jeudi 29 octobre 2020

Anticapitaliste(s)

La chasse aux idées révolutionnaires…

Désir. Au milieu des fracas idéologiques et pandémiques, nous devons à Slavoj Zizek une information passée totalement ­inaperçue, mais qui, en tant qu’exemple, nous éclaire sur notre présent. Dans une tribune publiée par l’Obs, le philosophe slovène révèle en effet que le gouvernement britannique de Boris Johnson, fin septembre, «a ordonné aux écoles d’Angleterre de ne pas utiliser les ressources d’organisations ayant exprimé le désir de mettre fin au capitalisme». Soyons précis. La directive publiée par le ministère de l’Éducation à l’intention des directeurs d’établissement impliqués dans la mise en place des programmes classe l’anticapitalisme comme une «position politique extrême» et l’assimile à un «discours contraire à la liberté d’expression, à de l’anti­sémitisme et au soutien d’activités illégales». Vous avez bien lu. Slavoj Zizek, effaré par ces mots, explique: «Pour autant que je sache, il est inédit qu’un ordre aussi explicite soit donné. Rien de tel n’est jamais arrivé, même dans les heures les plus sombres de la guerre froide.» Comment lui donner tort? D’autant que la formule est savamment choisie: «Un désir de mettre fin au ­capitalisme.» Pas un programme de combats politiques au ­service d’une organisation planifiée, non. Un «désir», juste un «désir», comme on le dirait d’un rêve un peu fou. Zizek précise: «À cela s’ajoute la mention désormais habituelle de l’antisémitisme, comme si un désir de mettre fin au capitalisme était en soi antisémite. Les auteurs réalisent-ils que leur interdiction est en elle-même antisémite: elle suppose que les juifs seraient pas essence capitalistes?» En creux, nous devons lire une chose simple: non seulement la guerre idéologique contre les idées communistes et marxistes se poursuit, mais elle atteint de nouveau une incandescence si vive qu’elle ressemble à une réaction d’effroi, en un temps où toutes les «vérités» du libéralisme s’écroulent les unes après les autres. «Serait-ce parce que la pandémie, le réchauffement climatique et les crises sociales pourraient donner à la Chine une chance de s’affirmer comme la seule superpuissance? s’interroge Slavoj Zizek. Non, la Chine n’est pas l’Union soviétique d’aujourd’hui – le meilleur moyen d’empêcher le communisme est de suivre la Chine.» Et il ajoute: «Si l’Union soviétique était l’ennemi extérieur, la menace qui pèse sur les démocraties libérales vient aujourd’hui de l’intérieur, du mélange explosif des crises qui rongent nos sociétés.»

Dialectique. S’appuyant sur l’une des démonstrations célèbres d’Alain Badiou dans ses Logiques des mondes, Slavoj Zizek ­rappelle que nous pouvons classer en quatre moments «l’idée des politiques de la justice révolutionnaire». Primo: le volontarisme, «la croyance que l’on peut “déplacer des montagnes’’ en ignorant les obstacles et les lois “objectifs’’». Secundo: la terreur, «une implacable volonté d’écraser l’ennemi». Tertio: la justice égalitaire, «son imposition brutale, sans compréhension des circonstances complexes qui sont supposées nous convaincre de procéder graduellement». Quarto: la confiance dans le peuple. En dialecticien hors pair, Slavoj Zizek renverse la problématique en l’appliquant aux puissances libérales. Volontarisme: «Même dans les pays où des forces conservatrices sont au pouvoir, des décisions sont prises qui contreviennent clairement aux lois “objectives’’ du marché, comme les interventions étatiques directes dans l’industrie, les distributions de milliards pour prévenir la faim ou pour des mesures de santé publique». Terreur: «Les libéraux sont légitimes dans leur peur, car les États sont contraints d’adopter de nouveaux modes de contrôle social et de régulation.» Justice égalitaire: «Il est communément accepté, même si en réalité cela est et sera violé, que l’éventuel vaccin devrait être accessible à tous – le traitement est soit mondial, soit inefficace.» Confiance dans le peuple: «Nous savons tous que la plupart des mesures contre la pandémie ne fonctionnent que si les gens suivent les recommandations – aucun contrôle étatique ne peut là prendre la relève.» Nous n’avons pas fini d’en débattre… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 30 octobre 2020.]

vendredi 23 octobre 2020

Forfaiture(s)

Le Sacré-Cœur classé aux monuments historiques. Une provocation.

Expiation. Quand on se permet de jouer avec l’Histoire, les brûlures du passé ne s’apaisent jamais. Ainsi donc, un siècle après sa consécration, la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, dans le 18e arrondissement de Paris, sera prochainement «protégée» au titre des monuments historiques. Cette décision, prise le 13 octobre par le préfet d’Île-de-France, après un avis favorable de la commission régionale de l’architecture et du patrimoine, apparaîtra pour beaucoup comme une heureuse nouvelle. Elle surprend autant qu’elle dégoûte le bloc-noteur, en tant que provocation et insulte à la mémoire des 30 000 morts de la Commune. Érigé pour faire payer aux Parisiens leur résistance aux Prussiens puis aux Versaillais, ce monument mériterait tout au contraire un déboulonnage en règle, une déconstruction historique conduite avec patience et intelligence. Au contraire, on lui réserve une consécration, à quelques mois du cent cinquantième anniversaire de la Commune. Comment rester calme? Rappelons que cette basilique, dite du «Vœu national», avait pour objectif d’expier la «déchéance morale» provoquée par les révolutions égrenées depuis 1789, auquel vint se rajouter l’expiation de la Commune de Paris déclenchée le 18 mars 1871 sur la butte Montmartre, lorsque les troupes d’Adolphe Thiers vinrent enlever les canons de la Garde nationale qui y étaient entreposés. Les batailles d’historiens n’y changeront rien. L’odieux «pain de sucre» de la butte représente tout à la fois le signe tangible de «l’ordre moral» voulu par l’Assemblée monarchiste élue en février 1871 et le symbole par excellence de «l’anti-Commune». Et les autorités de la France républicaine décident de le valoriser…

Honte. Par les temps qui courent, difficile de ne pas y voir une sorte de reprise en main idéologique. Nous savions que la droite versaillaise n’avait jamais faibli dans sa détestation de la Commune, une haine si puissante qu’elle fut toujours «pensée» et «théorisée» dans le prolongement des massacres de la Semaine sanglante. Que cette emprise conservatrice puisse se manifester à nouveau, de cette manière-là et avec cette morgue insoutenable, en dit long sur le moment que nous traversons. L’affront contre tous les combats ouvriers et politiques est tel que tout se passe comme si nos dirigeants se moquaient des décisions de la représentation nationale. Car l’amnésie atteint des sommets: le 29 novembre 2016, l’Assemblée nationale avait en effet voté une résolution «réhabilitant les communardes et communards condamné-e-s», demandant même que des efforts soient consentis pour «faire connaître les réalisations et les valeurs de la Commune». Et depuis? Rien. Alors que le pays traverse toutes les crises possibles et imaginables, y compris dans son propre rapport à son histoire intime, un seul signal semble s’imposer: les massacreurs sont mis en valeur. Honte à la France. «Qu’un lieu de culte soit choisi pour ce déni démocratique n’est digne ni de la République, ni d’une part non négligeable du monde chrétien qui aujourd’hui se reconnaît dans les valeurs humanistes de la Commune», déclare l’association les Amies et Amis de la Commune de Paris 1871, qui s’indigne à juste titre qu’«on salue une nouvelle fois les bourreaux » et qu’« on crache sur les victimes».

Gages. La République est malade de ses forfaitures. En 2021, le Sacré-Cœur deviendra monument historique, alors que la capitale ne possède toujours pas de station de métro au nom de la Commune, tel que le Conseil de Paris l’avait réclamé. Ce choix, éminemment politique, consiste à donner des gages à la part la plus réactionnaire du pays et apparaît aux yeux des authentiques républicains comme une concession inique attribuée aux forces rétrogrades. Le cœur des héritiers de la Commune saigne. Leurs mains tremblent.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 23 octobre 2020.]

jeudi 15 octobre 2020

Matrice(s)

À propos d’une conception universaliste…

Horizon. Parvenus à ce point de bascule du (nouveau) monde qui nous conduit du doute fondamental aux doutes multiples et inouïs, nous regardons la France avec d’autant plus d’introspection que la situation nous afflige. Nous y voilà, à cette «deuxième vague», sournoise et incompréhensible à bien des égards. On nous l’annonce « forte », à l’image des mesures désormais annoncées. Et nos gouvernants nous ont rendus plus faibles. Résumons : politique de dépistage catastrophique ; traçage déficient ; isolement inexistant ; refus dogmatique de rendre les masques gratuits ; naufrage de l’application StopCovid ; culpabilisation des individus… La plupart des réponses restent incohérentes et – surtout – illisibles dans la durée. Comme si l’État, celui de notre République soi-disant chérie, se trouvait dans une totale incapacité à anticiper, à planifier, à regarder ne serait-ce que du bout des yeux cette part d’horizon – qui s’obscurcit désespérément. Notre art du collectif semble même atomisé, tétanisé par la peur des jours d’après, des semaines à venir, des mois qui paraissent des années. Tout devient difficulté, pris que nous sommes dans une tenaille mortifère, entre absence de visibilité et climat anxiogène. La crise d’autorité atteint des sommets, dans tous les secteurs de la vie commune – jusqu’aux sciences, ce qui laissera des traces durables sur notre capacité de citoyens à «avoir confiance» – et elle se double de toutes les crises conjuguées, sanitaires, sociales, économiques, culturelles. Le pouvoir en place est proche du fiasco. Et il le sait, poussant les réflexes de repli, d’égoïsme, transformant les légitimes gestes barrières en barricades. Qui ne verra pas le bout du tunnel? Eux? Nous?


