jeudi 29 avril 2021

Putschiste(s)

L'appel factieux de militaires antirépublicains...

Menace. «Ça pue.» Ce commentaire très cru d’un conseiller d’État rompu aux coulisses du pouvoir à son plus haut niveau depuis plus de trente ans en dit long sur le climat actuel qui agite les coulisses de notre chère République, «mise sous tension et au bord d’un chaos démocratique». Les mots se veulent volontairement inquiétants, d’autant que notre interlocuteur ajoute : «Près de la moitié de nos militaires, qu’ils soient d’active ou réservistes, votent à l’extrême droite ou s’affichent comme tels. Ce phénomène ne peut plus être nié. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils représentent désormais une menace, mais quand même…» Depuis l’appel signé par vingt généraux – plus qu’un «quarteron» –, soutenu par des centaines d’officiers et publié par Valeurs actuelles, tous les républicains authentiques de ce pays se demandent si l’affaire doit être vraiment prise au sérieux ou s’il s’agit d’une énième pantalonnade grotesque qui témoigne, à tout le moins, d’une dérive assumée par une partie non négligeable des sphères néofascisantes voulant provoquer un odieux bégaiement de l’histoire. Le bloc-noteur s’en tiendra aux remarques de notre conseiller d’État : «Est-ce un appel de putschistes ? Pas vraiment. Ceux qui préparent un coup d’État ne le font pas savoir par communiqué de presse. Les retraités qui ont signé ce torchon sont “hors cadre”. Sauf qu’ils reçoivent un certain écho dans la société française, n’en doutons pas…»

Mémoire. De quoi cet appel de factieux est-il donc le nom ? Ces ex-gradés nourris des souvenirs des guerres coloniales réclament ni plus ni moins l’intervention de l’armée sur le sol national afin de lutter contre «l’islamisme», les «hordes de banlieues» et les antiracistes. Ils écrivent : «Demain la guerre civile mettra un terme à ce chaos croissant, et les morts, dont vous porterez la responsabilité, se compteront par milliers.» Autant l’avouer. À la lecture de cet invraisemblable texte publié comme par hasard un 21 avril, jour anniversaire du putsch d’Alger, comment ne pas penser à l’OAS ou à la Cagoule, aux organisations terroristes d’extrême droite, mais aussi à tous ces réseaux d’hommes d’influence (armée, police, politique, affaires), anticommunistes, antisémites, antirépublicains, etc. ? Un peu de mémoire. Dans les années 1930, les «cagoulards» organisaient des assassinats, des attentats et des actes séditieux au nom du combat contre l’Anti-France incarnée par la figure du «judéo-­bolchevisme» – les mêmes basculeront dans la pleine collaboration avec l’occupant nazi.

Vichy. S’il existe un parti de l’Ordre dans notre pays, rien d’étonnant à ce que Fifille-la-voilà ait immédiatement relayé l’appel de ces illuminés en proposant ses services pour les représenter. Responsabilité signifiante : elle participe ainsi à cet encouragement aux passages à l’acte, individuels ou collectifs. Notons le laxisme coupable des autorités légales, sans parler du silence assourdissant du prince-président, chef des armées. Dans une République « normale », respectueuse de la démocratie et de ses valeurs, ces cagoulards à l’ancienne seraient déjà sous les verrous, sauf à méconnaître le cadre régalien qui nous régit tous. La Constitution française interdit en effet d’attenter à la forme républicaine de l’État : l’appel à l’insurrection est puni par les articles 412-4 et 412-6 du Code pénal et son article 413-3 sanctionne «le fait, en vue de nuire à la défense nationale, de provoquer à la désobéissance par quelque moyen que ce soit des militaires ou des assujettis affectés à toute forme du service national». Car le pedigree des «signataires» ne laisse aucune place au doute. Du capitaine Jean-Pierre Fabre-Bernadac à Antoine Martinez ou Christian Piquemal, tous ou presque sont connus pour leur engagement au Rassemblement national et/ou à des groupuscules ultra-identitaires, adeptes de la théorie racialiste et complotiste du «grand remplacement», impulsée par le sinistre Renaud Camus. Fifille-la-voilà a salué ces ennemis de la République, les appelant à la «rejoindre dans la bataille pour la France». Celle de Vichy et du «quarteron» d’Alger…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 30 avril 2021.]

mardi 27 avril 2021

Ultradroitisation

La responsabilité de la droite, depuis le sarkozysme, est écrasante. Tant de digues ont sauté, qu’une forme de «rassemblement» des droites extrêmes n’est plus un fantasme.

Ainsi donc, la «dédiabolisation» du Rassemblement national aurait «porté ses fruits», si l’on en croit une préoccupante étude de la Fondation Jean-Jaurès. Seuls 34% des Français disent avoir une «image négative» de Marine Le Pen, contre 50% il y a deux ans. De quoi montrer de l’inquiétude, quand nous constatons chaque jour un peu plus l’hystérisation et l’ultradroitisation des débats publics, quels que soient les sujets. À qui la faute, après des décennies de dérives en tout genre ?

La responsabilité de la droite, depuis le sarkozysme, est écrasante. Tant de digues ont sauté, qu’une forme de «rassemblement» des droites extrêmes n’est plus un fantasme, au moins par les urnes. Les trois droites, classées jadis comme légitimiste, orléaniste et bonapartiste, peuvent maintenant se décliner comme conservatrice, ordolibérale et poujado-identitaire, avec des porosités d’idées si prégnantes qu’une grande part de l’électorat LR refuserait désormais toute perspective de «front républicain» pour barrer la route au lepénisme. Qui est prêt à reporter ses voix au second tour d’une présidentielle sur Marine Le Pen, sinon cette partie croissante de la droite ?

Contrairement à ce qu’affirment tous les réactionnaires ayant table ouverte dans l’espace médiacratique, le discours dominant ne valorise plus, depuis longtemps, les valeurs républicaines fondamentales, la démocratie, l’humanisme ou les progrès sociaux. Et un jour, ce glissement idéologique obscène s’achève par la «tribune» offerte à l’ignoble Éric Zemmour, tous les soirs sur CNews, véritable déversoir nationaliste abject, entre discours de haine et rabâchage authentiquement d’extrême droite. Quand la banale dissémination des discours débouche sur un confusionnisme rhétorique et doctrinal favorisant le pire…

Reste Emmanuel Macron, qui s’accommode bien de la situation pour l’avoir accélérée. En vue de 2022, nous connaissons son choix : le tête-à-tête avec Le Pen. Jusqu’à aujourd’hui, sans doute pensait-il qu’il s’agissait de son assurance-vie, sa seule chance d’être réélu. En quatre ans, de surenchères sécuritaires en stigmatisations, il a même dressé une sorte de pont-levis avec l’extrême droite. L’histoire retiendra qu’il aura mis en péril, lui aussi, la démocratie et la République. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 27 avril 2021.]

jeudi 22 avril 2021

Oligopole(s)

Ultradroitisation et hégémonie politique et culturelle…

Spectre. Cédant à l’irrépressible attrait du trou de serrure – propre au « voyeuriste » de la vie publique parfois comblé –, le bloc-noteur aimerait se détacher de l’air du temps, chinant çà et là des petits riens d’interstices susceptibles de nourrir une forme d’optimisme afin d’atténuer cette douloureuse impression de découronnement de l’à-venir. Difficile, n’est-ce pas, par les temps qui courent de retourner le «cercle de la raison». Ce que nous appelons par routine les leviers de commande semble télécommandé de partout et offre aux heureux élus un peu de poudre d’or à distribuer, comme autant de poudre aux yeux. Vous avez compris ce qui nous inquiète : les urnes sont des boîtes à double fond, électoral et funéraire. Elles recueillent, souvent avec décalage, nos rêves et nos cendres. Un an tout juste avant l’échéance que vous connaissez, une douloureuse impression s’impose en forme de question cruelle : et si la bataille pour l’Élysée se livrait désormais entre trois droites, spectre incluant, cela va sans dire, le prince-président sortant Mac Macron ? À l’étape actuelle, le constat s’avère douloureux. Une part croissante des débats est désormais captée par lesdites droites RN, LR et LaREM, et plus des deux tiers de l’électorat – ici-et-maintenant, à l’instant T – souhaiteraient s’exprimer en leur faveur. Pendant ce temps, la gauche, les gauches paraissent en voie d’éviction non seulement du second tour mais également de l’agenda du débat public, impulsé par toute la sphère politico-médiatique.

Peur. Nommons les choses : le climat est à l’oligopole, dans la droite ligne d’une tendance inquiétante constatée sur le continent. De quoi s’agit-il ? Selon la définition, une condition d’oligopole se rencontre lorsque nous trouvons, «sur un marché, un nombre faible d’offreurs disposant d’un certain pouvoir de marché et un nombre important de demandeurs», traduit autrement par «situation de marché oligopolistique». Ces trois droites, en position de quasi-hégémonie politique et culturelle du fait de leurs relais dans toute la société française, sont à la fois agressives (entre elles, contre la gauche) et menaçantes (toujours plus droitières), sachant que le pays, nous le savons dorénavant, est à la merci d’un « accident électoral » qui permettrait à Fifille-la-voilà de s’installer au Palais. À force d’avoir peur, la peur devient leur force. Existe-t-il d’ailleurs un point commun à cet oligopole ? Probablement celui d’emprunter tous les ressorts du Gulf Stream idéologique de l’ultradroitisation, par des approches légèrement différentes bien sûr, mais en couvrant tout l’éventail et en profitant de ces vents dominants pour gonfler les voiles.

