mardi 9 mars 2021

Thérapie(s)

Le succès de la série nous parle de notre époque.

Divan. Penser la fin de ce monde-ci, l’anticiper, a-t-il un rapport quelconque avec la psychanalyse ? En somme, quelle serait la part du «je» et du «moi profond» pour y participer, non pas égoïstement mais « individuellement » pour ­concourir, ensuite, au bien commun ? Le phénoménal succès télévisuel de la série En thérapie nous en dit sans doute plus sur notre époque. Le bloc-noteur n’a pas été le seul à s’allonger, depuis son canapé, sur le divan du docteur Philippe Dayan, incarné par l’extraordinaire acteur Frédéric Pierrot. Plus de 10 % de parts de marché la première semaine de sa diffusion sur Arte, près de 17 millions de vues sur le Web. Des huis clos haletants, des drames tout en intimité où défilent dans les mots des protagonistes – et dans nos têtes chercheuses, comme des allers-retours avec soi-même – les blessures, les terreurs, les névroses, les souffrances, les ­solitudes, l’amour, la mort, la vie… Banal, direz-vous ?

Freud. En décembre dernier, des psys alertaient le pays sur cette «troisième vague psychiatrique» à venir, réclamant des moyens pour permettre aux citoyens en difficulté d’avoir accès à des consultations peu coûteuses. Mais il y a un monde entre la fiction et la réalité. D’autant que cette méthode de soin, critiquée et parfois honnie depuis au moins vingt ans, a vécu un renversement historique : elle était passée d’une théorie incontestée à une discipline proche de l’escroquerie – au nom d’une diabolisation de la science, sans comprendre ce qu’est le scientisme, et non pas la science, jusqu’à la dénonciation de l’humanisme, de la philosophie de Freud. Tout dans le même sac. Dans De quoi demain, livre de dialogue avec Élisabeth Roudinesco (Fayard-Galilée, 2001), Jacques Derrida évoquait ce qu’il appelait «les deux avis de décès prématurés, ces deux prétendues morts, celle de Marx et celle de Freud». Il ajoutait : «Elles témoignent de la même compulsion à enterrer vivants les trouble-fête encombrants et à s’engager dans un deuil impossible. Mais les survies de ces deux “morts” ne sont pas symétriques. L’une affecte la totalité du champ géopolitique de l’histoire mondiale, l’autre n’étend l’ombre de son demi-deuil qu’aux États dits de droit, aux démocraties européennes, judéo-chrétiennes, comme on dit trop vite. » Et il demandait : « L’urgence aujourd’hui, n’est-ce pas de porter la psychanalyse dans des champs où elle n’a pas été jusqu’ici ­présente ? Ou active ?»

Politique. La recherche scientifique a fait subir au narcissisme humain, au «moi», trois grandes vexations. Une vexation cosmique : ne plus être au centre du monde (­Copernic). Une vexation biologique : ne plus être semblable à Dieu mais à un animal (Darwin). Une vexation psychologique, la plus douloureuse : ne plus être le maître en sa demeure (Freud). Vivons-nous le retour de la psychanalyse, jusque et y compris dans des sphères insoupçonnables ? Rappelons-nous la définition de la « déconstruction » derridienne, pratique philosophique qui touche aussi, sinon avant tout, au champ politique. Le terme «déconstruction», emprunté à l’architecture, signifie «déposition», «décomposition» ou «désédimentation» d’une structure, qui renvoie à un travail de la pensée inconsciente («cela se déconstruit»), et qui consiste à défaire sans jamais le détruire un système de pensée hégémonique ou dominant. Jacques Derrida confessait : «J’aime l’expression “ami de la psychanalyse”. Elle dit la liberté d’une alliance, un engagement sans statut institutionnel. (…) Cela suppose une approbation irréversible, le “oui” accordé à l’existence ou à l’événement, non seulement de quelque chose – la psychanalyse – mais de ceux et de celles dont le désir pensant aura marqué l’origine et l’histoire. En aura aussi payé le prix.» D’abord penser contre soi-même… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 5 mars 2021.]

jeudi 25 février 2021

Pétainiste(s)

Zemmour, candidat de l’Action française ?

Convergence. Il se rêve depuis longtemps en «Trump français», sauf que, cette fois, la rumeur n’en est plus une et tout pousse à croire que l’histrion préféré de CNews ambitionne quelque chose. L’odieux Éric Zemmour va-t-il tenter de se porter candidat à la présidentielle de 2022 ? Ou constitue-t-il, d’ores et déjà, une sorte de «chiffon rouge» dans le but non avoué de ratisser large pour Fifille-la-voilà ? Difficile, en vérité, de connaître les réelles motivations du polémiste. D’autres s’en chargent pour lui. Cette semaine, plusieurs de ses soutiens ont en effet créé une plateforme en ligne pour lancer l’idée. Jacques Bompard, maire d’extrême droite d’Orange, se trouve à la manœuvre. Pour ce dernier, Zemmour serait le seul capable d’inventer sur le plan «pratique et théorique» une «convergence» entre droite dure et droite extrême, ayant pour but d’éliminer Fifille-la-voilà, qui aurait le désavantage de «faire partie du système» et de ne pas «être à la hauteur du débat». Tout un programme, plus ou moins partagé par l’ineffable maire de Béziers, Robert Ménard, qui aurait personnellement dit à la cheffe du RN tout le bien qu’il pensait du chroniqueur du Figaro. Tous les artisans de l’Action française revisitée sont donc là, jadis tapis dans l’ombre, passés depuis en pleine lumière, persuadés désormais que le fameux «plafond de verre» a tellement été fissuré qu’il suffirait d’une pichenette de l’histoire pour qu’il explose au pays de Voltaire et d’Hugo.

Râteau. Les scores de Fifille-la-voilà dans les sondages laissent songeur autant qu’ils nous incitent à prendre conscience du danger d’accoutumance à cette possibilité même. Nous le savons : le tête-à-tête mortifère entre Mac Macron et le RN risque de mal finir. L’accident devient donc potentiellement crédible. Au moins pour une raison structurante. Ce que nous appelons la «réaction néonationaliste» dans notre pays nous parvient en effet par tous les bouts, à commencer par le bas, sans toutefois dénominateur commun. Nous ne sommes pas confrontés à «un» vote mais à «des» votes d’extrême droite. Ils s’additionnent. Il y a les déçus de tout, qui s’inventent un discours pseudo-social. Il y a les ultralibéraux catho-identitaires ségrégationnistes de la droite traditionnelle, héritière du poujado-pétainiste colonialiste. Et il y a les ultraréacs plus ou moins ouvertement pétainistes et fascisants. La «famille» de l’extrême droite et de la droite extrême dispose d’un râteau multiforme. Qui eût cru cela envisageable, il y a vingt ans à peine ?

Horreur. Zemmour a déjà refusé une investiture RN pour les européennes ? Qu’à cela ne tienne. Depuis plusieurs années, l’homme croit en la prédiction de l’ancien conseiller occulte de Nicoléon, Patrick Buisson, qui a toujours vu en lui la «figure providentielle pour donner une base doctrinale à la droite, susceptible de rallier LR et le RN… et bien au-delà». Admettons-le : malgré ses multicondamnations (provocation à la discrimination raciale, à la haine contre les musulmans), Zemmour jouit d’une importante popularité. Il vend des livres : 500.000 exemplaires du Suicide français, puis 110.000 environ du Destin français. Il réalise de bons scores avec son émission quotidienne sur CNews : environ 800.000 téléspectateurs en moyenne. Se sentant porté par des vents crépusculaires, identitaires et xénophobes dont il cherche à attiser la puissance – avec tous ses relais –, le nouveau porte-parole des nationalistes et de l’extrême droite aspirait naguère au statut de «Maurras du XXIe siècle», abusant de tous les codes mis à sa disposition, en particulier quand il publie un livre. Zemmour incarne l’extrême droite dans toute son horreur à peine ripolinée. Sa vieille quête fanatique du n’importe quoi historique en est la marque ; tout comme ses propos sur l’immigration ou les femmes ; ou quand il ose exalter la figure de Pétain au point de le réhabiliter entre les lignes ; sans parler de sa sortie verbale, après la reconnaissance par Mac Macron du rôle de la France dans la mort du mathématicien communiste Maurice Audin, affirmant que ce dernier était «un traître et méritait 12 balles dans la peau»… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 26 février 2021.]

mercredi 24 février 2021

Éradication

Au-delà de l’Iran, la question centrale demeure la même : quand stopperons-nous l’escalade du nucléaire militaire dans le monde ?

