lundi 27 septembre 2010

Relief(s) : l'idéologie dangereuse du Palais...

Réalité. «Une seule pensée de l’homme vaut plus que l’univers tout entier.» Lit-on encore saint Jean de la Croix en ce début de XXIe siècle ? Poser cette question en apparence saugrenue n’a rien de condescendant (qu’on ne dise pas «mon dieu, c’est compliqué»), sauf à considérer que nous vivons dans un monde de concorde et de quiétude qui nous dispenserait, ô miracle, d’être submergés par l’ivresse du bavardage de la médiacratie dominante, qui, avec une régularité métronomique, souvent digne d’une propagande de masse, nous abreuve de discours formatés. Parfois, trop de mots, trop de commentaires finissent par dévaluer la parole aussi sûrement que trop d’exubérance finit par altérer les discours (même les plus érudits). Trop de mots pour trop peu de sens ? Autant le dire : l’Élysée aurait mieux fait de réfléchir à cette question 
avant de réagir aussi vite, jeudi, alors que les manifestations contre la casse de nos retraites submergeaient plus de 230 villes de France. En entendant les conseillers du Palais déclarer que cette nouvelle mobilisation (exceptionnelle) était un «signe que peut-être les Français adhèrent davantage au projet du gouvernement» (sic), nous nous sommes demandés s’ils n’avaient pas définitivement débranché de la réalité, au point de travestir les faits avec un aplomb digne des pires affabulateurs. Rien d’étonnant. L’usurpateur-élu ne s’encombre d’aucune espèce de morale. Démagogie, outrance, provocation, sont pour lui des armes quotidiennes. Un ancien conseiller au Palais, peu habitué à l’autocritique, nous confessait dernièrement : «Pour des raisons idéologiques, il est capable de tout…» Traduction : aucun interdit idéologique et/ou éthique ne le bride. Une manière de contredire Pascal Bruckner, plus dévoué que jamais à la cause du Palais, qui ose affirmer que Nicoléon «dispose d’un clavier infini de mesures et, comme il est dépourvu d’idéologie, il les essaie toutes». Vous avez bien lu : «dépourvu d’idéologie». Subsiste donc le fourre-tout libéralo-néoconservateur qui sert 
aux éditocrates de placard pour cadavres gênants (se souviennent-ils de leurs vingt ans ?). Formes de totalitarismes de la pensée économiquement compatible avec le capitalisme. Serviteurs zélés de l’«homme d’action» pour qui l’action est tout, chef-histrion sans limites. Les lèche-bottes mangent toujours au
Fouquet’s –, c’est même à ça qu’on les reconnaît.

Dangereux. Démentons véhémentement une hypothèse qui court les salons parisiens. Non, les dramatiques effets des politiques sécuritaires et antisociales de Nicoléon ne doivent rien à des «dérives» supposées, «maîtrisables» en fonction des circonstances. Tout est pensé, anticipé, assumé. C’est une guerre de classe qui est en cours, méthodique, tactique, de grande ampleur. Nous ne sommes plus les seuls 
à le constater. Dans son dernier éditorial du Nouvel Observateur, le «prudent» Jean Daniel, cette semaine, avouait en ces termes sa profonde lassitude : «En Italie, le populisme berlusconien a déjà transformé l’illusion en une réalité durable. La question est de savoir si cette transformation va avoir lieu en France et c’est ce qui justifiait le titre que nous avions mis il y a quinze jours sur notre couverture : “Cet homme est-il dangereux ?’’ J’ai finalement eu tort d’avoir douté de son opportunité.» Et Jean Daniel d’ajouter à propos du chef de l’État : «Comme il n’a plus rien à perdre, il ne peut qu’essayer de gagner. (…) S’il gagne, il entraîne le peuple dans le déshonneur.» Même Jean Daniel le pense : cet homme est dangereux. Sans point d’interrogation cette fois.

Luttes. Et nous autres ? Où en sommes-nous dans cet univers philosophique dévasté ? Puisqu’on voudrait nous faire passer pour des péquenots d’arrière-saison, piégés par la longue décantation de nos engagements, submergés par les «modernistes» d’une «basse-époque idéologique», nous ne pouvons vouloir le jour sans la nuit, le combat social sans la lutte des classes, la transformation de la société sans en payer le prix. D’où ces deux questions qui doivent nous agiter en cette période : 1. Les révoltés d’ici et de maintenant sont-ils toujours optimistes lorsqu’ils creusent le réel ? 2. Assistons-nous à la prolétarisation du monde ou à une nouvelle lutte des classes ? Dans notre navigation au jour le jour, pour garder la bonne distance avec l’actualité, nous versons souvent dans le révélé sans perspective ou la prise directe au détriment du sens. Nous connaissons le danger : que l’a priori finisse par tuer l’a posteriori. Le temps tasse. Il aplatit les reliefs et bouche les fissures. Dressés au «tout et tout de suite»
des plaisirs rapides et falsificateurs, nous ne sommes plus dans l’attente, comme au temps des livres, des longs projets et des collectifs militants. Nous ne savons jamais à l’avance les conséquences de ce que nous faisons – ou ne faisons pas. Le bonheur de Sisyphe n’est pourtant pas un songe. Elle existe, cette quête d’une société meilleure, d’un cercle magique de festins humanistes et philosophiques où s’ouvrent tous les cœurs. L’espérance survient et se donne avec la même aisance. Ni notre abattage ni notre faconde, pas plus que 
notre chaleur géographique ne nous couperont de l’Histoire 
avec la majuscule qui sied à son statut. «Le but secret de l’histoire, sa motivation profonde, n’est-ce pas l’explication de la contemporanéité ?», disait Fernand Braudel. Nicoléon n’a jamais lu Braudel.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 25 septembre 2010.]

(A plus tard...)

mercredi 22 septembre 2010

Retraites : fièvre de la jeunesse...

«C’est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents.» Lors de ses longs et dispendieux week-ends à la Lanterne, Nicolas Sarkozy doit souvent espérer que Georges Bernanos se soit trompé… En 2010, dans une société de l’excès marchand et de l’insécurité sociale, où les rares contestations doivent être canalisées pour les temps de cerveaux encore disponibles, des jeunes muets et dociles feraient bien l’affaire. Pourquoi diable s’occuperaient-ils du dossier des retraites, alors qu’ils peinent à entrer sur le «marché du travail ?»  La page 
de Mai 68 n’est-elle pas définitivement tournée ?

Sarkozy n’a décidément pas de chance. Non seulement les jeunes refusent l’inexorabilité du monde qu’on leur promet, mais ils se mêlent du chantier des retraites. Et pour cause ! Ils seront bel et bien les premières victimes des choix du gouvernement. Une seule statistique résume la situation : une personne née en 1935 touchait plus de 80% de son dernier salaire en partant en retraite ; une personne née en 1985 n’en toucherait qu’à peine 60%. A-t-on réfléchi assez à cette éventuelle régression générationnelle ? Prend-on assez conscience de ce que signifierait symboliquement ce recul de civilisation pour nos jeunes, déjà frappés par une insertion professionnelle tardive, par le chômage, la précarité et l’intérim, affectés par une société sans répit qui transforme l’espérance de vie en handicap ? N’oublions jamais que le taux de pauvreté des 18-29 ans est passé en huit ans de 9% à 12%. Fatalement, le dernier baromètre annuel Ipsos pour le Secours populaire, publié lundi, est éloquent. Quand ils pensent à leur situation actuelle et à leur avenir, 50% des jeunes se déclarent «angoissés» et 38% «en colère». Trimer tard pour une retraite à peine décente ;
ou devenir trader… Est-ce ça, le monde de demain ?

Certains ne se gênent pas pour caricaturer ces jeunes aux espoirs précaires. Ils seraient
«désenchantés», «tétanisés», «apolitiques congénitaux», comme l’écrivait récemment le Figaro, puisque «les idéologies de transformations sociales» ne les «séduisent plus». Quand le mépris de classe s’additionne à une haine générationnelle, toutes les démagogies sont possibles. Et de ce côté-là, le pouvoir n’a pas son pareil. À en croire la communication officielle du Palais, la loi Woerth serait non seulement une «nécessité» pour les prochaines générations, mais elle aurait été conçue «pour» les jeunes…

Seulement voilà, 74% des 18-24 ans se déclarent opposés au report de l’âge de départ, selon un sondage CSA pour la CGT. Une injustice contre laquelle ils ont décidé de se mobiliser au sein d’un collectif d’organisations baptisé «La retraite, une affaire de jeunes». Preuve que cette jeunesse est plus combative et impatiente qu’on ne le croit. Et cette impatience a au moins un avantage, elle devrait nous prémunir d’une tentation mortifère : attendre un changement en 2012. Même François Chérèque ne cesse de le répéter depuis des semaines : «Nourrir des illusions sur 2012, c’est se condamner à l’impuissance aujourd’hui.» Beaucoup de jeunes ont ainsi choisi la bonne philosophie : «On s’engage à fond pendant qu’il en est encore temps», disait l’un d’eux lors des grandes manifestations du 7 septembre. Le mouvement social a toujours besoin de la fièvre de la jeunesse.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 22 septembre 2010.]

(A plus tard...)

Conseil de lecture : avec Braudel, à la recherche d'un nouveau chantier

Fernand Braudel, ambition et inquiétude d’un historien, de Yves Lemoine (éditions Michel de Maule, 200 pages, 19 euros).

Yves Lemoine, qui avait déjà publié en 2005 une courte biographie intellectuelle du maître des Annales aux excellentes éditions Punctum (qui n’existent malheureusement plus), nous invite à une relecture des sciences humaines. Une lecture qui rassemble et dissocie à la fois. Elle rassemble les rameaux des sciences humaines pour les faire se confronter. Son constat n’est pas serein, plutôt sombre. Il fait ressortir l’insuffisance de l’instrument qu’elles offrent pour lire un monde qui tend à échapper à nos modes traditionnels de pensée. Par là, il rejoint les constats que font aussi bien l’historien marxiste du droit Aldo Schiavone, que celui du sociologue allemand Hartmut Rosa. Le premier, dans son essai Histoire et Destin, précise que le monde qui s’annonce implique d’apprendre «une nouvelle syntaxe sociale». C’est bien ce que recherche Yves Lemoine, qui cite d’ailleurs Schiavone dans la conclusion de son «essai». Le travail, en effet, s’attache davantage à une recherche tout à la fois des synthèses possibles des sciences sociales et à leur divorce presque initial.

À la lumière du débat entre Lévi-Strauss et Fernand Braudel, on comprend mieux l’enjeu de la partie qui s’est jouée dès les années trente du siècle dernier. Le destin du récit (lumineusement explicité dans l’apologue de l’aveugle du marché maghrébin) devenu science du temps et de l’espace nous permet de mieux cerner ce qu’Hartmut Rosa piste dans son Accélération (1) en affirmant que les individus et les États nationaux sont devenus trop lents pour une société où la rapidité nous amène à réfléchir à une nouvelle syntaxe. Yves Lemoine dirait plutôt une autre «Grammaire» qui rappelle avec insistance l’apport de Marx dans la définition de la civilisation - que Schiavone, Rosa et Lemoine considèrent derrière nous.

La civilisation postmoderne n’offre pas d’espace suffisant à une maîtrise du social (fin de la politique), laisse supposer la fin de la tentative de la comprendre (science/raison) et le renoncement à toute ambition narrative. Yves Lemoine a suivi la bonne piste. Braudel, soixante ans avant Rosa, écrit que «le temps historique est durablement altéré». Rosa écrit, lui : «Il se produit un renversement où le temps lui-même (biographique et historique) subit une transformation qualitative.» Lemoine ferme la boucle. Sa recherche trouve ici le souhait partagé avec Schiavone de voir naître un «nouvel humanisme». Le travail dont je fais ici la recension trouve donc tout son intérêt non plus dans une exploration d’un historien d’exception, non plus même dans le champ d’exploration dont Braudel disait qu’il le donnerait tout entier pour «sauver» les sciences humaines, mais dans la recherche de cette nouvelle «syntaxe sociale» d’un nouveau chantier. Ce livre, superbement écrit, érudit sans pesanteur, aussi littéraire que scientifique, participe à l’espoir que parfois donnent les livres : celui de survivre en tant qu’êtres pensants.

