vendredi 13 février 2015

Le nouvel horizon des Amis de l'Humanité

Article invité: par Caroline Constant.
 
Fondée en 1996, l’association a décidé, ce week-end, de modifier ses statuts pour prendre un nouvel essor. Le directeur du journal, Patrick Le Hyaric, a insisté sur la nécessité de lire l’Humanité.
 
Ernest Pignon-Ernest, le président de l'association.
Jean-Emmanuel Ducoin, le secrétaire national.

Les Amis de l’Humanité ont bientôt vingt ans. C’est l’âge de tous les possibles et de toutes les conquêtes. Samedi 7 février, près de deux cents adhérents se sont réunis en assemblée générale annuelle, à la Maison des métallos, dans le 11e arrondissement de Paris. L’occasion, pour les Amis, de constater, sous la houlette de leur secrétaire national, Jean-Emmanuel Ducoin, qu’il est temps de prendre un nouvel essor. Car l’association est coincée dans une contradiction: d’un côté, elle multiplie, avec bonheur, les initiatives et les rapprochements avec d’autres organisations (CGT, Attac, Ligue des droit de l’homme, Ligue de l’enseignement, etc.), de l’autre, elle perd des adhérents – en moyenne cinquante par an – depuis 2011, a signalé la trésorière Colette Millereux. «Il nous faut inventer un autre chemin», a souligné Jean-Emmanuel Ducoin. La modification des statuts de l’association prévoit que les cotisations des adhérents dans leur association remontent à l’association nationale, histoire d’être redistribuées, notamment en direction des projets naissants qui ont besoin d’être financés. La proposition a créé un large débat dans la salle, avec des propositions pour rendre cette mesure effective et efficace. Les Amis ont au cœur un credo: cette volonté d’ouverture au mouvement progressiste de ce pays, qui a toujours été inscrit dans l’ADN de l’association. «Il ne faut pas s’isoler, il faut résister à la tentation de rester au chaud en famille», a complété Jean-Emmanuel Ducoin.
 

vendredi 6 février 2015

Fétichisme(s): être-en-France

Il y a un mois, un mois déjà, la tragédie Charlie…

Ame. Un mois. Un mois déjà que des amis s’en sont allés par le fer et le sang, assassinés parce que journalistes ou caricaturistes, blasphémateurs ou bouffeurs de dévots et d’idoles de toute nature, irrespectueux en toutes choses et toujours plus ou moins éveilleurs de consciences rabougries, en une époque où tout se tend et se distend, où les hiérarchies essentielles s’effacent derrière le tout-se-vaut, où soufflent plus que jamais les airs de la démagogie libérale et de la marchandisation des êtres jusqu’à leur intimité, parfois leur inconscient même. Un mois, oui, un mois que leurs voix ont été anéanties dans le chaos d’un carnage inqualifiable qui n’a pas tué que des individus mais une certaine idée d’être-en-France, de faire-République, d’imaginer l’autre comme élément d’un soi-collectif si singulier qu’il a pu transcender dans l’histoire l’idée d’universalité en tant qu’objectif. Ce qui est mort avec les morts, nos morts, ce qu’ils ont emporté malgré nous, c’est une part de leur innocence, donc une grande partie de la nôtre, sachant qu’il nous faudra coûte que coûte poursuivre quelque chose, creuser le même sillon, labourer leur trace-sans-trace puisque «toute âme est une mélodie qu’il s’agit de renouer», si l’on en croit Mallarmé.

mardi 3 février 2015

Nouveau rapport de forces en Europe?

Alexis Tsipras, engagé dans une tournée anti-austérité afin de compter ses soutiens en vue d’un allégement de la dette, pourra tester les yeux dans les yeux la sincérité de François Hollande.

Alexis Tsipras.
Souvenons-nous. Avant son élection, François Hollande voulait s’attaquer à la finance et réorienter l’Europe. Ces desseins n’étaient que des mots… Après avoir tenté, en vain, de rencontrer Hollande dès mai 2012 pour parler de l’avenir de l’Union européenne, Alexis Tsipras est invité ce mercredi à Paris par le président de la République. Le premier ministre grec, engagé dans une tournée anti-austérité afin de compter ses soutiens en vue d’un allégement de la dette, pourra tester les yeux dans les yeux la sincérité du chef de l’État français. Une manière de le mettre au pied du mur, de le rappeler à ses contradictions. Face à l’audace de la politique proposée par Tsipras, comment réagira François Hollande, dans sa volonté affichée d’aborder «l’ensemble des questions» soulevées par la nouvelle situation en Grèce? Continuera-t-il à s’aligner benoîtement sur Angela Merkel? Ou aura-t-il le courage d’ouvrir un vrai dialogue? Ce mercredi, la France sera observée comme jamais par les peuples européens: elle s’honorerait de rouvrir officiellement le débat.

dimanche 1 février 2015

"Soldat Jaurès": la critique vidéo de Gérard Collard

Le libraire et chroniqueur littéraire Gérard Collard possède la librairie La Griffe Noire, à Saint-Maur-des-Fossés, l'une des trente plus importantes de France. Il a lancé en 2009 le Salon international du livre au format de poche, il fait également partie de l'équipe de rédaction du blog lesdeblogueurs.tv et participe à plusieurs émissions de télé, tous les vendredis dans Le Magazine de la santé, sur France 5, ou sur le plateau de Valérie Expert, dans On en parle, sur LCI.
Voici la critique qu'il vient de réaliser concernant mon dernier roman, "Soldat Jaurès", sorti mi-janvier aux éditions Fayard.

