jeudi 14 juillet 2011

Tour : du réel vers l’idéal, ou le courage ordinaire...

Au lendemain de la journée de repos, l’Allemand Greipel (Lotto) remporte la 10e étape, à Carmaux, sur les terres de Jaurès. Le Néerlandais Hoogerland a bien repris la route. Et Andy Schleick a parlé…
Carmaux (Tarn), envoyé spécial.
Et si l’ordinaire n’était pour eux qu’extraordinaire? Et si le courage, comme obligation, n’avait pour eux que la valeur d’un legs transmis entre générations par lequel l’héritage – élégiaque et tellurien – s’honore fidèlement? Qu’il le veuille ou non, le cycliste professionnel trouble mais fascine. Il suffisait de voir Johnny Hoogerland (Vacansoleil), hier matin à Aurillac, partageant la compassion d’une foule bienveillante, signant des autographes, l’air contenté, arborant le sourire fatigué de ceux qui ont trébuché dans le précipice. Lui le miraculé d’un vol plané dans les barbelés, accident provoqué par une voiture de France Télévisions. Hoogerland et ses 33 points de suture, bienheureux de pouvoir prendre le départ de la 10e étape. Hoogerland et ses maux, ses bandages et sa rancune: «Le chauffeur ne l’a pas fait exprès, mais je ne pardonne pas. Toute ma vie je garderai les marques de cette chute.» (1)

Alexandr Kolobnev.
Parce que les circonstances tragiques ou héroïques sont autant d’occasions de célébrer leur ode et parce qu’à leur manière ils comprennent le réel afin d’aller vers l’idéal (pour paraphraser Jaurès), les cyclistes donnent à aimer l’amour du vélo. Aussi, le chronicoeur voudrait parfois oublier l’envers du décor. Mais parfois seulement. Car ce décor carton-pâte ne résiste jamais bien longtemps aux intempéries. Alexandr Kolobnev en sait quelque-chose. Depuis lundi soir, le Russe est le premier coureur du Tour 2011 à subir un contrôle positif, consécutif à un prélèvement urinaire effectué par le département analyses de l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD), lors de la 5e étape entre Carhaix et Cap Fréhel, laissant apparaître des traces d’hydrochlorothiazide, un diurétique possédant des effets masquants susceptibles d’occulter la prise d’autres substances dopantes – toutes les catégories d’anabolisants par exemple. Le coureur de Katusha, qui a eu la visite des gendarmes dans sa chambre d’hôtel pour une fouille minutieuse, a expliqué ne pas savoir «d’où vient» ce produit. Et de sa plus belle voix: «Quand mon équipe m'a demandé ce que je voulais faire, j'ai décidé de partir, sur une décision personnelle, afin de montrer mon respect à l'UCI et aux règles antidopage.» C’est beau comme un communiqué russe, traduit dans toutes les langues…
Entre chutes et dopage, hier, chacun y allait donc de ses commentaires d’hécatombe. Mais le suiveur n’eut pas beaucoup de temps pour enfourner fourmes d’Amberg et autres salers, déjà la course reprenait ses droits, façon us et coutume, avec notre bonne vieille échappée du jour. Celle-ci se forma dès le matin avec six hommes embarqués – El Fares, Di Gregorio, Marcato, Vichot, Minard, Delaplace –, mais ne résista pas aux vingt-cinq derniers kilomètres. Au fond, ce fut une étape assez « calme » vers l’Aveyron, conforme au scenario envisagé. Un sprint massif, duquel émargea l’Allemand André Greipel (Lotto), plus costaud que Mark Cavendish (HTC)… Des jours, comme ça, où tout va mieux.

Dans un étrange climat où de très nombreux vainqueurs potentiels ont déjà été éliminés, retardés ou diminués sur chute (Wiggins, Van Den Broeck, Vinokourov, Horner, Gesink, Klöden et même Contador), le chronicoeur repensa un instant aux propos d’Andy Schleck, lundi soir. Le leader des Leopard s’épancha quelque-peu. Après avoir rendu hommage à Thomas Voeckler, qualifiant le porteur du maillot jaune de «coureur très, très fort» faisant «de belles et bonnes choses pour le cyclisme», le Luxembourgeois avouait vivre «le départ le plus dur» de tous ses Tours de France, reconnaissant avoir vu «des choses terribles» sur la route. «Je suis déjà très fatigué», confessait le dauphin de Contador l’an dernier, avant de se projeter: «Je crois qu'on voit un Cadel Evans plus fort que ces dernières années. (…) Dans les Pyrénées, Luz Ardiden est la plus dure des étapes. Et au Plateau de Beille, il y aura une grande sélection. Mais les Alpes, on a fait la reconnaissance, et je peux vous dire que même avec dix minutes d'avance, tout peut changer. Non, on ne connaîtra pas le vainqueur du Tour dans les Pyrénées...»

Hier soir, à Carmaux, de grands portraits de Jean Jaurès trônaient sous les combles du «gymnase de la Verrerie» transformé en salle de presse. Le chronicoeur, se sentant un peu comme chez lui, voulut hurler à la cantonade une citation du grand homme: «Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots.» Ou comment transformer l’ordinaire en extraordinaire – et vice versa.

(1) Signalons au passage l’incroyable toupet (et c’est peu dire) de France Télévisions qui, hier, par la voix du commentateur Thierry Adam, a renvoyé la responsabilité de l’accident au chauffeur d’un « prestataire de service » (dixit), comme s’il s’agissait de personnels subalternes n’ayant rien à voir avec la « grande maison »… Quand on s’appelle le « service public », surtout sur les routes du Tour de France, assumer est aussi une forme de courage!

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 13 juillet 2011.]

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mercredi 13 juillet 2011

Tour : avant les Pyrénées, un petit Vert pour Cavendish…

Le Britannique remporte au sprint la 11e étape à Lavaur. Pour sa 18e victoire d’étape dans le Tour, il revêt le maillot Vert. Avant les Pyrénées…
Depuis Lavaur (Tarn).
Comme une mauvaise rengaine que rien, pas même le mauvais temps et les pluies diluviennes, ne pouvait empêcher… Le Tarn, ce mercredi 13 juillet, a souri à Mark Cavendish (HTC). D’une manière inexorable et pour tout dire, désolante. Au terme d'une ligne droite de 400 m dans la cité de Lavaur, après 167 bornes plus indécise que prévu, le Britannique a remporté aisément, très aisément, un sprint massif qui lui tendait les bras. Voilà sa troisième victoire d'étape sur ce Tour 2011. Sa 18e victoire en quatre éditions (vous avez bien lu). Et, en prime, un tout beau Maillot Vert après lequel il courrait depuis le départ en Vendée…

Une nouvelle fois, l’échappée du jour n’a pas résisté au retour du peloton. Perez Moreno (EUS), Boom (RAB), Grivko (AST), Delage (FDJ), Valentin (COF) et Engoulvent (SAU) ont rendu les armes à quelques kilomètres du but. Parfaitement mis sur orbite à 200 m de la ligne par son lanceur Mark Renshaw, Cavendish a produit l’accélération dont il a le secret, lui permettant, au passage, de prendre une petite revanche sur André Greipel (2e), qui l’avait admirablement vaincu mardi, et Tyler Farrar. Inutile de préciser que Thomas Voeckler (Europcar) conserve le Maillot Jaune avant l’attaque des Pyrénées. Le protégé de Jean-René Bernaudeau se montre d'ailleurs très pessimisme: «Je ne pars pas battu, mais je m'attends à perdre le maillot demain. Ce n'est pas grave si c'est en ayant tout donné...»

Ce jeudi 14 juillet, première – et énorme – étape de montagne de ce Tour 2011. Difficile d’imaginer un vainqueur français en ce jour de Fête nationale. Trois difficultés majeures au programme : le col de La Hourquette d’Ancizan (1re cat.), le col du Tourmalet (hors cat.), avant la montée vers Luz Ardiden (hors cat.), dans le Hautes-Pyrénées. En tout, 211 kilomètres se dresseront sous les roues des rescapées : si la météo ne se lève pas, le peloton vivra à coup sûr une journée dantesque, humide et froide. Les principaux favoris pour la victoire finale (Contador, Schleick, Evans, Sanchez, Basso, etc.) entameront-ils les hostilités ou se contenteront-ils d’une course par élimination – comme cela est probable.

A part ça? Le chronicoeur, qui aime le peloton français, a perdu l’un des siens. Et il n’aime pas ça... Seulement 66e du classement général à plus de 25 minutes, John Gadret n'a pas pris le départ de la 11e étape, ce mercredi matin, à Blaye-les-Mines. Depuis plusieurs jours, il traînait sa peine au fond du peloton, quand il n'était pas lâché dans la moindre difficulté… Alors, la mort dans l’âme, le grimpeur d'AG2R-La Mondiale est resté dans le bus de l'équipe, accusant une fatigue accumulée depuis mai. Très étonnant quatrième du dernier Tour d'Italie, durant lequel il joua les premiers rôles en haute-montagne, Gadret avait longtemps hésité avant de s'aligner sur les routes du Tour, cédant finalement aux arguments du manager de l'équipe, Vincent Lavenu, qui doit aujourd’hui bien regretté son choix initial… Gadret a en effet renoncé à la veille de la première étape de haute montagne, son terrain de prédilection…

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mardi 12 juillet 2011

Tour : André Greipel, un Allemand qui gagnait à être connu

Connaissiez-vous cet Allemand de 28 ans, vainqueur de la 10e étape, entre Aurillac et Carmaux ?
Depuis Carmaux (Tarn).
Sympathique histoire... Pendant des années, ce coureur cycliste que vous ne connaissez sans doute pas mais que vous avez découvert avec étonnement ce mardi 12 juillet, a collectionné les victoires dans les sprints massifs. Et pas qu’un peu: 20 en 2009, 21 en 2010… Mais chaque année, lorsque se profilait le Tour de France sur le calendrier, celui-ci était envoyé… en vacances. Et il n’avait pas le choix! André Greipel, cycliste et sprinter de formation, partageait en effet la même équipe que le Britannique Mark Cavendish, terreur des sprints et horreur des journalistes. Ce dernier, depuis trois ans, est évidemment le leader incontesté de son équipe HTC sur la Grande Boucle. Un leader disposant d’une carte de visite peu commune: 18 victoires d’étape, dont deux cette année… Inutile de dire que Greipel n’avait pas son mot à dire.

