte ouverte sur le monde de la nuit parisienne. Jean Ferrat y croisera le regard de Christine Sèvres, comédienne. Et les photos qui habillent le livre de Jean-Emmanuel Ducoin témoignent d’un bonheur sans faille.

Clichés noir et blanc, tout en sourire et en douceur de vivre. Au fil des pages, on retrouve entre autres, les visages d’Aragon, bien entendu, pour qui Jean Ferrat aura une admiration sans borne, et de sa femme Elsa Triolet. On se souvient des textes du poète, portés par la guitare du musicien. L’humanisme combatif de Ferrat sera la matrice de son œuvre. Et Jean-Emmanuel Ducoin écrit : «Avec le premier 33 tours qu’il sort chez Barclay, Jean Ferrat va frapper un grand coup et devenir pour toujours un géant de la chanson française.» Nous sommes en 1963 et Nuits et brouillard, échos au plan nazi Nacht und Nebel, devient le point d’ancrage de ses engagements, la thérapie aussi, de sa propre histoire. Des portes des usines, où il soutient les ouvriers en grève, aux pavés parisiens de Mai 68, Jean Ferrat ne cessera de défendre son idéal, un idéal communiste, loin, cependant, des réalités soviétiques.

La censure frappera fort. Ostracisé, le poète musicien verra l’interdit se transformer en piédestal et «ces entraves à la liberté d’expression participeront à la gloire de Ferrat, assurément», note Jean-Emmanuel Ducoin. Les succès s’enchaînent et Jean Ferrat trouvera à Antraigues, en Ardèche, le havre de douceur qui l’apaise et l’inspire, «une terre d’adoption». Une terre qui l’aidera à surmonter la perte de Christine Sèvres en 1981, une terre qui verra renaître l’amour, celui pour Colette qu’il épouse en 1992… Cette vie de tumultes et de luttes, d’engagements et de poésie, Ferrat, souvent blessé mais jamais abattu, l’aura vécue en se restant fidèle, et Jean-Emmanuel Ducoin nous invite au souvenir. Co-édité par Jean-Claude Gawsewitch et l’Humanité, ce livre est un morceau d’histoire de la chanson française, posée sur du papier glacé. La beauté des photos agit comme un révélateur à la simplicité précise du texte. L’histoire d’une vie d’exception, sublimée par le visage d’«un homme qui ne trichait pas».

(Jean Ferrat, l'Homme qui ne trichait pas, de Jean-Emmanuel Ducoin. Éditions Jean-Claude Gawsewitch/l’Humanité, 223 pages, 29,90 euros.)

jeudi 15 septembre 2011

Rentrée politique : besoin de changement !

Au lendemain d’une journée de «commémorations» des dix ans du 11 septembre 2001, événement qui, comme chacun le sait, bouleversa le monde autant par son choc émotionnel légitime que par ses conséquences de transformations géopolitiques, il n’est pas vain de s’y arrêter encore un bref instant. Mais en évoquant l’ici-maintenant, celui de 2011, qui donne lieu à maints retours d’expérience sur notre univers «mental»… Maintenus dans un climat de peur permanente par une stratégie de «terreur» justifiant tout, y compris des guerres, les peuples occidentaux ont compris que les effroyables attentats sur le sol états-unien avaient servi de prétexte aux politiques sécuritaires de contrôle des individus et de restriction des libertés. Nous ne sommes pas sortis de cet usage symbolique du désastre comme réaction archétypale. Ce réflexe consistant à survaloriser la nécessaire lutte contre le terrorisme possède son sens caché : nos dirigeants ont espéré affaiblir d’autres formes de luttes fondamentales pour l’avenir des citoyens. À commencer par la lutte des classes et l’indispensable rupture avec le capitalisme…

Depuis, deux conflits armés en Irak et en Afghanistan sont passés par là, sans compter les odieuses offensives menées par Israël au Liban et à Gaza, qui ne sont pas sans rapport avec «l’ambiance» anti-Arabe instrumentalisée au lendemain du 11 septembre. Longtemps s’imposa la théorie du «choc des civilisations» des Bush et autres Sarkozy, avec son cortège d’amoralités politiques que sont la torture ou les enfermements arbitraires, sans parler de l’incitation à la haine des autres, au racisme sournois et à la xénophobie, dont la droite française sarkozyste n’a pas fini d’user et d’abuser… Avec les mouvements arabes d’émancipation, qui ont fait voler en éclats certaines «vérités» d’hier, vivons-nous une fin de cycle? Dans un monde qui change et évolue vite, si vite, l’importance économique prise par les pays «émergents» est un signe. D’autant que, dans l’agenda de l’actualité, continuent de dominer les effets de la crise économique, symptôme avancé des drames sociaux du capitalisme globalisé.

