Le pape François se livre dans un ouvrage d'entretien avec le sociologue français Dominqiue Wolton. Un régal…
Communistes. Curieux, comme les lectures s’entrechoquent parfois. Embarqué dans quelques textes de Marx pour la préparation d’un Salon du livre, le bloc-noteur parcourut de nouveau un article célèbre du philosophe, publié le 16 octobre 1842. Son premier texte «politique», intitulé «Le communisme et Die Augsburger Allgemeine Zeitung». Le jeune Karl y écrit ceci: «Le communisme est un mouvement dont les origines remontent à Platon, aux sectes juives et aux premiers monastères chrétiens.» Vous allez comprendre l’ironie de l’histoire. Car, la veille, refermant l’incroyable livre d’entretiens (enfin lu !) entre le pape François et le sociologue français Dominique Wolton, au titre sobre de "Politique et société" (éditions de l’Observatoire, 432 pages), nous avions découvert un passage étonnant. Le jésuite le plus célèbre du XXIe siècle y déclare sans détour: «Les communistes, ce sont les chrétiens.» Cent soixante-quinze ans séparent ces deux citations. De quoi se frotter les yeux. Sans aller jusqu’à penser que Jorge Mario Bergoglio laissera une trace dans l’histoire aussi considérable que celle de Marx, nous fûmes néanmoins à moitié étonné d’apprendre qu’il avait été «énormément influencé par une militante communiste», Esther Ballestrino de Careaga, tuée sous la dictature argentine (1976-1983) après avoir aidé à fonder le mouvement des Mères de la place de Mai, qui dénonçaient la disparition de leurs enfants assassinés par le régime. «Elle m’a appris à penser la réalité politique, assure le pape. Je dois tant à cette femme.» Et un peu plus loin il ajoute donc: «On m’a dit une fois: “Mais vous êtes communiste!” Non, les communistes, ce sont les chrétiens. Ce sont les autres qui ont volé notre bannière!» Les «autres» n’ont rien volé, à notre connaissance. Mais passons…
jeudi 28 septembre 2017
dimanche 24 septembre 2017
Le problème Macron
Ce qui se passe dans le pays témoigne des ravages d’une détresse collective qui menace de s’amplifier. La casse du Code du travail a servi de détonateur. Un détonateur à plusieurs coups.
Emmanuel Macron peut bien parader et singer absurdement les présidents américains en mettant en scène, face caméra, la signature de ses ordonnances, il a désormais un problème de taille. Les coups de talon autoritaires et les traits de stylo grandiloquents n’y changeront rien. Ce qui se passe dans le pays témoigne des ravages d’une détresse collective qui menace de s’amplifier. La casse du Code du travail a servi de détonateur. Un détonateur à plusieurs coups, car il a fallu du temps pour que chacun s’empare des textes de la loi travail XXL, les décrypte, les comprenne jusque dans le détail afin de percevoir l’étendue des dégâts. Trois grandes mobilisations se sont déjà déroulées, les 12, 21 et 23 septembre, avec des modes d’action démultipliés, qui, tous, débouchent sur une conviction : la bataille commence à peine. Et le chef de l’État le sait. Il veut aller d’autant plus vite qu’il a peur de la traînée de poudre. Combien de citoyens, samedi encore lors du rassemblement initié par Jean-Luc Mélenchon, ont-ils d’ailleurs signifié l’essentiel? À savoir, comme le disait l’un des manifestants: «Il est grand temps qu’on s’unisse tous. Si on laisse passer ça, après, tout le reste passera, la Sécurité sociale, les retraites, etc.»
Emmanuel Macron peut bien parader et singer absurdement les présidents américains en mettant en scène, face caméra, la signature de ses ordonnances, il a désormais un problème de taille. Les coups de talon autoritaires et les traits de stylo grandiloquents n’y changeront rien. Ce qui se passe dans le pays témoigne des ravages d’une détresse collective qui menace de s’amplifier. La casse du Code du travail a servi de détonateur. Un détonateur à plusieurs coups, car il a fallu du temps pour que chacun s’empare des textes de la loi travail XXL, les décrypte, les comprenne jusque dans le détail afin de percevoir l’étendue des dégâts. Trois grandes mobilisations se sont déjà déroulées, les 12, 21 et 23 septembre, avec des modes d’action démultipliés, qui, tous, débouchent sur une conviction : la bataille commence à peine. Et le chef de l’État le sait. Il veut aller d’autant plus vite qu’il a peur de la traînée de poudre. Combien de citoyens, samedi encore lors du rassemblement initié par Jean-Luc Mélenchon, ont-ils d’ailleurs signifié l’essentiel? À savoir, comme le disait l’un des manifestants: «Il est grand temps qu’on s’unisse tous. Si on laisse passer ça, après, tout le reste passera, la Sécurité sociale, les retraites, etc.»
jeudi 21 septembre 2017
Etoile(s)
L'astrophysicien Jean-Pierre Bibring parle à la Fête de l'Humanité. Et tout change…
Langage. Les habits neufs de l’aliénation semblent à la mode, nous en voyons quotidiennement les défilés comme chez Saint Laurent ou Chanel, sauf que ces parades s’imposent à nos yeux par le truchement médiatique omniprésent. Devant ce spectacle affligeant présenté comme de la «haute culture», le bloc-noteur pense souvent à l’un des personnages de Labiche, le sieur Horace, qui apostrophe un parvenu méprisant: «Nous avons de par le monde une bande de petits poseurs… sérieux, graves, avec de grands mots dans la bouche… ça étonne les imbéciles.» Les dogmatiques ont été lâchés comme les chiens à la chasse. Mais ils s’avèrent plus dangereux qu’autrefois. Pour deux raisons. Primo: ils opèrent depuis une bonne génération, autant dire qu’ils ont désormais pour eux une «pratique» bien rodée quand les tapis rouges de la médiacratie se dressent pour les y voir. Secundo: ils se coulent insidieusement dans les pas inattendus de la «raison», sinon de la «vérité» et usent des attributs qui caractérisent traditionnellement le langage des scientifiques.
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| Jean-Pierre Bibring. |
Bibring. Pour lutter contre cette aporie généralisée et reprendre la « bataille culturelle », au sens gramscien, il fallait être à la Fête de l’Humanité. Tant pis pour les absents volontaires. Ils ne sauront pas que les lendemains de Fête se prêtent volontiers au prolongement de l’allégresse en pleine conscience d’avoir œuvré en collectif. Vous n’avez pas vu le réalisateur Raoul Peck au stand des Amis de l’Huma? Faiblesse. Vous n’y avez pas rythmé la cadence avec Michel Portal et Bernard Lubat? Faute de goût. Vous n’y avez pas non plus écouté l’astrophysicien Jean-Pierre Bibring? Monumentale erreur, car ce à quoi vous auriez assisté aurait pu vous transformer. Arrêtons-nous un instant sur la prestation de cet Einstein de la vulgarisation. Si le bloc-noteur s’arroge le droit –le devoir– de témoigner de sa passion pour Jean-Pierre Bibring, ce n’est pas seulement parce que cet homme séduit par son éloquence verbale et l’ampleur de ses connaissances scientifiques au service d’une vision du monde commune à la nôtre.
lundi 18 septembre 2017
Matière vivante
Dire que la Fête aura servi de tremplin résonne
comme un euphémisme. Nous nous trouvons gonflés par un souffle porteur,
poussés dans le dos. Et ce ne sont pas que des mots.
L’«après-Fête», ce moment particulier. Mélange d’espoirs concrets adossés au réel. Du ressourcement. Et de la matière vivante. Autant l’admettre, nous étions inquiets, la semaine passée, par ces climats environnants: la météo bien sûr, qui joua avec nos nerfs ; et surtout la politique, celle des «gens de gauche» qui nous passionne autant qu’elle nous énerve quand elle rechigne, ça et là, à conjuguer raison et esprit à tous les temps. Mais nous voilà requinqués, confortés! Tellement que les commentateurs à la petite semaine en ont pris plein les yeux, même s’ils l’ont tu. L’immense succès de la Fête en dit long. Et les 550.000 personnes présentes savent mieux que quiconque qu’il ne s’agit pas d’un exploit, mais d’une performance tonitruante qui va aider à la coloration offensive du début de l’automne social pour s’opposer à la mise en place par Macron du dernier étage de la fusée libérale. Y voir comme la confirmation du sondage Ifop publié dans nos colonnes, vendredi dernier : la contre-réforme du Code du travail ne trouve pas grâce aux yeux des Français. Pas moins de 66% d’entre eux refusent la loi travail XXL. Une autre étude Viavoice le confirmait hier: 60% jugent que les ordonnances vont «accroître la précarité des salariés» et 68% qu’elles «favoriseront les licenciements».
Dire ainsi que la Fête aura servi de tremplin résonne comme un euphémisme. Nous nous trouvons gonflés par un souffle porteur, poussés dans le dos. Et ce ne sont pas que des mots. Ce que chacun a pu vivre en témoigne: ce qui nous rassemble dans cette bataille reste plus important que les divisions. C’est d’ailleurs le bien commun de la gauche de transformation. Cette vérité était vraie hier, mais elle l’est plus encore au lendemain de ces trois jours retentissants.
Vue du Peuple de la Fête, cette vérité a valeur d’exhortation à ceux qui l’oublient parfois, quelles que soient leurs raisons. Après les premières manifestations syndicales du 12 septembre, la Fête donne plus de force pour empêcher la promulgation des ordonnances antisociales. Le gouvernement et le Medef veulent réduire l’humain à sa fonction d’agent économique au service des puissants ? Ce qui arrive devant nous exige donc un combat quotidien et, soyons réalistes, une ardeur collective qui doit grandir encore.
L’«après-Fête», ce moment particulier. Mélange d’espoirs concrets adossés au réel. Du ressourcement. Et de la matière vivante. Autant l’admettre, nous étions inquiets, la semaine passée, par ces climats environnants: la météo bien sûr, qui joua avec nos nerfs ; et surtout la politique, celle des «gens de gauche» qui nous passionne autant qu’elle nous énerve quand elle rechigne, ça et là, à conjuguer raison et esprit à tous les temps. Mais nous voilà requinqués, confortés! Tellement que les commentateurs à la petite semaine en ont pris plein les yeux, même s’ils l’ont tu. L’immense succès de la Fête en dit long. Et les 550.000 personnes présentes savent mieux que quiconque qu’il ne s’agit pas d’un exploit, mais d’une performance tonitruante qui va aider à la coloration offensive du début de l’automne social pour s’opposer à la mise en place par Macron du dernier étage de la fusée libérale. Y voir comme la confirmation du sondage Ifop publié dans nos colonnes, vendredi dernier : la contre-réforme du Code du travail ne trouve pas grâce aux yeux des Français. Pas moins de 66% d’entre eux refusent la loi travail XXL. Une autre étude Viavoice le confirmait hier: 60% jugent que les ordonnances vont «accroître la précarité des salariés» et 68% qu’elles «favoriseront les licenciements».