Activisme. Au cœur de cet ici et maintenant si singulier, Noam Chomsky, le célèbre professeur américain, annonçait la semaine dernière: «Nous vivons l’instant le plus dangereux de l’histoire de l’humanité.» Exagère-t-il? Pour lui, la crise climatique, la menace de la guerre nucléaire et la montée des autoritarismes sont la fabrique des temps modernes, qui laisse entrevoir la survenue potentielle de «la» catastrophe. Le linguiste et activiste, âgé de 91 ans, affirme que les périls en question dépassent ceux des années 1930: «Il n’y a rien eu de semblable dans l’histoire de l’humanité. Je suis assez âgé pour me souvenir, de façon très vivante, de la menace que le nazisme puisse s’emparer d’une grande partie de l’Eurasie, ce n’était pas une préoccupation futile. Les planificateurs militaires américains avaient prévu que la guerre se terminerait avec une région dominée par les États-Unis et une région dominée par l’Allemagne… Mais même cela, suffisamment horrible, n’était pas comme la fin de la vie humaine organisée sur Terre, ce à quoi nous sommes confrontés.» Évoquant le premier sommet de l’Internationale progressiste (18-20 septembre dernier), une nouvelle organisation fondée par Bernie Sanders, l’ancien candidat à la présidence américaine, et Yanis Varoufakis, l’ancien ministre grec des Finances, avec pour but de contrer l’autoritarisme de droite, Chomsky prend à son compte l’hypothèse: «Internationalisme ou extinction.» Ou pour le dire autrement, il appelle à la naissance d’une coalition mondiale «pour la justice et la paix, pour la participation démocratique, pour des institutions sociales et économiques changeantes, afin qu’elles ne soient pas orientées vers le profit privé pour quelques-uns mais vers les besoins et les préoccupations de la population générale». Une sorte d’activisme constant. Le bloc-noteur ajoutera que ce «signal» prend écho dans la dernière encyclique du pape François, Fratelli tutti, qui nous invite à repenser la question du « peuple » comme construction sociale et culturelle. Pas d’identité figée, mais l’émergence d’une conception universaliste. C’était jadis la matrice de notre République. Nous en avons plus que jamais besoin… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 octobre 2020.]

dimanche 11 octobre 2020

De la dignité

Amalgames caricaturaux, ces poisons de la pensée… «La plupart sont de faux mineurs», «France débordée», «coût exorbitant», «tous voleurs, assassins et violeurs»… Nous connaissons les discours et l’instrumentalisation politique dont font l’objet les mineurs exilés, qualifiés d’«isolés», qui ont traversé des tragédies pour venir jusqu’à nous. Pourtant, loin des fantasmes, se niche une tout autre réalité moins conforme aux harangues de peur. Dans la grande majorité des cas, ces êtres humains trouvent non seulement le réconfort mais aussi l’aide nécessaire pour l’intégralité d’un parcours d’insertion: hébergement, soins, apprentissage de la langue, scolarisation, formation. Autrement dit, la construction ardue et fragile de projets de vie.

Nous ne nierons pas les difficultés. Mais tout de même! Quand ces mômes échouent dans leurs parcours malgré leur désir d’intégration et qu’ils se retrouvent à errer dans les rues, à qui la faute? Nous pourrions égrener sans fin les manquements de la France et les injustices dont sont victimes ces mineurs à qui notre pays, en vertu de la convention internationale des droits de l’enfant, doit assistance et protection jusqu’au jour de leur majorité. Ces dernières années, les structures en charge d’accueillir ces gamins dans les départements, mais aussi l’éducation nationale, la justice ou la police aux frontières ont œuvré chacune à leur manière pour juguler le flux plus important des effectifs, sans jamais rehausser l’offre de soutien ni les moyens. Une entrave insupportable à la légalité. Car l’implacable logique d’exclusion provoque le pire. D’abord, elle laisse des centaines d’exilés livrés à eux-mêmes pour survivre, avec ce que cela suppose. Ensuite, elle devient une machine à briser des vies et des rêves.

L’État a beaucoup de manières pour honorer la patrie des Droits de l’homme. L’une d’elles est de ne jamais rejoindre la cohorte des bourreaux de l’espérance. Une autre est d’épauler plus faible que soi. Dans ce tableau, entre ombres et lumières, la dignité et le courage des bénévoles et de nombre de professionnels imposent au moins le respect. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 octobre 2020.]

jeudi 8 octobre 2020

Haine(s)

Zemmour, honte de CNews, honte de la France.

Loi. Tout est affaire de regard et d’écoute. Ceux à qui il reste des yeux pour voir et des oreilles pour entendre se passent très bien de caméras de surveillance et d’instances de moralité. Spectacle bestial, quand un homme danse sur le fumier, tandis que sa pensée en roue libre tend des crocs de boucher. Ainsi, l’ignoble Éric Zemmour revendique sa posture d’authentique factieux d’extrême droite, pour qui les postures fascistes deviennent première nature. Vous connaissez la formule: délinquant et multirécidiviste. Les qualificatifs qu’il emploie dans presque tous ces discours s’appliquent désormais à lui-même. Déjà condamné en 2019 à 3000 euros d’amende pour des propos anti-musulmans, le spécialiste de la France brune écopait, le 25 septembre dernier, de 10000 euros d’amende pour injure et provocation à la haine raciale. En cause, les paroles tenues lors de son discours fleuve sur l’immigration et les musulmans, en septembre 2019, au cours d’une convention de la droite – qui avait tout de l’extrême droite. Sa dernière diatribe sur les mineurs étrangers, «tous voleurs, assassins et violeurs», déclenche – dieu merci – condamnations morales et plaintes à tout va. Et pour cause. Dans l’affaire présente, comme dans beaucoup d’autres, il n’est pas question de «liberté d’expression», comme l’explique Fifille-là-voilà en soutenant son parangon, mais de propos racistes qui tombent sous le coup de la loi…


CNews. C’est que notre expert en haine ordinaire a depuis trouvé une place de choix sur la chaîne de Vincent Bolloré, CNews, où tous les soirs il a table ouverte comme «chroniqueur». Dans l’émission Face à l’info, présentée par l’icône de la mollesse Christine Kelly, l’odieux Zemmour détaille l’intégralité de ses obsessions ultradroitières et xénophobes sans que quiconque ne s’y oppose vraiment. Plus grave, il se trouve que l’émission durant laquelle il insulta les mineurs étrangers – et bafoua la République – n’était pas en direct, ce qui signifie que la responsabilité de CNews dans cette diffusion in extenso apparaît évidente, dans la mesure où la direction aurait très bien pu couper les passages les plus odieux. Depuis, la Société des rédacteurs de CNews a heureusement publié un communiqué pour se désolidariser non pas du polémiste, mais des propos du polémiste. Faute de réaction de la part des dirigeants de la chaîne et du Figaro (où Zemmour poursuit sa collaboration), le parquet de Paris a ouvert une enquête pour «provocation à la haine raciale» et pour «injures à caractère raciste». Sans parler de la cascade de plaintes qui émanent des départements, tuteurs légaux de ces mineurs non accompagnés qui dépendent de l’aide sociale à l’enfance: Loire-Atlantique, Gers, Haute-Garonne, Landes, Pyrénées-Orientales, Gironde, Métropole de Lyon, etc. Sans nul doute, l’homme sera de nouveau condamné. Beaucoup pensent qu’il s’agira d’une sorte de coup de grâce et que nous ne verrons plus le sinistre personnage à l’antenne. En est-on sûr pour autant?


Drumont. Le bloc-noteur l’a déjà écrit ici même: n’est-il pas étonnant que quelques bonnes âmes, réveillées sans doute d’un sommeil profond ou guéries d’une surdité coupable, trouvent aujourd’hui inadmissible ce qui l’était déjà, et depuis si longtemps? Comme si la «France des idées», peuplée de naïfs et de candides, découvrait seulement en octobre 2020 les agissements et les mots de ce Drumont contemporain. On croit rêver. Car l’histrion Zemmour reste cohérent et décline à souhait, sans varier, toutes les grandes thèses identitaires qu’il ressasse dans ses livres – il suffit de les avoir lus pour le savoir. Souvenons-nous qu’il tenta de réhabiliter Vichy et le rôle de Pétain. Et n’oublions pas qu’il osa déclarer, lors de cette fameuse convention de la droite: «Le nazisme est parfois un peu raide et intolérant, mais de là à le comparer avec l’islam…» Raide et intolérant… la honte de la France. À cette même réunion, Paul-­Marie Coûteaux, essayiste et ancien haut fonctionnaire, avait dit pour sa part: «Le nazisme est la modernité totale.» Une idée, en passant. Si d’aventure CNews conservait l’individu fascisant nommé Zemmour, le CSA ne pourrait-il pas suspendre sine die l’émission en question, voire carrément la chaîne?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 9 octobre 2020.]

mardi 6 octobre 2020

Les damnés

Précarité? La meilleure alliée de la pandémie… Si elle ne nous étonne guère, l’étude réalisée par Médecins sans frontières (MSF) entre le 23 juin et le 2 juillet, la toute première du genre en France et en Europe, donne froid dans le dos et éveillera peut-être quelques consciences bien éteintes: plus d’une personne sur deux en grande précarité, pour l’essentiel des migrants, a donc été infectée par le Covid-19. Un taux parmi les plus élevés jamais observés. Ces résultats impitoyables démontrent une prévalence énorme, supérieure à ce que les spécialistes peuvent observer en Inde ou dans les bidonvilles du Brésil. La principale raison fut, bien sûr, la promiscuité des conditions d’hébergement, celles-ci ayant généré des foyers épidémiques à l’aube du confinement généralisé. Ce fameux confinement qui, à travers sa tentative de romantisation, fut souvent vécu comme un privilège de classe…

MSF se veut formel. Le risque d’être infecté au coronavirus dépend de la gestion de chaque site et du profil des individus, perdus dans le très grand dénuement. Dans les centres d’hébergement, les moyennes de contamination varient de 23% à 62%. Elles sont de 18 à 35% pour les sites de distribution alimentaire, là où l’organisation a rencontré des précaires, sans-abri ou simplement des personnes n’ayant pas les moyens d’accéder aux soins. Rappelons que le taux de positivité de la population générale oscille plutôt entre 5 et 10%…