La France n’y échappe pas. À la veille d’une année électorale primordiale, il convient de s’interroger sur les nécessaires volontés de ruptures radicales. Car le bilan du sarkozysme est accablant, affligeant. En moins de cinq ans, le pays a été entraîné vers un nouveau degré d’ensauvagement, mélange névrotique entre libéralisme économique et idéologie néoréactionnaire. Mais ne masquons pas la réalité : s’il s’agit de sortir le pays de l’emprise des puissances de l’argent de la Sarkozie-Compagnie, les changements «à la marge», synonymes d’aménagements du capitalisme et d’acceptation des politiques de rigueur et de «règles d’or», seraient non seulement une erreur tragique mais un contresens historique. Pour être à la hauteur des enjeux de civilisation de notre époque et tirer un trait définitif sur le monde destructeur de l’après-11 septembre, la gauche française doit réévaluer son ambition. C’est une révolution citoyenne par les urnes que nous devons préparer, pour bousculer l’hégémonie du PS et transformer le Front de gauche en un pôle de rassemblement populaire capable d’imposer un rapport de forces inédit. Car la gauche française a devant elle un défi de civilisation bien plus important qu’une question de simple alternance… Première étape pour y parvenir : les 16, 17 et 18 septembre à la Fête de l’Humanité. Le changement y sera à l’ordre du jour !

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 septembre 2011.]

 
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mardi 13 septembre 2011

Folie(s) : l'incroyable retour médiatique de DSK...

Actualité. L’attente – l’oubli. Des jours offerts au hasard, à la fugue, au vague à l’âme à peine dilué dans les petits frissons de l’été finissant. Après les faux-fuyants plutôt apaisés de semaines bien longues à tourner sa plume dans l’encrier de l’impatience, le désir du bloc-noteur, à la manière d’un précipité chimique agissant sur la volonté, sort comme renforcé du silence imposé. Nous parlons là du désir d’en découdre, désir en grand qui chasse la mélancolie et attise les braises, bref de ce concept de désir dont l’absence chronique explique en partie l’ampleur de la panne républicaine… Même les épreuves du temps et de la vie ne parviennent pas à noyer la brutalité comme les absurdités de l’actualité surgissante dont le rythme ne s’essouffle plus. Et il n’a pas fallu attendre longtemps pour que, en effet, brutalité et absurdités se conjuguent à tous les temps…

DSK. Le week-end dernier, la France médiacratique a vécu l’un de ces moments de folie qui nous font douter de l’existence d’une raison collective – sans oser évoquer un éventuel «bon sens» corporatiste. Le «retour» de Dominique Strauss-Kahn en France, comme chacun l’a constaté, fut l’occasion d’un cirque médiatique aussi improbable qu’affligeant. Caméras, photographes, rodéo automobile, directs en boucle, éditions spéciales : de l’aéroport de Roissy à son domicile de la place des Vosges à Paris (il y a pire comme dépaysement, non?), une véritable meute en action s’est déployée pour coller aux basques de l’ex-patron du FMI. Durant des heures, les «alertes» et autres «live blogging» firent virer au rouge toute la blogosphère et même Facebook… Comment une information (banale mais digne d’intérêt) a-t-elle pu se transformer en un «événement» capable de tout écraser, alors que, précisément, il n’y avait rien d’autre à en dire? D’ailleurs aucune annonce n’accompagna ce retour scénarisé. DSK lui-même ne parla pas. Ni Anne Sinclair. Tout juste posèrent-ils avec délectation pour les caméramans et les photographes, nonchalamment, comme de vulgaires starlettes rentrant d’un long séjour aux Seychelles… Du coup, cette journée de frénésie médiatique se résuma par un vide sidéral… et les images surréalistes d’une Peugeot fendant à vive allure la circulation parisienne sous une pluie fine.

People. Inutile de répondre à cette question : combien de Français avaient réellement envie que l’ancien favori des sondages pour 2012 mobilise ainsi nos antennes, nos écrans et nos journaux? Nous-mêmes avons fini par nous imposer le dilemme : comment parler d’une actualité semblable pour dire qu’on en parle trop ? Au passage, comment ne pas être étonnés de voir une majorité de nos confrères adopter avec DSK un comportement qu’ils dénoncent assez fréquemment quand il concerne la presse people, sans parler de la fascination (malsaine?) des médias et de leurs lecteurs pour Anne Sinclair, la «fidèle-outragée» (sic), que certains, probablement atteints d’américanisme aigu, verraient bien tôt ou tard s’engager en politique à la place de son faillible époux. DSK en Bill Clinton? Anne en Hillary? On croit rêver!

