jeudi 28 janvier 2016

Grandeur(s): Christiane Taubira, femme libre

Pour les idées qu’elle présente aux yeux du monde, cette femme de Lettres et d’Esprit – les Lettres pour dire le vrai, l’Esprit pour dire le droit et la justice pour tous – n’avait (plus?) rien à faire dans un gouvernement qui promeut l’ordo-libéralisme dans ses moindres décisions.


Élévation. Elle aimait citer, même aux séances des questions du Parlement au gouvernement, le poète, écrivain et homme politique Léon-Gontran Damas, né à Cayenne et métis blanc, amérindien et noir: «Nous les gueux/nous les peu/nous les rien/nous les chiens/nous les maigres/nous les Nègres/nous à qui n’appartient/guère plus même/cette odeur blême/des tristes jours anciens.» Qui aurait risqué semblable audace, sinon elle? «Qu’attendons-nous/les gueux/les peu/les rien/les chiens/les maigres/les Nègres/pour jouer aux fous/pisser un coup/tout à l’envi/contre la vie/stupide et bête/qui nous est faite.» Drôle d’époque, où la vérité engendre la haine en surgissements répétés. Une haine si absurdement tenace et brutale que Christiane Taubira en fut parée de toutes ses composantes imaginables, des plus éloquentes aux plus infâmes, englobant jusque et y compris l’apparence même de ce qu’elle est, une femme noire, brillante, intelligente et cultivée au-delà des possibles, devenue en quelques années une ennemie symbolique facile à identifier: elle incarne tout ce que les réactionnaires, conservateurs et libéraux d’arrière et d’avant-garde détestent par-dessus tout. Ce quelque chose qui rend à la République ce qu’elle peut octroyer a priori à tous: la grandeur d’âme et l’élévation collective vers un idéal préservé du néant quand il conjugue l’égalité et la justice. Christiane Taubira a donc claqué la porte du gouvernement. «Un peu tard», pensent certains. «Il était temps», clament d’autres. Bien sûr, on reprochera au bloc-noteurune faiblesse de cœur trop sincère pour cette femme de culture et de haute tenue politique, une faiblesse d’autant plus avouable qu’il pense exactement la même chose: oui, c’est sans doute un peu tard, et, oui, il était temps… Pour ce que nous savons d’elle et, plus encore, pour les idées qu’elle présente aux yeux du monde, cette femme de Lettres et d’Esprit – les Lettres pour dire le vrai, l’Esprit pour dire le droit et la justice pour tous – n’avait (plus?) rien à faire dans cette équipe qui promeut l’ordo-libéralisme dans ses moindres décisions.

mercredi 27 janvier 2016

Edmonde Charles-Roux, la vie à l'oeuvre

La journaliste et romancière, prix Goncourt 1966, présidente de l’académie éponyme, puis présidente des Amis de l’Humanité, nous laisse en héritage un monde commun et une proximité d’idées et de valeurs de gauche dont l’affinité et l’infinité furent une réjouissance politique et culturelle.
 
S’il y a imprudence à parler des morts que nous avons côtoyés de près, il y a imprudence périlleuse à parler de son propre rapport avec eux, en offrant l’hommage en forme de témoignage, toujours un peu réappropriant. Avec Edmonde Charles-Roux, les précautions d’usage volent en éclats, tant nous nous sentons héritiers d’un monde figurant en son prénom même (Ed-monde), d’une certaine construction du monde, la sienne sans doute mais celle aussi du monde dans lequel nous nous sommes croisés, celui à inventer qui fut pour nous le seul monde à partager, vivant une histoire unique où la transmission disputait le monopole à la générosité. Rares, en effet, sont les personnes que nous perdons à la vie qui exaltèrent à ce point le si doux mot d’«Amie», jusqu’à s’en éblouir elle-même et tous ceux qu’elle en parait de son horizon indépassable. La disparition d’Edmonde Charles-Roux, hélas attendue dans les tréfonds de nos consciences distraites, nous arrache à une époque, à quelque chose de rare et de précieux, que nous nous efforcions de prolonger malgré le temps-qui-passe et l’éloignement dû à la fatigue, aux années qui pèsent, à la vieillesse bien sûr, puisqu’il convient de la nommer.
 