Par ailleurs, toutes les enquêtes sur les inégalités en attestent. Face au Covid-19, la précarité s’avère un facteur grave de comorbidité. Il y a cinq mois, les élus de Seine-Saint-Denis avaient exprimé leur colère devant la «surmortalité exceptionnelle» de leur département, le plus pauvre de France, de 118,4% supérieure aux autres. La brutalité de la crise sanitaire et sociale risque encore de redoubler. La semaine dernière, le Secours populaire français a alerté sur une flambée de la pauvreté, sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous savons désormais que ces mêmes citoyens atteints de précarité sont les plus contaminés. Une sorte de double peine. Ils étaient les damnés de la société, les voilà aussi damnés du virus. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 7 octobre 2020/]

jeudi 1 octobre 2020

Ambition(s)

Sécu, ce déjà-là communiste…

Absolu. Avec une constance inégalable, à chaque fois que le bloc-noteur pense à la naissance de la Sécurité sociale, donc à son créateur Ambroise Croizat, une citation de George Bernard Shaw lui traverse l’esprit: «Dans la vie, il y a deux catégories d’individus: ceux qui regardent le monde tel qu’il est et se demandent pourquoi, et ceux qui imaginent le monde tel qu’il devrait être et qui se disent: pourquoi pas?» L’humanité n’est pas du relatif mais de l’absolu. Voilà comment nous pourrions résumer l’action communiste de cet homme hors du commun, non réductible à sa seule fonction de ministre. À soixante-quinze ans de distance, son énergie continue de nous fasciner. Sans parler de son ambition. L’ouvrier, devenu acteur majeur de l’histoire sociale de notre pays au moment du Conseil national de la Résistance, portait à la sortie de la Libération un projet de société qui dépassait de loin les générations de l’époque. Il voyait plus haut que l’horizon, n’anticipant le monde que pour les générations futures. La Sécu s’érigea sur ce principe universel, qui, selon Croizat lui-même, devait «mettre fin à l’obsession de la misère» et voulait que «chacun cotise selon ses moyens et reçoive selon ses besoins». Cette «trace» n’est pas qu’une trace, mais un héritage. À condition de ne pas oublier que cet « instant » singulier de 1944-1945 fut le fruit de circonstances exceptionnelles ayant permis un meilleur partage des richesses entre le capital et le travail au bénéfice des travailleurs. N’ayons pas peur de parler d’une période révolutionnaire, puisque le mode de production fut mis en cause: ce qui se joua alors n’était pas la répartition de ce qui était produit, mais la production en tant que telle.

Honte. Croizat disait: «Jamais nous ne tolérerons que soit mis en péril un seul des avantages de la Sécurité sociale, nous défendrons à en mourir et avec la dernière énergie cette loi humaine et de progrès.» Depuis notre ici-et-maintenant, la parenthèse en question paraît loin, très loin. Trois générations plus tard, un continuum de plans de casse n’a cessé de mettre à mal cette pierre angulaire de notre pacte social. C’est un peu comme si cette histoire révolutionnaire nous avait été volée par bouts successifs, sans que sa mémoire ne s’altère pour autant. Preuve, les ennemis de classe n’hésitent pas à s’en référer, comme si par ce supplément d’âme (référencé) ils se dédouanaient. Souvenons-nous d’Édouard Philippe, qui, au nom du «peuple», osa déclarer, concernant la réforme des retraites: «L’ambition portée par ce gouvernement est une ambition de justice sociale. (…) Et surtout la seule chose qui compte, c’est la justice.» Et il ajoutait: «Nous proposons un nouveau pacte entre les générations, un pacte fidèle dans son esprit à celui que le Conseil national de la Résistance a imaginé et mis en œuvre après-guerre.» Un pacte fidèle? Sans commentaire. Et comment qualifier la phrase du sénateur LaREM de Paris, Julien Bargeton, qui reprit à son compte une citation d’Ambroise Croizat: «L’unité de la Sécurité sociale est la condition de son efficacité.» Honte à ceux qui dévoient les mots jusqu’à insulter ceux qui les écoutent et savent ce qu’ils entendent. Mépris pour ceux qui s’enveloppent dans le CNR alors que tout préside à la destruction froide et méthodique de ses conquis.

Vision. Reste le déjà-là communiste, que nous ne voyons même plus. Ambroise Croizat et les autres nous ont laissé une genèse et une méthode. Elle est toujours là, sous nos yeux et pas uniquement dans les livres d’histoire: salaire à la qualification, statut de la fonction publique, régime général de la Sécurité sociale, subvention de l’investissement, socialisation de la valeur dans des cotisations ou des impôts permettant le salaire à vie des soignants ou la subvention d’équipements de service public, sortie du travail du carcan de la mise en valeur d’un capital… Repartir de ces bases, les généraliser, les étendre: voici le projet, donc le chemin pour vaincre la contre-révolution en cours. Nos aïeux du CNR visaient haut. Le XXIe siècle réclame la même vision.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 2 octobre 2020.]

jeudi 24 septembre 2020

Paradigme(s)

«L’après» est devant nous, très loin…

Doutes. Souvenons-nous, c’était il y a six mois. Tout occupés que nous étions collectivement à franchir tant bien que mal la période de confinement, des milliers de discours fleurissaient, déjà, sur «l’après», ce qui adviendrait à la suite de la «crise», ou plus exactement comment il conviendrait de gérer les «catastrophes» provoquées par les circonstances. «Après la crise, plus rien ne sera comme avant», lisions-nous sous les plumes acérées de grands penseurs sur le retour. «Après la crise, nous disait-on, il sera nécessaire de revenir aux fondamentaux.» On convoquait «le vivre ensemble en société», l’indispensable redéfinition «de la nation», de «sa souveraineté», du rôle «de la politique», bref, toutes ces supposées valeurs perdues en cours de route. Plus impressionnant, on nous affirmait même que le «quoi qu’il en coûte» de Mac Macron changerait tous les paradigmes en vigueur depuis des décennies. Enfin, au moment où l’on annonçait l’effondrement-Covid du PIB, sachant qu’il faudrait une génération au moins pour s’en remettre, on oubliait surtout d’expliquer que, en capitalisme, ledit effondrement vaut effondrement de l’emploi et que ce désastre programmé s’abattrait sur une société rongée de précarité, d’angoisse matérielle et de doutes quasi anthropologiques. Résumons: nous n’avons encore rien vu…

Modèle. Convenons que la question du «comment se gouverne l’imaginaire des hommes?» est aussi importante que celle du «comment répandre de fausses espérances?», d’autant que la première croise assez souvent la seconde. En l’espèce, les puissants d’en haut, tout machiavéliques qu’ils soient, savent la même chose que nous: les secousses à venir vont être terribles. Non seulement cela va très mal se passer, mais n’excluons pas le risque que cela finisse très mal par ailleurs. La furie de la précarité menace de se propager dans une intensité rare. La furie de la précarité: la furie du capitalisme. Argument facile et schématique, certes. Mais la gestion de la crise épidémique et économique continue de révéler de si lourdes failles et faiblesses que la nation tombe progressivement de son piédestal. Ce que les Français ont appris, en plus de la crise systémique du modèle libéral, tient en deux mots: désillusion, déclin. D’un coup, nos concitoyens ont pris conscience de l’extrême vulnérabilité de notre système de fonctionnement collectif. Nous vivions sans aucune anticipation stratégique. Exemple le plus criant, notre système de santé, supposé être l’un des meilleurs du monde. Un autre élément fut également décisif pour la conscience française: la mesure du délabrement de l’État et, plus largement, de notre système de décision politique, complètement désarticulé. Ce fut un choc, une blessure narcissique profonde. Comme le réveil d’un somnambule.

Rebours. L’ampleur de la révélation est telle qu’il ne serait pas inutile de marteler une autre vérité plus fondamentale. Tout dans cette crise accuse le capitalisme au cœur, le néolibéralisme et toutes les politiques conduites depuis si longtemps qu’il est inutile d’en dater la genèse. Car nous ne sommes pas dans «l’après», sauf, bien sûr, à considérer que l’après tant rêvé est déjà là et se poursuit comme avant, mais en pire. Une sorte de «continuité», mue par son implacable logique destructrice. En creux, forcément, se dessine une perspective à rebours de ce que nous vivons. Il suffit de se rappeler qu’il n’y a pas de solution ni de repos possible dans le système capitaliste actuel. L’instabilité de la globalisation néolibérale ne charrie que l’incertitude instituée. «L’après» est devant nous, très loin…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 25 septembre 2020.]

dimanche 20 septembre 2020

Tadej Pogacar, coup d’éclat ou coup d’Etat ?

Une comète s’est donc abattue sur la plus grande course cycliste du monde, chassant tout sur son passage le temps d’un contre-la-montre, même les «frelons». Elle est Slovène et s’appelle Tadej Pogacar, plus jeune vainqueur depuis 1904.

Le Tour s’achève presqu’en automne et ses fonds baptismaux craquèlent. Ouvrant le grand livre des Illustres, le chronicoeur rajoute donc un chapitre écrit d’une encre sèche où l’on raconte l’histoire déjà légendaire d’un Slovène à peine adulte qui oublia les calculs sans déboutonner sa réserve, au point qu’il se trouve désormais façonné par la solitude de son vertige. Immense vertige. Ce lundi 21 septembre, il n’aura que 22 ans. Et nous nous souviendrons longtemps de son entrée fracassante dans le prestigieux palmarès. Tadej Pogacar est devenu le plus jeune vainqueur depuis 1904 (1). Voici en résumé l’entr’aperçu du cyclisme en tant que genre, toujours capable de se régénérer lorsqu’il ose se confronter à cette sorte d’épopée versifiée dont seule la Grande Boucle détient les secrets.