Dire ainsi que la Fête aura servi de tremplin résonne comme un euphémisme. Nous nous trouvons gonflés par un souffle porteur, poussés dans le dos. Et ce ne sont pas que des mots. Ce que chacun a pu vivre en témoigne: ce qui nous rassemble dans cette bataille reste plus important que les divisions. C’est d’ailleurs le bien commun de la gauche de transformation. Cette vérité était vraie hier, mais elle l’est plus encore au lendemain de ces trois jours retentissants.
Vue du Peuple de la Fête, cette vérité a valeur d’exhortation à ceux qui l’oublient parfois, quelles que soient leurs raisons. Après les premières manifestations syndicales du 12 septembre, la Fête donne plus de force pour empêcher la promulgation des ordonnances antisociales. Le gouvernement et le Medef veulent réduire l’humain à sa fonction d’agent économique au service des puissants ? Ce qui arrive devant nous exige donc un combat quotidien et, soyons réalistes, une ardeur collective qui doit grandir encore.
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 19 septembre 2017.]
jeudi 14 septembre 2017
Attraction(s)
Que s’est-il passé pour que notre pays, plutôt ses «élites», choisisse de s’épanouir dans cette immense bauge dont on ne
sait plus très bien jusqu’où elle précipitera la société française?
Buée. Les astronomes l’affirment. Il existe au moins deux types de trous noirs : les «stellaires», qui se forment par l’effondrement sur elles-mêmes d’étoiles en fin de vie, et les «supermassifs», des espèces d’ogres à l’origine incertaine qui se nichent au cœur des grosses galaxies. Dans les deux cas, ces objets sont si denses que rien, pas même la lumière, ne parvient à échapper à leur pouvoir d’attraction. L’imagination humaine, rehaussée par le discernement des scientifiques toujours sur le qui-vive, prend parfois les teintes lassantes du temps qui passe. Dans la réalité non augmentée, autrement dit ici-et-maintenant, il ne semble pas si aisé, finalement, de rester à l’écoute de tous ces événements que beaucoup ignorent, par paresse ou distraction. L’air que nous respirons laisse assez peu filtrer les lumières de cette longue et fascinante chaîne de la vie, quand peu de regards prennent leur source dans la sincérité du cœur et de la raison: des trous noirs! Que s’est-il passé pour que notre pays, plutôt ses «élites», choisisse de s’épanouir dans cette immense bauge dont on ne sait plus très bien jusqu’où elle précipitera la société française? L’ère imposée par Mac Macron (façon Nouveau Monde) n’existe déjà plus que comme une simple image. Une sorte de buée de passage. Un monde étrange si vite dissolu qu’il a gommé en lui tout espoir de dignité. Sachant que l’image (celle de la fameuse «révolution informationnelle») n’est qu’un infime bout du réel, voire un mensonge, nous comprenons mieux l’éphémère succès du «new boy», sorti comme par magie de la boîte à spectacles d’une haute vulgarité libérale (pléonasme). Se moquer des plus faibles, presque chaque jour et en bande, du haut de leur classe supérieure méprisante (re-pléonasme), jeter dans le fumier les «riens», les «fainéants», devient quasiment un exercice salué par la critique. Froid dans le dos. Nous observons cette fange. Nous souffrons. Le peuple morfle.
Buée. Les astronomes l’affirment. Il existe au moins deux types de trous noirs : les «stellaires», qui se forment par l’effondrement sur elles-mêmes d’étoiles en fin de vie, et les «supermassifs», des espèces d’ogres à l’origine incertaine qui se nichent au cœur des grosses galaxies. Dans les deux cas, ces objets sont si denses que rien, pas même la lumière, ne parvient à échapper à leur pouvoir d’attraction. L’imagination humaine, rehaussée par le discernement des scientifiques toujours sur le qui-vive, prend parfois les teintes lassantes du temps qui passe. Dans la réalité non augmentée, autrement dit ici-et-maintenant, il ne semble pas si aisé, finalement, de rester à l’écoute de tous ces événements que beaucoup ignorent, par paresse ou distraction. L’air que nous respirons laisse assez peu filtrer les lumières de cette longue et fascinante chaîne de la vie, quand peu de regards prennent leur source dans la sincérité du cœur et de la raison: des trous noirs! Que s’est-il passé pour que notre pays, plutôt ses «élites», choisisse de s’épanouir dans cette immense bauge dont on ne sait plus très bien jusqu’où elle précipitera la société française? L’ère imposée par Mac Macron (façon Nouveau Monde) n’existe déjà plus que comme une simple image. Une sorte de buée de passage. Un monde étrange si vite dissolu qu’il a gommé en lui tout espoir de dignité. Sachant que l’image (celle de la fameuse «révolution informationnelle») n’est qu’un infime bout du réel, voire un mensonge, nous comprenons mieux l’éphémère succès du «new boy», sorti comme par magie de la boîte à spectacles d’une haute vulgarité libérale (pléonasme). Se moquer des plus faibles, presque chaque jour et en bande, du haut de leur classe supérieure méprisante (re-pléonasme), jeter dans le fumier les «riens», les «fainéants», devient quasiment un exercice salué par la critique. Froid dans le dos. Nous observons cette fange. Nous souffrons. Le peuple morfle.
mercredi 13 septembre 2017
Faites vos Jeux !
Laissons un peu s’exprimer notre intuition : à l’image de
la Coupe du monde 1998, les JO de 2024 peuvent être une chance, sans
pour autant se forcer à croire benoîtement qu’il s’agira d’une «bonne
affaire» sur tous les plans.
Ne boudons pas notre plaisir. Mais soyons lucides. La désignation de Paris pour accueillir les JO de 2024, après deux échecs plutôt accablants (2008 et 2012), constitue l’une de ces nouvelles capables de réjouir les cœurs et les esprits de ceux qui s’y déclarent favorables depuis toujours et rêvaient que, enfin, cent ans après, cette fête universelle retrouve la patrie de Coubertin. Pour les autres, les sceptiques avérés qui ne manquent pas d’arguments eux non plus, le triomphe pour le moins singulier de la candidature française restera un objet de débat d’autant plus légitime que, en effet, au stade suprême du capitalisme si parfaitement incarné par le CIO, nous aurions mille raisons de nous détourner de ce spectacle outrageant de gigantisme et de puissance ultrafinanciarisée, sponsorisé jusqu’à la gueule par ces multinationales de consommation de masse, peu regardantes sur les conditions d’attribution et de réalisation du plus grand théâtre sportif mondialisé, tous les quatre ans sur le retour, et pour lequel des villes avaient l’habitude de se damner…
Bien sûr, la question des coûts et de la facture globale sera l’une des clefs de la réussite. Tant de grandes cités, non des moindres, en vécurent l’amère expérience… Mais ce n’est pas tout. Laissons un peu s’exprimer notre intuition : à l’image de la Coupe du monde 1998, les JO de 2024 peuvent être une chance, sans pour autant se forcer à croire benoîtement qu’il s’agira d’une «bonne affaire» sur tous les plans. Une chance par exemple pour la Seine-Saint-Denis, épicentre des Jeux (Stade de France, village olympique, etc.), où les habitants qualifient déjà cet événement d’accélérateur de développement. Et pourquoi pas une chance pour les Jeux eux-mêmes. Puisque nous ne nous résignons pas au monde tel qu’il est, pourquoi devrions-nous laisser l’argent et la mise en concurrence à outrance gangrener le sport, composante essentielle de nos vies? L’accueil des JO sera donc une occasion unique d’inventer des sortes «d’états généraux», partout, afin d’ouvrir le grand chantier de la place du sport dans notre société. Les citoyens pourraient prendre toute leur place dans ce processus. Pour que ce moment unique de rencontres et de communion bascule du bon côté. Faites vos Jeux !
Ne boudons pas notre plaisir. Mais soyons lucides. La désignation de Paris pour accueillir les JO de 2024, après deux échecs plutôt accablants (2008 et 2012), constitue l’une de ces nouvelles capables de réjouir les cœurs et les esprits de ceux qui s’y déclarent favorables depuis toujours et rêvaient que, enfin, cent ans après, cette fête universelle retrouve la patrie de Coubertin. Pour les autres, les sceptiques avérés qui ne manquent pas d’arguments eux non plus, le triomphe pour le moins singulier de la candidature française restera un objet de débat d’autant plus légitime que, en effet, au stade suprême du capitalisme si parfaitement incarné par le CIO, nous aurions mille raisons de nous détourner de ce spectacle outrageant de gigantisme et de puissance ultrafinanciarisée, sponsorisé jusqu’à la gueule par ces multinationales de consommation de masse, peu regardantes sur les conditions d’attribution et de réalisation du plus grand théâtre sportif mondialisé, tous les quatre ans sur le retour, et pour lequel des villes avaient l’habitude de se damner…
Bien sûr, la question des coûts et de la facture globale sera l’une des clefs de la réussite. Tant de grandes cités, non des moindres, en vécurent l’amère expérience… Mais ce n’est pas tout. Laissons un peu s’exprimer notre intuition : à l’image de la Coupe du monde 1998, les JO de 2024 peuvent être une chance, sans pour autant se forcer à croire benoîtement qu’il s’agira d’une «bonne affaire» sur tous les plans. Une chance par exemple pour la Seine-Saint-Denis, épicentre des Jeux (Stade de France, village olympique, etc.), où les habitants qualifient déjà cet événement d’accélérateur de développement. Et pourquoi pas une chance pour les Jeux eux-mêmes. Puisque nous ne nous résignons pas au monde tel qu’il est, pourquoi devrions-nous laisser l’argent et la mise en concurrence à outrance gangrener le sport, composante essentielle de nos vies? L’accueil des JO sera donc une occasion unique d’inventer des sortes «d’états généraux», partout, afin d’ouvrir le grand chantier de la place du sport dans notre société. Les citoyens pourraient prendre toute leur place dans ce processus. Pour que ce moment unique de rencontres et de communion bascule du bon côté. Faites vos Jeux !
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 14 septembre 2017.]
dimanche 10 septembre 2017
Bras d'honneur
«Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes»: mais qu’arrive-t-il à notre pays pour que des propos aussi rances se rencontrent dans la bouche d’un président de la République, constituant une sorte de comportement inédit, indigne de la fonction?
