jeudi 27 mai 2021

Historicisation(s)

Republier Mein Kampf, d’Adolf Hitler…

Édition. Voici l’impossible chronique ; celle de l’édition d’un livre horrible. Depuis plusieurs années déjà, le projet était avancé et même… totalement achevé. Dès 2015, alors que la perspective devenait réalité, le bloc-noteur avait questionné « l’affaire » en ces termes : «Rééditer le livre d’Hitler, avec les précautions d’usage, oui, pourquoi pas, en tant que travail de mémoire. Mais pourquoi ? Et comment?» Le temps a passé, la publication de Mein Kampf fut maintes fois repoussée face aux critiques sur l’opportunité de ressortir cet appel à la haine. Au nom des victimes de la Shoah, quelques personnalités s’étaient indignées de cette éventuelle perspective, ainsi que plusieurs associations juives. Nous y sommes: ce 2 juin 2021, Fayard sort une édition critique et scientifique de Mein Kampf. Diffusé à 10 000 exemplaires et exclusivement accessible en commande chez les libraires, le manifeste du nazisme sera donc assorti d’un impressionnant appareillage critique. Sur le plan technique, bien des écueils ont été évités : une couverture blanche, où n’apparaît pas le nom d’Hitler, un pavé de 1 000 pages et 3,6 kilos à la mise en scène minimaliste, sans parler du titre universitaire: Historiciser le mal. Le tout au prix exorbitant de 100 euros et l’interdiction absolue de mettre l’ouvrage en vitrine. Personne ne pourra dire que Fayard cherche le « coup d’édition »…

Source. Publier le livre antisémite d’Adolf Hitler, le seul qu’il ait jamais signé de son nom : la polémique va resurgir. Chacun reconnaît le caractère imbitable de cet ouvrage écrit en prison entre 1924 et 1925, après le putsch manqué à Munich contre la République de Weimar. Comme le soulignent les historiens, Mein Kampf est dans sa première partie l’autoportrait d’Hitler et, dans sa seconde partie, l’exposé de ses obsessions les plus monstrueuses. La vie ne serait qu’une lutte à mort entre les «forts» et les «faibles», entre les «races dominantes» et les «races serviles», au profit d’un monde germanique aryen supérieur par l’écrasement du monde juif. Une horreur. En France, depuis janvier 2016, ce texte harassant, mensonger et sinistre est tombé dans le domaine public, soixante-dix ans après la mort de l’auteur, conformément à la loi. À ce propos : la loi française, précisément, interdit toute publication dudit texte s’il redevenait un instrument de propagande, autrement dit s’il était édité tel quel, sans commentaires. Ce qui n’est pas le cas, puisqu’il se trouve assorti de 2 800 notes, explications et avertissements. «Contrairement à ce qui a pu être dit parfois de manière hâtive, voire malhonnête, notre intention n’a jamais été de republier Mein Kampf, insiste Sophie de Closets, présidente des éditions Fayard. Mais c’est une source importante de notre histoire.»

Dynamite. Le texte allemand avait été traduit en français en 1934 et publié par Fernand Sorlot, éditeur de la droite extrême. Le nouveau traducteur, Olivier Mannoni, a aboli tous les ajouts «littéraires» que son homologue de l’époque avait cru devoir instiller, tentant de revenir à «l’exacte réalité de ce texte», de renouer avec sa substance insane, sa lourdeur insistante, consubstantielle des obsessions et de la folie paranoïaque de l’auteur : «La première caractéristique de ce texte, c’est son illisibilité. Le texte est confus, hypnotique par sa confusion même.» La retraduction ne forme d’ailleurs qu’un tiers d’Historiciser le mal, chacun des vingt-sept chapitres étant précédés de longues introductions de mise en contexte, écrites par un comité d’une douzaine d’historiens. Sachant que la version concoctée en Allemagne sous l’égide de l’Institut d’histoire contemporaine de Munich s’est déjà vendue à près de 100 000 exemplaires depuis 2016, reste une question cruciale. Malgré toutes les précautions, réelles et sincères, doit-on pour autant balayer d’un revers de main le débat éthique et politique du moment? Rappelons-le: Mein Kampf n’est pas n’importe quel livre. Même à l’état d’objet fétiche ou symbolique, il est à manier comme de la dynamite… en une époque où les démons de la xénophobie et du fascisme ressurgissent au grand vent. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 28 mai 2021.]

jeudi 20 mai 2021

Affaiblissement(s)

Supprimer le corps préfectoral, vraiment ?

Consternation. «Un cataclysme… une déflagration !» Ces temps-ci, le langage de certains représentants de la haute administration témoigne d’un malaise si profond que nous ne savons pas jusqu’où ira cette forme de «divorce» avec le Palais. La «réforme de l’État», voulue par Mac Macron, s’apparente désormais à une guerre larvée. En décidant, début mai, de supprimer le corps préfectoral, tout en conservant la fonction de préfet, le premier sinistre a donc provoqué une nouvelle contestation dans les rangs des serviteurs «locaux» de notre appareil d’État. Une de plus, direz-vous, au sein de «l’élite» républicaine, déjà secouée par la fin programmée des grands corps des trois inspections générales (finances, affaires sociales, administration) et par le remplacement sine die de l’École nationale d’administration (ENA) par l’Institut national du service public (INSP). Une œuvre de «modernisation indispensable», répète-t-on dans l’entourage du prince-président. Sauf que, cette fois, les préfets ont été cueillis à froid. Beaucoup évoquent une «déstructuration», au nom d’une opération de communication politique de type «quoi qu’il en coûte». Dans le Figaro, un préfet témoignait en ces termes : «Une thérapie de la parole se déploie dans nos rangs. Plus qu’une fronde, c’est l’accablement, la consternation et la démobilisation parmi nous. Mais on ne peut pas s’opposer…»

Autorité. Le bloc-noteur pose la question : les préfets, chargés du «respect des lois» par l’article 72 de la Constitution, s’enfoncent-ils dans une posture totalement corporatiste, ou tentent-ils de s’opposer à une entreprise globale de liquidation, physique et morale, d’un des fondements de la République ? Dans la «préfectorale», comme l’appellent les initiés, à la fois survivance du pouvoir bonapartiste et néanmoins symbole fort de la permanence de l’État en toutes circonstances, les hauts fonctionnaires expriment une double crainte : ils redoutent une perte d’autorité, mais également une possible inféodation au pouvoir. L’un précise sa pensée : «Notre force, c’est notre statut. Sans lui, les nouvelles recrues risquent d’être soumises à l’exécutif politique et de ne pas être suffisamment expérimentées. Nous risquons, très vite, d’affaiblir la structuration de l’État, qui est le fruit d’une longue histoire.»

Déluge. Après avoir vanté les mérites du couple «maire-préfet», décrit comme le plus efficace à l’échelle locale dans la lutte contre la pandémie, l’annonce de cette «libéralisation» du corps préfectoral laisse songeur. Beaucoup y voient la main de la ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Amélie de Montchalin, honnie par les représentants de l’État les plus opposés à cette réforme. Cette trentenaire, diplômée de l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC) et chantre de «l’efficacité des politiques publiques», est accusée de vouloir transformer les préfets en «managers» des territoires, dans une logique «infantilisante et caporalisante», ce qui réduirait «le bilan des préfets à une sorte de grille d’analyse venant tout droit des méthodes d’entreprises privées». En appuyant sur tous les leviers de la désorganisation, de haut en bas, à quoi joue Mac Macron ? Avec sa logique propre de la fameuse «entreprise France», il s’attaque aux corps de l’État et, par là-même, comme s’il l’assumait, il semble retirer à notre société son espèce «d’armure» qui la protège encore quelque peu, au moment où l’affaiblissement et l’affaissement de la République deviennent dangereux. Après lui, le déluge… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 21 mai 2021.]

mardi 18 mai 2021

Big-bang

La fusion TF1-M6, symbole de la concentration des médias...

Ainsi, les ennemis héréditaires et éternels rivaux de l’audiovisuel ont définitivement enterré la hache de guerre. Les deux premiers groupes de télévision privés français, TF1 et M6, ont annoncé qu’ils entraient officiellement en négociations exclusives avec l’ambition pure et simple de fusionner. L’allemand Bertelsmann, propriétaire de RTL Group, cherchait depuis la fin 2020 un repreneur pour sa filiale de télévision et de radio française. Autant l’admettre : l’accord avec Bouygues provoque un big-bang médiatique considérable, lourd de conséquences et de menaces.

Impensable il y a quelques mois encore, ce mariage des «géants» créerait un mastodonte fort d’un chiffre d’affaires de 3,4 milliards d’euros. Lancée avec la bienveillance de l’Élysée, cette opération très politique s’avère néanmoins risquée, car soumise à l’avis de l’Autorité de la concurrence. À eux deux, TF1 et M6 possèdent neuf chaînes de la TNT gratuite, tandis que la loi interdit à un même groupe d’en détenir plus de sept. Par ailleurs, en fusionnant, TF1 et M6 contrôleraient 70% des encarts publicitaires. Une situation de quasi-monopole.