Cliquez sur le lien:
https://www.youtube.com/watch?v=C2KEaO2T7jc

samedi 31 janvier 2015

À Auschwitz, voir n’est qu’une première étape pour comprendre

Le camp d’extermination n’est pas devenu symbolique par hasard: par son unicité, il résume la criminalité du régime nazi. Plus d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants, d’abord des juifs, y furent massacrés.
 

Auschwitz I.
Depuis Oswiecim (Auschwitz-Birkenau, Pologne).
Et soudain, comme une effraction, la confiance en soi s’effrange en déraison. Être déjà venu là, ici et nulle part ailleurs, ne change rien à la conscience altérée, au choc annoncé, à l’intensité prévisible du retour sur les lieux en tant qu’unicité. Le ciel de craie aux tons uniformes du petit matin d’hiver n’arrange rien, tellement irréel qu’on le croirait peint par une main invisible. Que vous arriviez de Katowice ou de Cracovie – les deux grandes villes polonaises les plus proches, distantes de quelques dizaines de kilomètres du plus grand cimetière de l’humanité –, vous laissez toujours dans les rétroviseurs une part de vous-même, l’image figée d’un avant et d’un après qui se brouille à mesure que vous progressez sur des routes extirpées du temps et restées longtemps informes. Dans la voiture, comme un écho dissipé, nous nous murons dans un silence accepté déjà fondu dans un tumulte d’émotions, chaque fois revisité. Nous pensons à Primo Levi: «Bien des mots furent alors prononcés, bien des gestes accomplis, dont il vaut mieux taire le souvenir.» (1)
 
Trouver Auschwitz par ses propres moyens n’est pas aisé. Ici, c’est Oswiecim (2), et les faubourgs de la ville vous rappellent immanquablement certaines scènes du film de Claude Lanzmann, Shoah. Il faut attendre le premier rond-point, non loin de l’actuelle gare, pour dénicher l’un des rares panneaux indicateurs: «Auschwitz Musée». Vous avez bien lu, un musée. Pour les visiteurs avertis, Auschwitz demeure cette plaie ouverte dont il convient d’examiner sans relâche la nature et le devenir. Le nom même n’est pas devenu symbolique et métaphorique par hasard: plus d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants y furent assassinés.

Domino(s): le courage retrouvé grâce à Syriza

L’Histoire rattrape toujours à coups de crocs ceux qui cherchent à lui échapper. La preuve en Grèce.
 

Démocratie. «Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience.» Les blessures sont fécondes à ceux qui lisent encore René Char. Parfois, de nouvelles naissances surgissent, elles défient la peur et redonnent une part de leur dignité à ceux qui n’ont jamais désespéré. Les Grecs viennent de nous rendre un immense service en honorant la promesse qu’ils doivent au monde auquel, depuis toujours, ils ont tant donné. Ne cachons pas notre joie et notre plaisir. La victoire électorale de Syriza, que nous pouvons qualifier d’éclatante car elle s’adosse à une base sociale solide, octroie aux peuples européens transis un peu plus que de l’émotion, disons les raisons d’un courage à retrouver. Jusque-là, souvenons-nous, nous avions assisté à des attaques féroces, orchestrées par tous les bien-pensants du libéralisme sans frein, par l’establishment international et par tous ceux qui composent la médiacratie affiliée aux puissances financières, quelles qu’elles soient, et à cette troïka dévastatrice. Tout avait été tenté pour empêcher le parti d’Alexis Tsipras d’accéder au pouvoir, donnant à voir l’une des facettes les plus obscures de la situation postdémocratique dans laquelle ils voulaient nous avilir: beaucoup pensaient même – comment leur en vouloir? – que la mondialisation avait réduit à néant les marges de manœuvre des instances politiques et que le capitalisme globalisé, organisé avec une opacité redoutable, continuerait d’imposer ses choix à tous les peuples du Vieux Continent. Seulement voilà, l’Histoire rattrape toujours à coups de crocs ceux qui cherchent à lui échapper.

jeudi 22 janvier 2015

Discernement(s): "discrimination négative" contre "apartheid ethnique"

Dans la France d’après, nous n’avons pas fini de parler des différenciations.
 
Inégalités. À l’heure des principes de précaution valorisés et appliqués soi-disant à tous les domaines de l’existence, jusques et y compris dans la Constitution, jamais la République, dans l’exercice de sa puissance contemporaine, n’a autant délaissé ses enfants les plus démunis. Rendre la dignité aux plus faibles ne semble plus être une mission à laquelle s’assignaient, jadis, les représentants missionnés d’un État qui apparaissait d’autant plus protecteur qu’il imposait, au moins dans ses principes et sa volonté, l’horizon d’un pacte social partagé. Qu’est devenue l’égalité de nos frontons? Et l’école, «gratuite, laïque et obligatoire», qui a donné à tous les citoyens la possibilité d’être traités à parité, comme des semblables, indépendamment de leur origine sociale ou géographique. Ce fut l’honneur de la République de rompre avec les facteurs de différenciation fondés dans la nature, les traditions ou les hiérarchies. L’égalité des citoyens devant la loi n’est pas un vain mot. Alors que dire des inégalités imposées dans les quartiers populaires? Il y a dix ans, le regretté sociologue Robert Castel évoquait déjà «la discrimination négative» dont sont victimes les jeunes héritiers de l’immigration, assignés à résidence. Nous n’avons pas fini d’en parler.
 

mardi 20 janvier 2015

Non-assistance aux quartiers populaires

Quand Manuel Valls évoque les inégalités et un "apartheid ethnique"...