A La Planche des Belles Filles, stupéfiés que fûmes par la puissance d’un Slovène qui renversa son aîné et compatriote Primoz Roglic, mais également le Tour et toutes nos convictions avec, avons-nous vécu un drame ou un miracle? Si l’épilogue eut au moins le mérite de ne pas laisser la gloire du défilé des Champs-Elysées aux «frelons» de la Jumbo, reconnaissons que ce chavirement surréaliste provoqua une telle secousse tellurique dans nos cerveaux que nous cherchâmes sa force symbolique. Depuis l’avènement du Colombien Egan Bernal l’an dernier, dominateur à 22 ans, nous savions qu’une nouvelle jeunesse triomphante s’installait durablement dans le peloton, modifiant bien des paradigmes. Là où jadis une carrière chez les professionnels s'étalait entre 24 et 34 ans, le standard oscille dorénavant entre 20 et 30. Qu’il est loin, le duel référence de 1989 et les huit fameuses secondes entre Greg LeMond et Laurent Fignon, 28 ans tous les deux au moment des faits…

La comète Pogacar, qui a effacé avec une brutalité hors normes le trentenaire Roglic, laisse évidemment une trace générationnelle dans le ciel étoilé du cyclisme, qui ne manque pas de prodiges précoces (Bernal, Evenepoel, Hirschi, etc.). Mais qu’incarne ce timide slovène à l’allure fragile? D’où viennent cette insolence douce et cette fausse modestie, aussi juvéniles que l’apparence de son corps, de sa frimousse? Pendant le confinement, s’aventurant à une reprise de rap consacré au coronavirus, il s’amusait de sa propre insouciance: «Je m’appelle Tadej, je viens de Klanec. Toute ma vie, c’est le siège et le guidon, rien ne peut m’arrêter quand je roule dans la campagne.» Cinq mois plus tard, à l’issue d’un contre-la-montre supersonique dans les Vosges qui n’a pas fini de tourmenter les sceptiques, ces mots claquent comme une évidence. Non seulement il n’a jamais douté de lui, malgré son équipe de second rang comparée aux «frelons», mais sa tranquillité et son caractère pugnace l’ont hissé bien au-delà de ses espérances: «Je ne l'ai jamais imaginé. J'étais seulement content d'être deuxième et je me retrouve en jaune.» Sauf que la manière impressionne: trois étapes et trois maillots distinctifs (jaune, à pois et meilleur jeune).

Sa trajectoire ressemble à un conte. On y lit que, à huit ans, quand il s’inscrit au Rob Ljubljana Cycling Club, il suit l’exemple de son frère Tilan, mais qu’il aurait préféré taper dans un ballon. On y apprend que, à ses débuts, il n’avait pas de vélo à sa taille. L’intéressé poursuit: «A neuf ans, je roulais avec des garçons deux ans plus âgés que moi, car nous n’avions pas de catégorie pour les jeunes comme moi en Slovénie. C’était une course avec des tours de trois kilomètres, mais je suis allé devant et j’ai gagné.» 

Jusqu’en 2018, Pogacar crève l’écran et attise les convoitises. Ce pur produit de la filière slovène voit toquer à sa porte la première équipe de l’élite: UAE Emirates. Ceux qui ont de la mémoire se souviennent qu’il s’agit de l’ex-Lampre, la «scandaleuse» italienne impliquée dans de nombreuses affaires de dopage, passée sous pavillon émirati en 2017. Pogacar doit ce rapprochement à Andrej Hauptman, ancien sprinteur de la Lampre et actuel sélectionneur slovène, resté très proche de Mauro Gianetti, l'actuel manager, et de Giuseppe Sarroni (vainqueur du Giro en 1979 et 1983), directeur sportif historique et patron du groupe. Pour l’heure, aucune intrigue touchant ses leaders n'est venue menacer la montée en puissance de l’UAE Emirates, l'une des plus argentées du peloton grâce au soutien de la compagnie aérienne.

Et Tadej Pogacar? Juste un monstre de progression, une bête de compétition, un agressif en course, un explosif en montagne. Juste un tueur. Beaucoup gloseront sur son médecin, une sommité dans le milieu, un spécialiste du transport des globules rouges. Quelques-uns s’étonneront de l’ampleur de ses watts développés dans certains cols, lui le seul capable d’effacer des tablettes Pantani et Armstrong réunis. D’autres diront avoir vu sur son visage une «colère saine, digne d’un grand champion», quand, après le plateau des Glières, Roglic vint à sa hauteur pour poser la main sur son épaule dans un geste d’assujettissement. On notera enfin l’étrange enthousiasme du triple vainqueur Greg LeMond, l’un des pourfendeurs des années de plomb, sans doute grisé par la comparaison avec sa prouesse de 1989. L’Américain a salué la performance du Slovène: «Là c'est incroyable, pour moi c'est l’un des meilleurs Tour que j'ai vu. Et Pogacar, quel talent, très, très grand talent…» Le Tour fut onirique, puis machiniste et chimique. Le voilà cosmique.

(1) Cette année-là, lors de la deuxième édition de la Grande Boucle, le Français Henri Cornet, âgé de 19 ans, avait remporté l'épreuve sur tapis vert.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 21 septembre 2020.]

samedi 19 septembre 2020

Pogacar assomme et renverse le Tour

Coup de théâtre monumental. Dans la vingtième étape, un contre-la-montre entre Lure et La Planche des Belles Filles (36,2 km), le Slovène Tadej Pogacar écrase l’épreuve, renverse Primoz Roglic et remporte sa première Grande Boucle. A 21 ans, il devient le plus jeune vainqueur d’après Guerre…

La Planche des Belles Filles (Haute-Saône), envoyé spécial.

A hauteur d’homme, nous n’atteignons jamais l’impossible bien qu’il nous serve de lanterne sous les soleils crépusculaires. Dans un autre espace-temps, moins distordu et plus conforme à nos souhaits, les mots qui suivent auraient pu être de caractères trempés à l’entre d’une autre partition: «Et Thibault Pinot, sur ses terres, activa d’un geste minuscule et souverain la libération des entrailles de son œuvre elle-même. Il triompha devant son public, en héros de Septembre, en héros tout court, et par ses manières désinhibées, personnifia la définition parfaite de la ‘’vélorution’’ entamée l’an dernier, celles qui permettent aux foules de se réincarner dans la figure du forçat de chair et d’os, souffrant et courageux, redonnant du sacré au sacré, propageant une utopie populaire dans un savant mélange de traditions racinaires et d’anticonformisme.»

A hauteur du Tour 2020, les phrases du chronicoeur furent tout autres. Sur les routes de la plus grande course cycliste du monde, l’art du récit romancé existe, pas la fiction. Ce samedi 19 septembre, reprenons ainsi le cours normalisé de la stricte réalité. Malgré trois semaines de drames, Thibaut Pinot donna l’impression de savourer au-delà des larmes ce contre-la-montre individuel, entre Lure et La Planche des Belles Filles (36,2 km), dont le tracé eut la particularité rare de passer dans son village de Mélisey (km 9,1). Blessé physiquement et psychologiquement, nous savions qu’il vivait là l’un des grands moments de sa carrière, mêlés des sombres présages d’un destin tourmenté qui se refuse obstinément au Tour. Etrange sentiment, non, de voir notre Français se contenter d’une satisfaction personnelle sans gloire nationale?

Imaginez que, durant ses longues semaines de confinement au vert, dans la petite ferme où il élève ses animaux sur les hauteurs de Mélisey, Pinot eut cent fois l'occasion d’entrevoir le défilé des coureurs dans le village où il a grandi, dont le maire, Régis, est aussi son père, et qui préparait depuis des mois son passage. «Le départ se situe devant l'ancien lycée de Thibaut. On passera à 50 mètres de la maison de nos parents, devant le collège où on était tous les deux... Ça ne pouvait pas être plus à la maison», racontait Julien Pinot, son frère et entraîneur. «La traversée va être un moment que je n'oublierai pas», répétait le leader de Groupama-FDJ. Personne, ici, ne souhaitait semblable scénario. Assister à la parade symbolique de l’enfant du pays, avec son dos en souffrance et un passif de près de deux heures sur le maillot jaune…

Tous furent pourtant là, dans la ferveur d’une fraternité franche. Tout trouva sa place naturelle. Les employés du café-restaurant de la mairie, le patron de l'armurerie des mille étangs, le fleuriste du relais d'art, les marmots de l'école primaire du centre, le boulanger, les voisins, les amis, les potes d’enfance, la famille au complet, les 4.000 t-shirts imprimés «Pinot! Pinot! Pinot! Pinot!», les inscriptions sur l’asphalte «T'es grand, t'es très grand»… et Tibot sur son vélo. Ne manquèrent que les lueurs des éclats triomphants, qu’aucun applaudissement ne remplacera jamais, pas mêmes les regards amourachés.

Maudit Tour de France, qui ploie ses logiques et décide à notre place. Quand le parcours de l'édition 2020 fut dévoilé, nous n’avancions pas encore masqués et l’idée de ce contre-la-montre final, avec cette arrivée sur les sommes de la Planche des Belles Filles (cat. 1), laissait place à tous les scénarios d’experts plus ou moins rêveurs de l’extrême. Pinot en jaune dans la montée vosgienne, comme un coup de grâce aux années de plomb, comme la signature d’un renouveau. Il était 16h22, quand il pénétra dans Mélisey. Il salua, sourit, puis fila à belle allure comme un vent d’automne, sans jouer les premiers rôles de l’étape. Nous comprenions qu’il avait à l’esprit la mémoire vive de son seul moment de bonheur depuis trois semaines.