L’insulte facile révèle parfois la vraie nature de ses auteurs. Nous savons désormais qu’Emmanuel Macron, usant et abusant d’un tel degré d’implication verbale pour exprimer sa haine du bas-peuple et des Français qui ne pensent pas comme lui, dirige les affaires de l’État avec toutes les formes inspirées par le mépris. À commencer par le principal, le pire, celui qui détermine le sens de son action: le mépris de classe. Ainsi donc, «la survie de la France», comme il a osé le dire depuis Athènes, dépendrait ni plus ni moins de sa «réforme» du droit du travail… Avant d’ajouter: «Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes.» Mais qu’arrive-t-il à notre pays pour que des propos aussi rances se rencontrent dans la bouche d’un président de la République, constituant une sorte de comportement inédit, indigne de la fonction? La récidive témoigne non pas d’un trouble de la pensée mais bien d’une constance de la pensée. Après les «riens», voici les «fainéants». Les fossoyeurs de l’histoire ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Ils fréquentent assidûment les palais et ne savent absolument pas que les gens de peu demeurent souvent les plus courageux sur le front de tous les combats…
vendredi 8 septembre 2017
Archétype(s)
Comment périodiser une modification du «climat culturel et politique»?
Rentrée. «L’histoire ne fait rien, c’est l’homme, réel et vivant, qui fait tout.» Relisant cette phrase de Karl Marx, le bloc-noteur de retour à la rédac, comme aux temps anciens de la camaraderie, ne put réfréner le tourbillon de la pensée déjà prisonnière d’une rentrée pour le moins singulière. Drôle de climat, n’est-ce pas ? Deux dirigeants tarés brandissent la menace nucléaire ; le Parti socialiste a disparu des radars ; la droite se droitise toujours plus ; le premier ministre brasse de l’air ; le moustique-tigre perturbe le Sud-Ouest ; il n’y a pas eu et il n’y aura pas de «moment Macron» ; le miel bon marché ne serait que du sucre liquide de riz ou de maïs ; la loi travail XXL provoque de l’effondrement ; les syndicats paraissent pour l’heure divisés ; dans les Pyrénées, les bergers sortent les fusils contre les ours ; des maires de Seine-Saint-Denis sont convoqués au tribunal parce qu’ils défendent le droit au logement ; plus de la moitié des Anglais se déclarent désormais athées ; le monde s’engloutit un peu partout par les eaux, les vents ou par des atteintes aux droits de l’homme ; les réfugiés tentent de se réfugier ; le pape passe à confesse dans un livre d’entretien fascinant ; l’art de la philosophie chez les moins de trente ans serait en perdition ; et Jean-Luc Mélenchon ne sera pas à la Fête de l’Humanité…
Rentrée. «L’histoire ne fait rien, c’est l’homme, réel et vivant, qui fait tout.» Relisant cette phrase de Karl Marx, le bloc-noteur de retour à la rédac, comme aux temps anciens de la camaraderie, ne put réfréner le tourbillon de la pensée déjà prisonnière d’une rentrée pour le moins singulière. Drôle de climat, n’est-ce pas ? Deux dirigeants tarés brandissent la menace nucléaire ; le Parti socialiste a disparu des radars ; la droite se droitise toujours plus ; le premier ministre brasse de l’air ; le moustique-tigre perturbe le Sud-Ouest ; il n’y a pas eu et il n’y aura pas de «moment Macron» ; le miel bon marché ne serait que du sucre liquide de riz ou de maïs ; la loi travail XXL provoque de l’effondrement ; les syndicats paraissent pour l’heure divisés ; dans les Pyrénées, les bergers sortent les fusils contre les ours ; des maires de Seine-Saint-Denis sont convoqués au tribunal parce qu’ils défendent le droit au logement ; plus de la moitié des Anglais se déclarent désormais athées ; le monde s’engloutit un peu partout par les eaux, les vents ou par des atteintes aux droits de l’homme ; les réfugiés tentent de se réfugier ; le pape passe à confesse dans un livre d’entretien fascinant ; l’art de la philosophie chez les moins de trente ans serait en perdition ; et Jean-Luc Mélenchon ne sera pas à la Fête de l’Humanité…
Crise. À propos de philosophie, Ludwig Feuerbach (1804-1872) affirmait dans l’Essence du christianisme qu’elle devait trouver son prolongement dans l’action politique, seule capable de libérer l’homme de ses aliénations – ce qui inspira Marx. Pourquoi évoquer cela, alors que Mac Macron s’enfonce à pic dans tous les sondages d’opinion? Parce que la période montre de manière éclatante que rien n’avancera sans transformation radicale de l’État, du haut en bas. Car l’État n’est pas, comme le croyait Hegel, l’incarnation d’un absolu au-dessus des classes, mais bien le reflet des rapports économiques et sociaux d’une époque, entre les mains d’un pouvoir.
lundi 4 septembre 2017
Code du Travail: prenons date !
Dans quelques jours,
quelques semaines, avant et après la Fête
de l’Humanité, quand les vrais textes des ordonnances sur le Code du Travail
auront circulé de main en main et que les salariés prendront conscience de
l’ampleur de la démolition en cours et des conséquences sur leurs vies, le
front anti-Macron essaimera dans toute la société.
Ainsi donc, les feux de la rentrée politique et sociale brûlent bien des cerveaux. Tandis que les cotes de popularité d’Emmanuel Macron et d’Édouard Philippe n’en finissent plus d’éventrer de nouveaux planchers, peu de commentateurs, pour ne pas dire quasiment aucun, évoquent la casse du Code du travail pour expliquer la vertigineuse chute de confiance de l’exécutif, comme si les «faiseurs d’opinion» feignaient d’ignorer la portée historique de cette contre-réforme et l’inquiétude grandissante qu’elle occasionne jusque dans les endroits les plus isolés du monde du travail. Voilà un grand péché d’orgueil, celui de méconnaître par omission l’attachement des citoyens à leurs droits conquis. Depuis des semaines et des mois, afin de préparer les esprits à la loi travail XXL concoctée par le chef de l’État, le fameux «modèle social français», du moins ce qu’il en reste, a été accusé de tous les maux, singulièrement d’obsolescence. Depuis le 31 août, l’annonce des ordonnances a comme scellé l’ambition libérale extrême. Au prix de sacrifices pourtant inopérants, puisque de nombreux chefs d’entreprise affirment que cette «réforme» n’aura «aucun effet sur le chômage»… De légitime, la peur est devenue simple réalité: se dessine un Code du travail transformé en passoire, protégeant davantage les employeurs que les salariés. Bref, une régression sans précédent au bénéfice du seul patronat. Le Medef en rêvait, Macron l’a réalisé.
Ainsi donc, les feux de la rentrée politique et sociale brûlent bien des cerveaux. Tandis que les cotes de popularité d’Emmanuel Macron et d’Édouard Philippe n’en finissent plus d’éventrer de nouveaux planchers, peu de commentateurs, pour ne pas dire quasiment aucun, évoquent la casse du Code du travail pour expliquer la vertigineuse chute de confiance de l’exécutif, comme si les «faiseurs d’opinion» feignaient d’ignorer la portée historique de cette contre-réforme et l’inquiétude grandissante qu’elle occasionne jusque dans les endroits les plus isolés du monde du travail. Voilà un grand péché d’orgueil, celui de méconnaître par omission l’attachement des citoyens à leurs droits conquis. Depuis des semaines et des mois, afin de préparer les esprits à la loi travail XXL concoctée par le chef de l’État, le fameux «modèle social français», du moins ce qu’il en reste, a été accusé de tous les maux, singulièrement d’obsolescence. Depuis le 31 août, l’annonce des ordonnances a comme scellé l’ambition libérale extrême. Au prix de sacrifices pourtant inopérants, puisque de nombreux chefs d’entreprise affirment que cette «réforme» n’aura «aucun effet sur le chômage»… De légitime, la peur est devenue simple réalité: se dessine un Code du travail transformé en passoire, protégeant davantage les employeurs que les salariés. Bref, une régression sans précédent au bénéfice du seul patronat. Le Medef en rêvait, Macron l’a réalisé.
mercredi 26 juillet 2017
Pénicaud, l'ex-boursicoteuse
La ministre du Travail a réalisé en 2013 une plus-value de 1,13 million d'euros sur ses stock-options en tant que dirigeante de Danone, profitant de la flambée en bourse qui a suivi l'annonce de 900 suppressions d'emplois du groupe en Europe...
C’est vieux comme le capitalisme: les spéculateurs aiment l’exploitation. L’exploitation des salarié(e)s. Depuis l’industrialisation de notre vieille Europe, les noms des maîtres œuvrant pour l’universelle vindicte patronale ne manquent pas. Ils s’accumulent sur une longue liste noire. Ce sont des noms de coupables, qui agissent souvent sans bruit mais qui, comme les machines, dans leur engrenage, dans leurs laminoirs, prennent les femmes et les hommes criant, tandis qu’eux, c’est en silence qu’ils les broient. Un nom vient de s’ajouter à cette triste liste. Celui de Muriel Pénicaud.
Les révélations que nous publions risquent de secouer la ministre du Travail. Non pour d’éventuelles raisons judiciaires, puisque les faits «sont légaux», nous rétorquera-t-on. Mais bien pour des questions politiques. Et morales. Voyez-vous, avant d’être nommée par Macron au gouvernement, Mme Pénicaud était directrice générale des ressources humaines chez Danone. Beaucoup louent d’ailleurs son passage chez le leader mondial des produits laitiers. Comment réagiront-ils à la lecture de l’Humanité? Car selon les comptes officiels de l’entreprise pour l’année 2013, que nous avons consultés, Mme Pénicaud a réalisé plus d’un million d’euros de plus-values boursières, par un simple jeu d’écritures, en une seule journée! Et pas dans n’importe quelles circonstances. Quand croyez-vous qu’elle décida de revendre une partie de son paquet de stock-options de chez Danone? Le 30 avril 2013, jour où elle exploita une spectaculaire remontée de l’action… juste après l’annonce de 900 suppressions d’emplois. Les restructurations, ça plaît à la Bourse et ça rapporte aux puissants. Résultat de ce coup digne des maîtres des forges: un profit immédiat de 1,1 millions d’euros!
Souvent, la responsabilité meurtrière des financiers se dérobe, s’évanouit dans une sorte d’obscurité. La voici en pleine lumière. L’ex-boursicoteuse peut-elle «moralement» conduire la casse du Code du Travail, l’aménagement du CDI version Medef, la dérégulation du CDD, etc.? Osera-t-elle encore affirmer que faciliter les licenciements s’avèrera bénéfique à l’emploi, donc aux salarié(e)s ? En somme, Muriel Pénicaud est-elle encore digne du titre de ministre «du Travail»?
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 27 juillet 2017.]