Espoir. Cet état de marasme idéologique et politique puise ses racines loin en arrière. Pour le dire clairement : ceux qui pensent que les shows quotidiens de l’odieux Éric Zemmour constituent une sorte de « nouveauté », ce serait oublier quarante années d’un processus de droitisation et de libéralisme infernal, plus ou moins lent d’abord, puis vécu en accéléré ces toutes dernières années, «fruit d’une dialectique subtile, entre offre venue d’en haut et demande venue d’en bas, en raison des crises sociales, du terrorisme et de tant d’autres facteurs provoqués par toutes les propagandes démagogiques, ce qui, après autant de coups de boutoir dans la durée, a peu à peu marginalisé la vraie gauche dans différents secteurs sociaux», comme le résumait la semaine dernière un analyste. Le constat est posé, reste l’essentiel : la réponse. Peut-être viendra-t-elle, aussi, d’en bas, depuis les tréfonds de ces colères dues aux crises successives qui s’accumulent et ressortiront tôt ou tard. Pour le pire, ou le meilleur. Les peurs nourrissent l’effroi. L’espoir, lui, ouvre un autre processus… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 23 avril 2021.]

mercredi 21 avril 2021

À l’état de résistance collective…

Une sorte de «leçon» politique appliquée au sport le plus populaire du monde.

Quarante-huit heures et ci-gît la Super Ligue de football. Du moins, pour l’instant. Par un retournement de ­situation aussi spectaculaire que l’avait été son irruption dans le paysage, cette compétition privée, imaginée par quelques clubs les plus puissants afin de supplanter la Ligue des champions, l’historique trophée européen depuis 1955, se retrouve vidée de sa substance. Voilà la mise en échec de l’avidité ­cynique des grands patrons, à la suite d’une révolte surgie d’Angleterre qui a vu les supporters, les entraîneurs, les joueurs et les pouvoirs publics se dresser solidairement contre la trahison des propriétaires de leurs équipes chéries. Les six en question, d’abord ­Manchester City, puis Arsenal, Liverpool, Tottenham et Manchester United, et pour finir Chelsea, ont donc renoncé, certains dirigeants avouant même leur péché capital : «Nous avons fait une erreur et nous nous excusons pour cela», déclarent les responsables d’Arsenal…

Une banderole, brandie par les fans près du stade de Manchester United, Old Trafford, résumait le dépit général ressenti bien au-delà de la Grande-Bretagne : «Créé par les pauvres, volé par les riches.» En vérité, les promoteurs de ce barnum du foot business poussé à l’extrême avaient mal mesuré l’ampleur de la tempête qu’ils venaient de déclencher. Même au stade suprême du capitalisme, le football reste une puissance à part entière. La sécession d’une douzaine de clubs n’était, à première vue, qu’une affaire de droit privé. Elle a pourtant provoqué, en un rien de temps, et au plus haut niveau, une avalanche de communiqués. Downing Street, l’Élysée, Bruxelles… les chancelleries n’auraient pas réagi plus promptement s’il s’était agi d’une tentative de coup d’État.

S’il n’y a sans doute pas de «morale» à cette histoire, puisque les compétitions actuelles, déjà inégalitaires, réservent les places de choix aux plus riches, au moins trouverons-nous la trace d’une sorte de «leçon» politique appliquée au sport le plus populaire du monde. À l’état de résistance collective, quand s’entrechoquent l’humain et le pognon, ce qui est ainsi possible pour le football ne le serait pas pour d’autres domaines, que beaucoup jugeront bien plus fondamentaux ? Les combats universels ne manquent pas : levée des brevets sur les vaccins ; progrès social ; diplomatie ; évasion fiscale ; droits des migrants… Parions que le football européen va saisir l’occasion pour tenter de se refaire une virginité face à une dérive à laquelle il a activement contribué. Il n’a évidemment pas montré la voie en tant qu’exemple. Parmi ce cénacle, certains ont juste marqué un but. Sous la forme d’une belle passe aux autres.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 22 avril 2021.]

jeudi 15 avril 2021

Elite(s)

Emmanuel Macron à l'ENA, promotion 2002-2004. 
Briser l’ENA, oui. Mais pour quoi faire ?

Creuset. La «méritocratie» républicaine a-t-elle jamais eu un sens, sinon quand elle était incarnée dans la fidélité absolue au temps long et à un horizon indépassable : le service public, le bien commun, la construction d’une France de haute tenue en tant qu’exemple. En annonçant de manière quasi divine la suppression de l’École nationale d’administration (ENA), notre prince-président souhaite donc montrer qu’il est résolu à prendre une mesure forte pour remettre en cause la morgue de la haute fonction publique… dont il est lui-même issu. Un tour de passe-passe au profit d’une nouvelle institution élitaire ? Sans doute. Qui le croit d’ailleurs sincère ? Au départ, l’ENA avait pour but de garantir l’égalité d’accès aux carrières publiques et de casser les corporatismes des grands corps ; assez vite, le projet a rompu avec son ambition démocratique originelle, devenant au fil des années l’un des creusets de l’oligarchie française, formant ces escadrons de hauts fonctionnaires qui, depuis plus de trente ans, passent par l’Inspection des finances, avant de déserter le service de l’intérêt général pour aller s’enrichir dans la finance ou la grande distribution. Tous, ou presque, ont activement accompagné la casse sociale historique que nous vivons, attisant la crise morale envers «la» politique et l’administration qui la sert par les sommets. Briser l’ENA, oui, bien sûr. Mais pour quoi faire ?

Engagement. L’idée d’une école nationale de formation des fonctionnaires destinés à occuper les plus hautes fonctions de l’administration remonte à loin. Évoqué pendant la IIe République, porté sous le Front populaire par le ministre de l’Éducation nationale Jean Zay, ce projet progressiste visait à remplacer un système de recrutement disparate. Idée reprise à la Libération, dans une ordonnance du général de Gaulle mise en musique par le ministre de la Fonction publique, Maurice Thorez. La création de l’ENA répondit, au cours des années suivantes, à l’objectif originel de démocratisation. Avant la grande dérive… Le bloc-noteur, qui côtoya quelque peu Philippe Séguin, se permettra de citer son livre, Itinéraire (Seuil, 2003), lui, le pupille de la nation : «J’avais choisi l’ENA, donc le service public, parce que cela me paraissait, en toute candeur, valoir une entrée en chevalerie. Voilà bien ce qu’était la République à mes yeux : la possibilité offerte à des roturiers d’accéder à un ordre aussi prestigieux qu’exigeant, sans avoir de lettres patentes à acheter, mais seulement un mérite à démontrer et, surtout, un engagement à prendre, engagement de consacrer sa vie au service du pays, engagement qui valait adoubement…» L’homme de la promotion «Robespierre» écrivait ensuite : «Je ne tarderai pas à déchanter. (…) Le pouvoir qu’on enlève au peuple, aucun autre peuple ni aucune réunion de peuples n’en hérite. Ce sont des technocrates désignés et contrôlés encore moins démocratiquement qu’auparavant qui en bénéficient, et le déficit démocratique s’en trouve aggravé.»

Esprit. D’autres que Philippe Séguin ont honoré l’ENA, en toute lucidité. Cette semaine, l’écrivain et avocat François Sureau déclarait, par exemple : «L’ENA avait été créée pour aider à relever un pays que les avocats, les professeurs et les élèves d’une école de guerre, dont on nous vante à présent les mérites, avaient conduit à la pire défaite de son histoire. Les énarques, cinquante ans durant, y ont pris leur part. (…) Dans les derniers temps, même abandonnés de l’esprit initial, ils me paraissaient préférables aux maniaques du libéralisme économique, aux gourous du laisser-faire, aux Gafa, aux eurocrates. (…) Non, je n’ai pas aimé l’ENA. Mais, au moment où elle disparaît, avec ses fondateurs, ses rêves de boursiers républicains, son arrogance inquiète et le sens de l’État, je voudrais soulever mon chapeau, et n’être pas tout seul.» Un monde meurt, de toute évidence. Mais celui concocté par Mac Macron ne promeut que l’idéologie managériale. D’où la question : l’ENA seule est-elle en cause, ou s’agit-il, plus fondamentalement, de l’à-venir de nos services publics ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 avril 2021.]

lundi 12 avril 2021

Cynique Monopoly

L’absorption de Suez par Veolia, outre qu’elle n’a aucune logique industrielle, démontre que l’État n’a plus prise sur ces entreprises absolument stratégiques.

Après la tentative d’OPA, la guerre des communiqués durant des mois et d’âpres négociations dans les alcôves du pouvoir, Veolia et Suez ont donc annoncé que leurs conseils d’administration respectifs venaient de conclure sur les conditions du rapprochement des deux groupes. Le communiqué – une sorte de caricature du capitalisme appliqué – ne laisse aucune place au doute : les entreprises se sont mises d’accord sur un prix d’achat de 20,50 euros par action Suez, contre 18 euros que Veolia proposait initialement.