Seulement voilà, la doublure officielle du «bad boy» du peloton a quitté la docilité pour s’exiler, l’hiver dernier, dans une autre équipe: Lotto. Et le croyez-vous? L'Allemand, qui fut toute sa jeunesse un grand fan de son aîné Jan Ullrich, tout comme lui né à Rostock, vient seulement de découvrir cette année les routes du Tour de France... Il a déjà 28 ans.
Heureusement, ce qui devait arriver arriva. Troisième du sprint massif à Châteauroux, il a finalement levé un poing rageur ce mardi en remportant la 10e étape à Carmaux, sur les terres de Jaurès. Et puisqu’un bonheur n’arrive jamais seul sur le Tour, devinez qui il a devancé? Son ancien coéquipier et rival, Cavendish en personne! André Greipel s'est placé dans la roue du favori avant la dernière courbe, à 400 m de la ligne, avant de le doubler tout en puissance dans les 100 derniers mètres non sans avoir jeté un regard vers son rival: «J'attendais ce moment depuis très longtemps. C'est le plus beau moment que j'ai vécu sur un vélo.»

Pourtant, tout ne va pas pour le mieux au sein de l’équipe Lotto. Malgré la victoire inaugurale de Philippe Gilbert aux Monts des Alouettes, des dissonances ont été entendues publiquement du côté du bus de l’équipe depuis une bonne semaine. Greipel, qui s’est forgé un caractère bien trempé, a regretté à plusieurs reprises la stratégie individualiste du champion de Belgique. Pas rancunier, ce dernier s’est exclamé sur la ligne d'arrivée: «Dans l’équipe, on n’est plus que six encore en course, mais on arrive à bien s’en sortir! Je suis heureux pour André, c’est un grand jour pour lui!»
A ses côtés, Greipel était aux anges. Du coup, il s'autorisa à déclarer: «Je suis peut-être un garçon gentil dans la vie. Mais je fais mes preuves sur le vélo.» Il gagnait. Maintenant il gagne à être connu.

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Tour : et si Alberto Contador finissait à genou ?

Le triple vainqueur ne cache plus désormais qu’une douleur au genou droit le handicape. « Ce n'est pas bon », dit-il…
Depuis Le Lioran (Cantal).
Le Tour a posé ses valises et le chronicoeur tout fripé lave son linge sale. Comment déroger à la tradition. Désormais, lors de la première journée de repos, les suiveurs analysent les plaies béantes et regardent droit devant en s’allégeant des legs encombrants. Mais Alberto Contador le pourra-t-il ? Dimanche, dans des circonstances absurdes, le triple vainqueur a encore tâté du bitume. La guigne le poursuit et il le reconnaît: «Ce n'est pas mon Tour.» Inquiet et peu maître de lui-même, l’Espagnol se plaint même ouvertement d’une douleur «croissante au genou droit».

Le tenant du titre, invaincu sur un grand Tour depuis 2007, avait été retardé par une chute dès la première étape au Mont des Alouettes, avant de se retrouver de nouveau au sol mercredi dernier sur la route du Cap Fréhel. Incroyable accumulation. «Dimanche, je suis tombé sur le genou auquel je m'étais fait mal les fois précédentes», a expliqué le leader des Saxo Bank. «Mon guidon s'est pris dans la selle d'un autre coureur et je suis allé contre des spectateurs. Par malchance, mon genou a heurté une partie du vélo.» Pour la première fois, Alberto Contador ne cache d’ailleurs plus son pessimisme. «A mesure que passent les étapes j'ai de plus en plus mal, ça commence à me préoccuper. Je pensais au début que ce n'était pas grave mais ça s'est aggravé au fil de la course...» Pour le cycliste le mieux payé du monde (1), la journée de repos portait donc bien son nom. Mais hier, à l’issue de sa sortie d’entraînement, il ne s'est pas montré rassurant: «J’ai eu mal pendant toute l'étape vers Saint-Flour. Cette fois-ci, c'est à l'intérieur du genou. Ce n'est pas bon, pas bon… Je mets de la glace et je vais continuer à le faire avant le départ, mardi matin...»

Et à part ça? Thomas Voeclker savoure d’ores et déjà les jours mordorés qui s’offrent à lui. Les Schleck restent plutôt discrets. Cadel Evans, à l’expérience, contrôle la situation. Basso et Cunego limitent les dégâts. Quant à Luis-Leon Sanchez, deuxième au général, tout semble lui sourire… Sinon, les toubibs ont beaucoup œuvré dans les hôpitaux de la région. Par exemple sur Johnny Hoogerland, victime avec Juan Antonio Flecha, d’une voiture folle : les cuisses déchirées du Néerlandais ont nécessité la pose de 33 points de suture... A ce propos. Le pilote du véhicule de France Télévision, coupable de «comportement intolérable», a été exclu de l’échelon course. Le patron du Tour, Christian Prudhomme, a mis en cause «les médias». Mais de quels «médias» parle-t-il? Le chronicoeur et néanmoins pilote impénitent, s’est demandé ce qu’il venait faire là-dedans…

(1) Il percevra cette année un salaire de 5 millions d’euros avec l’équipe Saxo Bank.

 [ARTICLE publié dans l'Humanité du 12 juillet.]
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lundi 11 juillet 2011

Tour : la vie, les blessures… et la joie de Voeckler !

Le Français Thomas Voeckler (Europcar) s’est emparé du maillot jaune à l’issue de l'étape de Saint-Flour, dimanche, marquée par de très nombreuses chutes. Deux leaders, Vinokourov et Van Den Broeck, ont dû abandonner.
Depuis Saint-Flour (Cantal).
Et l’homme, arc-bouté à sa propre dislocation, admirable d’audace, s’adressa brutalement à la foule devant laquelle défilaient quelques cyclistes s’en allant signer la feuille de départ. Les mots retentirent outre-là: «Regardez devant vous, regardez aussi loin que vous le pouvez, et foncez, foncez, ne vous retournez pas!» Avec son maillot Renault-Gitane usé sur le dos, ce supporter venu de nulle part semblait soudain brûler les derniers feux d’un romantisme malmené… Crachin pas malin sur le village-départ, ambiance refroidie, presque dépourvue de flamme. Où le chronicoeur rincé ne parlait pas encore de «montagne» ni de «grimpeurs», n’osant imaginer le moindre scénario se nouant entre les Contador, les Schleck et les Evans. A peine suggérait-il que le terrain sélectif slalomant à travers le Cantal était un théâtre sauvage sublime destiné aux baroudeurs du genre. Entre Issoire et Saint-Flour, 208 kilomètres au cœur du Massif Central, avec huit difficultés se dressant sous les roues, dont trois de 2e catégorie, le Col du Puy Mary (7,7 km à 6,2%), le Col du Perthus (4,4 km à 7,9%) et le Col de Prat de Bouc (8 km à 6,1%). De quoi inciter quelques batailleurs à l’escapade matinale. Ils étaient six dans l’aventure du jour : Voeckler, Sanchez, Casar, Hoogerland, Flecha, Terpstra…

Fin de Tour pour Vino...
Mais il fallut se retourner pour percevoir l’imminence du drame. Il était 15h10, dans la descente du Puy Mary, au kilomètre 102 très exactement, quand pour certains la route se transforma en linceul. Dans un dévers digne d’une carte-postale qui serpentait à perte de vue aux abords d’une forêt charnue, une chute collective entraîna plusieurs coureurs dans leur perdition, éparpillés entre l’asphalte et les frondaisons. Pour son dernier Tour, le Kazakhe Alexandre Vinokourov (Astana) venait de se fracasser sous les résineux, quand au Belge Jurgen Van Den Broeck (Lotto), il resta longtemps sur le bitume, clavicule entamée, puis, mû par on ne sait quelle vigueur, il reprit sa marche en-avant pour finalement redescendre de sa machine, sonné, définitivement recroquevillé au bord de la chaussée. Dans des cris de désespoir déchirants, deux des favoris pour le classement général devaient s’arrêter là (1). Le peloton, groggy, décida de mettre les pouces un instant. Même les orgueilleux ont parfois besoin de répit…

La vie, les blessures, la survie chaque jour recommencées, comme métaphore de la course effrénée en elle-même. Comme nous le disait avant-hier Eric Boyer, manager des Cofidis, «l’éventuelle lassitude du Tour n’est qu’apparente, le neuf n’est jamais bien loin, prêt à se venger de nous». Ce à quoi répondait en écho Jean-René Bernaudeau, le patron des Europcar: «Si je suis encore là, c’est bien qu’existe encore ce rien de fabuleux à réaliser ou à subir…» Ainsi le chemin ne semble pas s’interrompre et chaque halte imprévisible, comme par miracle, signe non la fin d’une trajectoire mais quelque chose de curieusement supérieur qui peut s’apparenter à un nouveau départ. Chemin faisant, le chronicoeur ne cesse donc d’en méditer les moindres «signes» perceptibles, comme pour se rassurer, se donner des raisons d’avoir raison d’y croire... Il y a ce paysage, au détour d’un virage, à la perspective d’un horizon inconnu, entre brouillard et rêverie. Il y a cette poignée de main, massive, de quelques convives de festins, toujours là à suer sang et eau dans ce grand cirque mélancolique dont ne subsiste de temps à autre que ce qu’on veut bien encore y voir. Il y a ces tragédies humaines et ces pleurs éperdus, ces attaques muselées, ces surgissements improbables. Et puis, à notre demande amusée, il y a surtout cette embrassade plus que fraternelle, l’autre soir, entre Eric Boyer et Jean-René Bernaudeau, juste comme ça, pour l’amitié, pour la continuité, pour ce petit rien généreux et proche qui ne dit pas grand-chose aux vagabonds, mais dit tant et tant aux passeurs de l’Eternel. Alors? Le chronicoeur ne se lasse pas de l’imprévisible, de l’irréparable et du sublime…

L’irréparable fut pour une voiture de France Télévision, dont l’intrusion dans le groupe de tête se termina par un accident d’une brutalité inouïe: un coup de volant intempestif digne d’un vulgaire néophyte – nous parlons là du chauffard – élimina de l’échappée le Néerlandais Johnny Hoogerland (Vacansoleil) et l’Espagnol Juan Antonio Flecha (Sky), victimes l’un comme l’autre d’un vol plané miraculeusement sans gravité… Le sublime et le tout-en-joie fut pour Thomas Voeckler (Europcar). Bien que battu pour la victoire d’étape par un Luis Leon Sanchez (Rabobank) surpuissant, le protégé de Bernaudeau, courageux en diable, honneur du cyclisme français et de l’esprit de conquête, attaquant de l’impérissable, vint quérir au sommet de la montée des Orgues de Saint-Flour un paletot jaune si mérité, si bien porté, qu’il faudrait lui inventer un dossard spécial tricolorisé…
Voilà devant nous, sans fard, les destinées des hommes et le jeu des émotions qu’ils s’imposent ou subissent. N’était-ce que littérature ou illusion télévisée? «Sois prompt à écouter et lent à donner une réponse», s’exclame l’ecclésiaste. L’art de s’adresser à une foule.

