samedi 17 mars 2018

Mémoire(s)

Un grand livre de l’historien Michel Vovelle.
 
Flamme. Le temps qui passe est de bon conseil, parfois, pour s’éviter les points de non-retour: des mots rouge et noir nous aident, comme disait Gracq en 1940, à «triompher de l’angoissant par l’inouï». Le vocabulaire cambré de l’ultime a un pouvoir de dilatation jouxtant l’ivresse, il nous met à part, sur un pic de lucidité. Nous avons de qui tenir. Une longue lignée nous pousse dans le dos. L’un de nos «maîtres» nous en apporte une «preuve» par l’écrit si éclatante que le bloc-noteur chavire d’émotion d’oser se glisser dans ses pas: l’historien Michel Vovelle, auteur de près de cinquante ouvrages de référence, vient de publier «Mémoires vives ou perdues, essai sur l’histoire et le souvenir» (Éditions de Paris-Max Chaleil), le récit intime que nous n’attendions pas, ou plus, ambitionnant d’associer un certain nombre de considérations sur la mémoire, à partir de son expérience personnelle – que l’on sait hors du commun. Michel Vovelle y va de sa «petite chanson», dit-il. «Serait-ce pour répondre à ce “devoir de mémoire” que l’on invoque aujourd’hui si complaisamment? Je le dis tout net, je déteste le devoir de mémoire, il ne se commande pas, à travers les gesticulations ou accaparements officiels d’aujourd’hui. La mémoire ne se prescrit pas, elle s’entretient.» Avec Michel Vovelle, préférons donc définitivement la formule «travail de mémoire» et «devoir d’histoire». Il l’explique ainsi: «La mémoire s’enrichit comme elle s’appauvrit inévitablement tout à la fois, mais nous pouvons essayer de transmettre en passant le relais, le souffle, l’esprit, le souvenir, souffrances, affections, regrets mêlés aux espoirs indéracinables qui tissent la trame de nos vies, sans oublier les passions qui les entourent et qui donnent leur flamme à la continuité si fragile du passé remémoré. Cette immortalité fugace, la seule à laquelle je crois. »  


lundi 12 mars 2018

Le massacre d’Afrin ?

Le dictateur turc Erdogan, avec l’aide ses coreligionnaires islamistes de Daech, veut éradiquer l’enclave d’Afrin à majorité kurde, située au nord-ouest de la Syrie…
 
Silence! le dictateur Recep Erdogan massacre… Les nouvelles les plus alarmantes nous parviennent de la ville d’Afrin, cette enclave à majorité kurde située au nord-ouest de la Syrie. Depuis plusieurs jours, l’avancée des forces turques semble, hélas, irrépressible. C’est un déluge de fer et de feu sans discontinuer, par voies aériennes et terrestres, qui s’abat sur la population de cette cité déjà martyre. Une ONG alertait l’opinion mondiale, hier, que des milliers de civils avaient fui ou tentaient de fuir, redoutant l’assaut final. Ce n’est rien d’autre qu’un massacre programmé qui se prépare, une guerre totale contre les Kurdes menée par le «président» turc et ses supplétifs syriens: des islamistes de Daech! Erdogan construit dans le sang sa domination régionale, dont les répercussions géopolitiques risquent de déstabiliser toute la région, sinon l’équilibre du monde. Rappelons que la Turquie est un pays extérieur à la Syrie, qu’elle utilise son aviation en violant un espace aérien et que, de surcroît, elle est membre de l’Otan, tout comme la France… Même François Hollande s’en est ému, hier, dans un entretien au Monde: «Quel est cet allié turc qui frappe nos propres alliés avec le soutien au sol de groupes djihadistes?» s’indigne l’ex-président, sorti de son silence «diplomatique»… 
 
Comment oublier, en effet, que le peuple kurde a été la pointe avancée de la bataille contre les armées de l’islamisme politique en Irak et en Syrie; qu’il a été le meilleur allié, reconnu comme tel, le plus brave et le plus fidèle – femmes comme hommes – pour combattre Daech? Comment ne pas voir qu’Erdogan veut assassiner le peuple kurde partout, jusqu’en Syrie, jusqu’à Afrin où il met en danger de mort les milliers de réfugiés qui avaient trouvé asile dans cette poche de liberté? Le temps presse pour sauver Afrin de la folie d’Erdogan et de ses coreligionnaires islamistes, pour éveiller les consciences en Europe face à la situation catastrophique de cette enclave et face à un prévisible nettoyage ethnique, et surtout, pour contraindre les Nations unies à stopper le dictateur Erdogan par tous les moyens! Le silence et l’inertie des pays occidentaux concernés ont assez duré.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 13 mars 2018.]

vendredi 9 mars 2018

Sécession(s)

L’entre-soi des citoyens les plus aisés. 

Ségrégation. Souvenons-nous. C’était en 2015. Pour décrire la gravité de la situation de certains quartiers populaires, Manuel Valls parlait publiquement de «ghettos» et d’«apartheid territorial, social, ethnique». Le premier ministre de l’époque avait voulu provoquer, comme il en a l’habitude, et à partir de ce constat – contestable ou non – ne tirait évidemment pas les mêmes conclusions que nous sur les raisons de ce qu’il nommait l’«apartheid territorial». La polémique qui s’en suivit accompagnait celle occasionnée par la sortie du livre de l’historien et démographe Emmanuel Todd, «Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse» (éd. Seuil), véritable brulot sur le sens à donner aux grandes manifestations de l’après attentat à Charlie Hebdo. Pour Todd, ces mobilisations «républicaines» étaient une «imposture». Loin de l’image consensuelle et solidaire donnée par les médias et le pouvoir, elles auraient essentiellement mobilisé une France vieillissante, blanche et bourgeoise, versus une France populaire et multiculturelle, en somme, celle des «quartiers». Le mot «sécession» était prononcé. Et commenté. Nous connaissons la réalité, pas seulement les principes parfois abstraits dont notre République se réclame: depuis 2000, des indices concordants tendent à montrer que la ségrégation sociale s’accroît en effet. 
 
Séparatisme. Il y aurait donc une «sécession» subie, celle des quartiers. Mais existerait-il une «sécession» choisie et assumée, celle des citoyens les plus aisés, par exemple? Trois ans après les controverses suscitées par Valls et Todd, une étude de la Fondation Jean-Jaurès, publiée fin février, vient nous éclairer sur une forme de «séparatisme social» qui non seulement provoquerait une «érosion de la mixité sociale» mais menacerait le modèle républicain. Une question brutale est ainsi posée clairement: les riches ont-ils cessé de «faire nation»? C’est ce que pense, en grande partie, le politologue Jérôme Fourquet dans cette note choc donnée à la Fondation Jean-Jaurès, intitulée «1985-2017: quand les classes favorisées ont fait sécession».

vendredi 2 mars 2018

Privilégié(s)

L’Antisocial mène la guerre de classes.
 