Dans ce grand jeu de Monopoly, le seul intérêt est financier, à court terme. En proposant plus de 20 euros par action, alors que le cours de Suez se traitait à 12,24 euros fin août, Veolia provoque surtout le bonheur des investisseurs spéculatifs, qui n’aiment rien tant que les opérations de fusions et acquisitions permettant d’empocher une prime rapidement…

La main sur le cœur, les dirigeants affirment que ce projet permet la constitution d’un «nouveau Suez», qui devrait constituer un «ensemble cohérent sur le plan industriel et social». Les salariés de Suez, hélas, ne se bercent pas d’illusions sur les conséquences de cette opération capitalistique et savent qu’ils devront lutter pour ne pas devenir la variable d’ajustement des actionnaires.

L’absorption de Suez par Veolia, outre qu’elle n’a aucune logique industrielle, démontre que l’État n’a plus prise sur ces entreprises absolument stratégiques. Entre changement d’époque et accélération du processus ultralibéral, la logique coulait déjà dans les tuyaux : nous passons de la marchandisation à la financiarisation de l’eau, de la collecte et du traitement des déchets. Les usagers comme les responsables des collectivités ont de quoi se montrer inquiets, eux aussi, devant tant de pouvoir accordé à un unique opérateur privé – ce qui donne, au passage, du crédit à toutes les municipalités qui remettent en régie la gestion de l’eau. Car, voilà bien l’enjeu : l’eau est un bien commun de l’humanité. En France, plus que jamais, elle devrait être gérée par un grand service public, affranchi des magouilles financières. Une simple illustration ? Après l’annonce des entreprises, les titres Suez et Veolia se sont littéralement envolés. Cynique Monopoly…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 13 avril 2021.]

jeudi 8 avril 2021

Boycott(s)

Au Qatar, jouer au football sur des cadavres ?

Contestation. La question est aussi vieille que l’existence du sport de haut niveau et l’organisation de grandes compétitions dans certains pays. Est-ce une raison pour ne pas la poser, surtout dans le cas présent : peut-on jouer au football sur des cadavres, dans un pays ouvertement esclavagiste ? Vous l’avez compris, la Coupe du monde au Qatar, prévue en 2022, continue d’agiter les consciences – et d’en réveiller tardivement quelques-unes. Un long feuilleton en vérité, dès l’attribution à ce pays de la péninsule Arabique de l’événement planétaire suivi par des milliards de téléspectateurs. Une désignation scandaleuse, dont nous nous souvenons tous des circonstances. Et depuis, une horreur contre les droits humains les plus élémentaires sur les chantiers de construction des stades – ce que les lecteurs de l’Humanité connaissent parfaitement, pour en avoir été informés en premier au lancement desdits chantiers (tout le monde n’a pas la chance de lire le journal de Jaurès). Pourquoi le bloc-noteur en parle-t-il cette semaine ? Parce qu’un vent de contestation vient de se soulever et qu’il pourrait, sait-on jamais, provoquer une petite «révolution» dans le paysage du sport international.

Acte. Le 27 mars, l’attaquant norvégien Erling Braut Haaland, désormais star du ballon rond que souhaitent enrôler les plus grands clubs (Bayern, Real, Barça, PSG), arborait un tee-shirt sur lequel nous pouvions lire : «Les droits humains sur et en dehors du terrain.» Un acte, juste un acte, qui ne passa pas inaperçu et pour cause : c’était avant de disputer un match contre la Turquie, comptant précisément pour les qualifications au Mondial 2022. Les connaisseurs le savent : on ne peut pas dire que la Norvège, à l’influence modeste, soit une superpuissance du football. Sauf que, depuis ce geste fort, le débat a pris une ampleur considérable. Les Allemands, les Néerlandais, les Danois et les Belges sont entrés en scène. Les footballeurs de ces sélections nationales ont tous appelé à une amélioration des conditions de travail des ouvriers au Qatar, utilisant le même mode opératoire. L’initiative est à mettre au crédit du sélectionneur norvégien, Stale Solbakken, qui s’est ainsi justifié : «Bien sûr que c’est de la politique, mais sport et politique vont ensemble et iront toujours ensemble.» Nous ne l’aurions pas mieux verbalisé.

Jouer. À l’origine du surgissement de cette polémique – il était temps ! –, un article accablant paru dans le quotidien anglais The Guardian qui dénombre la mort d’au moins 6 500 travailleurs migrants depuis 2010 dans cet émirat du Golfe – de l’esclavagisme à l’état pur. Bien sûr, de la contestation aux appels au boycott, il n’y avait qu’un pas. Des personnalités politiques, dont Jean-Luc Mélenchon, l’ont déjà effectué. Fin février, plusieurs clubs norvégiens avaient pris les devants – dont le club professionnel le plus septentrional du globe, Tromso – en exhortant leur fédération nationale à boycotter le prochain Mondial, en cas de qualification. Et l’équipe de France, au fait ? Aucun message collectif lors de leurs derniers matchs. Seuls Hugo Lloris et Lucas Hernandez ont abordé le sujet. Lloris, considérant comme « une bonne chose » l’initiative des Norvégiens, affirma qu’«aucun joueur n’est insensible à ce qui a été dit ou écrit par rapport à tout ça». Hernandez, interrogé en conférence de presse : «Les droits de l’homme, c’est sûr que tout le monde a ses droits. Je ne vais pas rentrer dans cet aspect-là. Tout le monde a ses opinions. Je ne sais pas dans quelles conditions ils (les ouvriers) ont travaillé au Qatar, ce n’est pas moi qui dois dire si c’est bien ou pas bien. Je peux juste dire que ce sera une belle coupe du monde là-bas.» Fin de la prise de parole. Quant à l’idée même du boycott, «la France sera présente au Qatar si elle se qualifie», a tranché Noël Le Graët, président de la FFF, mettant fin à toute discussion. On notera au passage l’argument ultime d’un député LaREM : «J’aurais pu l’entendre, mais, aujourd’hui, il est trop tard, les stades sont finis.» Le dilemme reste donc le même : jouer sur des cadavres, ou pas…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 9 avril 2021.]

jeudi 1 avril 2021

Peur(s)

Revoilà la question du « tri » et, avec elle, son lot d’angoisses.

Continuum. Nos prophètes de légende, sans prise sur l’événement, tentaient toujours de sublimer le malheur passé ou à venir par le merveilleux et l’étalement du mystère dans le temps. La disparition des arrière-mondes et des longues durées donne aux succédanés d’aujourd’hui un air tragi-comique. Loin d’interpréter la catastrophe potentielle, ces derniers tendraient plutôt à en provoquer, surtout quand les interrogations philosophiques – auxquelles ils n’entendent rien – se confrontent à une crise sanitaire d’une telle ampleur. Depuis un an, conscience humaine et éthique ont été bien chamboulées, au point de bousculer quelques certitudes. Même le vivre-ensemble ne ressemble plus à rien. Sans parler de nos peurs, flamboyantes énigmes de déchirantes vérités, qui attisent nos comportements et tordent les phrases. Cette semaine, d’ailleurs, a resurgi dans le débat public le mot « tri », et avec lui toutes les angoisses possibles et imaginables. Il y a tout juste un an, au début de la vague épidémique, le bloc-noteur avait déjà évoqué le sujet dans toute sa brutalité : faut-il choisir qui tenter de soigner et qui laisser mourir ? En toutes circonstances, l’interrogation paraît déplacée sinon choquante. Nous savions alors que cette question du tri à l’hôpital allait nous accompagner durablement. L’accès à la ventilation mécanique pour les patients en détresse respiratoire n’est en effet que la pointe émergée d’un continuum du rationnement des chances face à l’épidémie, qu’il faut regarder dans son ensemble, jusqu’à l’hypothèse d’une pénurie de ce que les personnels soignants appellent les «ressources de survie», afin d’éviter la saturation totale des services de réanimation…

Justice. Frédérique Leichter-Flack, maîtresse de conférences et membre du comité d’éthique du CNRS, parlait à l’époque d’«abomination morale redoutée». Après une année de déprogrammations de tous ordres, une forme de «tri» subi est déjà à l’œuvre, sachant que, parallèlement, un autre «tri» s’opère depuis toujours aux urgences : à quoi sert d’intuber une personne très âgée et atteinte de comorbidité, puisqu’elle entrera en réanimation intensive sans jamais se réveiller ? Loin d’être seulement l’abomination morale que l’on redoute, des décisions difficiles sont toujours prises et elles doivent combiner respect de l’éthique et principe de réalité – une combinaison souvent incompatible. Frédérique Leichter-Flack nous rappelait ceci : «Le tri a précisément été inventé, en médecine d’urgence comme en médecine de guerre, pour remettre de la justice, de l’efficacité et du sens là où ne régnait que l’aléa du fléau.» Et elle ajoutait : «Le médecin trieur n’est pas l’ange posté à l’entrée du royaume, il n’est pas là pour jouer à Dieu et dire qui aura ou non droit à la vie, mais pour sauver le plus de vies possible, en refusant de se cacher derrière la Providence ou la distribution aléatoire du malheur.»