(1) Accélération, de Hartmut Rosa, aux éditions de La Découverte 2010.

(A plus tard...)

lundi 20 septembre 2010

Etat du monde : de quoi demain ?

«Nous ne sommes pas encore libres, nous avons seulement atteint la liberté d’être libre.» À la recherche d’une épitaphe qui symboliserait tous les espoirs placés dans ce XXIe siècle, les mots de Nelson Mandela viennent immédiatement à l’esprit – inutile d’en expliquer la raison. À l’heure où le monde réfléchit à son avenir sous l’égide de l’ONU, avec le bilan d’étape des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), comment se faire encore poètes mangeurs de lune alors que l’état actuel de l’humanité, qui, comme chacun le sait, n’existe point encore, nous recommande de dormir d’un sommeil léger ? La soif éperdue d’égalité, de justice et d’éradication de la faim dans le monde porte d’autant plus qu’elle fait cruellement défaut aux peuples de la terre…

Dix ans tout juste après que 189 États affichèrent leur volonté (sic) de réduire l’extrême pauvreté et les inégalités d’ici à 2015, est-il nécessaire de répondre à la question suivante : cette promesse solennelle a-t-elle été tenue ? Répliquons plutôt par ce que certains considéreront comme une provocation, mais qui, à bien des égards, vaut tous les discours : pour sauver une poignée de banquiers, les chefs d’État et de gouvernement de la planète ont réussi à trouver 3.000 milliards, alors qu’ils oublient depuis des années de payer le vingtième de cette somme pour sauver les pays pauvres de la famine, des pandémies et de la misère. À la faveur de la crise financière mondiale, c’est le masque du capitalisme qui est brutalement tombé… Car l’horreur est là, palpable : éradiquer la malnutrition ne coûterait «presque» rien comparé aux plans contre la crise… La FAO, qui compte 925 millions de malnutris, soit 90 millions de plus qu’avant les crises alimentaires des dernières périodes, ne demande que 22,2 milliards d’euros par an pour mettre fin durablement au problème. Moins de 3 milliards d’euros par an permettraient de traiter toutes les personnes touchées par la malnutrition aiguë sévère, dernier stade avant la mort. Vertige du monde réel...

Pendant ce temps-là, chacun sait que les populations qui souffrent de la faim continuent, en valeur absolue, à croître, et que la faiblesse des rémunérations maintient 20% de la population mondiale salariée sous le seuil de pauvreté. Quant au «partenariat» dit de développement, l’aide publique est inférieure à 0,3% du PIB mondial, sachant que l’actuel commerce mondial aggrave les inégalités… Depuis trente ans, les gains de productivité de l’économie ultralibéralisée vont massivement au capital, les prédateurs prennent tout, tandis que la croissance n’enrichit que marginalement les pays émergents.

L’ici-maintenant est un océan de disproportions. À quoi ressemblera l’entr’aperçu de notre à-venir ? Contrairement à un slogan à la mode, ce n’est pas la planète qu’il faut sauver, mais l’humanité! Comment accepter qu’un Terrien sur dix possède 80% des ressources mondiales, que 2% de l’humanité disposent de 50% des richesses, que la moitié des hommes n’en possèdent qu’un pour cent ? Les dirigeants de l’ONU devraient le savoir, rien n’est pire que le dévoiement d’une espérance. Alors, soyons sérieux. Aucun horizon ne sera redéfini sans qu’une nouvelle gouvernance mondiale – en somme une tout autre ONU – n’impose une vraie répartition des richesses à l’échelle globale. Faute de quoi nous lirons longtemps encore une autre phrase prophétique de Mandela : « Tant que la pauvreté persistera, il ne saurait y avoir de véritable liberté.»

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 septembre 2010.]

(A plus tard...)

dimanche 19 septembre 2010

Désir(s) : ou comment poursuivre la Fête de l'Humanité...

Fête. L’horizon forme quelquefois des ourlets que seule l’imagination, fille du courage, déplisse à la forme de l’ambition… Quels meilleurs mots, une semaine après la Fête de l’Humanité vécue à un rythme endiablé, pour traduire le sentiment qui domine, alors que les derniers échos résonnent au loin du côté du parc de La Courneuve, nous laissant les plus beaux souvenirs d’un accomplissement réussi ? Reste une question, qui s’impose plus fortement année après année, à la hauteur du temps qui nous écrase : comment «poursuivre» la Fête? Plus exactement, comment en préserver jusque dans les moindres détails la diversité, la richesse, bref la démesure que les années d’expérience ne nous empêchent pas d’évaluer à sa juste grandeur ? En somme, comment laisser vivre et s’exprimer au-delà de septembre cette «trace» si impérieuse ? Comme le dit avec un brin d’émotion la coprésidente des Amis de l’Humanité, Edmonde Charles-Roux : «La Fête est un concentré vivant de ce que l’Humanité ne devrait jamais cesser d’être toute l’année, mélange d’idéal et d’idées, de maturité et de jeunesse…»



Génération. Parlons donc de cette jeunesse vibrionnant de la Fête. Une jeunesse si visible mais tellement insaisissable qu’on la devine en interrogations majeures, à la limite des états de sévice. La possibilité de l’engagement de ces jeunes n’est pas en cause, comme en témoigne chaque discussion un peu élaborée avec le moindre d’entre eux. Non, ce qui nourrit leurs insomnies et les rend en apparence si désœuvrés mais révoltés, si déconsidérés d’eux-mêmes
mais si fiers de ce qu’ils sont, dans une dialectique significative de notre époque, c’est bien la sauvagerie plantée au cœur de leur quotidien et qu’ils s’emploient à dénoncer dès qu’on leur en laisse le loisir. Chaque trait de leur visage témoigne de cette sauvagerie, ce qui les contraint à une infinie mélancolie (souvent mal comprise). L’insouciance est devenue un luxe qu’ils ne goûtent guère… Leur génération a été accouchée dans 
la souffrance du mondialisme (la gouvernance globale) et 
la mise à l’échelle de la mondialisation (le partage des techniques sur tous les continents). Ce qu’ils voient et vivent se résume d’une formule simple : les stratégies financières et logistiques ont pris le pas sur les stratégies politiques d’émancipation jadis étayées par les droits des citoyens. Leur entrée dans la «vie active» – formule si éloignée de la réalité désormais – est retardée, précarisée, infantilisée, soumise aux diktats de la financiarisation à tous les étages, pour les études supérieures, le droit au logement, l’accès aux transports, les soins, etc. Tel est leur monde imposé. Sera-ce leur unique horizon ?

Colère. Faut-il que le bloc-noteur ose avouer ce à quoi il pensa en pleine allégresse, voyant ces jeunes parmi la foule se revendiquer d’un «autre monde» à bâtir, d’un «à-venir» différent et même, pour certains, d’un «changement radical» ? À une formule entrevue sur la jaquette d’un livre exposé en bonne place au Village du livre de la Fête : «C’est en ne cherchant pas que tu trouveras.» Ces mots, peu en rapport avec 
la sociologie des acteurs-arpenteurs de la Fête, claquèrent telle une évidence alors que tout, absolument tout nous laisse croire à la célèbre formule de Picasso : «Ce que je trouve m’apprend ce que je cherche.» Alors ? Par-dessus les heurts quotidiens, que nous disent-ils, ces jeunes, même maladroitement ? Que la société est d’une telle violence que les recours au calme s’épuisent à mesure que la colère souterraine grandit. Que l’envie a sûrement un rapport particulier avec toutes 
les formes du désenchantement (à réfléchir). Que ce supposé désenchantement est pourquoi pas l’expression sublimée de la lucidité (idem). Que s’agrandir, se hisser, se transformer, se vivre-ensemble en collectif n’est pas une mince affaire en un temps où l’individualisme et le consumérisme tentent 
de tout dominer…

Poïélitique. Rappelons-nous toujours. Lorsque poésie et création s’emmêlent et s’en mêlent, l’éphémère survit au temps. Dans les flux et les hasards, au croisement des rencontres et des expériences, le peuple de la Fête, si clairvoyant, si combatif, nous enseigne en permanence une grande leçon de l’histoire : dans l’existence de tout r-évolutionnaire d’âme qui se respecte, il subsiste deux écueils, celui de croire que l’on peut tout changer et celui de croire que l’on ne peut rien changer. Mais puisque ensemble le «tout» l’emporte sur le «rien», il fallut être là au bon moment pour saisir l’importance symbolique de quelques mots prononcés par Bernard Lubat après sa prestation miraculeuse avec Allain Leprest au stand des Amis : «Ici, il n’y a pas de devoir, il n’y a que du désir.» D’un seul coup, comme s’il fallait s’attendre à ce surgissement-là de la pensée, propulsée dans toutes ses libertés, aspérités, singularités, altérités, le citoyen d’art et d’essai a-musicien et philos’autres venait enfin de tout résumer. Les mots sont des masques qui n’ont rien à cacher, dit-on. Le bloc-noteur mécontemporain atavique eut soudain les larmes aux yeux d’un bonheur si jouissif que sa pertinence même devenait une affaire poïélitique. De quoi déplisser les ourlets de l’horizon, non ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 septembre 2010.]

(A plus tard...)

vendredi 17 septembre 2010

Conseil de lecture : corps-à-corps en prose

Ils, de Franck Delorieux, co-édition Le temps des Cerises & Les Lettres Françaises (10 euros).

Pris par les soubresauts de cette rentrée menée à cent à l’heure, je dois avouer aux internautes un retard dans la recension de quelques lectures effectuées au gré de l’été. Pour rattraper ce retard coupable dans ces conseils si précieux, je me sens presque désarçonné d’évoquer si tard le nouveau livre de Franck Delorieux, publié il y a quelques semaines et dont la lecture m’emporta dans un univers de totale liberté d’expression, sans que cette prose, à aucun moment, alors qu’elle explore une littérature totalement licencieuse, ne se permette la moindre vulgarité – ce qui n’est pas la moindre des qualités de ce texte.

Car Franck Delorieux ne cache rien des rapports sensuels et sexuels entre deux hommes. «Les phrases sont une peau», écrit-il. Pour mieux abolir les tabous et le temps… Puisqu’il dédie son roman à son «unique amour» et que, en exergue, il cite opportunément Paul Valéry: «Les caresses sont connaissance. Les actes de l’amant seraient les modèles des œuvres» (Variété III), on pourrait croire que l’auteur ne parle que de «lui». Ce serait se méprendre. Le «Ils» du titre est une invitation à l’universalité des êtres (bien qu’ici masculins). Donc plusieurs personnages. Pour «un long poème de plaisir, un blason du corps amoureux», un «manifeste hédoniste et eudémoniste», comme l’explique justement dans sa préface Marie-Noël Rio.

«Ils lisent, chacun, un éclat de désir dans le regard de l’autre ; d’autres éclats surgissent ; le temps est suspendu», écrit Franck Delorieux dès les premières lignes. Et tout est suggéré – avant d’être explicitement narré dans le détail. Sans jamais oublier que «le baiser est l’alphabet du plaisir». Sans jamais omettre que «les phrases sont une peau». Et surtout, sans mentir: le réel c’est aussi la sexualité des corps, la nudité et la beauté de l’action, des fesses, des sexes, des langues et des fluides, des gémissements et des positions, de la jouissance. Une cavalcade de jouissance, elle-même, parfois, l’amie de la raison, comme en témoigne l’histoire libertine du XVIIe et XVIIIe siècle.

Franck Delorieux a accordé une grande importance à la typographie de ce livre, et pour cause (bel effort de l’éditeur). Comme une feuille de route qu’il convient de respecter, pointe-là une démarche poétique qui prend tout son sens. Pas de plaisir sans raison ! Pas de plaisir sans règle ! L’auteur l’affirme et ça vaut toutes les définitions: «J’entremêlerai le plaisir, le bonheur, l’amour et l’écriture. Je ne vois pas d’autres raisons de vivre. Je suis heureux.»
Il y a toujours de l’amour dans la r-évolution. Il y a toujours de la r-évolution dans l’amour.