Edmonde avait 95 ans. Presque la légèreté d’un siècle. Et comme l’écrit Pierre Assouline, son condisciple de l’académie Goncourt, qu’elle présida longtemps: «Sa vie, c’était son œuvre même si elle ne songea pas à répartir consciemment talent et génie entre l’une ou l’autre.» Une œuvre unique de journaliste (Elle, Vogue) et d’écrivaine, qu’il nous arrivait de revisiter à l’aune d’anecdotes ou de vastes propos taillés dans le marbre de la pensée majuscule.

mardi 26 janvier 2016

Fonction publique: au bien commun

Le pouvoir d’achat des fonctionnaires a subi une perte de 9% en moyenne. Maltraités et déconsidérés, ils en ont ras-le-bol.
 
Vilipendés par les éditocrates dans tous les arcanes de la médiacratie, spoliés par les politiques gouvernementales jusqu’à l’épuisement même des rhétoriques verbales, les agents de la fonction publique n’en peuvent plus et, dans un mélange de ras-le-bol et de colère sourde, se sont retrouvés, hier, acteurs d’une journée d’action qui en dit long sur l’ampleur du divorce et de leurs ressentiments à l’égard du pouvoir. Qui sait ce que vivent vraiment nos fonctionnaires? Qui en parle avec sincérité et vérité, deux usages du langage nécessaire à la bonne compréhension du monde réel? Qui ose dire à quel point ces liges de la République se sentent maltraités et déconsidérés? Et qui réclame pour eux un minimum de justice, sachant que leur situation salariale s’est dégradée tant et tant ces dernières années qu’elle devient inégalitaire, sinon explosive? N’en déplaise aux menteurs, qui ne manquent pas pour exprimer leur haine de l’esprit même des services publics, les chiffres parlent: la valeur du point d’indice des fonctionnaires a décroché de 7% par rapport à l’indice de la consommation, tandis que, parallèlement, les cotisations retraite ont, elles, augmenté de 2% depuis cinq ans. Le calcul est donc simple et éloquent: le pouvoir d’achat dans la fonction publique a subi une perte de 9% en moyenne. 

dimanche 24 janvier 2016

Sinistre(s): tous les moyens sont bons pour Valls

La moindre prise de parole du premier sinistre l’éloigne d’un homme de gauche.
 
Décomplexés. Dans la préface qu’il donne à l’excellent livre de Patrice Cohen-Séat, Peuple! Les luttes de classes au XXIe siècle (éditions Demopolis), le cinéaste et écrivain Gérard Mordillat déclare: «L’absence de guerre sur le territoire français n’est qu’une illusion, un faux-semblant exalté pour nous égarer. L’oligarchie politico-financière (qui est) à la tête de l’État mène une guerre où l’adversaire n’est pas l’autre, la puissance étrangère, mais le citoyen salarié, cet “ennemi payé”, selon Kafka. Cette guerre contre la classe ouvrière –la working class des Anglais– (…), cette guerre sociale dévaste la société par la promotion d’un chômage de masse, l’acceptation d’une pauvreté endémique, l’élimination de l’égalité au profit de la charité, l’oubli de l’exploitation au profit de l’exclusion, l’anéantissement de toutes les lois de protection des salariés, (...) la ruine des services au nom du dieu Profit, ce dieu unique auquel tout doit être sacrifié pour le bonheur d’un très petit nombre contre la multitude.» Le bloc-noteur pourrait poursuivre de bout en bout la citation de ce texte admirable, tant il en partage le contenu… Au cœur de cette «stratégie du choc» globale, dont avait parlé avec esprit visionnaire Naomi Klein, quelques nouveaux libéraux décomplexés sont venus accompagner les néoconservateurs de la pire espèce, avec l’usage d’arguments qui empruntent désormais au fonds de commerce idéologique du monde marchand le plus infâme. Comme vous le savez, depuis 2012, et plus encore depuis sa nomination le 31 mars 2014, Manuel Valls est non seulement l’un de ceux-là, mais il se revendique censément premier sinistre «de gauche» et, croyons-le ou non, il serait même issu (comme Macron paraît-il) des rangs «socialistes», dont on se demande ce qu’ils vont devenir à force de passivité. Ainsi, le premier sinistre n’a que deux idées en tête. Primo: poursuivre la pédagogie du «il n’y a pas d’alternative» proclamé sur tous les tons, dans tous les lieux, par les politiques stipendiés par les forces les plus réactionnaires et les puissances financières. Secundo: liquider la gauche, atomiser son cœur battant comme son idéal de justice et d’égalité.
 

dimanche 17 janvier 2016

Valls et le non-penser

La prestation réfléchie et préparée de Manuel Valls dans ‘’On n’est pas couché’’ était-elle impropre? Dégradante pour la fonction?