Parfois les grands maux suscitent de grands mots. Il aura fallu de nombreux morts, le traumatisme d’une France noyée de chagrin et de sidération dans des mares de sang, puis des millions de personnes dans les rues exprimant la passion collective de valeurs durement attaquées, pour qu’un premier ministre parle des inégalités qui minent le pays dans lequel nous tentons de préserver un vivre-ensemble. De toute évidence, Manuel Valls a voulu surjouer, hier, lors de ses vœux à la presse, un élan de sincérité en reconnaissant l’existence de ce qu’il appelle un «apartheid territorial, social», promettant un combat «contre les inégalités» visant à refonder la «citoyenneté», un mot qu’il préfère à «l’intégration». Le constat, quoique tardif pour l’ancien maire d’Évry, mérite notre attention. À un détail près. Le chef du gouvernement évoque également un «apartheid ethnique». Vous avez bien lu: apartheid ethnique.

Que Monsieur Valls le sache une bonne fois pour toutes: il n’utilise pas l’expression appropriée, sauf à vouloir ramener des individus à leur appartenance, à leur couleur de peau, voire à leur religion.

jeudi 15 janvier 2015

Hypocrite(s): pour Charlie, l'hommage du vice à la vertu

Liberté-Egalité-Fraternité a connu un éclat retrouvé. Mais il y a un « mais » que nous ne tairons pas.


Peuple. Il y a des moments, dans la vie d’une République originelle comme la nôtre, où nous attendons que surgisse de l’obscurité l’éclat d’une lumière, une forme de sursaut qui, en tant que sursaut, veut creuser l’espoir et non les tombes. Les médias dominants et les puissants qui les cooptent ou les financent nous ont tellement répété ces dernières années que la «société française» (de quoi, de qui parle-t-on?) cherchait son «identité» dans les méandres de ses illusions perdues (lesquelles?) que beaucoup de citoyens de France se sont égarés en impuissance faute de se remémorer des choses simples et fondamentales. Le «Liberté-égalité-Fraternité» titré en une de l’édition spéciale de l’Humanité, un certain dimanche 11 janvier, n’était pas un rappel à l’ordre ronflant ou inutilement donneur de leçons. Bien au contraire. Ce titre, que notre rédaction ne sort pas tous les quatre matins, signifiait juste que par notre ici-et-maintenant se jouait une partie de notre ici-et-demain. Que la réponse démocratique au surgissement d’un événement hors norme devait être si importante, si puissante, qu’il était impensable de ne pas y jeter toutes ses forces, même celles qui venaient à nous manquer. Ainsi, affirmons-le massivement. Dans les rues de France, cette devise Liberté-égalité-Fraternité a connu un éclat retrouvé, une gravité sincère et peut-être même une réalité sociale et populaire que nous n’imaginions pas d’une telle ampleur.

mercredi 14 janvier 2015

Combat d'idées

Le retour du «débat» sur la liberté d’expression. «Jusqu’où?», se demandent certains, quand d’autres, si on les laissait faire, pousseraient l’interrogation jusqu’à la métonymie.

Sans doute aurait-il fallu attendre encore quelques jours, attendre, oui, que tous les morts soient inhumés dans l’intimité endeuillée des familles et des amis, attendre que l’inscription de l’événement dans une mythologie partagée se déconstruise d’elle-même par l’intelligence et la raison, sans rien lâcher sur le fond. Hélas, il y a beau temps que l’exigence médiatique recommande de sonner le glas plus vite que Notre-Dame, surtout pour des dessinateurs aussi irrévérencieux que ceux de Charlie. Ces derniers, à n’en pas douter, se seraient délectés sinon révoltés des contresens et contradictions vus, lus ou entendus depuis les rassemblements du 11 janvier. Dernier avatar en date, le retour du «débat» sur la liberté d’expression. «Jusqu’où?», se demandent certains, quand d’autres, si on les laissait faire, pousseraient l’interrogation jusqu’à la métonymie, figure rhétorique consistant à donner une chose pour une autre…

dimanche 11 janvier 2015

Exécution(s): un miroir sur la France

Ils n’ont pas tué Charlie. Ils n’ont pas tué le journalisme et la satire. Ils n’ont pas tué la République. 
 
 
D'abord. Ils ne vieilliront plus ; nous vieillirons sans eux. Ce matin, il n'y a pas d'autre vêtement sur nous que ces lambeaux de rage et de stupeur. Rage à maîtriser au plus vite. Stupeur à fondre dans les méandres de nos dégagements psychologiques, pour poursuivre, ne rien trahir. Perdre des amis, des camarades, des confrères et des compagnons de route fidèles et exigeants de l’Humanité, au cœur de la cité des Lumières, en plein jour, tous victimes d’exécutions, a quelque chose de tellement irréel qu’il nous semble impossible d’évoquer les terribles deuils sans faire état de notre propre deuil. Pardon, mais comment l’écrire autrement? Nous sommes un peu morts avec eux. Nous les maintiendrons en vie. Quoi qu’il nous en coûte. Le cerveau battant de la France des libertés a été atteint au plus sacré. Ils ont tué Charb, le pote intime. Ils ont tué Cabu, rendez-vous compte, Cabu, le pacifiste, la générosité incarnée! Ils ont tué Wolinski. Ils ont tué Tignous. Ils ont tué Maris. Ils ont tué tous les autres, les alignant comme des bêtes, sommairement, lâchement. 

samedi 10 janvier 2015

Charb et l’intelligence de l’irrévérence

Article invité: par Laurent Mauriaucourt.
 