Destruction. Vous vous sentez «privilégiés», vous? Demandez aux cheminots ce qu’ils en pensent, alors qu’une campagne médiatico-politique s’acharne à les jeter en pâture. Vieille pratique de la doxa libérale à propos de la question sociale. L’autre jour, la ministre des Transports parlait des agents de la SNCF en précisant qu’ils cheminaient dans la vie professionnelle munis d’«un sac à dos» – référence à peine voilée aux fameux «parachutes dorés» des hyper-riches… Dans la bouche de nos gouvernants, tout devient donc possible! Et puisqu’il convient de déconstruire systématiquement cette novlangue scandaleuse, lisez le livre que publie Thomas Guénolé, «Antisocial» (éd. Plon), qui s’attache à remettre les paroles à l’endroit et à ne rien laisser passer à ceux qui mènent une guerre de classes… et pensent qu’ils sont en train de la gagner. Une invitation à se réveiller, en somme! «J’appelle Antisocial le processus politique de destruction du modèle français de solidarité sociale, écrit Thomas Guénolé. Remise en cause après remise en cause, rabotage après rabotage, ce programme nous fait méthodiquement reculer de plusieurs décennies, voire de plus d’un siècle. Quelques exemples suffisent à l’attester.» Et il énumère ce qui, en 2018, nous paraît presque banal, hélas. «Le recrutement d’agents non titulaires dans la fonction publique est devenu un phénomène massif: ils sont près de 1 million en 2015. Pour eux, c’est reculer jusqu’en 1983 (le communiste Anicet Le Pors était alors ministre de la Fonction publique – NDLR), époque où les protections modernes des fonctionnaires titulaires n’existaient pas encore. La retraite à 65 ans est de plus en plus ouvertement débattue: l’appliquer serait reculer jusqu’en 1910, quand cet âge de départ fut adopté. (…) Quant à l’ubérisation du travail, dont les cas les plus connus sont les chauffeurs de voiture et les “autoentrepreneurs”, elle instaure le retour pur et simple de l’ouvrier à la tâche de la fin du XIXe siècle, au temps de la révolution industrielle. Le reste à l’avenant. En d’autres termes, l’Antisocial est un puissant mouvement en marche arrière.» Vous vous croyez à l’abri? Pour l’auteur, l’Antisocial ne s’arrêtera pas car il en est incapable, et ratiboisera notre système de protection sociale, jusqu’à entamer fatalement les «couches moyennes». «Si vous ne faites pas partie des 10% les plus riches, vous ne lui échapperez pas, poursuit-il. Puisque sa finalité est d’accaparer le maximum de ressources au bénéfice de la minorité oligarchique de la population.»
 
Statut. Ce qui se passe à la SNCF sera bientôt un cas d’école enseigné dans toutes les hautes sphères du pouvoir. Comment passer de l’esprit des services publics à une dislocation en règle de l’idée même? 

mardi 27 février 2018

Cette mort sur ordonnances...

 
Toute contre-réforme de choc conduisant à une grande marche arrière des droits est précédée et accompagnée par une propagande massive...
 
«Privilégiés»: les mots de la doxa libérale ont la vie dure et collent comme le sparadrap du capitaine Haddock. Nous avons l’habitude des campagnes mensongères, qui polluent l’espace public. Martelez, il en reste toujours quelque chose… Les médias dominants et toute la cohorte des experts afférents s’en donnent à cœur joie pour dire leur mépris des salariés de la SNCF, au fil de leur credo qu’ils répètent comme les prières d’un chapelet. C’est bien sûr «à cause» des syndicats et du «statut» des employés que la SNCF va mal. Les voilà donc, ces «privilégiés» de cheminots, agités comme des chiffons rouges. Cela ne vous rappelle rien? Que n’entend-on pas à propos des «salauds de pauvres», des «chômeurs fainéants», des «grévistes preneurs d’otage», des «fonctionnaires assistés»? Trois décennies de matraquage idéologique et de diffusion en boucle d’un catéchisme antisocial. Le but: obtenir la résignation du plus grand nombre. Toute contre-réforme de choc conduisant à une grande marche arrière des droits est précédée et accompagnée par une bataille des représentations, bref, une propagande massive qui vise à préparer les esprits au démantèlement des politiques sociales et à la destruction progressive du modèle français de solidarité…
 
SNCF: cette mort sur ordonnances… La mise en cause du rail tricolore est emblématique de la méthode employée pour porter un coup décisif à un grand service public. Une privatisation qui ne dit pas son nom, doublée d’un autoritarisme politique sans bornes. L’exécutif ne manque pas d’air: le Code du travail, la formation professionnelle, l’apprentissage, l’assurance-chômage, l’hôpital, l’immigration, le baccalauréat, la SNCF, bientôt la justice, l’audiovisuel, la Constitution, etc. Macron, c’est la version française du fameux Tina (There is no alternative) de Thatcher. La feuille de route est bel et bien une attaque globale d’ampleur historique. La riposte des syndicats de la SNCF s’annonce à la hauteur de l’enjeu. La bataille de l’opinion en faveur des services publics, elle, commence à peine en vérité. Elle ne sera pas moins décisive.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 28 février 2018.]

vendredi 23 février 2018

Marxien(s)


Plus de 2000 personnes, samedi dernier à la Bellevilloise (Paris), se sont massées pour assister à un forum consacré à… Karl Marx, et coorganisé par l’Humanité. Tremblez puissants : Karl est de retour !
 
Spectre. Et soudain, une fenêtre s’entrebâille pour nous laisser percevoir un nouvel horizon. Rendez-vous compte. Plus de 2 000 personnes, samedi dernier à la Bellevilloise (Paris), se sont massées pour assister à un forum consacré à… Karl Marx, et coorganisé par l’Humanité. Bienvenue dans le XXIe siècle ! Devant cette foule, souvent jeune et participative, nous pensions très fort à l’exhortation de Jacques Derrida, qui, en 1993, dans «Spectres de Marx» (éd. Galilée), écrivait: «Ce sera toujours une faute de ne pas lire et relire et discuter Marx.» Le philosophe de la déconstruction tentait de sortir son illustre prédécesseur du purgatoire du monde des idées (autant pour empêcher la domestication de sa pensée que son anéantissement) et cet acte intellectuel avait une valeur si prophétique que, vingt-cinq ans plus tard, le bloc-noteur ne peut s’empêcher de penser qu’il n’y a décidément pas de hasard. Un spectre hante en effet les libéraux: il s’appelle Marx et s’appellera toujours Marx. Car Derrida ajoutait, et prenons-le pour tel: «Dès lors que les machines à dogmes et les appareils idéologiques “marxistes” sont en cours de disparition, nous n’avons plus d’excuse, seulement des alibis, pour nous détourner de cette responsabilité.»
 