Un cran supplémentaire dans le tout-est-possible; quelque chose d’ultra-gênant; presque de malsain… Longtemps encore, les commentateurs disserteront sur la place d’un premier ministre dans un talk-show de fin de soirée, un samedi soir de grande écoute, coincé entre déconne et sérieux, quand le mélange des genres s’impose comme règle et que cette règle même assujettit ceux qui doivent s’y soumettre à des postures de communication, à des «coups de com», selon l’expression consacrée. Ainsi, la prestation réfléchie et préparée de Manuel Valls dans On n’est pas couché était-elle impropre? Dégradante pour la fonction? Déplacée pour une parole publique dont on souhaiterait que l’usage ne soit certes pas sacralisé –évidemment pas!– mais efficace et utile pour autre chose qu’honorer l’un des rendez-vous cathodiques vénérés par les pires communicants qui rôdent dans les coulisses de la politique. Au fond, qu’importe ce que nous pensons de l’émission de Laurent Ruquier. En se livrant à l’«infotainment», Manuel Valls a cantonné sa fonction dans un exercice d’apparence et d’affectivité, renvoyant sa vision libérale de l’individu en forme d’individualisme. La culture de l’émotionnel à n’importe quel prix est venue remplacer brutalement l’émotion de la culture et de la politique. Ce en quoi il est coupable. Pour ne pas dire irresponsable.

jeudi 14 janvier 2016

Poprock(s): Bowie, élégiaque phénix

L’homme transgenre aux transfigurations et aux mille talents (musique, peinture, cinéma,etc.) a pris le rock des années soixante pour l’emmener ailleurs, en écrabouillant l’ordre établi.

Histoire. Par où commencer? Ou, plus exactement, par où commencer en étant bien compris sur l’intention même d’une chronique consacrée à un chanteur mort iconisé de son vivant, celui d’une époque hors époques et au-delà des époques, en tant que genre à lui tout seul et héraut de ce paradis perdu qui s’appelle encore aujourd’hui l’après-68, planté vers la fin d’un siècle maudit? Par où commencer, oui, en reconnaissant toutefois que certains morts amènent dans leur sépulcre, par l’émotion de leur disparition, la brutalité d’une fin qui nous concerne directement, comme si une part de nous-mêmes pénétrait dans un crépuscule d’autant plus intime qu’il côtoie des névroses partagées? Même si les déferlements médiatiques hors normes charrient toujours un soupçon de doute: David Bowie est de ceux-là. Bien sûr, d’autres morts méritent toute notre sollicitude, parfois plus, d’ailleurs. Pierre Boulez, pour ne parler que de lui, aura probablement laissé à la musicologie une œuvre bien plus fondamentale et durable à l’éternel. Mais pour signifier dans leur exactitude des moments d’histoire et, osons l’expression, de basculement de l’histoire, il y a, du côté de la musique des cinquante dernières années, quelques personnages référencés grâce auxquels nos vies ont changé.

Mais pas de méprise, le bloc-noteur l’affirme aussi: au croisement du rock et de la pop, quand tous les possibles étaient en jeu et qu’une génération entière croyait en l’avènement d’un monde meilleur et dépoussiéré, une partie de cette jeunesse s’est souvent aventurée dans des croyances artificielles, au point de se faire plus de mal que de bien et, au bout du compte, de revenir de tout dans un état plus dépressif et nihiliste encore. Le rock manie lui aussi le meilleur et le pire. Entre renoncements revendiqués et cash machine assumée, Bob Dylan, Mick Jagger et Paul Mc­Cartney ne servent plus à grand-chose. Mais Patti Smith et quelques autres sont restés debout…

Monstre. Alors, pourquoi Bowie, à la longévité fragmentée en élégiaque phénix, peint et rhabillé à neuf à chaque nouvelle aventure discographique ou scénique, compte tant à nos esprits fatigués?

mardi 12 janvier 2016

Le laminoir et les 8 de Goodyear

Ces hommes, ces syndicalistes, ces militants de la CGT ont été condamnés à deux ans de prison, dont neuf mois ferme. Cette sanction n’en est plus une, mais témoigne d’un acharnement.