C’est vieux comme le capitalisme: les spéculateurs aiment l’exploitation. L’exploitation des salarié(e)s. Depuis l’industrialisation de notre vieille Europe, les noms des maîtres œuvrant pour l’universelle vindicte patronale ne manquent pas. Ils s’accumulent sur une longue liste noire. Ce sont des noms de coupables, qui agissent souvent sans bruit mais qui, comme les machines, dans leur engrenage, dans leurs laminoirs, prennent les femmes et les hommes criant, tandis qu’eux, c’est en silence qu’ils les broient. Un nom vient de s’ajouter à cette triste liste. Celui de Muriel Pénicaud.
Les révélations que nous publions risquent de secouer la ministre du Travail. Non pour d’éventuelles raisons judiciaires, puisque les faits «sont légaux», nous rétorquera-t-on. Mais bien pour des questions politiques. Et morales. Voyez-vous, avant d’être nommée par Macron au gouvernement, Mme Pénicaud était directrice générale des ressources humaines chez Danone. Beaucoup louent d’ailleurs son passage chez le leader mondial des produits laitiers. Comment réagiront-ils à la lecture de l’Humanité? Car selon les comptes officiels de l’entreprise pour l’année 2013, que nous avons consultés, Mme Pénicaud a réalisé plus d’un million d’euros de plus-values boursières, par un simple jeu d’écritures, en une seule journée! Et pas dans n’importe quelles circonstances. Quand croyez-vous qu’elle décida de revendre une partie de son paquet de stock-options de chez Danone? Le 30 avril 2013, jour où elle exploita une spectaculaire remontée de l’action… juste après l’annonce de 900 suppressions d’emplois. Les restructurations, ça plaît à la Bourse et ça rapporte aux puissants. Résultat de ce coup digne des maîtres des forges: un profit immédiat de 1,1 millions d’euros!
Souvent, la responsabilité meurtrière des financiers se dérobe, s’évanouit dans une sorte d’obscurité. La voici en pleine lumière. L’ex-boursicoteuse peut-elle «moralement» conduire la casse du Code du Travail, l’aménagement du CDI version Medef, la dérégulation du CDD, etc.? Osera-t-elle encore affirmer que faciliter les licenciements s’avèrera bénéfique à l’emploi, donc aux salarié(e)s ? En somme, Muriel Pénicaud est-elle encore digne du titre de ministre «du Travail»?
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 27 juillet 2017.]
lundi 24 juillet 2017
«État de grâce», quel «état de grâce»?
Depuis quarante-huit heures, journaux, télés et radios
tournent en grande boucle pour «analyser» la perte de dix points de l’«indice
de satisfaction» du chef de l’État, comme s’il leur fallait prolonger l’une des
métaphores grégaires du Tour de France: quand on arrête de pédaler, on n’avance
plus…
Les commentateurs de
la «chose» publique ont décidément la mémoire tendre et sans doute
mériteraient-ils quelques sévères admonestations, histoire de leur rappeler que
la politique, c’est sérieux. Ainsi, il aura suffi d’un baromètre de l’Ifop pour
voir resurgir cette novlangue qu’aucune raison n’étayait jusque-là, sauf à
tordre la réalité. Lisez bien: «Pour
Macron, l’état de grâce est fini.» Depuis quarante-huit heures, journaux,
télés et radios tournent en grande boucle pour «analyser» la perte de dix
points de l’«indice de satisfaction» du chef de l’État, comme s’il leur fallait
prolonger l’une des métaphores grégaires du Tour de France: quand on arrête de
pédaler, on n’avance plus…
Voici donc «la fin» de l’«état de grâce» du monarque élu. Ah bon? Vous aviez vu un «état de grâce», vous? Les amnésiques règnent en maîtres. Ont-ils déjà tous oublié leurs explications – pourtant concrètes – sur le fait que Macron n’avait pas été élu par « adhésion » mais en grande partie «par défaut»? Et omettent-ils tous que ce président tient sa légitimité représentative de la pire élection parlementaire de toute notre histoire républicaine?
Voici donc «la fin» de l’«état de grâce» du monarque élu. Ah bon? Vous aviez vu un «état de grâce», vous? Les amnésiques règnent en maîtres. Ont-ils déjà tous oublié leurs explications – pourtant concrètes – sur le fait que Macron n’avait pas été élu par « adhésion » mais en grande partie «par défaut»? Et omettent-ils tous que ce président tient sa légitimité représentative de la pire élection parlementaire de toute notre histoire républicaine?
dimanche 23 juillet 2017
Froome et Bardet, maîtres du temps
Après
2013, 2015 et 2016, le Britannique Chris Froome (Sky) remporte son quatrième
Tour. À aucun moment, il n’a «écrasé» une course que Romain Bardet a cru
pouvoir renverser…
Sur les routes du Tour, la maîtrise du temps a quelque chose du genre majeur qu’aucun récit, dans son exigence ténébreuse de macération, ne saurait ignorer. Les «grands», les «seigneurs», quels qu’ils furent dans l’Histoire ancienne ou récente, se retrouvèrent un jour ou l’autre dans une circonstance de « calcul » comme seul fruit des circonstances. Nous pouvons reprocher à Chris Froome sa part de panache amputée. Pas sa maîtrise. Ni son talent pour maintenir sa ligne de conduite, quitte à occire ce bout de légende sur laquelle il prétend ériger son culte cycliste. Il n’a pas remporté d’étape? La belle affaire, puisqu’il vient d’entrer dans le Panthéon de la Petite Reine en signant sa quatrième victoire (1), sans jamais avoir fléchi à la régulière. Il a juste créé un style assez mécanique mais bien huilé, placé sous l’égide de la domination passive.
Une stratégie ultrapensée et préparée, qu’il assumait parfaitement, samedi, à Marseille, lors de la traditionnelle conférence de presse façon bilan. «À partir de l’étude du parcours, il y a toujours eu l’idée de se consacrer aux trois semaines du Tour, pas à une étape, expliquait-il. Je connaissais la nature du Tour cette année, ce qu’il fallait faire pour réussir sur la durée. L’idée n’a jamais été de tout faire exploser lors d’une seule étape.» Et il ajoutait, comme s’il fallait oublier l’aristocratie du panache et se vouer à la gestion théorique, ce qui dénote une certaine forme d’intelligence: «Sur le Tour, on souffre à chaque fois. Mais c’était sans conteste le plus serré. Je n’ai jamais été sûr de la victoire jusqu’au dernier chrono. Chaque année, c’est de plus en plus difficile. Je me sens plus vieux, j’apprends chaque année et je me développe en tant que coureur. Je suis plus complet. Je peux encore progresser tactiquement.»
Sur les routes du Tour, la maîtrise du temps a quelque chose du genre majeur qu’aucun récit, dans son exigence ténébreuse de macération, ne saurait ignorer. Les «grands», les «seigneurs», quels qu’ils furent dans l’Histoire ancienne ou récente, se retrouvèrent un jour ou l’autre dans une circonstance de « calcul » comme seul fruit des circonstances. Nous pouvons reprocher à Chris Froome sa part de panache amputée. Pas sa maîtrise. Ni son talent pour maintenir sa ligne de conduite, quitte à occire ce bout de légende sur laquelle il prétend ériger son culte cycliste. Il n’a pas remporté d’étape? La belle affaire, puisqu’il vient d’entrer dans le Panthéon de la Petite Reine en signant sa quatrième victoire (1), sans jamais avoir fléchi à la régulière. Il a juste créé un style assez mécanique mais bien huilé, placé sous l’égide de la domination passive.
Une stratégie ultrapensée et préparée, qu’il assumait parfaitement, samedi, à Marseille, lors de la traditionnelle conférence de presse façon bilan. «À partir de l’étude du parcours, il y a toujours eu l’idée de se consacrer aux trois semaines du Tour, pas à une étape, expliquait-il. Je connaissais la nature du Tour cette année, ce qu’il fallait faire pour réussir sur la durée. L’idée n’a jamais été de tout faire exploser lors d’une seule étape.» Et il ajoutait, comme s’il fallait oublier l’aristocratie du panache et se vouer à la gestion théorique, ce qui dénote une certaine forme d’intelligence: «Sur le Tour, on souffre à chaque fois. Mais c’était sans conteste le plus serré. Je n’ai jamais été sûr de la victoire jusqu’au dernier chrono. Chaque année, c’est de plus en plus difficile. Je me sens plus vieux, j’apprends chaque année et je me développe en tant que coureur. Je suis plus complet. Je peux encore progresser tactiquement.»
samedi 22 juillet 2017
Froome entre dans l’Histoire, Bardet frôle la correctionnelle
Dans la dix-neuvième étape,
un contre-la-montre dans les rues de Marseille, le Britannique a assuré son
quatrième succès dans le Tour. Rigoberto Uran a repris la deuxième place à Romain
Bardet, qui a sauvé sa place sur le podium d’une petite seconde. Le chrono a
été remporté par le Polonais Maciej Bodnar.
Et le Vélodrome redevînt un antre cycliste.
Et Chris Froome se succéda à lui-même.
Et Romain Bardet sauva sa place sur le podium d’une toute
petite seconde…
Trois phrases suffisaient à résumer un samedi de Tour à
Marseille, qui accueillait un contre-la-montre inédit (22,5 km) comme ultime temps
fort d’une édition ambivalente. Le tracé de ce chrono, plutôt prestigieux dans
la cité phocéenne, partait du Vélodrome, longeait le littoral par la corniche, contournait
le Vieux-Port avant un demi-tour au niveau du MuCEM (Musée des civilisations d'Europe
et de la Méditerranée), puis il offrait une grimpette brutale, par la montée de
la Bonne Mère (1200 m à 9,5 %), jusqu'à Notre-Dame de la Garde, pour enfin redescendre
vers la mer et revenir sur le boulevard Michelet, retour au Vélodrome. Imaginez
un peu. Le climat était même au rendez-vous, beau et chaud (30°C). Et pourtant,
autant le dire crûment, avant toute autre considération: ce fut un échec!
Le chronicoeur ne parle pas là de la course. Encore que le
parcours en lui-même mériterait un examen critique inventorié dans la mesure où
il ressemblait plus à un prologue qu’à un exercice de puissance. Non, le
chronicoeur évoque le succès populaire attendu, qui ne fut pas, mais pas du
tout au rendez-vous! Les organisateurs attendaient plus de 60000
personnes dans le Vélodrome: celui-ci était au deux-tiers vide. Quant aux
bords des routes, ceints sur leur totalité d’une double haie de barrières, la
foule se devinait à peine dans les longues lignes droites, et la seule
concentration de spectateurs se vit – dieu merci! – dans la côte de Notre-Dame
de la Garde. Avec Marseille, qui hélas reçoit trop rarement la Grande Boucle, nous
imaginions vivre une sorte d’apothéose à la veille des Champs-Elysées. Notre tristesse
fut au moins à la hauteur de notre attente.
