mardi 28 février 2023

Objectif 7 mars !

L'exécutif a perdu la bataille de l'opinion...

Alors qu’Emmanuel Macron entame une tournée africaine en annonçant vouloir faire du neuf tout en activant les vieilles recettes de la Françafrique – s’adapter pour perdurer, en somme –, l’explosif projet de loi sur les retraites est désormais en discussion au Sénat. Entre vacances et rentrée scolaire, le pays, en état d’extrême tension, semble comme suspendu dans l’attente des jours prochains, à la manière d’une sorte de «trêve» durant laquelle chacun retient son souffle pour mieux préparer le retour de la grande bataille. Une date occupe déjà tous les esprits: le 7 mars.

Ce jour-là, les mobilisations devraient prendre une tout autre forme et sans doute s’installer dans la durée. Des transports au secteur de l’énergie (raffineurs, EDF, etc.), la volonté de «bloquer le pays» n’est pas qu’un affichage, mais bien une réalité sous la forme de grèves reconductibles, d’ores et déjà annoncées çà et là. Ainsi, à la SNCF, l’ensemble des syndicats appellent à l’action dès le 7 mars. Nous connaissions la position de la CGT cheminots et de SUD rail. L’Unsa ferroviaire et la CFDT attendaient de consulter leurs adhérents. Les résultats de « la base » sont sans appel: plus de 80% d’avis favorables! Tous les cheminots rejoignent donc les grévistes de la RATP, qui avaient déjà annoncé, mi-février, participer au durcissement du combat.


Rien n’est écrit à l’avance. Mais l’affaire risque de se compliquer pour le couple Macron-Borne. D’autant que les sondages ne montrent aucun essoufflement, bien au contraire. Dans la dernière livraison de l’Ifop, seules10 % des personnes interrogées se déclaraient « tout à fait favorables » à la réforme. Du jamais-vu! L’exécutif a définitivement perdu la bataille de l’opinion. L’ampleur du mouvement de contestation nous prouve par ailleurs que la lutte sociale, quand elle redevient centrale, modifie le paysage et instaure en profondeur un nouveau rapport de forces. Toucher aux retraites a joué en point d’accroche, révélant une colère fondamentale et légitime: l’inaltérable exigence d’égalité, celle qui secoue les citoyens et élève les consciences. À rebours de l’histoire, Macron et ses premiers de cordée ont osé envoyer un message mortifère aux générations futures: «Après nous, le déluge!» Le rejet des Français est à la hauteur de ce mépris.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 1er mars 2023.]

vendredi 24 février 2023

Constituante(s)

Mac Macron, le monarque de la Ve République.

Institutions. «Penser sans peur», disait Descartes ; «vivre pour la vérité», ajoutait Spinoza. Tout républicain digne de ce nom, qui tient à l’universel de sa patrie en agissant ici et partout à l’échelle du monde, doit désormais se poser une question simple mais lourde de signification: la Ve République a-t-elle vécu? Parvenu à ce point de crise démocratique et institutionnelle, regardons la vérité en face. Le régime du monarque-élu se trouve totalement à bout de souffle et, depuis l’arrivée de Mac Macron I et II, du haut de sa verticalité jupitérienne poussée jusqu’à la caricature, le sentiment de fracture entre le chef de l’État et les citoyens a connu une aggravation si inquiétante que tout retour en arrière paraît impossible. Autant le dire, la défiance croissante n’atteint plus seulement l’Élu des urnes, quelles que soient les circonstances du suffrage, mais bel et bien «la» politique en général – donc, en quelque sorte, tous les élus eux-mêmes, percutant de plein fouet cette sacro-sainte « représentation » qui leur est légitimement conférée. Ne soyons pas naïfs, Mac Macron en personne y réfléchit. Raison pour laquelle, si l’on en croit les dernières consultations au Palais, il songerait sérieusement cette fois à une «réforme des institutions», comme l’assurent certains conseillers. Un chantier lancé à bas bruit. Mais pas moins explosif que celui des retraites…

Constitution. Aussi incroyable que cela puisse paraître eu égard au climat social et politique (sans parler de l’affaiblissement de la majorité au Parlement), Mac Macron voudrait en effet montrer qu’il n’a pas renoncé à un projet censé «redonner de la souveraineté populaire» (sic), idée qui figurait dans son programme. Après avoir consulté Nicoléon et Normal Ier il y a quelques semaines, le prince-président réfléchirait au retour du septennat, au calendrier électoral, à la proportionnelle, voire à un nouveau redécoupage des super-régions. Mi-janvier, lors d’un dîner avec des éditocrates triés sur le volet, Mac Macron avait précisé sa pensée en ces termes: «Il faut se donner pour ambition de faire quelque chose de grand, sinon je ne suis pas pour le faire.» Dilemme. Si le chantier ne saurait se résumer à un simple toilettage de la Constitution, comment le concevoir alors que le pays est sens dessus dessous et que les conditions à réunir pour une modification de la Constitution (qui doit être approuvée par les deux Chambres en vote identique, puis à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés par l’ensemble du Parlement réuni en congrès) semblent inatteignables. Sauf par référendum. Solution improbable, évidemment, puisque l’auteur de la question deviendrait la cible – et sans doute la victime – de toutes les attaques.


Crise. Mac Macron s’apprêterait donc à assumer un big-bang institutionnel? Attention aux mots, soyons sérieux. Il s’agirait au mieux d’un «accommodement». Car, de toute évidence, la Constitution, l’organisation des pouvoirs publics, la démocratie et donc la République ne correspondent plus aux attentes ni aux exigences de solidarité, de justice et à l’aspiration croissante à un nouveau mode de développement. Nous voici parvenus à un point de non-retour dangereux pour les équilibres fondamentaux de la nation. Nous sommes au bout d’un cycle, celui d’une démocratie représentative pensée à la fin du XVIIIe siècle, qui ne reconnaît au citoyen que la compétence d’élire des représentants qui vont vouloir pour lui. Un autre cycle s’ouvre et il ne réclame pas de demi-mesures: il a pour principe la compétence normative des citoyens, à savoir leur capacité d’intervenir personnellement dans la fabrication des lois et politiques publiques. À l’approche de son soixante-cinquième anniversaire, le régime fondé par le général de Gaulle est en voie de battre le record de longévité détenu jusqu’à présent, dans l’histoire constitutionnelle française, par la IIIe République (1870-1940). Un réajustement juridique soumis à une représentation nationale contestée, serait insuffisant pour rénover la Ve République. Seule une (r)évolution citoyenne pourrait permettre le vrai big-bang salutaire, par l’élaboration d’une Constituante, pleine et entière. Tout autre chemin nous conduit au chaos. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 24 février 2023.]

jeudi 16 février 2023

Mensonge(s)

Retraites: le mensonge originel des 1200 euros...

Langage. Et soudain, le surgissement de l’événement imprévisible… Il a donc fallu attendre des semaines et de longs jours de quiproquos et de polémiques, puis le début du débat parlementaire, pour connaître – enfin – la vérité. Pour ne pas dire l’arnaque, pensée, voulue et relayée par les principaux éditocrates de notre cher et beau pays. Souvenez-vous. Peu après la présentation par la première sinistre du projet de loi de réforme des retraites, qui constitue une sorte de clef de voûte du quinquennat de Mac Macron II sans laquelle tout pourrait s’effondrer autour de lui, nous avions entendu cet argument: «Pas de retraite en dessous de 1 200 euros.» Combien de ministres et autres thuriféraires ont-ils répété cet « élément de langage », jusqu’à y croire eux-mêmes sans doute, comme si défilaient sous leurs yeux des paysages imaginés servant une unique cause: convaincre le bon peuple, forcément crédule et prêt à gober n’importe quoi. Sauf que l’arnaque était là, nichée dans l’énoncé. La pension à 1200 euros brut minimum ne concerne que… 0,002% des salariés, avec une carrière complète au Smic ! Précision : en toute logique, parmi les 20% des retraités les plus pauvres, 9 sur 10 n’ont pas eu une carrière complète. Vous avez bien lu.