Ainsi donc, la voici cette France des puissants, dans son aveuglement et son arrogance même à nier jusqu’à l’absurde ses enfants en lutte et à les enfoncer à la moindre occasion, à les passer au laminoir, comme s’il convenait d’intimider tous les salariés palpitants et criants qui se battent pour leur droit et leurs emplois. La peine infligée, hier, à huit anciens salariés de Goodyear d’Amiens, jugés pour avoir «séquestré» deux cadres, en 2014, dépasse l’entendement et devrait, en toute logique, révolter tous les citoyens encore un peu sensés. Ces hommes, ces syndicalistes, ces militants de la CGT ont été condamnés à deux ans de prison, dont neuf mois ferme. À ce stade d’exagération, d’injustice et de manquement grave à l’idée que nous nous faisons de la justice, cette sanction n’en est plus une, mais témoigne d’un acharnement qui, en aucun cas, ne peut rester sans réponse.

jeudi 7 janvier 2016

Révolution(s): espoir, émancipation, etc.

Rencontre entre écrivains. Désir et presque irréversible puissance insurrectionnelle?

Héritages. Mettez huit écrivains français autour d’une table, avec quelques bonnes bouteilles à déboucher, histoire de libérer la parole: entre Noël et le jour de l’an, par exemple. Éloignez-les de Paris, pourquoi pas dans un pays étranger, mais pas trop loin de la France tout de même afin de préserver un lien ténu avec l’ici-et-maintenant: choisissez Turin. N’imposez aucun sujet, laissez libre cours aux pensées narcissiques sur les travaux en cours des uns et des autres, puis, insidieusement, au milieu d’une conversation enflammée sur la «puissance narrative d’un récit ou d’un roman», sa «construction» et l’usage du «passé et/ou du présent» comme possibilité faussement moderne, glissez juste cette phrase en forme d’interrogation: «Comment reconstituer la logique qui assigne à une certaine pratique de l’écriture une ­signification politique?» Patientez quelques instants. Citez éventuellement Jacques Rancière, Régis Debray ou Jacques Derrida. Et vous comprendrez que n’importe quel Français quinquagénaire ou sexagénaire issu des classes instruites bénéficie d’une infirmité qui pourrait ne pas se reproduire de sitôt: avoir grandi dans un monde d’héritages intellectuels si puissamment ancré dans l’histoire politique que toute velléité de s’en extraire paraît une ­abstraction impossible.

mardi 5 janvier 2016

Déchéance de la nationalité pour tous: la surenchère

Pour répondre à la critique d’une éventuelle discrimination entre citoyens français, Hollande et Valls réfléchissent à l’étendre aussi aux mononationaux, au risque de contrevenir à l’esprit de notre République et de violer certaines conventions internationales.
 
Sont-ils devenus fous? Cette question tourne en boucle dans nos cerveaux pourtant habitués à toutes les dérives. La dernière trouvaille en date des fossoyeurs des valeurs de la gauche est tellement improbable que la formuler donne le vertige sinon la nausée: le gouvernement n’exclurait pas l’idée d’étendre la déchéance de nationalité pour actes de terrorisme à tous les Français, binationaux ou non, quitte à créer des apatrides… Oser émettre cette possibilité dans le débat public est déjà, en soit, un acte mortifère. Toutefois, cela serait «philosophiquement souhaitable», selon une source gouvernementale citée par l’AFP. Voici la philosophie appelée à la rescousse. Répliquons donc avec Montesquieu, l’un des penseurs de la séparation des pouvoirs: «Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous.» Alors qu’il voulait réaliser un sombre coup politique, en obligeant la droite à voter la déchéance, l’exécutif se réveille comme pris à son propre piège. Et il perd la raison en jouant aveuglément la surenchère. Pour répondre à la critique d’une éventuelle discrimination entre citoyens français, Hollande et Valls réfléchissent sérieusement à l’étendre aussi aux mononationaux, au risque de contrevenir à l’esprit de notre République et de violer certaines conventions internationales.
 

samedi 2 janvier 2016

3 janvier

 
"Il vaut mieux pomper d'arrache pied
même s'il ne se passe rien
que de risquer qu'il se passe quelque chose de pire
en ne pompant pas."
 