Risque. Difficile à admettre en tant de paix, n’est-ce pas ? L’affaire reste sensible au plus haut point. Car, en période de pénurie, s’opère une sorte de basculement d’une médecine individuelle, censée donner à chacun ce dont il a besoin, à une médecine collective, qui oblige le sauveteur à prendre en compte, à côté de la victime en face de lui, les besoins de tous les autres au regard du stock de ressources disponibles. Vous l’avez compris : plus le décalage entre ressources et besoins est grand, plus on aura tendance à basculer dans des pratiques de «tri» dégradées. D’où l’enjeu philosophique et démocratique à très haut risque politique, après des années de casse généralisée de nos hôpitaux. Une mise en abîme…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 2 avril 2021.]


mardi 30 mars 2021

L'exercice de l’État

Le prince-président s’entête à prouver la légitimité de ses choix. 

La politique n’est pas un jeu ni un pari, encore moins un exercice solitaire. Rattrapé par ce que nous nommons désormais la «troisième vague» due au Covid-19, Emmanuel Macron se retrouve au pied d’un mur qui menace de s’écrouler, emportant avec lui toute sa stratégie. Alors que, depuis un an, la gestion de la crise a révélé de si lourdes failles et faiblesses que la nation a donné l’impression de tomber de son piédestal, le prince-président s’entête à prouver la légitimité de ses choix et affirme même qu’il n’a «aucun mea culpa à faire, aucun remords, aucun constat d’échec», ajoutant : «Nous avons eu raison de ne pas reconfiner la France à la fin du mois de janvier parce qu’il n’y a pas eu l’explosion qui était prévue par tous les modèles.»

Personne n’oubliera ces mots. Car les «modèles» dont il parle avaient précisément prévu ce qui se passe en ce moment. Ne pas reconnaître ses erreurs est un problème ; ne rien apprendre de ses erreurs est une faute grave. À la vérité, puisque les décisions de Macron paraissent échapper à la rationalité scientifique, comment s’étonner que les citoyens ne comprennent rien aux tergiversations et doutent même de l’efficacité des mesures actuelles ?

Notre ici-et-maintenant en dit long sur notre pays, gangrené par des institutions d’un autre âge. Un homme concentre à lui tout seul l’exercice de l’État à son degré le plus essentiel. Regardez à quel point chacun s’impatiente de savoir s’il parlera ou non, et quand ! L’épidémie semble hors de contrôle, les hôpitaux sont submergés, les classes ferment, la vaccination reste apathique et… nous attendons la bonne parole venue d’en haut. Une folie si peu démocratique qu’elle cadre mal avec notre idée de la République. Imaginez d’ailleurs l’éventuelle séquence politique si d’aventure le prince-président, dépassé, annonçait un nouveau confinement obligeant les Français à rester chez eux, après avoir assuré que le virus ne devait pas nous empêcher de «prendre l’air». Comment qualifierions-nous, dès lors, sa gestion d’hier et d’aujourd’hui ? D’un exercice – défaillant – de l’État. Tout simplement. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 31 mars 2021.]

jeudi 25 mars 2021

Sexisme(s)

Pierre Ménès, la beaufitude incarnée. 

Horreur. «De quoi souffres-tu ? De l’irréel intact dans le réel dévasté ?» demandait René Char. Le tourbillon de la vie ne finit pas toujours au siphon. Mais, ces temps-ci, nous nous enfonçons souvent dans le flou et l’affliction, découvrant chaque jour un peu plus – est-ce vraiment une «révélation» ? – l’emprise du sexisme et, pire encore, dans toutes les couches de notre société. Ainsi en fut-il après avoir visionné l’extraordinaire documentaire Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste, de Marie Portolano, diffusé par Canal Plus, mais censuré par ladite chaîne, qui a osé retirer, summum de l’indignité du groupe de Vincent Bolloré, toute référence aux agissements d’un de ses chroniqueurs vedettes : l’ineffable Pierre Ménès. Vous voyez de qui il s’agit ? Le bloc-noteur l’a beaucoup croisé sur les stades jadis, quand celui-ci émargeait dans la presse écrite sportive et incarnait déjà, par ses provocations de couloir, la beaufitude sexiste dans toute son horreur. Vous vous en doutez : il ne brillait pas seul en ce domaine de l’abject, c’était même une seconde nature dans ce milieu-là. Mais, allez savoir pourquoi, lui, il se distinguait déjà, sans jamais «jouer un personnage», puisque ses paroles et ses agissements se confondaient en un «tout» conforme à lui-même. La suite de sa «carrière» à la télévision ne nous démentira jamais. Grande gueule sur les plateaux, dérapages en tout genre souvent mâtinés de racisme. Et puis les femmes, surtout les femmes…

Agressions. Il y a ce que nous avons vu. Le baiser volé à Francesca Antoniotti sur le plateau de feu Touche pas mon sport. Puis une autre embrassade de force d’Isabelle Moreau, lors d’un Canal Football Club, voilà dix ans. Dans le documentaire censuré, une partie du témoignage de cette dernière s’avère éloquent : elle y fond en larmes au souvenir de cet épisode choquant. Et pour cause. Il s’agit bien d’une agression sexuelle. Il y a aussi ce que nous ne verrons jamais, les actes «hors antenne». Et les mots stupéfiants qui vaudraient à n’importe quel employé d’une entreprise des sanctions sévères, sinon irrémédiables. Pierre Ménès à une collègue : «T’es habillée en salope aujourd’hui !» Ou encore : «T’aimes sucer des bites !» lancé à la cantonade. Ou ce message dans lequel il invite Marie Portolano à venir au bureau «avec ses lunettes de secrétaire perverse». Rassurons-nous, juste un «style franchouillard» assumé, que plusieurs de ses confrères journalistes (masculins, donc) «appréciaient plutôt». Dans la même lignée, ou pire on ne sait plus, il y eut également le tournage d’un film de promotion interne sur les coulisses de Canal, au cours duquel il força une maquilleuse à mimer une fellation devant la caméra en appuyant lourdement sur sa tête… Pardonnez ces détails, mais ils font sens. Commentaire d’un salarié de l’époque : «Cela se passait toujours non loin de caméras ou de pontes de la chaîne. On a d’ailleurs toujours fait remonter. Mais rien d’autre que “oui, mais c’est Pierre, ça fait partie du personnage”.»

Odieux. Depuis, le beauf réac vulgaire a fait sa contrition sur le plateau de l’émission de Cyril Hanouna – ils vont bien ensemble. «Ces images sont scandaleuses. Franchement, quelque part, je le mérite un peu», a dit Ménès. On appréciera les «quelque part» et «un peu», lui qui procédait à des castings sauvages pour l’une de ses émissions ainsi : «Que des bombasses d’1,80 m, qui ne connaissaient pas toutes très bien le sport.» Une seule question : combien de victimes de ce type, que l’on dit «tactile» et «un peu libidineux», et par ailleurs «protégé au plus haut niveau». Certains affirment qu’il est «d’une autre époque». Et alors ? Hier serait moins critiquable qu’aujourd’hui ? Car, dans cette nouvelle affaire, il reste le cas Canal Plus. Protection des agresseurs sexuels, censures, licenciements : la tyrannie Bolloré n’en finit plus. Enfin, n’oublions pas une évidence. Dans le paysage médiatique, Pierre Ménès n’est qu’un parmi tant d’odieux. Et ce sont les mêmes qui nous donnent, là comme ailleurs, et depuis trop longtemps, des leçons de philosophie appliquée au football…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 26 mars 2021.]

mardi 23 mars 2021

Dette morale

Annuler la «dette Covid», c'est possible. 

La mise en attente dans un vestibule d’horreurs excite notre appétit pour la solution d’une énigme enfin trouvée. Celle de la dette, qui empoisonne les débats et assigne les citoyens au rôle sans cesse renouvelé de «vaches à lait». C’est un fait : la crise siamoise, sanitaire et économique, a provoqué un rebond de la dette publique à environ 120% du PIB, sans même anticiper d’éventuels nouveaux éléments chaotiques. Le gouvernement considère que plus de 200 milliards d’euros pourraient être isolés comme «dette Covid» à proprement parler, sachant qu’une partie, 75 milliards, concerne les organismes sociaux et pourrait être remboursée – comme par hasard – grâce au prolongement de la CRDS, le fameux prélèvement sur les salaires.

Les libéraux estiment que cette «nouvelle dette» doit être isolée et… honorée. Les peuples seraient une nouvelle fois appelés à s’en acquitter ad vitam, tout en subissant de nouveaux chantages. L’accès à cet argent ne sera en effet conditionné ni au travail ni à la formation ou au progrès écologique, mais bien aux «réformes structurelles» contre les services publics, l’emploi, la Sécurité sociale, les retraites… 

Seulement voilà. Par temps de Covid, alors que des carcans idéologiques ont volé en éclats à la faveur du «soutien» aux économies, les tabous tombent, y compris en Allemagne. La question de la soutenabilité de cette dette et de son remboursement suscite ainsi de vives controverses, certains économistes et élus de gauche défendant son annulation, en grande partie, singulièrement celle détenue par la BCE.