(A plus tard…)

lundi 13 septembre 2010

Dignité(s) : les retraites, Marx et la rue...

Retraites. Tous parmi la foule. Une foule soudée pour un combat de civilisation. Ces artisans d’une des plus belles mobilisations populaires depuis beau temps sont souvent décrits, par quelques pseudo-penseurs de la médiacratie, comme des marginalisés de la mondialisation, des sans-grade de l’évolution, des non-instruits du monde-qui-change. Mais ces millions de personnes, debout, qui veillent encore sur une France épouvantée, continuent, elles, à produire les valeurs morales d’une ambition collective. Sentinelles 
dans la nuit... Elles résistent, labourent leur quotidien, se lèvent 
à pas d’heure et se couchent dans la douleur, cumulent parfois les emplois, cherchent des issues. N’en déplaisent aux nicoléoniens, ces gens dits «de peu», par lesquels l’être-ensemble prend tout son sens, produisent les plus-values sans lesquelles, depuis que le capitalisme est ce qu’il est, il n’y aurait ni capital, ni richesses, ni excès, ni luxe, ni économie globalisé, ni CAC 40.

Manifs. Dans les rues parisiennes donc. Des jeunes (que de jeunes !!!), des vieux, des hommes, des femmes, des ouvriers, des profs, des sans-emplois et même des syndicats de policiers. Puis du soleil, et, tenez-vous bien, beaucoup de cadres défilant en rang serré de blanc vêtus. Malgré la peur distillée dans tous les discours depuis des mois, peur qui gagne quand les budgets publics sont mis au régime sec et que les agences de notation menacent et dictent leur loi, bref, malgré un climat de psychose, pas moins de deux millions et demi de manifestants partout en France. Un 7 septembre ! Franchement, avec le calendrier de «trêve estivale» fixé par le gouvernement, qui espérait briser l’élan du mouvement social, même les plus audacieux n’auraient jamais imaginé un tel succès en nombre. D’où la question légitime : le peuple en marche peut-il l’emporter ?

Classes. Entre mépris et insulte, Nicoléon continue comme si de rien n’était à négliger ce peuple en révolte. Inflexible sur les dates pivots du système, en particulier le passage de 60 ans à 62 ans de l’âge légal, intransigeant sur l’esprit même de l’idéologie qui préside à ce texte sauf quelques aménagements prévus de longue date, le prince-président n’a donc accepté de discuter que sur les marges. La philosophie, la loi, la règle, les valeurs, les normes et au bout du compte une certaine idée de la République sont mises au défi permanent de leurs destructions. Ainsi, plus question d’accuser la seule autorité, ou sa représentation. S’il s’agit d’actes hautement symboliques, ils sont d’abord et avant tout réels ! À vouloir balayer la classe ouvrière, quand il ne s’agit pas – vieille histoire – de nier jusqu’à son existence, la classe dominante et son allié libéral-sécuritaire n’engendrent rien d’autre qu’une forme de barbarie. Une barbarie (anti)sociale, le rêve d’une société sans classe ouvrière qui façonnerait un travail sans travailleurs, désaffilié, sans statut, invisible et muet, ne revendiquant plus rien qu’une subsistance a minima. Une espèce de travail captif d’une des variantes les plus éhontées de l’esclavage contemporain, l’insécurité sociale, la précarité de l’emploi, la sous-traitance, l’intérim, etc. Autant le dire : une société qui humilie sa force de travail est une société de l’aliénation. Tel est le but du capitalisme, plus que jamais lourd de périls extrêmement graves. Tandis que la créativité humaine est endormie dans les sociétés figées, chez des esprits quelquefois domestiqués, les crises, comme celle que nous vivons aujourd’hui, ont-elle la vertu de réveiller les capacités créatrices ou destructrices ? Rappelons-nous de l’injonction de Gramsci : «Optimisme de la volonté, pessimisme de l’intelligence.» Devra-t-on attendre la grande crise finale pour que la classe ouvrière (re)prenne la parole et le pouvoir sur la vie, (re)mettant la main sur son destin, dans l’alliance, le respect, la fierté et la dignité de l’être historique ?

Marx. «La France n’a pas besoin de réformes, elle a besoin d’une révolution», écrit l’écrivain et cinéaste Gérard Mordillat dans une préface tonitruante qu’il vient de donner aux Éditions Demopolis, à l’occasion de la publication du volume I de Qu’est-ce que le capitalisme, de Karl Marx, une compilation en cinq chapitres du Capital. Sachant que, en 2010, seule la moitié des manuscrits du célèbre philosophe et théoricien socialiste a été à ce jour publiée, donc que l’autre moitié reste inédite (sauf pour une poignée d’érudits privilégiés ayant accès aux archives), et sachant par ailleurs que le «retour» à la lecture des œuvres de l’auteur du Manifeste est un phénomène mondial depuis le début de la crise financière, nous ne pouvons que saluer l’initiative de Demopolis, qui, à sa manière, contribue utilement à l’inlassable chantier de décryptage du capitalisme. Mordillat interroge : «Comment penser cette impensable transformation du monde où 2% de l’humanité disposent de 50% des richesses, où la moitié des hommes n’en possèdent qu’un pour cent ?» Et il ajoute: «Et c’est là que l’énergie révolutionnaire des analyses de Marx nous encourage et nous soutient dans une perspective aussi joyeuse que stimulante que celle d’un slogan vu sur le mur d’une usine en grève : le capitalisme est malade, achevons-le !» Beau programme, non?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 11 septembre 2010.]

(A plus tard...)

jeudi 9 septembre 2010

Conseil de lecture : pour redécouvrir le journaliste Jaurès...

Jaurès, la passion du journaliste, par Charles Silvestre (aux éditions Le Temps des Cerises), préface d'Edmonde Charles-Roux, dessins d'Ernest Pignon-Ernest (12 euros).

Rarement dans toute leur histoire les journalistes se sont à ce point interrogés sur eux-mêmes, sur le sens de leur travail quotidien, sur leur fonction. Chacun le perçoit bien sans l'admettre tout à fait : des gazetiers du Grand Siècle aux plus fameux reporters des conflits contemporains, l'âge d'or du journalisme s'éloigne. Et avec lui, en sa définition même, ce point ultime de la dignité que nous fantasmons beaucoup, certes, mais qui, aux heures de retrouvailles collectives, offrait à la France un cursus de valeurs assez solides pour consolider ses bases arrière et mettre tout le monde d'accord. En ce domaine aussi, la spécificité française n'a pas été qu'une exception, mais bien, dans les grandes lignes, une exceptionnelle spécificité.

Après ce préambule (nécessaire?), vous aurez compris pourquoi j’accorde une importance capitale au journaliste Jaurès, que nous aide opportunément à
(re)découvrir Charles Silvestre. En publiant Jaurès, la passion du journaliste (éditions Le Temps des Cerises), l’ancien rédacteur-en-chef-adjoint de l’Humanité et co-secrétaire national des Amis de l'Humanité nous dresse le destin d’un homme de plume quotidienne qui, dit-il, en laisserait plus d’un rêveur. Et pour cause. De Jaurès, le grand public connaît surtout l’homme politique, le socialiste, le tribun incomparable, l’immense Républicain, l’historien et, bien sûr, le martyr du café du Croissant, première victime hautement symbolique de la Première Guerre Mondiale. Certains savent moins, pourtant, que Jaurès fut un journaliste absolument fascinant, bien avant la création de la grande œuvre de son existence, l’Humanité.

Dans la préface qu’elle donne à ce livre, Edmonde Charles-Roux, de l’académie Goncourt, l’écrit d’emblée: «C’est le grand mérite de Charles Silvestre que d’avoir mené ses lecteurs à la découverte de l’un des aspects les plus méconnus de la personnalité de Jaurès. (…) Le journalisme a été l’arme secrète de Jaurès. On ne peut plus les dissocier l’un de l’autre. Ils se confondent.» Edmonde Charles-Roux a non seulement bien lu, mais elle a raison d’insister sur un fait qui, au fil des pages et sous la plume de Charles, devient une évidence fondamentale: si l’homme politique Jaurès a fait le journaliste Jaurès, c’est aussi le journaliste Jaurès qui a fait l’homme politique Jaurès. D’où «l’extraordinaire ampleur de l’œuvre journalistique de Jaurès et de son extrême diversité», s’enthousiasme Edmonde Charles-Roux à juste titre.

En restituant avec maestria le contexte d’articles restés célèbres du fondateur de l’Humanité, Charles Silvestre nous aide à comprendre comment et pourquoi Jaurès accorda une place si importante à la presse, avant même sa première élection de député en 1885, à vingt-six ans. Son nom figura en effet dans L’Union Républicaine, Le Réveil républicain, L’Avenir, Le Courrier et la Dépêche bien sûr, quotidien du Midi très important à l’époque. «Jaurès, c’est la maîtrise du sujet», écrit Charles. On ajoutera: et une plume hors normes... Citons par exemple ce passage de Jaurès, dans la Dépêche justement, en 1887: «Plus de lumière, demandait Goethe avant de mourir ! Plus de justice, demande notre siècle, avant de finir ! Or, pour réaliser la justice, il faut deux choses : la clarté dans l’esprit et la générosité dans le cœur, il faut l’élan et la science, il faut le coup d’œil et le coup d’aile.» Lumineux Jaurès, un œil braqué sur les faits, l’autre tourné vers l’horizon…

Ce qui fascine aussi, dans ce livre, c’est la compréhension, trait par trait, mot à mot pourrait-on dire, de l’évolution de Jaurès au fil des années. Une constante apparaît pourtant, exprimée fort tôt et que nous retrouverons plus tard dans l’Humanité, celle de sa lucidité vis-à-vis du capitalisme: «L’expérience, écrit-il dans la Dépêche dès le 18 décembre 1895, démontrera à tous que les réformes les plus hardies peuvent être des palliatifs, mais tant qu’elles ne touchent pas au fond même de la propriété capitaliste, elles laissent subsister la racine amère des innombrables souffrances et des innombrables injustices qui pullulent dans notre société.»

Puis arriva, bien sûr, l’Humanité. Silvestre résume le début de l’aventure par ces mots: «Le 18 avril 1904, Jaurès n’écrit pas, comme à son habitude, UN article. Il écrit un mot. Il écrit un journal. Il écrit un éditorial. Mais on n’est plus dans l’habitude. On est dans la nouveauté ! Le mot fait le titre du journal qui vient de sortir des presses, avec son odeur d’encre fraîche: l’Humanité.» Chacun connaît la formule de Jaurès: «L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine.» Et Charles Silvestre ne se trompe pas en citant l’éloge de Jacques Derrida, qui, en 1999 dans l’Humanité précisément, écrivait à propos du nom même (l’Humanité) choisi par Jaurès: «Magnifique ! Intolérable ! Une telle audace doit éveiller chez certains des pulsions meurtrières… Ils ne supporteraient pas de voir mettre en question tremblée ce qu’ils CROIENT SAVOIR.» Et Derrida ajoutait: «On n’est pas encore en mesure de déterminer la figure même de l’Humanité que pourtant on annonce et se promet ainsi.» Silvestre insiste d'ailleurs: «L’Humanité est née du besoin de donner une voix au socialisme.» Et à propos du socialisme, Jaurès écrivait lui-même, en 1912: «Sans cet idéal supérieur, le syndicalisme rétrograderait au corporatisme le plus étroit, le plus médiocre, le plus bourgeois.» Sans ambigüité.