Classes. Au fond, que restera-t-il de cette actualité d’un dimanche qui aurait dû être comme les autres, quand chacun aura perçu à son juste niveau l’irresponsabilité d’un pseudo «journalisme» devenu fou? Oui, que restera-t-il quand une majorité de citoyens aura pleinement analysé cette séquence orgiaque? Ceci: juste une mise en scène jouée et surjouée par quelques protagonistes incapables d’admettre qu’ils ont quitté le champ politique pour se vautrer dans le roman-feuilleton pour voyeuristes décervelés, à commencer par le couple lui-même, qui aurait pu rentrer discrètement mais préféra à l’humilité le débarquement tonitruant. Qu’on pardonne au chronicœur son excès d’indignation, mais tout de même! À moins d’être totalement amnésique ou dépourvu du minimum de pudeur requise, comment ces «journaleux» et leurs hiérarchies pouvaient-ils oublier qu’il s’agissait là d’un homme – pas n’importe lequel – accusé d’agression sexuelle sur une femme? Certes, après l’abandon des poursuites pénales, DSK n’est désormais mis en cause que dans une procédure civile. Et alors? Cela n’empêchera en rien la nécessité d’une probable prochaine réparation vis-à-vis de Nafissatou Diallo… À ce propos. Que celle-ci ait menti sur certains points prouve-t-il que DSK est innocent? Que celle-ci ait pu nouer de peu recommandables amitiés suffit-il à la disqualifier ad vitam aeternam? Posées autrement: une femme pauvre et noire (pour ne pas dire une «domestique») peut-elle être victime d’une agression sexuelle? Au moins une chose est sûre. L’attitude des médias cette semaine vient de nous ramener aux fondamentaux : le mépris de classe existe toujours…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 9 septembre 2011.]

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dimanche 11 septembre 2011

À la découverte du philosophe Karl Marx, ou l’éblouissement d’un jeune homme...

Voici la critique d'un de mes nouveaux livres (celui sur Marx), par Charles Silvestre, publiée dans l'Humanité du 9 septembre 2011.

Par CHARLES SILVESTRE
À dix-sept ans, Karl Marx mène une double vie. À Trèves où il est né, il court la nuit les tavernes, boit et se bat. Il étudie le jour, lit l’hébreu, apprend des poèmes, se plonge dans la philosophie, analyse déjà le conflit entre déterminations «idéales» et «matérielles». Il résumera: «Le devoir, le sacrifice de soi, le bien-être de l’humanité, le souci de notre propre perfection»… À dix-sept ans, Jean-Emmanuel Ducoin part à la découverte de Marx. Il vient d’un «haut lieu scolaire», celui des jésuites qui «tenaient eux aussi le guichet de l’avenir, servaient des vers au comptoir de la poésie, ouvraient la porte aux émancipations». À la maison, il y a l’Humanité, le journal du «vieux parti du paternel et du grand père qui était encore une maison commune». Jean-Emmanuel se plonge dans Marx pour ne pas devenir une victime de plus de la génération Mitterrand, celle du renoncement à la promesse de changer la vie. Et là, c’est l’éblouissement!


Cette histoire de jeunes hommes, le second ressourçant son esprit critique dans le génie au travail du premier, est la trame passionnante du livre de Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef de l’Humanité. Singularité du croisement : pour l’auteur, instruit par les pères jésuites, la première découverte est celle de la profondeur de la critique de la religion. «Ce sont les hommes qui ont créé dieu à leur image», dit Marx. Chez son lecteur, l’ébranlement idéologique est «considérable», mais va bien plus loin qu’une poussée d’athéisme. Car l’illusion religieuse «âme d’un monde sans cœur» a des racines sociales, elle repose sur l’organisation de la production matérielle. C’est donc celle-ci qu’il faut changer plutôt que de persécuter la croyance… L’autre choc est dans la lecture du Capital. De ce livre qu’il n’avait fait que parcourir, Jean-Emmanuel Ducoin écrit: «Je ne l’ai vaincu – en termes de compréhension globale – qu’en 1988 durant la campagne présidentielle» quand l’Humanité était devenue «mon quotidien, mon pouls, ma raison d’être». Voici donc le Capital avalé comme le Galibier, et la métaphore ne surprendra guère ceux qui suivent chaque été ce suiveur du Tour. Car on peut aussi lire ce livre sur Marx comme une grande course à étapes, bourrée de cols à escalader, des secrets de la plus-value à la mise à jour de la «révolte des forces productives contre les rapports de production»…

Nouveau sommet: le Manifeste du Parti communiste de 1848, rédigé avec Engels. Qui débute par sa célèbre formule: «Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme.» Ducoin se livre à son sujet à une véritable enquête sur les mots, leur contexte et leur postérité. Où l’on voit que les «nuances» dont il se recommande – il se veut marxien – peuvent venir aussi des auteurs eux-mêmes : «Nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires avec un principe nouveau : voici la vérité…» Le grand mérite du livre est d’être ainsi une traversée de Marx, alerte, largement accessible, œuvre et vie mêlées, jusqu’aux pages bouleversantes sur la fin d’un homme poursuivant un rêve inouï pour l’humanité et poursuivi lui-même par une insigne pauvreté.