(1) Signalons également l’abandon de l’Américain David Zabriskie (Garmin), pris dans la même chute.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 11 juillet 2011.]

(A plus tard...)

Fait(s) : visibilité et invisibilité de l'affaire DSK...

DSK. Curieuse époque tout de même. Emportés plus que jamais par les tourbillons fous de la tornade «révolution informationnelle» au sein de laquelle tweeter et tchater du matin au soir deviennent la norme communément admise par tous les communicants experts es googlisme, une petite leçon de journalisme élémentaire vient de se rappeler, insidieusement, à notre bon souvenir… Consommateurs que nous sommes d’informations digérées «à la minute» et sur-commentées «dans l’heure», demeure en effet une règle immuable de notre vieux métier de scribe de l’actualité : le recoupement des faits, l’enquête et, lorsqu’il y a entrave à l’information, la prudence… Coluche n’avait pas tort : «Quand on en sait autant que ça, on ferme sa gueule!»

Confusion. Voilà à peu près ce à quoi nous pensions, il y a tout juste une semaine, devant l’évolution stupéfiante de l’«affaire DSK». Notre malaise diffus et sournois, déjà ressenti depuis des semaines, venait de prendre une dimension presque métaphysique. Autant l’avouer: ce qui fascine dans toute cette aventure strauss-kahnienne, et ce qui entrechoque notre esprit littéraire, c’est la collusion frontale entre fiction et réalité. Soyons précis. Nous n’écrivons pas là qu’une « certaine » vérité ne puisse jamais éclater. Non, nous affirmons que «la» vérité, la vraie la seule, elle, restera probablement tapie dans l’ombre de la suite numéro 2806 du Sofitel de New York. Jamais sans doute ne seront établis les faits avec exactitude – ces fameux «faits» par lesquels nous quittons la fiction… Rendons-nous à la raison : jamais nous n’aurons de version officielle concernant la question du consentement supposé de Nafissatou Diallo aux rapports sexuels avec DSK. Rien, sur ce sujet pourtant essentiel, ne sera donc tranché. Dominique Strauss-Kahn le sait désormais. La vérité judiciaire va le rendre totalement innocenté des faits dont il est accusé, non pas parce que ces faits n’auraient pas eu lieu, mais parce que la victime présumée est maintenant hors d’état de faire valoir sa bonne foi. Car voyez-vous, devant un tribunal états-unien on ne peut être complice de dealers et avide de monnayer son malheur, tout en étant réellement victime de violences sexuelles… D’ailleurs, que cela plaise ou non, les révélations en cascade qui accablent la plaignante ne proviennent pas de l’armada de détectives engagés par la défense de DSK à coups de centaines de milliers de dollars, mais bel et bien des investigations menées par les services du procureur eux-mêmes, ce qui, reconnaissons-le, leur confère une importante crédibilité… Dès lors, les images se sont bousculées dans nos têtes. Celles de l’ex-directeur du FMI menotté, puis en prison, trimballé çà et là au gré des procédures. Nous avons repensé aux commentaires des uns. Et puis des autres. Ceux évoquant l’omerta française sur la morale en politique et le machisme névrotique d’une majorité de la gent masculine en politique. Ceux ripolinant un discours conservateur de bonne morale. Ceux, enfin, s’immisçant jusque dans les chambres de nos élus, voulant tout régenter, la vie maritale et les à-côtés… Grand écart. Confusion. Nausée.

Classes. Une autre curiosité vécue durant des semaines doit être signalée. Avez-vous remarqué que, à propos de Nafissatou Diallo, nous avons connu une espèce d’invisibilité de sa personne, mais par contre beaucoup de récits, des récits fleuves, des récits sans faille, de l’hagiographique… Ce fut tout le contraire avec DSK. Une visibilité totale, à la limite de l’exhibition contrainte, du lynchage médiatique et de l’atteinte à la présomption d’innocence, mais aucun récit, absolument aucun, ni de ses avocats, ni de lui, ni de personne. Doit-on en tirer mécaniquement une conclusion, à savoir que de nombreux grands médias, quels qu’ils soient, manquent passablement de rigueur? À ce propos. Qui oserait aujourd’hui poser cette question: que Nafissatou Diallo soit liée à un trafiquant de drogue, qu'elle ait menti sur certains points et qu'elle soit pauvre prouve-t-il que DSK est innocent? Qui osera répondre «oui» ou «non»? Nouer des amitiés avec des personnes peu fréquentables suffit-il à vous disqualifier définitivement? Une délinquante ou une mythomane peut-elle être quand même victime d’une agression sexuelle? Interrogeons-nous un instant. N’est-ce pas le New York Times lui-même, qui, à un mois d’intervalle, dressa d’abord le portrait élogieux d’une immigrée irréprochable et courageuse, puis, dans une volte-face spectaculaire, révéla finalement la personnalité obscure de celle qui avait été sanctifiée? Quel retournement. Quelle rapidité. Et au fond quel mépris de classe… Alors? Réfléchissons bien, dorénavant, avant de tremper notre plume dans l’encrier des vanités. Et, de grâce, laissons de côté les différentes théories du complot. Le but d’un complot, c’est de tendre un piège. Or, s’il y eut bien piège, encore fallait-il que la victime soit tombée dedans. Non?


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 8 juillet.]
 
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dimanche 10 juillet 2011

Tour : quand Jérémy Roy raconte lui-même « le coup de la panne »…

Depuis Saint-Flour (Cantal).
Comment résister au bonheur de l’anecdote. Surtout celle-là. Le coureur français Jérémy Roy, l’un des talents de la FDJ de Marc Madiot, tient chronique sur le site internet de l’Equipe. Quotidiennement, ses petits billets regorgent d’histoires drolatiques ou émouvantes et racontent sous une autre forme la vie des coureurs du Tour...
La dernière chronique postée date de Super-Besse, où les coureurs arrivaient samedi soir au terme d’une superbe étape. Jérémy Roy, qui ne manque pas d’humour, prévient ainsi ses lecteurs: «Certains sportifs se font parfois prier pour descendre de leur bus. Ce soir, à l'arrivée à Super-Besse, j'aurais donné cher pour pouvoir monter dans celui de notre équipe.» Et il précise sa pensée en ces termes: «Quand on passe la ligne, il y a toujours un assistant qui nous explique où est le bus... Et aujourd'hui, j'entends : ‘’A 300 m, après le bus RadioShack’’. Donc j'avance, je vois le clan RadioShack, puis ... rien. Ou plutôt, mes coéquipiers entassés sous un abribus en train de se changer tant bien que mal...»

Incident rare: le bus de la FDJ était en rade… Et ce n’était pas la première fois, puisqu’il avait déjà dû subir un dépannage lors de l’étape de Lisieux. Rebelote. Cette fois, le mastodonte de haute-technologie, avec tout le confort moderne pour cyclistes en transfert, avec ses douches, ses toilettes, son réfrigérateur, son micro-ondes et sa machine à café, a rendu l’âme à 5 kilomètres de l'arrivée à Super-Besse. Roy explique les conséquences pour les coureurs, peu habitués désormais à ces cas de figure: «Au final, c'était douche au gant sous le regard de spectateurs qui semblaient bien heureux de pouvoir photographier ces moments d'intimité. » Les vieux suiveurs du Tour, qui ont connu l’avant-gigantisme, le savent: c’était jadis un spectacle très habituel… Mais Roy a finalement peu apprécié: «De mon côté, je me sentais un peu comme une bête de cirque.»
Anquetil, Merckx et Hinault étaient-ils des bêtes de cirque?

Le coureur poursuit légitimement ses explications, signes d'une autre époque: «Plus que dans nulle autre course, on passe beaucoup dans le bus de l'équipe... En trois semaines, nous aurons plus de 2.000 km de transfert entre hôtels et courses, avec parfois deux heures de trajet le matin ou le soir. Ces trajets sont l'occasion de préparer sérieusement la stratégie de course ou de se vanner comme des idiots.»
Au passage, nous avons le plaisir d’apprendre que les consoles de jeu dans le bus sont interdites par Marc Madiot. Par contre, un écran de télévision permet aux étourdis d’assister à la rediffusion de la course du jour. Comme l’avoue Jérémy Roy: «Ca nous maintient au courant de ce qui se passe, surtout quand on est loin des premières places…»

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Eugène Varlin : le portrait en républicain
du révolutionnaire...

Militant actif de la Ire Internationale, il était l’un des héroïques martyrs, l’une des figures
les plus importantes de la Commune et du mouvement ouvrier français.