Stéphane Charbonnier, dit «Charb», né le 21 août 1967, assassiné le 7 janvier 2015. Ses dessins ne faisaient pas rire tout le monde. Mais les hommages aujourd’hui se multiplient. L’homme et le journal dont il avait pris la direction en 2009 incarnaient la liberté sous toutes ses formes.
 
On ne saura jamais ce que Charb aurait dit ou dessiné dans Charlie la semaine prochaine sur l’attentat meurtrier dont il a été l’une des 12 victimes, hier mercredi 7 janvier. Mort au charbon, Stéphane Charbonnier. Tiré comme un canard. Dans les locaux de Charlie Hebdo, à l’heure de la conférence de rédaction. En plein boulot. «Charlie, c’est ma raison de vivre», nous disait-il. À quarante-sept ans, Charlie aura été la raison de son décès. Un décès décidément inqualifiable. À lui, les mots et les couleurs ne manquaient jamais pour dire, pour rire, pour gueuler, pour lutter contre la bêtise. La couleur brune d’un dessin d’étron fumant sur fond de drapeau français lui a valu une plainte. Une de plus. L’étron commenté: «Le Pen, la candidate qui vous ressemble», avait fâché les hauts et les bas du Front national. Le petit gars de Conflans-Sainte-Honorine a grandi à Pontoise. Un père aux PTT, une mère qui fut d’abord secrétaire d’huissier, puis enseignante. Ses crayons de couleur et ses feutres, le jeune banlieusard les usait à copier Tintin, Picsou, Lucky Luke et les Dalton. À onze ans, quand, comme tous les mômes, il découvre Cabu dans les émissions de Dorothée, Charb se promet de dessiner encore longtemps. Imaginez le jour où, invité par Michel Polac dans l’émission Droit de réponse pour évoquer son journal de lycée, il se retrouve sur le même plateau que Cabu!

Cabu: un dessinateur de presse à hauteur d'art

D’Hara-Kiri à Charlie Hebdo en passant par le Canard enchaîné, le génial créateur du Grand Duduche et de Mon Beauf avait la bêtise en horreur. Il était né avant-guerre, à Châlons-en-Champagne, dans un milieu petit-bourgeois. Un héritage qu’il aura tôt fait de fuir.
 
Quelques-uns, parfois, non par commodité mais par l’outrecuidance d’une longue amitié tannée par les années, osaient encore l’appeler Jean, ou Jeannot, selon les circonstances. Alors, sous la coupe au bol et derrière ses lunettes sphériques, il levait les yeux, étonné par cette audace venue d’outre-là, et lâchait entre ses dents un râle murmuré: «C’est à moi que tu parles?» Un rire contenu ponctuait toujours la scène, comme si l’épaisseur du temps venait soudain réveiller sa lucidité. Jean Cabut, alias Cabu, était bien né avant-guerre, un 13 janvier 1938, à Châlons-en-Champagne (Marne). Un long chemin entre les siècles qu’il disait «avoir arpenté sans regret» mais «sans vraiment s’en rendre compte». Les années ne lui donnaient pas d’insomnies, que du dépouillement. Comment croire que ce gamin espiègle et éternel réfractaire cheminait langoureusement vers ses soixante-dix-sept ans? Contrairement à la rumeur publique, qu’il entretenait avec avantage, Cabu n’était pas cet «éternel ado» qui regardait le monde et s’en amusait avec désolation.

jeudi 1 janvier 2015

CNR: «Ainsi sera fondée une République nouvelle...»

Avec la mort de Robert Chambeiron, intervenue le 31 décembre 2014, une page de l’histoire du XXe siècle se tourne. Il fut l’un des artisans de la création du Conseil national de la Résistance (CNR), qui, le 15 mars 1944, approuvait, à l'unanimité de ses membres, un programme d'action pour la libération de la France et un projet de mesures politiques et sociales d'envergure. Retour sur cette page d’histoire.
 
Robert Chambeiron.
"Instauration d'une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l'éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l'économie."
 
Dans la nuit de l'Occupation, des hommes, des femmes continuent de résister. Et pensent. Le mois de mars 1944 ressemble aux précédents, mais, déjà, comme une petite musique de plus en plus forte dans les têtes et les coeurs, l'ombre se fait plus humaine - l'espérance aussi. Un mois plus tôt, certes, les fusillés de l'Affiche rouge sont tombés au Mont-Valérien, comme tant d'autres partout sur le territoire. Tandis que sur le front de l'Est les forces nazies craquent sous la pression de l'armée soviétique et que les rumeurs de débarquement attisent les forces, la lutte armée, malgré les puissances conjuguées de la milice et des SS, se poursuit dans le pays. C'est encore l'hiver pour quelques jours et la vision d'une France future, quand elle sera débarrassée du joug, se précise. Pendant plusieurs mois, des résistants se réunissent au péril de leur vie, échangent des documents en vue de rédiger un programme destiné à définir la politique au lendemain de la Libération. Tous, plus ou moins, ont à l'esprit les événements qui ont jalonné la politique de leurs pays depuis une décennie.

mardi 30 décembre 2014

Être radical

En 2015, soyons radicalement combatif ! Car ils ne manquent pas, ces combats à mener, pour s’agrandir, pour se hisser, pour travailler à un réel changement.
 