(À la rencontre de… Karl Marx, de Jean-Emmanuel Ducoin, avec une préface de Gérard Mordillat. Editions Oxus Littérature, 150 pages, 15 euros.)

Commune de Paris : Marx était un contemporain actif et vigilant...

Malgré ses doutes, l’auteur du Manifeste et du Capital rallie rapidement la cause des communards. Il exaltera l’exemple de 1871, tout en proposant un «bilan critique» inscrit dans la question de l’État.

Né en 1818, Karl Marx a la particularité d’être pleinement contemporain de la Commune de Paris. Plutôt circonspect pour ne pas dire hostile dans un premier temps à l’émergence des événements qui couvaient depuis plusieurs mois dans cette France belliqueuse, il écrit en février 1871: «La classe ouvrière se trouve placée dans des circonstances extrêmement difficiles, l’insurrection serait une folie désespérée.» Comment et pourquoi l’homme du Manifeste se montre-t-il si prudent face à la révolte grondante? Depuis une vingtaine d’années, le compagnon de combats de Friedrich Engels pense que la révolution ne réussira pas sans l’alliance des ouvriers et des paysans, des Parisiens et des provinciaux. Or, depuis la guerre de 1870, Marx reste convaincu que ces conditions ne sont pas réunies. A-t-il vraiment tort?

Le 19 juillet 1870, le régime, trop sûr de lui, victime des manœuvres de Bismarck, déclare la guerre à la Prusse. Le 2 septembre, le désastre de Sedan emporte tout sur son passage et provoque des manifestations anti-impériales à Paris, à Marseille, au Creusot et à Lyon. Le péril entraîne l’armement partiel de la population parisienne, sous la forme de la garde nationale, dont les ouvriers constituent l’ossature. Le 4, le Palais-Bourbon est envahi et Gambetta y proclame la République. Mais une fois encore, comme en 1830 et en 1848, le pouvoir se trouve immédiatement accaparé par un groupe de «politiciens républicains», les Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry, Émile Picard et même Adophe Thiers en coulisses, qui tous ne souhaitent qu’une chose : traiter avec Bismarck pour mieux contenir la poussée politique populaire. Comme pour amadouer la détermination de la population parisienne, ils annoncent aussitôt la République, sans jamais en préciser le contenu constitutionnel…

Profondément hanté par le souvenir des journées de juin 1848, Marx se sent intensément dans le deuil de «la prochaine» révolution, si ce n’est «la» révolution. Il le sait mieux que quiconque: l’aspiration française à la «révolution», toujours très présente au XIXe siècle, a quand même permis les Trois Glorieuses de juillet 1830 et la chute de Charles X, février 1848 et la chute de Louis-Philippe, et finalement le 4 septembre 1870 et la chute de Napoléon III… En somme, en quarante ans, les jeunes républicains et les ouvriers armés ont fait tomber deux monarchies et un empire. Voilà pourquoi Marx, considérant la France comme «la terre classique de la lutte des classes», a écrit ses chefs-d’œuvre que sont les Luttes de classes en France, le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte et la Guerre civile en France. Dans ce dernier texte, des générations entières liront: «Le Paris ouvrier, avec sa 
Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d’une société nouvelle.»

Pour en arriver là, Karl Marx vit la Commune au jour le jour. Tandis que le mouvement insurrectionnel et bientôt communaliste se propage à Lyon, Saint-Étienne, Marseille, Toulouse, Narbonne, etc., il désespère pourtant de ne pas voir le pays basculer dans la levée en masse et regrette que les insurgés refusent de s’emparer du trésor de la Banque de France, et, surtout, de fondre sur Versailles pour desserrer l’étreinte des troupes de Thiers… Car à Paris, comme redouté, le siège tourne à l’enfer. Le 30 mars, deux dirigeants communalistes, Léo Frankel et Eugène Varlin, réussissent à transmettre à Marx une missive secrète pour solliciter ses conseils sur «les réformes sociales à appliquer». Enthousiaste, Marx écrit le 12 avril (Lettres à Kugelmann): «Si tu relis le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, tu verras que j’affirme qu’à la prochaine tentative de révolution en France il ne sera plus possible de faire passer d’une main dans l’autre la machine bureaucratico-militaire, mais qu’il faudra la briser, et que c’est là la condition préalable de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C’est aussi ce qu’ont tenté nos héroïques camarades de parti de Paris. (…) Merveille de l’initiative révolutionnaire des masses montant à l’assaut du ciel. (…) Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase.»