Nous n’étions pas au bout de nos surprises. Mais patience. Les 146 rescapés affrontèrent donc un parcours atypique qui nécessita – ou pas, selon les usages – un changement de vélo avant les rampes terminales. Du plat, une petite bosse, puis une montée très raide. L'unique contre-la-montre de l’édition était non seulement court mais surtout favorable aux grimpeurs, la bosse de La Planche des Belles Filles affichant au compteur 5,9 km à 8,5% de moyenne (1035 m). Confinement oblige, la plupart des coureurs n'avaient à ce jour disputé qu'un seul chrono cette saison, celui de Paris-Nice (15,1 km à Saint-Amand-Montrond, remporté par Sören Kragh Andersen le 11 mars) ou celui de leurs Championnats nationaux respectifs (le 28 juin pour Primoz Roglic et Tadej Pogacar). Une sorte d’inconnue s’offrait à nous. Immense inconnue.

Restait un ultime enjeu, avant de boucler les valises pour la parade des Champs Elysées. Le maillot jaune slovène Primoz Roglic, qui comptait 57 secondes d'avance sur son compatriote Tadej Pogacar, devait juste confirmer sa victoire finale. Une formalité, en apparence. Le pedigree du boss des Jumbo, spécialiste de l'effort solitaire, plaidait à priori en sa faveur: le «frelon» avait obtenu dix de ses quarante-et-un succès chez les professionnels en contre-la-montre, dont quatre dans de grands tours. En ajouterait-il un onzième ou plierait-il après trois semaines de pression, lui que l’on connaissait fragile dans le passé, lui l’instable? Pour les besoins de sa chevauchée, à moins que l’affaire ne fût qu’une opération de com’ esthétique, deux couturières, deux modélistes et une prototypiste s’étaient rendus à son hôtel (et à celui de Pogacar d’ailleurs) pour lui créer une combinaison sur-mesure, répondant néanmoins aux exigences techniques de l'exercice pour lequel aucun détail n'est jamais laissé au hasard.

Et alors? Devant une foule considérable, nous vîmes l’inattendu, l’imprévisible, la préfiguration de la force brute et d’un nouveau genre de coureurs, assez proches des héros virtuels d’un monde robotisé, lui-même répétitif et méchant en tant que modèle. Tandis que le Français Rémi Cavagna (Quick-Step) afficha durant trois heures le meilleur temps, ce qui constitua un véritable exploit bien qu’il ait bénéficié d’un vent favorable en début de course, les titans entrèrent dans une invraisemblable danse funèbre. Dans le sillon des Jumbos et des Slovènes, nous cherchâmes traces d’art féérique derrière la métronomie des musculeux. Nous découvrîmes autre chose.

Admettons-le volontiers, le suspens ne manqua pas. Nous vécûmes un moment étrange, très surréaliste, de ces moments incroyables qui n’octroient pas forcément un supplément d’âme, mais au moins un bout d’histoire à raconter les soirs d’hiver. L’affaire se noua en deux temps. D’abord, pour le gain de l’étape. Un «frelon» en cachant toujours un autre, nous pensâmes longtemps, très longtemps, que nous assisterions à une bataille «interne» parmi ces extraterrestres-là, entre le rouleur-puncheur-sprinteur-grimpeur belge Wout Van Aert et l’athlétique néerlandais Tom Dumoulin. Seulement voilà, côté extraterrestre, nous n’avions vraiment rien vu. Puisqu’il était écrit que ce Tour de Septembre ne ressemblerait à aucun autre, il bascula dans l’improbable. Une histoire à dormir debout, sans doute. Plutôt un conte que seul le Tour permet parfois d’écrire.

Car la tension monta d’un cran. A 13 kilomètres du but, Primoz Roglic, qui portait le maillot jaune depuis la sortie des Pyrénées, avait perdu la moitié de son avance au général sur Tadej Pogacar. Nous nous frottâmes les yeux. C’était pourtant vrai. Contrairement à son rival, Roglic, qui se démantelait à chaque pédalé, changea de vélo tardivement dans la montée finale. A dire la vérité, l’aîné des Slovènes nous parut dès lors en perdition. Il s’installa dans ce petit dodelinement anxieux qui signe l’imminence de l’instant fatal durant lequel, telle une vérité nue, la force d’un homme claque la porte, et impose à sa volonté le  divorce d’avec lui-même. Les secondes s’égrenèrent en sa défaveur, inexorablement. Et puis ce fut une minute, et puis, et puis… Le décompte macabre ne cessa plus de l’attirer vers les enfers.

Pendant ce temps-là, dans les pentes sauvages, Pogacar cassa du bois de Planche et en fit des copeaux. Il s’envola au sommet vers le bleu profond du ciel et vers les nuages très blancs ourlés, entre lesquels la route dressée devant lui semblait vouloir se frayer un chemin. Sur la ligne, il fallut se pincer bien fort: Pogacar distança Roglic de 1 minute et 56 secondes. Un Slovène venait d’effacer un Slovène. Non seulement Pogacar vint quérir la victoire d’étape (sa troisième), mais, plus fracassant, il renversa Roglic et le Tour avec, s’octroyant les trois maillots: le jaune, le blanc et les petits pois. Du jamais vu, en termes dramaturgiques, depuis l’édition 1989 et les huit secondes entre Greg LeMond et Laurent Fignon. Rideau.

Le ciel se couvrit à l’horizon et le chronicoeur repensa à l’une de ses phrases, rédigées durant ce Tour 2020. Elle disait à peu près ceci: même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s’il ne cède que rarement à l’exigence de justice, s’efface toujours devant le doute. Pogacar, 21 ans, plus jeune vainqueur du Tour d’après Guerre, ne douta pas, ne douta jamais. Nous le vîmes content, groggy, éberlué, le regard perdu. Nous traquions ses mots et ses vraies pensées – toujours secrètes, comme les vraies pensées. Il parla par apocope, en apnée: «Non, je ne réalise pas. Il va me falloir du temps. C’est juste incroyable, j’étais déjà content de ma deuxième place...» La respiration, les césures, la singularité du timbre unie à celle de l’effort déjà passé, tout paraissait incrédulité à cette partition de chair à vif. En dessous de lui, déjà, une autre vie s’écoulait comme une sève, lente, souterraine… A hauteur d’homme, nous n’atteignons jamais l’impossible. Sauf un certain Tadej Pogacar.

Jean-Emmanuel Ducoin

Classement général:

1. Tadej Pogacar (SLO/UAE Emirates) 84h26’33’’

2. Primoz Roglic (SLO/JUM) à 59’’

3. Richie Porte (AUS/TRE) 3’30’’

4. Mikel Landa (ESP/BAH) 5’58’.

5. Enric Mas (ESP/MOV) 6’07’’

6. Miguel Ángel López (COL/AST) 6’47’’

7. Tom Dumoulin (NED/JUM) 7’48’’

8. Rigoberto Uran (COL/EF1) 8’02’’

9. Adam Yates (GBR/MIT) 9’25’’

10. Damiano Caruso (ITA/BAH) 14’03’’

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 19 septembre 2020.]

vendredi 18 septembre 2020

Une fin de Tour entre intimidations et inquiétudes

Dans la dix-neuvième étape, entre Bourg-en-Bresse et Champagnole (166,5 km), victoire du Danois Soren Kragh Adersen (Sunweb). Un directeur sportif de Jumbo a été exclu pour «intimidation» et «injures». L’ouverture à Munich du procès d’un médecin allemand, tête pensante d'un vaste réseau de dopage, inquiète le peloton…

Champagnole (Jura), envoyé spécial.

En cyclisme comme en toutes choses, quand on perd ses nerfs, on devient vulnérable. La fébrilité des Jumbo, qui se constate plus dans les coulisses de la fabrication de l’exploit que dans la gestion de course au quotidien, trouva une traduction bien singulière, après l’arrivée de la seconde étape alpestre, mercredi, sur les hauteurs du terrifiant col de la Loze. En toutes autres circonstances, l’affaire aurait même pu passer inaperçue. Raté. Alors que Primoz Roglic venait probablement d’assommer le Tour sur les tôles ondulées de cette arrivée en altitude surréaliste, un contrôleur de l’Union cycliste internationale (UCI) procéda, comme les règlements l’y autorisent, à une inspection méthodique de la machine du porteur du maillot jaune. Et là? Patatra. Le directeur sportif principal des «frelons», Merijn Zeeman, perdit son sang froid et la discussion se transforma en une altercation si vive que l’UCI n’eut pas d’autre choix. Elle sanctionna l’impétrant en l’excluant immédiatement du Tour pour «intimidation, injures, comportement incorrect». Les mots portent. A priori, nous n’en saurons pas beaucoup plus du côté des instances dirigeantes, eu égard au secret procédural de ce genre d’incident grave.

Néanmoins, rien n’est moins sûr. Car depuis, l’équipe Jumbo a publié un communiqué pour présenter les excuses officielles de Merijn Zeeman, membre de la formation depuis 2012. La tentative d’explication donne ceci: «Le vélo a été endommagé et le pédalier a dû être remplacé dans la soirée, précise la formation néerlandaise. La nature de l'altercation qui a eu lieu pendant le contrôle a débouché sur une sanction sévère de l'UCI à l'encontre de Merijn Zeeman, qui s'est excusé immédiatement après et qui, comme toute l'équipe, regrette que la discussion se soit enflammée. Il ne s'agissait que de mots, il n'y a pas eu de bousculade ou autre contact physique.»