L’affaire ne serait que «technique» ; elle est au contraire éminemment politique. Car parmi ceux qui s’opposent à ces alternatives, qu’ils qualifient de «dangereuses», beaucoup étaient jadis favorables à des règles budgétaires austéritaires qu’ils feront tout pour rétablir dans l’après-Covid, sous les pressions conjuguées des marchés financiers. La France et l’Europe ont donc une dette morale et un rendez-vous avec l’histoire. Pourquoi les peuples devraient-ils payer la facture ?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 24 mars 2021.]

jeudi 18 mars 2021

Révolution(s)

La Commune de Paris, notre héritage.

Sociale. «Ce n’est pas une miette de pain, c’est la moisson du monde entier qu’il faut à la race humaine, sans exploiteurs et sans exploités.» Les mots de Louise Michel disent, à eux seuls, l’ambition folle et concrète de la Commune de Paris, dont nous célébrons, cette semaine, le 150e anniversaire. Soyons formels : nous ne «commémorons» pas le début de l’insurrection du 18 mars 1871 comme s’il s’agissait d’un cadavre mille fois enterré par les puissants ; non, nous fêtons son avènement avec joie et fierté, nous glorifions sa trace dans l’histoire, ses réalisations politiques, démocratiques et sociales, ses idées révolutionnaires et républicaines, ses avancées pionnières qui enfantèrent tant et tant d’héritiers. Curieuse Commune, n’est-ce pas, qui ne dura que soixante-douze jours et se termina par un échec sanglant, et qui, pourtant, continue de nous inspirer (le peuple de gauche) et de susciter la peur (tous les autres). Car le combat continue. La République, oui, mais la République sociale. Celle qui effraie toujours, quand les communardes et communards inventaient en si peu de temps, tout en marchant vers le danger fatal, une société de justice où chaque humain valait l’autre, un creuset et une matrice où se mêlaient la poudre, les envolées du verbe et les rêves d’un siècle de révolutions avortées. Bref, une démocratie du peuple par le peule dont les enseignements ne s’épuisent pas au XXIe siècle. D’où cette «place à part dans la mémoire», comme l’écrit l’historien Roger Martelli dans le hors-série de l’Humanité.

Peuple. Le bloc-noteur n’étonnera personne en puisant dans Karl Marx quelques références incontournables pour comprendre, à sa juste mesure, l’importance de ce moment, comme écho à notre ici-et-maintenant. Le philosophe écrit : «Merveille de l’initiative révolutionnaire des masses montant à l’assaut du ciel. Il serait évidemment fort commode de faire l’Histoire si l’on ne devait engager la lutte qu’avec des chances infailliblement favorables. (…) Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase. Mais, quelle qu’en soit l’issue, nous avons obtenu un nouveau point de départ d’une importance historique universelle.» Forme politique enfin trouvée qui permet l’émancipation économique du prolétariat, la Commune, selon Marx, bien qu’il la sache alors condamnée, s’inscrit entièrement dans la question de l’État. Voilà pour lui le premier cas historique où le prolétariat assume sa fonction transitoire de direction, ou d’administration, de la société tout entière. Autrement dit, l’apparition véritable de l’être-ouvrier, du peuple total. En revanche, des possibilités comme des échecs de cette tentative, il en tire la conclusion – déjà formulée auparavant – qu’il convient non pas de « prendre » ou d’« occuper » la machine d’État, mais de la briser. Hélas, comme nous le savons, Marx n’a jamais écrit son grand livre sur «la Révolution et l’État» (espace occupé par Lénine), qui a tant manqué aux marxiens du XXe siècle. Il se contenta, si l’on peut dire, de prophétiser : «La Commune, début de la révolution sociale du XIXe siècle, fera le tour du monde (…) comme le mot magique de la délivrance. (…) Les principes de la Commune sont éternels et ne peuvent être détruits ; ils seront toujours mis à nouveau à l’ordre du jour, aussi longtemps que la classe ouvrière n’aura pas conquis sa libération.»

Honneur. Un autre spectre hante l’Europe : le spectre de la Commune. Sorte de résumé à elle seule d’un pan entier du communisme dont rêvait l’auteur du Manifeste. Car, les communards, nota Marx, ont transformé l’« impossible » en possible. Et il clama : «Que serait-ce, Messieurs, sinon du communisme, du très “possible” communisme ?» L’écrivain Laurent Binet, dans notre hors-série, résume l’affaire d’une formule magistrale et définitive : «L’honneur de la Commune réside aussi dans son actualité brûlante : tout autant que l’Empire, elle est “l’antithèse directe” de la France macronienne.»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 19 mars 2021.]


mardi 16 mars 2021

Macron et le déclassement français

Emmanuel Macron porte une responsabilité écrasante, devenant en quelque sorte l’incarnation absolue de ce déclin tricolore révélé.

La crise… et toutes les crises. Un an tout juste après le premier confinement, nous avons beaucoup appris de notre pays, de ses capacités collectives comme de ses défaillances égoïstes mues par les lois du «marché» en tant que «modèle de société». Nous avons surtout compris que la gestion de la pandémie avait révélé de si lourdes failles et faiblesses que la nation, en mode accéléré, a donné l’impression de tomber de son piédestal, nous renvoyant de manière brutale un sentiment de désillusion. Une certaine idée du déclin, sinon de déclassement.

Pénuries de moyens et de matériels, hôpitaux et écoles sous tension, absence d’un vaccin développé par notre recherche, industries laminées, décisions confuses ou aléatoires conditionnées par une absence de souveraineté sanitaire et économique, etc. La liste est longue, qui renvoie la sixième puissance mondiale à un rôle de seconde zone, simple sous-traitant de la Chine, de l’Asie, des États-Unis et de tant d’autres pays plus innovants. La France, terre de Hugo et de Pasteur, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, est-elle encore maîtresse de son destin ?

Chaque citoyen français, plus ou moins confusément, a désormais pris conscience de l’extrême vulnérabilité de notre organisation collective et de la matrice idéologique qui nous gouverne depuis si longtemps. Qu’il le veuille ou non, Emmanuel Macron porte une responsabilité écrasante, devenant en quelque sorte l’incarnation absolue de ce déclin révélé. Et pour cause : jamais président n’aura concentré autant de pouvoir décisionnaire. Du «quoi qu’il en coûte» à tous les choix fondamentaux, il a accumulé les décisions sous les lambris du Palais, découvrant peu à peu que toute la structuration de son idéologie ordo-libérale venait d’être balayée à l’épreuve de la crise. Il eut même cet éclair de lucidité : «Les Français ont réaffirmé leur volonté de prendre leur destin en main, de reprendre possession de leur existence, de leur nation.» Quelle traduction concrète a-t-il donnée, depuis, à ces mots ? Aucune. Et où en sont ses engagements, singulièrement en faveur de l’hôpital ? Nulle part.

L’«après» tant annoncé, qui serait évidemment «différent» et plus jamais le même, a d’ores et déjà les contours de « l’avant », sans doute en pire. Macron n’est que le continuateur paroxystique d’un cycle entamé bien plus tôt, consistant à ce que la France ne soit plus gouvernée au sens de la planification politique, mais comme une entreprise. Qui veut vraiment de ce «nouveau monde» macronien, sauf l’oligarchie de la caste supérieure, qui l’a installé dans la place ?

Le pays ne tient que par le dévouement des personnels, des salariés de tous ordres, des premiers de corvée, de tous ceux qui chérissent le bien commun et le sens du collectif au bénéfice des plus faibles. C’est avec eux, et non contre eux, que le pays se reconstruira.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 17 mars 2021.]

jeudi 11 mars 2021

Épuration(s)

Quand on veut tuer l’université, on l’accuse d’«islamo-gauchisme»…

Amalgames. Ainsi donc, nos universités seraient gangrenées par toutes les tares idéologiques possibles et imaginables. Professeurs, étudiants, syndicats, tous dans le même sac ! Depuis que la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, a réitéré sa volonté d’une enquête sur «les radicalités», «les études postcoloniales», «l’intersectionnalité» ou encore «l’islamo-gauchisme», nous assistons à un déchaînement politico-médiatique d’autant plus ahurissant qu’il s’abat aveuglément en toute globalité, sans distance ni réflexion, procédant à des amalgames sectaires et grossiers, sans fondement historique, dans le simple but de nuire et de fermer toute possibilité de débat. Mais que se passe-t-il dans ce pays pour que ce «procès» en «islamo-gauchisme» atteigne le monde universitaire, après avoir frappé une partie de la gauche ? Si l’expression même n’a rien d’innovant par son caractère définitivement excluant, elle gagne en visibilité depuis qu’un certain Manuel Valls l’a utilisée. Partant du principe que le supposé islamo-gauchisme «gangrène l’université et toute la société», l’ineffable madame Vidal a ainsi demandé au CNRS de dresser «un bilan de l’ensemble des recherches» qui se déroulent en France, pour distinguer ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du militantisme. Les mots sont choisis, au risque de susciter l’incompréhension de nombreux Marcheurs, le courroux des universitaires, sans parler du recadrage du CNRS lui-même, puisque le Centre national de la recherche scientifique décida finalement de condamner ce qu’il appelait une «instrumentalisation de la science» et «les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche», avant d’asséner le coup de grâce : «L’islamo-gauchisme, slogan politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique.»