Mais voyons au-delà, car cette affaire à grande échelle concerne d’abord et avant tout la concentration des modes de traitement de l’information au sens large. La monumentale fusion entre TF1 et M6-RTL deviendrait l’un des exemples les plus emblématiques. Dès lors que les actionnaires des grands médias comptent au nombre des plus grosses fortunes du pays, qu’ils se partagent l’essentiel des groupes, qu’ils tirent leurs ressources des secteurs les plus dynamiques de l’économie mondiale (industrie du luxe, travaux publics, armement, Internet), que reste-t-il du pluralisme et de la bataille démocratique des idées ? Nous voilà bien loin des bases jetées par le CNR, à la Libération, qui définissait le paysage médiatique comme un espace de «liberté de conscience, de pensée et d’expression, indépendant des puissances d’argent». Au XXIe siècle, plus que jamais, la liberté et l’indépendance des médias sont mises à mal…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 19 mai 2021.]

vendredi 14 mai 2021

Marchand(s)

Mac Macron et la dérive droitière. 

Peur. Scène stupéfiante, la semaine dernière. Sur Europe 1, nous avons vu un certain Patrick Buisson sortir du silence, venu là pour «analyser» le scénario de la prochaine élection présidentielle de 2022. On croit rêver, mais non. L’ex-journaliste d’extrême droite, en sa qualité de «politologue, historien et ancien conseiller» (de Nicoléon, Fifille-la-voilà ou Dupont-Aignan, excusez du peu !), nous annonça donc le futur match entre deux «marchands de peur» : l’hôte du Palais et la cheftaine du RN. Le climat serait proche du « chaos » sinon de la «guerre civile», depuis la crise des gilets jaunes, l’explosion de l’insécurité, le terrorisme, etc. – pas un mot sur la crise sociale, évidemment. L’affreux maurrassien prophétisa une vérité que nous connaissons tous : le terrain d’affrontement se déroulera «à droite». Le bloc-noteur rajoutera : à droite toute… Au moins, les choses s’affirment clairement. Les bonnes âmes qui croyaient au «plus rien ne sera comme avant» de la Macronie savent depuis longtemps à quoi s’en tenir. Mac Macron avait personnellement annoncé sa nécessité de se réinventer. À un détail près : tout se passe résolument à droite. Les crédules qui s’attendaient à ce que le «nouveau chemin» emprunte plutôt la rive gauche se sont depuis noyés dans leurs illusions, emportés par le courant ordo-libéral. L’épidémie n’a rien changé à l’affaire. «L’après» tant promis sera comme avant, en pire. Avec même le risque antirépublicain que les dernières digues ne tombent et que Fifille-la-voilà ne prenne d’assaut l’Élysée…

Hystériser. Mac Macron assume la posture, mieux, il jette le pays dans une sorte de fracture démocratique mortifère. En jouant sur les concepts et les mots. Ainsi, ces derniers mois, a-t-il ajouté à sa panoplie la notion d’ «insécurité culturelle» forgée par le politologue Laurent Bouvet, fondateur du Printemps républicain, une association de défense de la laïcité très active dans les coulisses du pouvoir. «Manière chaste de parler d’identité sans se salir la bouche avec le terme», comme le rapporte le Monde. Le but véritable ? Continuer d’hystériser les débats en les projetant à l’extrême droite de l’échiquier, sans avoir l’air d’y toucher. Dans le livre d’Arthur Berdah, journaliste au Figaro et auteur d’Emmanuel Macron, vérités et légendes (éd. Perrin), notre prince-président déclare par exemple : «Tout change, et les repères dans lesquels on s’est construit sont complètement bouleversés.» Pour lui, une partie non négligeable de la population serait en proie à un «sentiment de déclassement, d’abandon, de perte de contrôle de son territoire, de sa vie, personnelle et familiale». Quelle omniscience quand le pompier pyromane constate lui-même l’ampleur de l’incendie qu’il a allumé.

Inquiétude. Hallucinante perspective, celle de voir l’homme du passif et de l’échec nous rejouer le coup de 2017. À l’époque, le futur élu parlait déjà des « peurs françaises ». Dans son livre-programme Révolution (XO Éditions), en 2016, le futur candidat à la présidentielle se désolait de ces Français «recroquevillés sur (leurs) passions tristes, la jalousie, la défiance, la désunion». Il y percevait «une certaine forme de mesquinerie, parfois de bassesse, devant les événements». Cinq ans après, la situation a empiré. Et si Mac Macron ose désormais déclarer qu’ «il nous faut réglementer notre système capitaliste et inventer un nouveau modèle», n’oublions pas que l’aggiornamento économico-social de Joe Biden est passé par là. Le prince-président, lui, continue pourtant de filer à rebours, refusant toute idée d’augmentation des impôts pour les plus aisés, contrairement à son homologue américain. Il se dit toujours «optimiste de la volonté» et annonce que la décennie qui vient sera celle «de notre jeunesse». Soyons lucides. Le prince-président peut se prévaloir d’un bilan, un seul : celui d’avoir déstabilisé la droite… après avoir siphonné le Parti socialiste. Son objectif : rester en tête à tête avec Fifille-la-voilà.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 14 mai 2021.]

jeudi 6 mai 2021

Inventaire(s)

Un certain 10 mai 1981…

Programme. Quarante ans après, la gauche version «tragique», plus soucieuse en général d’expliquer que d’émouvoir, tente encore d’accorder plus d’importance à la cause qu’à la trace, à la structure qu’à l’événement en lui-même. Et pourtant. Dans le souvenir à la fois ému et terrifiant d’un certain 10 mai 1981 et l’élection de François Mitterrand, nous regardons droit dans les yeux cette date lige jusqu’à l’overdose, puisqu’elle signifia pour des générations entières la concrétisation d’un espoir véritable, celui qui hante encore toutes les mémoires du peuple : que la gauche, la vraie gauche, change la société, nos existences et tout le reste en tant qu’exemple de transformation globale et de promesses d’à-venir… Nous connaissons la suite. Et l’histoire en sa trahison. Bien sûr, le droit d’inventaire est passé par là, depuis beau temps. Et nous ne racontons plus les circonstances d’une lente et fascinante accession personnelle vers le pouvoir suprême, celle de l’homme Mitterrand, sans nous départir de narrer que, derrière lui et malgré lui, un fil d’Ariane le poussait en avant : cette inexpugnable aspiration à «changer la vie» qui, dans ce vieux pays, nous vient du fond des âges. Ainsi, cette année encore, cette commémoration datée qui célèbre l’accession d’un président au pouvoir ne nous fera pas occulter qu’elle honore d’abord et avant tout, quoique enfouie dans nos inconscients, la victoire d’une gauche unie par la trace-sans-trace d’un programme commun.

Rigueur. Comment oublier ? Oui, comment oublier ce ­Mitterrand des premières années, les ministres communistes et les conquêtes politiques et sociales ? Et comment oublier cette désillusion du « tournant de la rigueur », quand le ­monarque-élu révélait sa vraie nature et se glissait dans les plis d’institutions qu’il disait vomir ? Comment oublier sa personnalisation du pouvoir, sa fin de règne, sa responsabilité quant à l’évaporation du rêve socialiste (au sens de l’idéal), sa maladie érigée en calvaire commun, lui, le dernier Florentin en politique de digne tenue sous les lambris dorés, ultime suzerain républicain d’avant la mondialisation ? Comment oublier, surtout, que Mitterrand renonça au discours d’Épinay (1971), qu’il abandonna les classes populaires, installa «l’ère» des «gagneurs» et laissa, sans ciller, s’installer l’oligarchie financière caviardée, accompagnant les années Reagan et Thatcher sans l’idée même d’une contre-­société en application ?

Renoncements. «Le vrai savoir est sédentaire», disait l’élu du 10 mai, qui, dans sa jeunesse, ne détestait pas lire Barrès et Maurras, avant de vénérer, au crépuscule de son existence, ­Nerval ou Stendhal. La revanche est souvent le moteur de l’histoire. Comment ce grand initié des Arts et des Lettres, qui méprisait l’argent pour son «capital de destruction de la beauté de la vie», a-t-il pu choisir le coup de frein brutal au changement sous les traits du «tournant de la rigueur» ? Ce qui fut présenté comme une «pause», en 1983-1984, enterrait en vérité la volonté de rupture avec le capitalisme, refermant le couvercle sur quelques valeurs fondamentales. Quatre décennies plus tard, cette «parenthèse libérale» ne s’est pas refermée (sauf, visiblement, aux États-Unis). Le Mitterrand d’Épinay affirmait ceci : «Réforme ou révolution ?» Et il ajoutait : «Celui qui n’accepte pas la rupture –la méthode, cela passe ensuite–, celui qui ne consent pas à la rupture avec l’ordre établi, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste.» Nous lisons encore ces mots avec émotion, c’est dire si nous nous raccrochons à ce que nous pouvons. Car le chavirement idéologique, synonyme de tous les renoncements, n’était pas qu’une entorse à l’idéal des Mai (68 et 81), mais bien la négation de notre histoire née de la Révolution, du Front populaire et du CNR. Pour le dire autrement, un crime mortel vis-à-vis du peuple de gauche. Le bloc-noteur le sait : un droit d’inventaire mérite toujours un devoir d’invention. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 7 mai 2021.]

mardi 4 mai 2021

Devoir d’Histoire

Macron prend un énorme risque en instrumentalisant le bonapartisme. 

«L’accès à la vérité passe par la vérité du malheur», écrivait la philosophe Simone Weil. Puisque le contemporain fonctionne à «l’événement», du soir au matin comme fonds de commerce, il est désolant de constater que, parfois, certains lâchent la bataille d’hommes pour l’ombre en pratiquant le deuil de l’Histoire majuscule – ce par quoi la politique s’en trouve dégradée. Emmanuel Macron a donc décidé de commémorer le bicentenaire de la disparition de Napoléon. Un discours à l’Institut de France, puis un dépôt de gerbe devant le tombeau de l’empereur déchu, aux Invalides. Appelons les choses par leur nom : il s’agit d’un hommage officiel. D’où la controverse mémorielle.