Quand je vous aurai dit que le livre de Charles Silvestre comporte par ailleurs une sélection d’articles (ou d’extraits) de Jaurès, et que l’ensemble est illustré de dessins (absolument sublimes) de l’ami Ernest Pignon-Ernest, vous aurez compris à quel point vous devez vous procurer au plus vite Jaurès, la passion du journaliste. Seule la résonance du futur dans le présent ou du très loin dans l'ici-maintenant nous offre (dans de rares moments d'orgueil) la possibilité en "son ampleur" de nous incarner dans quelque chose de plus grand que nous. Ce quelque chose porte un nom, toujours vivant en 2010: c'est l'Humanité. L’Humanité selon Jaurès, l'Humanité selon nos pères, l'Humanité selon ses lecteurs, l'Humanité selon nos enfants, l'Humanité comme une évidence, l'Humanité en effet... Dans le journal de Jaurès, le journalisme n'est pas un testament mais un acte de vie chaque jour recommencé, un cri de naissance perpétuel qui renvoie au cri de l'homme assassiné. En responsabilité et en conscience, ce qui est écrit dans ce journal doit être unique. Chaque fois unique, le début de l'humanité.
A sa manière, Charles Silvestre y rend un vibrant hommage. Merci à lui !

Lire également l'article de Gilles Candar, paru dans l'Humanité du 30 août 2010:

(A plus tard…)

lundi 6 septembre 2010

Retraites : parole au peuple !

Si les idées de transformations ont toujours un pouvoir sociopolitique, puisqu’elles enfantent les vrais espoirs collectifs permettant de renverser un ordre social donné, seules les mobilisations populaires d’ampleur qui les accompagnent offrent à l’histoire les soubresauts imprévus capables d’épaisseur. Alors autant le dire. La France des luttes, celle qui ne se résout jamais à la domination de puissants, a rendez-vous avec son destin, cette semaine, et plus particulièrement ce mardi 7 septembre, jour de grandes mobilisations partout dans le pays pour refuser le projet gouvernemental de démantèlement de nos retraites. L’enjeu enjambe de loin le strict cadre d’une nouvelle journée d’action. N’ayons pas peur des mots, notre avenir commun est en cause. Un choix de civilisation.

Toutes les personnes de conscience le savent désormais. Nicolas Sarkozy et ses affidés, qui contrôlent un appareil d’État clanique, ont enfoncé au pas de charge toutes les frontières de l’ensauvagement français contemporain, installant l’un des pires néoconservatismes de l’Occident, n’hésitant pas à puiser sa semence idéologique dans les pires caniveaux de la réaction, tout en voulant déchirer, cela va de soi, les dernières pages de notre pacte social républicain. Cible prioritaire : notre emblématique système des retraites. Jadis, il était l’un des piliers intergénérationnels de notre vivre-ensemble solidaire. Mais depuis peu, par la volonté de l’UMP et le diktat des marchés financiers, il ne serait devenu qu’un odieux bénéfice, une déchirure, une méfiance, bref l’objet de toutes nos peurs… La perversité du discours dominant a atteint un tel degré d’infamie que même l’espérance de vie, ce bien commun de l’humanité, a été présentée comme un handicap nécessitant d’abattre l’âge légal de nos retraites…

Faut-il pourtant rappeler que la contribution financière pour «sauver» notre système actuel représenterait au pire 3% des richesses des années futures ? Qui osera contester que cela se situe bien loin des dix points de richesse qui se sont déplacés des poches du travail vers celles du capital en un peu plus de vingt ans ? Au fond, quelle civilisation souhaitons-nous laisser en héritage à nos enfants ? Cette question devrait hanter chaque citoyen. Selon un sondage Ifop publié par Ouest-France, une large majorité des Français (70%) «approuve» la journée de mobilisation syndicale organisée ce mardi, cette approbation culminant même chez les 18-24 ans (87%). Cette étude d’opinion répond en partie à ladite question. Mais en partie seulement.

En choisissant l’inhumain et le populisme teinté de xénophobie, en rompant définitivement avec le mythe gaulliste d’un État au-dessus des intérêts particuliers, la droite dominante connaît une crise politique et morale sans précédent, comme en témoignent les rassemblements de ce samedi pour défendre une certaine idée de la République. Mais pour que cette crise se transforme en rapport de forces favorable aux oppositions politiques et sociales, un échelon dans la mobilisation doit être franchi. Alors que le projet de loi sera débattu au Parlement dès mardi en procédure d’urgence – un déni de démocratie –, tout indique que les manifestations dépasseront le cap symbolique du 24 juin dernier. Si tel est le cas, le prince-président ne pourra plus nier que le climat a changé et que les tentatives de manipulation de l’opinion n’auront pas suffi à faire triompher sa guerre sociale. Les jeux ne sont donc pas faits. L’Histoire l’exige : personne ne doit faire défaut.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 septembre 2010.]

(A plus tard...)

dimanche 5 septembre 2010

Silence(s) : pour Laurent Fignon...

(À l’ami disparu. Trop tôt. Si vite.)
Choc. Partir-revenir. Revenir-partir. Allez savoir où se situe la différence ? Nous le savons, l’éloignement ne prémunit en rien contre les affres du temps – au contraire même. D’autant que d’autres éloignements plus menaçants viennent chasser tout manquement ou oubli. Dans le sanctuaire de nos existences, dépouillées de nos apparences, la versatilité de nos parcours exige son dû et impose à chacun d’entre nous une infinie variété d’expériences. Pour tenir le cap. Et choisir une sorte de désert intériorisé totalement assumé à défaut d’être maîtrisé, quitte à éprouver l’impression de se situer en marge, dans les interlignes d’une certaine collectivité médiacratique bêlante… Sachez-le, 
le bloc-noteur en pleine dérive des sentiments en était là, coincé entre ailleurs et ici, août achevant ses derniers feux, quand, surpris sans sommation, le coup de téléphone fatal survint 
et le silence se rompit. Injonction mortifère. «Laurent est mort.» Trois mots. Rien que trois mots. Et un cri.

Fignon. Ces mots ont défilé en boucle. Prendre soudain conscience de cette vérité. Lui donner un sens, un vague sens. On pense soudain, par association d’idées, à Bernard Giraudeau. Et puis oui, on comprend enfin : Laurent Fignon 
s’en est allé. Vraiment. Malgré les soins. Les protocoles. On a beau dire qu’on soigne de plus en plus (ou de mieux en mieux) les cancers, qu’on «gagne» une survie pouvant être «datée», en mois, en années. Après dix années de lutte, Giraudeau avait eu quatre rechutes, autant d’opérations, une chimio interminable. Lui-même l’expliquait sans détour : «On vous parle d’une survie de cinq ans. Cinq ans, c’est formidable, c’est beaucoup… et cela ne fait pas grand-chose.» L’ami Laurent, lui, se sera battu un peu plus d’un an. C’était beaucoup. Et pas grand-chose. C’était il y a longtemps. C’était hier. Mon dieu.

Mots. Ici-maintenant, comment ne pas repenser aux mots de Laurent ? Se les remémorer, encore et encore, manière bien modeste d’exorciser quelques démons: «Puisque beaucoup m’ont posé la question depuis la sortie de Nous étions jeunes et insouciants (Grasset), il me faut l’avouer en toute humilité : 
je ne regrette pas, oh non ! d’avoir divulgué la gravité de la maladie qui me frappe. Le cancer est une maladie mortelle. Les mots 
ne changent rien à l’affaire, ils aident juste à comprendre, 
ils témoignent de ma réalité. J’ai toujours été comme ça, c’est plus fort que moi : qu’elle plaise ou non, je suis un partisan farouche 
de la vérité.» Et il ajoutait : «Une pareille épreuve, ça tourne dans 
le crâne. Impossible de n’y pas penser, de se le retirer de l’esprit. Cela fait partie de tout votre être. (…) J’ai été un sportif de haut niveau et je connais bien mon corps, ses réactions, ses demandes, ses insuffisances. Néanmoins, ça dépasse l’entendement de savoir – et surtout d’intégrer pleinement l’idée – que ton corps puisse vouloir te tuer. Oui, mon corps veut me tuer ! C’est ça, le cancer. Rien d’autre. C’est la traîtrise suprême qui ne répond qu’à une seule et unique stratégie : profiter de ton éventuelle rémission…»

Mort. Alors il fallut comprendre et dire à la fois l’imminence de la mort – événement inouï – en affirmant son impossibilité même. Tel était l’ami Laurent depuis 
des semaines. Nous ne pouvions pas être à la fois plus préparés à sa disparition, plus préparés par lui-même en quelque sorte, par sa lucidité exemplaire des ultimes temps, et pourtant 
plus désemparés par la perspective. À la fois meurtris, blessés, 
plus endeuillés d’avance et plus incapables que jamais 
d’amortir le choc, la secousse. Horreur de la prévisibilité. Mais multiplicité des temps vécus en accéléré – tellement. 
Il y eut la mort toujours imminente. Puis la mort non pensable, pourtant prête à s’abattre. Puis la mort déjà arrivée, l’annonce, la douleur, les minutes tout aussi mortes, les heures qui filent déjà sans même suspendre leur obscur vol, pour qui, pour quoi. Trois temporalités qui finissent par se mêler pour former des certitudes qu’on pensait inconciliables : l’attente ; la violence ; l’après... Vérité crue. Rien qu’elle. Rien d’autre. Vraiment rien d’autre ? Dans l’Écriture du désastre, Maurice Blanchot écrivait: «Mourir est irreprésentable, non pas seulement parce que mourir est sans présent, mais parce qu’il n’a pas de lieu, fût-ce dans le temps, la temporalité du temps. Il n’y a rien à faire avec la mort qui a toujours eu lieu : œuvre du désœuvrement, non-rapport 
avec un passé (ou un avenir) sans présent.» L’inconcevable temporalité est donc bien là, plus en lui (le mort) mais déjà 
en nous, en nous tous, nous qui sommes confondus d’émotion par l’irrécusable témoignage de sa continuité (en nous).

Silence. Et finalement ? Oser. Oser le bonheur de dire «oui», d’affirmer sans fin, ni retour. Une manière comme une autre de rester proche, très proche, malgré l’éloignement. Revenir-partir. L’ami Laurent en disait: «Tous les hommes meurent un jour. Si ma vie devait s’arrêter prochainement, j’aurais cette chance inouïe de partir sans regret. Trop jeune, bien sûr, 
mais sans regret. J’ai eu la plus belle vie qu’on puisse imaginer. Je n’ai pas d’autres mots pour le dire.» Partir-revenir. Mais, bordel, que le silence se fasse enfin!

(BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 4 septembre 2010)
(A plus tard...)

jeudi 2 septembre 2010

Education nationale : tableau (très) noir

Parce qu’il en brasse beaucoup, le ministre de l’Éducation nationale ne manque décidément pas d’air… Tandis que 850 000 enseignants effectuaient hier leur rentrée afin de préparer l’arrivée, ce jeudi, des 12 millions d’élèves, Luc Chatel, alias porte-parole du gouvernement, a continué d’esquiver les questions brûlantes, osant affirmer, à la limite du grotesque, que l’éducation nationale «allait bien». Abusant d’une langue bien exercée après plusieurs jours d’occupation des médias, Luc Chatel, invité de France Inter, a rabâché que l’école était le «premier budget de l’État», comme si une vérité historiquement connue de tous justifiait à elle seule les projets éducatifs en cours, qui ne forment qu’un puzzle destructeur dont on peut déjà mettre en place les morceaux : moins de moyens et de personnels, des professeurs inégalement formés pour des écoles aux objectifs différents. L’égalité des chances, valeur essentielle de la République, est en péril. Et ce n’est pas une découverte. Puisque le sarkozysme n’aime pas l’égalité républicaine, pourquoi devrait-elle continuer de s’appliquer à l’école ?

Les bons mots du ministre Chatel, servi par toute la médiacratie rampante, n’auront donc pas suffi 
à étouffer la réalité et le climat délétère dépeint par 
toutes les organisations syndicales. Signe des temps, même les inspecteurs de l’éducation nationale, d’ordinaire si prompts à une discrétion sinon 
d’usage du moins largement érigée en coutume rarement transgressée, ont décidé de lancer ce qu’ils appellent un «coup de semonce». Rien ne saurait justifier, en effet, que Luc Chatel ait réussi le tour de force de ne pas évoquer une seule fois, lors de sa conférence de rentrée, les suppressions de postes : pas moins de 16 000 en 2010 . Chiffre auquel il faut déjà ajouter les 16 000 prévues pour 2011. Ce qui portera l’effroyable statistique à plus de 65 000 depuis 2007 !