Ambition. Cette «responsabilité» devient nôtre. Non (précisément) par dogmatisme, mais bien pour penser l’à-venir. Comme s’il nous fallait aborder de front une question: longtemps, tout portait à croire, au regard de ce qui s’était passé au XXe siècle dans les régimes de type soviétique et dans les partis qui les ont mis en œuvre ou qui les ont soutenus de l’extérieur, que le projet d’ensemble inspiré de Marx et la démocratie étaient largement incompatibles, au moins pour un temps-long.  
 

mardi 20 février 2018

Oxymore odieux

 
Avec le projet de loi « asile et immigration », le gouvernement assumera de présenter un durcissement du droit des étrangers sans précédent, au service d’une machine à accélérer les expulsions.
 
Quand le projet de loi «asile et immigration» sera présenté, ce mercredi, vous entendrez partout ce que les grands communicants nomment «des éléments de langage». Il y aura deux mots, reliés par une simple conjonction, et ils seront martelés façon com afin de justifier la politique gouvernementale de dissuasion migratoire massive: «Fermeté et humanité.» Il suffit de parcourir les principaux axes du texte. «Fermeté et humanité», disent-ils? Nous n’y lisons que répression et dangerosité. Comment dès lors juxtaposer «fermeté» et «humanité», surtout sur ce sujet-là, sinon commettre l’un des pires mensonges en politique à seule fin de satisfaire une partie de l’opinion publique: l’oxymore odieux.
 
On a beau se convaincre que, non, ce n’est pas la France, celle des Lumières, celle d’Hugo et de Jaurès, celle de nos pères fondateurs du CNR et Mai 68, on a beau se dire que nous n’avons pas voté au second tour d’une élection présidentielle pour se retrouver avec un Sarkozy déguisé en faux centriste, pourtant, la réalité jaillit sous nos yeux. Ainsi le ministre de l’Intérieur assumera de présenter un durcissement du droit des étrangers sans précédent, au service d’une machine à accélérer les expulsions: les délais d’asile réduits à six mois et des recours complexifiés à l’extrême; la durée de rétention rallongée; le recensement des migrants, inscrit jusque dans la loi; l’immigration choisie, surtout pour les étudiants, etc. Tout cela, bien sûr, vise à poursuivre ce qui se passe déjà sur le terrain, la chasse aux immigrés et les pratiques administratives crispées et impitoyables, les traitements scandaleux infligés aux réfugiés à nos frontières, les conditions misérables de l’accueil… Nous avons honte de ce gouvernement!
 
Mais nous sommes fiers, tellement fiers, de tous ceux qui bravent les dispositifs antimigrants. De Nice à Briançon, de Calais à Bayonne, de Saint-Étienne à Nantes, le mouvement s’amplifie de ces anonymes dont la conscience se révolte. Eux «font société» en tendant la main. Ils tournent le dos à la barbarie montante des États sécuritaires. Ils sont l’honneur de la France. Et ils montrent chaque jour un peu plus que l’entrée en résistance demeure l’un des meilleurs apprentissages citoyens…
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 21 février 2018.]

vendredi 16 février 2018

Hymne(s)

 
Ne touchons pas aux paroles de la Marseillaise. Ce serait rogner un bout de notre histoire républicaine et gommer l'héritage de la Révolution…
 
Esprit. «La pire faute en politique consiste à laisser en état ce qui doit disparaître alors même qu’on s’attache à détruire ce dont la permanence est la raison d’être et la marque d’une civilisation», disait Paul Valéry. Méditons un instant, sans se trahir soi-même. De la casse de la fonction publique au rugby, de notre bon vieux bac à nos hôpitaux en passant par la SNCF, etc., il semble bien que notre esprit français ait du plomb dans l’aile ces temps-ci, soumis aux coups de boutoir de l’ordo-libéralisme. Ne pas s’y résoudre. Loin de nous l’idée qu’il n’y a de dignité que dans l’abstention, oubliant les combats à mener : luttes sociales, travail d’Histoire et de mémoire, transmission… Plus noble que l’échec moralement sécurisant du repli, qui élude tout mécompte, nous semble le parti pris de l’incertain, ou de l’échec le cas échéant, mais après avoir essayé. 

Chant. Essayons, par exemple, de défendre notre Marseillaise (une fois encore). Avez-vous remarqué? À chaque grand événement sportif d’ampleur remonte çà et là l’éternelle «polémique» sur notre hymne national, jugé trop «guerrier», sinon carrément barbare. Contrairement aux idées reçues, le célèbre chant, issu de la Révolution française et sujet à controverses permanentes, a accompagné des causes contradictoires et aura été plus patriotique que national. Pourtant, nous nous battons encore pour ou contre la Marseillaise, on la siffle d’un côté, on la revendique de l’autre… Profitons de l’occasion pour rappeler à ceux qui l’ignorent parfois, comme à ceux qui voudraient l’oublier ou la travestir, qu’elle est à la fois un chant patriotique (pas national) entonné par tous les peuples et révolutionnaires – hymne à la liberté conquise, en lutte contre les despotes. De sa création en 1792 pour galvaniser l’armée du Rhin puis les soldats de Valmy à l’an II, jusqu’à nos jours, la Marseillaise scande durant deux siècles les avancées et les reculs de la liberté: Bonaparte l’oublie à Marengo, mais la redécouvre à Waterloo ; la monarchie de 1815 la proscrit ; Louis-Philippe puis Napoléon le Petit l’interdisent à nouveau. 

dimanche 11 février 2018

La fable du pouvoir d’achat

Le «problème» s’appelle «la réalité», car les salariés ont du mal à voir la hausse de leur salaire net. L’intox d’un budget au bénéfice de tous ne tient plus.
 