Privilégiés. Au fond, tout s’explique dans cette rhétorique « mobilisatrice » de la Macronie : voler deux années à tous les travailleurs et travailleuses, en moyenne 36210 euros par personne, et augmenter de moins de 100 euros une personne sur 50000. Joli calcul. Au résultat tangible: 93% des Français rejettent son projet. Équilibre, justice, progrès: derrière les mots de la première sinistre, une entreprise de communication. Appelons cela le «service avant-vente». Nous imaginons, sous les lambris de la République, les soirées à phosphorer pour trouver le slogan passe-partout. Décryptons-le sommairement. Équilibre: contraindre les citoyens à travailler plus longtemps afin de soi-­disant «combler» un déficit qui n’existe pas, ou pas vraiment. Justice: toutes les classes populaires – l’ultramajorité de notre société – travailleront deux années de plus pour financer les sympathiques longues années de retraite à profusion des plus privilégiés. Progrès: le minimum retraite à 1200 euros. Nous y voilà.


Pathétique. Tromperie totale. Même le montant a été avancé comme un ­mensonge. En réalité, du moins pour ceux qui sont concernés, il s’agit de 1 193 euros brut, donc 1150 euros net… En d’autres occasions, nous aurions pu en rire. L’affaire s’avère trop sérieuse pour sombrer dans la désinvolture. Prenez l’ineffable Olivier Véran, porte-parole du gouvernement, pris en flagrant délit de mensonge originel et dénoncé publiquement, comme ses collègues à portefeuille, par l’économiste Michaël Zemmour en direct dans la matinale du 7 février de France Inter – notons au passage la « déontologie » à géométrie variable de la coprésentatrice Léa Salamé. Interpellé un dimanche matin sur les mêmes ondes, mais par un autre présentateur, M. Véran fut dès lors mis au pied de ses contradictions. Plusieurs jours après, Léa Salamé devait admettre l’approximation coupable, sans aucune vérification ni travail en profondeur, reconnaissant finalement que «même nous, journalistes, on doit balayer devant notre porte». Dont acte. Question: le mensonge ainsi dévoilé l’aurait-il été sans l’intervention salutaire de Michaël Zemmour? Il y eut d’ailleurs plus grave. Selon l’économiste, avant que le débat parlementaire ne débute, «les députés étaient privés des données du débat», puisque le gouvernement avait sciemment omis de présenter aux élus les statistiques, pourtant connues, qui leur auraient permis d’estimer l’impact dudit projet, singulièrement sur les prévisions de croissance et l’emploi des seniors. Il ajoutait: «L’étude d’impact ne disait pas qu’environ une femme sur quatre serait concernée par un décalage de deux ans pour une pension quasi inchangée.» Avant de préciser: «Les chiffres présentés par l’exécutif, ou au contraire absents, étaient systématiquement sélectionnés non pas pour éclairer la réforme, mais pour en faire la réclame.» Au matin du mercredi 15 février, toujours sur France Inter, le ministre en charge, Olivier Dussopt, des trémolos dans la voix, dut finalement tout admettre en bloc. En y mettant les formes. Trop tard: l’homme fut pathétique. Ce n’était plus le surgissement de l’événement imprévisible, mais bien le surgissement de l’événement nécessaire…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 17 février 2023.]

jeudi 9 février 2023

Valeurs(s)

Retraites : un essai décapant de Bernard Friot. 

Pension. Dans son dernier livre, un essai revigorant et formateur intitulé Prenons le pouvoir sur nos retraites (éd. la Dispute), le sociologue et économiste Bernard Friot expose une interrogation bien dérangeante: «Pour une classe dirigeante qui tire tout son pouvoir de son pouvoir sur le travail, qui a le monopole de la décision sur la production et qui l’impose aux travailleurs, que ceux-ci soient indépendants ou dans l’emploi, sans qu’ils puissent décider rien de fondamental sur le travail, la question absolument vitale est la suivante: les retraités sont-ils d’anciens travailleurs retrouvant dans leur pension le différé de leurs cotisations et libérés du travail?» Ceux qui connaissent les travaux essentiels de Bernard Friot pourraient anticiper la suite. «La réponse, non moins vitale, de la bourgeoisie capitaliste est évidemment que les retraités sont d’anciens travailleurs.» Et il ajoute aussitôt que, selon lui, le drame viendrait du fait que «leurs opposants» auraient la «même réponse», précisant ce petit point d’Histoire: «Drame d’autant plus lourd que les opposants à la réforme sont les héritiers de celles et ceux qui, à la CGT et au Parti communiste surtout, ont construit au cours du siècle dernier la pension comme continuation d’un salaire de référence, sans que soit tenu compte des cotisations, ce qu’elle est toujours dans sa large majorité.»

Pouvoir. Non sans une douce provocation, le décor est planté. Ou presque. Reste à préciser l’essentiel, avant d’en débattre sérieusement. «Un tel salaire de la libre activité, déconnecté de l’emploi, met en cause le monopole de la bourgeoisie sur la définition et l’organisation de ce qu’elle produit, écrit Bernard Friot. Les réformateurs capitalistes sont évidemment vent debout contre ce salaire de la libre activité, puisque leur puissance de classe repose sur l’absence de réelle liberté au travail des travailleurs.» Pour l’économiste, «c’est en défendant la retraite comme “hors travail” et en posant eux aussi les retraités comme “anciens travailleurs” que les opposants à la réforme perdent», car «ils sont alors sur le terrain des réformateurs». La salve, volontaire, s’applique-t-elle à nous remettre en cause sur la forme, ou à revisiter le sens profond de l’ambition héritée, par exemple, du programme du Conseil national de la Résistance? Les deux, vous avez compris. Le travail ne devrait donc pas être considéré comme «la fin du travail» mais comme «un levier formidable pour conquérir le pouvoir sur le travail» qui inviterait «à une passionnante mutation de ce que sont le salaire, le travail, le travailleur et la travailleuse». Le mode d’emploi? «Remplacer la prétendument nécessaire “avance en capital” par l’avance en salaires et mettre la production sur ses pieds: les travailleurs. Prendre le pouvoir sur nos retraites, c’est prendre le pouvoir sur le travail.» Inventer le salaire à vie, en somme.


Civilisation. Le bloc-noteur ne l’oublie pas, le travail est la part de nos activités réputées productives, puisque le travail produit de la valeur économique à l’occasion de la production de valeur d’usage. Bernard Friot le confirme, «dans le capitalisme, l’objet exclusif du travail est de produire de la valeur pour la valeur, pour mettre en valeur du capital dans une folle fuite en avant qui instrumentalise les valeurs d’usage : elles n’ont pas de fin en soi, la valeur d’usage n’est pas l’objet du travail. L’activité qui devient productive perd son objet de valeur d’usage.» Anthropologiquement, affirmons dès lors que, plus que la contrainte ou la pénibilité, cette «absence d’objet propre» pour ceux qui exercent une activité «caractérise le travail dans le capitalisme», puisque la finalité ne repose que sur la production de survaleur au profit de la bourgeoisie capitaliste. Le geste de Croizat qui consistait à supprimer le lien entre le niveau de pension et la somme des cotisations, déliant salaire et emploi, ne fut qu’une première étape. Près de quatre-vingts ans plus tard, n’est-il pas temps de passer à la seconde étape en supprimant les annuités, mais en préservant un âge légal de départ? Petite indication: en 1982, 75% des Français se disaient «persuadés» que la retraite se prendrait bientôt à 55 ans pour tous. C’était une évidence de «civilisation». Aurions-nous renoncé à tout?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 10 février 2023.]

mardi 7 février 2023

Combat pour nos vies en héritage

Sortir de la dérive libérale ouverte dans les années 1980 n’est pas un rêve impossible.

Ainsi donc, l’exécutif ne cherche même plus à convaincre une opinion publique perdue, mais tente de ­bidouiller des aménagements afin d’attirer dans ses filets la droite parlementaire. En essayant de passer en force à tout prix, Macron et Borne assument une sorte de « rupture » avec le pays, à rebours de ce que le peuple leur montre depuis des semaines. Ce mardi, et peut-être plus encore le samedi 11 février sous la forme de mobilisations monstres, le mouvement populaire contre la « réforme » des retraites devrait encore s’élargir. L’équation de la Macronie paraît invraisemblable. Rendons-nous compte. Sept Français sur dix refusent ce maudit texte de loi, pas moins de neuf salariés sur dix, et les syndicats demeurent unis… Nous n’assistons plus seulement à un bras de fer, mais à un combat pour nos vies en héritage, à une bataille capable de renverser les équilibres de la nation. Tous les scénarios, même les plus optimistes, deviennent crédibles.


