dimanche 21 juillet 2013

L'ère du bio-Tour : ou la fin des purs sangs

Comment un certain type de dopage, celui de années 1990, a totalement modifié l'histoire du cyclisme et du Tour de France. Et pourquoi il ne faut surtout pas comparer les époques...
Quelqu’un questionne l’Italien Pierre Brambilla, troisième du Tour en 1947:
-Pierre, il se dit dans le peloton que tu aurais, un jour, enterré ton vélo dans ton jardin.
-Je l’ai fait.
-Et pourquoi l’as-tu fait ?
-Ce vélo avait des jantes en bois, et je voulais faire pousser des peupliers.
-Dommage que tu n’aies pas enterré ta topette : tu aurais fait pousser une pharmacie.
A la fin des années quatre-vingt, la vieille anecdote se transmettait encore de génération en génération, comme un trophée jalousement préservé entre mecs, bonne blague pour les fins de soirées arrosées. Accepter ce folklore – non sans orgueil – valait alors tous les adoubements et nul n’était besoin d’en discuter les codes. Et pour cause. Les liens entre le cyclisme et le dopage ont toujours été consubstantiels. Aucune époque n’a dérogé à la règle et seule une poignée de champions a échappé aux posologies de son temps. Beaucoup par contre se sont fourvoyés jusqu’à l’écœurement. Telle est l’histoire peu glorieuse de ces «cornues pédalantes», comme le dira ironiquement le président du tribunal de Lille, qualifiant ainsi les cyclistes de l’équipe Festina lors du célèbre procès, en 2000, où Richard Virenque avait fini par se mettre à table après deux années de dénégations. Il n’était pas le premier. Ni le dernier.

Comme le dit Cyrille Guimard, «les coureurs se sont toujours ‘’soignés’’», manière pudique d’introduire dans le langage courant le mot «dopage» sans jamais oublier que les tentatives d’amélioration des performances sont liées à la naissance même du cyclisme, à ses excès. Laurent Fignon, lui-même, l’a confessé publiquement dans son livre. Le double vainqueur du Tour était un habitué des doses de cortisone (pour les grandes épreuves) et des amphétamines (pour les critériums ou les entraînements). L’aveu, qui s’apparentait à un secret de polichinelle, signifie-t-il pour autant que nous devions classer le Parisien parmi les pires tricheurs? Gardons-nous de comparer ce qui, en aucun cas, ne peut l’être!

A la frontière de deux mondes distincts, le regretté Laurent, dernier des Géants, n’a pas été un acteur des dérives des années 90, quand l’EPO, les hormones de croissance, puis les transfusions sanguines, ont versé le vélo dans l’époque cynique de tous les excès, née de la métamorphose des corps par le sang et la génétique, accouchée dans l’horreur des pires prédictions du bio-pouvoir. Un changement de taille venait en effet de s’opérer: jamais jusqu’alors des produits stimulants, quels qu’ils soient, n’avaient transformé des bourrins en purs-sangs! Entendez-moi bien: de Coppi à Hinault, en passant par Anquetil ou Merckx, et même du temps de Fignon et de LeMond, jamais la science n’avait sur-vitaminé des sous-champions capables de rivaliser avec eux ! Jusqu’aux années-EPO, les êtres d’exception étaient en quelque sorte certifié-conformes. Depuis le milieu des années 90, ce n’est plus le cas. La froideur des laboratoires et des médecins prêts à jouer aux apprentis sorciers ont transformé les individus en machines à pédaler: les coureurs n’attendent plus du médecin qu’il le soigne ou qu’il le mette au repos si nécessaire, mais qu’il le «prépare». Pour prendre la mesure, il n’est pas inutile de rappeler que la recherche de l’amélioration de la performance a été commanditée par le CONI, le comité olympique italien. Les tristement célèbres docteurs Francesco Conconi et Michele Ferrari, tous deux mêlés à d’innombrables affaires de dopage, avaient été chargés de cette mission. C’était le début du dopage organisé avec et autour des équipes. Un dopage qui n’avait plus rien à envier aux vieilles pratiques des pays de l’Est. Dès lors, plus rien n’était comme avant. Cette préparation scientifique consistait à mettre en course des coureurs qui n’avaient plus les mêmes moyens «scientifiques» que les autres.
Depuis le début des années de plomb, un bottin ne suffirait pas à établir la liste des «faux champions» ayant inscrit leurs noms au palmarès des plus belles courses. Cyrille Guimard, témoin privilégié, l’explique mieux que personne: «Jusqu’aux années quatre-vingts, le dopage était artisanal et totalement empirique. Non seulement l’automédication suffisait, mais elle était la règle. Si tout le monde prenait des amphétamines dans les critériums, ce n’était pas pour aller gagner ou avec la volonté de tricher, puisque les courses étaient arrangées, c’était juste pour tenir le coup, pour faciliter l’effort. Le dopage avant l’EPO avait peu de choses à voir avec ce que nous connaissons de nos jours. Etait-on vraiment des dopés, au sens actuel du terme?» Et l’ancien directeur sportif de Van Impe, Hinault, Fignon et LeMond (entre autres) précise sa pensée en des termes peu ambigus: «Après, le cyclisme s’est vautré dans l’innommable de toutes les dérives. Même le talent – la seule inégalité acceptable à mes yeux –n’était plus à l’abri de la triche la plus éhontée. Même Coppi, Anquetil, Merckx et Hinault réunis n’y auraient pas résisté. C’était le non-sens absolu. Ce cyclisme n’était plus le mien.»