La ''une'' de l'Humanité du 31 décembre, réalisée spécialement pour nos lecteurs par l’artiste Bruce Clarke, résume assez bien ce que pensent et ce que sont les équipes de l’Humanité avant le passage à la nouvelle année et l’esprit rituel des vœux et des souhaits, les meilleurs possibles et envisageables, qui l’accompagne. Par les temps qui courent, avec la peur du lendemain et l’à-venir qui tiraille, une expression, une seule, en effet, pourrait nous déchiffrer au plus juste par sa nécessité et son exigence: «Être radical». Oui, radicalement combatif! Face à la rage de destructions sociales, face à un capitalisme qui ne répand qu’inégalités et pauvretés, face aux divisions, aux haines, aux intégrismes de toutes natures, face aux extrêmes droites néofascisantes, le «combat» redevient l’un des plus beaux mots de la langue française.

lundi 29 décembre 2014

Résistance grecque

Les électeurs grecs sont aux portes d’un changement anti-austéritaire. Le gouvernement Samaras a échoué à faire élire le président de la république héllenique par le parlement. Elections législatives anticipées d'ici un mois.
 
Alexis Tsipras.
Curieux, comme les moments cruciaux de nos démocraties suscitent des interprétations antinomiques. Ce qui se passe en Grèce – pays d’expérimentations devenu champ de ruines – l’illustre de manière assez magistrale. D’ici un mois, donc, des élections législatives s’y dérouleront. Cette perspective d’un nouveau vote populaire a le don de mettre sens dessus dessous l’Europe des puissants, ces derniers n’ayant pas de mots assez durs devant ce qui pourrait ­advenir, à savoir une victoire de la coalition anti-austérité, Syriza, que tous les sondages, pour l’instant, prédisent. Comme ils sont nombreux, les exécuteurs d’infamies. Comme ils se ressemblent et s’assemblent dans leurs désirs morbides. La raison de leur haine déchaînée? Selon le Figaro, «Bruxelles et Berlin observent avec attention», car, voyez-vous, «l’arrivée de la gauche radicale au pouvoir» risquerait «de compromettre les réformes en cours». Le journal de Dassault ne cache pourtant pas la vérité. «Les Grecs ont accepté des sacrifices dont peu d’Européens mesurent la brutalité», si bien que «la troïka des “sauveurs”, Commission, BCE, FMI, a réussi à se rendre aussi populaire que les cavaliers de l’Apocalypse». Bien vu. À un détail près: l’arrivée au pouvoir d’Alexis Tsipras, le leader de Syriza, qui incarne la résistance démocratique, serait une bonne nouvelle et pourquoi pas un moment crucial de notre histoire, que tous les Européens asphyxiés, tétanisés ou révoltés par les politiques d’austérité devraient saisir telle une chance!
 

jeudi 25 décembre 2014

Quelques mots pour Noël ?

Si tu parles à Jésus, c'est que tu es croyant.
S'il te répond, c'est que tu es schizophrène.

Joyeux Noël quand même.

jeudi 18 décembre 2014

Révolution(s): dans le fourre-tout des questionnements actuels

Pourquoi les inégalités de revenu ont des conséquences sur la croissance.
 
OCDE. Regarde ton époque, je te dirai ce que tu vis; regarde le monde, je te dirai comment tu vis… Un matin, vous vous réveillez en sursaut et, sans savoir pourquoi, comme pris d’une lucidité renouvelée, vous constatez que le chemin parcouru s’est transformé imperceptiblement en pente. Réfléchissez un instant. Vous finirez par admettre une réalité à la fois banale et terrifiante: l’époque est à la pente involutive. Puis vous douterez de cette conclusion hâtive, sinon par contradiction, au moins par prudence.
Alors vous déciderez de plonger dans les chiffres et les statistiques. Une étude de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), publiée la semaine dernière, vient à propos. Sobrement intitulé «Tendances de l’inégalité des revenus et son impact sur la croissance», ce document de travail devrait être enseigné en urgence dans toutes les écoles d’économie. La donnée de base est simple: le revenu disponible des ménages a augmenté en moyenne de 1,6% par an dans les vingt à vingt-cinq années qui ont précédé la crise de 2008 dans l’ensemble des 34 pays de l’OCDE. Seulement voilà, cette statistique en apparence positive est à mettre en relation avec une autre: aujourd’hui, le revenu des 10% les plus riches est en moyenne 9,5 fois plus élevé que celui des 10% les plus pauvres. Dans les années 1980, ce ratio était inférieur à 7. Jamais le fossé entre riches et pauvres n’a été aussi prononcé dans les pays les plus «avancés». Nous parlons bien là d’inégalités.

dimanche 14 décembre 2014

Et maintenant, la marchandisation des chômeurs

L’extension généralisée de la mise en concurrence de Pôle emploi permettrait aux agences privées de capter missions de service public pour faire du fric.