Napoléon a été non seulement l’auteur du coup d’État du 18 brumaire, qui mit fin à la première République et à la Révolution française, mais aussi celui qui a rétabli l’esclavage dans les colonies en 1802, marquant la France au fer pour les générations futures. Notre pays devint le seul à revenir sur son abolition après l’avoir proclamée en 1794. Le militaire de génie et modernisateur de l’État (Codes civil et pénal, etc.) restera d’abord et avant tout un despote plus ou moins « éclairé ». Sa dictature fut une dictature militaire, donc absolue : conquérir, administrer, surveiller, punir, museler la presse. Après le grand renversement révolutionnaire qui éclaira les Lumières et le monde, il laissa la France exsangue, prête à s’offrir, de nouveau, à toutes les oligarchies…

Certes, «commémorer» n’est pas «célébrer». On s’étonnera néanmoins que le prince-président actuel, concepteur du «en même temps», ignore royalement les 150 ans de la Commune de Paris mais décide de porter son attention sur Napoléon, devenant le premier hôte de l’Élysée à prononcer une allocution depuis… Georges Pompidou. Le successeur du général en 1969, comme tant d’autres qui cherchèrent à tirer profit du mythe et de sa construction au fil des siècles, osa alors un parallèle entre le «sauveur» Napoléon et le «sauveur» de Gaulle, se servant de l’empereur pour prêcher la fin des antagonismes de classe et vanter l’union sacrée en tant que «salut public», au nom de la nation. Emmanuel Macron prend un énorme risque en instrumentalisant le bonapartisme : celui de contraindre la République à baisser la tête devant son propre souvenir, trahissant le devoir d’Histoire et le travail de mémoire.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 5 mai 2021.]

dimanche 2 mai 2021

La France qui lutte

Ceux qui pensent au bien commun... et les hideux qui veulent faire taire la CGT.

La France vibre de colères si puissantes, si annonciatrices d’une crise sociale majeure, que l’avenir en pointillé se dessine entre espoirs et craintes. Ce que certains appellent «le retour du social dans la rue» a pu en surprendre plus d’un. En pleine pandémie, environ 150.000 personnes ont donc manifesté dans le pays à l’occasion de la Fête des travailleurs. Autant dire un énorme écho qui remonte des tréfonds de la vraie vie, témoignant avec éclat de la vitalité des mobilisations visibles… et souvent invisibilisées. Les cortèges de ce samedi ont produit une sorte d’électrochoc dans toutes les consciences solidaires capables d’imaginer l’ardeur des luttes en cours : emplois, salaires, services publics, appauvrissement global de la société, etc. Les raisons de mécontentement ne manquent pas. D’autant que le temps de l’action est là, encore devant nous, pour que le «quoi qu’il en coûte» du président ne se transforme pas en coup de massue sur les plus faibles, les chômeurs, les retraités, tous ceux des «première» et «seconde lignes» qui attendent toujours la promesse des Jours heureux…

Évidemment, ce 1er Mai fut aussi très politique. Comment pouvait-il en être autrement, à quelques semaines des élections régionales et départementales, et à un an tout juste de la présidentielle ? Tout est à rebâtir, alors que l’exécutif ne nous annonce que des «réformes structurelles» et une nouvelle cure d’austérité comme corollaire à son plan de relance. Ainsi, prolonger cette démonstration de force syndicale, en tant qu’étape exemplaire, s’avère indispensable pour bousculer l’ordre établi. Aucun scénario n’est écrit à l’avance, même si le climat médiatico-politique a de quoi nous inquiéter.

Comme nous inquiètent grandement les exactions à l’égard de la CGT. Comment qualifier l’attitude de cette «horde» d’individus, à la fin du défilé parisien, venue s’attaquer violemment à des militants cégétistes ? La confédération déplore 21 blessés, dont 4 graves. Images effarantes de ce groupuscule façon milice, prêt à tout pour faire taire un syndicat – pas n’importe lequel –, cognant aveuglément et proférant la pire des insultes pour l’un des hauts représentants historiques du Conseil national de la Résistance : «CGT collabo.» Ces hideux ne sont pas la France. Cette France qui lutte pour le bien commun.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 3 mai 2021.]

jeudi 29 avril 2021

Putschiste(s)

L'appel factieux de militaires antirépublicains...

Menace. «Ça pue.» Ce commentaire très cru d’un conseiller d’État rompu aux coulisses du pouvoir à son plus haut niveau depuis plus de trente ans en dit long sur le climat actuel qui agite les coulisses de notre chère République, «mise sous tension et au bord d’un chaos démocratique». Les mots se veulent volontairement inquiétants, d’autant que notre interlocuteur ajoute : «Près de la moitié de nos militaires, qu’ils soient d’active ou réservistes, votent à l’extrême droite ou s’affichent comme tels. Ce phénomène ne peut plus être nié. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils représentent désormais une menace, mais quand même…» Depuis l’appel signé par vingt généraux – plus qu’un «quarteron» –, soutenu par des centaines d’officiers et publié par Valeurs actuelles, tous les républicains authentiques de ce pays se demandent si l’affaire doit être vraiment prise au sérieux ou s’il s’agit d’une énième pantalonnade grotesque qui témoigne, à tout le moins, d’une dérive assumée par une partie non négligeable des sphères néofascisantes voulant provoquer un odieux bégaiement de l’histoire. Le bloc-noteur s’en tiendra aux remarques de notre conseiller d’État : «Est-ce un appel de putschistes ? Pas vraiment. Ceux qui préparent un coup d’État ne le font pas savoir par communiqué de presse. Les retraités qui ont signé ce torchon sont “hors cadre”. Sauf qu’ils reçoivent un certain écho dans la société française, n’en doutons pas…»

Mémoire. De quoi cet appel de factieux est-il donc le nom ? Ces ex-gradés nourris des souvenirs des guerres coloniales réclament ni plus ni moins l’intervention de l’armée sur le sol national afin de lutter contre «l’islamisme», les «hordes de banlieues» et les antiracistes. Ils écrivent : «Demain la guerre civile mettra un terme à ce chaos croissant, et les morts, dont vous porterez la responsabilité, se compteront par milliers.» Autant l’avouer. À la lecture de cet invraisemblable texte publié comme par hasard un 21 avril, jour anniversaire du putsch d’Alger, comment ne pas penser à l’OAS ou à la Cagoule, aux organisations terroristes d’extrême droite, mais aussi à tous ces réseaux d’hommes d’influence (armée, police, politique, affaires), anticommunistes, antisémites, antirépublicains, etc. ? Un peu de mémoire. Dans les années 1930, les «cagoulards» organisaient des assassinats, des attentats et des actes séditieux au nom du combat contre l’Anti-France incarnée par la figure du «judéo-­bolchevisme» – les mêmes basculeront dans la pleine collaboration avec l’occupant nazi.

Vichy. S’il existe un parti de l’Ordre dans notre pays, rien d’étonnant à ce que Fifille-la-voilà ait immédiatement relayé l’appel de ces illuminés en proposant ses services pour les représenter. Responsabilité signifiante : elle participe ainsi à cet encouragement aux passages à l’acte, individuels ou collectifs. Notons le laxisme coupable des autorités légales, sans parler du silence assourdissant du prince-président, chef des armées. Dans une République « normale », respectueuse de la démocratie et de ses valeurs, ces cagoulards à l’ancienne seraient déjà sous les verrous, sauf à méconnaître le cadre régalien qui nous régit tous. La Constitution française interdit en effet d’attenter à la forme républicaine de l’État : l’appel à l’insurrection est puni par les articles 412-4 et 412-6 du Code pénal et son article 413-3 sanctionne «le fait, en vue de nuire à la défense nationale, de provoquer à la désobéissance par quelque moyen que ce soit des militaires ou des assujettis affectés à toute forme du service national». Car le pedigree des «signataires» ne laisse aucune place au doute. Du capitaine Jean-Pierre Fabre-Bernadac à Antoine Martinez ou Christian Piquemal, tous ou presque sont connus pour leur engagement au Rassemblement national et/ou à des groupuscules ultra-identitaires, adeptes de la théorie racialiste et complotiste du «grand remplacement», impulsée par le sinistre Renaud Camus. Fifille-la-voilà a salué ces ennemis de la République, les appelant à la «rejoindre dans la bataille pour la France». Celle de Vichy et du «quarteron» d’Alger…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 30 avril 2021.]

mardi 27 avril 2021

Ultradroitisation

La responsabilité de la droite, depuis le sarkozysme, est écrasante. Tant de digues ont sauté, qu’une forme de «rassemblement» des droites extrêmes n’est plus un fantasme.

Ainsi donc, la «dédiabolisation» du Rassemblement national aurait «porté ses fruits», si l’on en croit une préoccupante étude de la Fondation Jean-Jaurès. Seuls 34% des Français disent avoir une «image négative» de Marine Le Pen, contre 50% il y a deux ans. De quoi montrer de l’inquiétude, quand nous constatons chaque jour un peu plus l’hystérisation et l’ultradroitisation des débats publics, quels que soient les sujets. À qui la faute, après des décennies de dérives en tout genre ?