Incapable de justifier rigoureusement son projet en termes d’équilibre financier face aux contre-propositions de la Nupes, le gouvernement crée une fausse diversion pseudo-«civilisationnelle» en arguant des prévisions de mortalité dans les décennies futures. Sauf que, dans la plupart des pays développés, les statistiques sont têtues: nous observons une décélération, voire un début de baisse de l’espérance de vie. Voici la logique implacable, partout, du «travailler plus longtemps»…


Alors que s’ébranle dans les tréfonds de la société un inextinguible désir de justice, affleurent çà et là des références évidentes, celles de 1936, des «Jours heureux» et de 1968. L’histoire ne se répète pas, mais elle trace ces sillons par lesquels chaque génération plante ses désirs et espérances. Dans ce moment si particulier de notre aventure politique et sociale, tandis que les injustices explosent et que les richesses phénoménales se concentrent dans quelques mains, il n’est pas inenvisageable d’inverser la vapeur du «thatchérisme» brutal. Sortir de la dérive libérale ouverte dans les années 1980 n’est pas un rêve impossible. Le chemin de la France, sur le temps long, possède toujours quelque chose de singulier – souvent en tant qu’exemple.


[EDITORIAL publié par l'Humanité du 7 février 2023.]

vendredi 3 février 2023

Hypothèse(s)

Retraites: Mac Macron a-t-il déjà perdu?

Échec. Et si Mac Macron avait déjà perdu la partie? La question peut paraître saugrenue, sauf qu’elle se pose désormais. Et la réponse s’y trouve, en quelque sorte. Souvenons-nous que le prince-président, dans son livre-programme au titre ronflant, Révolution, entendait tout changer en politique et qu’il incarnait à lui seul, au moins par sa jeunesse, cette ambition. Il voulait dynamiser les pratiques, responsabiliser, échanger, jusqu’à octroyer du pouvoir au terrain. Six ans plus tard, malgré sa réélection (dont nous connaissons les circonstances), le bilan s’avère catastrophique et mortifère pour la politique elle-même. Sa volonté de passer en force sur les retraites en est le symbole le plus ultime. Certes, l’Histoire pourrait lui donner raison, comme le rap­pelait cette semaine le chroniqueur politique Thomas Legrand: «Il existe encore dans la Macronie ce petit fantasme sarkozien selon lequel une réforme passée, malgré plus d’un million de manifestants à chaque défilé, serait une preuve de courage et de ténacité politiques.» N’oublions pas, en effet, que le seul échec des libéraux reste la victoire des cheminots contre la mise en cause de leur régime de retraite par Juppé en 1995, sachant que Nicoléon allait imposer la même réforme en 2008. Depuis trente-cinq ans, toutes les «réformes» entreprises ont ainsi été réalisées, sauf celle de 2019, barrée par le Covid et le confinement.


Bilan. 2023 ne ressemble en rien au passé, fût-il récent, et quelque chose dans l’air nous laisse à penser que la marge de manœuvre de Mac Macron est si réduite qu’aucun des scénarios possibles ne pourrait lui convenir. Primo : la loi est votée, en échange de «compensations». Mais franchement, face à la colère populaire et à l’ampleur du rejet des mesures phares (64 ans et allongement de la durée de cotisation), nous ne voyons pas quels «gestes» pourraient être assez crédibles pour éteindre le feu sous la marmite. Secundo : Mac Macron et sa première sinistre poussent au coup de force parlementaire jusqu’au bout, le texte est adopté d’une manière ou d’une autre, avec les conséquences sociales que nous connaissons. À l’évidence, ce choix laisserait une telle impression de mépris que ce serait, sans nul doute, l’un des derniers actes du pourris­sement généralisé de notre démocratie. L’hypothèse n’a rien d’impossible. Sauf à s’étonner d’entendre la cheffe du gouvernement marteler que le report de l’âge de départ à 64 ans «n’est plus négociable» ou son ministre de l’Intérieur ironiser sur cette société «sans travail» et sans «effort» que prônerait une gauche composée de «bobos» cherchant à «bordéliser» le pays. Bonjour le niveau, alors que Mac Macron s’était promis-juré d’inscrire cette réforme dans son bilan, quitte à donner l’impression d’avoir raison seul contre tous, lui détenant le savoir (sic), et l’ultra­majorité des autres n’ayant pas la capacité de comprendre la démarche…


Revers. Mais pour le bloc-noteur, il reste évidemment un tertio dans ces scénarios: le retrait du texte, ni plus ni moins, après une mobilisation grandissante et durable. Une victoire du peuple, en somme, qui pourrait même intervenir après le vote de la loi. Un précédent existe: le CPE, adopté au Parlement en 2006, mais jamais appliqué sur décision de l’exécutif en raison des fortes manifestations. Dans ce cas de figure, une formidable crise politique succéderait à cette défaite du prince-président, accusé d’avoir inutilement créé le chaos tout en pulvérisant sa majorité (relative). Dès lors, le second et dernier quinquennat serait lui aussi mort-né, et nous aurions au Palais – souhaitons-le – un astre mort, incapable de gérer les affaires courantes. Une question se pose: peut-il seulement prendre ce risque? Et s’il le prend, ne serait-il pas conduit à dissoudre l’Assemblée nationale, voire carrément à démissionner? Beaucoup de rumeurs circulent ces jours-ci dans les coulisses du pouvoir. Un conseiller d’État nous disait en début de semaine: «C’était déjà vrai avant, mais là il va trop loin en voulant réformer contre le peuple. Il est pris à revers et quoi qu’il se passe, il perd…»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 3 février 2023.]

lundi 30 janvier 2023

La bataille

Depuis quinze jours, le « service après-vente » de toute la Macronie ne passe pas.

Élisabeth Borne ne manque décidément pas de toupet. À la veille du début de l’examen du projet en commission à l’Assemblée, alors que la France s’attend à vivre l’acte 2 de la mobilisation contre la réforme des retraites, ce mardi 31 janvier, la première ministre s’est donc exprimée sur France Info. Ses mots en disent long sur la méthode et confirment que la tentation du passage en force au Parlement est non seulement actée, mais théorisée. «Ça n’est plus négociable, la retraite à 64 ans et l’accélération de la réforme Touraine», a déclaré la cheffe du gouvernement, ajoutant: «C’est le compromis que nous avons proposé.» La bataille dans l’Hémicycle n’a même pas débuté, mais l’exécutif montre déjà les dents. La brutalité comme vraie nature politique.

Et ce n’est pas tout! Dans une séquence de communication pour le moins téléguidée, il fallait également lire le Parisien et l’entretien surréaliste du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, qui a accusé la Nupes de vouloir «bordéliser le pays», fustigeant au passage ce qu’il appelle le « gauchisme paresse et bobo ». Selon lui, « ceux-là » auraient «un profond mépris de la valeur travail». Avant de préciser: «Le travail n’est pas une maladie.» Les Français apprécieront, surtout les 74% d’entre eux qui estiment que la réforme est «injuste», «inefficace» et «pas nécessaire».

Opinion, Parlement, majorité instable et coincée entre son aile gauche et la nécessité de trouver des alliés du côté de la droite LR: les pontes du gouvernement paniquent. Et pour cause. Depuis quinze jours, le «service après-vente» de toute la Macronie ne passe pas. Au contraire, 57% de nos concitoyens «comprendraient que les grévistes bloquent le pays», «seul moyen» à leurs yeux de faire capoter le projet de loi. La base sociale est perdue, d’où la volonté de tordre un peu plus la démocratie parlementaire, jusqu’à en bafouer les usages. Une chose est certaine: mardi, une grande partie de la réponse sera dans la rue. Laurent Berger lui-même met en garde l’exécutif. Pour le leader de la CFDT, ne pas tenir compte des mobilisations «serait une faute». Macron et Borne sont prévenus…

[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 30 janvier 2023.]

vendredi 27 janvier 2023

Artificielle(s)

Que penser de ChatGPT, roi de l’intelligence artificielle?