Chaque jour sa surprise ; chaque semaine son coup d’épée dans les reins… Connaissez-vous la convention 181 de l’Organisation internationale du travail ? Sans la vigilance de la CGT – qui révèle l’affaire et prouve, si besoin était, qu’elle est un syndicat d’utilité publique –, nous n’aurions pas pénétré si vite les dédales d’un texte dont la dangerosité arrive soudain jusqu’à nous comme une mise en alerte majeure et pour le moins révélatrice. Admettez néanmoins qu’il était temps d’en découvrir ce qui affleure. Car, voyez-vous, cette convention, qui vise à la libéralisation du placement des chômeurs au bénéfice d’agences dites d’emploi (lisez : cabinets de placement, opérateurs en tout genre à but lucratif, etc.), est devenue l’une des priorités du gouvernement, qui souhaiterait la ratifier au plus vite. Tellement vite qu’un projet de loi est déjà rédigé et qu’il doit être soumis au Parlement dès ce jeudi 18 décembre, en procédure accélérée. Cette méthode expéditive du gouvernement, outre qu’elle constitue un véritable déni de démocratie puisque les instances représentatives ont été exclues de toute discussion, en dit long sur les intentions restées volontairement secrètes pour l’instant.

jeudi 11 décembre 2014

Horizon(s): la voix déchirante et déchirée de Bertrand Cantat

Revoir l'ex-leader de Noir Désir sur scène, avec son nouveau groupe, Détroit.
 
Conscience. D’abord: quelque chose d’électrique, de sournoisement insomniaque à l’heure où les nerfs lâchent enfin, dans le déroulé furtif de sentiments paradoxaux balayés par l’évidence, arrachés à une longue nuit. Ensuite: l’impression d’avoir à consigner quelques fragments d’un registre sans date, hors du temps. Puis: le besoin de s’alléger, de se désamarrer, de creuser en soi pour trouver la force d’avancer sans jamais perdre la mémoire. Enfin: parvenir au retournement de la conscience quand l’épreuve passée, sinon abolie, devient la possibilité même de nouveaux territoires… Voilà c’est fait, le bloc-noteur a donc revu Bertrand Cantat sur scène, au Zénith parisien. Comment dire au plus près, sans travestir le fond sincère de la pensée, ce qu’il y eut d’émotion et d’impalpables questionnements? ­Comment taire la forme la plus sacrée du plaisir ressenti, quand l’usage de mots brûlants devrait nous investir de prudence et d’une rigueur de langage toute maîtrisée? Pour beaucoup, il sera difficile d’avoir à lire dans cette chronique la passion d’un chanteur maudit, inexcusable, et l’intérêt musical et artistique qu’il suscite encore.

mercredi 10 décembre 2014

Loi Macron : oui, une régression…

François Hollande évoque un texte «de progrès et de liberté». L’exécutif prétendument de gauche ne cherche même plus à écorner les consciences mais carrément à les manipuler.

Scène d’effroi dans l’ordinaire, hier à l’Élysée. Accompagnant de quelques mots la présentation du tristement célèbre projet de loi Macron, François Hollande évoque un texte «de progrès et de liberté». Manuel Valls parle, lui, d’«efficacité» et de «justice». Encore un jour sombre dans notre histoire sociale contemporaine, victime de cet exécutif prétendument de gauche, qui ne cherche même plus à écorner les consciences mais carrément à les manipuler. Une ombre vient de passer dans les couloirs du palais, nous la reconnaissons distinctement, comme nous croyons identifier une voix dominante qui jamais ne se tait. L’ombre: celle du Medef. La voix: celle de la finance. Le chef de l’État et son premier ministre auront beau débiter des phrases enjôleuses, les quatre-vingt-dix articles de la loi concoctée par leur ministre de l’Économie ne font plaisir qu’au patronat et à la droite.

samedi 6 décembre 2014

Ensemble(s): ou la montée des incertitudes

Comment le sentiment d'injustice sociale submerge toute autre considération. La preuve avec le dernier livre de Florence Aubenas.

Incertitudes. Le vivre-ensemble ne s’invite pas, comme la vie, l’amour, la mort, par effraction. Chacun le sait : nous vivons une période tellement inédite – crise de civilisation, crise économico-globalisante, crise morale, crise sociale, crise politique, etc. – que nulle expérience ne peut nous servir de point de repère, encore moins de modèle pour déconstruire ce temps qui est le nôtre et joue contre nous. La montée des incertitudes explose, et avec elle, disparaît peu à peu la manière jadis homogène d’entrevoir un «destin social» et de participer pleinement à l’élaboration d’un «en-commun» dont nous étions tous plus ou moins les légataires, quels que soient nos rôles respectifs, nos statuts, nos classes sociales. Sans oublier que la nouvelle conjoncture du «monde du travail» et de «l’emploi» creuse les disparités et frappe le plus gravement les catégories déjà placées «au bas de l’échelle sociale», accroissant leur subordination, attisant leurs inquiétudes. En découle une multiplication des divisions, comme le montre un sondage réalisé par Ipsos pour le Conseil économique, social et environnemental (Cese), qui organisait cette semaine le 4e Forum du vivre-ensemble. Deux chiffres nous frappent. Le premier effraie: 61 % des sondés considèrent que, aujourd’hui, ce qui sépare les Français est plus fort que ce qui les rassemble. Le second revient au fond: la «violence économique» est le premier ferment des divisions (pour 40%), puis l’accroissement des inégalités (pour 37%), loin devant les extrémismes religieux (pour 29%).

jeudi 4 décembre 2014

CICE: un scandale financier !

La démarche du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi repose sur une illusion grotesque et sur un mensonge éhonté.
 