«Pas une question de moyens», ânonne le ministre, pour qui «l’éducation doit participer à l’effort collectif» en «s’adaptant aux besoins du terrain». La bonne blague. L’homme oublie un peu vite que cette année, le nombre d’élèves augmentera de 39 000 et que beaucoup d’entre eux se retrouveront face à des professeurs stagiaires n’ayant reçu aucune formation pratique devant une classe ! Tout est en place. M. Chatel peut ainsi citer autant qu’il le veut la philosophie libéralo-néoréactionnaire de son action, faite de «méritocratie», d’«autonomie» et de «concurrence». Tout cela pour passer «d’une école pour tous à la réussite de chacun». Les mots ont du sens. Et le sarkozysme est bien là. À tous les étages d’une société plus meurtrie que jamais.

Cette France qui hérisse l’inégalité comme les barbelés nous fait honte. L’école, si importante pour l’équilibre républicain, est une victime emblématique du sarkozysme. Les citoyens doivent prendre la mesure exacte de l’érosion systémique d’une institution jadis jalousée dans le monde entier, mais qui assiste progressivement à la destruction de sa raison d’être : un service public d’éducation, en somme ce que la République peut offrir de mieux… «De toutes les écoles que j’ai fréquentées, c’est l’école buissonnière qui m’a paru la meilleure», disait Anatole France. Dès le 6 septembre, à l’appel des syndicats enseignants, l’école buissonnière fera cette fois l’unanimité des personnels enseignants, sous forme de grèves. Le lendemain, 7 septembre, ils rejoindront les grandes mobilisations pour les retraites. Qui a osé dire que cette rentrée ressemblait aux autres ?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 septembre 2010.]

(A plus tard...)

mercredi 1 septembre 2010

Laurent Fignon, à plus d’un titre...

Le grand cycliste français, double vainqueur du Tour de France, s’est éteint des suites de son cancer. Nous avions coécrit son Nous étions jeunes et insouciants, paru aux éditions Grasset en 2009. Laurent était devenu, ces dernières années, un ami précieux...

Attendre fut difficile ; ne plus attendre est désormais terrible… Broyé par la torpeur d’un été sans rémission, dans la frayeur de la moindre sonnerie du téléphone portable, quêtant l’un de ses SMS, un petit «ça peut aller», ou un «merci de penser à moi», il fallait donc que la nuit noire survienne et, avec elle, l’heure d’assécher les mots pour dire l’intensité de la douleur. Bien que le danger soit toujours grand d’oser parler de son propre rapport au(x) mort(s), comment y échapper lorsqu’une partie de vous s’épuise à le réclamer, tandis qu’avec le disparu bascule un monde même, une époque, une certaine idée d’un sport qu’il honora en toute liberté. Laurent Fignon ? Une liberté unique en son genre. Un esprit libre en toute circonstance. Un instinct incarné d’intelligence. Un émancipé de toujours… La voilà donc, la commotion de la disparition. Comme si une longue et intense course personnelle s’interrompait dans la brutalité d’une évidence nommée «cancer».

Comment continuer autrement le témoignage d’un homme (et sportif) d’exception pour que nos pas épousent jusqu’au fond son ombre absolue. Avouons-le sincèrement. Ce qui a pris fin hier, ce que Laurent Fignon a emporté avec lui, ce n’est rien d’autre que l’entr’aperçu d’un monde finissant : le cyclisme. Du moins celui qu’il incarna dès ses débuts. Ce cyclisme tellurique qui mentionnait l’orgueil et l’honneur dans la souffrance consentie… Car, à la charnière des années 1980-1990, Laurent symbolisa – presque à lui seul et parfois malgré lui – une haute ambition de la pratique cycliste, qui n’était pas encore uniquement tournée vers l’ultraprofessionnalisme et l’uniformisation d’un sport faussé par le bio-pouvoir. Un monde où l’on se mesurait de face, «à la pédale». Les apports chimiques n’y changeaient rien, ou si peu. Les forts en caractère, raclés jusqu’à l’os par l’impérieuse nécessité d’en découdre, triomphaient toujours et connaissaient le prix à payer… Au fond, ce cyclisme-là n’aura duré vraiment qu’un siècle et s’épuisa dans les derniers tours de roue des Fignon et des Hinault, et rendit même les armes dans les soubresauts chronométrés d’un contre-la-montre sur les Champs-Élysées, un maudit jour de 1989, pour huit petites secondes d’éternité… C’était encore la petite reine des mythologies usinées par le peuple. La légende. La vraie.

Laurent Fignon : comment écrire l’homme et l’ami sans trahir ni l’un ni l’autre, sans interrompre la brutalité et la douleur d’un partir qu’on savait irrémédiable mais dont on refusait jusqu’à l’absurde l’inéluctabilité ? Lui qui refusait avec une obstination magistrale les consentements au néant et les accommodements avec le style, nous avons donc coécrit Nous étions jeunes et insouciants pour les éditions Grasset, entre novembre 2008 et mai 2009. Il me fallut revisiter dans le détail la carrière d’un cycliste si atypique qu’il suscita plus de fantasmes que d’allégresse populaire. Des centaines de milliers de signes qu’il fallut réduire pour les besoins de l’œuvre. Son mot d’ordre fut la sincérité. Son exigence, l’écriture. Et puis autre chose, rester coûte que coûte fidèle à son souhait de «ne pas raconter les courses, que les courses» mais bien «le reste, tout le reste, ce qu’il y avait autour des courses». Chez lui, trois à quatre séances par semaines, il reparcourut son existence, de l’enfance aux errances, des triomphes aux drames. Chaque page tournée réveillait un monde en réduction qui avait créé un personnage à sa démesure… Je pouvais alors m’émerveiller devant la franchise de l’homme, sa décontraction, son infinie patience face aux événements vécus qu’il fallait reconsidérer avec l’épaisseur du temps, révoquant parfois ses propres comportements, non par jugement, mais par compréhension des faits et gestes. Il ne disait rien parfois et ses silences imposaient le respect. Toujours plus présent que sa présence. Les téléspectateurs du dernier Tour de France en savent quelque chose…

Aussi incroyable que cela puisse paraître, il n’apprit l’existence de son cancer qu’au point final de notre ouvrage, alors que les épreuves étaient déjà en correction. Comment oublier qu’un jour le téléphone sonna ? C’était lui. «Tu vas bien?», dis-je familièrement, comme l’aurait fait un frère avec l’insouciance des jours qui filent. Lui répondit sur un mode badin : «Pas trop, non. J’ai un cancer, mon petit pote!» Tout changea – et rien ne changea. «Je n’ai pas peur de mourir», répétait-il, alors que le combat, chaque semaine plus compliqué, le rendait plus grave. Quand je lui demandais si le plus dur était la souffrance, il suggérait avec cette pointe d’ironie qui le caractérisait : «Oui et non. Je savais que ce serait difficile à supporter, surtout la chimiothérapie. Mais à ce point… C’est usant, bien plus que tout ce que j’ai connu sur un vélo, c’est dire… Au bout d’un moment, on ne pense qu’à un truc : ne plus rien faire.»

Les forces manquent pour témoigner ce qui nous arrive là, nous coupe le souffle. À l’instant de la grande désorientation, les yeux grand fermés, comment «rêver d’une écriture qui ne serait pas une mort», comme le disait Jacques Derrida? Les mots de Laurent suffisent: «Objectivement, quand je regarde ma vie, quand je pense à ce chemin parcouru en son ampleur, je peux affirmer que j’ai eu la prodigieuse chance de trouver ce pour quoi j’étais doué et de pouvoir en vivre bien, par passion, par plaisir, sans réserve…» Ou encore ceux-ci : «J’aurai cette chance inouïe de partir sans regrets. (…) J’ai eu la plus belle vie qu’on puisse imaginer. Je n’ai pas d’autres mots pour le dire.»

Laurent Fignon ? Un nom et une existence de feu. Le témoignage en fraternité d’un âge d’or qui épuise tous les recours psychologiques. La trace-sans-trace des Géants de la Route avant inventaire… Mi-août, alors qu’il venait tout juste d’avoir cinquante ans, il y eut cet ultime message : «Ne t’inquiète pas, il n’y a aucune peur à avoir.» Ce matin, il n’y a pas d’autre vêtement sur moi que ce lambeau de rage et de stupeur. À plus d’un titre.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 1er septembre 2010.]

(A plus tard...)

lundi 26 juillet 2010

Tour : les rêveurs (jamais) inutiles de la Grande Boucle

Après trois semaines, le suiveur retiendra d’abord la « peur » de Contador à l’heure de triompher de Schleck, dans l'ultime contre-la-montre. Mais il n’oublie surtout pas les derniers tours de roue d’Armstrong. Changement d’ère ?

Depuis Paris (Champs Elysées).
« Maudit soit à jamais le rêveur inutile. » L’inconditionnalité à la Baudelaire reste-elle une valeur nodale du Tour ? Malgré sa perversité d’élaboration, la question mérite un court examen. Si le suiveur se love avec une facilité déconcertante en cette folie française qu’est le roman du Tour, avec l’impression parfois de raturer un livre blanc universel, il continue d’imaginer quelques pendus aux cous de l’onirisme saturé, situant ses emportements à la frontière de l’homme (dans sa vérité) et de la machine (dans sa pseudo-neutralité), jamais en marge du sol et du climat. Au milieu de l’indéchiffrable vacarme de juillet, imaginant jusqu’à l’insolence l’héroïsation des scénarios improbables, retenons d’abord et avant tout les yeux d’effroi du triple vainqueur Alberto Contador (Astana), samedi, dans le contre-la-montre décisif, quand, contre toute attente, pris de panique, jouant à coup de secondes le sort de l’épreuve, il crut que « c’était perdu ». Il raconta : « J’ai souffert comme jamais. J'avais passé une mauvaise nuit, j'avais très mal dormi. J'avais mal au ventre. » Un peu d'humanité.

Il fallut se pincer fort. Contador finalement 35e. Et son dauphin, Andy Schleck (Saco Bank), 44e. Les deux premiers du Tour dans les profondeurs de l’ultime chrono avant Paris. Du jamais vu… A l’image de ce Tour mystérieux, difficile à « déchiffrer » tant sa psychologie intérieure voisina de nouveau avec cette coutume de l’épuisement « à l’ancienne » plutôt sympathique. La vue d’Yvette Horner, hier au départ, nous rappela d’ailleurs subtilement que la nostalgie y est toujours une valeur d’appoint. Près de 3700 kilomètres parcourus par les coursiers. Et 39 petites secondes entre les deux prétendants. Que dire de plus ? Sinon qu’il s’agit là très exactement de l’écart dû au saut de chaîne subi par Schleck lors de l’ascension du Port de Balès… Contador ne pouvait pas perdre un Tour que Schleck devait gagner. Voilà toutes les limites de l’Espagnol, grand triomphateur tout en défensive, à 27 ans, sans avoir remporté une seule étape, devenant avec trois victoires au palmarès l’égal des Thys, Bobet et LeMond. Série en cours. Tandis qu’un Français de l’impossible surgissait de nulle part pour s’emparer du maillot à Pois. Sous l’Arc de Triomphe, hommage personnel du suiveur à Anthony Charteau (BBox). Le coureur inconnu. Magnifique et éternel. Symbole à lui seul d’un changement d’ère ?