A ce point de réflexion et d’écoeurement, il est impossible de ne pas penser au grand journaliste de l’Equipe, Pierre Chany. Celui-ci disait souvent à ses jeunes confrères: «Le jour où un bourrin détrônera un pur-sang grâce à une piqûre, alors là, oui, et seulement dans ces conditions-là, nous pourrons affirmer le cyclisme sera en danger.» L’ancien résistant, mort quelques semaines avant le départ du Tour 1996, ne croyait pas si bien dire. Sa triste prédiction avait vu le jour.

Le monde «d’avant» et le monde «d’après» n’ont ainsi rien en commun. Attention donc aux amalgames et aux « compressions » du temps qui désorientent le jugement. L’orgie absolue de dopage scientifique des dernières générations a anéanti tous les repères et les palmarès, encageant les Géants de la route dans un rôle qui n’était plus le leur. Pour expliquer l’insondable mutation et la perte des valeurs, la formule de l’écrivain Philippe Bordas reste la plus pertinente: «Les dopages étaient dérisoires, les exploits énormes. Que penser de ce dopage devenu énorme, de ces exploits dérisoires?»
L’homme-machine est parmi nous ; dénaturé à l’extrême ; formaté pour parvenir à l’effort sans se soucier du chemin emprunté ; plus qu’une préfiguration, un cauchemar réel... Chacun l’a bien compris: les protocoles récents, ceux d’Armstrong et des autres, sentent la froideur d’un monde-éprouvette qui a enfanté des phénomènes de performances. Fini la sélection naturelle, la fatigue et l’intelligence cognitive. Toutes les victoires du monde valent-elles qu’on dépouille l’homme de son esprit, de sa morale, de son libre arbitre? Et que dire d’une performance quand elle se mesure dans le sang? Jusqu’aux Hinault-Fignon, les hommes sur leurs machines restaient des humains en souffrance à partir desquels nous pouvions nous incarner. Désormais, cette pseudo «avant-garde» sportive associe le futurisme du corps avec le conformisme du style de vie du monde marchand qu’elle tente de légitimer par son exemple: un organisme biologique toujours nouveau, refabriqué, parfait, globulairement renouvelable. C’est le triomphe du champion-produit. Qui peut sérieusement s’identifier à lu ? Nous sommes dans le même état que l’écrivain Paul Fournel: «Le dopage n’a pas que du bon pour le spectacle. Il est devenu difficile de rêver. Je rêvais bien avec un braquet de 52 x 14 quand Dédé Darrigade sprintait sur la cendrée. J’ai du mal à rêver en 54 x 11.»

[ARTICLE publié dans le hors-série de l'Humanité consacré au Tour de France, juin 2013.]

1 commentaire:

Quentin Foucault a dit…

Bonjour,

Je tiens tout d'abord à souligner certains propos grossier présent sur votre blog. J'ai pu également lire l'article sur Mr Lefevere (2009). Je tiens à souligné que Messieurs les directeurs sportifs français ne sont pas tout blanc. Madiot et ses coups de gueule, Bernaudeau soupçonnait de dopage dans son équipe. Mr Lefevere n'est peut être pas un exemple mais les français n'ont plus. Je tiens donc à m'opposer à ce que vous dîtes dans cet article. Je resterais poli en m'arrêtant là.