La responsabilité de la droite, depuis le sarkozysme, est écrasante. Tant de digues ont sauté, qu’une forme de «rassemblement» des droites extrêmes n’est plus un fantasme, au moins par les urnes. Les trois droites, classées jadis comme légitimiste, orléaniste et bonapartiste, peuvent maintenant se décliner comme conservatrice, ordolibérale et poujado-identitaire, avec des porosités d’idées si prégnantes qu’une grande part de l’électorat LR refuserait désormais toute perspective de «front républicain» pour barrer la route au lepénisme. Qui est prêt à reporter ses voix au second tour d’une présidentielle sur Marine Le Pen, sinon cette partie croissante de la droite ?

Contrairement à ce qu’affirment tous les réactionnaires ayant table ouverte dans l’espace médiacratique, le discours dominant ne valorise plus, depuis longtemps, les valeurs républicaines fondamentales, la démocratie, l’humanisme ou les progrès sociaux. Et un jour, ce glissement idéologique obscène s’achève par la «tribune» offerte à l’ignoble Éric Zemmour, tous les soirs sur CNews, véritable déversoir nationaliste abject, entre discours de haine et rabâchage authentiquement d’extrême droite. Quand la banale dissémination des discours débouche sur un confusionnisme rhétorique et doctrinal favorisant le pire…

Reste Emmanuel Macron, qui s’accommode bien de la situation pour l’avoir accélérée. En vue de 2022, nous connaissons son choix : le tête-à-tête avec Le Pen. Jusqu’à aujourd’hui, sans doute pensait-il qu’il s’agissait de son assurance-vie, sa seule chance d’être réélu. En quatre ans, de surenchères sécuritaires en stigmatisations, il a même dressé une sorte de pont-levis avec l’extrême droite. L’histoire retiendra qu’il aura mis en péril, lui aussi, la démocratie et la République. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 27 avril 2021.]

jeudi 22 avril 2021

Oligopole(s)

Ultradroitisation et hégémonie politique et culturelle…

Spectre. Cédant à l’irrépressible attrait du trou de serrure – propre au « voyeuriste » de la vie publique parfois comblé –, le bloc-noteur aimerait se détacher de l’air du temps, chinant çà et là des petits riens d’interstices susceptibles de nourrir une forme d’optimisme afin d’atténuer cette douloureuse impression de découronnement de l’à-venir. Difficile, n’est-ce pas, par les temps qui courent de retourner le «cercle de la raison». Ce que nous appelons par routine les leviers de commande semble télécommandé de partout et offre aux heureux élus un peu de poudre d’or à distribuer, comme autant de poudre aux yeux. Vous avez compris ce qui nous inquiète : les urnes sont des boîtes à double fond, électoral et funéraire. Elles recueillent, souvent avec décalage, nos rêves et nos cendres. Un an tout juste avant l’échéance que vous connaissez, une douloureuse impression s’impose en forme de question cruelle : et si la bataille pour l’Élysée se livrait désormais entre trois droites, spectre incluant, cela va sans dire, le prince-président sortant Mac Macron ? À l’étape actuelle, le constat s’avère douloureux. Une part croissante des débats est désormais captée par lesdites droites RN, LR et LaREM, et plus des deux tiers de l’électorat – ici-et-maintenant, à l’instant T – souhaiteraient s’exprimer en leur faveur. Pendant ce temps, la gauche, les gauches paraissent en voie d’éviction non seulement du second tour mais également de l’agenda du débat public, impulsé par toute la sphère politico-médiatique.

Peur. Nommons les choses : le climat est à l’oligopole, dans la droite ligne d’une tendance inquiétante constatée sur le continent. De quoi s’agit-il ? Selon la définition, une condition d’oligopole se rencontre lorsque nous trouvons, «sur un marché, un nombre faible d’offreurs disposant d’un certain pouvoir de marché et un nombre important de demandeurs», traduit autrement par «situation de marché oligopolistique». Ces trois droites, en position de quasi-hégémonie politique et culturelle du fait de leurs relais dans toute la société française, sont à la fois agressives (entre elles, contre la gauche) et menaçantes (toujours plus droitières), sachant que le pays, nous le savons dorénavant, est à la merci d’un « accident électoral » qui permettrait à Fifille-la-voilà de s’installer au Palais. À force d’avoir peur, la peur devient leur force. Existe-t-il d’ailleurs un point commun à cet oligopole ? Probablement celui d’emprunter tous les ressorts du Gulf Stream idéologique de l’ultradroitisation, par des approches légèrement différentes bien sûr, mais en couvrant tout l’éventail et en profitant de ces vents dominants pour gonfler les voiles.

Espoir. Cet état de marasme idéologique et politique puise ses racines loin en arrière. Pour le dire clairement : ceux qui pensent que les shows quotidiens de l’odieux Éric Zemmour constituent une sorte de « nouveauté », ce serait oublier quarante années d’un processus de droitisation et de libéralisme infernal, plus ou moins lent d’abord, puis vécu en accéléré ces toutes dernières années, «fruit d’une dialectique subtile, entre offre venue d’en haut et demande venue d’en bas, en raison des crises sociales, du terrorisme et de tant d’autres facteurs provoqués par toutes les propagandes démagogiques, ce qui, après autant de coups de boutoir dans la durée, a peu à peu marginalisé la vraie gauche dans différents secteurs sociaux», comme le résumait la semaine dernière un analyste. Le constat est posé, reste l’essentiel : la réponse. Peut-être viendra-t-elle, aussi, d’en bas, depuis les tréfonds de ces colères dues aux crises successives qui s’accumulent et ressortiront tôt ou tard. Pour le pire, ou le meilleur. Les peurs nourrissent l’effroi. L’espoir, lui, ouvre un autre processus… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 23 avril 2021.]

mercredi 21 avril 2021

À l’état de résistance collective…

Une sorte de «leçon» politique appliquée au sport le plus populaire du monde.

Quarante-huit heures et ci-gît la Super Ligue de football. Du moins, pour l’instant. Par un retournement de ­situation aussi spectaculaire que l’avait été son irruption dans le paysage, cette compétition privée, imaginée par quelques clubs les plus puissants afin de supplanter la Ligue des champions, l’historique trophée européen depuis 1955, se retrouve vidée de sa substance. Voilà la mise en échec de l’avidité ­cynique des grands patrons, à la suite d’une révolte surgie d’Angleterre qui a vu les supporters, les entraîneurs, les joueurs et les pouvoirs publics se dresser solidairement contre la trahison des propriétaires de leurs équipes chéries. Les six en question, d’abord ­Manchester City, puis Arsenal, Liverpool, Tottenham et Manchester United, et pour finir Chelsea, ont donc renoncé, certains dirigeants avouant même leur péché capital : «Nous avons fait une erreur et nous nous excusons pour cela», déclarent les responsables d’Arsenal…

Une banderole, brandie par les fans près du stade de Manchester United, Old Trafford, résumait le dépit général ressenti bien au-delà de la Grande-Bretagne : «Créé par les pauvres, volé par les riches.» En vérité, les promoteurs de ce barnum du foot business poussé à l’extrême avaient mal mesuré l’ampleur de la tempête qu’ils venaient de déclencher. Même au stade suprême du capitalisme, le football reste une puissance à part entière. La sécession d’une douzaine de clubs n’était, à première vue, qu’une affaire de droit privé. Elle a pourtant provoqué, en un rien de temps, et au plus haut niveau, une avalanche de communiqués. Downing Street, l’Élysée, Bruxelles… les chancelleries n’auraient pas réagi plus promptement s’il s’était agi d’une tentative de coup d’État.

S’il n’y a sans doute pas de «morale» à cette histoire, puisque les compétitions actuelles, déjà inégalitaires, réservent les places de choix aux plus riches, au moins trouverons-nous la trace d’une sorte de «leçon» politique appliquée au sport le plus populaire du monde. À l’état de résistance collective, quand s’entrechoquent l’humain et le pognon, ce qui est ainsi possible pour le football ne le serait pas pour d’autres domaines, que beaucoup jugeront bien plus fondamentaux ? Les combats universels ne manquent pas : levée des brevets sur les vaccins ; progrès social ; diplomatie ; évasion fiscale ; droits des migrants… Parions que le football européen va saisir l’occasion pour tenter de se refaire une virginité face à une dérive à laquelle il a activement contribué. Il n’a évidemment pas montré la voie en tant qu’exemple. Parmi ce cénacle, certains ont juste marqué un but. Sous la forme d’une belle passe aux autres.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 22 avril 2021.]

jeudi 15 avril 2021

Elite(s)

Emmanuel Macron à l'ENA, promotion 2002-2004. 
Briser l’ENA, oui. Mais pour quoi faire ?

Creuset. La «méritocratie» républicaine a-t-elle jamais eu un sens, sinon quand elle était incarnée dans la fidélité absolue au temps long et à un horizon indépassable : le service public, le bien commun, la construction d’une France de haute tenue en tant qu’exemple. En annonçant de manière quasi divine la suppression de l’École nationale d’administration (ENA), notre prince-président souhaite donc montrer qu’il est résolu à prendre une mesure forte pour remettre en cause la morgue de la haute fonction publique… dont il est lui-même issu. Un tour de passe-passe au profit d’une nouvelle institution élitaire ? Sans doute. Qui le croit d’ailleurs sincère ? Au départ, l’ENA avait pour but de garantir l’égalité d’accès aux carrières publiques et de casser les corporatismes des grands corps ; assez vite, le projet a rompu avec son ambition démocratique originelle, devenant au fil des années l’un des creusets de l’oligarchie française, formant ces escadrons de hauts fonctionnaires qui, depuis plus de trente ans, passent par l’Inspection des finances, avant de déserter le service de l’intérêt général pour aller s’enrichir dans la finance ou la grande distribution. Tous, ou presque, ont activement accompagné la casse sociale historique que nous vivons, attisant la crise morale envers «la» politique et l’administration qui la sert par les sommets. Briser l’ENA, oui, bien sûr. Mais pour quoi faire ?