Un peu plus d’un mois après le début de son mandat et malgré sa promesse, Joe Biden n’a toujours pas clairement déclaré que son pays réintégrait le précieux accord de paix sur le nucléaire iranien, signé à Vienne en 2015. Pourquoi le président américain avance-t-il plus lentement que prévu, alors que le choix de la désescalade est un impératif absolu pour la stabilité du golfe Persique ? Sans doute parce que l’équation n’est pas simple avec les meilleurs alliés des États-Unis dans la région, Israël, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, farouchement opposés à tout accord avec l’Iran. Souvenons-nous que, en 2018, à la tête d’une coalition israélo-saoudienne qui voulait en découdre militairement et asphyxier le régime, Donald Trump avait rompu unilatéralement l’accord. Outre qu’il s’agissait d’une décision irresponsable et lourde de menaces, elle rendait possible la relance du programme nucléaire militaire iranien…

Ce fut d’ailleurs un camouflet pour l’Union européenne et Emmanuel Macron en particulier, qui, en dépit de son opposition verbale aux sanctions de Trump, les avait néanmoins respectées en mettant fin à la quasi-totalité des échanges commerciaux avec l’Iran. Trois ans plus tard, les dirigeants de Téhéran ne comptent plus sur l’Europe, qu’ils considèrent comme dépendante des États-Unis. Beau gâchis, tandis que les gouvernements français et européens pourraient rejouer un rôle majeur à l’heure de réactiver l’accord de Vienne, le renforcer en l’étendant à d’autres pays, et aider à repenser l’avenir du nucléaire militaire d’une humanité nouvelle.

Car, au-delà de l’Iran, la question centrale demeure la même : quand stopperons-nous l’escalade du nucléaire militaire dans le monde, qui, singulièrement en France, se développe sans aucun contrôle populaire, ni parlementaire ? Le 22 janvier dernier, le traité sur l’interdiction des armes nucléaires (Tian) entrait en vigueur, sous l’égide de l’ONU. Ratifié par 54 pays, mais par aucune des 9 puissances disposant de la bombe (États-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord, Israël), ce texte vise à interdire purement et simplement cet arsenal sur la planète. Depuis 1968, l’idée de la non-prolifération avait fait son chemin. Celle de l’éradication revient dans le débat public. Il était temps.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 25 février 2021.]

jeudi 18 février 2021

Atome(s)

Le tournant écologique sera-t-il nucléaire ?

Horizon. La jugeote d’abord. Partant du principe assez élémentaire que, en toutes choses, il convient toujours de partir des réalités, nous faisons nôtre la «philosophie de la praxis» du Rouge Gramsci : «Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté.» Un cliché ? Dommage. Il est d’ailleurs un sujet qui, depuis quelques années, n’autorise quasiment plus aucun débat dépassionné, singulièrement dans la grande famille dite de « gauche ». Résumons ce sujet maudit par une question provocante : le tournant écologique sera-t-il nucléaire, au moins pour un certain temps ? Nous entendons déjà les polémiques. Mais que les choses soient claires : le bloc-noteur n’écrira pas ici-et-maintenant que l’énergie nucléaire est l’horizon indépassable de l’humanité. Mieux : la conviction s’impose qu’un jour – quand ? – l’atome sera devenu obsolète, sauf à considérer que la fusion nucléaire soit totalement maîtrisée et révolutionne le genre pour les générations futures.

Appel. La lutte contre le réchauffement climatique mérite sérieux et controverses raisonnées. L’affaire est si brûlante qu’un comité d’une cinquantaine de personnalités, composé de scientifiques, d’élus et d’anciens ministres de droite comme de gauche, vient de se constituer afin de dénoncer la logique antinucléaire de la France, qui serait antinomique avec la visée écologiste. Le comité porte un nom : l’Association de défense du patrimoine nucléaire et du climat (PNC-France). Parmi les signataires ? À gauche : Hubert Védrine, Jean-Pierre Chevènement, Arnaud Montebourg, David Habib, mais aussi les communistes André Chassaigne et Sébastien Jumel. À droite : Bernard Accoyer, Hervé Mariton, ou le gaulliste Julien Aubert. Des scientifiques : Claude Cohen-Tannoudji, prix Nobel de physique, Yves Bréchet, membre de l’Académie des sciences… Et même des patrons, comme Louis Gallois. Vous l’avez compris, cet appel intervient au moment où la filière se trouve face à des défis majeurs : obtenir la prolongation d’une partie des réacteurs et persuader les pouvoirs publics d’engager de nouveaux chantiers au plus vite. PNC-France fustige ainsi ceux qui «cèdent à une idéologie antinucléaire d’un autre âge, relayée par de puissants lobbies», orientation «d’autant plus paradoxale que la France, grâce au nucléaire, est le seul grand pays dont la production d’électricité est déjà décarbonée».

Raison. Ne nous mentons pas. La question du devenir énergétique de la planète reste au cœur des enjeux fondamentaux, sociaux, scientifiques et politiques, à l’horizon de la fin du siècle. D’où la responsabilité qui nous incombe d’agir pour que le futur de la Terre se conjugue, au sein d’une biodiversité maintenue, avec le développement de l’espèce humaine. L’obligation de diversifier les sources de production d’énergie ne se pose plus. Un examen des rendements réels conduit toutefois au verdict suivant : si l’on vise à développer des filières de production protégeant notre environnement, et suffisamment efficaces pour ne pas buter sur des problèmes d’approvisionnement, pouvons-nous nous passer, pour les quelques décennies qui viennent, de l’utilisation de l’énergie nucléaire ? Si « oui », une telle posture ne reviendrait-elle pas à pérenniser un statut quo planétaire où seule une minorité de pays développés gérerait la planète, en utilisant l’ensemble des moyens de domination militaires, économiques et idéologiques dont elle s’est dotée, et sans jamais nous demander : quand sortirons-nous du nucléaire militaire, qui continue de se déployer sans aucun contrôle populaire ? Le nucléaire civil, lui, nécessite encore des investissements, sur des principes physiques connus, au service de l’homme et de la planète, sans minimiser les problèmes spécifiques et essentiels découlant de son utilisation. Proposer l’arrêt de tout développement ne serait-il pas perdre plusieurs années critiques ? Au terme desquelles la raison et la réalité imposeront de reprendre le travail… mais avec un retard qui pourrait s’avérer catastrophique. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 19 février 2021.]

mardi 16 février 2021

Scandaleux contrats

L'opacité pèse sur les contrats passés entre l'Union européenne et firmes pharmaceutiques... 

Vous avez détesté les retards de livraison, la production insuffisante des sérums ? Vous allez haïr l’opacité des contrats vaccinaux signés entre l’Union européenne et les firmes pharmaceutiques ! Tandis que la campagne de vaccination contre le Covid-19 laisse apparaître des défaillances béantes, les documents que nous publions sont sans ambiguïté : la Commission européenne, qui s’est pourtant lancée dans une stratégie ambitieuse aboutissant à la conclusion de contrats de préachats avec six groupes, s’est bel et bien couchée devant les Big Pharma. Mystères, secrets. Un véritable scandale.