Précision. Depuis Deep Blue, qui bouleversa et choqua le monde des échecs (début des années 1990), et le fameux film de Spielberg, A.I. Intelligence artificielle (2001), la préfiguration d’un monde futur ­dominé par les superordinateurs restait sinon abstraite, du moins plutôt confinée au cercle très fermé des spécialistes du genre. De loin en loin, nous savions bien sûr que l’évolution s’avérait assez exponentielle, au point de révolutionner bien des domaines: du monde de la finance à la gestion des armées des grandes nations, algorithmes et autres logiciels dominent et s’imposent en maîtres absolus. Avec la survenue de l’année 2023, il semble qu’un bond en avant ait été observé et que, pour le grand public, l’intelligence artificielle sorte de la brume, malgré son concept encore flou pour le commun des mortels. Vient en effet de débouler dans nos vies quotidiennes ChatGPT, un «robot en ligne» capable de produire sur commande, et en quelques secondes, des textes d’une précision quelquefois étonnante. Ce petit logiciel, téléchargeable à souhait, dépasse dans nos fantasmagories le HAL 9000 de 2001: l’Odyssée de l’espace (Kubrick, 1968) et permet à n’importe qui de rédiger à la vitesse d’un clavier au galop un poème, un devoir scolaire, une recette de cuisine, un rapport, une histoire pour endormir vos enfants, des lignes de code, de la musique, bref, tout ce dont vous avez besoin. Et même: un article!


Démiurge. L’aveu mérite qu’on s’y attarde : le bloc-noteur a renoncé à essayer ce qui se présente déjà comme une «rupture technologique majeure», voire un «bouleversement civilisationnel». Vertigineux progrès? Inquiétant? Menaçant? Un peu tout à la fois, évidemment. Avec ChatGPT, ne le cachons pas, l’IA donne à voir sa capacité à devenir un auxiliaire de notre intelligence, au même titre que la machine, jadis, a permis aux humains de décupler leurs forces physiques et d’augmenter la productivité. Une (r)évolution stupéfiante, à n’en pas douter, aussi prometteuse que dangereuse. Pour le meilleur… et pour le pire. Rendons-nous compte: lycéens et étudiants peuvent désormais lui confier leurs devoirs, le malade influençable un protocole thérapeutique, le cyberpirate l’écriture d’un code malveillant, le journaliste la trame d’un récit, etc. De quoi influencer nos comportements et notre capacité à réfléchir à partir de notre libre arbitre et ainsi favoriser, de manière plus ou moins consciente, une sorte de paresse intellectuelle? En somme: jusqu’où laisserons-nous les «machines» décider à notre place et octroyer aux développeurs du capitalisme une puissance potentiellement démiurge sur toutes les sociétés de l’humanité?


Usage. Créé aux États-Unis par la start-up californienne OpenAI, ChatGPT n’en est, paraît-il, qu’à ses balbutiements et ses algorithmes de traitement automatique ultra-performants qu’aux prémices de leurs possibilités –  dont on nous dit qu’elles deviendront «infinies». Mais gardons notre calme et notre sérénité. Considérons même que l’IA, à l’étape actuelle, ­demeure sous perfusion de données fixes et périssables, donc perfectible et sujette à de nombreuses erreurs ou approximations. Une espèce d’illusion d’intelligence, vraiment artificielle? ChatGPT, alimenté par des masses de données issues de l’Internet, vient néanmoins de passer un test grandeur nature pour le moins stupéfiant. À l’initiative d’universitaires, il a réussi les examens d’une faculté de droit américaine après avoir rédigé des dissertations sur des sujets allant du droit constitutionnel à la fiscalité en passant par les délits civils. De quoi effrayer la communauté scolaire. Certains résultats ont été si convaincants que des enseignants de plusieurs universités évoquent le risque de tricherie généralisée et de «la fin des méthodes traditionnelles d’enseignement en classe». La ville de New York a banni ChatGPT des écoles. Et l’Europe met en chantier un AI Act, dans l’intention de réguler son usage. Le mot «usage» étant le bon. L’arrivée de ce prototype d’agent conversationnel est l’occasion pour nous de ­réviser notre rapport au numérique. Avant qu’il ne soit trop tard?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 27 janvier 2023.] 

mercredi 25 janvier 2023

Macron et les éditocrates

Le «service après-vente» de toute la Macronie ne passe pas.

Vu d’en haut, ainsi en est-il de la vie «démo­cratique» de notre pays, souvent coincée entre les pouvoirs d’influence et un entre-soi si écœurant qu’il renforce le sentiment de défiance général envers les supposées «élites». Bienvenue au Palais, version Jupiter! Ou comment instrumentaliser une partie des médias – pas n’importe lesquels – pour influencer l’opinion. La scène se déroule à l’Élysée, juste avant le 19 janvier, date de la première journée de mobilisation contre la réforme des retraites. À sa ­demande, Emmanuel Macron recevait discrètement dix éditocrates triés sur le volet afin de leur livrer, de vive voix, quelques bons  «éléments de langage». Le but du prince-président? «Vendre» un projet rejeté massivement par le peuple et, surtout, aider ces grands apôtres de la presse libre à psalmodier l’Évangile selon 64 ans. Répétez après nous le prêche adapté à la circonstance: «Travailleurs qui travaillez déjà, travaillez toujours plus et plus longtemps, le monde de la finance vous le réclame!» Pitoyable procédé…


La révélation de ce repas ultrasecret tombe mal. La Croix vient en effet de publier son 36e baromètre de confiance dans les médias, duquel il ressort que la vaste agora de l’information reste un ­espace fragile: 22% des Français disent ne pas avoir confiance dans ce que disent les médias, quand 55% affirment entendre toujours parler des mêmes sujets. Les «élus» conviés sous les lambris de l’Élysée se sentent-ils pour autant visés?


Depuis des jours, l’exécutif tente de déminer les sujets qui fâchent avant la prochaine journée de grèves et de manifestations, le 31 janvier, et l’examen du texte à ­l’Assemblée nationale à partir du 6 février. «Justice, équilibre et progrès»: la ­rhétorique en forme de triptyque risible de la première ministre s’est étiolée ­depuis que le projet de loi et son étude d’impact ont été présentés en Conseil des ministres. Le «service après-vente» de toute la Macronie ne passe pas et une très large majorité de Français a intégré les vrais mots-clefs de cette maudite «réforme»: injustice, déséquilibre et régression. N’en déplaise à Macron, les éditocrates du Palais ne changeront rien à cette réalité.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 25 janvier 2023.]

vendredi 20 janvier 2023

Questionnement(s)

Déconstruire les idées reçues des réactionnaires sur la "déconstruction"...

Offensive. «Déconstruction»: et le bloc-noteur y revient, inlas­sablement, puisqu’il y en va de la vie des Idées et, d’une certaine manière, de notre propension à entrevoir la pensée philosophique active et l’engagement intellectuel «dans» et «par» la société. Nous n’avons pas oublié la polémique de l’hiver dernier. À l’époque, un colloque organisé à la Sorbonne appelait à «déconstruire la déconstruction». Ces rencontres pour le moins «téléguidées», placées sous l’égide de l’ancien ministre de l’Éducation nationale, l’ineffable Jean-Michel Blanquer, avaient suscité de vives réactions, singulièrement dans le milieu universitaire, certains chercheurs de renom y voyant une nouvelle offensive politique contre les travaux en sciences sociales s’intéressant à la décolonisation, au féminisme et à la lutte contre les discriminations en tout genre. Bref, tout ce qui s’apparente de près ou de loin au mot valise «wokisme», nommé aussi maladroitement «déconstruction», voire «déconstructionnisme». Nous voilà un an plus tard et un autre colloque, qui tombe à raison, se tient jusqu’à ce samedi conjointement à l’École normale supérieure et à la Sorbonne. Intitulées sobrement «Qui a peur de la déconstruction?», ces séances de réunion publique et de conférence n’ont qu’un but, figurant dans l’annonce introductive: «Nous ne pouvons pas laisser dire que la déconstruction est destructrice, alors qu’il s’agit d’une démarche affirmative et inventive, qui s’efforce de redonner du jeu et de la vie à la pensée.»