Que s’est-il donc passé, pour que l’UCI évoque une «intimidation», ce qui rappela au chronicoeur les pires années Armstrong? Pourquoi semblable agacement, alors que le contrôle en question permit de constater que le vélo de Roglic était conforme au règlement? Le climat de «doutes» autour des Jumbo commence-t-il à peser sur les intéressés? Mystère. Dans le même communiqué, Merijn Zeeman explique: «Je me suis mis en colère quand le commissaire a démonté le pédalier. On se bat pour un sport juste et cela implique des contrôles, mais ils doivent être effectués de façon raisonnable. Ceci dit, j'aurais dû être plus respectueux dans ma manière d'aborder le commissaire de l'UCI.» En psychologie ordinaire appliquée à autrui, nous pourrions résumer ainsi la situation: quand on domine à ce point la plus grande course cycliste du monde, on se domine aussi soi-même, on montre l’exemple, bref, on la joue profil bas…

A dire vrai, ce fut précisément au moment où les éventuels rivaux de Roglic capitulèrent – comme nous pûmes le constater cruellement, jeudi, sur le plateau des Glières – que les nerfs de l’armada Jumbo semblèrent craquer. Etrange impression de grand foutoir, tandis que de plus en plus de voix s’époumonent (sur le Tour et surtout ailleurs) devant les performances collectives des «frelons». Pour l’anecdote, nous retiendrons que, parmi les autres sanctions prononcées jeudi par l’UCI, le Belge Wout van Aert, le surpuissant coéquipier Primoz Roglic, écopa pour sa part de 10 secondes de pénalité. Pour quelle raison le puncheur-sprinteur-grimpeur fut-il puni? On vous le donne en mille: pour «rétropoussée sur voiture». Tout arrive avec les Jumbo. Même un flagrant délit de faiblesse, sinon d’humanité…

Nous en étions là, ce vendredi 18 septembre, entre Bourg-en-Bresse et Champagnole (166,5 km), antépénultième étape, pour ce qui ressembla à un dernier appel aux grognards avant fermeture. Les 147 rescapés retrouvèrent la plaine et ce ne fut pas la perspective de la seule côte répertoriée du tracé, à Château-Chalon (4,3 km à 4,7 %), haut lieu du tourisme jurassien et antre célébrissime du vin jaune, qui risquait d’inquiéter un peloton pourtant bien rincé après trois semaines infernales. Sous des températures toujours éprouvantes (29 à 34 degrés), tous les maillots distinctifs paraissaient en effet attribués. Même le Slovaque Peter Sagan s'avouait vaincu dans la chasse à un huitième maillot vert: «C'est quasiment fini parce que j'ai perdu beaucoup de points», reconnaissait, au matin, le triple champion du monde, en retard de 52 unités sur l'Irlandais Sam Bennett.

Pas grand-chose à se mettre sous les yeux, hormis les ultimes gestes de noyés, quand de pauvres bougres exténués et centrifugés creusent tout au fond d’eux-mêmes et y trouvent une résistance absurde, un petit clou, une écharde. Et voilà que des types en quête de gloire éphémère se cabrent. Le Français Rémi Cavagna (Quick-Step) honora le genre. Il partit en solitaire dans une échappée au long cours, osa distordre l’évidence et devint combattant de l’inutile. Les Bora de Sagan se chargèrent de la chasse à mort et voulurent sonner l’hallali bien avant les faubourgs de la Perle du Jura, Champagnole. Sauf qu’à la faveur de la soudure, trois hommes vinrent rejoindre temporairement Cavagna: Rolland, Cosnefroy et Rowe. Tous suivis par une énorme troupe de poursuivants (Madouas, Van Avermaet, Fraile, Andersen, StuyPerichon, Pedersen, etc.), ce qui eut pour effet immédiat de réveiller le peloton. Nous vîmes alors un spectacle rare sur les routes du Tour: un groupe de douze rouleurs-sprinteurs prit finalement la poudre d’escampette, à vingt bornes du but. Parmi eux, Sagan et Bennett en personne, et puis Van Avermaet, Andersen, Naesen, Stuyven, Trentin, Bauer, Mezgec, Devenyns, Arndt, Rowe. Nous crûmes rêver. A l’avant, nous avions à la fois des échappés et des sprinteurs – ce qui en disait long sur la forme de leurs propres équipiers, incapables de maîtriser la course pour leurs leaders. Du coup, la mésentente des égos s’avéra fatale. Le spécialiste des efforts solitaires, le Danois Soren Kragh Andersen (Sunweb), surprit les attentistes, écrasa les pédales et s’évapora. Déjà vainqueur de la quatorzième étape à Lyon, il récidiva en solitaire, sans se retourner.

Pointons au moins une bonne nouvelle. Tout occupé à la protection de son boss en jaune, Wout van Aert ne remporta pas sa troisième étape. Pour les Jumbo, ce sera ce samedi dans le chrono vers La Planche des Belles Filles et la suprématie annoncée de Roglic, qui empaquètera le Tour à défaut des suspicions. A ce propos. Savez-vous que, depuis mercredi, s’est ouvert à Munich le procès d’un médecin allemand, Mark Schmidt, soupçonné d'être la tête pensante d'un vaste réseau de dopage sanguin international démantelé en février 2019, dans le cadre de l'opération «Aderlass»? Rien à voir avec l’attaque des «frelons», direz-vous. Patience. Le fameux Dr Schmidt, 42 ans, en détention préventive depuis 16 mois, aida des athlètes de tous horizons à se doper «au moins depuis fin 2011», dans «un nombre de cas encore inconnu», selon le procureur.

En toute logique, de nombreux experts s'interrogent sur les révélations qui pourraient sortir de ce procès, dont le verdict sera rendu vers Noël. Doit-on s’attendre à la divulgation de noms d’athlètes célèbres? Car la liste des événements touchés par ce scandale laisse songeur. D’après la justice allemande, Mark Schmidt aurait dopé des sportifs lors des jeux Olympiques d'hiver 2014 et 2018, d'été 2016, mais également sur le Tour de France 2018, le Giro 2016 et 2018 et la Vuelta 2017, sans parler des Mondiaux de ski nordique 2017 et 2019…

Pour l'heure, 23 athlètes de huit nations ont été identifiés, des cyclistes et des athlètes de sports d'hiver. Plusieurs sportifs et un entraîneur autrichiens ont déjà été condamnés à des peines de prison avec sursis par la justice de leur pays, dont Johannes Dürr (15 mois avec sursis), le skieur de fond dont les révélations avaient permis aux polices autrichienne et allemande de lancer l'opération «Aderlass» (saignée en allemand). «L'instruction a déjà montré qu'il s'agissait d'une entreprise de dopage mondiale, organisée et mise en place pendant des années par le principal accusé», note le patron de l'agence allemande antidopage (NADA), Lars Mortsiefer.

Au crépuscule de la Grande Boucle, dominée par les Slovènes Primoz Roglic et Tadej Pogacar, de nouvelles révélations sur le cyclisme atomiseraient un peu plus le milieu. D’autant que l’un des fils de l'affaire conduit directement en Slovénie, où plusieurs coureurs ont été suspendus en 2019 à cause de leur implication dans le réseau de dopage, et où Milan Erzen, un personnage central du cyclisme slovène, reste soupçonné d'avoir fait affaire avec Mark Schmidt. Milan Erzen? Rien d’autre que le «découvreur» de Roglic et son éphémère manager au début de sa carrière, passé ensuite par l’équipe Bahrain, au sein de laquelle la colonie slovène perdit deux membres depuis que Kristijan Koren et Borut Bozic (passé directeur sportif après avoir pris sa retraite de coureur) furent rattrapés par l'affaire Aderlass. Après sa victoire sur la Vuelta en 2019, Roglic déclara à propos d’Erzen: «On s’entendait bien, il n’y avait pas de problème. Il m’avait part de son envie de me signer, un jour, mais je n’ai pas gardé davantage de contacts avec lui depuis.» Des spectres hideux et terribles continuent de s’agiter à l’horizon de cette fin de Tour… et bien au-delà.

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 18 septembre 2020.]

Accident(s)

Le risque du virus et la r-évolution des comportements.

Soupçon. Traverser la France en septembre, même confiné dans la «bulle» Tour de France, fut une expérience sans retour, une manière qui s’apparente à une fin de cycle assez primaire en tant que genre. Ce qui fascine le bloc-noteur dans le moment vertigineux que nous traversons tous collectivement – virus, distanciation, méfiance, désinfection, protections, etc. –, c’est la façon dont cet attribut ouvre une fenêtre sur notre vision collective du monde et des «petit » univers qui nous entourent. Or, la Grande Boucle n’est rien d’autre qu’un monde en réduction qui crée des personnages à sa mesure et où fourmillent une microsociété qui s’invente une «autre» vie durant trois semaines, avec ses règles, ses rites et ses manies. Bien que masqué du matin au soir à en suffoquer, même dans les salles de presse devant son ordinateur, et contraint de s’alcooliser les mains au moindre déplacement, cinquante fois par jour, à en devenir dingue, la traversée des étapes, dans le véhicule de l’Humanité, aura néanmoins permis un «contact» direct avec la France réelle. Celle du Tour, bien sûr, avec son Peuple et ses tracas oubliés quelques heures sur les bords des routes. Mais aussi la France du coronavirus en résurgence, de cette espèce de tremblement du temps qui hésite entre révolte et résignation, je-m’en-foutisme et prudence. Une chronique quotidienne d’un environnement ballotté entre arrêt et implosion. À tel point que, dans le ressenti empirique des «choses vues» et «vécues», le plus inquiétant semble la saturation de nos vies par la peur et les réflexes qu’elle induit, cette sorte de nouvelle mondialisation des affects qui entraîne l’épuisement ou la manipulation d’une «opinion publique émotionnelle», d’autant plus générale et préoccupante qu’elle reste éphémère. Il fut enfin piquant, comme si nous nous préoccupions confusément de l’abscondité des événements en cours, que les «codes» en vigueur pour tenter de pénétrer l’âme de cette France fleurissent céans. Jamais identiques. Toujours changeants. Partout planait une ambiance dystopique, à la manière des grands romans de Philip K. Dick. Dans une tribune étonnante, publiée fin août, l’écrivain américain Douglas Kennedy racontait crûment: «Le fait est que le Covid-19 a accentué quelque chose de déjà bien ancré dans la condition humaine : le soupçon des autres.» Et il citait un dialogue d’un film semi-autobiographique consacré à son compatriote Charles Bukowski, Barfly: «Tu détestes les gens? – Je ne les déteste pas… C’est juste que j’aime mieux quand ils sont loin de moi.»