Quand une fable se retourne comme un gant, le joli récit qui l’accompagne peut vite se transformer en comédie dramatique pour leurs auteurs. Souvenez-vous. À grand renfort de communication très élaborée, Emmanuel Macron avait promis d’être le président de l’augmentation du pouvoir d’achat. Soumis au matraquage médiatique, beaucoup y ont cru. Mais, depuis fin janvier, une brise d’insatisfaction, sinon de colère, souffle sur le pays et n’épargne pas le palais de l’Élysée, balayé à son tour par un vent d’inquiétude qu’un conseiller résume ainsi: «Prisons, Ehpad, hôpitaux, universités, si en plus les retraités se révoltent contre la hausse de la CSG et que les Français dans leur ensemble râlent pour leur pouvoir d’achat, on va avoir un problème…»
 
Le «problème» en question s’appelle «la réalité», car les salariés ont du mal à voir la hausse de leur salaire net. L’intox d’un budget au bénéfice de tous ne tient plus. Le gouvernement a pourtant mis en ligne un «simulateur de pouvoir d’achat», mais celui-ci s’apparente à une vaste manipulation, puisqu’il ne prend en compte que le basculement de la cotisation sur la CSG et la réduction de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, oubliant totalement les augmentations de taxes (tabac, CSG, carburant, etc.) prévues pour 2018.
 
Résultat? Contrairement aux promesses de l’exécutif, qui affirme lutter contre les fake news, la facture des prélèvements s’alourdira sensiblement pour les foyers qui ne bénéficieront pas des cadeaux réservés aux plus riches (résidences secondaires, portefeuilles d’actions). L’Insee elle-même l’a indiqué récemment: le porte-monnaie des familles sera pénalisé d’au moins 4,5 milliards d’euros, à «structure de consommation» identique à 2017. D’autres estimations grimpent à 9 milliards, soit une moyenne de 300 euros de hausse de prélèvements par foyer fiscal pour 2018… Le grand déclassement des classes populaires et moyennes est plus que jamais en marche. Le problème social devient déjà un problème politique pour Macron.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 12 février 2018.]

vendredi 9 février 2018

Statut(s)

Dans une société en crise de civilisation, il n’y a rien d’étonnant à ce que les fonctionnaires et l’idée même de «fonction publique» subissent les contrecoups les plus démesurés, qui viennent s’ajouter aux autres maux déjà constatés depuis des années.
 
Destructions. Fonction publique: ces deux mots, si joliment associés, hantent les capitalistes depuis des décennies. Ces deux mots n’en font pourtant qu’un: ils enjambent notre histoire républicaine dans ce qu’elle a de plus sacré, son processus révolutionnaire – et chacun des moments qui l’ont constitué, en particulier dans l’immédiat après-guerre… Tout le monde a bien compris que Mac Macron assumait, au nom de la «réforme», l’une des contre-révolutions les plus emblématiques du quinquennat en cours. Au moins ne l’accusera-t-on pas d’incohérence avec lui-même. L’homme «moderne», libéral chevronné et idéologiquement compatible avec le capitalisme qu’il déclare vouloir «façonner à l’image de nos ambitions», n’affirmait-il pas, alors ministre de l’Économie, que le statut des agents de la fonction publique n’était «plus adapté au monde tel qu’il va» et «surtout plus justifiable»? L’annonce du gouvernement, la semaine dernière, d’un «plan de départs volontaires» pour supprimer au moins 120 000 postes de fonctionnaires (autrement dit le plus formidable plan de suppression d’emplois depuis soixante-dix ans), outre qu’il constitue une véritable bombe sociale sans précédent, ne devrait pas nous surprendre. Ce n’est pas très nouveau : sur le plan économique et social, le chef du Sous-État se plaît à danser sur le fumier de l’époque, où il puise l’essentiel de ce qu’il considère comme du «courage politique», mais qui ressemble à s’y méprendre à de la vanité de classe trempée dans l’acide financier. Dans une société en crise de civilisation, il n’y a rien d’étonnant à ce que les fonctionnaires et l’idée même de «fonction publique» subissent les contrecoups les plus démesurés, qui viennent s’ajouter aux autres maux déjà constatés depuis des années: blocage des rémunérations, compression des effectifs, réduction de la dépense, affaiblissement de la motivation, atonie des syndicats, etc. Nous connaissons le discours dominant, calqué sur cette déperdition de la notion d’intérêt général, qui s’en trouve affectée au profit d’objectifs individuels. Dans les conditions d’un libéralisme idéologiquement dominant, il est presque «compréhensible» sinon «inévitable» que soit contestée toute construction rationnelle, finalisée néanmoins par des valeurs historiquement fondées, solidement ancrée dans un État de droit expérimenté, servie par des agents publics compétents et traditionnellement attachés au bien commun. Mac Macron sait que tel est le sort du statut général des fonctionnaires. Et qu’il s’agit d’un enjeu politique majeur.  

vendredi 2 février 2018

Chemin(s)

Vaincre la contre-révolution Macron…
 
«Gauche». Comme expliqué la semaine dernière, le devoir d’invention arrive donc, avec son complément, l’indispensable déplacement de notre stratégie. Puisqu’on nous apprend qu’Emmanuel Macron pratique à la tête de l’État du «saint-simonisme moderne» et que cette «vision renouvelée» du travail et de l’entreprise guide «tous ses actes», prenons bien la mesure de l’entreprise en cours, d’une ampleur considérable. Tout cela tient pourtant en une phrase, prononcée en 2015 lorsqu’il était encore ministre de l’Économie: «Le libéralisme est une valeur de gauche.» D’où la référence à Saint-Simon, qui non seulement a reçu les sympathies d’intellectuels aussi bien libéraux que socialistes, mais qui, paraît-il, se disait convaincu que le système industriel devait permettre de développer les capacités des personnes au profit de la société et d’orienter les institutions politiques en direction de l’intérêt général. Macron, du «saint-simonisme moderne»? Petit rappel: selon l’OFCE, les mesures budgétaires du gouvernement d’Édouard Philippe ont essentiellement bénéficié aux plus riches, puisque les 5% des ménages les plus aisés capteront 42% des gains issus des premières réformes du quinquennat. Sans parler de la suppression de l’ISF, et du reste. «L’intérêt général», une notion vague pour certains...
 
«Déjà-là». À moins que ce ne soit très clair au contraire. Lisez absolument «Vaincre Macron», de Bernard Friot (la Dispute, 132 pages), et vous comprendrez de quelle matrice provient le nouveau président et pourquoi il a été choisi par les puissants afin de se débarrasser des pesanteurs de l’alternance droite-gauche pour filer tout droit là où d’autres ont échoué à imposer «les» réformes – qui ne sont rien d’autre qu’une véritable contre-révolution – visant à restaurer «la pratique capitaliste du régime de propriété et du statut du producteur».  

mardi 30 janvier 2018

17 ans !