Conflit. Fin de partie ? Pas du tout. La polémique gronde, enfle tant et tant que l’«ennemi intérieur» est désigné à longueur d’antenne : l’université. Effarant moment, celui qui consiste à lancer dans ces lieux du savoir une campagne d’épuration en ramassant «dans un caniveau idéologique une épithète aux sinistres résonances, comme l’écrivait cette semaine dans Libération le philosophe Étienne Balibar. On peut se désoler – c’est mon cas – de voir les porte-parole de la “qualité de la science française’’ vouloir interdire à nos étudiants de participer à de grands courants internationaux d’innovation et de pensée critique, censés attenter aux valeurs républicaines, nous enfermant ainsi dans le provincialisme et le chauvinisme». Celui-ci ajoute : «Le conflit fait partie des lieux du savoir. Quel rapport y a-t-il, dans le champ desdites sciences humaines et sociales, entre la nécessité de prendre parti et celle du savoir pour le savoir – le seul qui mérite ce nom en vérité ?» Étienne Balibar, à contre-courant, se veut formel : l’université doit, plus que par le passé encore (malgré une riche histoire depuis Mai 68), «ouvrir ses portes et ses oreilles à l’extérieur de la société ou, mieux, de la cité », assumant ainsi des sujets « irréductiblement conflictuels», puisque ces conflits existent et devraient nourrir les idées jusque dans les «enceintes réservées aux discours», là où, précise-t-il, «l’idéologie est toujours déjà dans la place sous une forme plus ou moins “dominante’’». Le philosophe démontre ainsi à quel point le savoir parvient au concept non pas en se protégeant de la conflictualité, mais en l’aiguisant, en l’intensifiant autour de grandes alternatives «ontologiques». Et il prévient, par ces mots : «L’histoire de la vérité n’est pas dans la synthèse, même provisoire, mais dans l’ascension polémique, vers les points d’hérésie de la théorie.» Islamo-gauchisme, militantisme, pourquoi pas communisme et marxisme : pour noyer son chien, on l’accuse de tous les maux. La caste supérieure prépare-t-elle la liquidation des départements de sciences sociales, et bien au-delà ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 12 mars 2021.]

mardi 9 mars 2021

Thérapie(s)

Le succès de la série nous parle de notre époque.

Divan. Penser la fin de ce monde-ci, l’anticiper, a-t-il un rapport quelconque avec la psychanalyse ? En somme, quelle serait la part du «je» et du «moi profond» pour y participer, non pas égoïstement mais « individuellement » pour ­concourir, ensuite, au bien commun ? Le phénoménal succès télévisuel de la série En thérapie nous en dit sans doute plus sur notre époque. Le bloc-noteur n’a pas été le seul à s’allonger, depuis son canapé, sur le divan du docteur Philippe Dayan, incarné par l’extraordinaire acteur Frédéric Pierrot. Plus de 10 % de parts de marché la première semaine de sa diffusion sur Arte, près de 17 millions de vues sur le Web. Des huis clos haletants, des drames tout en intimité où défilent dans les mots des protagonistes – et dans nos têtes chercheuses, comme des allers-retours avec soi-même – les blessures, les terreurs, les névroses, les souffrances, les ­solitudes, l’amour, la mort, la vie… Banal, direz-vous ?

Freud. En décembre dernier, des psys alertaient le pays sur cette «troisième vague psychiatrique» à venir, réclamant des moyens pour permettre aux citoyens en difficulté d’avoir accès à des consultations peu coûteuses. Mais il y a un monde entre la fiction et la réalité. D’autant que cette méthode de soin, critiquée et parfois honnie depuis au moins vingt ans, a vécu un renversement historique : elle était passée d’une théorie incontestée à une discipline proche de l’escroquerie – au nom d’une diabolisation de la science, sans comprendre ce qu’est le scientisme, et non pas la science, jusqu’à la dénonciation de l’humanisme, de la philosophie de Freud. Tout dans le même sac. Dans De quoi demain, livre de dialogue avec Élisabeth Roudinesco (Fayard-Galilée, 2001), Jacques Derrida évoquait ce qu’il appelait «les deux avis de décès prématurés, ces deux prétendues morts, celle de Marx et celle de Freud». Il ajoutait : «Elles témoignent de la même compulsion à enterrer vivants les trouble-fête encombrants et à s’engager dans un deuil impossible. Mais les survies de ces deux “morts” ne sont pas symétriques. L’une affecte la totalité du champ géopolitique de l’histoire mondiale, l’autre n’étend l’ombre de son demi-deuil qu’aux États dits de droit, aux démocraties européennes, judéo-chrétiennes, comme on dit trop vite. » Et il demandait : « L’urgence aujourd’hui, n’est-ce pas de porter la psychanalyse dans des champs où elle n’a pas été jusqu’ici ­présente ? Ou active ?»

Politique. La recherche scientifique a fait subir au narcissisme humain, au «moi», trois grandes vexations. Une vexation cosmique : ne plus être au centre du monde (­Copernic). Une vexation biologique : ne plus être semblable à Dieu mais à un animal (Darwin). Une vexation psychologique, la plus douloureuse : ne plus être le maître en sa demeure (Freud). Vivons-nous le retour de la psychanalyse, jusque et y compris dans des sphères insoupçonnables ? Rappelons-nous la définition de la « déconstruction » derridienne, pratique philosophique qui touche aussi, sinon avant tout, au champ politique. Le terme «déconstruction», emprunté à l’architecture, signifie «déposition», «décomposition» ou «désédimentation» d’une structure, qui renvoie à un travail de la pensée inconsciente («cela se déconstruit»), et qui consiste à défaire sans jamais le détruire un système de pensée hégémonique ou dominant. Jacques Derrida confessait : «J’aime l’expression “ami de la psychanalyse”. Elle dit la liberté d’une alliance, un engagement sans statut institutionnel. (…) Cela suppose une approbation irréversible, le “oui” accordé à l’existence ou à l’événement, non seulement de quelque chose – la psychanalyse – mais de ceux et de celles dont le désir pensant aura marqué l’origine et l’histoire. En aura aussi payé le prix.» D’abord penser contre soi-même… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 5 mars 2021.]

jeudi 25 février 2021

Pétainiste(s)

Zemmour, candidat de l’Action française ?

Convergence. Il se rêve depuis longtemps en «Trump français», sauf que, cette fois, la rumeur n’en est plus une et tout pousse à croire que l’histrion préféré de CNews ambitionne quelque chose. L’odieux Éric Zemmour va-t-il tenter de se porter candidat à la présidentielle de 2022 ? Ou constitue-t-il, d’ores et déjà, une sorte de «chiffon rouge» dans le but non avoué de ratisser large pour Fifille-la-voilà ? Difficile, en vérité, de connaître les réelles motivations du polémiste. D’autres s’en chargent pour lui. Cette semaine, plusieurs de ses soutiens ont en effet créé une plateforme en ligne pour lancer l’idée. Jacques Bompard, maire d’extrême droite d’Orange, se trouve à la manœuvre. Pour ce dernier, Zemmour serait le seul capable d’inventer sur le plan «pratique et théorique» une «convergence» entre droite dure et droite extrême, ayant pour but d’éliminer Fifille-la-voilà, qui aurait le désavantage de «faire partie du système» et de ne pas «être à la hauteur du débat». Tout un programme, plus ou moins partagé par l’ineffable maire de Béziers, Robert Ménard, qui aurait personnellement dit à la cheffe du RN tout le bien qu’il pensait du chroniqueur du Figaro. Tous les artisans de l’Action française revisitée sont donc là, jadis tapis dans l’ombre, passés depuis en pleine lumière, persuadés désormais que le fameux «plafond de verre» a tellement été fissuré qu’il suffirait d’une pichenette de l’histoire pour qu’il explose au pays de Voltaire et d’Hugo.

Râteau. Les scores de Fifille-la-voilà dans les sondages laissent songeur autant qu’ils nous incitent à prendre conscience du danger d’accoutumance à cette possibilité même. Nous le savons : le tête-à-tête mortifère entre Mac Macron et le RN risque de mal finir. L’accident devient donc potentiellement crédible. Au moins pour une raison structurante. Ce que nous appelons la «réaction néonationaliste» dans notre pays nous parvient en effet par tous les bouts, à commencer par le bas, sans toutefois dénominateur commun. Nous ne sommes pas confrontés à «un» vote mais à «des» votes d’extrême droite. Ils s’additionnent. Il y a les déçus de tout, qui s’inventent un discours pseudo-social. Il y a les ultralibéraux catho-identitaires ségrégationnistes de la droite traditionnelle, héritière du poujado-pétainiste colonialiste. Et il y a les ultraréacs plus ou moins ouvertement pétainistes et fascisants. La «famille» de l’extrême droite et de la droite extrême dispose d’un râteau multiforme. Qui eût cru cela envisageable, il y a vingt ans à peine ?