Le manque de transparence, pointé par de nombreux eurodéputés, ne laisse aucune place au doute. Les versions expurgées des publications montrent ainsi que les éléments essentiels – les prix, les questions de responsabilité en cas d’effets secondaires renvoyées aux États – et les délais de livraison ont été noircis à la demande des Big Pharma. La Commission s’est pliée à ces exigences surréalistes. En vérité, dans le secret des alcôves, nos chers «négociateurs» ont lâché du lest, alors qu’ils devaient remporter un défi titanesque : vacciner plus de 450 millions de personnes dans 27 pays en un temps record, afin d’atteindre une forme d’immunité collective, seule manière de lutter efficacement contre la pandémie. Rappelons que le virus a déjà tué près de 500 000 personnes sur le continent…

Les documents révèlent une évidence, la pire de toutes. Alors que la prouesse scientifique de la découverte des vaccins a été soutenue par plus de 8 milliards d’euros d’investissement public des États et, au sein de l’Union européenne, par 2,3 milliards d’euros pour le développement des capacités de production, les entreprises pharmaceutiques ont profité de l’urgence de la crise sanitaire pour maximiser leurs profits. Pour ne prendre que la firme Pfizer, n’oublions pas qu’elle annonce déjà 13 milliards d’euros de chiffre d’affaires lié au vaccin, en 2021…

À l’heure où des vies sont encore en jeu, ces « normes » de confidentialité – seconde nature des Big Pharma – s’apparentent à du cynisme. Il en est de même avec les brevets, bien protégés, donc ultra-rentables et source d’inégalités entre pays riches et pauvres. L’Europe avait un impératif moral ; elle a toujours rendez-vous avec l’histoire. Déjà manqué ? 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 17 février 2021.]

jeudi 11 février 2021

Sacré(s)

Qui se distingue ? Ceux qui se battent pour la dignité des plus faibles…

Citoyen. Malraux lui-même, pour ne pas provoquer une société qui confondait déjà «sacré» et «divin», évoquait non la sacralité mais convoquait souvent l’esprit de la «valeur suprême». Partant du principe que là où il y a du sacré, il y a de l’enclos, de l’interdit mais surtout du dépassement, une question crucifie le bloc-noteur ces temps-ci : la France est-elle encore sacrée ? Au sens par lequel s’engager possède un double sens : se mettre au service d’une cause et bloquer son agenda au profit de l’indicible. Mais quand maintenant, tout est maintenant, broyé par le court-termisme, le « nous » a-t-il encore autorité sur le «moi» ? Que deviennent l’utilité commune, l’avantage de tous, la volonté générale, la nation ? Ces mots étaient à l’honneur chez nos grands révolutionnaires de 1789-1793, qui reconnaissaient des droits aux « membres de la société », aux hommes définis comme citoyens de par leur appartenance à un corps politique. La République selon la France. Comprenez bien la différence : dans le préambule de la charte européenne des droits fondamentaux, la personne se retrouve au centre du monde, tandis que la société a disparu comme sujet. L’individu versus le citoyen. En bas, la pente est au nombril. En haut, au bonapartisme. Deux dictatures menacent de tout temps le bonheur des citoyens : celle du tout sur la partie, et celles des parties sur le tout. Chez Rousseau, Hugo et Jaurès, ce «tout» a-t-il encore valeur suprême ?

Crise. France, l’affaire est entendue. Archipélisée, émiettée. Civisme en berne. Industrie moribonde. Indépendance politique et juridique bafouée. Le pays de Pasteur et du CNR ne sait plus s’imposer et relier ce qui se délite. Même l’espérance dans le pacte commun – cet horizon qui nous dépasse tous – semble avoir disparu. Notre Jean-Jacques doit se retourner dans son Panthéon qu’on ait si peu lu son Contrat social, où tout a été consigné scrupuleusement pour les générations futures, notamment que dans une République, où le droit ne passe pas les bornes de l’utilité publique, il est impossible «d’être un bon citoyen» sans une «profession de foi purement civile». Comme l’écrit Régis Debray dans D’un siècle l’autre (Gallimard) : «On pense beaucoup en France. On constate un trop-plein d’intelligence et un flagrant manque de courage. Crise de la volonté ? Oui et non. Au fond, crise de la croyance. On n’y croit plus. En rien ni en personne. Résultat : dans notre rapport au temps, avenir disparu et futur interdit. Dans notre rapport aux autres, repli sur soi et chien méchant. Et face au risque, la trouille ou l’accusation. La crise de confiance générale soulève une question prioritaire de religiosité, au sens banal du terme : ce qui nous lie à nos semblables. (…) Telle est la situation de la France actuelle. Elle est sans précédent dans notre histoire.»


Mémoire. Recoller les morceaux, unir un peuple désuni, condamner les séparatismes – celui des riches n’est pas moins puissant que ceux des fanatiques de dieux. Manque, en politique, les reliques fondamentales et patrimoniales. L’Internationale ouvrière se transmet de moins en moins, et la Marseillaise se chante en sourdine. Debray demande : «Qu’est-ce qui, en dehors de la famille, n’a pas de prix et ne pourrait s’échanger contre rien d’autre ?» Ici-et-maintenant, dans cet assèchement symbolique, tout est à reconstruire. Au moins, dans la mémoire collective, reste-t-il une place pour la Révolution et la Bastille, pour les luttes, pour la révolte, pour les sacrifices. En politique comme en toutes choses, ceux qui se distinguent et laissent une trace sont toujours les mêmes : ils battent d’abord pour la dignité des plus faibles. Parce que la France est la France, voilà ce qu’il y a de plus sacré.

 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 12 février 2021.]

jeudi 4 février 2021

Lucidité(s)

Tout dans la crise accuse le capitalisme.

Utopie. Alors que nous sommes quelquefois trop passifs et/ou remplis de crainte, il arrive que des penchants obscurs nous livrent à des ennemis contre notre gré. «La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même», disait Franklin Roosevelt, au cœur d’une guerre mondiale infiniment sanguinaire. L’humain est l’être des lointains qui se projette à rebours, tantôt dans le passé, par la mémoire, tantôt dans l’avenir, par le dessein. Aucun horizon sans traces d’histoire et épaisseur du temps. Notre capacité à nous décentrer, à nous abstraire du présent, permet, par la rêverie, l’espérance ou l’utopie, de supporter l’époque quand celle-ci devient catastrophique. À chaque crise majeure, un monde de certitudes s’effondre, dévoilant l’envers du décor et les failles de nos sociétés, et, avec elles, nous découvrons soit notre naïveté, notre cécité et notre cupidité, soit notre capacité à la déconstruction et à mener des combats. Comme le notait Régis Debray dans Du bon usage des catastrophes, «la» catastrophe est à ce titre un révélateur impitoyable. Mais elle a surtout valeur de pédagogie : «Elle nous enjoint de tirer des leçons qui s’imposent et de rectifier le tir à chaque fois que se découvre une négligence ou une faute de notre part.» Souvenons-nous, c’était il y a un peu moins d’un an. Tout occupés que nous étions alors collectivement à franchir tant bien que mal la période du premier confinement, les bonnes âmes, oublieuses de leurs pratiques libérales en capitalisme appliqué, évoquaient «l’après» avec des mots quasiment révolutionnaires, affirmant que «plus rien» ne serait «comme avant» et que la gestion des «catastrophes» en cours modifierait dans le temps long tous les paradigmes en vigueur. Qui y croyait vraiment que «tout» allait changer, que nous reviendrions «aux fondamentaux» (lesquels ?), que nous redéfinirions en termes de souveraineté «l’indépendance industrielle de la nation» (la bonne blague), que Mac Macron était sincère avec son «quoi qu’il en coûte» et qu’il requalifierait son supposé «progressisme» à l’aune de l’humanité ?


Mutations. Le bloc-noteur, néanmoins, ne doute pas de l’importance historique du «moment» que nous traversons. Les conséquences et les mutations induites par la crise et les crises modifient nos fondations en tant que bouleversements : notre intimité, notre rapport aux autres, nos façons de travailler, et jusqu’à la géopolitique – l’accès aux vaccins étant devenu le nouvel étalon de la puissance. À quoi ressemblera le monde ? Et la France, qu’il conviendra de reconstruire de fond en comble ? Tandis que nous annonçons l’effondrement-Covid du PIB, et qu’il faudra une génération au moins pour s’en remettre, beaucoup oublient encore d’expliquer que, en capitalisme, ledit effondrement vaut effondrement de l’emploi et que ce désastre va s’abattre sur une société rongée de précarité, d’angoisse matérielle et de doutes quasi anthropologiques.


Déclin. Quoi que nous en pensions, sachant que la tâche s’avère rude à tout dirigeant, la gestion globale de la crise épidémique et économique continue de révéler de si lourdes failles et faiblesses que notre nation n’en finit plus de tomber de son piédestal. Voilà la vérité morte de notre «présent» : le déclin français, sur tous les plans. La lucidité, comme forme supérieure de la critique, a semble-t-il gagné l’esprit de nos concitoyens, qui ont découvert peu à peu l’extrême vulnérabilité de notre système de fonctionnement collectif, dépourvu de toute anticipation stratégique. La France est bel et bien atteinte d’une blessure narcissique profonde, durable, mortifère. «L’après» restera devant nous, loin, très loin, si nous n’admettons pas collectivement que tout dans la crise accuse le capitalisme, le néolibéralisme et toutes les politiques conduites depuis des décennies. 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 5 février 2021.]

jeudi 28 janvier 2021

Caricature(s)

La liberté d’expression, jusqu’où ?