Mais revenons à la course.
D’abord du côté de l’Histoire. Ce contre-la-montre, qui faisait donc office de
dernière explication entre les favoris pour le titre, ne laissa finalement pas l'ombre
d'un doute. Mais qui y croyait vraiment? Chris Froome (Sky), sans trop
trembler, resta l’intouchable du Tour.
vendredi 21 juillet 2017
Moment de dépression, avant le chrono de Marseille
Dans la dix-huitième
étape, entre Embrun et Salon-de-Provence (222,5 km), victoire en solitaire du Norvégien
Boasson Hagen (Dimension Data). Samedi, contre-la-montre décisif à Marseille. Chris
Froome a course gagnée. Romain Bardet terminera-t-il deuxième ou troisième?
Route du Tour, envoyé spécial.
Ce vendredi 21 juillet, une sorte de dépression post-cimes a mordu le moral du chronicoeur, de la suiveuse et d’une partie de la caravane, tous engagés dans une grande descente vers le sud, entre Embrun et Salon-de-Provence, soit la plus longue étape de l’édition 2017: pas moins de 222,5 kilomètres, pour venir s’échouer aux portes de la Méditerranée, le nez au vent et les bras enduits d’embrocations de lavande. Autant l’avouer, tourner le dos aux montagnes – lieux privilégiés des vocabulaires oniriques et historiques du Tour – s’apparente à une sorte d’arrachement d’autant plus douloureux qu’il se reproduit chaque juillet recommencé. Le rituel est immuable. Il y a l’avant, puis l’après. Et tout passe si vite dans le feu de la course, de ses hauts, de ses bas, qu’une profonde désorientation s’empare de vous à la mesure de l’événement, de sorte que ce moment stratégique signe toujours la mort de quelque chose d’authentiquement supérieur, et surtout, la fin prochaine du Tour pour seul horizon.
Avant d’évoquer l’ultime grand moment pour la victoire finale, samedi 22 juillet dans les rues Marseille, le peloton chemina, ce vendredi, vers la grande bleue nourricière sans trop se poser de questions. Les 169 rescapés absorbèrent des routes sinueuses et très vallonnées, traversant les paysages des Alpes-de-Haute-Provence, au pied de la montagne de Lure, pour rejoindre le très touristique Lubéron, avant le final dans la plaine de la Crau, souvent très ventée. Trois côtes de troisième catégorie, la dernière (col du Pointu) à 45 kilomètres de l'arrivée, compliquèrent la tâche des équipes de routiers-sprinteurs. Pour les baroudeurs, réduits à la portion congrue depuis le départ de Düsseldorf, ce fut d’ailleurs la dernière occasion. Ceci expliqua cela : un groupe de vingt coureurs prit les devants très tôt et compta jusqu’à dix minutes d’avance. Parmi cette belle troupe de cabochards, de nombreux français : Gallopin, Chavanel, Hardy, Molard, Calmejane, Périchon, Sicard, Gesbert, Simon. Et quelques costauds : Bakelants, Kiserlovski, De Gendt, Brambilla, Boasson Hagen, Arndt, Albasini, Bennati…
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| La victoire de Boasson Hagen... |
Ce vendredi 21 juillet, une sorte de dépression post-cimes a mordu le moral du chronicoeur, de la suiveuse et d’une partie de la caravane, tous engagés dans une grande descente vers le sud, entre Embrun et Salon-de-Provence, soit la plus longue étape de l’édition 2017: pas moins de 222,5 kilomètres, pour venir s’échouer aux portes de la Méditerranée, le nez au vent et les bras enduits d’embrocations de lavande. Autant l’avouer, tourner le dos aux montagnes – lieux privilégiés des vocabulaires oniriques et historiques du Tour – s’apparente à une sorte d’arrachement d’autant plus douloureux qu’il se reproduit chaque juillet recommencé. Le rituel est immuable. Il y a l’avant, puis l’après. Et tout passe si vite dans le feu de la course, de ses hauts, de ses bas, qu’une profonde désorientation s’empare de vous à la mesure de l’événement, de sorte que ce moment stratégique signe toujours la mort de quelque chose d’authentiquement supérieur, et surtout, la fin prochaine du Tour pour seul horizon.
Avant d’évoquer l’ultime grand moment pour la victoire finale, samedi 22 juillet dans les rues Marseille, le peloton chemina, ce vendredi, vers la grande bleue nourricière sans trop se poser de questions. Les 169 rescapés absorbèrent des routes sinueuses et très vallonnées, traversant les paysages des Alpes-de-Haute-Provence, au pied de la montagne de Lure, pour rejoindre le très touristique Lubéron, avant le final dans la plaine de la Crau, souvent très ventée. Trois côtes de troisième catégorie, la dernière (col du Pointu) à 45 kilomètres de l'arrivée, compliquèrent la tâche des équipes de routiers-sprinteurs. Pour les baroudeurs, réduits à la portion congrue depuis le départ de Düsseldorf, ce fut d’ailleurs la dernière occasion. Ceci expliqua cela : un groupe de vingt coureurs prit les devants très tôt et compta jusqu’à dix minutes d’avance. Parmi cette belle troupe de cabochards, de nombreux français : Gallopin, Chavanel, Hardy, Molard, Calmejane, Périchon, Sicard, Gesbert, Simon. Et quelques costauds : Bakelants, Kiserlovski, De Gendt, Brambilla, Boasson Hagen, Arndt, Albasini, Bennati…
jeudi 20 juillet 2017
Barguil touche au sacré, mémoire d’Izoard !
Dans la dix-huitième
étape, entre Briançon et le sommet de l’Izoard (179,5 km), victoire du Français
Warren Barguil (Sunweb), sa deuxième depuis le début du Tour. Chris Froome a
aisément contrôlé Romain Bardet, avant le contre-la-montre, samedi, à
Marseille.
Dans l’art sacré du Tour, quelques territoires d’angoisses
saisis dans ses limites et ses grandeurs, ses gouffres et ses aspérités,
s’enracinent dans la mythologie la plus onirique qu’on puisse imaginer. Il
était 16h55 quand les Forçats de la Route commencèrent à arpenter les rampes
légendaires d’un Illustre des Alpes, placé si haut en majesté qu’il déchire
l’horizon de ses pitons abrupts. L’Izoard (2360 mètres, HC, 14,1 km à 7,3%)
n’est pas que ce géant redouté des ascensionnistes, il fait aussi mémoire et
fabrique des allégories qui nous saccagent l’esprit. Inaccessible l’hiver, ce
col ressemble à un messager du mal auquel il faut sacrifier. Totem et Moloch à
la fois, despote des cyclistes, il ne pardonne jamais aux faibles qui paient
leur tribut. Les rescapés, 169 au départ de Briançon, se livraient soudain aux
tortures inconséquentes de leurs efforts, jusqu’à épuisement de leurs
respirations césurées. L’asphalte venait de prendre des teintes enflammées, 34
degrés, et brûlait tout sur son passage, le décor et les corps. Parmi les
récits fabulés, les anciens racontent que Dieu, quand il créa notre planète,
termina par les Alpes, sculptant le dernier col, l’Izoard, mais comme il lui
manquait de la terre pour achever son ouvrage, il utilisa des restes de Lune et
les appliqua d’un geste maladroit aux flancs du lieu dit la Casse déserte. Il
vient de loin, l’aspect sélénite.
L'Izoard est au Tour ce que la cathédrale de Reims et la
basilique de Saint-Denis sont à la royauté française. Le sacre absolu. Ou le
trépas. Tous les princes de juillet vinrent y chercher l’onction des rois:
Bartali, Coppi, Bobet, Merckx, Thévenet ou encore Van Impe le franchirent en
tête avant de triompher à Paris. Mais beaucoup n’y connurent que l’extrême onction
et le repos des gisants: comment oublier René Vietto, en 1939, porteur du
maillot jaune, pleurant tous ses espoirs perdus sur cette pente caillouteuse et
poussiéreuse, ne tenant sur son vélo que par miracle, vaincu par son ombre
elle-même, sous le doigt vengeur du lieu sacré ; et comment oublier les
genoux meulés de Cyrille Guimard, qui cédèrent aux portes de la Casse Déserte,
en 1972, laissant Eddy Merckx s’envoler…
mercredi 19 juillet 2017
Les langages d’une trilogie alpestre de légende
Dans la dix-septième
étape, entre La Mure et Serre Chevalier (183 km), victoire du Slovène Primoz
Roglic (Lotto). Fabio Aru a perdu du temps. Les coureurs ont escaladé
trois cols mythiques, la Croix de Fer, le Télégraphe et le Galibier et ses 2642
mètres.
Quand elle aborde ses classiques oniriques, la géographie du
Tour, soumise à la nécessité épique de l’épreuve, forme la figure principale de
langages poétiques qui donnent à lire un monde dans les lentes concrétions des
vertus positives du champion. Avec l’ivresse des cimes, parce que la course s’y
dispute à la force de l’apesanteur et du vertige, les éléments et les terrains
hostiles se personnifient. La nature s’humanise ; et les hommes en
souffrance se «naturise». Hier, entre La Mure et Serre Chevalier, les 172
rescapés de la Grande Boucle se sont confrontés à une fameuse trilogie
alpestre, absorbés par cette tautologie panoptique des sommets alentours.
Tout débuta vraiment par le col de la Croix de Fer (HC, 2067 mètres, 24 km à 5,2%,) : nous pénétrâmes dans les hautes sphères du Tour pour entamer les montagnes sacrées présentées comme «juges de paix», censés régler le conflit qui se jouait à coups de secondes. Il y eut quelques gouttes de pluie, un peu de vent frais, et Alberto Contador passa à l’attaque, à l’orgueil, tentant de renouer avec la fougue de sa jeunesse, abusant de ses déhanchements si caractéristiques. Une échappée d’une trentaine d’unités s’était formée, avant de s’éparpiller, puis se disloquer. A l’arrière, avec trois minutes de passif, le groupe maillot jaune, sévèrement élimé, comptait trente-six coureurs. A l’instant même où le Français Thibaut Pinot abandonna, tournant le dos à ce Tour 2017 vécu à l’envers – mais était-ce encore un fait de course? –, et où le porteur du maillot vert, Marcel Kittel, victime d’une chute, l’imitait, nous balancions entre un sentiment de candeur et l’exacte connaissance des exigences de la compétition, impitoyables révélateur des faiblesses humaines.
Tout se poursuivit par le col du Télégraphe (première cat., 1566 mètres, 11,9 km à 7,1%): dans cette rampe de lancement vers le Galibier, nous touchions du doigt le travail de fond. L’écart entre le groupe Contador (dont plusieurs Français, Gallopin, Feuillu, Moinard) et celui de Froome atteignit 4 minutes. Les positions se figèrent.