Voyage. Accroché au présent, quelque peu oublieux du passé et incertain du futur, ce présent instantané qui n’en finit pas de gangrener une durée temporelle, pulvérisée d’avoir perdu ses lieux propres, son Histoire. En l’espèce, la métaphore du Tour de France demeure pertinente à plus d’un titre. Si la question de la globalisation, qui touche toutes les organisations, n’est certes pas la fin du monde, elle laisse entrevoir toutefois ce qu’un sociologue appelait «un curieux voyage au centre de la Terre, dans ce centre du temps réel qui remplace, peut-être dangereusement, le centre du monde, cet espace, bien réel celui-là, qui ménageait encore des intervalles et des délais pour l’action – avant l’âge d’une interaction généralisée». Le train amène le déraillement, l’avion le crash, la bombe Hiroshima, le nucléaire Tchernobyl, l’informatique le bug, le temps réel de l’information l’effondrement du temps, la génétique l’expérimentation des corps, etc.: chaque invention invente son propre accident. Le virus entraîne la mort. Et le risque du virus une r-évolution des comportements. Impossible d’échapper à ce moment…

[BLOC-NOTES publié dans l’Humanité du 18 septembre 2020.]

jeudi 17 septembre 2020

L’esprit de Résistance sur un plateau

Dans la dix-huitième étape, entre Méribel et La Roche-sur-Foron (175 km), victoire du Polonais Michal Kwiatkowski (Ineos). La course a emprunté le plateau des Glières. L’ancien coureur Romain Feillu balance sur les Jumbo, les Slovènes…

La Roche-sur-Foron (Haute-Savoie), envoyé spécial.

«La Résistance a toujours été debout. De jour comme de nuit.» Dans la solitude des vertiges, il était 16h35 à la grande horloge métronomique du Tour quand la jeune garde pénétra en un lieu de preuves légendaires à forte résonnance historique. Ici, hantés par les armées des ombres, les mots furent autre chose que des formules rhétoriques. Les ascensionnistes, encore traumatisés par leurs efforts monstrueux de la veille dans le col de La Loze, venaient déjà d’enquiller trois «classiques» alpestres, Le Cormet de Roselend (18,6 km à 6,1%, cat. 1), les cols des Saisies (14,6 km à 6,4%, cat. 2) et des Aravis (6,7 km à 7%, cat. 1). Ainsi arrivèrent-ils façon funambules et en pièces détachées dans la montée du Plateau des Glières (6 km à 11,2%, HC), placée à 31,5 kilomètres du but, qui constituait le plateau de Résistance d’une nouvelle journée en enfer: 4600 mètres de dénivelé, le plus important de cette édition.

Le chronicoeur rêva un instant d’une emphase rédigée à l’encre des Illustres. Pas n’importe lesquels. Car le Plateau des Glières, glorieux patrimoine de Haute-Savoie, d’altitude respectable (1433 mètres) et de pentes meurtrières, porte en lui toutes les traces des sacrifices du sang d’autres héros bien plus fondamentaux. Ceux des Résistants, durant l’Occupation, et de leur combat dont le premier écho des Glières ne fut pas celui des explosions, mais celui d’une base d’opération arrière, choisie par les Alliés pour ravitailler les patriotes en armes en raison de sa situation géographique, isolée en comparaison des vallées voisines et totalement dépourvue de voies d’accès. Sur ces terres de cimes se déroula l’une des pages les plus cruelles de la Résistance française. Comme si le vrombissement du Tour lançait un vibrant hommage au martyre des cent vingt-et-un partisans, massacrés en mars 1944 après une massive action militaire engagée par cinq mille soldats allemands, appuyés par les miliciens de Vichy.

Vite embarqués par la course et l’épopée en résistance, nous traversâmes, après la pointe du sommet, le fameux secteur empierré et empoussiéré de 1.800 mètres où, il y a deux ans lors du premier passage de la Grande Boucle, des tractions-avants avaient été ressorties des garages pour accueillir le serpentin du peloton. Du moins ce qu’il en restait. En tête, deux rescapés d’une échappée au long cours, les Ineos Michal Kwiatkowski et Richard Carapaz, s’envolèrent et se disputèrent la victoire à La Roche-sur-Foron, celle-ci revenant au Polonais lors d’un non-sprint de convenance entre équipiers: l’étape au premier, le maillot à pois au second. Derrière, entre les cadors du général, il n’y eut pas vraiment d’explication entre les Slovènes Primoz Roglic et Tadej Pogacar, et le Colombien Miguel Angel Lopez (Astana). Etonnant statu quo, dans l’attente du chrono dans les rampes de La Planche des Belles Filles, samedi.

En passant devant le monument en ciment, œuvre du sculpteur Emile Gilioli dressée depuis 1973 et inaugurée par André Malraux, nous scrutâmes la lettre «V», celle de «victoire», dont une branche apparaît brisée afin de rappeler à tous que cette dernière fut acquise au prix fort. Et nous lûmes cette phrase gravée dans la pierre: «Vivre libre ou mourir.» Sur le Tour comme ailleurs, seuls les asservis disent «oui». Ici, le «Non» des maquisards opposés à la force possède une puissance venue du fond des âges. Ce «non» qui, allez savoir, inspira peut-être un certain Romain Feillu, vieille connaissance du Tour, ancien maillot jaune en 2008 et retiré du cyclisme depuis un an. Notre homme, en trois phrases sur Twitter, est en effet venu appuyer les doutes exprimés par le chronicoeur. Le Français a osé balancer: «Quand je pense que certains s’offusquent qu’un mec de 80 kilos monte les cols plus vite que Pantani… Le maillot magique, Jumbo, les Elephants volants ! Ce n’est pas nouveau, il suffit d’y croire…»

Mais ce n’était pas tout. Suite à cette saillie ironique, Romain Feillu exposa ce qu’il avait sur le cœur dans une interview accordée à Ouest-France. L’ancien coureur de 36 ans n’hésite pas: «Ceux qui connaissent le vélo savent bien que ce n’est pas normal. Un garçon comme Wout Van Aert, un puncheur, un sprinteur, est aussi capable de rouler sur des cols pendant plusieurs minutes et faire exploser tous les grimpeurs. Il y a quelque chose qui ne va pas. Même Chris Froome n’était pas aussi extraordinaire !  Avec le recul que j’ai, je sais bien que lorsqu’une équipe domine à ce point une course, il y a quelque chose derrière… Je me souviens de l’US Postal, de la CSC avec Cancellara et O’Grady dans les cols…» Interrogé sur l’absence de preuves, Feuillu rappelle une évidence: «Par le passé, aussi, on n’avait aucune preuve contre des équipes… Moi, ce que je vois, je le comparerais à un mec qui gagnerait deux fois de suite miraculeusement à la loterie. C’est dingue. Mais en cyclisme, il n’y a pas de hasard, c’est pour ça que je pense qu’il y a anguille sous roche…»

Tout aussi remonté que le chronicoeur, Romain Feillu aimerait que « les gens ouvrent les yeux » et regardent bien les deux Slovènes Roglic et Pogacar: «On sait que c’est un petit pays de deux millions d’habitants, qui arrive tout d’un coup à placer deux coureurs aux deux premières places du Tour! Il faut aussi se souvenir du passé récent en matière de dopage de ce pays.» Ces lourdes insinuations risquent de frapper les intelligences. L’esprit de Résistance, offert sur un plateau...

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 18 septembre 2020.]

mercredi 16 septembre 2020

Le col de la Loze, montagne déjà mythique

Dans la dix-septième étape, entre Grenoble et Méribel (170 km), victoire du Colombien Miguel Angel Lopez (Astana). Roglic repend 17 secondes à Pogacar. Le Tour arrivait au sommet d’un col inédit, un sanctuaire en enfer appelé à devenir un « classique ».

Méribel, col de la Loze (Savoie), envoyé spécial.

Et sous les décombres d’une pente inédite et atypique, un spectacle ahurissant. De la survie pure, du chacun pour soi. Ce moment de transe stricte durant lequel les phrases se perdent en elles-mêmes et ne rendent qu’imparfaitement la traduction littérale de la réalité. Une grande danse macabre en enfer. Les rayons de soleil traversaient brusquement leur nuit, mais nul sourire ne venait éclore sur leurs faces de spectres, aucune lueur bienfaisante n’étincelait leurs corps placés sous l’égide de la souffrance extrême, rien, vraiment rien pour les aider, sauf nos regards ébahis de les voir accomplir un ultime devoir comme on prend le dernier rhum avant l’échafaud. Il était 17 heures, quand tout se figea, entre tremblement du temps et séisme cycliste.

Les 152 rescapés, partis de Grenoble, avaient déjà mangé le majestueux col de la Madeleine (17,1 km à 8,4%, 2000 m, HC), avalé l’ascension vers Méribel, puis, tout d’un coup, sortant de la station de ski, un autre monde s’offrit à eux, comme une effraction stupéfiante digne des Pionniers de la Petite Reine. Devant leurs yeux, le mont Blanc, l’immaculé des cimes et l’entr’aperçu d’un espace réservé aux hommes sans chair. Mais sur la route, les anfractuosités du col de la Loze, aussi terrifiant qu’annoncé (21,5 km à 7,8%, 2304 m, HC), bande de goudron serpentant dans les alpages, avec sur sa toute fin une succession de murs dépassant les 20%, 24%... Déjà mythique.

Par un sortilège effarant, les images devinrent aussitôt nos souvenirs. Miracle du Tour en sa mémoire universelle. «Prototype du col du XXIe siècle» selon Christian Prudhomme, qui admet n’avoir «jamais proposé une telle ascension», La Loze naquit au printemps 2019 de la volonté de deux stations, Méribel et Courchevel, de bitumer une partie de leurs pistes de ski pour les rendre accessibles aux cyclistes de tous horizons. «A 2 kilomètres de l’arrivée, il y a un virage où on a l’impression que la ligne est juste au-dessus sauf que c’est un calvaire pour y parvenir, c’est quelque chose d’hors norme», avait prévenu Thierry Gouvenou, directeur technique de l’épreuve. De la haute, très haute montagne. Le toit du Tour cette année, là où l’oxygène se raréfie et où, telle une proposition vraie, devaient se démasquer ceux qui aspiraient à surgir d’une claire définition. Une mise à nue totale, l’endroit d’une vérité dictatoriale. Une machine indécente qui défiait la gravité et broyait les organismes, les esprits.