Fidèles. La sacro-sainte «liberté d’expression» justifie-t-elle tout et n’importe quoi, que ce soit par la parole, l’écrit ou le dessin ? Abrupte et moins conjoncturelle que philosophique, revoilà donc dans le débat public la fameuse question casse-tête qui hante toutes les têtes de ceux que nous appelons les « émetteurs » d’information, et qui devraient penser avant tout aux récepteurs – autrement dit les citoyens, que nous ne saurions balayer d’un revers de main au prétexte que nous détenons, nous autres, la vérité supposée sur ce qui est ­admissible ou non. Albert Camus écrivait : «Un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas.» Dans un autre genre, l’ami François Morel convoque «l’humour et la nuance», ce qui n’exclut en rien la liberté. Une nouvelle « affaire » vient en effet d’éclabousser le paysage médiatique. En annonçant son départ du journal le Monde, après avoir provoqué une vaste polémique en publiant un dessin inexplicable sinon inqualifiable sur l’inceste et les transsexuels, le dessinateur Xavier Gorce a réveillé les réactions d’indignation sur le thème : «censure idéologique», «régression démocratique», «liberté chérie assassinée», etc. Logique, ce débat récurrent mérite sa place et prend de l’épaisseur à chaque évocation. D’autant que la direction du journal le Monde n’a pas tardé à s’excuser, sans pour autant supprimer ledit dessin. Son directeur, Jérôme Fenoglio, expliquait dans une mise au point : «Nous persisterons à défendre ce genre particulier de liberté d’expression, y compris quand il nous dérange et nous bouscule, tout en restant vigilants sur notre liberté de publier en demeurant fidèles à nos valeurs.» En toute responsabilité, comment le dire mieux ?


Prudence. Ne tournons pas autour du pot. Un journal diffuse un dessin qui choque. Et quelles que soient les explications, ce dessin offusque pour de bonnes raisons ! Est-ce « drôle » ou « comique » de définir l’inceste dans les familles recomposées par une évocation gratuite et scandaleuse de l’homo­parentalité et des transgenres ? D’ailleurs, nous, à l’Humanité, aurions-nous publié ce dessin ? Certainement pas, bien que la tâche soit difficile, pour la direction d’une rédaction, d’admettre qu’un dessin puisse révulser et qu’une forme de « prudence » s’impose dès lors. D’où une autre question compliquée : qui est la «victime», dans cette histoire, puisque le dessinateur incriminé, et on le comprend, s’est immédiatement paré d’une posture victimaire ? Lui ? Ou ceux qui osent prétendre polémiquer contre les polémistes, partant du principe assez élémentaire que ces derniers n’ont pas le monopole de la liberté d’expression ? Vaste controverse…


Boussole. «Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire», nous assignait Jean Jaurès. Le bloc-noteur, qui n’en est pas moins chronicœur sur les routes du Tour de France, sait de quoi il parle. En septembre 2020, lors de l’épreuve, nous avions été contraints de cesser notre collaboration avec Espé, après la publication par erreur, sur notre site, d’un dessin dégradant et sexiste de l’auteur, à l’opposé de l’orientation éditoriale et des combats qui sont nôtres. Répétons-le tranquillement : ce dessin, incompatible avec nos valeurs, notre éthique et nos principes fondamentaux, ne pouvait avoir sa place dans l’Humanité. Devrions-nous accepter pour autant la place peu envieuse de «censeurs», nous qui comptions parmi nos collaborateurs la plupart des martyrs de Charlie Hebdo ? Absurde référence, admettons-le, sauf à verser dans la culture de l’irresponsabilité qu’aucun journal, oui, aucun journal, n’est tenu d’embrasser. Encore une fois, la bonne boussole reste très proche de celle de Camus : «Un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas.»


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 29 janvier 2021.]

mardi 26 janvier 2021

McDo fait du gras

McDonald’s est passé maître dans l’art de solliciter les subventions publiques, sans pour autant tenir ses promesses de créations d’emplois. 

Au monde merveilleux de McDonald’s, derrière le double cheese et le royal bacon, il n’y a pas que les consommateurs qui s’engraissent et font du gras. Les actionnaires aussi. Et pas n’importe comment. Les conclusions d’un rapport de l’ONG ReAct donnent des frissons de machiavélisme capitalistique. En France, les pratiques du roi du fast-food confinent, en effet, au génie de l’optimisation de toutes les aides possibles et imaginables, sans parler de l’accaparement des subventions publiques, art dans lequel McDo est passé maître-étalon !


Dans le détail, ReAct nous apprend que le géant bénéficie depuis des années d’une réduction générale des cotisations sociales patronales dite «réduction Fillon» pour les bas salaires et, bien sûr, du trop fameux Cice, dans des proportions si impressionnantes que McDo a «économisé» entre 290 et 400 millions d’euros sur six ans, l’équivalent de 200 000 à 300 000 euros par restaurant. À quoi a servi cette manne financière ? À augmenter les salaires ? À améliorer les conditions de travail des salariés, sachant que 80% sont à temps partiel ? Non, juste à baisser le « coût du travail » et à gonfler les bénéfices : plus de 2,3 milliards d’euros entre 2011 et 2019…


Adossé à toutes ces aides, jamais McDonald’s France ne s’est si bien porté. Rappelons que l’enseigne emploie plus de 75 000 salariés dans l’Hexagone, dans près de 1 500 restaurants, soit le deuxième marché mondial en matière de chiffre d’affaires derrière les États-Unis. Et qui en profite ? Les actionnaires, pardi ! En 2020, le groupe leur a reversé 3,8 milliards d’euros. Vertigineux. À deux détails près. Dans notre pays, non seulement la loi interdit d’utiliser le Cice pour augmenter la distribution de dividendes – l’entreprise refuse de donner le détail de ses comptes sur ce plan-là –, mais, de plus, elle s’était engagée à créer 20 000 nouveaux emplois entre 2011 et 2019. À ce jour, moins de 10 000 ont été réalisés. Vous avez dit crise ?


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 27 janvier 2021.]

jeudi 21 janvier 2021

Disparition(s)

Repenser la question de la mort ? Vite dit… 

Famille. La mort des figures engagées et familières nous hante – sans doute encore plus par temps de Covid, tandis que notre rapport aux noirceurs du monde s’aiguise en s’accumulant. Et maintenant ? Jean-Pierre Bacri, rien de moins, qui vient allonger une liste de « célébrités » pour lesquelles nous avions, quoi que nous en pensions, des attachements particuliers, au moins dans notre manière d’entrevoir notre vie parmi les ombres. Se rend-on compte à quel point un bout de nos âmes vives vient à s’effacer quand, devant nos yeux déjà embués, le surgissement de la disparition se transforme en événement (im)prévisible, douloureux, destructeur de quelque chose d’irrépressible ? Croit-on néanmoins que tous ces morts ne nous parlent pas, qu’ils ne témoignent pas en grand et en symbolique, dans la continuité et le temps-long, d’aspects fondamentaux qui nous construisirent et nous chavireront encore ? Bien sûr que si ! D’où l’importance des moments de séparation, qu’ils soient intimes ou collectifs. En l’espèce, les derniers mois nous éclairent autant qu’ils nous accablent. Excusez du peu : de Michel Piccoli à Juliette Gréco, de Daniel Cordier à Anne Sylvestre, de Cécile Rol-Tanguy à Pape Diouf, de Guy Bedos à Albert Uderzo, de Robert Herbin à Christophe Dominici, de Jean-Loup Dabadie à Gisèle Halimi, d’Alain Rey à Ivry Gitlis… voilà la liste très sélective propre au bloc-noteur. Nous avons tous, comme un fil d’Ariane, une dette d’engagement envers ces personnalités-là. Avec eux, ricochant de groupe en groupe, tout était affaire de regard et d’implication. Chacun dans son genre nous a nourris, grandis, avec pour seul but d’éviter que des crocs de boucher continuent de pendre à nos pensées. En un mot : eux et tant d’autres auparavant ont traversé nos existences en complicité. Et, de loin en proche, ils constituaient une espèce de «famille» assez unique et rare, donc précieuse.