Engagement. L’idée d’une école nationale de formation des fonctionnaires destinés à occuper les plus hautes fonctions de l’administration remonte à loin. Évoqué pendant la IIe République, porté sous le Front populaire par le ministre de l’Éducation nationale Jean Zay, ce projet progressiste visait à remplacer un système de recrutement disparate. Idée reprise à la Libération, dans une ordonnance du général de Gaulle mise en musique par le ministre de la Fonction publique, Maurice Thorez. La création de l’ENA répondit, au cours des années suivantes, à l’objectif originel de démocratisation. Avant la grande dérive… Le bloc-noteur, qui côtoya quelque peu Philippe Séguin, se permettra de citer son livre, Itinéraire (Seuil, 2003), lui, le pupille de la nation : «J’avais choisi l’ENA, donc le service public, parce que cela me paraissait, en toute candeur, valoir une entrée en chevalerie. Voilà bien ce qu’était la République à mes yeux : la possibilité offerte à des roturiers d’accéder à un ordre aussi prestigieux qu’exigeant, sans avoir de lettres patentes à acheter, mais seulement un mérite à démontrer et, surtout, un engagement à prendre, engagement de consacrer sa vie au service du pays, engagement qui valait adoubement…» L’homme de la promotion «Robespierre» écrivait ensuite : «Je ne tarderai pas à déchanter. (…) Le pouvoir qu’on enlève au peuple, aucun autre peuple ni aucune réunion de peuples n’en hérite. Ce sont des technocrates désignés et contrôlés encore moins démocratiquement qu’auparavant qui en bénéficient, et le déficit démocratique s’en trouve aggravé.»

Esprit. D’autres que Philippe Séguin ont honoré l’ENA, en toute lucidité. Cette semaine, l’écrivain et avocat François Sureau déclarait, par exemple : «L’ENA avait été créée pour aider à relever un pays que les avocats, les professeurs et les élèves d’une école de guerre, dont on nous vante à présent les mérites, avaient conduit à la pire défaite de son histoire. Les énarques, cinquante ans durant, y ont pris leur part. (…) Dans les derniers temps, même abandonnés de l’esprit initial, ils me paraissaient préférables aux maniaques du libéralisme économique, aux gourous du laisser-faire, aux Gafa, aux eurocrates. (…) Non, je n’ai pas aimé l’ENA. Mais, au moment où elle disparaît, avec ses fondateurs, ses rêves de boursiers républicains, son arrogance inquiète et le sens de l’État, je voudrais soulever mon chapeau, et n’être pas tout seul.» Un monde meurt, de toute évidence. Mais celui concocté par Mac Macron ne promeut que l’idéologie managériale. D’où la question : l’ENA seule est-elle en cause, ou s’agit-il, plus fondamentalement, de l’à-venir de nos services publics ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 avril 2021.]

lundi 12 avril 2021

Cynique Monopoly

L’absorption de Suez par Veolia, outre qu’elle n’a aucune logique industrielle, démontre que l’État n’a plus prise sur ces entreprises absolument stratégiques.

Après la tentative d’OPA, la guerre des communiqués durant des mois et d’âpres négociations dans les alcôves du pouvoir, Veolia et Suez ont donc annoncé que leurs conseils d’administration respectifs venaient de conclure sur les conditions du rapprochement des deux groupes. Le communiqué – une sorte de caricature du capitalisme appliqué – ne laisse aucune place au doute : les entreprises se sont mises d’accord sur un prix d’achat de 20,50 euros par action Suez, contre 18 euros que Veolia proposait initialement.

Dans ce grand jeu de Monopoly, le seul intérêt est financier, à court terme. En proposant plus de 20 euros par action, alors que le cours de Suez se traitait à 12,24 euros fin août, Veolia provoque surtout le bonheur des investisseurs spéculatifs, qui n’aiment rien tant que les opérations de fusions et acquisitions permettant d’empocher une prime rapidement…

La main sur le cœur, les dirigeants affirment que ce projet permet la constitution d’un «nouveau Suez», qui devrait constituer un «ensemble cohérent sur le plan industriel et social». Les salariés de Suez, hélas, ne se bercent pas d’illusions sur les conséquences de cette opération capitalistique et savent qu’ils devront lutter pour ne pas devenir la variable d’ajustement des actionnaires.

L’absorption de Suez par Veolia, outre qu’elle n’a aucune logique industrielle, démontre que l’État n’a plus prise sur ces entreprises absolument stratégiques. Entre changement d’époque et accélération du processus ultralibéral, la logique coulait déjà dans les tuyaux : nous passons de la marchandisation à la financiarisation de l’eau, de la collecte et du traitement des déchets. Les usagers comme les responsables des collectivités ont de quoi se montrer inquiets, eux aussi, devant tant de pouvoir accordé à un unique opérateur privé – ce qui donne, au passage, du crédit à toutes les municipalités qui remettent en régie la gestion de l’eau. Car, voilà bien l’enjeu : l’eau est un bien commun de l’humanité. En France, plus que jamais, elle devrait être gérée par un grand service public, affranchi des magouilles financières. Une simple illustration ? Après l’annonce des entreprises, les titres Suez et Veolia se sont littéralement envolés. Cynique Monopoly…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 13 avril 2021.]

jeudi 8 avril 2021

Boycott(s)

Au Qatar, jouer au football sur des cadavres ?

Contestation. La question est aussi vieille que l’existence du sport de haut niveau et l’organisation de grandes compétitions dans certains pays. Est-ce une raison pour ne pas la poser, surtout dans le cas présent : peut-on jouer au football sur des cadavres, dans un pays ouvertement esclavagiste ? Vous l’avez compris, la Coupe du monde au Qatar, prévue en 2022, continue d’agiter les consciences – et d’en réveiller tardivement quelques-unes. Un long feuilleton en vérité, dès l’attribution à ce pays de la péninsule Arabique de l’événement planétaire suivi par des milliards de téléspectateurs. Une désignation scandaleuse, dont nous nous souvenons tous des circonstances. Et depuis, une horreur contre les droits humains les plus élémentaires sur les chantiers de construction des stades – ce que les lecteurs de l’Humanité connaissent parfaitement, pour en avoir été informés en premier au lancement desdits chantiers (tout le monde n’a pas la chance de lire le journal de Jaurès). Pourquoi le bloc-noteur en parle-t-il cette semaine ? Parce qu’un vent de contestation vient de se soulever et qu’il pourrait, sait-on jamais, provoquer une petite «révolution» dans le paysage du sport international.

Acte. Le 27 mars, l’attaquant norvégien Erling Braut Haaland, désormais star du ballon rond que souhaitent enrôler les plus grands clubs (Bayern, Real, Barça, PSG), arborait un tee-shirt sur lequel nous pouvions lire : «Les droits humains sur et en dehors du terrain.» Un acte, juste un acte, qui ne passa pas inaperçu et pour cause : c’était avant de disputer un match contre la Turquie, comptant précisément pour les qualifications au Mondial 2022. Les connaisseurs le savent : on ne peut pas dire que la Norvège, à l’influence modeste, soit une superpuissance du football. Sauf que, depuis ce geste fort, le débat a pris une ampleur considérable. Les Allemands, les Néerlandais, les Danois et les Belges sont entrés en scène. Les footballeurs de ces sélections nationales ont tous appelé à une amélioration des conditions de travail des ouvriers au Qatar, utilisant le même mode opératoire. L’initiative est à mettre au crédit du sélectionneur norvégien, Stale Solbakken, qui s’est ainsi justifié : «Bien sûr que c’est de la politique, mais sport et politique vont ensemble et iront toujours ensemble.» Nous ne l’aurions pas mieux verbalisé.

Jouer. À l’origine du surgissement de cette polémique – il était temps ! –, un article accablant paru dans le quotidien anglais The Guardian qui dénombre la mort d’au moins 6 500 travailleurs migrants depuis 2010 dans cet émirat du Golfe – de l’esclavagisme à l’état pur. Bien sûr, de la contestation aux appels au boycott, il n’y avait qu’un pas. Des personnalités politiques, dont Jean-Luc Mélenchon, l’ont déjà effectué. Fin février, plusieurs clubs norvégiens avaient pris les devants – dont le club professionnel le plus septentrional du globe, Tromso – en exhortant leur fédération nationale à boycotter le prochain Mondial, en cas de qualification. Et l’équipe de France, au fait ? Aucun message collectif lors de leurs derniers matchs. Seuls Hugo Lloris et Lucas Hernandez ont abordé le sujet. Lloris, considérant comme « une bonne chose » l’initiative des Norvégiens, affirma qu’«aucun joueur n’est insensible à ce qui a été dit ou écrit par rapport à tout ça». Hernandez, interrogé en conférence de presse : «Les droits de l’homme, c’est sûr que tout le monde a ses droits. Je ne vais pas rentrer dans cet aspect-là. Tout le monde a ses opinions. Je ne sais pas dans quelles conditions ils (les ouvriers) ont travaillé au Qatar, ce n’est pas moi qui dois dire si c’est bien ou pas bien. Je peux juste dire que ce sera une belle coupe du monde là-bas.» Fin de la prise de parole. Quant à l’idée même du boycott, «la France sera présente au Qatar si elle se qualifie», a tranché Noël Le Graët, président de la FFF, mettant fin à toute discussion. On notera au passage l’argument ultime d’un député LaREM : «J’aurais pu l’entendre, mais, aujourd’hui, il est trop tard, les stades sont finis.» Le dilemme reste donc le même : jouer sur des cadavres, ou pas…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 9 avril 2021.]

jeudi 1 avril 2021

Peur(s)

Revoilà la question du « tri » et, avec elle, son lot d’angoisses.