Et voilà mars, mars en frénésie dans un décor d’allégresse, mars mû par des forces collectives et transporté au loin par le vent de l’histoire qui tournoie dans les faubourgs de Paris. Ici, les têtes chauffent, les idées fusent, les corps exultent. Et sur les ruines encore fumantes d’un monarchisme toujours revanchard et des derniers feux de l’empire, dans un pays exténué par le siège des Prussiens, humilié par la défaite de Sedan et l’armistice, l’époque va choisir (temporairement) les bâtisseurs d’une société nouvelle. Eugène Varlin est l’un d’eux, l’un des gars de rien, fantômes des classes du bas qui vont tout reprendre à zéro. Des hommes de bras et des parleurs. Bientôt des héros et des martyrs. Des hommes de parole aussi – dans tous les sens du terme…

Eugène Varlin naît le 5 octobre 1839, en Seine-et-Marne, dans une famille pauvre dont le père cultive à son compte quelques lopins de terre. Très appliqué à l’école, qu’il fréquente assidûment, Eugène voue une passion à son grand-père maternel, François-Antoine Duru, membre du conseil municipal de Paris en 1848 et qui instruit son petit-fils des us et coutumes de la Révolution. Varlin sera marqué à jamais par le destin des audacieux de 1793. Comme il n’oubliera jamais, non plus, ses années d’apprentissage qu’il débute, dans la capitale, en 1852, avec une assiduité exemplaire. L’un de ses contemporains et biographes du XIXe siècle écrira : «Déjà sa taille élevée se courbait par l’habitude de la méditation. Sa chevelure abondante rejetée en arrière dégageait un front admirable. Ses yeux noirs et vifs exprimaient la mansuétude et l’énergie. Qui l’avait vu une fois ne l’oubliait jamais.» Et il détaillera ce trait de caractère : «Il s’était accoutumé à n’exprimer son opinion qu’après avoir écouté celle d’autrui. Modeste jusqu’à la timidité, bienveillant toujours…»

Le jeune homme rencontre un relieur,
Alphonse Delacour, qui l’invite à entrer dans la Société civile des relieurs, société de recours mutuel réunissant patrons et ouvriers, au sein de laquelle Varlin devient très actif. En 1864, il connaît sa première grève. Activiste mesuré mais déterminé, il est repéré par les policiers de l’empire comme «l’un des plus dangereux»! Les relieurs réclament l’abaissement de la journée de travail de douze heures à dix heures et une augmentation de salaire. En septembre, après une lutte acharnée, une majorité de patrons finit par céder. Fer de lance de la victoire, actif et imaginatif, Varlin se voit récompensé par ses camarades de grève : ils lui offrent une montre en argent...

À l’automne 1864, à Londres, Karl Marx rédige l’Adresse inaugurale de l’Association internationale des travailleurs : la Ire Internationale. Un événement fondamental dans l’histoire du monde. Quelques mois plus tard, l’Internationale s’organise à Paris. Varlin, qui fera la connaissance de Marx, en sera l’un des acteurs importants et collaborera à l’hebdomadaire de l’AIT, la Tribune ouvrière. Féministe avant l’heure (raison pour laquelle il se confronte à Proudhon au Congrès de Genève l’année suivante), Varlin se retrouve au cœur de nombreux mouvements sociaux. Il prend la parole publiquement, s’impose comme un leader, produit de nombreux écrits théoriques. Un objectif le caractérise : celui de rassembler ce qui demeure épars. Il obtient par exemple des syndicats britanniques des fonds pour soutenir la grève des ouvriers bronziers. Avec Alphonse Delacour et Nathalie Le Mel, il crée même, dans le 5e arrondissement, un restaurant coopératif, la Marmite…

En mars 1871, lorsque le peuple parisien déclenche une révolte dont le processus restera unique dans l’histoire de France, Eugène Varlin se retrouve aux premières loges. Plusieurs fois condamné à la prison, contraint à un exil en Belgique, créateur de sections de l’Internationale un peu partout sur le territoire (au Creusot, à Lille, etc.), fondateur du Comité de vigilance du 6e arrondissement, c’est un républicain expérimenté qui participe à la prise de la place Vendôme et est élu triomphalement membre de la Commune. Aux finances, puis aux subsistances, puis à la manutention, l’homme est sur tous les fronts, avec dévouement et probité, modestie et une rigueur digne de l’Incorruptible : il refuse les privilèges et ignore les passe-droits. Intransigeant jusqu’au bout, il vote en mai contre la création du Comité de salut public et signe le manifeste de la minorité, tout en poursuivant son œuvre quotidienne. Il s’oppose même, en vain, à l’exécution de gendarmes et d’ecclésiastiques.

À l’heure où les troupes versaillaises de Thiers se déchaînent et laissent derrière elles des charniers de milliers de morts, il prévient Jules Vallès que tous les Communards «seront dépecés vivants et traînés dans la boue» mais ne perd pas sa lucidité en pleine Semaine sanglante : «L’histoire finira par voir clair et dire que nous avons sauvé la république.» Le 28 mai, dernier jour du massacre, alors qu’il se trouve sur l’un des derniers lieux de résistance, épuisé, assis sur un banc près de la rue Cadet, il est reconnu puis dénoncé par un prêtre en civil. Varlin ne se défend pas et se tait. Livré à la foule, lynché, éborgné par cette tourbe bourgeoise revancharde, il est condamné à mort et fusillé. Avant de fléchir sur le côté droit du corps, il hurle : «Vive la république ! Vive la Commune !» Le lieutenant Sicre, à l’origine de son arrestation, exhibera durant des semaines, dans ses dîners en ville, la montre en argent de Varlin dont il s’est emparé…

Par Eugène Varlin s’ébauche le portrait en républicain du révolutionnaire intègre dès le plus jeune âge, à la fois agité et impassible face aux événements, qu’aucune idée de la démesure ne pouvait contraindre. Mêlé de rugosité humaine et de douceur, Varlin a disparu plutôt que de renoncer d’une manière ou d’une autre à l’idéal : celui qui donne l’empreinte à vie des chemins de la libération humaine.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 6 juillet 2011, dans le cadre d'une série d'été consacrée à des acteurs de la Commune de Paris 1871.]

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samedi 9 juillet 2011

Tour : les leçons de Super-Besse...

Depuis Super-Besse Sancy (Puy-de-Dôme).
L’arrivé dans la «moyenne montagne», sur le Tour, est une autre manière de dire que «les choses sérieuses» ont enfin commencé. Ou du moins qu’elles devaient commencer… Disputée sous une pluie intermittente qui ne lâche  plus les suiveurs depuis la Bretagne, la 8e étape, ce samedi 9 juillet, nous a rappelé une leçon exemplaire de la grande histoire du Tour depuis quelques années : rien ne sert d’imaginer monts et merveilles, mieux vaut attendre avant de rêver à des scenarios fous. Ce samedi, donc, ce fut un petit cours de résistance adressé aux nuls. Autant pour la victoire d'étape que pour le Maillot Jaune.

Leçon numéro un. Pour la première fois depuis le départ de Vendée, une échappée a – enfin – eu raison des armadas déchaînées du peloton. Le jeune Portugais Rui Alberto Faria Da Costa (Movistar), en a profité pour déjouer tous les pronostics et l’emporter à Super-Besse, résistant à Philippe Gilbert et à un peloton dépeuplé par le profil de l’étape. L'échappée de neuf coureurs (avec Riblon, Zandio, Engels, El Fares, Zingle, Van Garderen, Gautier et Kolobnev) où le Portugais s'était glissé dès les premiers kilomètres semblait pourtant en sursis quand BMC et Astana ont accéléré en tête du peloton dans les 50 derniers kilomètres. Autant dire que l’escapade paraissait même totalement condamné quand le vieux brigand d’Alexandre Vinokourov (Astana), parti en quête d’un maillot jaune à 25 km du but et pourquoi pas d’un doublé, revint sur les talons des fuyards, en débordant quelques-uns.

Rui Alberto Faria Da Costa.
Leçon numéro deux. Même avec à ses trousses un repris de justice, venant lécher sa roue arrière à 10 secondes, le Portugais Rui Alberto Faria Da Costa résista dans le mur final montant à Super-Besse (1,5 km à 7,6%), préservant une poignée de secondes sur la tête du peloton des favoris. Costa est décidément un costaud. Vainqueur des Quatre Jours de Dunkerque 2009 et préparé comme il se doit par l’équipe espagnole Movistar, au sein de laquelle reste suspendu, jusqu'à nouvel ordre, un certain Alejandro Valverde... Alors, une belle revanche pour Costa ? Certains qui n’ont pas froid aux yeux le pensent. Car l’Espagnol, 24 ans, vient peut-être de refermer (rien n’est moins sûr) une parenthèse sombre mais hélas banale : contrôlé positif lors du championnat du Portugal 2010, le vainqueur du jour avait été suspendu six mois et avait attendu le mois d'avril dernier pour resigner avec Movistar, toujours orpheline de Valverde et de ses performances. On se souvient également que le Portugais avait fait parler de lui, sur le Tour 2010, pour ses qualités de pugiliste au cours d'un combat à mains nues avec Carlos Barredo, sur la ligne d'arrivée de Gueugnon...

Leçon numéro trois. Jusqu’à quelques encablures de la montée finale, tout le monde croyait qu’Alexandre Vinokourov décrocherait le paletot jaune – «le dernier rêve de ma carrière», dit-il sans rire. C’était sans compter sur le retour tonitruant de l'avant-garde du peloton. Philippe Gilbert y déploya sa hargne, avec, sur son porte-bagage, Alberto Contador, les frères Schleck et Cadel Evans, incapables de s’attaquer vraiment. Que ceux qui avaient prédit le contraire lèvent le doigt ! Sans parler de Thor Hushovd... Au matin, pas un suiveur n’aurait misé son verre de vin du soir sur sa possibilité de conserver son maillot jaune. Grossière erreur. Accroché aux basques de Cadel Evans, le Norvégien a donné une belle preuve de résistance à ceux qui en doutaient.

Leçon numéro quatre. Les coureurs, seuls, décident de la course…

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Tour : plus dure est la chute pour Bradley Wiggins…

Depuis Super-Besse Sancy (Puy-de-Dôme).
Alors que le peloton pose ses roues sur des terres escarpées (par exemple dimanche 10 juillet vers Saint-Flour, étape sublime en perspective), les favoris semblent prêts à dévoiler leur jeu, si l’on en croit les indiscrétions qui nous reviennent des hôtels… Une certitude néanmoins, ce ne sera pas le cas du Britannique Bradley Wiggins, qui a dû abandonner après une chute, vendredi vers Châteauroux.