Bagage. Ces fils d’Ariane deviennent dès lors des fils dans la nuit. Ils continuent de gronder, par nous et avec nous, puisque l’horreur de notre époque n’est pas rachetable et que personne, pas même ces morts-là, ne trouvent la paix de voir où nos sociétés sont tombées. Ont-ils déjà honte des vivants, comme il nous arrive d’avoir honte de nous autres ? «Il y a des êtres trop beaux, trop intelligents pour la vie. Leur beauté, leur intelligence les désaxent, elles constituent des anomalies», écrivait Jean-Marc Parisis dans la Recherche de la couleur (Stock). Nostalgique et désabusé, ne narrant au passé, il ajoutait : «L’amour faisait partie du bagage qu’on devait porter un jour ou des années avant de le poser pour franchir d’autres frontières. Mieux valait accepter les conditions du voyage, ne pas insister, s’acharner, mentir – ceux qui n’avaient jamais aimé étaient mal partis.» Et nous, comment allons-nous ?


Unique. En pleine pandémie, alors que paraît rôder la mort, les disparus se croisent aux disparus sans qu’ils se confondent. Nous nous habituons à cette litanie macabre, sans forcément y réfléchir. On nous invite donc, comme Roger-Pol Droit, philosophe et écrivain, à «repenser la mort, sans fascination, sans grandiloquence, sans esquive, sans indifférence». Cette mort, dit-il, que «nous avions presque oubliée, à force de la rendre invisible, de la reléguer dans l’ombre et le silence». Et voilà que «le spectre insiste, comme surgi d’ailleurs, revenant d’un autre âge », mieux, « sa puissance sidère». Comment se préparer autrement ? Par la fermeté d’âme et l’absence de regret ? En apprenant à mourir, jusqu’à l’indifférence ? Absurde, non ? Jacques Derrida écrivait : «La mort déclare chaque fois “la fin du monde en totalité”, la fin de tout monde possible, et “chaque fois la fin du monde comme totalité unique, donc irremplaçable et donc infinie”.» Son livre s’intitulait Chaque fois unique, la fin du monde (Galilée). Dès lors une évidence s’impose, sinon une vérité. Ces morts nous tendent leurs mains. Comment les saisir ? Telle est la seule question…


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 22 janvier 2021.]

jeudi 14 janvier 2021

Domination(s)

Olivier Duhamel, le silence et l’omerta…

Cercle. Quand nous assistons à des histoires d’agonie, qui insistent et s’acharnent sur l’esprit collectif, nous ne savons plus bien où se situe l’ampleur de la décomposition et jusqu’à quel point elle reste soutenable. Les révélations de Camille Kouchner concernant les agissements d’Olivier Duhamel – qui n’a pas cherché à nier ou à minimiser les faits, selon des «proches» – nous renversent par leur laideur et offrent la possibilité à toutes les interprétations, sans parler de cette revanche inévitable contre l’entre-soi de ces réseaux de pouvoir qui ont servi et servent encore de décor aux lambris de la République. Feu ! sur les «intellectuels» de cette gauche si morale que l’expression même semble avoir perdu tout son sens. Au pouvoir s’engrène le pouvoir du pouvoir, déclenchant trop souvent des comportements de précautions. Sauf que, en l’espèce, le principe de réalité, lui, saccage tout. L’onde de choc est considérable, dans la mesure où l’intéressé disposait de tous les ronds de serviette possibles et imaginables dans les rouages des hautes sphères, de Science-Po au club du Siècle, le cercle d’influence de «l’élite française» qu’il présidait jusqu’à sa démission, le 4 janvier. «Olivier Duhamel, que l’on peut étiqueter au centre gauche, est un pur produit de la famille centriste, ce qui explique à ses yeux l’importance de ce club où convergent centre gauche et centre droit», raconte un membre influent de ce qu’il nomme en personne le «carré VIP des élitaires français». En résumé, nous venons d’assister à la chute d’un faiseur de princes, qui avait bénéficié d’une omerta assez bien organisée et plus vaste que nous ne l’imaginions. D’où certaines questions légitimes. La tonitruante affaire Duhamel se résume-t-elle à une histoire de famille? Ou concerne-t-elle tous les citoyens attachés à préserver l’État?

Posséder. Bien sûr, la description sans pitié de la Familia Grande, le livre de Camille Kouchner, laisse place aux commentaires destructeurs. Ainsi entendons-nous dire qu’il s’agissait d’une famille «disloquée», «dysfonctionnelle», «hypersexualisée» et, au final, «totalement déstructurée par l’idéologie libertaire». Duhamel, symbole et incarnation à lui tout seul de ces individus que le pouvoir protège, tandis que la société – que les mêmes critiquent par ailleurs en se délectant de bonne conscience – leur octroie tous les avantages. De sorte qu’il leur faudrait tout posséder, tout : l’argent, la domination, l’ostracisme idéologique, le sexe, ce qui les conduirait à une sorte d’arrogance de classe, puis aux déviances et, au bout, forcément, au sentiment d’impunité que leur confèrent leurs positions.


Mécaniques. Au fond, la démarche de Camille Kouchner se résume à une intention : rompre avec le silence. Silence imposé à la victime, son frère, et à elle-même. Silence assumé des autres. Pour toutes les victimes d’inceste incapables de parler pour ne pas briser ce que l’on nomme «la famille», ce livre a grande valeur. Et une vertu. Sortir du cauchemar de la honte et de la culpabilité. Et enfin fissurer les structurations quasi mécaniques de la société. Il y a un an, le Consentement, de Vanessa Springora, avait déjà narré dans le détail les liens de domination entre un enfant et un adulte. Cette domination prend racine soit dans la violence, soit dans le charisme. Le cas qui importe le bloc-noteur se range dans la seconde catégorie. Car, n’oublions jamais deux choses. Primo : nous traversons précisément une époque où les rapports de domination – le plupart du temps entre classes – expliquent en grande partie les fracturations humaines. Secundo : sachant que, en France, 10 % des citoyens avouent avoir été victimes d’inceste, circonscrire ce tragique épisode à un clan ou à un milieu social serait pour le moins réducteur, mais aussi, de toute évidence, une injustice envers toutes les victimes. 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 15 janvier 2021.]

jeudi 7 janvier 2021

Déclin(s)

Macron et le déclassement français.


Pouvoir. Les conflits forgent les caractères et changent les paradigmes – à condition d’en théoriser les buts comme les conséquences, faute de quoi, les cloches des morts jettent leur chanson aux corbeaux qui s’envolent, la brise murmure aux cyprès des chants funèbres. Face à la crise (et toutes les crises cumulées), Mac Macron se révèle bien plus qu’un simple prince-président choisi par une oligarchie au service de la caste supérieure: il est désormais le symptôme d’une certaine idée du déclin français, son incarnation absolue. Ci-devant, un chef de l’État plus confusionniste que visionnaire, à l’image de ce «macronisme» impossible à définir en vérité. Sauf sur un point essentiel qui n’a rien d’énigmatique. Mac Macron semble en effet parachever un cycle entamé bien plus tôt par ses prédécesseurs et toutes les lignées qui les entouraient, consistant à ce que la France ne soit plus gouvernée au sens de la planification politique, mais juste administrée par une brochette de technocrates arrogants qui regardent le pays comme une entreprise, ruinant par là-même les derniers appareils régaliens de l’État dans le seul but d’asseoir leur propre pouvoir.


Failles. Ce qui se passe sous nos yeux est tellement déchirant et destructeur que nous ne savons plus comment réagir. Pourtant, le principal intéressé, qui ne passe pas pour un inculte en stratégie, remarque depuis des mois que «les Français ont réaffirmé leur volonté de prendre leur destin en main, de reprendre possession de leur existence, de leur nation». Constat commun. Sans aucune traduction concrète. Au contraire, la gestion de la pandémie a révélé de si lourdes failles et faiblesses que la République est bel et bien tombée de son piédestal. Une désillusion globale. Ou pour le formuler autrement: une forme de déclassement. Pénurie de moyens et de matériels, hôpitaux sous tension, industries laminées, absence totale ou partielle de souveraineté sanitaire et économique, retard dans la création d’un vaccin: France, pays d’Hugo et de Pasteur, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, es-tu vraiment la sixième puissance mondiale, ou n’affiches-tu symboliquement que ses derniers oripeaux?