Derrida. Croyons-le ou non, plus de vingt ans après sa disparition, Jacques Derrida n’est pas mort. Et tous les autres non plus, les Michel Foucault ou Gilles Deleuze, dont les personnes et les œuvres majeures en tant qu’héritage intellectuel prépondérant ont été attaquées, détournées de leur sens. L’événement en question ne se veut pas une «réplique» au mouvement réactionnaire et à ses instrumentalisations politiques en cours depuis plusieurs années, mais plutôt une «“tentative” de traiter sérieusement ce qu’on entend sous le mot de “déconstruction” au-delà des polémiques qui condamnent tout un pan des recherches sur le genre ou les études dites “postcoloniales”», expliquait cette semaine, dans Libération, Anne-Emmanuelle Berger, professeure émérite de littérature française et d’études de genre à l’université Paris-VIII, l’une de ses organisatrices. De quoi remettre quelques pendules à l’heure – souhaitons-­le – et réaffirmer les principes inaliénables de la liberté académique, sachant que, dans notre beau pays, la France, nous ne trouvons quasiment aucun cours philosophique concernant les travaux de Derrida, Deleuze ou Foucault. Comme si l’ère du temps, et ses conséquences idéologiques mortifères, agissait sur le «savoir», à la manière du verbe fourre-tout qui revient en boucle dans le langage politique, surtout du côté de la droite identitaire et des pétainistes de toutes tendances: «déconstruire». Sorte de chiffon rouge. Derrida en symbole, accusé avec tant d’autres (n’oublions pas Bourdieu) d’avoir participé à la radicalisation de la pensée philo­sophique – donc politique – en remettant en question la phénoménologie­ et la métaphysique traditionnelles comme nouvelle manière de penser les sciences humaines et sociales.


Démarche. La mécanique reste identique. Par un contresens volontaire, nous entendons: «Ils déconstruisent la France», «ils déconstruisent notre Histoire», sous-entendu «la France ne sera bientôt plus la France». La célèbre «déconstruction», dont le nom même comme concept vulgarisé dans le monde entier a fini par noyer l’exigence du prima de sa définition. Derrida le démontrait par ces mots: «Il s’agit par là d’analyser quelque chose qui est construit. Donc, pas naturel. Une culture, une institution, un texte littéraire, un système d’interprétation des valeurs. En somme, un “constructum”. Déconstruire n’est pas détruire. Ce n’est pas une démarche négative, mais une analyse généalogique d’une structure construite que l’on veut désédimenter.» Bref, un mode de questionnement des contradictions et des impensés de la métaphysique occidentale, afin de déjouer les constructions sociales. Une forme «politique» de penser, en quelque sorte. Tout le contraire de ce qui est prétendument attaqué…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 20 janvier 2023.]

lundi 16 janvier 2023

Privilège(s)

Les retraites… et un cours d’économie engagé.

Florès. «En 2023, Emmanuel Macron va-t-il de nouveau se tromper d’époque en s’illustrant comme président des riches?» Ainsi débute la dernière chronique de l’économiste Thomas Piketty, dans le Monde de la semaine dernière. Et il ajoute: «C’est malheureusement ce qui se profile avec la réforme des retraites. Lors de son premier mandat, il avait déjà choisi de tout miser sur les “premiers de cordée” et la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune. Avec à l’arrivée un puissant sentiment d’injustice qui avait conduit au mouvement des gilets jaunes.» Quelques jours plus tard, dans le même journal, une autre chroniqueuse affirme que l’une des formules chocs de Piketty avait «de grandes chances de faire florès», surtout dans le contexte explosif de la contre-réforme des retraites, tandis que la gauche se trouve «sur le pied de guerre» ​​​​​​​et assumerait sa «nostalgie de Mitterrand» (sic) en prônant, assez unanimement, le retour du droit au départ à 60 ans. Nostalgie mitterrandienne? On croit rêver, mais passons. Revenons plutôt à la phrase de Piketty: «Le gouvernement peut chercher à maquiller les choses: la réalité est qu’il a inventé l’impôt régressif pesant exclusivement sur les moins diplômés.» Directement visé, Mac Macron II. Entre-temps, la première sinistre a présenté le projet. Et nous savons désormais ce qu’il en coûtera sur nos vies dans le seul but d’économiser 20 malheureux milliards par an d’ici à 2030…


Impact. Thomas Piketty, avant même les annonces, et avec une malice que le bloc-noteur ne saurait lui reprocher, pointait déjà un phénomène peu connu. L’économiste atteste en effet que les 20 milliards en question pèseront «entièrement sur les plus modestes». Petit rappel un peu technique: actuellement, pour toucher une retraite à plein taux, il y a deux conditions. Avoir l’âge légal de 62 ans et la durée ­requise de cotisations, soit 42 annuités pour ceux nés en 1961-1962 (elle passera graduellement à 43 d’ici à la génération 1973). Piketty explique: «Prenons une personne née en 1961 et qui aura donc 62 ans en 2023. Si elle a fait des études de niveau master et a commencé à travailler à 23 ans, il lui faut d’ores et déjà attendre 65 ans pour atteindre les 42 annuités.» Avant d’ajouter: «Autrement dit, la réforme consistant à repousser l’âge légal à 64 ou 65 ans n’aura par définition aucun impact sur ces personnes. Sur les 20 milliards, les plus diplômés contribueront exactement zéro centime. Par construction, ces milliards seront prélevés intégralement sur le reste de la population, notamment sur les ouvriers et employés.» Voilà exactement où nous en sommes avec le projet gouvernemental.


Riches. Sans perdre de vue son sujet, Thomas Piketty enfonce le clou en parlant du besoin de justice et de transparence. «Il suffit d’ouvrir un magazine pour ­savoir que les millionnaires et les cadres dirigeants se portent à merveille, écrit-il. En France, les 500 plus grandes fortunes sont passées en dix ans de 200 milliards à 1 000 milliards. Il suffirait d’imposer à 50% cet enrichissement exceptionnel pour rapporter 400 milliards.» Évoquant par ailleurs «l’ampleur de la réserve fiscale disponible», l’économiste n’oublie pas qu’elle serait «encore plus importante si l’on élargissait la focale aux 500 000 contribuables les plus riches (1 % de la population) ou aux 10 % ou 20 % les plus riches». Ce n’est pas tout. Sans doute passera-t-il pour un maudit révolutionnaire exalté, quand il lâche également: «Chacun connaît aujourd’hui ces réalités et ces injustices, au moins aussi bien qu’à l’époque de la Révolution et des privilèges de la noblesse. Prétendre qu’il n’y a rien de substantiel à attendre de ce côté-là n’a aucun sens.» Pour lui, en résumé, les moyens existent pour éviter cette contre-réforme des retraites. Il l’affirme tout simplement: «Espérons que les députés et le mouvement social sauront en convaincre le pouvoir en place.» 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 13 janvier 2023.]

lundi 9 janvier 2023

À droite toute !

Le «travailler plus longtemps» d’Emmanuel Macron sera-t-il le détonateur d’un mouvement social d’ampleur? 

Il y a bien quelque chose de pourri au royaume de Macron. La contre-réforme des retraites, qui sera dévoilée par Élisabeth Borne demain, en est l’illustration la plus inquiétante en tant que genre. Voilà des semaines que l’exécutif disserte autour de ce texte majeur du second quinquennat du président et toute la Macronie continue de vanter les mérites d’une «concertation» inventée de toutes pièces. Dans le JDD, Gabriel Attal, le ministre des Comptes publics, a même le toupet de déclarer que «les mois écoulés ont permis de donner toute sa place à la concertation pour avancer» et que le gouvernement aurait «eu tort de l’enjamber». On croit rêver. Contre l’avis de tous les syndicats (CGT, CFDT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa), ce qui constitue une sorte d’exploit, Emmanuel Macron a bel et bien tranché sur ce que sa première ministre annoncera: report de l’âge de départ, avec une accélération de l’allongement de la durée de cotisation. Un projet de loi scélérat. Et une véritable provocation pour une grande majorité de nos concitoyens.