Ahed Tamimi, qui aura 17 ans le 31 janvier et qui, par la grâce des réseaux sociaux, a cessé d’être une simple résidente du village de Nabi Saleh, en Cisjordanie, croupit dans la prison militaire d’Ofer, en territoire occupé par les Israéliens...
 
Elles et ils n’ont que leurs mains pour se défendre. Et même projetées en oriflammes, emplies de colère et de rage, ce ne sont pas des armes, mais des cris assourdis par les humiliations subies dont les échos nous parviennent chaque jour. Depuis leur pays occupé par les troupes israéliennes, femmes et hommes de Palestine témoignent à leur manière. Il y a même, parmi eux, les nouveaux visages de la résistance, des visages poupons à peine sortis de l’enfance, dépourvus de rire et de joie, comme si leurs traits affichaient déjà les souffrances d’une lutte sans repos, comme si leurs yeux se muraient dans le désastre.
 
C’est cette jeunesse palestinienne que le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, veut briser coûte que coûte, quitte à entraver toutes les règles du droit international en assumant d’enfermer dans ses geôles des prisonniers politiques mineurs. Des gamins, des gamines. Comme Ahed Tamimi, qui aura 17 ans aujourd’hui et qui, par la grâce des réseaux sociaux, a cessé d’être une simple résidente du village de Nabi Saleh, en Cisjordanie. Depuis un maudit jour de décembre dernier, elle a intégré l’iconographie héroïque, avec sa frimousse d’adolescente, son regard accusateur et ses longs cheveux bouclés. Arrêtée pour avoir bousculé deux soldats israéliens avec sa petite cousine, elle croupit et attend son procès dans la prison militaire d’Ofer, en territoire occupé. Ce sont ces mêmes militaires qui avaient tiré à bout portant dans la tête de son cousin de 15 ans, Mohammed, miraculeusement vivant mais défiguré.
 
Le procureur a requis douze chefs d’inculpation contre Ahed Tamimi, elle encourt sept ans d’emprisonnement! Le zèle punitif de l’armée à son endroit rappelle que la jeunesse paie un lourd tribut. Entre 500 et 700 jeunes sont ainsi jetés en prison chaque année en Cisjordanie. Actuellement, au moins 350 mineurs restent emprisonnés dans les cachots de Netanyahou, la plupart accusés d’avoir lancé des pierres. Ils subissent des violences physiques lors de leur arrestation, transfert ou interrogatoire, ils sont soumis à la torture, à l’isolement. Autant de crimes contre les droits humains… qui s’ajoutent à tous les autres.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 31 janvier 2018.]

jeudi 25 janvier 2018

Invention(s)

Nous sommes  en guerre. Économique et sociale.
 
Règne. Le monde risible –celui qui nous afflige– s’évertue à nous mortifier, à nous inquiéter, à nous bousculer jusques et y compris dans nos raisonnements. De nos yeux irisés, nous contemplons le macronisme ambiant avec d’autant moins de détachement que pour le contrer (le combattre vraiment), au regard de l’ampleur des modifications en cours, les mots et les méthodes anciennes ne suffisent plus. Il y a les rêves. Et la réalité. Dans nos songeries ambulatoires et par mégarde altruistes –toute flânerie se prête à contresens–, nous imaginons que ceux qui tiennent la boutique en notre nom, tombant un beau jour sur un Jaurès pour les nuls, soient saisis d’un retour sur image digne des origines de la République et se mettent à reconsidérer leur toute-puissance de «sachants». Nous n’ignorons pas les facteurs déterminants qui ont conduit à fusionner les sphères du pouvoir et de l’argent: la libre circulation des capitaux, l’écart croissant des rémunérations, les privatisations des entreprises publiques, etc. Un haut fonctionnaire du Conseil d’État nous le glissait récemment: «Nous nous sommes dit, enfin, on nous a fait comprendre, que la finance était le vrai champ de bataille et que là se jouait désormais la partie. Et puis, un jour, tout a été mis en place pour faire d’un banquier anciennement énarque le président de cette entreprise France afin d’accélérer la mutation. C’était le bon tempo, le moment de bascule… quitte à bazarder plus ou moins en douceur des pans entiers de notre histoire sociale.» L’homme parlait bien sûr de Mac Macron, à qui il reconnaissait une seule qualité: «On affirme que nul ne règne sincèrement ; que le faire-accroire relevait de notre savoir-faire “politique’’. Lui, ce n’est pas son cas. Il avance et nous savons où il va. Il veut rompre avec ce qui a fait la grandeur de la France, à la Libération.» Comprenez: celle du Conseil national de la Résistance.

mardi 23 janvier 2018

Capital-travail

Le capital décide, le travail subit. Macron est le héros des multinationales: dans le partage des richesses, il veut accélérer le processus en cours depuis trente ans au nom de la fable du «ruissellement». Le bénéfice au capital, plus jamais aux travailleurs.
À Versailles, loin des journalistes, incapables sans doute de saisir la complexité de sa démarche, Emmanuel Macron a donc régalé les milliardaires, se chargeant d’incarner le lien avec 140 PDG de l’hyperpuissance capitalistique mondiale en route sur le chemin pavé d’or de Davos, où ils se retrouveront tous, main sur le cœur, afin de tracer la bonne marche de la finance globalisée. L’ancien banquier n’est pas le moins légitime pour mettre en cohérence son attention portée aux «premiers de cordée» et une opération de com de prestige, fût-elle quelque peu gênante pour le peuple, assez convaincu que ce président des riches fait-ce-qu’il-dit-et-pense, mais qu’ils resteront, eux, les derniers maillons de la chaîne. Demandez aux salariés de Carrefour. Le géant de la distribution réalise 1 milliard de profits en 2017, mais supprime 4500 postes… Le capital décide, le travail subit. Macron est le héros des multinationales: dans le partage des richesses, il veut accélérer le processus en cours depuis trente ans au nom de la fable du «ruissellement». Le bénéfice au capital, plus jamais aux travailleurs. Tout pour certains, rien pour les autres. Un choix de classe, non?
 