Continuum. Nos prophètes de légende, sans prise sur l’événement, tentaient toujours de sublimer le malheur passé ou à venir par le merveilleux et l’étalement du mystère dans le temps. La disparition des arrière-mondes et des longues durées donne aux succédanés d’aujourd’hui un air tragi-comique. Loin d’interpréter la catastrophe potentielle, ces derniers tendraient plutôt à en provoquer, surtout quand les interrogations philosophiques – auxquelles ils n’entendent rien – se confrontent à une crise sanitaire d’une telle ampleur. Depuis un an, conscience humaine et éthique ont été bien chamboulées, au point de bousculer quelques certitudes. Même le vivre-ensemble ne ressemble plus à rien. Sans parler de nos peurs, flamboyantes énigmes de déchirantes vérités, qui attisent nos comportements et tordent les phrases. Cette semaine, d’ailleurs, a resurgi dans le débat public le mot « tri », et avec lui toutes les angoisses possibles et imaginables. Il y a tout juste un an, au début de la vague épidémique, le bloc-noteur avait déjà évoqué le sujet dans toute sa brutalité : faut-il choisir qui tenter de soigner et qui laisser mourir ? En toutes circonstances, l’interrogation paraît déplacée sinon choquante. Nous savions alors que cette question du tri à l’hôpital allait nous accompagner durablement. L’accès à la ventilation mécanique pour les patients en détresse respiratoire n’est en effet que la pointe émergée d’un continuum du rationnement des chances face à l’épidémie, qu’il faut regarder dans son ensemble, jusqu’à l’hypothèse d’une pénurie de ce que les personnels soignants appellent les «ressources de survie», afin d’éviter la saturation totale des services de réanimation…

Justice. Frédérique Leichter-Flack, maîtresse de conférences et membre du comité d’éthique du CNRS, parlait à l’époque d’«abomination morale redoutée». Après une année de déprogrammations de tous ordres, une forme de «tri» subi est déjà à l’œuvre, sachant que, parallèlement, un autre «tri» s’opère depuis toujours aux urgences : à quoi sert d’intuber une personne très âgée et atteinte de comorbidité, puisqu’elle entrera en réanimation intensive sans jamais se réveiller ? Loin d’être seulement l’abomination morale que l’on redoute, des décisions difficiles sont toujours prises et elles doivent combiner respect de l’éthique et principe de réalité – une combinaison souvent incompatible. Frédérique Leichter-Flack nous rappelait ceci : «Le tri a précisément été inventé, en médecine d’urgence comme en médecine de guerre, pour remettre de la justice, de l’efficacité et du sens là où ne régnait que l’aléa du fléau.» Et elle ajoutait : «Le médecin trieur n’est pas l’ange posté à l’entrée du royaume, il n’est pas là pour jouer à Dieu et dire qui aura ou non droit à la vie, mais pour sauver le plus de vies possible, en refusant de se cacher derrière la Providence ou la distribution aléatoire du malheur.»

Risque. Difficile à admettre en tant de paix, n’est-ce pas ? L’affaire reste sensible au plus haut point. Car, en période de pénurie, s’opère une sorte de basculement d’une médecine individuelle, censée donner à chacun ce dont il a besoin, à une médecine collective, qui oblige le sauveteur à prendre en compte, à côté de la victime en face de lui, les besoins de tous les autres au regard du stock de ressources disponibles. Vous l’avez compris : plus le décalage entre ressources et besoins est grand, plus on aura tendance à basculer dans des pratiques de «tri» dégradées. D’où l’enjeu philosophique et démocratique à très haut risque politique, après des années de casse généralisée de nos hôpitaux. Une mise en abîme…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 2 avril 2021.]


mardi 30 mars 2021

L'exercice de l’État

Le prince-président s’entête à prouver la légitimité de ses choix. 

La politique n’est pas un jeu ni un pari, encore moins un exercice solitaire. Rattrapé par ce que nous nommons désormais la «troisième vague» due au Covid-19, Emmanuel Macron se retrouve au pied d’un mur qui menace de s’écrouler, emportant avec lui toute sa stratégie. Alors que, depuis un an, la gestion de la crise a révélé de si lourdes failles et faiblesses que la nation a donné l’impression de tomber de son piédestal, le prince-président s’entête à prouver la légitimité de ses choix et affirme même qu’il n’a «aucun mea culpa à faire, aucun remords, aucun constat d’échec», ajoutant : «Nous avons eu raison de ne pas reconfiner la France à la fin du mois de janvier parce qu’il n’y a pas eu l’explosion qui était prévue par tous les modèles.»

Personne n’oubliera ces mots. Car les «modèles» dont il parle avaient précisément prévu ce qui se passe en ce moment. Ne pas reconnaître ses erreurs est un problème ; ne rien apprendre de ses erreurs est une faute grave. À la vérité, puisque les décisions de Macron paraissent échapper à la rationalité scientifique, comment s’étonner que les citoyens ne comprennent rien aux tergiversations et doutent même de l’efficacité des mesures actuelles ?

Notre ici-et-maintenant en dit long sur notre pays, gangrené par des institutions d’un autre âge. Un homme concentre à lui tout seul l’exercice de l’État à son degré le plus essentiel. Regardez à quel point chacun s’impatiente de savoir s’il parlera ou non, et quand ! L’épidémie semble hors de contrôle, les hôpitaux sont submergés, les classes ferment, la vaccination reste apathique et… nous attendons la bonne parole venue d’en haut. Une folie si peu démocratique qu’elle cadre mal avec notre idée de la République. Imaginez d’ailleurs l’éventuelle séquence politique si d’aventure le prince-président, dépassé, annonçait un nouveau confinement obligeant les Français à rester chez eux, après avoir assuré que le virus ne devait pas nous empêcher de «prendre l’air». Comment qualifierions-nous, dès lors, sa gestion d’hier et d’aujourd’hui ? D’un exercice – défaillant – de l’État. Tout simplement. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 31 mars 2021.]

jeudi 25 mars 2021

Sexisme(s)

Pierre Ménès, la beaufitude incarnée. 

Horreur. «De quoi souffres-tu ? De l’irréel intact dans le réel dévasté ?» demandait René Char. Le tourbillon de la vie ne finit pas toujours au siphon. Mais, ces temps-ci, nous nous enfonçons souvent dans le flou et l’affliction, découvrant chaque jour un peu plus – est-ce vraiment une «révélation» ? – l’emprise du sexisme et, pire encore, dans toutes les couches de notre société. Ainsi en fut-il après avoir visionné l’extraordinaire documentaire Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste, de Marie Portolano, diffusé par Canal Plus, mais censuré par ladite chaîne, qui a osé retirer, summum de l’indignité du groupe de Vincent Bolloré, toute référence aux agissements d’un de ses chroniqueurs vedettes : l’ineffable Pierre Ménès. Vous voyez de qui il s’agit ? Le bloc-noteur l’a beaucoup croisé sur les stades jadis, quand celui-ci émargeait dans la presse écrite sportive et incarnait déjà, par ses provocations de couloir, la beaufitude sexiste dans toute son horreur. Vous vous en doutez : il ne brillait pas seul en ce domaine de l’abject, c’était même une seconde nature dans ce milieu-là. Mais, allez savoir pourquoi, lui, il se distinguait déjà, sans jamais «jouer un personnage», puisque ses paroles et ses agissements se confondaient en un «tout» conforme à lui-même. La suite de sa «carrière» à la télévision ne nous démentira jamais. Grande gueule sur les plateaux, dérapages en tout genre souvent mâtinés de racisme. Et puis les femmes, surtout les femmes…

Agressions. Il y a ce que nous avons vu. Le baiser volé à Francesca Antoniotti sur le plateau de feu Touche pas mon sport. Puis une autre embrassade de force d’Isabelle Moreau, lors d’un Canal Football Club, voilà dix ans. Dans le documentaire censuré, une partie du témoignage de cette dernière s’avère éloquent : elle y fond en larmes au souvenir de cet épisode choquant. Et pour cause. Il s’agit bien d’une agression sexuelle. Il y a aussi ce que nous ne verrons jamais, les actes «hors antenne». Et les mots stupéfiants qui vaudraient à n’importe quel employé d’une entreprise des sanctions sévères, sinon irrémédiables. Pierre Ménès à une collègue : «T’es habillée en salope aujourd’hui !» Ou encore : «T’aimes sucer des bites !» lancé à la cantonade. Ou ce message dans lequel il invite Marie Portolano à venir au bureau «avec ses lunettes de secrétaire perverse». Rassurons-nous, juste un «style franchouillard» assumé, que plusieurs de ses confrères journalistes (masculins, donc) «appréciaient plutôt». Dans la même lignée, ou pire on ne sait plus, il y eut également le tournage d’un film de promotion interne sur les coulisses de Canal, au cours duquel il força une maquilleuse à mimer une fellation devant la caméra en appuyant lourdement sur sa tête… Pardonnez ces détails, mais ils font sens. Commentaire d’un salarié de l’époque : «Cela se passait toujours non loin de caméras ou de pontes de la chaîne. On a d’ailleurs toujours fait remonter. Mais rien d’autre que “oui, mais c’est Pierre, ça fait partie du personnage”.»