Si aucun spécialiste sérieux, dans la caravane, ne songeait sérieusement à lui pour la victoire finale, c’est quand même l’une des grandes attractions de cette édition qui manque désormais au peloton. Et comme à chaque fois qu’un leader quitte le grand ruban de Juillet, le Tour, depuis vingt-quatre heures, semble éploré… Sixième au général avant le week-end, Wiggins a été happé par une chute collective, au kilomètre 179, non loin du sanctuaire de Notre-Dame de Miséricorde, à Pellevoisin. Conséquence irrévocable : fracture de la clavicule. Dave Brailsford, le manager de l’équipe Sky, ne put que constater : « C’est évidemment un jour dévastateur pour toute l’équipe. Bradley était dans la forme de sa vie… »

Personne n’a oublié, en effet, la performance du Britannique sur le dernier Dauphiné, où non seulement il y avait remporté la victoire à étapes la plus importante de sa carrière, mais, surtout, il avait montré une sagesse et une tranquillité d’esprit qui avait bluffé les suiveurs. Quatrième du Tour il y a deux ans, vingt-quatrième l’an passé, l’Anglais avait consenti depuis trois saisons de douloureux efforts pour faire de la Grande Boucle un objectif privilégié pour ne pas dire unique… L’an dernier, Bradley Wiggins avait publié un livre évocateur intitulé A la recherche de la gloire. A trente-et-un ans, le temps presse…

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jeudi 7 juillet 2011

Tour : quelques conseils de lecture…

La plus mythique des épreuves cyclistes a débuté depuis plusieurs jours et je m’aperçois que je n’ai toujours pas sacrifié à l’obligation de vous parler des quelques livres qui, traditionnellement, ont paru avant le départ de la Grande Boucle...

A tout seigneur tout honneur, commençons par le plus émouvant de tous ces ouvrages (et je suis plutôt bien placé pour en parler). Celui de notre ami écrivain Dominique Julien sobrement intitulé : Fignon ! (éditions Le Pas d’oiseau, 10 euros). Car voilà, non seulement Dominique est un passionné de vélo, comme les lecteurs de l’Huma peuvent le lire chaque matin dans nos colonnes durant trois semaines, mais, en plus, il a la particularité de ne pas cacher ses amours et ses coups de cœur, au service d’une écriture limpide et foudroyante. Ainsi, pour lui, notre regretté Laurent Fignon « n’était pas un champion mais un dieu ». En apprenant la disparition du double vainqueur du Tour, Dominique Julien a donc décidé de ne pas rester silencieux. « Il fallait que j’exprime ma flamme et ma reconnaissance. » Et il ajoute : « Il existe un rapport incestueux entre l’acte d’écrire, fait de volonté, de rythme et de mystère, et l’acte de pédaler, qui relève des mêmes ingrédients. » Ne manquez sous aucun prétexte ce livre de Julien : ce cri d’amour envers Fignon – pas de hasard – est un beau et brillant cri en littérature !

Parmi les autres livres, ne vous privez pas du plaisir de la plume de Jacques Augendre, qui publie Le Tour, abécédaire insolite (éditions Solar, 18,90 euros). Jacques, c’est cinquante-cinq Tours de France au compteur… comment faire mieux ? Avec ce texte l’ami Jacques nous emmène dans « son » voyage secret de la Grande Boucle, à la fois intime et universel. Les plus beaux fruits d’une expérience incomparable…

A lire également :

La Fabuleuse histoire du Tour de France (éditions de La Martinière). Cette édition façon « encyclopédie indispensable » fut marquée, comme chacun le sait, par l’empreinte de Pierre Chany, qui, durant des années, rédigea religieusement cet ouvrage. Depuis, cette « bible » est formidablement bien complétée par Thierry Cazeneuve.

Sur le Toit du Tour (éditions l’Equipe, 24 euros). Les exploits accumulés des cyclistes de légende sur l’un des hauts sommets mythiques. Tout savoir sur le « monstre » Galibier, que les coureurs emprunteront cette année.

Tour de Passe-passe (éditions Le Pas d’Oiseau). On n’a jamais retrouvé le corps de François Faber, le Luxembourgeois mort pour la France lors de la Grande Guerre (tout comme Lapize, Petit-Breton et vingt autres sans-grades du Tour). Un livre incontournable : 1914 raconté dans le détail, tandis que le Tour de fait que passer…

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Tour : pour garder le Cap, voyage en mélancolie cycliste...

Mercredi, au kilomètre 122, tout le village d’Yffiniac a honoré l’enfant du pays, un certain Bernard Hinault…
Depuis le Cap Fréhel (Côtes-d’Armor).
A tout cycliste de juillet s’agrège un legs historique. En arrivant sur la côte découpée du Goëlo, avant d’arraisonner de front celle de Penthièvre non sans avoir léché de part en part la Baie de Saint-Brieuc, le chronicoeur savait qu’il retrouverait la mer et ses effluves d’outre-là en foulant l’un des théâtres naturels dignes des Illustres. De ceux que le Tour aime tant visiter. Mais le chronicoeur savait également que les lois de protection de l’environnement empêcheraient la caravane, ses milliers de véhicules et ses dizaines de milliers de spectateurs, de souiller le Cap Fréhel en sa pointe, là où traditionnellement les concurrents de la Route du Rhum, appareillés depuis Saint-Malo, coupent la ligne de départ plein ouest pour s’affranchir définitivement des modestes terriens que nous sommes. Le Cap Fréhel est en effet un site fragile où survit une végétation rare et heureusement protégée. Voilà pourquoi la ligne d’arrivée était située à Pléhérel, à 4 kilomètres du phare du Cap, brassé par les vents et pour une fois déserté par les curieux. Pour bénéficier de la brise de Manche et s’évader un instant du cirque ambulant, il fallait donc marcher. Mais quand on aime, on ne regrette pas sa peine.
Sur un parcours sinueux et sublime, l’étape fut vibrante d’électricité dans l’air, ce qui se solda toute la journée par des chutes spectaculaires, qui n’épargnèrent ni Alberto Contador (Saxo Bank), sans dommage, ni Tom Boonen (Quick Step), dès lors handicapé et contraint à une chasse improbable par l’arrière... Quant à l’équipe Radioshack, désespérément orpheline de son ex-mentor Armstrong, son leader Janez Brajkovic resta au tapis et vit ses congénères s’éloigner, inexorablement… Si l’échappée du jour (Gutierrez, Valentin, Turgot et Delaplace) semblait condamnée sitôt lancée, il fallut attendre que le peloton aborde les trente derniers kilomètres pour frémir un peu. Deux Français, Jérémy Roy (FDJ) et Thomas Voeckler (Europcar), prirent d’assaut les équipes de sprinters. En vain. Le peloton décida d’en finir massivement. Au petit jeu des successions de courbes dans un dernier kilomètre légèrement montant, celui qu’on attendait plus parvint à surgir du néant : Mark Cavendish (HTC). Orgueilleux comme un sprinteur, le coureur de l'île de Man avait été vexé, lors de la 3e étape, qu’on puisse remettre en cause ses qualités de finisseur. « Ne m'enterrez pas tout de suite!, ironisait-il. Sceptiques, regardez vous ! Il y a plus stupide que celui qui ne sait rien, c'est celui qui ne sait rien mais croit tout savoir. » N’enterrons pas les mauvais garçons : voici sa seizième victoire d’étape dans le Tour…

Puisque le cyclisme s’aime en mélancolie, n’hésitons pas à retourner sur nos pas. Au kilomètre 122 de l’étape, très exactement. C’est là soudain, au détour d’un virage, à la lisière d’une route ensauvagée qui dessine son horizon dans les soubresauts grisonnants de la mer au loin, que le feu de la mémoire attise les cendres des souvenirs et réduit l’épaisseur du temps. Nous sommes à Yffiniac. Et ici, allez savoir pourquoi, peut-être le fruit de notre imagination, à moins que ça ne soit le poids de l’Histoire de la Petite-Reine, nous croyons voir une France d’antan qui dessine encore les contours surannés d’un Hexagone de salle de classe. Miracle en Bretagne ? Ou mirage en pays lointain ?

Cette contrée empierrée où se forgent de sévères caractères est celle de Bernard Hinault (1). Né ici, le Blaireau a sué sang et eau toute sa jeunesse dans la côte du village, forgeant peu à peu son coup de pédale à la mesure de son tempérament (sans commentaire). Orgueilleux jusqu’à la mauvaise foi, l’ancien apprenti-ajusteur n’a rien oublié. Ni ses premiers tours de roue ; ni sa première victoire chez les cadets, à Planguenoual, à treize bornes de là, le 2 mai 1971 ; encore moins ce goût de « jadis » et ces parfums « d’hier », quand l’héroïsme des Forçats de la route se donnait à voir dans le spectacle d’un travail de souffrance, rétablissant l’homme dans la dignité de sa condition… Hier à Yffiniac, Hinault avait comme toujours pris un peu d’avance. Le peuple breton, venu en masse, y a salué le champion d’exception, honoré l’homme, partageant avec lui un moment de simplicité. Comme on feuilletterait le grand Livre. «Hinault sort des genêts et des vagues jaune acide des joncs», écrit Philippe Bordas (2). «Déboulant du bocage entre les maillots fleurdelisés. Accédant à vingt ans au Parnasse des taureaux, il reçoit la tresse païenne des dévotions. (…) Une gangue de muscles. Une pelote de haine. (…) Hinault laisse sous lui des corps sans vie.»
Hier soir, flairant les humeurs du large, le chronicoeur avait l’âme d’un débutant qui, tôt ou tard, aimerait tourner le sablier. Pour rejoindre les Illustres. Et conter les histoires fabulées. Et se les répéter. Et garder le Cap sans se soucier du lendemain.

(1) Rappelons aux plus jeunes lecteurs que Bernard Hinault, dernier vainqueur français du Tour en 1985, remporta 9 classiques majeures, 5 Tours de France, 3 Giro, 2 Vuelta, en tout 216 victoires dans sa carrière…
(2) Ceux qui n’ont pas encore lu « Forcenés » (éditions Fayard, 2008) sont coupables d’entrave à transmission de chef-d’oeuvre.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 7 juillet 2011.]

