vendredi 13 avril 2012

Résistance(s): à la mémoire de Raymond Aubrac

Le résistant s'est éteint à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans. Retour sur un homme hors du commun.
Trace. Et le miroir du temps, soudain, se craquela… Les désarrois d’un chronicœur solitaire, embrumé dans les fracas de l’actualité, n’ont rien pour vous retenir quand il s’agit pour lui d’évoquer son propre rapport à la mort des grands de ce monde. Les disparitions s’invitent toujours par effraction, constituant un choc tel que, en général, l’état de sidération dure bien au-delà des apparences. Devant le deuil, comment ne pas voir le danger mais la nécessité de parler non seulement du mort en «lui-même», mais surtout de son œuvre, de ses faits et gestes de sa signature, comme on parapherait la trace-sans-trace d’un parcours enfin évalué à sa juste ampleur. Privilégier en somme la mémoire des actes. Assumer une sorte de refoulement – mais tout autant une affirmation de la vie. Lui attribuer ce qui lui est propre dans un langage repérable, prévisible, qui nous conduirait à commettre ce que Proust appelle, à la fin d’À la recherche du temps perdu, une «infidélité posthume». Le dégoût du genre est à peu près proportionnel à la passion due au personnage. À quel point sommes-nous dans l’histoire de France lorsque nous apprenons, par un beau matin de printemps, la mort de Raymond Aubrac, à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans? Nous y sommes en totalité, jusqu’au plein exercice de cet art d’Histoire qui n’est pas une science du passé mais d’abord une science du présent avec le poids du temps. Pensez donc. Avec Raymond Samuel (alias Aubrac, son nom de résistant), les qualificatifs s’épuisent tant ils paraissent dérisoires, creux, fades, presque déplacés et incongrus. Grande figure de la Résistance, cofondateur du réseau Libération-Sud, dernier survivant des responsables du Conseil national de la Résistance (CNR) arrêtés à Caluire, le 21 juin 1943, avec Jean Moulin, Raymond Aubrac était l’une des figures centrales des héros de la Seconde Guerre mondiale, âme parmi les âmes lumineuses de l’humanité. Il faut absolument lire l’immense biographie de l’ami Pascal Convert, publiée en mars 2011 aux éditions du Seuil, sous le titre Raymond Aubrac, résister, reconstruire, transmettre, pour percevoir l’amplitude et l’importance de l’homme, si modeste, si discret que nous pouvions l’en moquer.
Lucie et Raymond.
République. Tout est en effet résumé dans ce titre: Résister, reconstruire, transmettre. Trois mots qui décrivent parfaitement Raymond Aubrac, qui, toute sa vie, comme acteur, comme témoin puis comme passeur, aura été en quelque sorte un rempart contre l’oubli – tous les oublis – mais aussi contre l’idée de renoncement, quel qu’il soit. Même Pascal Convert, après trois années de travail acharné qui feront date, reconnaissait que la trajectoire de cet homme hors du commun dépassait de loin le strict cadre –pourtant fondateur et essentiel – de la Résistance.
Des négociations discrètes qu’il a menées à la demande de Jean Moulin au moment de la création de l’Armée secrète à son rôle de messager entre Hô Chi Minh et les présidents Johnson et Nixon durant la guerre du Vietnam, de Prague à Pékin en passant par Berlin, Genève, Rabat, Rome, New York, etc., il semblait bien difficile de suivre pas à pas Raymond Aubrac, homme singulier, multiple, fidèle, droit, «dont le visage s’effaçait dans les volutes de fumée de sa pipe», comme l’écrit Pascal Convert. Aux côtés de sa femme Lucie, disparue en 2007, qui fut son indissociable compagne dans la vie comme dans les luttes, jamais l’esprit de la Résistance n’a quitté Raymond, jamais il ne cessa de transmettre l’espoir, de sensibiliser les jeunes générations, quitte à se mobiliser franchement quand ceux qui prétendent diriger la République trahissaient quelques-uns de ses fondamentaux.
Raymond avec le général De Gaulle.
Combat. Il fallait voir Lucie et Raymond devant des enfants, entendre la douceur de leurs propos pour narrer les pires drames. Leur seul objectif? Faire sens. Afin que l’œuvre et le chemin parcouru soient utiles. Ils ne léguaient pas un fardeau mais un héritage, dont nous devions nous emparer pour construire notre propre citoyenneté avec les armes de notre époque, au profit d’un seul message: ne jamais se résigner. Raymond Aubrac nous a enseigné une valeur suprême, une forme de courage en politique: l’écart dans le domaine de l’action publique entre ce qu’on veut et ce qu’on peut, entre le but visé et le but atteint, peut devenir infinitésimal à condition de se donner les moyens d’y parvenir. Raymond Aubrac disait: «Il faut être optimiste, c’est cela l’esprit de résistance. On ne le dit pas assez. Des personnes qui ne baissent pas les bras, qui sont persuadées que ce qu’elles vont faire va servir à quelque chose. Il faut avoir confiance en soi, être optimiste et croire que ses combats sont utiles.» Qu’ajouter à cela?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 13 avril 2012.]

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Ce texte très émouvant vient parfaitement compléter celui de Pascal Convert publié jeudi dans l'Huma. Merci à eux deux.
Et un grand merci à Monsieur Aubrac, qui a toute sa vie sauvé l'honneur de la République!

Pluton a dit…

Comme à son habitude,JED nous propose un superbe texte sur des personnes de valeur.Mais que ne pourrait on écrire sur Raymond Aubrac et qui n'ai déjà été dit.Pourtant on en a beaucoup dit, et beaucoup reste encore à dire. C'est pourquoi la fin est bien avec le "qu'ajouter à cela?". Le ? est très important. Le seul bémol se trouve dans le titre. JED nous dit"le grand résistant". Il n'y avait pas de grands ni de petits résistants, il y avait des résistants, c'est tout.

JEAN-EMMANUEL DUCOIN a dit…

Merci à Pluton pour sa remarque. En effet, en écrivant le chapeau de cet article (uniquement pour le blog), j'ai ajouté "grand résistant". Oui, il n'y a pas de "grand" ou de "petit" résistant. C'est une erreur que je répare immédiatement.
Merci vivement.
JED

Anonyme a dit…

Merci à JED pour ces mots, pour ses mots. Aubrac est un héros. et comme les vrais héros, il a été modeste toute sa vie.

Anonyme a dit…

Merci. Tout simplement merci.