Les Shadoks, de Jacques Rouxel (dit par Claude Piéplu)
 
 
 

vendredi 1 janvier 2016

2 janvier 2016

 
"Quand on est rien,
difficile d'y comprendre quelque chose."
Charly Brown,
dans Snoopy et le petit monde des Peanuts, tome 1
 

jeudi 31 décembre 2015

Je hais le nouvel An, par Antonio Gramsci


"Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je hais ces nouvel an à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc. C’est un travers des dates en général. On dit que la chronologie est l’ossature de l’Histoire; on peut l’admettre. Mais il faut admettre aussi qu’il y a quatre ou cinq dates fondamentales que toute personne bien élevée conserve fichée dans un coin de son cerveau et qui ont joué de vilains tours à l’Histoire. Elles aussi sont des nouvel an. Le nouvel an de l’Histoire romaine, ou du Moyen Âge, ou de l’Époque moderne. Et elles sont devenues tellement envahissantes et fossilisantes que nous nous surprenons nous-mêmes à penser quelquefois que la vie en Italie a commencé en 752, et que 1490 ou 1492 sont comme des montagnes que l’humanité a franchies d’un seul coup en se retrouvant dans un nouveau monde, en entrant dans une nouvelle vie. Ainsi la  date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante. Voilà pourquoi je déteste le nouvel an. Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de ronds-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues. Pas de jour de jubilation aux rimes obligées collectives, à partager avec des étrangers qui ne m’intéressent pas. Parce qu’ont jubilé les grands-parents de nos grands parents etc., nous devrions nous aussi ressentir le besoin de la jubilation. Tout cela est écœurant."

(Antonio Gramsci, 1er janvier 1916 sur l’Avanti!, édition de Turin, rubrique « Sotto la Mole ») Traduit par Olivier Favier.

Jour de l'An...

"Les années nous viennent sans bruit", disait Ovide.
(Et les imbéciles crient "bonne année".)
 

mercredi 30 décembre 2015

31 décembre



 "L'important n'est pas
de guérir mais de vivre avec ses maux."
Albert Camus

 

mardi 29 décembre 2015

30 décembre

 
"La tendresse du coeur, c'est ce que la nature a donné
aux hommes en leur accordant les larmes."
Suétone

 

lundi 28 décembre 2015

29 décembre

 
"Nous sommes tous dans le caniveau,
mais certains d'entre nous regardent les étoiles."
Oscar Wilde

 

28 décembre

 
"Ce que l'on craint arrive plus facilement
que ce qu'on espère."
Publilius Syrus

 

dimanche 27 décembre 2015

27 décembre

 
"Il est plus facile de mourir que d'aimer.
C'est pourquoi je me donne le mal de vivre. Mon amour..."
 Louis Aragon

 

vendredi 25 décembre 2015

25 décembre


In memoriam... Jacques Derrida.
 
Photographié par Gérard Rondeau.
In J’avais posé le monde sur la table,
288 pages en grand format, 59 euros, éditions des Equateurs.

 

jeudi 24 décembre 2015

mardi 22 décembre 2015

Etat d’urgence: attention danger !

S’opposer à la constitutionnalisation d'une loi d’exception n’est pas qu’un combat pour l’honneur. C’est l’honneur de tous les combats qui nous ont constitués.

Bornons-nous à prendre l’empreinte du paysage politique et regardons avec une gravité extrême ce que même le quotidien le Monde appelle «le virage sécuritaire de François Hollande». Le projet de révision de la Constitution, qui a reçu, avec des réserves, l’aval du Conseil d’État, doit être examiné en Conseil des ministres. La déchéance de la nationalité des binationaux n’y figurera pas, dont acte; c’eût été cheminer non plus sur les terres de la droite mais bien sur les fumiers empuantis de ses extrêmes. Reste néanmoins l’essentiel, qui, s’il était adopté, risque d’inoculer à notre démocratie un poison lent sinon mortel: la constitutionnalisation de l’état d’urgence. Cette situation d’exception n’a strictement aucune pertinence dans la durée et témoignerait, au contraire, d’une dérive d’autant plus menaçante qu’elle viendrait buter sur l’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen: «Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution.» En effet, le «régime civil d’état de crise», dont parlait François Hollande devant le Congrès et qu’il veut nous imposer, signifie mécaniquement que le juge judiciaire, gardien des libertés individuelles, serait remplacé de fait par un régime administratif à la main du gouvernement…

dimanche 20 décembre 2015

Le Nanar de l'année !