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mercredi 6 juillet 2011

Le peuple du Tour n’a pas encore fait le Mûr...

Malgré la pluie, les Bretons ont assisté en masse à la 4e étape, avec l’arrivée au sommet de Mûr-de-Bretagne.
Depuis Mûr-de-Bretagne (Côtes-d’Armor).
Le cyclisme tient les annales des caractères humains. Rien d’étonnant. Usiner collectivement quelque chose qui tient du sacré n’est pas donné à tout le monde. Le vélo s’y complait, en tant qu’il continue de produire des champions taillés à la démesure du monde qu’ils doivent assaillir. Alors une fois n’est pas coutume, soyons pieux. Car pour pénétrer dans la principale sacristie du vélo, à savoir la Bretagne, il faut du pierreux, du massif, du sévèrement costaud, bref, du monumental au moins et beaucoup de fidélité, pour le meilleur et pour le pire.
Demandez le meilleur à Cadel Evans. Lui visait le maillot jaune. Mais au sommet de Mûr-de-Bretagne, après une ascension de 2 kilomètres (6,9% de moyenne), l’Australien se contenta d’une victoire d’étape de prestige. Un prestige dû aux lieux immémoriaux et à la foule venue en masse, mais également aux circonstances sportives de cette montée enfiévrée. Lorsque l’Espagnol Alberto Contador, au plus rude de la pente, plaça une première accélération en tête du peloton des favoris, nous vîmes en effet ce à quoi nous nous attendions, avec néanmoins ce soupçon d’étonnement qui nous surprend encore. Avec son lourd passif au classement général, que cherchait le triple vainqueur ? Se rappeler au bon souvenir des suiveurs ? Récupérer une poignée de secondes sur Andy Schleck, huit très exactement ? Tonifier un moral que l’on dit défaillant ? Quérir une « simple » victoire d’étape? Au moins Cadel Evans régla la question. Tout en puissance, avec ce style anguleux quoique robustement agencé, aux limites de l’hyper-musculeux, il empêcha in-extremis Contador de venir le déborder. Le public venait de recevoir le cadeau mérité d’un spectacle joué entre seigneurs...

Aux bordures d’un monde révolu où la préservation du cyclisme, comme espace menacé, s’essaie encore au renouveau dans la floraison d’un cycle à repenser, nous avons vu hier encore ce que le peuple du Tour pouvait imposer comme passion généreuse ! Mille éclats grisonnants d’un Juillet assiégé, c’était bien elle, généreuse et fière : la Bretagne. En antidote du doute. Version fraîcheur d’âme. Pourtant balayés par les vents et les grains, il fallait les voir ces Bretons encapuchonnés, courageux en diable à chaque croisements de départementales, à chaque petites montées, à chaque embrasures d’Histoire, avec cette ferveur phénoménale et rugueuse pour tout bagage, dernière trace d’un monde prêt à l’enfouissement. Quand l’épar appuie, immergeons ne serait-ce qu’un instant notre plume dans l’encre bleue douce marine des arts collectifs. Avec ses humeurs pluvieuses, stylo pointé vers l’horizon, silhouette légère, le chroniqueur était sûr, dès Lorient au petit matin, qu’il basculerait vraiment dans « son » Tour à la faveur d’une traversée bretonnante, entre mer et vallées. Et lorsqu’il vit les cinq échappées du jour s’enhardir dès le neuvième kilomètre (Erviti, Hoogerland, Izaguirre Insausti, et les Français Kadri et Roy), il ne put que frémir devant cette foule les acclamant jusqu’à les manger du regard comme de vulgaires quatre-quarts.

L’effort des baroudeurs, dévorés à quatre kilomètres du but, était vain mais sympathique. La veille, vers Redon, Jérémy Roy (FDJ) avait avoué sa passivité, reconnaissant avoir « parlé bricolage » avec un collègue de pédalée, « une vraie discussion de machine à café». Changement de décor, hier, et de rythme. L’adoration locale au vélo réclamait une autre attitude. Roy devait s’y résoudre : « Pas sûr que vers Mûr j'aie le temps de lâcher un mot dans le final. Et puis, il y a aura tellement de monde qu’il faut savourer ces moments-là… » Bien vu. Ce fut tonitruant, héroïquement populaire… Admirables familles des bords de routes, arc-boutées à leur passion. Merveilleux gens de peu, aux sentiments si vastes qu’ils nous distinguent d’émotion. Preuve, cette banderole sur laquelle nous pûmes lire ces mots d’excellence : « Même sans espoir, l’audace est encore un espoir. »

Toute création vient de ses eaux et s’y détrempe, croit-on par ici. Et lorsque ce peuple-roi sorti du néant de la terre se dresse, jamais avare d’adorations authentiques, mêlant tradition et prospection, il apprécie à sa juste valeur l’offrande d’un spectacle sincère dans lequel il peut s’incarner. Faire corps. Partager. Et enfin se réinventer le goût d’une passion passablement délavée. Alors hier, un instant, juste un instant, le chronicoeur rincé jusqu’aux os a longuement regardé les nuages lourds pour y quémander sa part de puissance romanesque et littéraire. Déchirant le rideau de pluie, à perdre souffle, il a dépisté dans son souvenir quelques phrases de l’écrivain Jean-Noël Blanc : « Le Tour introduit ses acteurs dans un univers grandiose, mythifié. On n’y parle que de géants et de légende. Autrement dit d’hommes comme vous et moi. D’hommes ordinaires. » (1) Le peuple du Tour connaît le juste reflet de sa légende. Le cyclisme tient pour lui les annales des caractères humains…

(1) La Légende des cycles, Éditions Quorum, 1996. Réédition aux éditions Le Castor astral en 2003.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 6 juillet 2011.]

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mardi 5 juillet 2011

Tour : quand Alberto Contador cherche sa madeleine de Juillet…

Après trois étapes, les mésaventures du triple vainqueur Alberto Contador occupent les esprits de tous les suiveurs. Le temps qu’il a déjà concédé témoigne-t-il d’une faiblesse ?

Depuis Redon (Ille-et-Vilaine).
Le Tour ? S’il était un cadeau chaque année redistribué aux foules, il aurait toujours un parfum de merveilleux. Vous savez, un merveilleux doux et mélancolique, dès la première bouchée, une madeleine de Juillet exaltant les vertus cardinales de la géographie et de l’effort... Le Tour ? S’il était une belle contrainte chaque été recommencé, il aurait parfois – souvent – un goût d’irrationnel. Vous savez, de cet irrationnel qui dépasse ses propres acteurs et leur octroie, de temps à autre, lorsque les circonstances le décident, un sentiment de toute-puissance et pour tout dire un supplément d’âme leur conférant une grandeur presque surnaturelle et une sagesse quasi philosophique…

C’est curieux comme Alberto Contador, depuis le départ en Vendée, nous instruit sans le vouloir sur la psychologie du Tour et les chemins qu’il faut emprunter pour en percer certains mystères. Il y a tout juste deux ans, ses rapports délétères avec l’Américain Lance Armstrong, lorsqu’ils se disputaient le leadership, avaient marqué l’histoire récente de l’épreuve et la sienne au passage, en l’entraînant bien malgré lui dans un théâtre d’ombres et d’intrigues, une tragédie post-moderne transposée au sein de l’équipe Astana que le Texan, au crépuscule de sa force, avait annexé sans fard sous le regard goguenard de tous ses affiliés. Souvenons-nous : en trois semaines d’une cohabitation dont plus d’un seraient ressortis rincés et laminés, l’Espagnol avait tout simplement puisé dans cette hostilité démoniaque une volonté insoupçonnée et un surcroît de caractère qui avait forcé le respect… Il y a un an, fragile physiquement, fébrile et visiblement contraint à un rôle de « calculateur » peu en rapport avec son tempérament originel, il n’avait trouvé son salut pour venir à bout d’Andy Schleck que dans sa capacité à gérer les grands moments de tension, lui-même maître d’oeuvre en domination mentale. Un saut de chaîne, beaucoup de cran et de sang-froid avaient suffi à assurer son triomphe. Et à rehausser son statut...
Cette année, tout change – et rien ne change ? En un week-end et beaucoup de dégâts, la tranquillité apparente de l’Espagnol s’est transformée en sauve-qui-peut et en 1’38’’ de passif sur Andy Schleck... Où l’on reparle, donc, de ce goût d’irrationnelle presque surnaturel qui s’abat périodiquement sur le Tour. Même le « rationaliste » Cyrille Guimard s’interroge. Bien qu’il refuse de croire en une sorte de « justice immanente que le Tour rendrait sur sa route, comme pour clarifier les controverses qui l’entourent » (1), l’ancien directeur sportif de Hinault et de Fignon se place résolument en configuration « exception Tour de France », accordant à l’épreuve une valeur supérieure disposant d’un environnement oppressant quelquefois difficile à supporter. « Le Tour, ce n'est pas le Giro. Il a une telle histoire, un tel impact sur le destin d'un champion qu'il finit par révéler ses faiblesses, ses fêlures, ses carences. » Et Guimard, à propos de la péripétie de course ayant retardé Contador vers l’arrivée au Mont des Alouettes, précise sa pensée : « Qui sait si cet incident n'a pas rouvert chez lui des plaies mal cicatrisées ? En tout cas, il m'a paru déconnecté et comme désabusé. Maintenant, soit il se remet à flot, soit il ne finira pas le Tour. »

Qu’on se le dise, Cyrille Guimard ne parle jamais au hasard des champions d’exception. Ce qu’il suggère doit dès lors nous alerter. A la tête d’une formation Saxo Bank bien pauvre en talents individuels, Contador semble avoir donné de la confiance à ses adversaires. Mais que dit-il exactement sur son propre cas ? « Mes rivaux sont devant moi et je ne suis peut-être plus le grand favori pour le classement général », ose-t-il, comme s’il voulait bénéficier de cet affaiblissement supposé, s’en parer, l’utiliser comme une protection. Avant d’ajouter : « Il reste les étapes les plus importantes dans lesquelles peuvent se faire de grandes différences. Le Tour de France c’est comme ça : on peut le perdre tous les jours mais il se gagne en montagne. Jeter l’éponge sera la dernière chose que je ferai. Aujourd’hui il n’y a pas une seule raison de le faire. »

Hier, le chronicoeur se voulait songeur. Entre Olonne-sur-Mer, où l’on distinguait au loin la Pointe de l’Aiguille inondé de soleil marin, et l’arrivée à Redon, après une chevauchée plein Nord et un enjambement majestueux du pont de Saint-Nazaire, les coursiers ont vogué vers la Bretagne avec une seule idée en tête : un sprint massif. L’Américain Tyler Farrar (Garmin), jour anniversaire de la Déclaration d’indépendance, remporte la timbale et sa première victoire d’étape à l’issue d’un assaut final à haute tension… Au fond, le peloton a-t-il le temps, pour l’instant, de se préoccuper du dessein tellurique auquel Contador devra s’attaquer tôt ou tard ? Et pourtant, s’il était une offrande, le Tour aurait cette année une saveur de madeleine de Juillet. Celle que cherche Contador.