Horizon. Dans une tribune sèche et impitoyable donnée au Figaro, l’économiste Antoine Levy, doctorant au Massachusetts Institute of Technology (MIT), donne aisément la leçon sans que nous ne sachions très bien qui sortira vivant du champ de tir et à qui profite le crime. Mais qu’importe. «L’ampleur surréaliste de l’échec français interroge ; elle ne devrait pourtant pas surprendre», écrit le normalien à propos de la campagne de vaccination. Selon lui, la lenteur de la campagne ne serait «que la suite logique de notre gestion des masques, des tests, du traçage, de l’isolation», le point nodal «d’un déclassement et d’un appauvrissement organisationnel et technologique effarant». Comment lui donner tort? D’autant qu’il ajoute: «C’est aussi le produit de l’arrogance d’un État imbu de lui-même et imperméable à la critique, de la suffisance d’une administration et d’une classe politique autosatisfaites, boursouflées, et incapables de la dose d’humilité. C’est en somme la révélation de la disparition totale de notre “state capacity”, la faculté de l’action publique à agir efficacement tout en préservant les libertés, la simple capacité d’accomplir quelque chose en commun.» La critique, fondée, vient cette fois de tous côtés et pas uniquement des progressistes de la vraie gauche. Dans le pseudo nouveau monde macronien, le Jupiter au petit pied n’est que l’instrument des grandes fortunes et «en-même-temps» (sic) le manipulateur de l’espace politique. L’audit du bloc-noteur est d’une cruauté insondable: nous ne jouons plus dans la cour des grands, incapables que nous sommes de dépasser les incantations. L’examen de conscience sera long. Trop sans doute, pour tous ceux qui préservent l’horizon indépassable d’une certaine idée de la République française, de son indépendance, de son caractère universel… 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 8 janvier 2021.]

dimanche 3 janvier 2021

Liberté !

Ce lundi, la justice britannique rendra publique une décision qui marquera l’histoire : décidera-t-elle d’extrader le fondateur de WikiLeaks vers les États-Unis, après onze années de traque et de situation de détention?

Un interminable calvaire… Sous écrou à la prison de Belmarsh depuis le 11 avril 2019, soit 633 jours, Julian Assange connaîtra, ce lundi, les conclusions du procès houleux qui lui a été infligé durant des semaines au tribunal Old Bailey de Londres. Face au monde, la justice britannique rendra publique une décision qui marquera l’histoire : décidera-t-elle d’extrader le fondateur de WikiLeaks vers les États-Unis, après onze années de traque et de situation de détention?

Tous les défenseurs de la liberté d’informer retiennent leur souffle. Et pour cause. La décision pourrait en effet sceller le sort d’un homme qui a rendu possible la divulgation d’informations d’intérêt général les plus massives de notre siècle. Soit la fin des batailles juridiques menées contre un journaliste frappé d’arbitraire. Soit le début d’un scandale international d’une ampleur inédite. Ce 4 janvier deviendrait une date sombre de notre temps si, d’aventure, Washington – indéfectible promoteur du «monde libre», comme l’affirment les crédules – parvenait à réussir cet « enlèvement » prémédité digne d’une persécution politique, puis à récupérer Julian Assange sur son sol et à le juger pour « espionnage ». Ce dernier risquerait alors 175 ans de prison…


Chacun a bien compris l’enjeu. «L’affaire Assange» dépasse l’individu lui-même. Elle concerne l’avenir du droit d’information, y compris contre les États, les puissants, les grandes entreprises, etc., alors que, à ce jour, pas une chancellerie occidentale – à commencer par la France – ne s’est indignée de l’injustice vécue par le journaliste. Plus symbolique encore, pas une seule ne lui a proposé l’asile politique. Ne soyons pas dupes. Les moyens déployés par les États-Unis pour extrader Assange s’avèrent sans précédent et visent à faire un exemple de cruauté pour tous ceux qui songeraient à divulguer des informations en lien avec la sécurité nationale.


Julian Assange doit être libéré. Il en va de nos libertés d’agir pour le bien commun, comme de l’indispensable protection des lanceurs d’alerte au XXIe siècle!


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 4 janvier 2021.]

jeudi 17 décembre 2020

Préfiguration

L’idée chemine d’exploiter des techniques invasives pour améliorer les performances physiques ou cognitives du corps humain de nos militaires...

Juste avant qu’Emmanuel Macron ne soit déclaré positif au Covid-19 – nous lui souhaitons, comme il se doit, un prompt rétablissement –, le président venait donc d’«assumer» auprès de nos confrères du Point son expression assénée à la nation, il y a neuf mois, en évoquant la pandémie : «Nous sommes en guerre.» Métaphore douteuse, non, pour un chef des armées? Peut-être convoquait-il, de manière inconsciente, un tout autre sujet après lequel nous allons courir durant des décennies en spéculant beaucoup : le développement de soldats dits augmentés, au cœur de l’armée française.

L’affaire n’est plus un fantasme d’illuminés perdus dans leurs lectures. Début décembre, la ministre des Armées, Florence Parly, déclarait : «Oui à l’armure d’Iron Man et non à l’augmentation et à la mutation génétique de Spider-Man.» Ainsi évoquait-elle l’avis rendu par un comité d’éthique et de la défense chargé d’apporter des éclairages sur les questions soulevées par les innovations scientifiques, techniques et leurs éventuelles applications, autant pour le fameux «soldat augmenté» que pour «l’autonomie dans les systèmes d’armes létaux», ce que nous appelons les «robots tueurs»…


Ne plaisantons pas avec cette réalité. Non seulement la Grande Muette vient de recruter dix auteurs de science- fiction afin d’imaginer les futures crises géopolitiques et ruptures technologiques impliquant les militaires, mais l’idée chemine d’exploiter des techniques invasives pour améliorer les performances physiques ou cognitives du corps humain de nos professionnels en treillis. Molécules, implants sous-cutanés, rien n’est laissé au hasard. Bienvenu dans la préfiguration d’un nouvel univers assez impitoyable, quitte à heurter les règles de droit essentielles à la protection de la personne humaine.


De Jules Vernes à Philip K. Dick, nul n’ignore que la littérature de science- fiction et d’anticipation nous a toujours aidés à interroger le présent, tout en alertant sur notre à-venir. Un conseil toutefois à notre chef des armées, qui pourrait y réfléchir durant sa convalescence : et s’il demandait aussi à quelques artistes et autres poètes d’imaginer un «autre monde»?


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 décembre 2020.]

Laïque(s)

Ni mépris, ni postures guerrières, mais exigence... 

Respects. Un petit rappel vaut mieux, parfois, que de longs discours enflammés. Alors, répétons-le tranquillement : la laïcité n’est pas une religion d’État, ni, au nom de l’athéisme, le dernier degré du théisme. L’historien Jean-Paul Scot le rappelle souvent : «La laïcité est le fruit d’une longue bataille pour la liberté et l’égalité, indissociable de celle pour la démocratie politique et sociale.» L’heure serait donc si grave pour que nous soyons obligés de quelques redéfinitions élémentaires, tandis les projets de loi se multiplient et tentent de déconstruire une part de notre histoire républicaine chèrement acquise. Exemple, le coup de semonce de l’historien et sociologue Jean Baubérot, qui, dans une tribune donnée au Monde, explique fort justement que la loi sur les «séparatismes», censée conforter «le respect des principes républicains», remet «en cause des libertés fondamentales et risque d’être contre-productive». Et il précise son inquiétude : «Le gouvernement affirme renforcer la laïcité, alors qu’il porte atteinte à la séparation des religions et de l’État. Avec ce texte, il accorde un rôle beaucoup plus important à l’État dans l’organisation des religions et de leur pratique, et renforce le pouvoir de contrôle de l’autorité administrative aux dépens de celui de l’autorité judiciaire. (…) Même Émile Combes (président du conseil de 1902 à 1905 – NDLR) n’envisageait pas, à l’époque, de confier à l’autorité administrative la décision de fermeture d’une association pour une suspicion de délit. Aujourd’hui, on veut aller plus loin que les combistes!» Et Jean Baubérot enfonce le clou : «Ce projet de loi témoigne de la nostalgie d’une pureté laïque qui n’a jamais été mise en pratique et n’a donc jamais fait la preuve de son efficacité. On réinvente un passé sans voir l’écart entre les principes énoncés – l’égalité, la fraternité… – et la réalité.»

Neutralité. Notre laïcité repose en effet sur l’articulation des principes de liberté absolue de conscience, d’égalité des droits et de neutralité de l’État à l’égard de toutes les convictions. Souvenons-nous que Jean Jaurès affirmait, le 2 août 1904, dans l’Humanité : «Démocratie et laïcité sont identiques car la démocratie n’est autre chose que l’égalité des droits. La démocratie fonde en dehors de tout système religieux toutes ses institutions, tout son droit politique et social.» Et il ajoutait, après avoir proposé que la suppression du budget des cultes serve à alimenter le premier fonds des retraites ouvrières : «Laïcité et progrès social sont deux formules indivisibles. Nous lutterons pour les deux.» Comprenons bien. La laïcité n’est pas une idéologie antireligieuse, mais un idéal d’émancipation, un principe d’organisation politique et social et la garantie du droit de chacun à affirmer ses différences dans le respect mutuel de tous, par la tranquillité et la neutralité de l’État – et de l’espace public.