Tout débuta vraiment par le col de la Croix de Fer (HC, 2067 mètres, 24 km à 5,2%,) : nous pénétrâmes dans les hautes sphères du Tour pour entamer les montagnes sacrées présentées comme «juges de paix», censés régler le conflit qui se jouait à coups de secondes. Il y eut quelques gouttes de pluie, un peu de vent frais, et Alberto Contador passa à l’attaque, à l’orgueil, tentant de renouer avec la fougue de sa jeunesse, abusant de ses déhanchements si caractéristiques. Une échappée d’une trentaine d’unités s’était formée, avant de s’éparpiller, puis se disloquer. A l’arrière, avec trois minutes de passif, le groupe maillot jaune, sévèrement élimé, comptait trente-six coureurs. A l’instant même où le Français Thibaut Pinot abandonna, tournant le dos à ce Tour 2017 vécu à l’envers – mais était-ce encore un fait de course? –, et où le porteur du maillot vert, Marcel Kittel, victime d’une chute, l’imitait, nous balancions entre un sentiment de candeur et l’exacte connaissance des exigences de la compétition, impitoyables révélateur des faiblesses humaines.
Tout se poursuivit par le col du Télégraphe (première cat., 1566 mètres, 11,9 km à 7,1%): dans cette rampe de lancement vers le Galibier, nous touchions du doigt le travail de fond. L’écart entre le groupe Contador (dont plusieurs Français, Gallopin, Feuillu, Moinard) et celui de Froome atteignit 4 minutes. Les positions se figèrent.
mardi 18 juillet 2017
Et la haute montagne va prendre le dessus…
Dans la quinzième
étape, entre Le Puy-en-Velay et Romans-sur-Isère (165 km), victoire de l’Australien
Michael Matthews (Sunweb). Les choses sérieuses, peut-être définitives,
débuteront dans les Alpes dès aujourd’hui avec l’ascension du Galibier, et
demain, celle de l’Izoard.
Continuons – du moins essayons – d’appréhender le Tour pour
ce qu’il reste, malgré son évolution récente: «Une fable à morale ambiguë, l’expression d’une vaste utopie», au
sens où l’entendait Roland Barthes. Comme l’écrivait hier matin dans l’Equipe notre confrère Philippe Brunel,
qui consacrait un sublime portrait de notre prestigieux prédécesseur Pierre
Chany, «la vérité, c’est qu’il y a deux
Tours, celui que l’on regarde à la télé, et l’autre, qu’on se raconte et qui
ravaude un rêve collectif, avec ses légendes vraies ou falsifiées». Cette
fable aménage dans le recours de ses propres lois une épopée qui nous renseigne
sur nos désenchantements. Et nos attachements aussi. De ce côté-là, une
certitude intangible nous tient par la passion absolue: la course. Et la course
dans toutes ses composantes, pour ce qu’elles nous disent du cyclisme actuel,
de notre époque.
Hier, entre Le Puy-en-Velay et Romans-sur-Isère, étape remportée par l’Australien Michael Matthews (Sunweb), quelque chose de «transitoire» flottait dans l’air torride de la vallée du Rhône, joyeusement balayée par les vents, propices aux bordures. Nous vîmes d’ailleurs les Sky tenter l’offensive dans le final. De la passe d’armes sortit une cassure, dont la principale victime fut Dan Martin (QST), qui concéda 50 secondes. Nous ressentîmes alors comme une impression électrique, de celles qui précèdent les grandes heures quand nos regards se portent vers l’horizon… C’était, en effet, la dernière transhumance avant les Alpes, qui concentreront, aujourd’hui et demain, des difficultés immenses avec une succession de cols historiques et monumentaux: Croix de Fer, Télégraphe, Galibier, Vars et Izoard, sachant que quatre d’entre eux culminent à plus de 2000 mètres d’altitude. Toutes les faiblesses, masquées jusque-là, s’y dévoileront immanquablement.
Hier, entre Le Puy-en-Velay et Romans-sur-Isère, étape remportée par l’Australien Michael Matthews (Sunweb), quelque chose de «transitoire» flottait dans l’air torride de la vallée du Rhône, joyeusement balayée par les vents, propices aux bordures. Nous vîmes d’ailleurs les Sky tenter l’offensive dans le final. De la passe d’armes sortit une cassure, dont la principale victime fut Dan Martin (QST), qui concéda 50 secondes. Nous ressentîmes alors comme une impression électrique, de celles qui précèdent les grandes heures quand nos regards se portent vers l’horizon… C’était, en effet, la dernière transhumance avant les Alpes, qui concentreront, aujourd’hui et demain, des difficultés immenses avec une succession de cols historiques et monumentaux: Croix de Fer, Télégraphe, Galibier, Vars et Izoard, sachant que quatre d’entre eux culminent à plus de 2000 mètres d’altitude. Toutes les faiblesses, masquées jusque-là, s’y dévoileront immanquablement.
dimanche 16 juillet 2017
Avec Bardet et Froome, ça devient franc et Massif
Dans la quinzième
étape, entre Laissac-Sévérac-l’Eglise et Le Puy-en-Velay (189,5 km), victoire du
Néerlandais Bauke Mollema (TFS). Une passe d’arme a opposé l’équipe de Romain Bardet
et Chris Froome, avant la principale difficulté du jour.
Le Puy-en-Velay (Haute-Loire),
envoyé spécial.
L’art du Tour se compose d’une double expérience. Celle de l’isolement intérieur provoquée par une forme de désorientation («où étions-nous hier», «où allons-nous demain?»), associée à celle d’un exil collectif qui serait tout le contraire d’un cheminement sans but («où est le roadbook?»). Hier, entre Laissac-Sévérac-l’Eglise et Le Puy-en-Velay (189,5 km), après avoir franchi les Vosges, le Jura et les Pyrénées, le peloton attaquait les plateaux du Massif Central sous une belle chaleur. Nous n’avions qu’un mot en bouche, qui valait toutes les onomatopées: «Déjà!» Ce parcours de moyenne montagne grimpait dès sa première heure, avec la montée de Naves d'Aubrac (première cat., 8,9 km à 6,4%). Cinq courageux partirent en éclaireurs, tous rejoints par une énorme patrouille de vingt-trois baroudeurs, dont les Français Warren Barguil et Thibaut Pinot.
Le matin, dans l’Equipe, Romain Bardet jouait le régional de l’étape. «Je vais être très fier de rouler sur des routes où il m’arrive de m’entraîner, il y aura peut-être une occasion, ça peut être tout l’un ou tout l’autre», expliquait-il. Le danger était partout, dans les moindres plis du tracé, quitte à semer des embûches qui ne se paient qu’à coups de secondes. Pour les lecteurs férus – à juste titre – de la seule version «papier» du l’Humanité, qui ne consultent ni le site internet ni le blog du chronicoeur, il s’avère impossible de résumer les tréfonds d’une course qui, depuis quatre jours, a vécu des événements en pagaille. Des victoires françaises prestigieuses (Bardet, Barguil), l’étonnante et éphémère perte de pouvoir de Chris Froome à Peyragudes, la défaillance stupéfiante de Fabio Aru dans une côte de 570 mètres à Rodez, les interrogations sur la stratégie des Sky, etc. Le tout offert, côté suspens, sur un plateau d’or: sept coureurs se tiennent en deux minutes au classement, quatre en moins de trente secondes… Rendez-vous compte. Le général nous enseigne cette simple vérité: ce Tour présente le podium provisoire le plus serré de toute l’histoire. Le précédent record au même stade de l’épreuve datait de 1951: il y avait trente-deux secondes Hugo Koblet, leader, et Raphaël Géminiani, troisième.
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| La victoire de Bauke Mollema. |
L’art du Tour se compose d’une double expérience. Celle de l’isolement intérieur provoquée par une forme de désorientation («où étions-nous hier», «où allons-nous demain?»), associée à celle d’un exil collectif qui serait tout le contraire d’un cheminement sans but («où est le roadbook?»). Hier, entre Laissac-Sévérac-l’Eglise et Le Puy-en-Velay (189,5 km), après avoir franchi les Vosges, le Jura et les Pyrénées, le peloton attaquait les plateaux du Massif Central sous une belle chaleur. Nous n’avions qu’un mot en bouche, qui valait toutes les onomatopées: «Déjà!» Ce parcours de moyenne montagne grimpait dès sa première heure, avec la montée de Naves d'Aubrac (première cat., 8,9 km à 6,4%). Cinq courageux partirent en éclaireurs, tous rejoints par une énorme patrouille de vingt-trois baroudeurs, dont les Français Warren Barguil et Thibaut Pinot.
Le matin, dans l’Equipe, Romain Bardet jouait le régional de l’étape. «Je vais être très fier de rouler sur des routes où il m’arrive de m’entraîner, il y aura peut-être une occasion, ça peut être tout l’un ou tout l’autre», expliquait-il. Le danger était partout, dans les moindres plis du tracé, quitte à semer des embûches qui ne se paient qu’à coups de secondes. Pour les lecteurs férus – à juste titre – de la seule version «papier» du l’Humanité, qui ne consultent ni le site internet ni le blog du chronicoeur, il s’avère impossible de résumer les tréfonds d’une course qui, depuis quatre jours, a vécu des événements en pagaille. Des victoires françaises prestigieuses (Bardet, Barguil), l’étonnante et éphémère perte de pouvoir de Chris Froome à Peyragudes, la défaillance stupéfiante de Fabio Aru dans une côte de 570 mètres à Rodez, les interrogations sur la stratégie des Sky, etc. Le tout offert, côté suspens, sur un plateau d’or: sept coureurs se tiennent en deux minutes au classement, quatre en moins de trente secondes… Rendez-vous compte. Le général nous enseigne cette simple vérité: ce Tour présente le podium provisoire le plus serré de toute l’histoire. Le précédent record au même stade de l’épreuve datait de 1951: il y avait trente-deux secondes Hugo Koblet, leader, et Raphaël Géminiani, troisième.
samedi 15 juillet 2017
Une côte de 570 mètres et Froome reprend le maillot jaune !
Dans la quatorzième étape,
entre Blagnac et Rodez (181,5 km), victoire de l’Australien Michael Matthews
(Sunweb). L’arrivée, jugée au sommet d’une côte sèche, a été fatale à l’Italien
Fabio Aru. Chris Froome a récupéré le maillot jaune!
Rodez (Aveyron), envoyé spécial.