Sur le moment, Karl Marx propose un «bilan» de la Commune – qu’il sait pourtant condamnée – entièrement inscrit dans la 
question de l’État. Pour lui, pas de doute. La Commune de Paris est le premier cas historique où le prolétariat assume sa fonction transitoire de direction, ou d’administration, de la société tout entière, «la forme politique enfin trouvée qui permet de réaliser l’émancipation économique du prolétariat»… Marx en tire la conclusion – déjà formulée auparavant – qu’il ne faut pas «prendre» ou «occuper» la machine d’État, mais la briser. Comment y parvenir? Marx n’a hélas jamais écrit son grand livre sur «la Révolution et l’État», qui a tant manqué à tous les marxiens du XXe siècle, il se contente donc de prophétiser que «la Commune, début de la révolution sociale du XIXe siècle, fera le tour du monde» et sera «acclamée par la classe ouvrière d’Europe et des États-Unis, comme le mot magique de la délivrance. Si la Commune était battue, la lutte serait seulement ajournée».

Si la lutte des classes n’est pas seulement la lutte puis le soulèvement des prolétaires mais d’abord la lutte permanente du capital pour soumettre le travail, Marx avait compris très tôt que cette lutte, au cœur des sociétés en mutation avancée, n’était jamais aussi visible qu’au moment des grandes crises vécues ou prévisibles. Que le communisme s’affirme comme une piste majeure du vaste mouvement d’émancipation humaine est, à ses yeux, une exigence politique qui n’a rien d’un vague idéal mais procède d’un mouvement historique. Pour s’ériger en «classe dirigeante de la nation et devenir lui-même la nation», le prolétariat «doit conquérir le pouvoir politique». À une époque (le XIXe siècle) où la démocratie parlementaire est encore une exception en Europe, Marx et Engels envisagent cette «première étape de la révolution sociale» comme synonyme de «conquête de la démocratie» et d’établissement du suffrage universel. À ce titre, c’est donc logiquement que la Commune de Paris leur apparaît comme sa forme enfin trouvée, sorte de résumé à elle seule d’un pan entier du communisme dont rêve l’auteur du Manifeste. Marx le signe: «Que serait-ce, Messieurs, sinon du communisme, du très “possible” communisme?»

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 9 septembre 2011, dans le cadre
d'une série d'été consacrée à des acteurs de la Commune de Paris 1871.]

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lundi 25 juillet 2011

Le Tour 2011 annonce-t-il un à-venir meilleur ?

Avec la victoire de l’Australien Cadel Evans et trois semaines de réhumanisation sportive, les amoureux du Tour peuvent se réjouir. Les tricheurs sont harcelés. Les Français marquent les esprits. Et une certaine magie revient peu à peu…
Depuis les Champs-Elysées (Paris).
Rien n’obsède autant qu’une idée fixe. «Je me sens heureux et serein.» Cadel Evans (BMC) s’exprime si calmement qu’une part de sa substance semble enfouie en lui, comme si l’émotion se refusait aux rafales de l’événement. «J’ai consenti beaucoup d’efforts toute ma vie pour atteindre cet objectif.» La mâchoire au carré assaillie de respirations douces, les yeux clairs perdus en eux-mêmes, il affronte déjà cette amplitude singulière des hommes sortis de la pénombre. «Cela fait 21 ans que j’ai regardé le Tour de France pour la première fois, chez moi, en Australie.» Héros de toute une nation qui fête la mondialisation du vélo, sa modestie légendaire ne le quitte pourtant pas. «Le Tour, c’était un rêve d’adolescent, mais ce fut tout le temps un rêve d’adulte…» A 34 ans, un Australien à la maturité réconfortante donne à voir l’entr’aperçu d’un monde conquis, lui qu’on a tant et tant éreinté pour son attentisme et ses places d’honneur. En écrasant les frères Schleck (Leopard-Trek) dans l’ultime contre-la-montre, samedi à Grenoble, au lendemain d’un exploit de «patron» dans le Galibier qui restera dans l’histoire, Cadel Evans, premier Australien de la généalogie, offre sans effraction son nom au palmarès du Tour. La victoire d’un antiromantique de Juillet, peut-être ; mais la consécration rassurante d’un authentique champion…

A l’heure du bilan, le chronicoeur examine sa conscience et pèse ses mots. Car avec le Tour, le sens ne se sépare pas des expressions pour l’exprimer. Alors, en débouclant nos valises aux effluves d’embrocation, il convient d’être attentif à la manière de décrire la réalité. En dehors du triomphe de l’Australien, que doit-on ainsi retenir de ces trois semaines? D’abord? L’épopée de notre «Titi» Voeckler (Europcar), bien sûr, sa hargne, son abnégation devant la souffrance endurée, sa roublardise cachée, sa fausse naïveté, bref, tout ce que nous aimons dans ce cyclisme français grâce auquel le peuple du Tour a pu s’incarner pleinement et légitimement. Ensuite? L’éclosion de son équipier Pierre Rolland, 24 ans au compteur, vainqueur de l’Alpe d’Huez dans des circonstances jouissives, un talent brut au caractère trempé, qui, un jour ou l’autre, et pourquoi pas l’année prochaine, martèlera la course de son empreinte avec une toute autre ambition, croyez-nous, que le maillot blanc de meilleur jeune (1)…