Apaisement. Le philosophe et médiologue Régis Debray, qui vient de publier France laïque. Sur quelques questions d’actualité (Gallimard), ne théorise pas autre chose. Dans ce texte vivifiant, il interroge la France «à l’occasion de récentes et écœurantes atrocités », insistant sur la notion de «délimitation» en ces termes : «La laïcité est une exigence. De quoi? De frontières. Une frontière n’est pas un mur. C’est un seuil. Pour distinguer un dedans d’un dehors.» Car le mot lui-même – laïcité –, dans la bouche des uns ou des autres, peut signifier tout et son contraire. Voilà le danger. Régis Debray persiste : «Le respect de cette démarcation requiert incontestablement un effort sur soi-même, une retenue, disons une discipline – à quoi prépare en principe l’éducation civique à l’école. L’individu est censé s’effacer derrière sa fonction, comme les intérêts particuliers derrière l’intérêt général.» Ni mépris, ni postures guerrières. Juste de l’apaisement. Tel se veut le modèle républicain laïc. 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 décembre 2020.]

dimanche 13 décembre 2020

Qu’elle crève, la culture !

Drôle d’époque, où la symbolique de certaines décisions rend «non essentiel» ce qui irrigue l’esprit et bâtit le sens de l’existence entre les générations. 

«Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude», disait Camus. Si la santé n’a pas de prix – la vie est sacrée – et si nous serons les derniers à minimiser la crise sanitaire qui nous frappe et ses conséquences dans le temps-long, qui osera affirmer, ici-et-maintenant, que la culture n’est pas la vie et qu’une vie privée de culture ne se dévitalise pas? Drôle d’époque, où la symbolique de certaines décisions rend «non essentiel» ce qui irrigue l’esprit et bâtit le sens de l’existence entre les générations. Face au verdict terrible de la semaine dernière, qui consiste à ne toujours pas ouvrir les cinémas, les théâtres, les musées, etc., poussant un peu plus le spectacle vivant dans le néant, le monde de la culture ne se trouve pas seulement en état de choc. Il est sur le point de se révolter!

Comment le gouvernement peut-il encore, parvenu à ce point de l’épidémie, déclarer qu’une foule s’avère non contagieuse quand elle déferle dans les magasins, mais plus dangereuse dans une salle de spectacle, alors que toutes les mesures sanitaires, d’une rigueur absolue et bien supérieures à la moyenne, y sont appliquées? Jusqu’à quand ce yoyo, cette incertitude, cette absence de perspectives? Et, comme le demande Erik Orsenna, «pourquoi défendre, quoi qu’il en coûte, l’emploi partout, et se moquer du million de travailleurs de la culture»? Alors qu’elle crève la culture! Voilà ce que semble assumer la France, pays de «l’exception culturelle». Qui aurait cru cela possible? Ce qui se profile à l’horizon a quelque chose d’effroyable. Car, en cette période sombre de crises aveugles et durables où le lien social se délie chaque jour un peu plus, l’accès à la culture est tout le contraire d’un simple supplément d’âme, mais ce qui nous constitue fondamentalement, l’âme de notre pays, de l’humanité. Jean Vilar utilisait souvent cette formule, plus signifiante qu’il n’y paraît: «La culture c’est comme l’eau, le gaz et l’électricité : un service public.»


Face au cataclysme prévisible, face au désarroi historique, le monde de la culture – gage majeur de dé­mo­cratie et antidote puissant aux dérives liberticides – s’attendait à (re)devenir une priorité, un bien commun indispensable, et pas seulement un vulgaire «produit» de consommation réductible au mercantilisme et au pouvoir de l’argent. En vérité, ce moment nous donne honte. «La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert», clamait Malraux. Toute conquête réclame combat.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 14 décembre 2020.]

jeudi 10 décembre 2020

Pessimisme(s)

Un livre-testament de Régis Debray…

Langage. «Il m’en aura fallu des zigzags pour trouver finalement le pot aux roses: ce sont le corps et le cœur qui décident de nos actes, en sorte qu’il est totalement inutile d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit.» À la lecture de ces mots, placés tout à la fin de D’un siècle l’autre (Gallimard), ​​​​​​​nous comprenons que l’ironie douce de Régis Debray, plus malicieuse qu’assumée, vaut presque bilan. Celui d’une existence entière. Et d’un engagement permanent qui signe un parcours intellectuel hors normes en tant que parcours de vie. Le dernier livre du philosophe et médiologue, plus important et fondamental qu’il n’y paraît, lui permet de «rembobiner le film et discerner comme une courbe reliant nos saisons l’une à l’autre». Exercice impitoyable. Car nous voilà devant ce qu’il appelle «soixante années de survol», sachant que «la chouette est fatiguée». Le but de cet écrit majeur: «Retenir l’attention de quelques curieux et leur servir de relais pour d’autres périples mieux informés et plus dignes d’intérêt.» Si Régis pense comme son maître Valéry que «les optimistes écrivent mal», il déclare qu’«une idée accède à la dignité politique non pas en fonction de sa capacité logique, mais de sa capacité lyrique». Nous sommes servis. À plus d’un titre. Le langage y atteint une fois encore des sommets, à peu près aussi haut placé que son pessimisme.


Mystères. Régis Debray revisite donc le chemin en ampleur. Le sien, telle une biographie intime. La naissance (1940, année terrible), la Grande École (Normale sup), la prison bien sûr, l’appareil d’État (et ses dés-illusions), puis la fausse retraite, sans oublier, de manière constitutive, la plume, l’écrivain, le penseur qui coucha tant de mots sur le papier que deux chroniques du bloc-noteur par an ne suffisent plus à rendre compte de tous les ouvrages – c’est dire. Là, tout y passe, comme il l’écrit, «de la lettre au tweet, du campagnard au périurbain, de l’industrie aux services, du transistor au smartphone, de l’esprit de conquête au principe de précaution, de la France républicaine à la France américaine, d’un gouvernement du peuple au gouvernement des Experts, du citoyen à l’individu, de l’Histoire pour tous à chacun sa mémoire, de la domination masculine à l’ascension féminine…» Et il pose lui-même trois questions fondamentales, qui ne sont pas sans nous habiter puisqu’elles relèvent de l’universel, après lequel il a couru toute sa vie: «Comment faire du commun avec de la diversité? Mystère du politique. Comment transmettre l’essentiel de siècle en siècle? Mystère des civilisations. Pourquoi doit-on croire par-delà tout savoir? Mystère du religieux.»


Temps. Pour l’avoir servi mieux que quiconque, Régis Debray reste un héritier du livre: «Je parle d’un temps révolu, celui des Humanités, où les chiffres n’avaient pas encore pris le pouvoir. Un temps qui se contentait bêtement de puiser ses infos chez Homère, Pascal ou Tintin.» Il a regardé la page se tourner, sous le règne des images, lui le médiologue, capable ainsi de mesurer le poids des mots à l’aune de ses actes. S’il possède un génie intérieur, qu’il nie évidemment, il tient en une formule: la stérilité du livre s’il ne mène à l’action. Voilà pourquoi Régis partit arme au poing, puis stylo à la main. Il voulut peser, changer les choses, transformer les esprits de ses contemporains. D’ailleurs il cite Marx, dès le premier chapitre: «Il ne s’agit plus d’interpréter le monde mais de le transformer.» Il essaya, à sa manière. Aujourd’hui, il considère non seulement qu’il a échoué, mais que, avec lui, «nous» avons perdu. «On n’a rien changé, mais on s’est mis au propre», écrit-il, lucide. Ou encore ceci: «J’ai fait mon temps, mais n’ai rien fait du temps qui m’a fait?» Tout se niche, vous l’avez compris, dans le point d’interrogation. D’autant qu’il ajoute: «Promis, on fera mieux la prochaine fois.» Régis ne s’est pas souvent trompé. Et il met toujours dans le mille. Sans s’effacer totalement, malgré ce livre-testament, il nous tend la main. À nous de la saisir.


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 11 décembre 2020.]

lundi 7 décembre 2020

Dictature « légale »

Et maintenant, le fichage des opinions...