Certains bilans ont quelque chose d’éloquent et leurs formes, même fragmentaires, révèlent parfois l’illustration d’un scandale à venir. La France est un grand pays et il n’y a rien d’anormal, par temps de crise ou non, d’ailleurs, à ce que les citoyens soient pleinement informés de l’utilisation des fonds publics. Ainsi en est-il de tous les dispositifs accordés au Medef, dont le CICE puis le pacte de responsabilité s’avèrent emblématiques. La démarche du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi repose sur une illusion grotesque et sur un mensonge éhonté: il suffirait d’offrir des dizaines de milliards aux entreprises pour que l’investissement et l’emploi repartent. Rien n’est plus faux. L’ineffable Emmanuel Macron en personne l’a reconnu en parlant d’«un échec», rappelant que les 41 milliards d’euros prévus de réduction des charges et de la fiscalité des entreprises devaient trouver leur contrepartie en termes d’emplois. Un «échec» imputable, selon lui, à Pierre Gattaz. Diable, mais qu’aurait-il fallu attendre du Medef? Un respect de la parole donnée? Un vrai pacte? Et une sincère responsabilité? Le croire (ou le faire croire) relève d’une complicité coupable. Une de plus.
 

Semonce(s): les mots pour dire le monde tel qu'il est

La poésie est encore vivante, combative. La preuve avec Gérard Mordillat.
 
Recueil. «Vous m’aurez connu / Dans le temps qui s’enfuit / Telle que m’érige enfin / la Révolution. (…) Je suis l’Incorruptible / Aux yeux froids / Un soleil d’ironie / Me gouverne/Dans la débâcle du sang/Je suis la boule à cris/La main qui brise/L’absolu, l’éternel.» La poésie aurait-elle, quelquefois, souvent, toujours, un rapport particulier avec la forme la plus sincère de l’engagement? Rares sont les écrivains de l’audace, voleurs de feu, capteurs d’énergie vitale, qui saisissent l’époque à bras-le-corps et laissent un goût d’encre sur chaque phrase pour vous aider ou vous contraindre à ne pas passer votre tour. Gérard Mordillat est l’un des tout derniers à s’inscrire dans la haute tradition de ceux pour qui la littérature ou l’art en général restent un moyen unique de dire le monde et, déjà, vouloir le transformer, utilisant toute l’amplitude des genres — cinéaste, réalisateur télé, écrivain…

jeudi 20 novembre 2014

Pluralité(s): quand l'immigration tourne rond

Le football français, 
héritier de l’immigration. Le documentaire magistral 
d’Éric Cantona.

Ouvriers. «L’immigration est un sujet qui me touche. J’ai voulu me servir du football pour regarder l’histoire, bref, raconter l’immigration à travers ce sport.» Éric Cantona parle, posément, il se veut concis et direct – nous l’aimons aussi pour sa franchise, son intelligence et la fermeté de ses convictions. Il n’a rien à vendre, ne souhaite surtout pas se justifier ; il s’en moque d’ailleurs. Ce qu’il veut, avec autant de relatives et d’incidentes que nécessaire, c’est expliquer de fond en comble ce qui lui tient à cœur. Le bloc-noteur doit ainsi l’avouer: le documentaire que l’ex-king de Manchester a réalisé (avec Gilles Perez), intitulé Foot et immigration, 100 ans d’histoire commune, diffusé dimanche dernier sur Canal Plus, fut un tel bonheur qu’il n’est pas inutile d’y revenir pour le promotionner encore et encore et inciter tous ceux qui le peuvent à le visionner, par tous les moyens disponibles, replay et autres. Les quatre-vingt-cinq minutes débutent par une idée simple, que nous pourrions résumer ainsi et décliner à nos enfants: au départ, le football était aristocratique, il fallait dribbler pour aller marquer, seul, un but ; après, les clubs ouvriers sont arrivés et le football est devenu un sport d’équipe et de solidarité ; en France, les fils d’immigrés du football ont perpétué cette tradition. Voilà. L’essentiel est dit. 


lundi 17 novembre 2014

Un Etat palestinien !

Plus de 130 pays ont déjà reconnu unilatéralement la Palestine comme État, depuis sa proclamation en 1988 par Yasser Arafat. Le 28 novembre, les députés français devront se déterminer clairement.

Tous les commentateurs médiacratiques devraient aujourd’hui lire l’Humanité et bien choisir, dans le ronflement sournois de l’actualité, entre l’écume des choses et l’imagination du monde qui ne renonce pas. Il n’est pas si fréquent d’avoir à tutoyer l’histoire, pour prendre date, cela va de soi, mais aussi et surtout pour la convoquer. Dans nos colonnes, cinq grandes voix israéliennes, parmi 660 autres, dont Élie Barnavi en personne, l’ex-ambassadeur d’Israël en France, exhortent l’Europe, et singulièrement notre pays, à se prononcer «pour» la reconnaissance d’un État palestinien. Il n’y a pas de hasard et nous voulons croire que le moment porte en lui quelque chose d’inédit pouvant arracher aux ténèbres la lumière attendue par tout un peuple. Une lumière capable de nous sortir de cette guerre de Cent Ans, qui n’en est qu’à mi-course et qui a ensanglanté des générations et mis plusieurs fois en péril la paix de toute la région.

vendredi 14 novembre 2014

Chant(s): la haute ambition de la langue

Zidane comme vous ne l’avez jamais lu, dans un roman de Philippe Bordas.
 