A ce propos. Et Lance Armstrong dans tout ça ? En franchissant hier après-midi sa dernière ligne d’arrivée avant de raccrocher le vélo au clou, à quoi songeait-il à l’heure du trouble final, le corps raclé jusqu’à l’os et l’estomac creux ? Que subsistait-il de sa respiration d’homme mûr bientôt converti en homme d’affaires ? Que restait-il de ses césures camouflées sous la morgue primale ? A force d’essentialiser tout pour sur-jouer des partitions de chair à vif et d’entrailles frémissantes, atteignant sans s’en rendre compte une certaine idée de tragédie simplifiée à outrance, le Texan en avait-il fini avec ses mensonges, ses approximations et autres accommodements avec la réalité ? Dans la violence des nerfs de l’être consacré, le suiveur réalise à peine, s’y refuse. Impossible pour lui de tourner la page de dix-huit années d’exposition médiatique, avec, au passage, un record de victoires dans l’épreuve-matricielle qu’il adule tant. Car mystère-Lance demeure à ce jour le plus grand quiproquo de l’histoire du Tour, où les records seuls n’ont jamais accordé le sacre de la Noblesse pour entrer dans Salle des Illustres…

Là comme ailleurs, mieux vaut se répéter que de se contredire, d’autant que le temps qui passe n’y changera. Emblème de l’orgueil, pour le meilleur et pour le pire, Armstrong a comme achevé nos Tours d’enfance, préfigurant à lui seul un nouveau genre de coureurs, proches des héros virtuels. Son come-back à la compétition, éclatant l’an dernier, transparent cette année, en rajouta à notre trouble, d’autant que l’Américain fut l’une des pièces maîtresses d’un mécano complexe mais bien huilé servant essentiellement à une espèce de « normalisation » du côté des affaires, disons à une « trêve » - pourtant douteuse – dans la relation entre le cyclisme et le dopage. Armstrong ne le sais pas, mais l'écriture de son histoire est tellement énorme qu’il a, en quelque sorte, « déromantisé » la littérature du Tour.

Le Texan a pris sans donner, banalisant la Légende et son capital symbolique, sans jamais parvenir aux chevilles des Géants de la Route, ceux qui entretinrent une relation à l’Histoire non pas par despotisme mais par l’épaisseur de leurs faits et gestes. Son retour n’eut rien d’une rédemption, mais, au contraire, donna à voir avec éclat(s) la vraie nature du cyclisme qu’il imposa à tous : avec lui nous sommes passés du mythe au produit. Le triomphe du sportif capitaliste sur l'homme du peuple. Mais le vélo est ainsi fait : un jour ou l’autre les puissants doivent s’expliquer. Lui n’y échappera pas. Sur « l’affaire Landis » et ses suites. Sur ses victoires. Sur l’US Postal et tutti quanti. Et pourquoi pas lors d’un procès retentissant, qui solderait ces années d’errance ?

Hier soir, sur les pavés livides des Champs Elysées, le suiveur reconnaissant savait plus que jamais que sa relation à la Grande Boucle survivrait à la relativisation des comportements et au vacillement des convictions. A l’âge des Etats-monde, des machines, des masses perdues livrés aux puissances qui les enserrent pouvant d’un instant à l’autre les broyer, le suiveur n’oublie jamais que, dans le Tour, seule l’Histoire tranche. N’est pas Coppi, Merckx ou Hinault qui veut. N’est pas Fignon qui veut non plus. L’ami Laurent confessait hier : « Ce fut un beau Tour dans l’ensemble, malgré quelques légères frustrations de temps en temps… on se refait pas. »
Fidèle à lui-même, le suiveur-rêveur n’est jamais inutile. Avec Baudelaire il poétise : « Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs. »

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 26 juillet 2010 -
mis sur ce blog dans sa version longue.]

(A plus tard...)

samedi 24 juillet 2010

Tour : Landis déclare "avoir vu" Armstrong se doper

Depuis Pauillac (Gironde).
Lors d’un show télévisé sur ABC, le cycliste américain Floyd Landis a réitéré aujourd’hui ses accusations contre Lance Arsmtrong, affirmant avoir été « témoin » de la prise de dopants par Lance Armstrong, y compris par transfusion sanguine. Interviewé lors du programme populaire Nightline d’ABC pendant quatre-vingt dix minutes, l’Américain, vainqueur déchu pour dopage du Tour de France 2006, a de nouveau reconnu s’être dopé, avant d’accuser une quinzaine de personnalités du vélo d’avoir été concernées par le dopage. Parmi lesquels Lance Armstrong.

« Je ne vais pas rentrer dans le détail du nombre de fois où j’en ai été témoin, mais oui, j’ai vu Lance Armstrong se doper », a confessé Landis. Avant d’ajouter : « Si cela concerne Armstrong, cela signifie qu’il y a un véritable problème avec le système, parce que j’en ai vu d’autres. A un moment, il faut dire aux enfants que le père Noël n’existe pas. Ça ne me plait pas plus que ça d’être dans ce rôle, mais il faut juste que quelqu’un le tienne.»

Face caméra, Landis est interrogé : «Avez-vous vu Armstrong recevoir des transfusions ?» Réponse de l’Américain, présent au sein de l’équipe US Postal de 2002 à 2004 : «Oui. De multiples fois.» Et de préciser : «Lance Armstrong m’a fourni des patchs de testostérone. Ce sont juste des petits patchs qu’on pose sur la peau. Rien à voir avec une tranfusion.»

Comme chacun le sait, Lance Arsmtrong, 38 ans, septuple vainqueur du Tour qui termine sa dernière Grande Boucle ce dimanche, a toujours démenti avec véhémence ces accusations. Mais les autorités américaines, qui ont officiellement ouvert une enquête, ont convoqué des témoins, parmi lesquels l’un de ses «ennemis», son compatriote Greg LeMond, mais aussi son ancien coéquipier Tyler Hamilton, devant le tribunal fédéral de Californie en vue de recueillir des informations et des documents sur les quatre dernières formations cyclistes avec lesquelles Armstrong a couru (US Postal Service, Discovery Channel, Astana et RadioShack).

Le Tour s’achève. La carrière d’Armstrong aussi. Mais en a-t-il fini avec son passé ?

[Avec AFP.]

(A plus tard...)

La Sarko-Bank privatise le Tour

Depuis Pauillac (Gironde).
Il dit aimer le cyclisme, le revendique à chaque occasion, s’en fait une gloire. Chacun doit s’y plier. Son entourage, ses conseillers, ses ministres, les Français et la terre entière... De loin ou de près, cette année, Nicoléon a collé au Tour comme rarement il l’avait fait jusque-là, dépêchant sur place des émissaires, quels qu’ils soient, quasi quotidiennement. Pour cet excès de passion, le prince-président aura un beau cadeau qu'il fera semblant d'utiliser comme d'habitude (coureur à pied peut-être, coureur cycliste jamais) : un vélo Trek Madone. Offert par Lance Armstrong en personne. Son ami. Son grand ami, qui a table ouverte au Palais et pour lequel rien n’est trop beau. Armstrong ? «Un courage magnifique.» Et quoi d’autre ? «Un champion exemplaire.» Et l'affaire Landis et le reste ? «Rien à déclarer.» Parole de spécialiste.

Voyez-vous, Nicoléon était sur le Tour, jeudi, reçu comme il se doit dans la voiture de direction par Christian Prudhomme, entre le Soulor et le Tourmalet, pour assister au duel Contador-Schleck. Loin de moi l’idée de critiquer la présence du chef de l’Etat sur les routes de la Grande Boucle : cette Institution-Tour, l’un des derniers théâtres authentiquement populaires, mérite et réclame les honneurs de la République, y compris les plus importants. Cela va sans dire. Hélas, au théâtre, il y a aussi des décors...

Et des décors, cette année, depuis le départ de Rotterdam, le pouvoir-suprême nous en a servis... Chaque jour ou presque, les suiveurs ont assisté, impuissants, à un ballet surréaliste de tout ce que l’UMP compte comme personnalités locales ou nationales. Des ministres aux élus, des dirigeants parisiens aux pontes régionaux, des femmes de responsables aux fils-fils à papa, tous y sont passés. Pour y être. Surtout s’y faire voir. Et prêcher le message officiel : sur le Tour on roule à droite. Pour un peu, la carte de l'UMP aurait été plus efficace que nos accréditations officielles pour accéder au village-départ et aux salons VIP...

Tellement que les deux ministres des Sports de tutelle en exercice, Roselyne Bachelot et Rama Yade, ont offert aux organisateurs le privilège de deux visites chacune (du jamais vu). Parmi beaucoup d'autres (liste impossible à établir), nous eûmes également l’insigne privilège de voir Eric Woerth, alias ministre du Travail, présent dans la voiture de Bernard Hinault, accompagné de son... épouse (aucune pudeur décidément). Woerth a appelé ça « un instant de détente » (sic). Pensez, avec tout le stress de l’affaire Bettencourt, quel meilleur terrain d'apaisement que le Tour… Monsieur le ministre y a signé des autographes le matin à Revel (vrai). Mais il a reçu des huées à la pelle le soir à Ax-3 Domaines (je vous assure). Le peuple du Tour, dans sa grande sagesse légendaire, ne réserve pas qu'à certains cyclistes ce rare privilège de la sanction verbale...

«Nous ne sommes que des locataires», explique Christian Prudhomme pour justifier ce bal des dirigeants quotidiens, qu'il ne peut évidemment refuser. L’autre jour, au départ de l’étape Les Rousses-Morzine, un confrère et néanmoins ami mais dont nous tairons le nom pour des raisons de discrétions et d'intimité (sic), eut le privilège de se soulager aux côtés de Xavier Bertrand, le patron de l’UMP. Scène surréaliste. Le journaliste : « Z’êtes pas un peu dans la merde avec l’affaire Bettencourt ?» Bertrand : «Pensez-vous, mon cher, on a connu bien pire !» Un petit Tour et puis tout va !

Sur les Champs-Elysées, prestige oblige, on annonce la présence de dix ministres au moins et de plusieurs secrétaires d’Etat. Mieux, les Français vainqueurs d’étapes seront reçus par Nicoléon au Palais vers 19 heures. N’en doutons pas, Gérard Holtz ou Laurent Jalabert ne seront pas loin pour recueillir la parole sacrée.
Franchement. Le peloton s'arrêtant à Colombey, en 1960, pour saluer le Général, c'était quand même autre chose, non ?

(A plus tard…)

vendredi 23 juillet 2010

Tour : les assassins du « cercle de la mort »

Depuis le Tourmalet (Hautes-Pyrénées).
Alors débuta ce long monologue avec les silences, pour que la tempête parvînt à se consumer des dedans et que, arrimés aux forces telluriques d’outre-là, le froid et la pluie modèrent leur violence. Orages hurlants, la pluie abondante et glacée jusqu’au petit matin nous avait effrayés. Aussi, lorsque les 172 rescapés transis prirent le départ dans les rues de Pau, hier midi, nous guettions les cimes pour entrevoir ce que la légende du jour, sculptée pour le centenaire du premier franchissement du Tourmalet, allait nous réserver. Une baisse vertigineuse des températures. De la pluie. Des nappes de brouillard. Les Forçats 2010 verraient-ils l’entr’aperçu de l’Histoire infernale, celle qu’ils devaient écrire, enfin ?

Nous aurions tant voulu que la grande bataille des leaders surgisse avant terme, qu’elle nous commotionne par exemple dès l’ascension du col de Marie-Blanque (1re cat.), ou dans le Soulor (1re cat.), à soixante kilomètres du but. Las, il fallut nous contenter d’une longue échappée de sept coureurs (Pauriol, Kolobnev, Flecha, Kloren, Perez Moreno, Boasson Hagen et Burghardt). D’une algarade désespérée de Carlos Sastre (Cervelo). D’une attaque désordonnée d’un peloton de moutons, bêlant en tout sens et semant la pagaille dans le groupe maillot jaune, surpris par l’audace des bovidés. Puis attendre, ensuqués, les rampes mortifères du Tourmalet. Pour voir des actes d’onirisme singulier entre Alberto Contador (Astana) et Andy Schleck (Saxo Bank). En passer à l’essentiel. Tutoyer le déraisonnable.