Le retour de Bernard Tapie? À ce point de loufoquerie et de mépris envers l’usage même de la parole publique par temps de crises gravissimes, les mots se bousculent pour exprimer l’ampleur de notre dégoût.
 
La politique française de l’après-régionales nous donne décidément le vertige – façon perte d’équilibre – alors que la situation réclamerait au contraire de se raccrocher à nos fils d’Ariane pour retrouver du sens et de la raison. Le petit tempo médiacratique a même connu, hier, un emballement surréaliste que nous pourrions franchement railler en rigolant si nous en avions l’envie, ce qui n’est pas du tout le cas vu les circonstances. Bernard Tapie déclare donc qu’il veut «revenir en politique». Le «signal d’alarme» des dernières élections aurait convaincu l’homme (d’)affairiste et l’ex-sous-ministre mitterrandiste de donner de sa personne et de «reprendre le combat». Et pas n’importe lequel: celui contre l’extrême droite. Vous ne rêvez pas! Pas mal, n’est-ce pas, pour réenchanter la politique et repartir sur des bases saines, éthiques et moralement compatibles avec l’idée que nous nous faisons de la République… Qu’un Tapie ose encore venir parader –après tout ce que l’on sait– en prétendant qu’il peut constituer un barrage au Front national, et que, en plus, depuis des heures et des heures, chacun se jette comme des affamés sur cette information torchon, voilà qui en dit long sur l’état de notre vie politique et l’absence de vigueur et de résistance de la démocratie.

jeudi 17 décembre 2015

Consolation(s): la souffrance et la perte…

L’année 2015 restera dans l’histoire comme celle de l’amertume.

Belle formule...
malgré la faute d'orthographe.
Récit. À la jointure du temps perdu et de la remise à jour, inutile d’aller voir Star Wars –encore que– pour s’inventer une mythologie à la date de péremption inconnue. Vous le constatez chaque jour: le côté obscur de la force n’épargne pas la France. Le bloc-noteur ne parle pas là de cinéma, mais bien de l’état de notre pays, quelques jours avant la fin de 2015, qui restera une année marquée par le deuil, des attentats de janvier et novembre à la situation dramatique de la démocratie représentative, sans parler de l’impasse économique, sociale et politique dans laquelle nous ont plongés les années de choix libéraux de Nicoléon, ­rehaussés par les stratégies mortifères de Normal Ier et de son premier sinistre, qui, parfois, sont même allés plus loin que la droite dans la voie libéralo-macroniste, jusqu’à s’attaquer au Code du travail. Pourquoi sommes-nous tombés si bas? L’heure des bilans se propose à nous, confusément, malgré nous pour ainsi dire, en une époque maudite où le clivage gauche/droite mériterait une réactivation d’autant plus essentielle que cette indifférenciation conduit au pire imaginable. Regardons la triste réalité: chacun s’amuse de ce clivage entre la gauche et la droite, mais voyez-vous des différences fondamentales sur les questions économiques et sociales? Face à ce marasme hypertragique pour la République elle-même, la gauche, entendez la vraie gauche, va devoir fournir au plus vite un autre récit national et universel. Ceux qui peuvent encore l’écrire ne sont pas le problème, mais la solution.

Foessel. Les fêtes s’avancent vers nous. Deux attitudes. La première consiste à leur tourner le dos, à les boycotter «idéologiquement», à tout envoyer balader, les cadeaux et les joyeusetés surjouées dans la mécanique des idioties primaires, surtout les traditions elles-mêmes coincées dans un consumérisme de masse qui dispute l’orgiaque au dépressif…

mardi 15 décembre 2015

Valls, ou le côté obscur de la farce

Le premier ministre semble s’engager personnellement dans une course folle, celle d’une recomposition vers le centre qui ressemble fort à une tentative historique de liquidation de la gauche.
 