Roland Barthes le disait en son temps: «On ne fait pas de sentiment dans le Tour, telle est la loi qui avive l'intérêt du spectacle.» Et le sémiologue ajoutait: «C'est qu'ici la morale chevaleresque est sentie comme le risque d'un aménagement possible du destin.» Ce samedi 15 juillet, en parcourant de bout en bout la quatorzième étape, balayée par un vent du nord étouffant si tenace qu’ouvrir la fenêtre côté conducteur tenait de l’audace pour la conduite, le chronicoeur cheminait en dialectique cycliste et se demandait si l’injustice des situations, répétées mécaniquement depuis quinze jours dans le peloton, allait nous accompagner jusqu’à Paris, avec son lot de rancoeurs. D’où le surgissement de cette phrase du grand Barthes, qui vint claquer comme une évidence. Pensez-donc. Entre Blagnac et Rodez, sur un parcours pourtant accidenté et sinueux dans la seconde partie, donc propice aux courageux aventuriers, c’était plié d’avance. Lisez bien: c’était une étape taillée pour les baroudeurs… mais sans baroudeur à l’arrivée.
Ainsi, quand Radio Tour annonça qu’un groupe de cinq échappés venaient de prendre les commandes de la course dès le kilomètre zéro, le chroniqueur et la suiveuse présente dans le véhicule de l’Humanité – quoique relativement muets dans la traversée des villages ou de la caravane publicitaire tant les dangers de la circulation sont permanents – comprirent immédiatement la situation. Il y avait là cinq hommes, partis en avant-garde, dont deux Français, Thomas Voeckler et Maxime Bouet ; le soleil éclairait la journée ; la chaleur accablait les poumons et rendait la chasse plus malaisée ; bref, tout était réuni pour qu’une échappée royale parvienne enfin à son terme. Sauf que l’avance ne dépassa pratiquement jamais les deux minutes. Alors, dans la voiture, nous avions compris bien avant l’heure. Les fuyards se débâtirent en vain. Thomas Voeckler fut le premier à céder, à moins de trente kilomètres du but. Tous suivirent. Les uns après les autres. Litanie quotidienne remplie de désolation…
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| Froome, de nouveau en jaune... |
Roland Barthes le disait en son temps: «On ne fait pas de sentiment dans le Tour, telle est la loi qui avive l'intérêt du spectacle.» Et le sémiologue ajoutait: «C'est qu'ici la morale chevaleresque est sentie comme le risque d'un aménagement possible du destin.» Ce samedi 15 juillet, en parcourant de bout en bout la quatorzième étape, balayée par un vent du nord étouffant si tenace qu’ouvrir la fenêtre côté conducteur tenait de l’audace pour la conduite, le chronicoeur cheminait en dialectique cycliste et se demandait si l’injustice des situations, répétées mécaniquement depuis quinze jours dans le peloton, allait nous accompagner jusqu’à Paris, avec son lot de rancoeurs. D’où le surgissement de cette phrase du grand Barthes, qui vint claquer comme une évidence. Pensez-donc. Entre Blagnac et Rodez, sur un parcours pourtant accidenté et sinueux dans la seconde partie, donc propice aux courageux aventuriers, c’était plié d’avance. Lisez bien: c’était une étape taillée pour les baroudeurs… mais sans baroudeur à l’arrivée.
Ainsi, quand Radio Tour annonça qu’un groupe de cinq échappés venaient de prendre les commandes de la course dès le kilomètre zéro, le chroniqueur et la suiveuse présente dans le véhicule de l’Humanité – quoique relativement muets dans la traversée des villages ou de la caravane publicitaire tant les dangers de la circulation sont permanents – comprirent immédiatement la situation. Il y avait là cinq hommes, partis en avant-garde, dont deux Français, Thomas Voeckler et Maxime Bouet ; le soleil éclairait la journée ; la chaleur accablait les poumons et rendait la chasse plus malaisée ; bref, tout était réuni pour qu’une échappée royale parvienne enfin à son terme. Sauf que l’avance ne dépassa pratiquement jamais les deux minutes. Alors, dans la voiture, nous avions compris bien avant l’heure. Les fuyards se débâtirent en vain. Thomas Voeckler fut le premier à céder, à moins de trente kilomètres du but. Tous suivirent. Les uns après les autres. Litanie quotidienne remplie de désolation…
Bref, nous attendîmes l'explication finale. Qui s’avérait toutefois savoureuse, dans la mesure
où la bosse posée comme chemin de croix christique sur la ligne d’arrivée, à
savoir la côte de Saint-Pierre, était tout de même longue de 570 mètres avec
une pente moyenne à 9,6%.
vendredi 14 juillet 2017
Barguil, le bonheur et les silences d’un 14 Juillet
Dans la treizième étape,
entre Saint-Girons et Foix (101 km), victoire de Warren Barguil (Sunweb). Le
Français, âgé de 25 et porteur du maillot à pois, triomphe le jour de la Fête
nationale. Cela ne s’était plus produit
depuis 2005.
Foix (Ariège), envoyé spécial.
Et soudain, les pourcentages s’accentuèrent entre les mélèzes. Et nous savions tout ou presque d’eux. Ce n’est pas pour devenir de simples cyclistes qu’ils pédalent, c’est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour, pour qu’enfin puisse débuter leur long monologue avec la souffrance. Les premiers de cordée du peloton, l’Espagnol Mikel Landa, le coéquipier de Chris Froome chez Sky, et son compatriote Alberto Contador (Trek) avaient encore des visages de chair qui ne disaient qu’une infime, si infime partie de ce qu’on aurait voulu qu’ils nous disent, même avant de se figer. Ils pénétrèrent en un lieu transformé en sanctuaire, l’un des rares de l’histoire du Tour. Ils venaient de quitter Massat, la route grimpait vers Péguère (1375 mètres, 9,3 km à 7,9%). Et ce fut à ce moment-là que la dramaturgie isolée de la course prit une tournure si belle qu’elle nous chavira le cœur et les yeux. Ils escaladèrent les trois derniers kilomètres d’un «mur» (jusqu’à 18%) creusé par une route si étroite que la présence du public était interdite pour des raisons de sécurité. Dans ces montagnes ensauvagées où chaque virage se prête à l’inattendu, nous voisinions avec les atours d’une grande tragédie sportive. Ils étaient seuls face à eux-mêmes en relevant leurs bustes et leurs têtes, en humant des bouffées des taillis frais, comme on tente de s’adoucir contre les heurts des châtiments infligés.
Au sommet de ce «mur» de Péguère, ils étaient exactement à 27 bornes de la ligne d’arrivée. Les circonstances avaient pris une tournure accélérée. En seulement 101 kilomètres, soit un format hyper court, l’étape en ligne la plus courte de cette édition offrait en effet trois ascensions, le peloton ayant déjà gravi les cols de Latrape (5,6 km à 7,3%), puis le col d’Agnes (1570 mètres, 10 km à 8,2%). Le ciel, endiablé et brumeux au petit matin, ne ronronnait plus. Partis à tombeau ouvert dès le départ, donné à 14h25, un horaire inhabituellement tardif, les cyclistes risquaient de franchir des seuils inconnus qui menaçaient de les meurtrir à tout instant, à un rythme si fou que nous nous frottions les yeux.
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| La victoire de Warren Barguil. |
Et soudain, les pourcentages s’accentuèrent entre les mélèzes. Et nous savions tout ou presque d’eux. Ce n’est pas pour devenir de simples cyclistes qu’ils pédalent, c’est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour, pour qu’enfin puisse débuter leur long monologue avec la souffrance. Les premiers de cordée du peloton, l’Espagnol Mikel Landa, le coéquipier de Chris Froome chez Sky, et son compatriote Alberto Contador (Trek) avaient encore des visages de chair qui ne disaient qu’une infime, si infime partie de ce qu’on aurait voulu qu’ils nous disent, même avant de se figer. Ils pénétrèrent en un lieu transformé en sanctuaire, l’un des rares de l’histoire du Tour. Ils venaient de quitter Massat, la route grimpait vers Péguère (1375 mètres, 9,3 km à 7,9%). Et ce fut à ce moment-là que la dramaturgie isolée de la course prit une tournure si belle qu’elle nous chavira le cœur et les yeux. Ils escaladèrent les trois derniers kilomètres d’un «mur» (jusqu’à 18%) creusé par une route si étroite que la présence du public était interdite pour des raisons de sécurité. Dans ces montagnes ensauvagées où chaque virage se prête à l’inattendu, nous voisinions avec les atours d’une grande tragédie sportive. Ils étaient seuls face à eux-mêmes en relevant leurs bustes et leurs têtes, en humant des bouffées des taillis frais, comme on tente de s’adoucir contre les heurts des châtiments infligés.
Au sommet de ce «mur» de Péguère, ils étaient exactement à 27 bornes de la ligne d’arrivée. Les circonstances avaient pris une tournure accélérée. En seulement 101 kilomètres, soit un format hyper court, l’étape en ligne la plus courte de cette édition offrait en effet trois ascensions, le peloton ayant déjà gravi les cols de Latrape (5,6 km à 7,3%), puis le col d’Agnes (1570 mètres, 10 km à 8,2%). Le ciel, endiablé et brumeux au petit matin, ne ronronnait plus. Partis à tombeau ouvert dès le départ, donné à 14h25, un horaire inhabituellement tardif, les cyclistes risquaient de franchir des seuils inconnus qui menaçaient de les meurtrir à tout instant, à un rythme si fou que nous nous frottions les yeux.
jeudi 13 juillet 2017
Le pyrénéiste s’appelle Romain Bardet !
Dans la douzième
étape, entre Pau et Peyragudes (214,5 km), jonchée de trois difficultés
majeures, la victoire s’est jouée dans les 300 derniers mètres. Splendide victoire
à l’arrachée du Français Romain Bardet (ALM). Fabio Aru prend le maillot jaune
de Chris Froome, pour six secondes.
Peyragudes
(Hautes-Pyrénées), envoyé spécial.
Quelque chose d’irréel. D’intemporel aussi. De l’ordre de l’irrationnel, pour ceux du moins qui n’entendent rien aux effluves des cimes éternelles – nous parlons là des vraies montagnes, celles qui disposent de tout, des hommes comme du climat. Ce jeudi 13 juillet au matin, un crachin presque grand-breton s’époumonait sur Pau et humidifiait la ligne de départ et les corps qui s’y ébrouaient. Et tandis que les parapluies emportaient les foules sous des nuages grisâtres, menaçants, les suiveurs regardaient au loin l’horizon, tout là-bas vers le sud, en se demandant sérieusement ce qu’il adviendrait du peloton – surtout de ses favoris – à l’heure d’affronter les Pyrénées et d’en découdre vraiment.