Horreur. Zemmour a déjà refusé une investiture RN pour les européennes ? Qu’à cela ne tienne. Depuis plusieurs années, l’homme croit en la prédiction de l’ancien conseiller occulte de Nicoléon, Patrick Buisson, qui a toujours vu en lui la «figure providentielle pour donner une base doctrinale à la droite, susceptible de rallier LR et le RN… et bien au-delà». Admettons-le : malgré ses multicondamnations (provocation à la discrimination raciale, à la haine contre les musulmans), Zemmour jouit d’une importante popularité. Il vend des livres : 500.000 exemplaires du Suicide français, puis 110.000 environ du Destin français. Il réalise de bons scores avec son émission quotidienne sur CNews : environ 800.000 téléspectateurs en moyenne. Se sentant porté par des vents crépusculaires, identitaires et xénophobes dont il cherche à attiser la puissance – avec tous ses relais –, le nouveau porte-parole des nationalistes et de l’extrême droite aspirait naguère au statut de «Maurras du XXIe siècle», abusant de tous les codes mis à sa disposition, en particulier quand il publie un livre. Zemmour incarne l’extrême droite dans toute son horreur à peine ripolinée. Sa vieille quête fanatique du n’importe quoi historique en est la marque ; tout comme ses propos sur l’immigration ou les femmes ; ou quand il ose exalter la figure de Pétain au point de le réhabiliter entre les lignes ; sans parler de sa sortie verbale, après la reconnaissance par Mac Macron du rôle de la France dans la mort du mathématicien communiste Maurice Audin, affirmant que ce dernier était «un traître et méritait 12 balles dans la peau»… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 26 février 2021.]

mercredi 24 février 2021

Éradication

Au-delà de l’Iran, la question centrale demeure la même : quand stopperons-nous l’escalade du nucléaire militaire dans le monde ?

Un peu plus d’un mois après le début de son mandat et malgré sa promesse, Joe Biden n’a toujours pas clairement déclaré que son pays réintégrait le précieux accord de paix sur le nucléaire iranien, signé à Vienne en 2015. Pourquoi le président américain avance-t-il plus lentement que prévu, alors que le choix de la désescalade est un impératif absolu pour la stabilité du golfe Persique ? Sans doute parce que l’équation n’est pas simple avec les meilleurs alliés des États-Unis dans la région, Israël, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, farouchement opposés à tout accord avec l’Iran. Souvenons-nous que, en 2018, à la tête d’une coalition israélo-saoudienne qui voulait en découdre militairement et asphyxier le régime, Donald Trump avait rompu unilatéralement l’accord. Outre qu’il s’agissait d’une décision irresponsable et lourde de menaces, elle rendait possible la relance du programme nucléaire militaire iranien…

Ce fut d’ailleurs un camouflet pour l’Union européenne et Emmanuel Macron en particulier, qui, en dépit de son opposition verbale aux sanctions de Trump, les avait néanmoins respectées en mettant fin à la quasi-totalité des échanges commerciaux avec l’Iran. Trois ans plus tard, les dirigeants de Téhéran ne comptent plus sur l’Europe, qu’ils considèrent comme dépendante des États-Unis. Beau gâchis, tandis que les gouvernements français et européens pourraient rejouer un rôle majeur à l’heure de réactiver l’accord de Vienne, le renforcer en l’étendant à d’autres pays, et aider à repenser l’avenir du nucléaire militaire d’une humanité nouvelle.

Car, au-delà de l’Iran, la question centrale demeure la même : quand stopperons-nous l’escalade du nucléaire militaire dans le monde, qui, singulièrement en France, se développe sans aucun contrôle populaire, ni parlementaire ? Le 22 janvier dernier, le traité sur l’interdiction des armes nucléaires (Tian) entrait en vigueur, sous l’égide de l’ONU. Ratifié par 54 pays, mais par aucune des 9 puissances disposant de la bombe (États-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord, Israël), ce texte vise à interdire purement et simplement cet arsenal sur la planète. Depuis 1968, l’idée de la non-prolifération avait fait son chemin. Celle de l’éradication revient dans le débat public. Il était temps.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 25 février 2021.]

jeudi 18 février 2021

Atome(s)

Le tournant écologique sera-t-il nucléaire ?

Horizon. La jugeote d’abord. Partant du principe assez élémentaire que, en toutes choses, il convient toujours de partir des réalités, nous faisons nôtre la «philosophie de la praxis» du Rouge Gramsci : «Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté.» Un cliché ? Dommage. Il est d’ailleurs un sujet qui, depuis quelques années, n’autorise quasiment plus aucun débat dépassionné, singulièrement dans la grande famille dite de « gauche ». Résumons ce sujet maudit par une question provocante : le tournant écologique sera-t-il nucléaire, au moins pour un certain temps ? Nous entendons déjà les polémiques. Mais que les choses soient claires : le bloc-noteur n’écrira pas ici-et-maintenant que l’énergie nucléaire est l’horizon indépassable de l’humanité. Mieux : la conviction s’impose qu’un jour – quand ? – l’atome sera devenu obsolète, sauf à considérer que la fusion nucléaire soit totalement maîtrisée et révolutionne le genre pour les générations futures.

Appel. La lutte contre le réchauffement climatique mérite sérieux et controverses raisonnées. L’affaire est si brûlante qu’un comité d’une cinquantaine de personnalités, composé de scientifiques, d’élus et d’anciens ministres de droite comme de gauche, vient de se constituer afin de dénoncer la logique antinucléaire de la France, qui serait antinomique avec la visée écologiste. Le comité porte un nom : l’Association de défense du patrimoine nucléaire et du climat (PNC-France). Parmi les signataires ? À gauche : Hubert Védrine, Jean-Pierre Chevènement, Arnaud Montebourg, David Habib, mais aussi les communistes André Chassaigne et Sébastien Jumel. À droite : Bernard Accoyer, Hervé Mariton, ou le gaulliste Julien Aubert. Des scientifiques : Claude Cohen-Tannoudji, prix Nobel de physique, Yves Bréchet, membre de l’Académie des sciences… Et même des patrons, comme Louis Gallois. Vous l’avez compris, cet appel intervient au moment où la filière se trouve face à des défis majeurs : obtenir la prolongation d’une partie des réacteurs et persuader les pouvoirs publics d’engager de nouveaux chantiers au plus vite. PNC-France fustige ainsi ceux qui «cèdent à une idéologie antinucléaire d’un autre âge, relayée par de puissants lobbies», orientation «d’autant plus paradoxale que la France, grâce au nucléaire, est le seul grand pays dont la production d’électricité est déjà décarbonée».

Raison. Ne nous mentons pas. La question du devenir énergétique de la planète reste au cœur des enjeux fondamentaux, sociaux, scientifiques et politiques, à l’horizon de la fin du siècle. D’où la responsabilité qui nous incombe d’agir pour que le futur de la Terre se conjugue, au sein d’une biodiversité maintenue, avec le développement de l’espèce humaine. L’obligation de diversifier les sources de production d’énergie ne se pose plus. Un examen des rendements réels conduit toutefois au verdict suivant : si l’on vise à développer des filières de production protégeant notre environnement, et suffisamment efficaces pour ne pas buter sur des problèmes d’approvisionnement, pouvons-nous nous passer, pour les quelques décennies qui viennent, de l’utilisation de l’énergie nucléaire ? Si « oui », une telle posture ne reviendrait-elle pas à pérenniser un statut quo planétaire où seule une minorité de pays développés gérerait la planète, en utilisant l’ensemble des moyens de domination militaires, économiques et idéologiques dont elle s’est dotée, et sans jamais nous demander : quand sortirons-nous du nucléaire militaire, qui continue de se déployer sans aucun contrôle populaire ? Le nucléaire civil, lui, nécessite encore des investissements, sur des principes physiques connus, au service de l’homme et de la planète, sans minimiser les problèmes spécifiques et essentiels découlant de son utilisation. Proposer l’arrêt de tout développement ne serait-il pas perdre plusieurs années critiques ? Au terme desquelles la raison et la réalité imposeront de reprendre le travail… mais avec un retard qui pourrait s’avérer catastrophique. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 19 février 2021.]

mardi 16 février 2021

Scandaleux contrats

L'opacité pèse sur les contrats passés entre l'Union européenne et firmes pharmaceutiques... 

Vous avez détesté les retards de livraison, la production insuffisante des sérums ? Vous allez haïr l’opacité des contrats vaccinaux signés entre l’Union européenne et les firmes pharmaceutiques ! Tandis que la campagne de vaccination contre le Covid-19 laisse apparaître des défaillances béantes, les documents que nous publions sont sans ambiguïté : la Commission européenne, qui s’est pourtant lancée dans une stratégie ambitieuse aboutissant à la conclusion de contrats de préachats avec six groupes, s’est bel et bien couchée devant les Big Pharma. Mystères, secrets. Un véritable scandale.