À propos de capital-travail, les idées marxistes et communistes pourraient «retrouver une nouvelle jeunesse», passer «d’une image surannée à un retour progressif», car elles seraient désormais «portées par les nouvelles générations». Un sondage Viavoice pour la Fondation Gabriel-Péri en témoigne et éveille notre curiosité, sinon notre (prudent) enthousiasme. L’institut révèle en effet «un clivage générationnel important et non dénué de sens»: 26% des 18-24 ans et 21% des 25-34 ans déclarent avoir une «image positive» de Marx. Dans la même étude, les trois quarts des Français disent qu’il existe toujours des classes sociales dans la société (76%) et, pour une majorité d’entre eux, que la «lutte des classes» reste d’actualité pour décrire les rapports sociaux actuels (56%). Intéressant, non? «Toute classe qui aspire à la domination doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt général.» C’est du Karl Marx. On croirait pourtant lire une définition du macronisme…
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 24 janvier 2018.]

vendredi 19 janvier 2018

Transformation(s)

À la recherche du «nous» contre  le «je».
 
Changer. Telle une obsession, pour ne pas dire le point aveugle le plus essentiel de la société française, la question du «nous» taraude tous les esprits de bonne volonté, ces temps-ci. Nous ne parlons pas là du «nous autocentré», cette espèce de «nous» faussement «social» inventé par Facebook et les réseaux, qui n’ont adapté leurs interfaces qu’au désir de voir et d’être vu, zoomant jusqu’à l’extrême l’échelle individuelle – et ce changement de point de vue est fondamental. Vous l’avez compris, le «nous» qui importe aujourd’hui ne signifie pas «qui suis-je» mais «qui sommes-nous» collectivement, en tant que sacrifice du «je» afin de se définir dans la poursuite de l’adéquation entre l’action personnelle et la recherche de l’intérêt général, même au plus petit niveau. Cédant à l’irrépressible attrait du trou de serrure – propre à la situation politique actuelle, confuse et cruelle –, piochons dans Proust: «Chaque fois que se produit un événement accessible à la vulgarité d’esprit du journaliste philosophe, c’est-à-dire généralement un événement politique, les journalistes philosophes sont persuadés qu’il y a quelque chose de changé en France» (La Prisonnière). Cet excès, avec les médias, est à son comble. Aux yeux des journalistes dominants, tout ce qui se permet encore une critique acerbe des temps qui courent est aussitôt taxé de «laudator temporis acti» (qui fait l’éloge du temps passé). Nous voilà attribués du «c’était-mieux-avant», même si notre antienne serait plutôt «eadem semper omnia» (tout est toujours pareil, rien ne change sur le fond), tirée du physicien Lucrèce. Comprenez bien: le fait que nos aïeux se soient toujours plaints de leur présent doit bel et bien obéir à quelque forte raison, et n’en constitue pas une, en tous les cas, pour nous arrêter de déconstruire ce qui nous entoure et ranger nos colères. Piratons Sartre: «Décrire le monde, c’est déjà vouloir le changer» car «être une conscience, c’est s’éclater vers le monde».

dimanche 14 janvier 2018

Déni d’humanité

De Pasqua à Sarkozy, les pires droitiers n’avaient pas osé. Emmanuel Macron y va. Et au pas de charge.
 
Pinçons-nous bien fort pour y croire. «C’est un projet de loi totalement équilibré», déclare Gérard Collomb dans le Parisien d’hier. Il parle, vous l’avez compris, du projet de loi sur l’asile et l’immigration, dénoncé par toutes les associations afférentes et bien au-delà, puisqu’apparaissent de plus en plus clairement des dissensions au sein de la majorité parlementaire. Si l’on peut dire, le ministre de l’Intérieur passe même aux aveux en confiant: «Il n’est jamais agréable de passer pour le facho de service.» Et pour cause. Doublement de la durée de rétention, raccourcissement des délais de recours, intention affichée d’accroître sensiblement le nombre des expulsions, instauration du contrôle des migrants résidant dans les structures d’accueil, etc.: les majorités conservatrices n’avaient pas pris de mesures aussi contraignantes, qui bafouent l’esprit de notre République et ses traditions multiséculaires, qui entrent en contradiction avec un statut de la convention de Genève datant de 1951 et nous renvoient loin en arrière dans les références abjectes. De Pasqua à Sarkozy, les pires droitiers n’avaient pas osé. Emmanuel Macron y va. Et au pas de charge. Oubliant au passage ses engagements de candidat, quand il louait l’action d’Angela Merkel qui, clamait-il, «a sauvé notre dignité collective en recueillant des réfugiés en détresse».
 
Dans ce dossier ultrasensible et potentiellement ravageur pour le pouvoir, où est précisément la dignité de l’exécutif? Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, ne le cache pas: «La volonté des pouvoirs publics actuels de considérer qu’il existe des bons et des mauvais migrants, des migrants accueillables et d’autres rejetables par une sorte de tri, est une erreur absolue.» Tout comme le prix Nobel de littérature Jean-Marie Gustave Le Clézio, qui pousse un cri de colère dans l’Obs: «Comment peut-on faire le tri? Comment distinguer ceux qui méritent l’accueil, pour des raisons politiques, et ceux qui n’en sont pas dignes? Est-il moins grave de mourir de faim, de détresse, d’abandon, que de mourir sous les coups d’un tyran?» Les migrants maltraités d’aujourd’hui sont nos parents ou nos frères d’hier. Qui peut assurer qu’il ne sera pas lui-même un migrant de demain?
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 15 janvier 2018.]

jeudi 11 janvier 2018

Narcissique(s)

Un peu plus d’un an de Facebook. Bilan d’étape.
 
Facebook. Voilà plus d’un an désormais que le bloc-noteur expérimente le réseau social créé par Mark Zuckerberg, l’ayant boycotté jusque fin décembre 2016, moins pour des raisons politiques que philosophiques, arguant du simple fait qu’une production humaine – donc sociale – ne pouvait passer par le digital comme acte privilégié et s’affranchir des rapports physiques, du langage, du parler, de l’échange, du débat, de la controverse face à face, de l’écoute aussi, qui permet toujours de s’élever intellectuellement. Une évidence d’abord, correspondant aux impressions des premières semaines: chacun utilise «l’outil» Facebook à sa convenance, bien qu’il soit aisé de percer les personnalités de ceux qui s’en jouent quotidiennement. Nous trouvons évidemment de tout, d’ego surdimensionnés à de volontaires et saines mises à distance, et, bien malgré nous, notre regard de «sociologue» et/ou d’«anthropologue» voisine souvent avec l’évidente curiosité afférente à tout journaliste, qui y trouve peu son compte en vérité. Parfois un rappel vaut conseil. Ainsi, afin d’éviter autant que possible le tout et n’importe quoi, disons pour s’en prémunir (bien que cela soit illusoire), deux principes avaient guidé le bloc-noteur dans sa volonté de rejoindre cette communauté d’un genre évolutif, qui ressemble la plupart du temps à un monstre froid. Primo: s’astreindre à un profil «public» et à des publications du même type, de telle sorte qu’aucune «interprétation» ou aucun «quiproquo» ne soit acceptable. Secundo: ne jamais rien «poster» de personnel, d’intime ou de «familial», ni photo ni récit, la sphère privée étant sacrée et, de notre point de vue, inaliénable par un réseau social. Le résultat dans les bras de la pieuvre peut paraître probant: plus de 3000 «ami-e-s» en treize mois. Sauf que vous le savez, personne n’échappe à la règle. Les amis, les vrais, se comptent sur les doigts des deux mains. Avoir des «contacts» serait un terme plus approprié. Le bon usage des mots évite quelquefois les fausses pistes et les illusions. 