(1)Guimard était interrogé en ces termes, hier matin, par notre confrère de l’Equipe, Philippe Brunel.
[ARTICLE publié dans l'Humanité du 5 juillet 2011.]

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lundi 4 juillet 2011

Tour : Alberto Contador ne pourra pas jouer la montre

Après les deux premières étapes en Vendée, le triple vainqueur Alberto Contador compte déjà 1’38’’ de retard sur son grand rival Andy Schleck...
Depuis Les Essarts (Vendée).
Le Tour peut-il rajeunir ceux qui l’aiment ? Pour viser haut et regarder au-delà de l’horizon, ce n’est pas un rêve de grandeur qu’il convient d’éprouver à l’heure où tout semble se déglinguer, mais bien un songe d’immensité. Pour parler de vaillance, de folie voire d’épopée, il va désormais falloir qu’Alberto Contador laisse des cadavres sous ses roues et que le monde s’incline sous les assauts d’un supplément d’orgueil dépassant de loin tout ce que, à ce jour, il a pu démontrer. Telle est la grande – et belle – première leçon du Tour : les héros, les vrais, ne connaissent qu’une solution pour se tirer d’un mauvais pas. Ecraser tôt ou tard la course et arracher de force si besoin l’admiration du public…

Voilà donc le dessein titanesque auquel devra s’attaquer l’Espagnol, après deux jours d’un enfer vendéen que rien ne laissait présager. Qu’y avait-il de commun ce week-end entre le Passage du Gois, sublime bande de terre prise entre ciel et mer transformée, samedi, en lieu symbolique du Grand Départ de cette 98e Grande Boucle, et l’utra-sophistication d’un exercice de stylistes que seul le cyclisme impose périodiquement, à savoir le contre-la-montre par équipes, disputé hier aux Essarts, en plein cœur des plaines chouannes balayées par une brise d’ouest ? Le trait d’union entre ces deux moments particuliers porte un nom, un seul nom : Alberto Contador. Un nom qui n’a pas fini de hanter le Tour… Sifflé par une foule amère lors de la présentation des équipes, jeudi soir au Puy-du-Fou, le tenant du titre et triple vainqueur de l’épreuve a débuté sa quête 2011 de la pire manière, samedi, à quelques kilomètres de l’arrivée au Mont des Alouettes.

Ce fut là, pourtant, l’un de ces grands moments de confusion comme on en voit peu au règne du high-tec à tous les échelons de la course. Les spectateurs – et le chronicoeur par la même occasion – virent Andy Schleck (Leopard-Trek) et Alberto Contador (Saxo Bank) franchir la ligne d'arrivée ensemble, 1’20’’ après le Belge Philippe Gilbert, vainqueur sur les modestes sommets des hauts bocages du cru, à l’abri des moulins à vent. Mais ce n’était qu’un trompe-l'oeil. Après le stress euphorisant d’une fin d’étape mouvementée par une gigantesque chute dans la première partie du peloton, d’où ne sortirent que soixante-dix-sept rescapés, il fallut attendre les classements officiels pour s’apercevoir que le Luxembourgeois était bel et bien classé 33e à 6'' du maillot jaune. Contrairement à l’Espagnol, 82e à 1'20''… Explication. Les deux prétendants à la victoire suprême furent tous les deux arrêtés par des chutes collectives dans le final, mais leur timing fit la différence : pris dans une embardée seulement dans les trois derniers kilomètres, le leader des Leopard fut crédité du même chrono que le groupe dans lequel il figurait au moment de la chute. Le cyclisme a l’art des règlements.

Au soir de la première étape, soixante-quatorze secondes séparaient déjà les deux grands rivaux. Auxquelles il faudrait ajouter 24 secondes, récupérées hier encore par Schleck à l’issue de l’exercice par équipes (remporté par Garmin-Cervelo, maillot jaune pour Thor Hushovd). Qui aurait imaginé semblable scénario, sachant que les duettistes se disputèrent le maillot jaune à coup de secondes l’an dernier ? Andy Schleck, goguenard, ne put s’empêcher de commenter ce miraculeux coup du sort : «On savait qu'une étape comme ça, ce serait hyper nerveux. Dans les 25 derniers kilomètres, j'ai toujours roulé dans les dix premiers. J'ai vu qu'il n'y avait pas tout le peloton et Contador n'a pas été le seul piégé. Le Tour, ce n'est pas toujours à la pédale. Il faut aussi la tête et rouler devant.» Contador, lui, refusa de parler à la presse mais, signe des temps, laissa filtrer un message sur son compte Twitter: «C'est dur, car c'est tellement compliqué de gagner la moindre seconde. » Avant d’ajouter, en philosophe de l’action : « Vouloir, c’est pouvoir.»

C’est beau, un coureur annonçant du bruit et de la fureur derrière la fatalité des faits. Comme l’écrit l’ami Paul Fournel : «La divine solitude du cycliste est peuplée d’ombres que le soleil étire sur le grain des routes.» L’écrivain a raison. Il ne faut jamais prendre à la légère ce qui se situe à l’abri de la lumière des évidences… L’évidence nous dit que Contador, avec 1’38’’ de retard sur Schleck, a d’ores et déjà hypothéqué son Tour. Mais que nous disent les ombres que le soleil étire ? Que Contador ne peut plus jouer la montre et devra conquérir un peu plus que l’ordinaire… Ne nous plaignons, pour une fois les aspects «sportifs» nous détournent de l’envers du décor (1). Au fond le Tour n’est que récit. Et si les récits reproduisent la vie, n’ont-ils pas la vertu de rajeunir ceux qui les honorent ?

(1) Vendredi, un bus de la Quick Step – celui de l’équipe belge de l’ancien adepte de la cocaïne Tom Boonen – a été fouillé de fonds en comble par les gendarmes. En vain.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 4 juillet 2011.]

(A plus tard...)

dimanche 3 juillet 2011

Tour : voulez-vous des nouvelles de Lance Armstrong ?

Depuis Les Essarts (Vendée).
Nous avions laissé l’ancien septuple vainqueur il y a quelques mois, au passage du nouvel An. Il venait de prendre sa retraite de champion cycliste (bien mérité, comme il se doit) mais était toujours confronté à une rude enquête fédérale... Alors? Retiré des vélos, l’Américain? Loin des affres et des douleurs de la course? Oui. Et non. Lance Armstrong risque en effet d’effectuer une pige (de luxe), comme vient de l’annoncer son manager, Mark Higgins, au quotidien Des Moines Register. Le Texan devrait ainsi participer à la course «A travers l’Iowa», du 24 au 30 juillet prochain. Rappelons qu’Armstrong a officiellement mis un terme à sa carrière en février dernier, après un premier arrêt en 2005 et un retour aux affaires – en demi-teinte.

Mais ce n’est évidemment pas cette prochaine pige qui nous intéresse. Accusé de dopage par ses ex-coéquipiers Floyd Landis et Tyler Hamilton, tous deux «tombés» pour faits de dopage avérés, le Texan est toujours la cible d’une enquête fédérale à Los Angeles, notamment pour «parjure». Sans être encore inculpé, il risque un prochain procès que certains spécialistes prédisent «inévitable» et même «très compliqué pour lui». Fin mai, son compatriote Hamilton a détaillé sur CBS, de nouveau, les accusations qu’il porte contre son ancien leader, à l’époque où il courait avec lui dans l’équipe US Postal...

Selon la presse américaine, Armstrong et Hamilton se seraient d’ailleurs croisés dans un restaurant, le 25 juin dernier, à Aspen (Etats-Unis). A cette occasion, Lance aurait-il aggravé son cas? Alors que les témoignages accusant le coureur texan de dopage au cours de sa carrière se multiplient, il aurait menacé verbalement Hamilton au cours d'un bref mais intense échange verbal... Selon l'avocat d'Hamilton, qui a notifié l'incident aux autorités fédérales américaines (Armstrong va témoigner prochainement devant la cour fédérale), l'ancien coureur de l'US Postal aurait violemment invectivé le vainqueur de Liège-Bastogne-Liège 2003. «Combien on t'a payé pour que tu racontes tout cela? Je vais te détruire, te réduire en pièces à la barre des témoins. Je vais faire de ta vie un enfer!», aurait déclaré Lance.

Lance Armstrong n’a visiblement pas supporté les récentes déclarations d'Hamilton, au cours de la célèbre émission «60 minutes» sur CBS. Il affirmait en particulier: «Armstrong se dopait comme tout le monde, ça faisait partie de la culture de ce sport.» Selon RadioShack, son ancienne équipe, Lance viendra faire une apparition publique sur le Tour cette année. Sans doute dans les Alpes. Question: sera-t-il sifflé par le public, comme Contador au Puy-du-Fou?

(A plus tard…)

samedi 2 juillet 2011

Millénariste(s) : réponse aux prophètes de l'apocalypse...