Le paysage est sinistré. La République craquelle. Certains détournent leurs regards, d’autres utilisent les leurs au profit de stratégies mortifères. À quoi joue par exemple Manuel Valls pour répondre à l’urgence sociale, politique et démocratique sortie des urnes? À un jeu dangereux, celui de la rengaine du «changement» –revoilà 2012–, qui consiste à annoncer de «nouvelles mesures» afin de donner vie à la promesse d’inverser la courbe du chômage. Des mesures floues pour l’heure, sauf sur un point essentiel: l’exécutif n’entend sortir ni du cadre de l’austérité, ni du pacte de responsabilité (qui coûtera plus de 100 milliards d’euros d’ici 2017, sans aucun résultat en termes d’emploi), ni du périmètre de la loi Macron, dont les recettes libérales, au contraire, sortiront encore renforcées…

jeudi 10 décembre 2015

Impensable(s): la France brune est-elle la France?

Le Front nationaliste de Fifille-la-voilà s’installe au cœur de notre République.

Perdant. Des résultats électoraux placés par touches de couleurs sur une carte de France ne ressemblent pas nécessairement à un territoire, encore moins à une population dans sa globalité –ou alors il convient de se frotter les yeux pour réaliser ce que nous y découvrons, tant et tant de tâches brunes symbolisant les dramatiques scores du parti de Fifille-la-voilà. Quelques semaines à peine après les attentats qui ont semé la mort et l’horreur, le pays de Voltaire et d’Hugo, de la Déclaration des droits de l’homme et du CNR, de la loi de 1905 et de la protection sociale universelle, révèle au monde un tout autre visage que celui, fier et endeuillé, qui suscite encore l’admiration. Non plus celui de la France des Lumières, mais celui d’une France hantée et guidée par ses peurs et qui croit devoir puiser dans la folie du repli, de la xénophobie et de l’autoritarisme assumé. Ce que la professeure de littérature à l’université de Stanford Cécile Alduy, auteure de Marine Le Pen prise aux mots (Seuil 2015), appelait en début de semaine le «double deuil, de nos morts et de nos valeurs».

mardi 8 décembre 2015

Régionales : dans le bon ordre…

En ce moment de choc inouï et durable pour notre vie démocratique, nous ne nous excuserons pas de convoquer l’intelligence civique et citoyenne, pour ne pas dire une certaine forme de raison.
 
Aux heures sombres de notre histoire politique, comme dans nos vies quotidiennes d’ailleurs,  il est parfois urgent de savoir prendre les choses dans le bon ordre. Les électeurs de dimanche dernier nous y contraignent une fois de plus et ce n’est évidemment pas de gaieté de cœur que nous écrivons ces lignes que nous aurions préféré taire à jamais. Les résultats du premier tour des régionales ne doivent, en aucun cas, nous figer et nous paralyser dans les crocs d’une quelconque sidération mâtinée de prostration qui seraient d’autant plus coupables qu’elles se retourneraient précisément contre ceux qui aspirent le plus à l’émergence d’une République sociale. Ainsi, en ce moment de choc inouï et durable pour notre vie démocratique, nous ne nous excuserons pas de convoquer l’intelligence civique et citoyenne, pour ne pas dire une certaine forme de raison. Dimanche prochain, il nous faudra aller voter. Il n’y aura, hélas, que deux cas de figure pour faire barrage à l’extrême droite et à la droite. Pour certains d’entre nous, ne le cachons pas, il conviendra de se munir de gants pour réussir le simple geste de glisser un bulletin dans l’urne afin d’empêcher les candidats du Front national de s’emparer de quelques-unes de nos régions: ce qu’il nous reste d’honneur en pensant à la République? Pour d’autres, là où nous défendrons des listes de rassemblement à gauche, avec des socialistes tout en haut de l’affiche, ce sera souvent le nez pincé, mais à un détail près qui change tout: il s’agira également, dans cinq régions, d’élire le plus grand nombre d’élus du Front de gauche. Ni confusion ni illusion. Juste de la lucidité.

vendredi 4 décembre 2015

Altérophobie(s): l'époque brune

Le Front nationaliste de Fifille-la-voilà devrait réaliserun scorehistorique.