Odieux. Depuis, le beauf réac vulgaire a fait sa contrition sur le plateau de l’émission de Cyril Hanouna – ils vont bien ensemble. «Ces images sont scandaleuses. Franchement, quelque part, je le mérite un peu», a dit Ménès. On appréciera les «quelque part» et «un peu», lui qui procédait à des castings sauvages pour l’une de ses émissions ainsi : «Que des bombasses d’1,80 m, qui ne connaissaient pas toutes très bien le sport.» Une seule question : combien de victimes de ce type, que l’on dit «tactile» et «un peu libidineux», et par ailleurs «protégé au plus haut niveau». Certains affirment qu’il est «d’une autre époque». Et alors ? Hier serait moins critiquable qu’aujourd’hui ? Car, dans cette nouvelle affaire, il reste le cas Canal Plus. Protection des agresseurs sexuels, censures, licenciements : la tyrannie Bolloré n’en finit plus. Enfin, n’oublions pas une évidence. Dans le paysage médiatique, Pierre Ménès n’est qu’un parmi tant d’odieux. Et ce sont les mêmes qui nous donnent, là comme ailleurs, et depuis trop longtemps, des leçons de philosophie appliquée au football…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 26 mars 2021.]

mardi 23 mars 2021

Dette morale

Annuler la «dette Covid», c'est possible. 

La mise en attente dans un vestibule d’horreurs excite notre appétit pour la solution d’une énigme enfin trouvée. Celle de la dette, qui empoisonne les débats et assigne les citoyens au rôle sans cesse renouvelé de «vaches à lait». C’est un fait : la crise siamoise, sanitaire et économique, a provoqué un rebond de la dette publique à environ 120% du PIB, sans même anticiper d’éventuels nouveaux éléments chaotiques. Le gouvernement considère que plus de 200 milliards d’euros pourraient être isolés comme «dette Covid» à proprement parler, sachant qu’une partie, 75 milliards, concerne les organismes sociaux et pourrait être remboursée – comme par hasard – grâce au prolongement de la CRDS, le fameux prélèvement sur les salaires.

Les libéraux estiment que cette «nouvelle dette» doit être isolée et… honorée. Les peuples seraient une nouvelle fois appelés à s’en acquitter ad vitam, tout en subissant de nouveaux chantages. L’accès à cet argent ne sera en effet conditionné ni au travail ni à la formation ou au progrès écologique, mais bien aux «réformes structurelles» contre les services publics, l’emploi, la Sécurité sociale, les retraites… 

Seulement voilà. Par temps de Covid, alors que des carcans idéologiques ont volé en éclats à la faveur du «soutien» aux économies, les tabous tombent, y compris en Allemagne. La question de la soutenabilité de cette dette et de son remboursement suscite ainsi de vives controverses, certains économistes et élus de gauche défendant son annulation, en grande partie, singulièrement celle détenue par la BCE.

L’affaire ne serait que «technique» ; elle est au contraire éminemment politique. Car parmi ceux qui s’opposent à ces alternatives, qu’ils qualifient de «dangereuses», beaucoup étaient jadis favorables à des règles budgétaires austéritaires qu’ils feront tout pour rétablir dans l’après-Covid, sous les pressions conjuguées des marchés financiers. La France et l’Europe ont donc une dette morale et un rendez-vous avec l’histoire. Pourquoi les peuples devraient-ils payer la facture ?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 24 mars 2021.]

jeudi 18 mars 2021

Révolution(s)

La Commune de Paris, notre héritage.

Sociale. «Ce n’est pas une miette de pain, c’est la moisson du monde entier qu’il faut à la race humaine, sans exploiteurs et sans exploités.» Les mots de Louise Michel disent, à eux seuls, l’ambition folle et concrète de la Commune de Paris, dont nous célébrons, cette semaine, le 150e anniversaire. Soyons formels : nous ne «commémorons» pas le début de l’insurrection du 18 mars 1871 comme s’il s’agissait d’un cadavre mille fois enterré par les puissants ; non, nous fêtons son avènement avec joie et fierté, nous glorifions sa trace dans l’histoire, ses réalisations politiques, démocratiques et sociales, ses idées révolutionnaires et républicaines, ses avancées pionnières qui enfantèrent tant et tant d’héritiers. Curieuse Commune, n’est-ce pas, qui ne dura que soixante-douze jours et se termina par un échec sanglant, et qui, pourtant, continue de nous inspirer (le peuple de gauche) et de susciter la peur (tous les autres). Car le combat continue. La République, oui, mais la République sociale. Celle qui effraie toujours, quand les communardes et communards inventaient en si peu de temps, tout en marchant vers le danger fatal, une société de justice où chaque humain valait l’autre, un creuset et une matrice où se mêlaient la poudre, les envolées du verbe et les rêves d’un siècle de révolutions avortées. Bref, une démocratie du peuple par le peule dont les enseignements ne s’épuisent pas au XXIe siècle. D’où cette «place à part dans la mémoire», comme l’écrit l’historien Roger Martelli dans le hors-série de l’Humanité.

Peuple. Le bloc-noteur n’étonnera personne en puisant dans Karl Marx quelques références incontournables pour comprendre, à sa juste mesure, l’importance de ce moment, comme écho à notre ici-et-maintenant. Le philosophe écrit : «Merveille de l’initiative révolutionnaire des masses montant à l’assaut du ciel. Il serait évidemment fort commode de faire l’Histoire si l’on ne devait engager la lutte qu’avec des chances infailliblement favorables. (…) Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase. Mais, quelle qu’en soit l’issue, nous avons obtenu un nouveau point de départ d’une importance historique universelle.» Forme politique enfin trouvée qui permet l’émancipation économique du prolétariat, la Commune, selon Marx, bien qu’il la sache alors condamnée, s’inscrit entièrement dans la question de l’État. Voilà pour lui le premier cas historique où le prolétariat assume sa fonction transitoire de direction, ou d’administration, de la société tout entière. Autrement dit, l’apparition véritable de l’être-ouvrier, du peuple total. En revanche, des possibilités comme des échecs de cette tentative, il en tire la conclusion – déjà formulée auparavant – qu’il convient non pas de « prendre » ou d’« occuper » la machine d’État, mais de la briser. Hélas, comme nous le savons, Marx n’a jamais écrit son grand livre sur «la Révolution et l’État» (espace occupé par Lénine), qui a tant manqué aux marxiens du XXe siècle. Il se contenta, si l’on peut dire, de prophétiser : «La Commune, début de la révolution sociale du XIXe siècle, fera le tour du monde (…) comme le mot magique de la délivrance. (…) Les principes de la Commune sont éternels et ne peuvent être détruits ; ils seront toujours mis à nouveau à l’ordre du jour, aussi longtemps que la classe ouvrière n’aura pas conquis sa libération.»

Honneur. Un autre spectre hante l’Europe : le spectre de la Commune. Sorte de résumé à elle seule d’un pan entier du communisme dont rêvait l’auteur du Manifeste. Car, les communards, nota Marx, ont transformé l’« impossible » en possible. Et il clama : «Que serait-ce, Messieurs, sinon du communisme, du très “possible” communisme ?» L’écrivain Laurent Binet, dans notre hors-série, résume l’affaire d’une formule magistrale et définitive : «L’honneur de la Commune réside aussi dans son actualité brûlante : tout autant que l’Empire, elle est “l’antithèse directe” de la France macronienne.»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 19 mars 2021.]


mardi 16 mars 2021

Macron et le déclassement français

Emmanuel Macron porte une responsabilité écrasante, devenant en quelque sorte l’incarnation absolue de ce déclin tricolore révélé.

La crise… et toutes les crises. Un an tout juste après le premier confinement, nous avons beaucoup appris de notre pays, de ses capacités collectives comme de ses défaillances égoïstes mues par les lois du «marché» en tant que «modèle de société». Nous avons surtout compris que la gestion de la pandémie avait révélé de si lourdes failles et faiblesses que la nation, en mode accéléré, a donné l’impression de tomber de son piédestal, nous renvoyant de manière brutale un sentiment de désillusion. Une certaine idée du déclin, sinon de déclassement.

Pénuries de moyens et de matériels, hôpitaux et écoles sous tension, absence d’un vaccin développé par notre recherche, industries laminées, décisions confuses ou aléatoires conditionnées par une absence de souveraineté sanitaire et économique, etc. La liste est longue, qui renvoie la sixième puissance mondiale à un rôle de seconde zone, simple sous-traitant de la Chine, de l’Asie, des États-Unis et de tant d’autres pays plus innovants. La France, terre de Hugo et de Pasteur, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, est-elle encore maîtresse de son destin ?