Le manque de transparence, pointé par de nombreux eurodéputés, ne laisse aucune place au doute. Les versions expurgées des publications montrent ainsi que les éléments essentiels – les prix, les questions de responsabilité en cas d’effets secondaires renvoyées aux États – et les délais de livraison ont été noircis à la demande des Big Pharma. La Commission s’est pliée à ces exigences surréalistes. En vérité, dans le secret des alcôves, nos chers «négociateurs» ont lâché du lest, alors qu’ils devaient remporter un défi titanesque : vacciner plus de 450 millions de personnes dans 27 pays en un temps record, afin d’atteindre une forme d’immunité collective, seule manière de lutter efficacement contre la pandémie. Rappelons que le virus a déjà tué près de 500 000 personnes sur le continent…

Les documents révèlent une évidence, la pire de toutes. Alors que la prouesse scientifique de la découverte des vaccins a été soutenue par plus de 8 milliards d’euros d’investissement public des États et, au sein de l’Union européenne, par 2,3 milliards d’euros pour le développement des capacités de production, les entreprises pharmaceutiques ont profité de l’urgence de la crise sanitaire pour maximiser leurs profits. Pour ne prendre que la firme Pfizer, n’oublions pas qu’elle annonce déjà 13 milliards d’euros de chiffre d’affaires lié au vaccin, en 2021…

À l’heure où des vies sont encore en jeu, ces « normes » de confidentialité – seconde nature des Big Pharma – s’apparentent à du cynisme. Il en est de même avec les brevets, bien protégés, donc ultra-rentables et source d’inégalités entre pays riches et pauvres. L’Europe avait un impératif moral ; elle a toujours rendez-vous avec l’histoire. Déjà manqué ? 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 17 février 2021.]

jeudi 11 février 2021

Sacré(s)

Qui se distingue ? Ceux qui se battent pour la dignité des plus faibles…

Citoyen. Malraux lui-même, pour ne pas provoquer une société qui confondait déjà «sacré» et «divin», évoquait non la sacralité mais convoquait souvent l’esprit de la «valeur suprême». Partant du principe que là où il y a du sacré, il y a de l’enclos, de l’interdit mais surtout du dépassement, une question crucifie le bloc-noteur ces temps-ci : la France est-elle encore sacrée ? Au sens par lequel s’engager possède un double sens : se mettre au service d’une cause et bloquer son agenda au profit de l’indicible. Mais quand maintenant, tout est maintenant, broyé par le court-termisme, le « nous » a-t-il encore autorité sur le «moi» ? Que deviennent l’utilité commune, l’avantage de tous, la volonté générale, la nation ? Ces mots étaient à l’honneur chez nos grands révolutionnaires de 1789-1793, qui reconnaissaient des droits aux « membres de la société », aux hommes définis comme citoyens de par leur appartenance à un corps politique. La République selon la France. Comprenez bien la différence : dans le préambule de la charte européenne des droits fondamentaux, la personne se retrouve au centre du monde, tandis que la société a disparu comme sujet. L’individu versus le citoyen. En bas, la pente est au nombril. En haut, au bonapartisme. Deux dictatures menacent de tout temps le bonheur des citoyens : celle du tout sur la partie, et celles des parties sur le tout. Chez Rousseau, Hugo et Jaurès, ce «tout» a-t-il encore valeur suprême ?

Crise. France, l’affaire est entendue. Archipélisée, émiettée. Civisme en berne. Industrie moribonde. Indépendance politique et juridique bafouée. Le pays de Pasteur et du CNR ne sait plus s’imposer et relier ce qui se délite. Même l’espérance dans le pacte commun – cet horizon qui nous dépasse tous – semble avoir disparu. Notre Jean-Jacques doit se retourner dans son Panthéon qu’on ait si peu lu son Contrat social, où tout a été consigné scrupuleusement pour les générations futures, notamment que dans une République, où le droit ne passe pas les bornes de l’utilité publique, il est impossible «d’être un bon citoyen» sans une «profession de foi purement civile». Comme l’écrit Régis Debray dans D’un siècle l’autre (Gallimard) : «On pense beaucoup en France. On constate un trop-plein d’intelligence et un flagrant manque de courage. Crise de la volonté ? Oui et non. Au fond, crise de la croyance. On n’y croit plus. En rien ni en personne. Résultat : dans notre rapport au temps, avenir disparu et futur interdit. Dans notre rapport aux autres, repli sur soi et chien méchant. Et face au risque, la trouille ou l’accusation. La crise de confiance générale soulève une question prioritaire de religiosité, au sens banal du terme : ce qui nous lie à nos semblables. (…) Telle est la situation de la France actuelle. Elle est sans précédent dans notre histoire.»


Mémoire. Recoller les morceaux, unir un peuple désuni, condamner les séparatismes – celui des riches n’est pas moins puissant que ceux des fanatiques de dieux. Manque, en politique, les reliques fondamentales et patrimoniales. L’Internationale ouvrière se transmet de moins en moins, et la Marseillaise se chante en sourdine. Debray demande : «Qu’est-ce qui, en dehors de la famille, n’a pas de prix et ne pourrait s’échanger contre rien d’autre ?» Ici-et-maintenant, dans cet assèchement symbolique, tout est à reconstruire. Au moins, dans la mémoire collective, reste-t-il une place pour la Révolution et la Bastille, pour les luttes, pour la révolte, pour les sacrifices. En politique comme en toutes choses, ceux qui se distinguent et laissent une trace sont toujours les mêmes : ils battent d’abord pour la dignité des plus faibles. Parce que la France est la France, voilà ce qu’il y a de plus sacré.

 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 12 février 2021.]

jeudi 4 février 2021

Lucidité(s)

Tout dans la crise accuse le capitalisme.

Utopie. Alors que nous sommes quelquefois trop passifs et/ou remplis de crainte, il arrive que des penchants obscurs nous livrent à des ennemis contre notre gré. «La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même», disait Franklin Roosevelt, au cœur d’une guerre mondiale infiniment sanguinaire. L’humain est l’être des lointains qui se projette à rebours, tantôt dans le passé, par la mémoire, tantôt dans l’avenir, par le dessein. Aucun horizon sans traces d’histoire et épaisseur du temps. Notre capacité à nous décentrer, à nous abstraire du présent, permet, par la rêverie, l’espérance ou l’utopie, de supporter l’époque quand celle-ci devient catastrophique. À chaque crise majeure, un monde de certitudes s’effondre, dévoilant l’envers du décor et les failles de nos sociétés, et, avec elles, nous découvrons soit notre naïveté, notre cécité et notre cupidité, soit notre capacité à la déconstruction et à mener des combats. Comme le notait Régis Debray dans Du bon usage des catastrophes, «la» catastrophe est à ce titre un révélateur impitoyable. Mais elle a surtout valeur de pédagogie : «Elle nous enjoint de tirer des leçons qui s’imposent et de rectifier le tir à chaque fois que se découvre une négligence ou une faute de notre part.» Souvenons-nous, c’était il y a un peu moins d’un an. Tout occupés que nous étions alors collectivement à franchir tant bien que mal la période du premier confinement, les bonnes âmes, oublieuses de leurs pratiques libérales en capitalisme appliqué, évoquaient «l’après» avec des mots quasiment révolutionnaires, affirmant que «plus rien» ne serait «comme avant» et que la gestion des «catastrophes» en cours modifierait dans le temps long tous les paradigmes en vigueur. Qui y croyait vraiment que «tout» allait changer, que nous reviendrions «aux fondamentaux» (lesquels ?), que nous redéfinirions en termes de souveraineté «l’indépendance industrielle de la nation» (la bonne blague), que Mac Macron était sincère avec son «quoi qu’il en coûte» et qu’il requalifierait son supposé «progressisme» à l’aune de l’humanité ?


Mutations. Le bloc-noteur, néanmoins, ne doute pas de l’importance historique du «moment» que nous traversons. Les conséquences et les mutations induites par la crise et les crises modifient nos fondations en tant que bouleversements : notre intimité, notre rapport aux autres, nos façons de travailler, et jusqu’à la géopolitique – l’accès aux vaccins étant devenu le nouvel étalon de la puissance. À quoi ressemblera le monde ? Et la France, qu’il conviendra de reconstruire de fond en comble ? Tandis que nous annonçons l’effondrement-Covid du PIB, et qu’il faudra une génération au moins pour s’en remettre, beaucoup oublient encore d’expliquer que, en capitalisme, ledit effondrement vaut effondrement de l’emploi et que ce désastre va s’abattre sur une société rongée de précarité, d’angoisse matérielle et de doutes quasi anthropologiques.


Déclin. Quoi que nous en pensions, sachant que la tâche s’avère rude à tout dirigeant, la gestion globale de la crise épidémique et économique continue de révéler de si lourdes failles et faiblesses que notre nation n’en finit plus de tomber de son piédestal. Voilà la vérité morte de notre «présent» : le déclin français, sur tous les plans. La lucidité, comme forme supérieure de la critique, a semble-t-il gagné l’esprit de nos concitoyens, qui ont découvert peu à peu l’extrême vulnérabilité de notre système de fonctionnement collectif, dépourvu de toute anticipation stratégique. La France est bel et bien atteinte d’une blessure narcissique profonde, durable, mortifère. «L’après» restera devant nous, loin, très loin, si nous n’admettons pas collectivement que tout dans la crise accuse le capitalisme, le néolibéralisme et toutes les politiques conduites depuis des décennies. 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 5 février 2021.]