Rendez-vous compte. A peine trois heures plus tard, le chronicoeur déboulait dans l’immense toile de tente, autrement dit la salle de presse plantée à 1580 mètres au sommet de Peyragudes, et il fut accueilli par un soleil si accablant qu’il brûlait les peaux et attisait les nerfs. Un lumineux ciel bleu. Un paysage à couper le souffle. Les coureurs pédalaient depuis déjà un bon moment et il leur fallut patienter 15 heures, soit à environ 60 kilomètres de l’arrivée, pour qu’enfin ils quittent les rudesses de la pluie pour s’installer, progressivement, dans de simples brumes de chaleur. Plus ils s’enfonçaient entre Haute-Garonne et Hautes-Pyrénées, plus plafond bas les ignoraient. A l’avant, les fuyards du jour – sorte d’éclaireurs de l’inutile? – étaient d’abord douze: Stephen Cummings (Dimension Data), Cyril Gautier (AG2R), Diego Ulissi (UAE Emirates), Michael Matthews (Sunweb), Koen De Kort (Trek), Nils Politt (Katusha), Stefan Kueng (BMC), Thomas De Gendt (Lotto Soudal), Julien Simon (Cofidis), Jack Bauer, Marcel Kittel (Quick Step) et Imanol Erviti (Movistar). Inutile de préciser que certains des «gros culs», comprendre les routiers-sprinteurs, rendirent l’âme dès que la route s’éleva. Et dans le genre, les rescapés du Tour étaient servis. Le patron de l’épreuve, Christian Prudhomme, présentait ainsi le parcours proposé: «L'étape la plus longue du séjour pyrénéen impose un enchaînement particulièrement exigeant. Au fil des kilomètres, cela se corse avec l'ascension du col de Menté (première cat., 6,9% à 8,1%) avant de devenir ultra-sélectif dans la montée du Port de Balès (HC, 11,7 km à 7,7%) pour se transformer en supplice pour les mollets dans le final revisité de Peyragudes (col de Peyresourde, première catégorie, 9,7 km à 7,8%, puis la montée finale, 2,4 km à 8,4%). Dans le dernier kilomètre, sur la piste de l'unique altiport des Pyrénées, se dresse sur 200 mètres un passage à 16%. Le cadre est absolument grandiose. C'est quelque chose de jamais vu dans l'histoire du Tour!» Pour un peu, on aurait pu croire que Prudhomme se réjouissait par avance de la souffrance d’autrui. Erreur. Ces mots n’étaient mus que par l’impatience d’assister à un spectacle grandiose – en un théâtre naturel non moins hors-normes.
Comme d’ordinaire, nous attendions beaucoup. En résumé: il ne se passa strictement rien jusqu’au Port de Balès (1755 m), dont le sommet culminait à 30,5 kilomètres du but. Dans le groupe maillot jaune, les Sky de Froome menaient le train sans trop forcer l’allure, contrôlant à juste distance les échappés désormais éparpillés, qui ne possédaient plus que quatre malheureuses minutes d’avance. Maudit chronicoeur, direz-vous: dans son apprentissage du Tour en altitude, il n’aime rien tant que les ascensionnistes qui recherchent quelque chose qui les dépasse, quand ils osent se jouer des topographies ingrates et tentent d’en domestiquer les dangers, d’en braver les frontières.
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| Le triomphe de Romain Bardet... |
Quelque chose d’irréel. D’intemporel aussi. De l’ordre de l’irrationnel, pour ceux du moins qui n’entendent rien aux effluves des cimes éternelles – nous parlons là des vraies montagnes, celles qui disposent de tout, des hommes comme du climat. Ce jeudi 13 juillet au matin, un crachin presque grand-breton s’époumonait sur Pau et humidifiait la ligne de départ et les corps qui s’y ébrouaient. Et tandis que les parapluies emportaient les foules sous des nuages grisâtres, menaçants, les suiveurs regardaient au loin l’horizon, tout là-bas vers le sud, en se demandant sérieusement ce qu’il adviendrait du peloton – surtout de ses favoris – à l’heure d’affronter les Pyrénées et d’en découdre vraiment.
Rendez-vous compte. A peine trois heures plus tard, le chronicoeur déboulait dans l’immense toile de tente, autrement dit la salle de presse plantée à 1580 mètres au sommet de Peyragudes, et il fut accueilli par un soleil si accablant qu’il brûlait les peaux et attisait les nerfs. Un lumineux ciel bleu. Un paysage à couper le souffle. Les coureurs pédalaient depuis déjà un bon moment et il leur fallut patienter 15 heures, soit à environ 60 kilomètres de l’arrivée, pour qu’enfin ils quittent les rudesses de la pluie pour s’installer, progressivement, dans de simples brumes de chaleur. Plus ils s’enfonçaient entre Haute-Garonne et Hautes-Pyrénées, plus plafond bas les ignoraient. A l’avant, les fuyards du jour – sorte d’éclaireurs de l’inutile? – étaient d’abord douze: Stephen Cummings (Dimension Data), Cyril Gautier (AG2R), Diego Ulissi (UAE Emirates), Michael Matthews (Sunweb), Koen De Kort (Trek), Nils Politt (Katusha), Stefan Kueng (BMC), Thomas De Gendt (Lotto Soudal), Julien Simon (Cofidis), Jack Bauer, Marcel Kittel (Quick Step) et Imanol Erviti (Movistar). Inutile de préciser que certains des «gros culs», comprendre les routiers-sprinteurs, rendirent l’âme dès que la route s’éleva. Et dans le genre, les rescapés du Tour étaient servis. Le patron de l’épreuve, Christian Prudhomme, présentait ainsi le parcours proposé: «L'étape la plus longue du séjour pyrénéen impose un enchaînement particulièrement exigeant. Au fil des kilomètres, cela se corse avec l'ascension du col de Menté (première cat., 6,9% à 8,1%) avant de devenir ultra-sélectif dans la montée du Port de Balès (HC, 11,7 km à 7,7%) pour se transformer en supplice pour les mollets dans le final revisité de Peyragudes (col de Peyresourde, première catégorie, 9,7 km à 7,8%, puis la montée finale, 2,4 km à 8,4%). Dans le dernier kilomètre, sur la piste de l'unique altiport des Pyrénées, se dresse sur 200 mètres un passage à 16%. Le cadre est absolument grandiose. C'est quelque chose de jamais vu dans l'histoire du Tour!» Pour un peu, on aurait pu croire que Prudhomme se réjouissait par avance de la souffrance d’autrui. Erreur. Ces mots n’étaient mus que par l’impatience d’assister à un spectacle grandiose – en un théâtre naturel non moins hors-normes.
Comme d’ordinaire, nous attendions beaucoup. En résumé: il ne se passa strictement rien jusqu’au Port de Balès (1755 m), dont le sommet culminait à 30,5 kilomètres du but. Dans le groupe maillot jaune, les Sky de Froome menaient le train sans trop forcer l’allure, contrôlant à juste distance les échappés désormais éparpillés, qui ne possédaient plus que quatre malheureuses minutes d’avance. Maudit chronicoeur, direz-vous: dans son apprentissage du Tour en altitude, il n’aime rien tant que les ascensionnistes qui recherchent quelque chose qui les dépasse, quand ils osent se jouer des topographies ingrates et tentent d’en domestiquer les dangers, d’en braver les frontières.
mercredi 12 juillet 2017
A Pau, la mémoire de Robic pour tout horizon
Dans la onzième étape,
entre Eymet et Pau (203,5 km), victoire au sprint de l’Allemand Marcel Kittel (QST).
L’arrivée dans la cité paloise était l’occasion de rendre hommage à Jean Robic,
vainqueur ici-même d’une étape dans le seul Tour qu’il remporta, en 1947…
Lorsqu’il visite l’une de ces villes ayant le privilège de
l’accueillir comme l’un de ses fils putatifs, le Tour continue de nous troubler
parce qu’il nous parle d’un pays proche et d’un monde lointain. Le pays proche,
nous l’avons sous les yeux quotidiennement. Le monde lointain, nous le
possédons quelque part dans l’un des cortex de notre cerveau, il nous parle de
mélancolie historique autant que géographique, nous l’appelons «mémoire». Elle
puise son énergie, une fois l’an, de ses anciennes provinces, forte de
l’exemplarité de ses rites et coutumes, et de ces cités qui continuent
d’honorer sa légende. Hier, Pau a reçu la Grande Boucle pour la soixante-dixième
fois. Sur les coins de rue, amassée, la foule des habitués comme celle des
ingénus racontait les annales de la France plurielle, heureuse de se regarder
passer elle-même. Aussi, quand tout au fond de la rue Michelet, avant
d’atterrir à folle allure devant la place de Verdun, l’Allemand Marcel Kittel
(QST) remporta sa cinquième étape, nous pensions follement à l’onirisme de cette
course qui forgea des destins insensés dont nous nous transmettons, d’une
génération à l’autre, le brûlant souvenir. En rêvassant devant le palais
Beaumont, où se situait la salle de presse, le chronicoeur crut ainsi voir pour
tout horizon l’ombre portée d’un des fils privilégiés du Tour, vainqueur
d’étape précisément à Pau en 1947 (un 13 juillet!), et surtout vainqueur de
l’épreuve la même année: Jean Robic (1).
A cette évocation, il nous fallut croiser le chemin de
l’écrivain et enfant du pays, l’ami Christian Laborde, familier de la Fête de l’Humanité, grand connaisseur de la
petite-reine et des personnages tutélaires qui composent sa constellation. Et
puisqu’avec les littérateurs du Tour il n’y a jamais de hasard, ce conteur de
mots à l’accent emprunté à Nougaro (il était son ami) vient de publier «Robic
47», aux éditions du Rocher. Il y narre, sous un mode intime, un monde qu’on
croyait dissolu. Si Laborde a acquis l’art cycliste dans la cuisine de son
enfance, à Aureilhan, près de Tarbes, où il découvrit les épopées de la bouche
de son père, il partait chaque juillet, en famille, dans les cols pyrénéens,
pour y applaudir Anquetil ou Poulidor, Bahamontes ou Gaul. La passion,
conjuguée à la plume d’orfèvre, fut donc taillée dès l’adolescence. «J’ai toujours été hanté par le Tour 1947,
et par son vainqueur, dont le nom claque en deux syllabes dans notre patrimoine,
Robic. Il faut bien articuler, Ro-bic!», raconte l’écrivain. «Ce Tour 47 est inoubliable, d’abord parce
qu’il concerne notre cher et vieux pays: c’est le premier Tour d’après-guerre,
le Tour de la France libérée. Et Robic ressemble à la France de l’époque. Il
est aussi cabossé qu'elle, il a vécu l'exode, connu le rationnement, il s'est
caché pour échapper au STO, il a renseigné la Résistance. Il a été un héros
français avant de devenir un héros sur le vélo.»
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