Un peu plus de cinq années de mépris envers tous les corps intermédiaires et de guerre contre les syndicats, toujours considérés par Jupiter comme de simples instruments utilisables au gré des circonstances, se soldent même par une grossière manœuvre de basse politique. L’affaire semble en effet conclue entre le gouvernement et le patron de LR, Éric Ciotti, qui affirme que son parti acceptera probablement le texte. «Je souhaite voter une réforme juste», assure le président des Républicains dans le JDD. Un accord sans surprise entre libéraux: à droite toute! La perspective d’un nouveau 49.3 serait ainsi éloignée. Mais le coup de force aura bel et bien lieu, puisque Élisabeth Borne envisage d’ajouter un alinéa au projet de loi rectificatif de la Sécurité sociale…

Conjugué aux inquiétudes sur le niveau de vie et le creusement des inégalités, le «travailler plus longtemps » d’Emmanuel Macron sera-t-il le détonateur d’un mouvement social d’ampleur? Tous les responsables syndicaux se rencontreront mardi soir, après le discours de la première ministre. Le gouvernement mise sur la crise du pouvoir d’achat comme repoussoir aux envies de grève. Un pari risqué que seul déjouera un puissant front syndical et citoyen.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 9 janvier 2023.]

vendredi 6 janvier 2023

Tirailleur(s)

Omar Sy, victime d'une polémique minable...

Procès. La France aime les disputes mémorielles… et surtout les polémiques minables. Alors qu’il est actuellement en promo pour le film dans lequel il incarne un tirailleur sénégalais durant la Première Guerre mondiale, l’acteur Omar Sy, troisième personnalité préférée des Français selon le dernier classement du Journal du dimanche, se voit reprocher une petite phrase, évidemment complètement sortie de son contexte. «Je suis surpris que les gens soient si atteints (par la guerre en Ukraine). Ça veut dire que quand c’est en Afrique, vous êtes moins atteints?» a-t-il déclaré lors d’un entretien accordé au Parisien. Depuis ces quelques mots, qui, franchement, n’avaient rien de fracassant, Omar Sy est l’objet d’attaques d’une brutalité étonnante. Toute l’extrême droite coalisée et tous les réacs de la pire espèce, capables de tout justifier pour distiller leur poison d’une certaine idée de la « nation », ont cru bon de réagir et de dénoncer les propos d’une star mondialement connue, vivant aux États-Unis. Alors oui, en effet, l’homme gagne des millions d’euros. Cela lui retire-t-il toute légitimité à s’exprimer en tant que Français et citoyen? Même l’ancienne ministre et actuelle présidente du groupe macroniste au Parlement européen, Nathalie Loiseau, s’est fendue d’un commentaire sur Twitter: «Il y a 58 militaires français qui sont morts au Sahel en luttant contre les djihadistes. Non, Omar Sy, les Français ne sont pas “moins atteints” par ce qui se passe “en Afrique”. Certains ont donné leur vie pour que les Maliens cessent d’être menacés par des terroristes.» Curieux procès et étrange manière de tout mélanger, tandis que l’acteur, en pointant une disparité évidente, s’efforce juste d’éveiller les consciences.

Attaque. Omar Sy ne manque pas de courage. Le 3 janvier, d’abord sur RTL, puis dans l’émission Quotidien sur TMC, il a tenté de remettre les pendules à l’heure: «On essaie de détourner mes propos. C’est un peu un manège qui est en place depuis quelques années autour de ma personne.» Avant de confesser: «Je suis habitué. (…) Le problème, c’est ce que je suis et ce que je suis en train de devenir à chaque fois que je sors. (…) Ce n’est pas ce que je dis qu’on attaque. C’est moi. C’est un peu devenu systématique à chaque fois que je sors de ma cachette pour promouvoir un film, on essaie de mettre un nuage de fumée autour de la promotion de mon film.» Rendez-vous compte: face à l’ampleur de la controverse publique et ­politique, le Parisien a publié un second article, en début de semaine, histoire de raconter les coulisses de l’interview. Le journaliste y explique: «La phrase qui a mis le feu aux poudres ne désigne pas, comme le laissent entendre celles et ceux qui ont nourri cette polémique, la France ou les Français.» Avec cette précision: «C’est une conversation, et ce “vous”, ce sont ceux qui se sentent moins concernés quand des enfants sont massacrés par des bombardements à l’autre bout du monde, où qu’ils se trouvent. Il le dit sans aucune virulence.» Une vraie mise au point.

Vide. Le bloc-noteur n’a pas oublié les «débats» enflammés qui avaient secoué notre pays à la sortie d’Indigènes (2006), de Rachid Bouchareb. Le film, qui se déroule durant la Seconde Guerre mondiale, réhabilitait la mémoire des tirailleurs nord-africains. Déjà il avait fallu prendre la plume, et rappeler que toutes les mémoires se valent. Celle de Tirailleurs, où Omar Sy campe en langue peule un Sénégalais enrôlé dans l’enfer de Verdun, est tout aussi primordiale. Cette semaine, l’acteur donne un long entretien à l’Humanité Magazine. À la question de savoir si le film comble un vide, sachant que le rôle des soldats des colonies pendant la Grande Guerre n’est que peu ou pas enseigné en France, il répond: «Peut-être y a-t-il une volonté de ne pas le raconter? Dans le passé, on n’a pas jugé important cette partie de notre histoire. Aujourd’hui, une partie de la ­population aspire à la raconter. Nous avons besoin de ces récits pour nous construire en tant que Français et avoir un lien plus fort avec ce pays. On se demande parfois pourquoi certains jeunes ont du mal à créer ce lien. Il passe aussi par les récits de notre histoire commune.» Pas mieux.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 6 janvier 2023.]

mercredi 4 janvier 2023

Enfumage et mascarade

Madame 49.3 a voulu apparaître ouverte au dialogue, affirmant que l’âge légal à 65 ans n’était «pas un totem»

Un pas en arrière sur l’assurance-chômage, dans le contexte explosif de la contre-réforme des retraites… En opérant une sorte de recul tactique, qui en dit long sur le sentiment d’inquiétude du gouvernement en ce début janvier, Élisabeth Borne ne manque pas de toupet. Transmis à la veille de Noël aux partenaires sociaux, le projet de décret sur la nouvelle réforme de l’assurance-chômage, qui ouvrait la piste à une scandaleuse réduction de la durée d’indemnisation de 40% si le taux de chômage passait sous les 6%, est donc retiré temporairement. Un premier recul. Mais, attention aux faux-semblants. «Nous remettrons ce sujet dans la concertation sur les futures règles de l’assurance-chômage», prévue fin 2023, s’est empressée d’ajouter la première ministre, pour laquelle il s’agit d’une «bonne règle d’indemnisation». Même pas honte.

La ficelle est un peu grosse. Alors qu’elle s’apprêtait à recevoir une dernière fois les représentants syndicaux, avant la présentation officielle du projet sur les retraites le 10 janvier, Madame 49.3 a voulu apparaître ouverte au dialogue, affirmant que l’âge légal à 65 ans n’était «pas un totem». Cet esprit «d’ouverture» façon enfumage et mascarade, qui s’apparente à un exercice de com assez désespéré, ne trompe personne. Car l’hostilité des organisations de salariés reste totale, sachant qu’Emmanuel Macron, lors de ses vœux, a été très clair. «Nous ne nous faisons pas d’illusions», assure Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, qui annonce une «opposition résolue». «On y va, histoire de savoir si, quand on va descendre dans la rue, on sera juste très en colère ou très très en colère», ironise Pascale Coton, vice-présidente de la CFTC. L’ultime tête-à-tête avec Mme Borne permettra justement d’évoquer la «mobilisation massive qui se prépare pour faire échouer l’exécutif», prévient pour sa part Catherine Perret, secrétaire confédérale CGT.