Chaque citoyen français, plus ou moins confusément, a désormais pris conscience de l’extrême vulnérabilité de notre organisation collective et de la matrice idéologique qui nous gouverne depuis si longtemps. Qu’il le veuille ou non, Emmanuel Macron porte une responsabilité écrasante, devenant en quelque sorte l’incarnation absolue de ce déclin révélé. Et pour cause : jamais président n’aura concentré autant de pouvoir décisionnaire. Du «quoi qu’il en coûte» à tous les choix fondamentaux, il a accumulé les décisions sous les lambris du Palais, découvrant peu à peu que toute la structuration de son idéologie ordo-libérale venait d’être balayée à l’épreuve de la crise. Il eut même cet éclair de lucidité : «Les Français ont réaffirmé leur volonté de prendre leur destin en main, de reprendre possession de leur existence, de leur nation.» Quelle traduction concrète a-t-il donnée, depuis, à ces mots ? Aucune. Et où en sont ses engagements, singulièrement en faveur de l’hôpital ? Nulle part.

L’«après» tant annoncé, qui serait évidemment «différent» et plus jamais le même, a d’ores et déjà les contours de « l’avant », sans doute en pire. Macron n’est que le continuateur paroxystique d’un cycle entamé bien plus tôt, consistant à ce que la France ne soit plus gouvernée au sens de la planification politique, mais comme une entreprise. Qui veut vraiment de ce «nouveau monde» macronien, sauf l’oligarchie de la caste supérieure, qui l’a installé dans la place ?

Le pays ne tient que par le dévouement des personnels, des salariés de tous ordres, des premiers de corvée, de tous ceux qui chérissent le bien commun et le sens du collectif au bénéfice des plus faibles. C’est avec eux, et non contre eux, que le pays se reconstruira.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 17 mars 2021.]

jeudi 11 mars 2021

Épuration(s)

Quand on veut tuer l’université, on l’accuse d’«islamo-gauchisme»…

Amalgames. Ainsi donc, nos universités seraient gangrenées par toutes les tares idéologiques possibles et imaginables. Professeurs, étudiants, syndicats, tous dans le même sac ! Depuis que la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, a réitéré sa volonté d’une enquête sur «les radicalités», «les études postcoloniales», «l’intersectionnalité» ou encore «l’islamo-gauchisme», nous assistons à un déchaînement politico-médiatique d’autant plus ahurissant qu’il s’abat aveuglément en toute globalité, sans distance ni réflexion, procédant à des amalgames sectaires et grossiers, sans fondement historique, dans le simple but de nuire et de fermer toute possibilité de débat. Mais que se passe-t-il dans ce pays pour que ce «procès» en «islamo-gauchisme» atteigne le monde universitaire, après avoir frappé une partie de la gauche ? Si l’expression même n’a rien d’innovant par son caractère définitivement excluant, elle gagne en visibilité depuis qu’un certain Manuel Valls l’a utilisée. Partant du principe que le supposé islamo-gauchisme «gangrène l’université et toute la société», l’ineffable madame Vidal a ainsi demandé au CNRS de dresser «un bilan de l’ensemble des recherches» qui se déroulent en France, pour distinguer ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du militantisme. Les mots sont choisis, au risque de susciter l’incompréhension de nombreux Marcheurs, le courroux des universitaires, sans parler du recadrage du CNRS lui-même, puisque le Centre national de la recherche scientifique décida finalement de condamner ce qu’il appelait une «instrumentalisation de la science» et «les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche», avant d’asséner le coup de grâce : «L’islamo-gauchisme, slogan politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique.»

Conflit. Fin de partie ? Pas du tout. La polémique gronde, enfle tant et tant que l’«ennemi intérieur» est désigné à longueur d’antenne : l’université. Effarant moment, celui qui consiste à lancer dans ces lieux du savoir une campagne d’épuration en ramassant «dans un caniveau idéologique une épithète aux sinistres résonances, comme l’écrivait cette semaine dans Libération le philosophe Étienne Balibar. On peut se désoler – c’est mon cas – de voir les porte-parole de la “qualité de la science française’’ vouloir interdire à nos étudiants de participer à de grands courants internationaux d’innovation et de pensée critique, censés attenter aux valeurs républicaines, nous enfermant ainsi dans le provincialisme et le chauvinisme». Celui-ci ajoute : «Le conflit fait partie des lieux du savoir. Quel rapport y a-t-il, dans le champ desdites sciences humaines et sociales, entre la nécessité de prendre parti et celle du savoir pour le savoir – le seul qui mérite ce nom en vérité ?» Étienne Balibar, à contre-courant, se veut formel : l’université doit, plus que par le passé encore (malgré une riche histoire depuis Mai 68), «ouvrir ses portes et ses oreilles à l’extérieur de la société ou, mieux, de la cité », assumant ainsi des sujets « irréductiblement conflictuels», puisque ces conflits existent et devraient nourrir les idées jusque dans les «enceintes réservées aux discours», là où, précise-t-il, «l’idéologie est toujours déjà dans la place sous une forme plus ou moins “dominante’’». Le philosophe démontre ainsi à quel point le savoir parvient au concept non pas en se protégeant de la conflictualité, mais en l’aiguisant, en l’intensifiant autour de grandes alternatives «ontologiques». Et il prévient, par ces mots : «L’histoire de la vérité n’est pas dans la synthèse, même provisoire, mais dans l’ascension polémique, vers les points d’hérésie de la théorie.» Islamo-gauchisme, militantisme, pourquoi pas communisme et marxisme : pour noyer son chien, on l’accuse de tous les maux. La caste supérieure prépare-t-elle la liquidation des départements de sciences sociales, et bien au-delà ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 12 mars 2021.]

mardi 9 mars 2021

Thérapie(s)

Le succès de la série nous parle de notre époque.

Divan. Penser la fin de ce monde-ci, l’anticiper, a-t-il un rapport quelconque avec la psychanalyse ? En somme, quelle serait la part du «je» et du «moi profond» pour y participer, non pas égoïstement mais « individuellement » pour ­concourir, ensuite, au bien commun ? Le phénoménal succès télévisuel de la série En thérapie nous en dit sans doute plus sur notre époque. Le bloc-noteur n’a pas été le seul à s’allonger, depuis son canapé, sur le divan du docteur Philippe Dayan, incarné par l’extraordinaire acteur Frédéric Pierrot. Plus de 10 % de parts de marché la première semaine de sa diffusion sur Arte, près de 17 millions de vues sur le Web. Des huis clos haletants, des drames tout en intimité où défilent dans les mots des protagonistes – et dans nos têtes chercheuses, comme des allers-retours avec soi-même – les blessures, les terreurs, les névroses, les souffrances, les ­solitudes, l’amour, la mort, la vie… Banal, direz-vous ?

Freud. En décembre dernier, des psys alertaient le pays sur cette «troisième vague psychiatrique» à venir, réclamant des moyens pour permettre aux citoyens en difficulté d’avoir accès à des consultations peu coûteuses. Mais il y a un monde entre la fiction et la réalité. D’autant que cette méthode de soin, critiquée et parfois honnie depuis au moins vingt ans, a vécu un renversement historique : elle était passée d’une théorie incontestée à une discipline proche de l’escroquerie – au nom d’une diabolisation de la science, sans comprendre ce qu’est le scientisme, et non pas la science, jusqu’à la dénonciation de l’humanisme, de la philosophie de Freud. Tout dans le même sac. Dans De quoi demain, livre de dialogue avec Élisabeth Roudinesco (Fayard-Galilée, 2001), Jacques Derrida évoquait ce qu’il appelait «les deux avis de décès prématurés, ces deux prétendues morts, celle de Marx et celle de Freud». Il ajoutait : «Elles témoignent de la même compulsion à enterrer vivants les trouble-fête encombrants et à s’engager dans un deuil impossible. Mais les survies de ces deux “morts” ne sont pas symétriques. L’une affecte la totalité du champ géopolitique de l’histoire mondiale, l’autre n’étend l’ombre de son demi-deuil qu’aux États dits de droit, aux démocraties européennes, judéo-chrétiennes, comme on dit trop vite. » Et il demandait : « L’urgence aujourd’hui, n’est-ce pas de porter la psychanalyse dans des champs où elle n’a pas été jusqu’ici ­présente ? Ou active ?»

Politique. La recherche scientifique a fait subir au narcissisme humain, au «moi», trois grandes vexations. Une vexation cosmique : ne plus être au centre du monde (­Copernic). Une vexation biologique : ne plus être semblable à Dieu mais à un animal (Darwin). Une vexation psychologique, la plus douloureuse : ne plus être le maître en sa demeure (Freud). Vivons-nous le retour de la psychanalyse, jusque et y compris dans des sphères insoupçonnables ? Rappelons-nous la définition de la « déconstruction » derridienne, pratique philosophique qui touche aussi, sinon avant tout, au champ politique. Le terme «déconstruction», emprunté à l’architecture, signifie «déposition», «décomposition» ou «désédimentation» d’une structure, qui renvoie à un travail de la pensée inconsciente («cela se déconstruit»), et qui consiste à défaire sans jamais le détruire un système de pensée hégémonique ou dominant. Jacques Derrida confessait : «J’aime l’expression “ami de la psychanalyse”. Elle dit la liberté d’une alliance, un engagement sans statut institutionnel. (…) Cela suppose une approbation irréversible, le “oui” accordé à l’existence ou à l’événement, non seulement de quelque chose – la psychanalyse – mais de ceux et de celles dont le désir pensant aura marqué l’origine et l’histoire. En aura aussi payé le prix.» D’abord penser contre soi-même… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 5 mars 2021.]