Puissance. Ceux qui voient vite sont rares; ceux qui écrivent plus loin qu’eux-mêmes aussi. Avec son roman "Chant furieux" (Gallimard), Philippe Bordas vise à hauteur des dieux, comme souvent avec lui, et s’il a décidé de célébrer l’un de ceux du football, Zinedine Zidane, il nous livre un monument de prose de près de 500 pages qui touche à l’exception, comme miroir des exploits d’antan du champion du monde 1998. La trame de l’histoire est simple: Mémos, un photographe (tout comme Bordas), suit la star de l’équipe de France durant trois mois, à la demande d’un éditeur. Cent jours en apnée et en chorégraphie footballistique, à la conquête éperdue d’un personnage singulièrement médiatique. Voici le récit romanesque d’une figure en chevalier, à la croisée de destins en apparence dissemblables mais qui deviennent, par la force de la littérature, la Chanson de Roland moderne et épique d’une aventure à perdre le souffle tant la puissance du verbe et des mots dribble tout ce que vous avez déjà lu sur le sujet. Bordas nous avait déjà stupéfié par son génie de la langue, en 2008, avec "Forcenés" (Fayard), dans lequel il livrait à la légende moribonde du cyclisme l’un des plus beaux textes jamais écrits, œuvre de mémoire à nulle autre semblable. L’ambition s’avère encore une fois identique, tant et tant que certains critiques disent avoir ressenti quelque chose d’étouffant dans cette lecture qui ne laisse pas indemne par son exigence et son intensité.

L’intégration sociale bientôt privée de logements?

Les HLM sont en danger, face aux tentatives de privatisation et de marchandisation.
 
L’entreprise de démolition est là, sous nos yeux, et nombreux s’amusent encore à détourner leur regard, non par simple esprit de pudeur, ce serait au moins pardonnable, mais par goût cynique des commodités d’usage. La réalité devrait pourtant s’imposer à tous, révélant ce qu’il y a de plus cru à voir et à constater: jamais dans notre histoire récente, disons depuis plus d’une génération, la France n’a connu une telle crise du logement. Année après année, les indicateurs, quels qu’ils soient, continuent d’afficher le rouge vif. Tous les organismes référents, toutes les associations concernées n’en finissent plus de tirer les signaux d’alarme. Près de quatre millions de personnes sont actuellement mal logées dans notre pays, parmi lesquelles 800 000 enfants. À ces premiers chiffres essentiels, ajoutons en deux autres vertigineux: près de deux millions de nos concitoyens se trouvent en situation d’impayés; sept millions sont officiellement en situation de «réelle fragilité», pour reprendre la terminologie consacrée…
 

dimanche 9 novembre 2014

Gauche: du bon usage d’une catastrophe?

Une seule solution d'urgence: engager un processus permettant d’en finir avec Valls...
 
Inutile de se revendiquer prophète de légende pour noyer le malheur passé ou futur par l’étalement dans le temps du mystère et de la cruauté en politique, qui, souvent, cassent le cœur des hommes. Chacun sait exactement ce qu’il est en train d’advenir de notre pays, et singulièrement de la gauche, si l’on ne change rien. Nous parlons là de cette gauche vraiment de gauche que souhaiteraient voir disparaître Hollande et Valls mais à laquelle des millions de Français n’ont pas renoncé. Pour une raison simple. Ces citoyens, qui savent encore se hisser plus haut que l’horizon, n’ont pas disparu depuis deux ans et demi. Ils sont juste meurtris, sidérés, écœurés et/ou découragés par les politiques qui ont tourné le dos à la gauche ferme sur ses principes en pariant sur sa décomposition, non sa recomposition. La République elle-même, atteinte dans le primat universel de son projet collectif, se délite plus vite que jamais, aspirée elle aussi par la machine à broyer l’espérance et les alternatives crédibles.
 

vendredi 7 novembre 2014

Non-lecture(s): quand une ministre nous afflige...

Adieu la Culture, Fleur Pellerin n’a pas lu un livre depuis deux ans.
 
Temps. Fleur Pellerin n’a donc «pas le temps» de lire. Sous-entendu: «À quoi bon lire quand on manque de temps.» Ou pire: «Aucune place pour le livre dans un agenda surchargé.» Bienvenu chez les énarques en politique, capables de répliques spontanées d’autant plus sincères (sic) qu’ils ne voient jamais où est le problème et pourquoi certains de leurs comportements ou propos «disent» quelque-chose de pourri au royaume de notre époque. Avez-vous lu le dernier Modiano? Bah, non… Quel est le livre du prix Nobel que vous avez préféré? Euh… Et le coup de grâce: je n’ai pas ouvert un livre depuis deux ans… Pensez-donc, avec toutes ces responsabilités, il faudrait en plus se disperser en énergie dans la littérature, dans les récits, dans les essais? N’y pensez même pas, chassez définitivement les paroles frémissantes, le souffle puissant, la carcasse immense, celle du poète ou du romancier qui donnent de la matière et de la chair aux mots, des ailes à l’esprit, toujours en avance d’un horizon, jamais à court d’invention, donc d’espoir. Pas le temps, cela ne se discute pas; pas le temps, cela ne se négocie plus; pas le temps, d’ailleurs à quoi bon en perdre.
 
Songes. Frères de livres, séchez vos larmes. C’était bel et bien la ministre de la Culture qui avouait ainsi ne pas avoir lu un livre depuis deux ans, préambule surréaliste à la semaine des principaux prix littéraires distribués dans ce pays si singulier, la France. Vous vous souvenez, la France?