Le bras de fer promet d’être tendu. D’autant que l’éloge du dialogue et de la concertation par Élisabeth Borne a quelque chose de pathétique. Ne vient-elle pas d’utiliser le 49.3 à dix reprises, insultant la représentation nationale et l’opinion publique? Question simple: s’engage-t-elle à ne pas recourir au passage en force sur les retraites? Chacun connaît la réponse…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 4 janvier 2023.]

mardi 27 décembre 2022

Reste-t-il un «chemin» entre chrétiens et communistes?

Au XXe siècle, les relations entre chrétiens et communistes ont oscillé de l’anticléricalisme à la main tendue. Mais, entre la vision d’une nouvelle société terrestre et celle d’un paradis des cieux, de réelles zones de convergence existaient.

«L’amour du prochain que prêchait le christianisme antique, que certains reconnaissent comme la réalisation du communisme, est une des sources d’où découle l’idée des réformes sociales.» Quand il s’agit d’embrasser l’Histoire, Karl Marx a toujours réponse à tout. De fait, le christianisme fut dès son origine une sorte de «religion» des esclaves, des opprimés, des originaux, des exclus et de ceux qui, sensibles à la crise du monde antique, recherchaient une nouvelle façon de vivre. Dès lors, de nombreux communistes du XXe siècle, singulièrement en France, théorisèrent ainsi le rôle potentiellement révolutionnaire du christianisme. Avaient-ils tort?

Nous nous souvenons comment, avec une étonnante audace théorique et pratique, Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français, dépassa l’anticléricalisme avec son appel «à la main tendue», en 1936. Dans la même logique matricielle, le philosophe et dirigeant communiste Jean Kanapa déclarait, dans les années 1970: «Nous ne parviendrons à construire le socialisme en France que lorsque nous saurons intégrer réellement les données positives de la culture chrétienne à celle du marxisme.» Sur cette base, et parce que beaucoup y virent comme les «fils» d’une même histoire et d’un «patrimoine» de valeurs nullement figées, il existerait toujours un parcours, une expérience spécifique «à la française» par la formation de l’identité nationale, un curieux mélange où cohabiteraient Jeanne d’Arc et son inspiration religieuse, mais aussi la Révolution française et les Lumières, mais aussi la démocratie du peuple et le club des Jacobins, la Commune, les combats ouvriers, etc. Bref, l’improbable rencontre d’une France «fille aînée de l’Église» et d’une France où, plus que partout ailleurs, les luttes de classes sont poussées jusqu’au bout pour ouvrir des voies inédites, spécifiques, originales, vers une société à concevoir et à construire.

Le philosophe André Moine, l’un des artisans du dialogue entre chrétiens et communistes depuis le concile de Vatican II, n’hésitait pas à écrire: «Dans les fondements, les communistes seraient-ils des chrétiens sans le savoir et sans le vouloir? Et les chrétiens fidèles au Christ seraient-ils des communistes sans le savoir et sans le vouloir?» Et il ajoutait, singeant presque Marx: «Le rêve chrétien des premiers siècles d’une société fraternelle et égalitaire ne peut-il pas trouver, dans le socialisme, une certaine incarnation terrestre, laissant à chacun ses motivations propres, son éthique, éventuellement ses espérances dans un au-delà, sa foi ? Tout cela au nom des combats acharnés contre les misères du monde et les injustices, vers l’espérance innée, inaltérable, en un monde meilleur.»

Cette tradition «sociale» mena au combat des générations entières, comme celles de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), organisée sur une base de classe ; sans parler des prêtres-ouvriers liés aux organisations populaires, héritiers d’un Jésus «primitif», fidèles à un Christ «des pauvres» n’admettant pas le triomphe et la richesse d’une Église «établie».

Tout ne date pas de la théologie de la libération ou de Vatican II, quand, enfin, l’Église ne prétendait plus s’imposer sans exclusive au monde mais se déclarait servante de l’humanité, ici sur Terre. À y regarder de près, ne soyons donc pas étonnés des références au Christ ou aux évangiles chez les philosophes et nombre de révolutionnaires, comme du reste dans le domaine de la production, les références se font au droit romain. Rousseau et d’autres philosophes tentent de transformer des idéaux chrétiens en une sorte de religion civile: Dieu se transfère dans la Raison! Comme si les thèmes de la Révolution – liberté, égalité, fraternité –, aux fondements philosophiques, avaient une « reconnaissance » chrétienne dont les sources vont jusqu’aux Écritures. Cité par Jean Jaurès, Robespierre n’assure-t-il pas: «La lumière du Christ n’était que l’aube annonçant la lumière divine de la liberté»? Et dans son «Histoire de la Révolution française», Jaurès observe: «C’est jusqu’au bout le mélange de libre exaltation chrétienne et de ferveur révolutionnaire.»

Friedrich Engels disait: «Comme les autres grands mouvements révolutionnaires, le christianisme est l’œuvre des masses.» Reste-t-il un «chemin» commun entre chrétiens et communistes, ou doit-on désormais conjuguer cette histoire au passé? Comme un symbole, n’oublions pas la figure de Chris Hani, compagnon de Nelson Mandela, martyr du mouvement de libération en Afrique du Sud. Dans le pays de l’apartheid vaincu, il était chrétien et secrétaire général du Parti communiste.

[ARTICLE publié dans l'Humanité Magazine du 22 décembre 2022.]

SOS Médecine !

Pour les soignants, le «nouveau monde» ressemble furieusement à celui d’avant… en pire!

Les années passent et notre système de santé continue de s’effondrer. Alors que nous traversons une triple menace, celles d’une diffusion à haut niveau du coro­navirus, d’une épidémie de bronchiolite aiguë et de grippe, plusieurs collectifs appellent donc à la grève les médecins libéraux jusqu’au 2 janvier, dans le but, notamment, d’obtenir une revalorisation des tarifs de leurs consultations de 25 à 50 euros. On pensera ce qu’on voudra de ces motivations, mais ces fermetures de cabinets, en pleines fêtes, augmentent évidemment la pression sur les centres hospitaliers, déjà exsangues, et aggravent une situation proche de l’apoplexie. D’ores et déjà, les passages aux urgences sont en forte hausse, de 20 à 30% par rapport à la normale.

Tel un cruel révélateur, l’inquiétude des autorités face à cette nouvelle épreuve sanitaire en dit long sur l’ampleur du moment. Tandis que le ministre de la Santé, François Braun, parle d’«un cap difficile à passer», l’urgentiste Patrick Pelloux évoque pour sa part une situation «jamais vue», même au plus fort de la crise du Covid. Et il avertit: «Nous ne sommes pas au bord de la saturation, nous sommes totalement saturés.» En vérité, partout sur le territoire, les conditions d’accès aux soins ne sont plus tenables et deviennent dangereuses patients, plus ou moins mis en danger selon les circonstances.

On ne dira jamais assez la respon­sabilité des gouvernements successifs et le manque d’anticipation de l’actuel exécutif. Depuis mars 2020, date du premier confinement, non seulement rien n’a changé, mais tout paraît plus encore sombre et en voie de démembrement accéléré. Une affligeante constatation s’impose : pour les soignants, le « nouveau monde » ressemble furieusement à celui d’avant… en pire! Soyons sérieux. Le problème vient-il de l’afflux de patients dans les services, ou du manque de places dans les hôpitaux ? N’oublions pas que 100 000 lits ont été supprimés en vingt-cinq ans et que, aujourd’hui en Île-de-France, environ 30% des lits restent désespérément fermés par manque de personnel. L’idée d’un pays «déclassé» ne vient pas de nulle part, quand bien même la protection de la santé figure dans notre Constitution. En sommes-nous toujours dignes? 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 27 décembre 2022.]

lundi 26 décembre 2022

Haine(s)