Impensable. Après les chocs meurtriers et révoltants, qui laissent des empreintes de sang et de désarroi à nos âmes égarées, un autre choc se prépare-t-il dans les urnes? Un choc «démocratique», celui-là, mais non moins mortifère en tant qu’il risque de traverser de part en part la société et de rehausser les amertumes d’une France paumée et en morceaux, à défaut d’être déjà perdue. Voici un fait: le Front nationaliste de Fifille-la-voilà devrait réaliser un score historique, dimanche soir, lors du premier tour des régionales, avant, peut-être, de réaliser l’impensable le dimanche suivant, à savoir s’emparer de la gestion d’une ou deux des plus grandes régions de notre territoire remodelé… Nous y sommes. Ou presque. Le bloc-noteur écrit ces mots avec la pleine conscience d’une forme d’impuissance d’autant plus coupable qu’il n’a jamais cru à l’irrésistible ascension de ce parti pré-poujado-fascisant. Avez-vous le sentiment, vous aussi, que quelque chose de grave arrive, et que nous n’avons rien pu y changer? Comme si, par glissements successifs, nous n’avions pas eu de prise sur des événements dont les logiques et les conséquences nous ont échappé en partie. Comme un train fou. Un bateau ivre. Comme si nous nous trouvions au milieu d’un climat tempétueux et tellement hostile qu’il nécessiterait de se réfugier dans les abris, alors que, au contraire, tout devrait nous pousser à la lutte permanente et à ne rien laisser passer. Chacun possède sa part de responsabilité, dit-on dans ces circonstances. Mais, franchement, vous sentez-vous responsable en tant qu’individu d’un désastre aussi considérable?
 

Le défi : avant les Régionales

Or, l’abstention reste un piège mortel qui se retourne toujours contre ceux qui éprouvent le plus un besoin de changement économique et social.
 
«Il faut réveiller l’électorat de gauche.» Ainsi parle Claude Bartolone, tête de liste socialiste en Île-de-France. Sans vouloir pousser la polémique jusqu’à l’absurde alors que le moment se prêterait plutôt au sérieux et à la gravité, à moins de quatre jours d’un scrutin périlleux, nous pourrions quand même lui rétorquer: mais qu’ont donc réalisé le chef de l’État et son gouvernement pour ne pas étouffer la gauche elle-même? Nous connaissons, hélas, la réponse: rien. Au contraire, l’exécutif a mis en œuvre une politique libérale empruntant souvent des recettes à la droite. Appeler aujourd’hui les électeurs de gauche à la responsabilité après avoir trahi à peu près tous les espoirs de 2012, il y aurait de quoi en rire si nous avions le temps de nous amuser… 
 

jeudi 26 novembre 2015

Urgence(s): l’Etat d’exception deviendra-t-il la norme?

Le temps politique est aux coups de menton, aux certitudes abruptes, aux tentations de l’idéologie sécuritaire, aux discours guerriers, aux ordres hurlés.
 
Libertés. Justice, démocratie, égalité: combien de temps faudra-t-il à une société comme la nôtre, traumatisée au point de perdre temporairement quelques-uns de ses repères fondamentaux, pour qu’elle reprenne souffle, passion et raison, qu’elle atténue l’ampleur d’un choc qui déborde de loin tout ce à quoi nous avions été habitués dans notre histoire contemporaine? Les répliques, individuelles et collectives, ne manqueront pas. Certaines sont déjà à l’œuvre, là sous nos yeux encore embués, devant nos corps meurtris sur lesquels pantelle une émotion pour l’heure insurmontable. Cette émotion chargée de peurs, il conviendrait pourtant de la mettre à distance, non pour la chasser –qu’y aurait-il à oublier?– mais bien pour la déconstruire et la transformer en une force ferme sur ses principes. Depuis deux semaines, nous ne vivons que par l’entremise d’une double injonction dont on voudrait nous faire croire qu’il est un horizon indépassable: la guerre et l’état d’urgence. Traduction: l’esprit de vengeance et des libertés amoindries. Dans les deux cas, le temps politique est aux coups de menton, aux claquements de talons, aux certitudes abruptes, aux tentations de l’idéologie sécuritaire, aux discours guerriers, aux ordres hurlés. Les sondages réalisés au paroxysme de notre trouble prolifèrent. L’exécutif a calé sa ligne sur eux. Et après?
 
Démocratie. Vu les circonstances, le combat contre l’horreur constituée en proto-État par Daech doit prendre une forme militaire. Ceux qui pensent le contraire se bercent d’illusions. Néanmoins, le danger est grand d’en rester là. Normal Ier parle d’«état de guerre».