Prophètes. Dans Au moment voulu, en 1951, Maurice Blanchot suggère à la quasi toute fin de son récit : «Je crois que c’est là le moment absolument sombre de l’intrigue, le point où elle retourne constamment au présent, où je ne puis plus ni oublier ni me souvenir, où les événements humains, autour d’un centre aussi instable et immobile que moi-même, construisent indéfiniment leur retour.» L’être étant à la fois acte et puissance, donc ontologie dynamiste, allez savoir pourquoi, mais en lisant cette phrase de Blanchot un besoin irrépressible de sentir l’«intrigue» du moment s’imposa à nous. Y a-t-il donc dans l’actualité récurrente quelque chose qui nous ramènerait le présent dans l’instabilité et l’immobilité? Une indication peut-être. Depuis un certain temps, à la faveur de faits inattendus (révolutions arabes, affaire DSK, Fukushima, etc.), nous remarquons le retour en force d’une forme de discours millénariste. Accident nucléaire, tremblements de terre, crise monétaire et sociale durable, surgissements d’événements si imprévisibles que la vie réelle semble plus étonnante que les fictions les plus imaginatives... L’époque prend des chemins bien singuliers. Est-ce une raison pour assister impassiblement à la résurgence des prévisions apocalyptiques?

Debray. D’ordinaire, les paroles et gestes de farfelus annonçant le chaos et la fin du monde provoquent l’hilarité. Seulement voilà, le dernier rapport de la Miviludes – l’organisme chargé d’observer et d’analyser le phénomène des mouvements à caractère sectaire dont les agissements sont attentatoires aux droits de l’homme – met en garde précisément contre les dérives et autres manipulations mentales liées aux prédictions millénaristes. Exemples à l’appui, les observateurs de la Miviludes parlent de recrudescence d’autant plus inquiétante que ce type de référence à l'apocalypse – qui traverse les siècles – subsiste encore dans certaines Églises contestées ayant parfois pignon sur rue... En ces temps de perte de repères (vite dit) où les grandes espérances ont vacillé sous les assauts non pas des rationalismes mais des déceptions en chaîne (vite dit aussi), il n’est ainsi pas inutile de vous précipiter dans la lecture du dernier livre de Régis Debray, Du bon usage des catastrophes (Gallimard), un petit essai virevoltant pouvant dérouter ou fasciner, selon l’usage. L’alchimie de Debray nous emporte en effet dans les plis du monde tel qu’il devient, tel qu’il le redoute, tel qu’il le constate et le décrit. Lire ces lignes ressemble à une longue conversation privilégiée en compagnie du philosophe et médiologue. Avec l’ironie qui sied à son talent et les fulgurances intellectuelles dont il est l’un des maîtres…

Mal. Régis s’attaque donc cette fois aux «pensées magiques» et aux «prophètes de malheur» et nous livre sa vision de la société contemporaine. Il prévient d’ailleurs très vite, sur le mode ironique: «C'est justice que dans une période de tangage comme la nôtre, où un cadre de vie et de pensée s'effrite, où l'horizon se bouche, où quelque chose bascule, même si on ne sait pas trop quoi, il soit tant demandé aux vigies en haut du mât. Les vigilants sont aux aguets, les vaticinateurs en situation.» Portrait au scalpel et allégorique d’un ici-et-maintenant cul par-dessus tête, voici une étude clinicienne de la passion de la catastrophe qui agite notre quotidien et pour laquelle les oiseaux de mauvais augure ne manquent pas. Forcément, puisque tout finit toujours plus ou moins mal – et souvent plus mal que bien. «Questions immémoriales, plus que jamais d'actualité.»

Fin. Pour Régis Debray, qui s’y connaît en croyances en tout genre, notre «vieux tréfonds religieux» n’est pas pour rien dans cette apologie des vendeurs de peurs. Un phénomène impossible à dater, bien que, en l’espèce, le XXIe siècle n’invente rien. De l'Apocalypse selon saint Jean (Ier siècle après J.-C.) à Nostradamus (XVIe siècle), sans oublier le Jugement dernier de Michel-Ange, voire les guignolesques illuminations du couturier Paco Rabanne (1999) ou les prêches de bonimenteurs pentecôtistes américains, disons que le pronostic de la fin des temps remonte à la nuit des temps. Mais comment et pourquoi, en vue de 2012 (sacrée date), cette partie intégrante des références culturelles universelles se transforme-t-elle en phénomène de société? Crise morale? Non-perception d’à-venir? Nihilisme collectif instruit par le consumérisme du capitalisme globalisé? Pour conclure Au moment venu, Maurice Blanchot suggère radicalement : «Comme si je m’étais heurté là non pas à la vérité froide, mais à la vérité devenue la violence et la passion de la fin. (…) Je l’écrirais pour effacer l’éternel : Maintenant la fin.» Mais de quelle fin s'agit-il?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 1er juillet 2011.]

(A plus tard...)

vendredi 1 juillet 2011

Tour de France 2011 : la prise d'otage !

La 98e édition s’élance ce samedi 2 juillet depuis la Vendée. Le triple vainqueur, l’Espagnol Alberto Contador, sera bien au départ... malgré une menace de sanction.

Depuis Les Herbiers (Vendée).
« Il n’y a pas que des gens honnêtes sur le Tour. » Plus les années filent entre nos plumes et moins Cyrille Guimard adoucit les angles pour parler de la grande légende itinérante, chaque année recommencée. Comme beaucoup d’entre nous, l’ancien coureur et directeur sportif, mémoire vivante d’un demi-siècle de cyclisme encore vivant, cherche parfois ses mots pour dire son amour de juillet. Et s’il garde au cœur une passion privilégiée pour cette Grande Boucle aussi mythique qu’indéchiffrable dans l’âme des fidèles suiveurs, Guimard exprime cette année une froide colère que nous partageons. En cause, « l’affaire Contador ». Qui plombe littéralement le « Grand Départ » de cette 98e édition. Comme si le vélo, après une décennie en enfer, pouvait s’offrir encore le luxe de poser ses boyaux sur des tertres toujours souillés…

Déclaré positif au clenbuterol (un anabolisant) à l’issue du Tour 2010, rien, en effet, n’empêche Alberto Contador de participer à l’épreuve cette année. Après des mois de controverses et de polémiques sur la réalité ou non d’une absorption de viande de bœuf soi-disant contaminée (1), le coureur a été disculpé par la Fédération espagnole de cyclisme, décision contre laquelle l’Union cycliste internationale (UCI) et l’Agence mondiale antidopage (AMA) ont fait appel devant le tribunal arbitral du sport (TAS). Seulement voilà, contre toute attente, ledit TAS a finalement fixé au début août son audience sur ce dossier, alors que, dans un premier temps, il devait rendre sa décision avant la Grande Boucle. Vous avez compris la suite des événements. Ou Contador est définitivement blanchi en août, ou l’appel de l’UCI et de l’AMA est déclaré recevable, et l’Espagnol a du souci à se faire… En attendant? Une épée de Damoclès va planer sur les performances du tenant du titre jusqu’à l’arrivée à Paris… et jusqu’en août. Autant le dire, le Tour 2011 est pris en otage. « Cela veut dire aussi que l’affaire est complexe », commente sobrement le directeur de l’épreuve, Christian Prudhomme, qui, heureusement finit par concéder que « le Tour aurait mérité davantage d’égards, davantage de respect »…

Bien qu’aucun ne puisse sérieusement croire à cette fable de la contamination par la viande, tous les spécialistes claironnent sur tous les tons qu’Alberto Contador (Saxo Bank) est, malgré tout, un crack comme on en fait peu (ou plus du tout) et qu’il pourrait bien « s’amuser », cette année, sur un profil tout-terrain et très montagneux. Trois Grandes Boucles à son actif, deux Giro et une Vuelta : à 28 ans, l’Espagnol présente devant nos yeux embués un palmarès exceptionnel, au moins à la hauteur du talent qu’il exprimait quand il n’était qu’un junior, ce qui, en général, ne trompe pas. Lors du dernier Tour d’Italie, El Pistolero a affiché une telle insolente facilité en montagne, réduisant la concurrence à quelques accessits, qu’il peut se vanter de rester sur une série stupéfiante dans le cyclisme moderne : invaincu lors de ses six dernières participations sur un Grand Tour…

Alors ? Devrons-nous attendre le jugement des instances pour voir vaciller le grand favori, ou un coureur peut-il prétendre le faire plier, avant, à la force des mollets ? Beaucoup comptent sur l’éternel dauphin désigné, le Luxembourgeois Andy Schleck (Leopard-Trek), qui ne trouvera son éventuel salut qu’en haute montagne mais à condition de harceler l’Espagnol loin des arrivées au sommet... Certains misent sur les vieux Cadel Evans (BMC) et Ivan Basso (Liguigas). D’autres enfin osent penser à Robert Gesink (Rabobank), à Damiano Cunego (Lampre), à Luis Leon Sanchez (Movistar), voire à Bradley Wiggins (Garmin) ou Philippe Gilbert (Omega Pharma-Lotto), sachant que les Français, comme toujours, se positionneront en simples baroudeurs…

Et au rayon bonnes nouvelles ? Écartée en 2010, l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) revient sur le Tour. « Un accord en bonne et due forme a été signé le 20 juin » avec l’UCI. De quoi en inquiéter plus d’un ? Espérons-le. Et puisque le chronicoeur du Tour, pour sa vingt-deuxième édition, ne déteste pas la douleur d’une découverte inattendue, un petit fait d’actualité est venu le quérir dans sa torpeur, ce mercredi. Un ancien coureur retiré du peloton depuis 2008, Wim Vansevenant, désormais membre de l’encadrement d’Omega Pharma-Lotto, est soupçonné d’avoir importé des produits dopants depuis l’Australie. Un colis intercepté à l’aéroport de Bruxelles contenait, selon les enquêteurs, « des produits dopants ultra-sophistiqués ». Une enquête a été ouverte en Belgique. « C’était des acides aminés pour ma propre utilisation, pas pour les coureurs », a expliqué Vansevenant. Une affaire Festina couve-t-elle dans les coulisses de la formation Omega Pharma-Lotto, dont le leader n’est autre que Philippe Gilbert, l’un des prétendants au podium ?
La tête encore dans ses valises, voilà le suiveur déjà tout chiffonné. Quoi qu’il écrive, il va se retrouver dans une seringue pendant trois semaines. Une question d’habitude.

(1) L’Espagnol a déclaré ne « plus avoir mangé de viande » depuis son contrôle positif…

[ARTICLE plublié dans l'Humanité du 1er juillet 2011/]

(A plus tard...)