mercredi 10 janvier 2018

Grand Paris : coup d’État territorial

Le pouvoir actuel, dans la lignée de ses prédécesseurs, veut imposer ni plus ni moins que la sortie de notre histoire républicaine à la française : la suppression de tous les départements, donc de leur compétence. 
 
Loin des regards et de l’attention des citoyens, un big-bang institutionnel et territorial se prépare en silence. Il concerne la plus grande de nos régions, celle dite du Grand Paris, qui, selon la formule consacrée, n’est rien d’autre que «le poumon économique de la France». Cette zone de 131 communes dont le PIB est jalousé par certains États de l’Europe s’apprête à vivre une contre-révolution: le pouvoir actuel, dans la lignée de ses prédécesseurs, veut imposer ni plus ni moins que la sortie de notre histoire républicaine à la française, comme en témoigne une note du préfet d’Île-de-France révélée avant les fêtes qui professe la suppression de tous les départements, donc de leur compétence. Inutile de chercher la «cohérence». Elle porte un unique nom: libéralisme. Et un cadre, soi-disant «libre et non faussé»: l’Europe des régions, par lesquelles les territoires et les métropoles s’extraient des processus citoyens en privilégiant les logiques marchandes et la compétition économique. Résumons: seules les grandes régions, mises en concurrence entre elles, sortiront vivantes du champ de bataille financier…
 
L’affaire est grave, mais loin d’être achevée. Car au départ, le Grand Paris était une idée qui aurait pu déboucher sur un projet mettant en œuvre plus d’égalité, plus de solidarité et plus d’inclusion en tant que réponse politique aux inégalités sociales et territoriales d’espaces urbains en profonde mutation. Le chemin inverse semble privilégié, visant à minimiser les champs d’action des collectivités locales pour réduire au maximum la place des services publics. À l’étape actuelle, la métropole du Grand Paris reste une communauté d’élus et pas assez celle des citoyens. Pourtant, quand on leur donne la parole, les habitants concernés ne taisent pas leurs aspirations, qui oscillent entre espoirs d’égalité et peur du déclassement. Ils savent que l’avenir de leur territoire peut leur échapper et se transformer en relégation territoriale… Chacun doit pouvoir juger sur pièces et s’opposer à la vision libérale de l’aménagement du territoire, donc de nos vies quotidiennes. Ça s’appelle la démocratie.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 11 janvier 2018.]

lundi 8 janvier 2018

Le grand chantier des Amis : l’Humanité

L’assemblée générale de l’association Les Amis de l'Humanité se déroulera le 13 janvier, à la Maison des Métallos. La défense du journal de Jaurès sera l’objectif numéro un pour 2018.
 
Assemblée générale de 2017.
Devons-nous y voir un signe, sinon une bonne nouvelle? L’année 2017 a réservé une bonne surprise aux Amis de l’Humanité: pour la première fois depuis longtemps, l’association a de nouveau franchi la barre symbolique des 1 000 adhérents. Nos efforts payent, en particulier en faveur du développement des comités locaux, désormais une soixantaine en France, dont une trentaine font preuve d’une grande activité. Autant dire que la prochaine assemblée générale, convoquée ce samedi 13 janvier à la Maison des Métallos, dès 10 heures du matin, sera l’occasion de fêter ce petit événement, qui n’est pas que symbolique par les temps qui courent. Car la force collective des Amis, qui essaiment partout sur le territoire et témoignent d’une vitalité renouvelée, doit nous servir de tremplin au service du principal chantier qui nous attend, tous, en 2018: la préservation de l’Humanité. Ou, pour l’affirmer plus clairement: la sauvegarde du journal de Jaurès!

Chacun s’en souvient. Depuis l’appel du directeur, Patrick Le Hyaric, au printemps 2016, les dangers qui pèsent sur l’avenir de l’Humanité sont non seulement toujours réels mais plus brûlants que jamais. Cet appel à la solidarité financière a été entendu, l’élan de générosité des souscripteurs reste aujourd’hui encore impressionnant, comme en témoigne la «campagne des étrennes» lancée avant les fêtes. Sans nos lecteurs, dont les témoignages de fidélité et de confiance sont émouvants, le groupe l’Humanité n’aurait sans doute pas survécu. Mais le langage de vérité nous oblige à le dire: le combat continue, il n’est pas encore gagné. Nous avons besoin de toutes les volontés pour cette bataille à la fois urgente et essentielle, de tous ceux qui se battent encore pour la démocratie et préservent dans leur cœur l’idée que l’Humanité demeure indispensable au paysage de la presse française. Dans un texte publié dans nos colonnes en décembre, Patrick Le Hyaric avait d’ailleurs rappelé à nos lecteurs, sans ambiguïté, combien la partie n’était pas jouée. «L’augmentation générale des coûts de production des journaux, la réduction de certaines recettes de diffusion et de publicité prennent l’Humanité, comme d’autres journaux, dans un terrible étau qui pourrait être fatal si nous ne parvenons pas à créer des conditions nouvelles pour obtenir une stabilisation financière, écrivait-il. Malgré plusieurs tentatives, ces dix-huit derniers mois, nous n’y sommes pas arrivés. De nouveaux chantiers sont en cours pour y parvenir.»

mardi 2 janvier 2018

Notre honte

Le pouvoir installe la France dans le macabre cortège des pays murés dans leur indignité. Sans parler de la criminalisation de ceux qui aident les réfugiés...
 