Au passage, n’oublions pas le panache inopérant du triple-vainqueur Alberto Contador, ombre de lui-même, psychologiquement marqué par la traque des instances du cyclisme: le triple-vainqueur ne fut qu’un spectre pourchassé par les heurts d’une justice immanente, qui, parfois, veille dans l’ombre du Tour... Enfin, n’oublions surtout pas la performance globale des Français : Voeckler 4e, Jean-Christophe Peraud 10e (AG2R-La Mondiale), Pierre Rolland 11e, Jérôme Coppel 14e (Saur-Sojasun), Arnold Jeannesson 15e (FdJ)… En conclusion ? Des ascensions moins rapides, des visages tordus par la douleur, des tricheurs de plus en plus harcelés, des coureurs français présents à la lisière du futur : avons-nous assisté à une sorte de réhumanisation sportive du Tour, symbolisée par un réenchantement du public ? Les sceptiques et les prudents traîneront leur perplexité comme leur sourd agacement. Mais nous pouvons témoigner que tous les acteurs (ou presque) rencontrés sur l’épreuve, coureurs, managers, directeurs sportifs et suiveurs, nous ont exprimé leur «optimisme» face à des «performances plus humaines»… La vélorution tant attendue est-elle en cours ?

Thomas Voeckler et
Jean-René Bernaudeau.
Hier soir, du côté des Champs, en voyant s’agiter le peuple du Tour, le chronicoeur se disait que, décidément, l’écrivain Philippe Bordas avait bien raison en affirmant que le cyclisme n’était «pas un sport» mais «un genre» (2), dont l’œuvre principale était de ménager une place, «sa» place, pour l’éventualité d’un autre sens, de quelque chose d’inouï, d’un autre temps… L’air maladif et tout chiffonné après trois semaines d’ardeur et de défaillances en tout genre, le chronicoeur pensa alors très fort à Jean-René Bernaudeau, à son ouvrage pour le vélo français, à son inlassable intuition, à sa simplicité lorsqu’il feuillette lui aussi le grand-livre des Illustres, à sa générosité humaine – irremplaçable pour honorer le juste reflet de la légende de Juillet. «Le Tour, c’est l’affaire du peuple – comme la toile cirée», a écrit un jour Gérard Mordillat, qui se demandait: «Qu’est-ce que faire un tour complet? C’est faire une Révolution.» (3) Voilà, c’est souvent à la naissance des mots dans toute leur exigence, que le Tour nous hante sitôt achevé, déjà orphelin de lui. Pour son vingt-deuxième voyage en cette pure folie française, le chronicoeur, qui en paie le prix fort, a tenté de porter la trace d’un patrimoine populaire encore identifiable dans l’Histoire. Qu’on se le dise, le tour doit rester une idée fixe.

(1) Aucun tricolore n’avait ramené à Paris le maillot de meilleur jeune depuis Gilles Delion, en 1990, avant la folie des années EPO…
(2) Forcenés (Fayard), 2008.
(3) C’est mon Tour (Eden, livre collectif), 2003.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 25 juillet 2011.]

(A plus tard...)

vendredi 22 juillet 2011

Tour : Voeckler craque, Rolland se révèle, Evans en position de force…

Le Français Pierre Rolland s'impose au sommet de l'Alpe d'Huez, au terme d'une 19e étape émouvante. Thomas Voeckler perd son maillot jaune. Andy Schleck est le nouveau leader. Mais Cadel Evans est le favori du contre-la-montre de Grenoble, samedi…
Depuis l'Alpe d'Huez (Isère).
Et dans les toutes premières rampes de l’Alpe d’Huez, «titi» Voeckler craqua. Subitement. C’était tellement attendu, annoncé depuis si longtemps, que lorsque l’instant survint dans toute sa brutalité, il fallut au chronicoeur un bon moment pour y croire. Il n'y eut aucune injustice dans ce sentiment ambivalent. Juste l’inéluctabilité dans sa sauvagerie, et, surtout, l’inéluctabilité dans son évidence... Notre roman de Juillet s’acheva soudain à l’antépénultième page. Comme un goût d’inachevée. Une furtive impression de vaste déception. Seulement voilà, si le cyclisme révèle les comportements humains et les met à nu, le cyclisme «normal» (qu’on pardonne l’expression) possède en lui une vertu immuable que la moralité devrait honorer sans relâche: face aux grandes heures, on ne peut pas tricher… Voeckler était à sa place. Et les cadors, tous les cadors, à la peine!