Et puis survivre à la poésie meurtrière du Tourmalet, emprunté là par Barèges, 19 kilomètres d’ascension à 7,5%. Devant une foule considérable réunie dès les contreforts du géant pyrénéen, venue célébrer autre chose que le seul passage des coureurs, disons la noblesse des lieux, les Saxo Bank de Schleck prirent l’ascendant. Dans la roue de Cancellara d’abord, Fuglsang ensuite, une impressionnante course de côte à l’essoufflée, à l’asphyxie, se profila. A douze bornes du but, Contador se retrouva esseulé au milieu d’un groupe pourtant fourni. Avant écrémage total, à dix kilomètres du sommet, sur deux impulsions d’Andy Schleck. Initiative annoncée. Un rien fracassante. A laquelle s’accrocha sans faillir Alberto Contador, tous les autres s’affaissant pour perdre du temps. Dans le crépuscule, deux hommes sur l’asphalte humide – et plus rien. Plus d’échappés, plus de contradicteurs. Eux seuls. Une tentative d’Alberto, un coup d’épaule comme réponse, des regards d’assassin d’Andy voulant laisser l’autre sans vie sous sa roue. Le coude à coude nous hypnotisa. Mais les paralysa. Sur la ligne, Contador laissa la victoire à son jeune rival et ce fut étrange et presque banal à admettre. Un don fondamental ? Un partage élégiaque ? Au sens sacrificiel et stupide de l’idée.

Allez savoir pourquoi. En écrivant ces mots gorgés d’un soupçon d’émotion faute d’admiration, pour jamais obsédé par les histoires fabulées qui enluminèrent ses nuits, le suiveur qui n’en est pas moins archiviste lâcha comme un sanglot, un râle plutôt. Que sont ici les Contador, les Schleck, les Sanchez et autres Menchov ? Savent-ils à sa juste valeur l’ampleur du Tour qui les honore malgré eux ? Ce Tour généreux, miraculeux, ce Tour qui arpente la Salle des Illustres rassemblés hors-temps. Ce Tour saisi dans ses limites et sa grandeur… Vu d’en-haut, où grondait quelque dieu improbable, nous revîmes, dans un contraste saisissant, cette vieille photo exhumée sur laquelle on devine Octave Lapize, en 1910, escaladant à pied les derniers hectomètres du Tourmalet, lui le premier cycliste du Tour à le vaincre, tractant à la force des bras un vélo antédiluvien sur un chemin qui n’en portait que le nom. A l’époque, les rares habitants nommaient « le Cercle de la Mort » cette région de pics coincée entre Peyresourde, Aspin et Tourmalet. Des histoires de lutins, de bergers dévorés par des ours lors de nuits sans lune. Des routes impossibles, sentes caillouteuses ravinées par la violence des vents et l’abondance de la neige l’hiver…

Ce fut là, sous l’ombre portée de cette photo noircie d’un pionnier mort au chant d’honneur (1), qu’un instant, un instant seulement, le suiveur se sentit renaître à la dramaturgie d’un monde qu’il croyait dissolu. L’Heure des hommes vivants qui se nourrissent, impassibles ou contraints, à la maturation saccadée des aînés de l’Antique. Sur le Tour, les héros classiques ont toujours des héritiers. « Vous êtes tous des assassins !», hurlait Lapize aux organisateurs en 1910. Au sommet du Tourmalet, hier soir, ces mots claquaient comme une évidence. L’ici-maintenant d’où réchappent tous les sentiments d’éternité. Pour qu’enfin puisse débuter le long monologue avec les silences.

(1) Pilote d’avion, le sergent Lapize mourut durant la Première guerre mondiale, abattu en vol le 14 juillet 1917, en Meurthe-et-Moselle.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 23 juillet 2010 -
et mis sur ce blog à la demande générale.]

(A plus tard...)

jeudi 22 juillet 2010

Tour : Jens Voigt, le héros inconnu des Lettres... sur un vélo de junior

Depuis le Tourmalet (Hautes-Pyrénées).
Au cœur de cette itinérance pour équilibristes du bitume et des Lettres, une espèce de douceur unique en son genre s’impose parfois, trop rarement, surgissant là où on ne l’attend pas forcément. Voici une anecdote merveilleuse et rare, donc précieuse, d’abord rapportée par notre ami et confrère James Startt, franco-américain, puis évoquée ce matin dans Libération par notre ami Jean-Louis Le Touzet, alias l'Amiral, avec lequel nous partageons tables et vins les soirs d’étapes (sans commentaire)...

Cette histoire concerne l’inoxydable Jens Voigt (38 ans), l’un des derniers représentants de la Salle des Illustres, qui, avec ou contre tous, poursuit son bonhomme de chemin en cultivant son jardin et ceux des autres s’ils le demandent. Car voyez-vous, Voigt n’est pas qu’un coureur expérimenté, il est aussi un lettré qui traîne dans sa musette des livres, des histoires, des contes et assez de culture pour faire pâlir la plupart des suiveurs… Il lit les Français, les Américains, les Nordiques, etc. Et si besoin, il se plaît à citer Norman Mailer, comme à l’arrivée aux Rousses : « Moi-même, j’ai cru mourir. » Pour les besoins d'un prochain livre, j’ai personnellement du Marx dans le coffre arrière de la voiture de l'Huma (si, je vous assure que c’est vrai), Voigt, lui, c’est Hegel qui berce ses soirées… Que voulez-vous. Il est né en Allemagne de l’Est et n'en dit pas que du mal, ce qui n'est pas bien vu dans le peloton (et ailleurs) !

Reprenons. Voici ce qui est arrivé à notre ami-cycliste, mardi vers Pau. Pour la bonne compréhension de l'histoire, n’oubliez pas que, l’an dernier, il avait été contraint à l’abandon dans le Tour après s’être fracassé sur le sol… Mardi donc, dans la descente du col de Peyresourde, Jens tomba, assez lourdement. Encore quelques brûlures supplémentaires. Le problème, c’est qu’il cassa là sa machine, devenue totalement inopérante. Dans l’anarchie de la course, qui commençait à se décanter, il se trouva qu’à ce moment précis les deux véhicules de son équipe Saxo Bank se situaient assez loin devant lui (ce sont des choses qui arrivent dans les étapes de montagne). Instable situation, n’est-ce pas ?

Les minutes passant, un véhicule officiel finit par arriver à ses côtés… la voiture-balai. Comme il se doit, voyant le coureur en extrême difficulté, le chauffeur lui demanda : « Tu montes ? » Et notre Voigt d’hurler : « Non. Ça va pas la tête? Donne-moi plutôt un vélo. » Bonne pioche. A l'intérieur dudit balais, il y eut de quoi. Enfin façon de parler. En ouvrant le fourgon, Jens Voigt découvrit un vélo, mais de junior. Un vélo jaune. Pas du tout à sa taille, puisqu’il s’agissait d’un cadre ridiculement petit pour lui. Et tenez-vous bien, avec des cale-pieds « à l’ancienne », avec la courroie et tout et tout…

D’après-vous, que fit notre Jens ? Il enfourcha bien sûr cette machine inadaptée, et s’en fut achever la descente, comme il le put, les chaussures enfournées dans des cales préhistoriques. (Voici d'ailleurs la photo qui le prouve, publiée sur le site de James Startt, bicycling.com : http://www.bicycling.com/tour-de-france/tour-features/saying-no-sag-wagon)

Qu’on le sache, Voigt roula ainsi un peu plus de vingt bornes, le coude gauche en sang et pas mal de contusions ici et là, avant que son équipe puisse arrêter une voiture pour le secourir en bonne et due forme. C’est donc sur un vrai vélo qu’il acheva son périple à Pau, 121e de l’étape à seulement 34 minutes du vainqueur. « Jamais de la vie je n'aurai abandonné, j'aurai préféré courir à côté de mon vélo », expliqua-t-il le soir.

Sur le site http://www.bicycling.com/ où il délivre régulièrement ses impressions du Tour 2010, Voigt choisit à chacune de ses interventions un auteur qu’il veut mettre en avant. Le soir de cette embardée sur ce vélo de junior, il cita Jack London (A cheval à travers l’Arctique). Il aurait pu choisir Kerouac. Avant la Route ou Sur la Route étaient tout choisis.
Et dire qu’un jour, Jens Voigt aura définitivement décroché des pédales et ne sera plus sur le Tour… Allez, je renifle déjà.

(A plus tard…)

mercredi 21 juillet 2010

Tour : à propos du mentir-vrai et du chant du cygne…

Depuis Pau (Pyrénées-Atlantiques).
« J'ai été le témoin dans ma vie de bien des choses qui auraient pu se transformer en fictions... » Le suiveur ne fantasme pas et sait très bien que les cyclistes n’ont pas lu Aragon. Pas même Contador, qui aurait pu retourner la formule comme un cuissard sale : « J’ai été le témoin dans ma vie de bien des choses qui auraient pu se transformer en réalités… » Le mentir-vrai est-il une valeur à la hausse ? Mais depuis quand le cyclisme se présente-t-il comme un sport de haute éthique où tout se dit, où tout se vaut, où les « faits de course » nous embarquent dans la poésie des actes? Le vélo demeure mécaniquement humain, les fourches cassent, les chaînes sautent, les corps s’embrasent. Et si le Tour se joue « à la pédale », il lui arrive de choisir sur une chute, un bris de matériel, une fringale voire une traitrise épouvantable. Le rendez-vous de juillet n’est pas un sanctuaire débarrassé des comportements humains.

Allez osons. Le mentir-vrai est-il parfois sublime d’amoralité quand il convole en secondes noces avec la Petite Reine? Alberto Contador (Astana) a trouvé une étrange réponse. Sûr de son bon droit lorsqu’il s’empara du maillot jaune à Bagnères-de-Luchon, malgré les huées d’un public affranchi des protocoles, l’Espagnol eut ensuite la curieuse idée d’infléchir sa position. Via Twitter, le tenant du titre se décida, contre toute attente, à poster une vidéo tard lundi soir, dans laquelle il voulut s'excuser, face caméra, depuis sa chambre d’hôtel. Dramaturgie à son apogée. «Il y a un problème sur les circonstances, déclara-t-il. J'ai peut-être commis une faute, j'en suis désolé.» Et Contador de s’essayer à un exercice de contrition surprenant: «Je suis déçu, car le fair-play est une notion importante pour moi. Je n'aime pas ce qui s'est passé (…), je ne suis pas comme ça. » Le suiveur, prudent, se souvient de ses pères jésuites. C’est toujours suspect quand un fidèle passe directement de la sacristie à confesse…

«Je ne vais pas pleurer, je vais prendre ma revanche », professait Andy Schleck (Saxo), tout en rage assermentée. On allait donc voir ce qu’on allait voir. Dès hier ? Dans ce « classique » du vélo qu’est Luchon-Pau, par Peyresourde, Aspin, Tourmalet et Aubisque, hélas placé à soixante bornes du but, il aurait fallu qu’Andy renverse les tables de la Loi pour faire vaciller le Tour et Contador avec. Alors d’autres s’y essayèrent. Pour de plus laïques ambitions. Prenez Lance Armstrong. A 12 kilomètres du sommet du Tourmalet, pris d’une frénésie plus vengeresse qu’adaptée aux circonstances et à son âge (38 ans), le Texan piqua la mouche et s’en fut. Nous hagards et lui retrouvé, il ne put camoufler un pédalage à la va-vite, saccadé, heurté, quasi à bout de souffle, bref propulsé par une urgence dont il refuse de dire le nom (Floyd Landis). On pourrait ridiculiser le bel orgueil du septuple vainqueur à l’heure de sa propre fin. A quoi bon. Le suiveur aime trop l’art lyrique pour se moquer d’un chant du cygne.

