vendredi 26 avril 2013

Vert(s): aimer Geoffroy-Guichard, ça se mérite...

Etre un amoureux des footballeurs de Saint-Etienne a du sens. Où l'on parle d'Histoire, de collectif et de valeurs autres que celles de l'argent-roi...

Supporters. Toute passion dévorante ressemble à un masque éphémère durable. «Le monde, écrivait Valéry, vaut par les extrêmes, et dure par les moyens.» Valoir par les élans, durer par les attaches: il n’y a pas d’errance sans arrachement, pas de conquête sans bases solides… Voilà pourquoi le pays du football reste un pays d’hommes, arpenté par des âmes aux lueurs de complicité dans la nuit des solitudes. En ce pays-là, il n’est question ni d’optimisme ni de pessimisme – juste d’esprit commun et de fidélité qui dépassent les seuls individus. On appelle ça «le collectif» ; on se serre les coudes ; on chante ; on aime l’histoire et l’ici-maintenant ; on loue ce qui nous constitue ; on glorifie l’être-ensemble ; on se solidarise. Dès lors, le passé qui nous porte et nous importe n’est pas l’alibi d’un conservatisme chauvin mais, au contraire, l’affirmation d’un renouvellement permanent... Tout à leur bonheur depuis une semaine, les supporters de Saint-Étienne le savent mieux que personne: la «métaphore du stade» (à la manière de Roland Barthes) n’est pas uniquement soumise à la nécessité épique de l’épreuve, à son incertitude, au vertige de ces sportifs égoïstes et trop payés se disputant jusqu’à la sueur une parcelle de terrain réglementée ; la métaphore du stade a aussi à voir avec ce qui ne s’y trouve pas en apparence mais qui y est omniprésent: l’environnement social.

Chaudron. Il faut aller à Geoffroy-Guichard de temps en temps les soirs de match pour comprendre la beauté intérieure d’un lieu qui résonne hors les années. Le bloc-noteur ne cachera pas, ici, son amour irraisonné pour ce théâtre populaire mythifié par une génération de footeux hors du commun.
Vous êtes prévenus: inutile de s’en étonner ou de s’en indigner. Être de manière binaire «pour» ou «contre» le football, c’est parfois oublier que l’intelligence nous recommande d’aimer si nous aimons, d’apprendre à aimer si ça en vaut la peine, mais en toute connaissance de cause! Geoffroy-Guichard est un panthéon du peuple où se mêlent les grandes et les nouvelles heures, les titres comme les épopées. Une scène de l’impossible où se côtoient grands-parents, enfants et petits-enfants, tous tendus vers un unique objectif: une certaine idée du bonheur et des valeurs. Ceux qui ne connaissent pas Geoffroy-Guichard peuvent penser: c’est un autre temps. Mais c’est toujours le Chaudron. C’était il y a longtemps mais c’est encore aujourd’hui. Croyez-nous. Chacune de nos apparitions dans ces tribunes – en ce moment, les travaux en vue de l’Euro 2016 gâchent quelque peu le plaisir – se solde par une remontée de souvenirs et d’émotions irrépressibles. Quand les ouvriers aux pattes d’éléphant avaient une autre gueule. Quand le maire communiste de l’époque et ancien Résistant, Joseph Sanguedolce, parlait autant de foot que de la mine voisine, dans laquelle il était descendu dès l’âge de douze ans pour extraire, paraît-il, l’un des meilleurs charbons du monde. Quand nous pouvions encore observer des types dont l’allure générale n’était pas sans nous rappeler le physique de Depardieu dans le Choix des armes, cheveux longs et pantalon en Tergal.

Rocheteau, 1976...
Les cheveux longs, comme Rocheteau et ses compères. Le Tergal, comme le maillot de Manufrance que les fistons portent désormais avec dévotion et dont les répliques étaient nombreuses l’autre soir au Stade de France… Certains diront que c’est absurde, dépassé, rayé de la carte : tant pis pour eux ! À Geoffroy-Guichard, que voulez-vous, nous avons l’impression que les classes populaires n’ont pas encore été placées hors champ de la réalité des choses. Dominique Rocheteau, revenu à «Sainté» en 2010 comme vice-président du conseil de surveillance (ceci explique peut-être cela), sait de quoi il parle: «Le club est basé sur des valeurs autres que l’argent, des valeurs de fraternité, de formation, de travail, d’harmonie et d’humanité, et un état d’esprit irréprochable et combatif, comme les gens d’ici.» On a le droit de ne pas y croire. Mais il faudra alors nous expliquer comment et pourquoi ce club légendaire était encore capable d’attirer au plus noir de son existence, en début d’année 2003, plus de vingt mille spectateurs pour un banal match de Ligue 2!

Mine. «Et maintenant, visite de la mine obligatoire!» Tout nouveau joueur de Saint-Étienne y passe. Découvrir le musée de la Mine est plus qu’une tradition, une obligation, une raison d’être, un savoir transmis avant d’enfiler le maillot des Verts. Direction le boulevard Franchet-d’Espèrey, et, au pied du 
chevalet figé, la leçon usinée par l’histoire peut commencer. Certains y voient du folklore. D’autres l’un des meilleurs vaccins contre la globalisation capitaliste du sport et du fric fou : pour qu’advienne – et persiste – le temps de l’esprit ; pour porter encore fièrement les richesses de nos héritages.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 26 avril 2013.]

Lire également le reportage de Nicolas Guillermin à Saint-Etienne  ICI

3 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est exactement l'article que j'attendais de lire, sans savoir que notre JED était un supporter des Verts!!! Comme quoi, tout arrive. Même le meilleur. Vive la mémoire ouvrière, vive les Verts.

Anonyme a dit…

La coupe de la Ligue et celle de France constituent des micro-évènements secondaires en regard des véritables enjeux du Foot business européen.
Une sorte de "championnat" de seconde zone ou des coupes de consolation pour les clubs qui ne peuvent prétendre rivaliser avec les grosses machines financées par le Qatar.
(On attend toujours dans l'Humanité un éclairage sur la stratégie économico-politique de cet État-Entreprise)
Alors oui, on peut faire dans la nostalgie, dans la prolophilie, dans le folklore...dans le plaisir que prend, disait Bourdieu, le petit bourgeois des villes à regarder les spectacles populaires d'antan.
Самокат

J.-E. DUCOIN a dit…

Bonjour,
Une réponse sous forme de question au dernier internaute: et que fait-on? On reste en dehors du monde? On critique sans agir en attendant le grand-soir - ou plus sûrement la grande catastrophe capitaliste? Ou l'on tente, certes tant bien que mal, d'agir de l'intérieur de certains lieux pour faire évoluer les mentalités autant qu'il est possible? Les valeurs de certains supporters de Sainté méritent d'être soutenues, à Geoffroy Guichard comme ailleurs. Ils méritent notre attention, nos soutiens. Je m'y emploie modestement.
Débat à poursuivre...
Amicalement.