Vaincu donc, Thomas Voeckler, avec son immense courage en bandoulière et sa joie rehaussée du travail réussi. Un travail énorme que la France du cyclisme, inventive et innovante, n’oubliera pas de sitôt. Car l’équipe Europcar de notre chroniqueur Jean-René Bernaudeau est un collectif si homogène et formateur désormais, qu’elle a eu l’intelligence, ce vendredi 22 juillet dans l’ultime étape de montagne (109,5 km) entre Modane et l’Alpe d’Huez, via une nouvelle montée du Galibier, de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier. Et autant dire les choses sans avoir peur de se tromper: devant la situation désespérée de son maillot jaune, Bernaudeau a donné «carte blanche» à un coureur dont nous n’avons pas fini de parler!

Connaissiez-vous Pierre Rolland avant ce Tour de France? Equipier modèle de Voeckler depuis des jours et des jours, il est, aux yeux de Lance Armstrong, observateur ironique du rendez-vous de Juillet, la véritable «rock-star» de l’édition 2011. Le septuple vainqueur a vu juste. Hier, Rolland a non seulement remporté l'étape de l'Alpe d'Huez, une première pour un Français depuis Bernard Hinault en 1986 (!), il a non seulement revêtu le maillot blanc du classement du meilleur jeune, mais, tenez-vous bien, il a tenu la dragée haute à Alberto Contador (engagé dans un raid absolument désespéré) et Samuel Sanchez (nouveau porteur du maillot à pois), avant de les déposer dans le final pour aller quérir des lauriers de prestige et, accessoirement, la toute première victoire tricolore du Tour 2011. Comme le disait Bernaudeau: «Pierre n’a pas gagné une étape du Tour, il a gagné à l’Alpe d’Huez!» Le destin a juste voulu que le grimpeur d'Europcar décroche la plus belle victoire de sa carrière le jour où son leader voyait son rêve s'évanouir… Un emblématique passage de témoin?

«Je travaille pour vivre de pareils moments», déclara simplement Rolland, secoué par l’émotion. Avant de préciser, à tous ceux qui, depuis longtemps, attendent de lui monts et merveilles: «On ne m'a pas laissé beaucoup de temps pour faire mes preuves. Mais je n'ai pas encore 25 ans… Je vais tout faire à l’avenir pour travailler, travailler encore pour essayer un jour de gagner le Tour et surtout essayer de n’avoir aucun regret le jour où j’arrêterai le vélo…» Un sportif d'exception se cachait derrière ses mots. Mais un champion rare venait de naître à 1850 mètres d'altitude.

Après cette étape haute-fréquence, ce fut comme prévu le chamboulement complet au classement général. Si Andy Schleck s’est emparé du maillot jaune devant son frère Frank (2e à 53''), Cadel Evans (3e à 57'' seulement) n'a pas perdu la moindre seconde sur ses principaux rivaux. Avant le contre-la-montre individuel de samedi (42,5 km), l’Australien, spécialiste du genre, peut évidemment rêver de victoire finale. Quant à Thomas Voeckler, il se retrouve 4e à 2’10’’…
Tout à sa joie après l’éblouissante démonstration de l’équipe Europcar de Jean-René Bernaudeau, le chronicoeur se gardera d’émettre le moindre pronostic concernant le vainqueur final sur les Champs-Elysées… Pour l’heure, il savoure à sa juste mesure le retour d’un cyclisme plus humain. Qui osera encore en douter?

(A plus tard…)

Tour : au Galibier, Voeckler devient Géant de Juillet

Le Luxembourgeois Andy Schleck remporte la 18e étape au sommet du célèbre col, qui fêtait hier le centenaire de sa première ascension. Contador sombre. Thomas Voeckler, héroïque, sauve encore une fois son maillot jaune !
Depuis le Galibier (Hautes-Alpes).
À tout Géant de Juillet doit s’agréger un épique phénomène : le centenaire d’une montée mythique en constitue un de premier choix. Tous les cyclistes le savent, il faut de l’élégance, de la grâce et une certaine dignité à un col qu’on escalade à vélo, une espèce d’ampleur, quelque chose de grandiose dans la nudité de son décor, un certain effroi dans la violence de ses pourcentages. De quoi justifier les efforts consentis… Pour honorer le juste reflet de sa légende, le sommet du Galibier avait été choisi comme théâtre privilégié, hier, en devenant la plus haute arrivée de l’histoire de la Grande Boucle : 2 645 mètres (1), là où, entre cimes et nuages, les plus grands ont, un jour ou l’autre, laissé leur empreinte.
En 1911, le pionnier Émile Georget
sur les pentes du Galibier.
Le souvenir persiste. Lorsqu’il terrassa le monstre sacré et pénétra par effraction dans une autre dimension, le 10 juillet 1911, le pionnier Émile Georget ne savait pas qu’il venait d’inaugurer une longue lignée de fous pédalant. Avec sa casquette arrondie à visière blanche sur laquelle reposaient des lunettes de protection, avec sa silhouette dégingandée sur une machine ancestrale, portant en bandoulière son boyau de secours, le gars de Châtellerault fut en effet le tout premier à parvenir au sommet. «Ça vous en bouche un coin !», éructa-t-il aux quelques témoins de cette scène homérique. Comme perdu dans cet univers minéral propre aux méditations, le dur au mal Eugène Christophe s’exclama pour sa part: «Ce n’est plus du sport, ce n’est plus une course, c’est du travail de brute!»