«Étranger, moi-même.» Que reste-t-il, dans la tête et la conscience intime du chef de l’État, de cette conférence donnée en 1997 par Paul Ricœur, quand le philosophe déclarait: «L’hospitalité ouvre sur l’infini»? À voir la logique inhumaine qui prévaut à la réforme du gouvernement sur l’immigration, pas grand-chose en vérité… Depuis la circulaire du 12 décembre, signée par le ministre de l’Intérieur, les associations appellent massivement à la «résistance passive» pour refuser l’instauration du contrôle des migrants résidant dans les structures d’accueil, au nom d’un principe universel: les personnes recueillies sont d’abord des êtres humains, pas des dossiers administratifs. Emmanuel Macron donne la ligne, Gérard Collomb l’exécute avec zèle: traques, accélération des expulsions, allongement de la durée de rétention, etc. L’exécutif installe la France dans le macabre cortège des pays murés dans leur indignité. Sans parler de la criminalisation de ceux qui aident les réfugiés, comme en témoigne le cas exemplaire de Martine Landry que nous évoquons dans nos colonnes. Cette retraitée devenue, par la volonté des pouvoirs publics, l’une de ces «délinquants solidaires». De Menton à Briançon, la chaîne d’humanité continue pourtant de gravir des sommets aux côtés des migrants. Les voilà, les vrais premiers de cordée!
 
Sans tergiverser: solidarité et devoir d’accueil. Ainsi nous ne tairons pas notre honte devant cette obsession qui consiste à vouloir «trier» des humains. Ricœur d’un côté; la schlague gouvernementale de l’autre. Notre honneur à tous s’en trouve atteint. Fermer les frontières n’empêche pas les exils. Qui peut oser posséder droit de vie ou de mort sur des individus dont le pays d’origine ne peut ou ne veut assurer la «protection», comme le stipule un statut de la convention de Genève, depuis 1951? Chaque barbelé sur une route migratoire ouvre un autre chemin, souvent plus périlleux, comme dans le Briançonnais. Le repli a des conséquences désastreuses:  la mort pour les migrants, la prison pour les «aidants», la montée en puissance des nationalismes… Les réfugiés de guerre ou de misère disent le monde réel. Ils sont des messagers de l’histoire. C’est aussi notre histoire.
 
[EDITORIAL publié par l’Humanité du 3 janvier 2017.]

jeudi 21 décembre 2017

Villa(s)

À propos du chef-d’œuvre de Robert Guédiguian…
 
Lien. Souvent, quand tout commence tout finit… L’ultime bloc-notes de l’année 2017 (déjà) se devait d’être côté cœur en tant qu’expression d’engagement sublimé, comme une germination en chacun d’entre nous. L’idée vint en relisant quelques lignes du philosophe Abdennour Bidar : «On a oublié une évidence dans notre société: la fraternité s’apprend. On ne naît pas fraternel, on le devient.» Par vagues, aussitôt, les images du dernier film de Robert Guédiguian inondèrent la mémoire. Comme un rappel à l’ordre. Une injonction. Bref, une évidence, qui tient en une question solennelle quoique définitive: quand la vie se démonte, en soi ou autour de soi, comment rester fidèle à l’héritage de lutte et à l’idéal de justice auxquels nous aspirons ? Voilà le thème central de "la Villa", vingtième opus du réalisateur, l’un des plus magistraux par son ampleur philosophique et humaniste, surtout, l’un des plus urgents par les temps qui courent. Nous avons tellement besoin de nous sentir relié à toute l’humanité par un lien de cœur et de chair, à le regarder avec considération, bienveillance et confiance, sans prévention, présupposé ni défiance d’où qu’il vienne et quelle que soit son apparence. Ce lien, à la fois raisonné et ressenti spirituellement, ne serait-il pas, par hasard, une manière «politique» de vivre avec autrui?
 
L’argent. La première scène ouvre sur un nouveau monde. Un vieil homme, le patriarche, contemple la vue depuis son balcon en grillant une cigarette qu’il sait peut-être fatale, puis il est soudain frappé par une attaque. Il ne meurt pas, mais tombe en léthargie. L’imminence de sa mort suscite les retrouvailles de ses trois enfants. L’histoire commence. 

mercredi 20 décembre 2017

La guerre fiscale selon Trump

Les baisses d’impôts, estimées à 1.450 milliards de dollars sur dix ans, seront à sens unique. Les 1% les plus riches économiseront 60 milliards dès 2019.
 
Certains ont les références qu’ils peuvent: pour pousser sa stratégie du «réveil américain», l’illuminé de la Maison-Blanche, Donald Trump, vient de remporter une «victoire» politique en parvenant à faire adopter par le Sénat son hallucinante «réforme» fiscale, qui s’apparente à l’aggiornamento le plus important mené depuis celui infligé au peuple états-unien sous l’administration de Ronald Reagan, en 1986… Les baisses d’impôts, estimées à 1.450 milliards de dollars sur dix ans, seront à sens unique. Les 1% les plus riches économiseront 60 milliards dès 2019, tandis que les entreprises, en particulier les multinationales, réaliseront une formidable affaire puisque l’une des mesures les plus spectaculaires vise à baisser l’impôt sur les sociétés de 35% à 21%! Ajoutons par ailleurs qu’un dispositif permettra de rapatrier aux États-Unis les bénéfices réalisés par les entreprises américaines à l’étranger, conséquence de quoi nous pourrions assister à la relance d’une «guerre fiscale» en Europe – certains États se préparent déjà à s’engouffrer dans la brèche.
 
Et pour les plus pauvres, soit près de 23% de la population américaine? Rien. Et même pire que rien. Car, dans les interstices de ce texte qui creusera un peu plus les inégalités, il est prévu la suppression de l’amende pour les citoyens qui ne souscrivent pas d’assurance-santé, ce qui pourrait mettre à terre l’Obamacare, ce dont rêve Trump depuis son élection. Sans être devins, nous pouvons prédire l’avenir: le déficit budgétaire va se creuser et les décisions qui suivront se traduiront par une nouvelle saignée dans les dépenses publiques, à commencer par les programmes sociaux.
 
Les puissants, eux, sablent le champagne. Depuis le vote du Sénat, Wall Street flambe. Pensez donc, les premières projections montrent que les bénéfices des grandes entreprises – à leur zénith depuis la crise de 2008 – bondiront en moyenne de 10% à 30%, et bien au-delà dans certains secteurs comme l’aérien, la banque ou le raffinage. L’argent coule toujours vers l’argent. Et le ruissellement artificiel imposé par Trump profitera, encore une fois, au sommet de la pyramide. 
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 20 décembre 2017.]