Dans ces lacets d’une splendeur ensauvagée, qui hésitèrent longtemps entre une chaleur étouffante et des orages sacrificiels, nous vîmes ce que l’expression «tourmente physique et psychologique» peut signifier quand elle s’applique à nos Forçats. Ce qu’il restait du peloton, démantelé dès La Madeleine et dans les contreforts de Méribel, ne ressemblait qu’à des lambeaux éparpillés. L’échappée du jour paraissait condamnée (Carapaz, Izagirre, Alaphilippe). Peu avant, quand nous traversâmes Notre-Dame-de-Briançon, à La Léchère (km 132,5), patrie natale d’Ambroise Croizat, nous pensâmes très fort à l’une des phrases célèbres du ministre communiste des travailleurs, bâtisseur de la plus belle conquête de la dignité, la Sécurité sociale: «Désormais, nous en finirons avec l’inquiétude du lendemain et nous mettrons l’homme à l’abri du besoin.» (1)

Mais en ce jour d’Histoire et de Légende, qui avait vu l’abandon d’Egan Bernal avant même le départ, l’inquiétude se vécut au présent. De quoi rehausser le récit, et pas seulement parce que la topographie cycliste s’avérait imaginative. Lorsque l’asphalte se braqua, très exactement dans les six derniers kilomètres, devenant une chaussée étroite et himalayesque balayée par les vents, le changement de rythme fut d’une brutalité inouïe. A cet instant, la montagne infernale sut des coureurs des choses qu’ils ignoraient d’eux-mêmes. Nous oubliâmes tout. Que les Bahrain de l’Espagnol Mikel Landa assurèrent l’essentiel du travail dans le groupe maillot jaune, que les «frelons» de Jumbo prirent à peine le relais en violence, que l’Equatorien Richard Carapaz fit de la résistance jusqu’à trois bornes du but, que beaucoup sautèrent les uns après les autres (Martin, Uran, Landa, Yates, Porte). Enfin, sur cette tôle ondulée en altitude prodigieuse de beauté, le Colombien Miguel Angel Lopez (Astana) écrasa les pédales et s’envola vers une victoire prestigieuse. Primoz Roglic tenta de boucher l’écart, entraînant son jeune compatriote Slovène, Tadej Pogacar, dans un duel à la pédale, de visu, à courte distance et quasiment à l’arrêt, se livrant l’un et l’autre aux tortures les plus hachées de leurs efforts, presque vaincus par le monstre. Ils devinrent heurts et douleurs. Le juge de paix rendit sa sentence: Roglic reprit 17 secondes à son dauphin.

Le chronicoeur ouvrit alors le grand livre des Illustres et l’enrichit d’un chapitre. Jadis, nous convoquions le Galibier, l’Izoard et le Tourmalet comme traces oniriques de la tragédie classique. Rajoutons le col de La Loze et anticipons son épique destinée pour les générations futures, pour lesquelles il deviendra l’un des sanctuaires cyclistes majuscules. L’écrivain Philippe Delerm a raison: «Le Tour fait seulement semblant de dépendre de ses champions. C'est lui qui crée les mythologies. Il est sans doute la seule épreuve sportive à dominer ceux qui l'incarnent.»

(1) Dans un mois, la France fêtera les 75 ans de la Sécurité sociale, créée en octobre 1945.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 17 septembre 2020.]

mardi 15 septembre 2020

L’hydre slovène, toute une montagne !

Dans la seizième étape, entre La Tour-du-Pin et Villard-de-Lans (164 km), victoire de l’Allemand Lennard Kämna (Bora). L’hyper puissance des Jumbo et de Roglic continuent d’inquiéter. Le duo homogène qu’il constitue avec Pogacar laisse songeur…

Villard-de-Lans (Isère), envoyé spécial.

L’entrée dans les Alpes offre en général les faveurs du monde aux hommes sans chair qu’attirent les élévations supérieures, quand d’ordinaire l’art de grimper éveille les corps comme une écriture organique. Tout nous parut pourtant hors cadre, entre La Tour-du-Pin et Villard-de-Lans (164 km), premier volet d'un triptyque montagneux, dont le point extrême se déroulera mercredi, en un moment de vérité ultime, dans le brutal et déroutant col de la Loze, au-dessus de Méribel. A priori, les cinq pentes du jour, peu sévères ni très longues malgré le col de Porte (7,4 km à 6,8%, cat. 2) et la montée de Saint-Nizier-du-Moucherotte (11,1 km à 6,5%, cat. 1), ne devaient pas susciter d’esprit de vengeance entre les favoris. Mais avec ce Tour étrange, soumis au rouleau compresseur des « frelons » de Jumbo, nous ne savions plus…

Par une chaleur terrible (jusqu’à 36 degrés) et sous la direction de Christian Prudhomme, de retour dans la voiture numéro 1 après sa période de quarantaine, l’intégralité des 156 rescapés prirent donc la route des cimes alpestres. Plutôt heureux d’être encore vivants: tous passèrent en effet l’épreuve inquiétante des tests Covid-19. Aucun «positif» dans le peloton, ni dans les staffs. L’épreuve ralliera Paris. Mais dans quel état? Car si de «positif» il n’y eut point, une lecture en «négatif» des circonstances de course permet de passer au révélateur bien des non-dits. Le chronicoeur pourrait même citer le manager d’une formation française, plus désabusé qu’enthousiaste avant de pénétrer dans les Alpes: «On se croyait débarrassés de la machine Ineos avec l’absence de Froome et Thomas. Mais les Jumbo, c’est presque pire, ils écrasent tout et ne laissent aucune miette, c’est à désespérer. Et en plus, ils donnent l’impression d’en avoir encore sous la pédale.»

Le voilà, le sujet capital. Au point que, ces derniers jours, plusieurs confrères osent enfin l’aborder. Entre les lignes. Même l’Equipe admet que l’édition «semble plus rapide que jamais», évoque «une impression visuelle», des «records d’ascensions battus», des attaques de favoris qui «se raréfient» et, au final, des «coureurs qui paraissent épuisés». Pour tenter d’expliquer le phénomène, de nombreux acteurs convoquent l’épidémie et le confinement pour justifier ce qu’ils appellent «une préparation idéale», une sorte de régénération des organismes. D’autres, comme le Suisse Sébastien Reichenbach (FDJ), racontent: «C’est le premier grand Tour de l’année, on a tous très peu de courses dans les jambes, toutes les équipes ont mis leurs meilleurs coureurs et ça donne ça.» Pour justifier cette argumentation du «tout pour le Tour, tous sur le Tour», ce qui reste une réalité objective, notons que, à l’exception notable d’Egan Bernal, tous les grands prétendants au général – qui n’ont pas été pris dans des chutes et diminués physiquement – sont au rendez-vous. Comme si les pics de forme se réveillaient en même temps.

Nous en étions là, dans la traversée de la Chartreuse, puis de la résistante du Vercors, alors qu’une jolie troupe d’échappés pointait aux avant-postes (Rolland, Barguil, Kämna, Carapaz, Reichenbach, Alaphilippe, Kamna, Roche, Trentin, Amador, Pacher, etc.). Ce qui ne nous empêcha pas d’avoir une pensée émue pour David Gaudu (FDJ), qui venait d’abandonner, perclus de douleurs. Le lieutenant de Pinot disait, lundi encore: «Physiquement, ça roule beaucoup trop vite pour nous, il n’y a rien à faire.» L’usage du « nous » n’a rien d’innocent. Ce «nous» signifiant, qui renvoie aux années noires et au cyclisme «à deux vitesses» des temps maudits? Bien sûr, Primoz Roglic et toute sa bande de Jumbo Jet attirent les regards. D’ailleurs nommons-les, ces «équipiers», et allez voir par curiosité leur pedigree: Tom Dumoulin, Sepp Kuss, Wout Van Aert, George Bennett, Robert Gesink, Tony Martin, Amund Jansen. L’équipe néerlandaise ne s’est pas inspirée des Sky de la grande époque pour rien…

«Mais il n’y a pas que les Jumbo, réplique un spécialiste. Regardez Pogacar, c’est lui et pas Roglic qui a développé une puissance phénoménale dans le col de Peyresourde, 467 watts étalon.» Difficile de s’y retrouver, d’autant que le Slovène Tadej Pogacar, 21 ans seulement, ne dispose pas avec le team Emirates (UAD) d’une armada comparable à celle de Roglic – qui ne se lasse ni du maillot jaune ni des victoires d’étapes. Du coup, sur qui se concentrent vraiment nos interrogations circonspectes? Sur les seuls Jumbo, dont l’hyper puissance inquiètent ceux qui ont l’habitude? Ou sur l’hydre slovène, dont l’homogénéité laisse plus que songeur?

Face à ce spectre de feuilleton pour passionnés qui propage de nouveau des ondes de doutes, le chronicoeur en vint à se réjouir d’assister – temporairement – à une espèce de justice immanente. Placés que nous sommes sous l’égide de la chape de plomb, il était écrit que le vainqueur du jour se trouverait parmi les échappés. Comme pour relâcher la tension, détourner les yeux... A l’arrière, à plus de seize minutes, les Jumbo au grand complet ajournèrent leur domination et se contentèrent de battre le rythme en tête du peloton, duquel disparut Bernal. A l’avant, les Français Pacher, Rolland, puis Alaphilippe échouèrent dans leurs tentatives, et ce fut l’Allemand Lennard Kämna (Bora) qui emporta, en solitaire, une victoire de prestige. Juste une parenthèse, que nous voulûmes partager au centuple. Au sens sacrificiel et stupide de l’idée.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 16 septembre 2020.]