Une question tragique se pose désormais. Le gouvernement est-il un ennemi de nos libertés publiques? Après les lois sur la sécurité globale et sur le «séparatisme», le ministère de l’Intérieur vient d’utiliser l’un de ces procédés qui nous rappellent quelques heures sombres de notre histoire. L’affaire est passée totalement inaperçue, vendredi 4 décembre, comme si tout avait été mis en œuvre pour qu’un nouveau joug s’abatte sur nous loin des regards, perdu dans le flux des annonces du Journal officiel. Trois décrets viennent d’apparaître, imposés sans débat. Ils aggravent considérablement les capacités de flicage des citoyens.


Attention danger! Sous couvert de lutte antiterroriste, ces décrets autorisent dorénavant de ficher les personnes en fonction de leurs opinions politiques, de leurs convictions philosophiques et religieuses ou de leur appartenance syndicale. Jusque-là, les activités politiques, religieuses ou syndicales pouvaient être fichées. Maintenant, les seules «opinions» suffisent pour alimenter les officines de la police. En clair, les services pourront recueillir des informations sur l’opinion des personnes surveillées, leurs pseudonymes ou des données de santé, le tout pour des finalités si élargies qu’elles dépassent largement le cadre de la sécurité publique. Être suspect pour certains actes était une chose ; le devenir pour ce que nous pensons en est une autre. Que devient dès lors la liberté de conscience, pilier de notre République laïque?


Sarkozy en avait rêvé, en 2008, avec son fichier de police Edvige. Macron et Darmanin le réalisent, en plus liberticide ! Ainsi la dérive sécuritaire du pouvoir actuel semble ne plus avoir de bornes. Mais qu’entendent-ils donc faire des nouveaux fichés? Que risquons-nous, dans cette préfiguration d’un futur aliénant? Car, par extension, ces fichiers ouvrent la voie à la possibilité du pire. Imaginez, en effet, que ces dispositifs soient au service d’extrémistes plus identifiables encore. N’importe qui se retrouverait fiché, traqué, au cœur d’une dictature «légale»…


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 8 décembre.]

jeudi 3 décembre 2020

Ordolibéralisme(s)

Mac Macron, incarnation de l’ultradroitisation.

Définition. «Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie», disait Baudelaire. Même les plus jeunes, ceux qui, en somme, n’ont pas connu d’autres époques, se demandent précisément où s’est enfuie «la vie», et où veut en venir ce qui l’a remplacée. Face au spectacle bestial qui maintient l’intelligence collective à des crocs de boucher, une question se pose donc: le génie français est-il mort, ou se trouve-t-il seulement étouffé par le monstre technocratique qu’est devenu l’État, lui-même confisqué par ces élites froides qui ont affaibli toutes nos souverainetés jusqu’à les dissoudre dans l’acide financier et les poubelles de la Toile? Tout est toujours affaire de regard, mais ceux à qui il reste des yeux pour voir se passent très bien des états d’âme. Un peu de mémoire. Il y a quelques années, quand l’expression «ordolibéralisme» a resurgi du néant, nous avions recherché ses fondements dans les livres d’histoire pour apprendre ceci: un courant de pensée libéral développé à la Freiburger Schule (école de Friburg), en Allemagne, dès les années 1930, selon lequel la mission économique de l’État est de créer et de maintenir un cadre normatif permettant la concurrence libre et non faussée entre les entreprises. Définition parfaite. Et totalement appropriée à ce que nous vivons.

Techno. Ce que nous ne savions pas, en revanche, c’est qu’un nouveau président élu incarnerait la posture au-delà de ce que nous pouvions imaginer, achevant un cycle entamé plus tôt durant lequel la France a cessé d’être gouvernée, pour être administrée par une caste de technocrates arrogants qui regardent le pays comme une entreprise, ruinant l’appareil d’État dans le but d’asseoir leur propre pouvoir. Mac Macron est l’incarnation de cette toute-puissance délirante et hystérique. Résultat? Son ordre injuste a créé un désordre inouï, marqué du sceau de l’agressivité permanente – sans parler de cette condescendance méprisante, entre la posture du roi de France et le mauvais de Gaulle, qui assigne les citoyens au rang de sujets de Sa Majesté. Ce que chacun constate désormais. Quant au fameux «en-même-temps», le chroniqueur de France Inter Thomas Legrand expliquait joliment cette semaine qu’il s’agissait d’«une méthode, pas un but». Et il ajoutait: «Tout comme En marche est un moyen de locomotion, pas une destination.» Mac Macron en a sûrement pris conscience, un espace politique durable ne s’occupe pas uniquement par un casting gauche-droite (gauche acceptable, droite qui tache), des mots de techno ayant réponse à tout, et quelques actions symboliques qui font hurler de rire les «Républicains» du sérail.


Marchepied. Le prince-président, inventeur d’un «macronisme» impossible à définir véritablement, est à la croisée des chemins. Tel un général d’armée, il tente de quadriller le terrain, guettant l’ennemi, mais sans jamais regarder l’horizon. Lui qui vantait durant sa campagne présidentielle une «société de la bienveillance», nous sommes entrés, tout au contraire, dans ce qu’il appela un jour la «société de vigilance». Chers citoyens, ayez peur, surtout ayez peur, cultivez vos peurs… Sauf qu’une société de la peur produit le pire. Le bloc-noteur l’a déjà souligné: n’oublions jamais que la stratégie mortifère de Mac Macron en vue de 2022 consiste à rester en tête-à-tête avec les nationalistes. Il a choisi son assurance-vie, Fifille-la-voilà. Un piège tendu à toute la société pouvant mettre en péril la démocratie, sinon la République elle-même. Une sorte de marchepied au Rassemblement national et aux réactions identitaires. Sa triangulation idéologique – se placer «au-dessus et entre» la droite et la gauche de l’échiquier – se retourne contre lui. Car l’ultradroitisation est à l’œuvre. Au point de donner raison à ceux qui osent répéter que nous sommes saturés par le duo «Marine Macron et Emmanuel Le Pen»… 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 4 décembre 2020.]

mardi 1 décembre 2020

Notre indépendance

Attention, le fleuron EDF est menacé de démantèlement...

Et pendant ce temps-là, à bas bruit, l’indépendance énergétique «à la française» est gravement menacée. À tel point que, dans une lettre ouverte que nous publions en exclusivité dans les colonnes de l'Humanité, les quatre principales fédérations syndicales représentatives du secteur (CGT, CFE-CGC, CFDT et FO) lancent un cri d’«alerte» et s’adressent en ces termes aux élus de la République: «Les projets de désorganisation et de démantèlement des deux énergéticiens français EDF et Engie s’accélèrent bien qu’ils ne reposent sur aucun fondement politique sensé. (…). C’est tout le service public de l’énergie qui est aujourd’hui en danger, subissant les conséquences de ces Meccano strictement capitalistiques.» On ne saurait mieux le dire…

Comme souvent dans ces cas-là, l’attaque vient de l’intérieur, et les menaces directement de Bruxelles. Comme si une coalition s’organisait dans le dos des Français, semblable à celle qui commença à dépecer la SNCF et les transports publics en son temps. Comprenons bien l’enjeu: la «réorganisation» d’EDF serait en effet sur le point d’aboutir et risque de désintégrer par bouts ce qui fut jadis un fleuron national.


Lancée quasiment depuis l’entrée en fonction d’Emmanuel Macron à l’Élysée, la finalisation du terrifiant projet baptisé «Hercule» est imminente. Mais l’accélération du calendrier n’est pas tout. La Commission européenne – un document en atteste – entend également imposer à l’État français une sorte de destruction encore plus massive du groupe EDF, au nom, bien sûr, du sacro-saint «respect des règles de la concurrence». Le projet Hercule allait déjà loin dans la dispersion de notre service public de l’énergie ; la «réforme» de Bruxelles, considérée par EDF comme un préalable à sa «réorganisation», risquerait de laisser le secteur le plus déficitaire – le nucléaire – à l’État, donc au contribuable, tandis que les activités les plus rentables – renouvelables et distribution – seraient privatisées…


Cette scission du groupe en plusieurs parties signifierait la fin de l’entreprise EDF d’origine et l’anéantissement de notre industrie électrique et gazière d’intérêt général, quand bien même ses salariés démontrent chaque jour leur rôle central. Tout doit être mis en œuvre pour empêcher cette catastrophe. L’avenir de la nation en dépend. 


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 décembre 2020.]