Un siècle plus tard, qu’étaient donc les brutes devenues? Et que nous réservait la plus « belle étape » du Tour 2011, avec ses trois cols au-dessus de 2 000 mètres, Agnel (2 744 m, toit du Tour 2011), Izoard (2 360 m) et Galibier (2 645 m). Alors que vingt-six coureurs sacrificiels s’échappèrent tôt, tous les suiveurs attendaient l’audace d’Alberto Contador (Saxo Bank), une nouvelle fois gêné par sa douleur au genou. Mais ce fut Andy Schleck (Leopard) qui dégoupilla dès l’Izoard, à mi-montée, à plus de soixante bornes du but. Sur le modèle du retour et de l’atermoiement, du sursaut et du sursis où la moindre progression constituerait autant de pas vers une exposition radicale à autrui, cette attaque au long cours ne suscita aucune réaction des autres favoris jusqu’au pied du Galibier, Géant du mal auquel il fallait maintenant sacrifier. Jeu dangereux. D’autant qu’Andy, à la faveur d’une course d’équipe préétablie, retrouva deux équipiers partis aux avant-postes, d’abord Joost Posthuma, puis Maxime Monfort, qui protégea son leader sous l’âpreté du vent. L’angoisse monta d’un cran quand commença à serpenter la fameuse rampe vers l’enfer, où les héros classiques s’inventent périodiquement des héritiers. Dans le groupe maillot jaune, chacun s’observa. Cette attitude absurde – due à leur incapacité physique ou à leur caractère timoré ? – profita au cadet des frères Schleck. Les minutes s’égrenèrent. Car à l’avant, Andy martela la course jusqu’à sa propre saturation, tentant de rallumer les derniers feux d’un romantisme malmené. À l’arrière, Cadel Evans (BMC) mena la troupe façon grognard, tandis que notre Thomas Voeckler (Europcar), plus impressionnant que jamais, épousa cette fois la cause d’un vainqueur potentiel, toujours aidé par l’admirable Pierre Rolland. Samuel Sanchez explosa. Et Contador, genou meulé, s’éteignit à deux kilomètres du sommet : fin de partie pour le triple vainqueur!
Dans le dernier kilomètre, «titi» Voeckler piocha si fort en lui, crocha si profond dans la hargne de son outre-là, que toute la France semblait le pousser dans le dos. Au prix d’un sacrifice intemporel, au bout de lui-même, arc-bouté à son courage, le protégé de Jean-René Bernaudeau sauva son paletot jaune. Quinze petites secondes préservées sur Andy, vainqueur au sommet. Mais quinze secondes d’un bonheur si inouï, si prodigieux, que nous mangions du regard, alentour, ces espaces rugueux qui lui tendaient les bras, comme une magistrale offrande aux valeurs de hautes-luttes. Le Galibier prend, dispose. Mais le Galibier donne, parfois, quand on mérite ses honneurs.
 
Hier soir, les journalistes ne purent retenir leurs applaudissements en salle de presse. Alors, gorge serrée, le chronicœur jeta un œil sur son coin de table et revit sur papier jauni le visage d’Émile Georget. Ce fut à ce moment-là, devant les traits noircis d’un personnage de photo oubliée, avec en fond de scène l’image de Voeckler sur les écrans de télé, que nous éprouvâmes le besoin de retrouver le monde du silence et ses vertiges. Sortir, regarder le Galibier, le défier, le dévorer, avec pour tout legs la gravité des hommes en fuite. Le regretté Louis Nucéra écrivait: «Les coureurs cyclistes relèvent du mythe et de la réalité. Les voir à l’œuvre ne les rend pas moins grands que le rêve que nous avons d’eux.»
Voeckler en sait quelque chose. Depuis hier, il est devenu Géant de Juillet.

(1) Le col du Galibier est très souvent le « toit du Tour », d’autant qu’il a grandi de 89 mètres depuis 1979, lorsque Lucien Van Impe inaugura la nouvelle route et bascula le premier au sommet…

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 22 juillet 2011.]
 
(A plus tard...)