Les insultes faites à Annie Ernaux…

Nobel. En vérité, nous nous attendions à des réactions d’une grande hostilité, pour ne pas dire de malveillance brute, bête et méchante. Mais à ce point de haines (qu’il convient d’accorder au pluriel), encore aurait-il fallu imaginer que la France des Lettres s’était quelque peu oubliée dans la décrépitude des déclinologues et autres réactionnaires de la pire espèce, capables de tout justifier pour distiller leur poison d’une certaine idée de la «nation». Ainsi donc, notre prix Nobel de littérature, Annie Ernaux, depuis une consécration mondiale qui ne plaît pas à tout le monde, se voit dénigrée, insultée jusque dans son art, niée dans ses engagements de toujours. On lui reproche tout et son contraire, avec une constance assez infâme : moqueries sur son «absence de style» (sic) ; railleries sur ce prix nullement «mérité», qui ne serait que le «fruit de circonstances féministes mondiales» ; accusations d’antisémitisme, en raison de son soutien au mouvement de boycott d’Israël, de racialisme, de séparatisme, etc. Tout est prétexte à cette sorte de «grand chelem» de la Réaction, comme si la littérature elle-même n’était plus l’objet de la discussion et des disputes, comme si le Nobel en question était une littérature sans littérature, presque une anormalité, une monstruosité… Et pourtant, en devenant la première Française à obtenir l’éminente récompense, l’autrice de la Place a offert à notre pays son seizième Nobel de littérature, confortant un peu plus la terre de Mauriac, de Sartre et de Camus dans son enviable statut de pays le plus primé, devant les États-Unis. De quoi se réjouir? Bien sûr que non. Les charognards ne manquent pas…

Cabale. Tous s’y sont mis. Finkielkraut, Zemmour, Valeurs actuelles, le Point, l’Express… et même le Figaro Magazine, qui osa titrer: «Annie Ernaux, prix Nobel de littérature : et si c’était nul?» Comme par hasard, la violence des propos, qui s’apparente à une cabale coordonnée, nous vient de la droite et de son extrême, dans la plus folle des expressions. Dans Causeur, le «chroniqueur» Didier Desrimais affirma même que «le choix de la romancière par l’Académie suédoise» était «moins littéraire que politique, voire politiquement correct». Retour de la fameuse expression fourre-tout : politiquement correct. Et l’homme d’ajouter: «Annie Ernaux, prix Nobel. C’était prévisible. La platitude autobiographique, l’absence de style, la bien-pensance gauchisante, la simplicité du binarisme sociologique à la Bourdieu appliqué à la littérature la plus décharnée et l’égocentrisme camouflé derrière un misérabilisme social devenu un fonds de commerce littéraire étaient déjà les gages d’une reconnaissance de la caste médiatico-littéraire.» Vous avez bien lu.

Forçats. Ce Nobel dérange? Tant mieux! D’autant que le bloc-noteur perçoit bien les conséquences de l’assignation domestique aperçue plus haut, par laquelle les femmes doivent rester à leur place – même par le talent. Annie Ernaux n’a jamais été domestiquée, ni en littérature ni dans sa vie de citoyenne: voilà son tort, son grand tort. D’ailleurs, recevant son Nobel, elle osa déclarer qu’elle écrivait «pour venger ma race et mon sexe». De quoi surprendre le quarteron de mâles blancs, non? Cette phrase, précisa-t-elle, fut «écrite il y a soixante ans, dans mon journal intime, (…) elle faisait écho au cri de Rimbaud : “Je suis de race inférieure de toute éternité.” J’avais 22 ans. J’étais étudiante en lettres dans une faculté de province, parmi des filles et des garçons pour beaucoup issus de la bourgeoisie locale». Rimbaud, bien sûr, «le Poète prendra le sanglot des Infâmes, la haine des Forçats, la clameur des Maudits». Magnifique et audacieux. Annie Ernaux confessa aussi: «Je pensais orgueilleusement et naïvement qu’écrire des livres, devenir écrivain, au bout d’une lignée de paysans sans terre, d’ouvriers et de petits commerçants, de gens méprisés pour leurs manières, leur accent, leur inculture, suffirait à réparer l’injustice sociale de la naissance.» Et enfin: «Pour inscrire ma voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature.» Merci, Madame! 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 décembre 2022.]

vendredi 2 décembre 2022

Exil(s)

La main tendue de Régis Debray.

Flamboyance. «La gravité est une maladie de jeunesse. L’ambition aussi.» Par ces mots moins anodins qu’il n’y paraît, Régis Debray situe d’entrée le «cadre» de son dernier livre, l’Exil à domicile (Gallimard), aussitôt rehaussés par cette autre formule: «Un rescapé du monde d’avant a beau s’être répété que “la France ne peut être la France sans la grandeur” parce qu’il a lu les bons auteurs, le petit buveur, petit joueur et tireur de petits coups en vient assez vite à décapiter les lettres capitales. À se fondre, sans tristesse ni remords, dans le juste milieu d’une très moyenne condition humaine.» Le philosophe et médiologue, comme à l’accoutumée, écrit ici, avec la flamboyance qui sied à sa propre histoire littéraire, en volant haut et loin de notre époque – en apparence. Depuis plusieurs livres, nous sentons chez Régis Debray la tentation de «conclure». Sans s’y résoudre, Dieu merci. Il suggère néanmoins: «L’époque est inhabitable? On peut s’en choisir une autre plus accueillante. (…) La condition, bien sûr, pour pouvoir serrer aujourd’hui la main qu’un grand poète ou un dramaturge nous tendent à travers les siècles, c’est que leur langue puisse encore chanter ou résonner en nous.» Et ajoute: «D’où peut venir une inquiétude, car une langue dont les locuteurs n’écrivent plus de poèmes ni de pièces de théâtre est une langue qui se meurt, ou déchoit en dialecte. Autant dire une communauté en partance, qu’on traitera bientôt de collectivité, en style préfectoral.»

Partageux. L’avertissement est brutal mais nous «parle». Amer, Régis Debray? Sans doute: «Le véritable exil n’est pas d’être arraché de son pays ; c’est d’y vivre et de n’y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer.» Lui qui théorisa la mort de l’intellectuel à la française dès 1979 dans le Pouvoir intellectuel en France, puis dans i.f. suite et fin (2000), voilà qu’il se sent désormais «obsolète». Surtout quand il pointe à quel point le décor compte dès que nous parlons d’idées: «Une pensée nonobstant pour les barbudos d’antan, ces Latinos épiques qui, au gros cigare capitaliste, opposaient le Cohiba du rebelle – dont on peut retrouver une boîte ouvragée et fleurant bon le santal à Colombey-les-Deux-Églises, bien en évidence dans le salon du général.» Le pied de nez ne s’arrête pas là. Il poursuit ainsi, tel un cours magistral: «Un seul regret : que, sur la liste des espèces à sauvegarder, à côté des animaux à fourrure, ne figurent pas nommément l’archéo-jacobin, le socialiste d’antan, le vieux compagnon de route, le planificateur au chômage, l’anarcho-syndicaliste de haute époque, le partageux des temps jadis, l’ingénieur des âmes au rancart et tant d’autres laissés-pour-compte de notre marche en avant.»

Retouches. Rassurons-nous. Dans sa fervente revendication et réaffirmation des bases solides en voie de dislocation collective, Régis Debray n’en reste pas à une sorte de « c’était mieux avant » qui, par lui, n’aurait évidemment aucun sens quand bien même il lui arrive de sur-jouer cette illusion. Tout au contraire parvient-il, par la provocation ou la convocation de la plus haute philosophie, à envoyer des messages à la postérité. La plus belle qui soit : celle de nos engagements en tant que fidélité totale. L’Exil à domicile questionne en effet «tous ces malentendus qui bout à bout finissent par faire une vie». «Pourquoi ceci demeurera plutôt que cela?» demande-t-il d’ailleurs, nous rappelant l’un de ses derniers livres, D’un siècle l’autre (Gallimard, 2020), dans lequel il regardait la page se tourner avec lucidité: «Je parle d’un temps révolu, celui des Humanités, où les chiffres n’avaient pas encore pris le pouvoir.» Il citait alors Marx, comme un retour de flamme: «Il ne s’agit plus d’interpréter le monde mais de le transformer», confessant au passage la pire des vérités: «On n’a rien changé, mais on s’est mis au propre. J’ai fait mon temps, mais n’ai rien fait du temps qui m’a fait.» Cette fois, il écrit: «Le Livre des morts qui ne meurent pas est fait d’inlassables retouches.» Une invitation à ne pas renoncer, en somme. Régis Debray tend la main – à ceux qui voudront bien la saisir. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 2 décembre 2022.]