Car sous l’impulsion de l’Américain, une belle troupe de dix hommes, réduite à sept au sommet de l’Aubisque, parvint enfin à s’échapper, après un début d’étape un peu fou. Outre Armstrong, il y avait là Moreau, Fédrigo, Horner, Plaza, Cunego, Van de Walle, Casar… et Carlos Barredo (Quick Step), qui, planta tout son monde à 45 kilomètres de l’arrivée, avant d’être revu à quelques encablures. Durant le mini-sprint, nous pensâmes très fort « pourquoi pas Armstrong »… mais Pierrick Fedrigo (BBbox), jaillissant et plus puncheur que jamais, se devait d’offrir la sixième victoire française de ce Tour. Et derrière ? Rappelez-vous : on allait voir… on n’a rien vu. Sauf une espèce de paix des braves entre Contador et Schleck peu conforme à la Légende des lieux. Manière vulgaire d’annoncer à tous : « On se retrouve jeudi, à la vie à la mort, dans la montée du Tourmalet. »

Quoiqu’il aspire à de nobles destinées, le suiveur, dans sa grande folie, se devine impuissant, observateur privilégié d’un espace trop rarement chaotique. Puisqu’il lui est impossible de faire plier la course par la seule volonté de ses songes, il accepte cette société du doute qui se reconstitue chaque jour dans le miracle du Tour, mais tente toujours d’en déchiffrer sa philosophie. Avouons que la relation vérité-mensonge y reste obscure. Si un coureur dit le faux sans vouloir tromper, en pensant dire une réalité, est-ce vraiment un mensonge ? Et le vrai mensonge ne suppose-t-il pas l'intention de tromper, quitte à dire une certaine réalité ? Contador aurait dû le savoir : une parole qui témoigne a toujours partie liée avec la possibilité au moins de la fiction et du parjure. La preuve. Nous avons appris hier que le sprinter Alessandro Petacchi (Lampre) avait lui-même annoncé qu’il était l’objet d'une enquête depuis le 12 juillet dernier sur des pratiques dopantes présumées, en Italie. La direction du Tour n’en aurait rien su jusque-là. L’art du mentir-vrai n’est plus ce qu’il était.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 21 juillet 2010 -
et mis sur ce blog à la demande générale.]
 
(A plus tard...)

mardi 20 juillet 2010

Tour : l’Italien Petacchi inquiété par la justice italienne pour fait de dopage ?

Depuis Pau (Pyrénées-Atlantiques).
Permettez-moi d’abord une courte parenthèse symbolique. Sachez-le, les suiveurs continuent depuis vingt-quatre heures de s’amuser d’une douce ironie de l’histoire. Andy Schleck (Saxo Bank), victime lundi d’une mécanique prétendument supérieure à toute contingence (un saut de chaîne monstrueux), serait donc le leader malheureux d’une équipe que l’on soupçonnait il y a peu, pourtant, d’utiliser des bécanes à moteurs… C’est quand même fabuleux ! Les techniciens et autres laborantins seraient parfois dépassés par la tradition des heures antiques et des Illustres… Comment ne pas s’en réjouir ?

Trêve de plaisanterie. Car beaucoup de chimistes, manifestement, sont toujours opérationnels… Aujourd’hui à Pau, dans la torpeur d’une étape quasi escamotée par les leaders malgré quatre sommets mythiques (Peyresourde, Aspin, Tourmalet et Aubisque), nous avons appris que le porteur du maillot vert du Tour Alessandro Petacchi (il l’a perdu ce soir au profit de Thor Hushovd), venait d’annoncer personnellement qu’il faisait l'objet d'une enquête en Italie sur des pratiques dopantes présumées.

Le sprinteur italien de la Lampre, âgé de 36 ans, serait en effet soupçonné d'avoir pris plusieurs produits interdits, rapporte la Gazzetta dello Sport, citant du PFC (perfluocarbone, qui accélère le transport de l’oxygène dans le corps sans modifier l’hématocrite) et de l'albumine (utilisée pour faire baisser le taux hématocrite, limité à 50% en compétition). Rappelons au passage que Petacchi, dont la réputation en ce domaine a largement dépassé les frontières de son pays, avait été contrôlé positif en 2007 au salbutamol, un médicament qui a la propriété de dilater les bronches...

« Le 12 juillet 2010, le procureur de Padoue a invité M. Petacchi à se rendre disponible à la fin du Tour de France pour répondre aux questions sur son passé, qui ne se rapportent ni à la saison actuelle ni à son équipe actuelle », a précisé hier l'avocat du coureur, Virginio Angelini, dans un communiqué transmis par la Lampre. Non sans hypocrisie, nous pouvons également lire dans ce texte : « En toute sérénité, Alessandro Petacchi s'est déjà dit, par l'intermédiaire de son avocat, disponible pour clarifier sa position et il est certain de pouvoir prouver qu'il n'est absolument pas impliqué dans ces événements. » Petacchi, qui a quand même remporté deux étapes cette année, à Bruxelles et Reims, n’a pas été et ne sera pas retiré du Tour par la Lampre, si l’on en croit l’équipe italienne. Pour justifier sa décision, celle-ci avance le fait qu’elle a été informée de ces poursuites judiciaires par la presse. Ce qui reste évidemment à démontrer...

Dans le cadre de l'affaire dite de « Mantoue », qui débuta suite aux auditions du grimpeur italien Emanuele Sella, contrôlé positif en 2008, le procureur de Padoue, Benedetto Roberti, tente depuis des mois de mettre au jour un trafic de produits dopants. Il a déjà entendu plusieurs cyclistes ayant couru au sein de l'équipe Lampre. Rappelons également que, en avril dernier, l'équipe BMC avait suspendu provisoirement Alessandro Ballan et Mauro Santambrogio pour les mêmes faits : les deux hommes, jadis à la Lampre, venaient d’être «entendus» par le même procureur...

Questions pour finir.
D'abord, comment la direction du Tour va-t-elle réagir ? Officiellement, Christian Prudhomme et ses proches viennent d’apprendre – comme nous – que Petacchi était inquiété par la justice de son pays. Va-t-elle l'exclure au plus vite ou se contenter de ces explications pour le moins sommaires ?
Ensuite, sachant que l’information remonte au 12 juillet dernier, comment cette même direction du Tour n'a-t-elle pas été instruite de l'existence cette enquête judiciaire par les autorités italiennes compétantes ? Il y a encore quelques années, jamais un tel fait - pour ne pas dire un affront - aurait pu se produire.
Ces questions réclament des réponses... rapides !

(A plus tard…)

Tour : Voeckler triomphe à l’excès, Contador par défaut...

Depuis Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne).
«On périt par défaut bien plus que par excès.» Mais qui a lu Saint-John Perse dans le peloton ? A l’heure où quelques prétentieux s’entichent de références acceptables sur ce théâtre d’expression propice aux éclats de style, le suiveur poursuivait l’aventure pyrénéenne vers la micro-vallée de Bagnères-de-Luchon en se demandant si la singulière partie de «poker menteur» (expression lue à peu près partout) entre Contador et Schleck se poursuivrait toute la journée. Quand accepteraient-ils de régler leurs comptes, et, surtout, lequel des deux aurait assez de rage pour faire sombrer l’autre, par excès et non par défaut ?

«Parlons plutôt de bataille psychologique entre les deux», plaidait hier midi Cyrille Guimard, qui, avec son œil malin légendaire et son plaisir quasi vicieux à détruire les mythes, suggérait une autre hypothèse à laquelle nous n’osions penser sérieusement. «Et si un autre en profitait?» Inutile de dire qu’entre le magret de canard et le fromage de brebis pyrénéen, l’hypothèse assécha la discussion. Encore que. La veille à Ax-3 Domaines, nous avions tous vu filer comme des voleurs Denis Menchov et Samuel Sanchez, et nous n’avions pas pu nous empêcher de repenser aux propos de Schleck : «Denis Menchov n’est pas un candidat à la victoire.» Que valaient encore ces mots ? L’excès de focalisation – sur un homme, ou deux – n’est-elle pas une faute à l’Esprit du Tour, un manque de respect dû sa grandeur ?

Avec pour tout horizon des cimes dressées à l’éternel, le peloton s’avança du Port de Balès, kilomètre 146. Un col récent dans l’histoire de l’épreuve, ancien chemin pastoral goudronné seulement en 2007 pour les besoins du Tour : près de vingt kilomètres d’ascension à 6,1% de moyenne, préalable à une courte bascule vers Bagnères. A l’avant, une grosse échappée de dix éléments (Voeckler, Ballan, Mondory, Ivanov, etc.) avait franchi en tête les cols du Portet-d’Aspet (2e cat.) et des Ares (2e cat.). Dix minutes au compteur, de quoi espérer. Sauf si les cadors en décidaient autrement. Dès les premières rampes, sous l’impulsion de l’équipe du maillot jaune, Saxo Bank, suivie comme son ombre par six équipiers d’Astana, nous quêtions quelques exploits humains pouvant traduire encore la toute-puissance du cyclisme, élevé au rang de poésie mystérieuse.

Voilà d’ailleurs le meilleur adjectif : un Tour « mystérieux ». Difficile à « lire », tant sa psychologie empreinte à une tradition d’épuisement. « Pour gagner le Tour de France, il faut que je prenne des risques et les pentes de Balès seront pour moi », avait annoncé Andy Schleck. Une violente attaque et un ennui mécanique plus tard, la victoire morale du Luxembourgeois se dessina en grand ! Explication. Tandis que Schleck se retrouva à pied en raison d’un incroyable saut de chaîne, Alberto Contador, qui avait d’abord été lâché par l’accélération, décida contre toute logique sportive de contre-attaquer. Et de s’enfuir dans un petit groupe. Au prix d’un effort exceptionnel, fruit d’un énorme braquet, Schleck tenta de limiter les dégâts. En vain.

Sur la ligne, le Luxembourgeois cédait son maillot jaune à Contador, pour 8 petites secondes. Question légitime : alors qu’il était à l’arrêt, le maillot jaune avait-il été agressé ? Oui. Ou non. «Il était trop tard quand je l’ai su», tentait de se défendre Contador, après avoir été sifflé sur le podium. Pour Schleck, pas de doute : «A sa place, je n’aurai jamais fait ça. Il n’aura pas le prix du fair-play. (…) Je vais prendre ma revanche.» La violence des éléments réclame-t-elle une mansuétude d’âme peu conforme à la brutalité des événements ? Le suiveur admet son trouble.

Dans le groupe de tête, Thomas Voeckler (BBox), parti seul, révéla son orgueil le plus valeureux pour sourdre par-delà les montagnes un sacré caractère. Avec son maillot de champion de France, il bascula en anachorète au sommet, et, au prix d’une descente à tombeau ouvert, le protégé de Jean-René Bernaudeau s’en alla quérir une victoire si prestigieuse qu’elle nous réchauffa le coeur. Toute sa carcasse à l’arrachée invitait à l’évasion, et la voir, juste la voir, était une aventure en bonheur. Cinquième victoire française. Bravo.

Preuve de souffrance et preuve d’amour, ce devait être l’heure de Grands. Qu’on se le dise. Le cyclisme est tellement impitoyable que son héritage même est un combat qui requiert des excès d’excellence, la preuve. Aujourd’hui, le Tour honorera son passé avec un classique d’entre les classiques : quatre cols de légende se dresseront, Peyresourde, Aspin, Tourmalet et Aubisque. Un parfum de gloire, une odeur d’hors-là. A une condition néanmoins. Que la légende ne s’écrive pas par défaut. Hier, en franchissant le col du Portet-d’Aspet, où l’Italien Fabio Casartelli avait perdu sa jeune vie le 18 juillet 1995, le suiveur trouva une réponse en forme d’épitaphe sur la stèle dédiée à sa mémoire : «Vivre dans les cœurs que nous laissons derrière nous signifie ne pas connaître la mort.»

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 20 juillet 2010 -
et mis sur ce blog à la demande générale.]

(A plus tard...)

dimanche 18 juillet 2010

Tour : quand Armstrong parle… entre les mots

Depuis Ax-3-Domaines (Ariège).
Avec Lance Armstrong, tous les mots ont leur importance. Toujours. Invité de Stade 2 ce dimanche 18 juillet, après la 14e étape du Tour de France où il a de nouveau perdu énormément de temps vers Ax-3-Domaines, l'Américain a réagi publiquement (disons devant un plus grand public que les quelques journalistes qui le traquent quotidiennement sur les routes du Tour) aux accusations de dopage lancées contre lui par son ancien coéquipier Floyd Landis, du temps glorieux de l’US postal.

Face aux questions complaisantes de l’équipe de France Télévision, aidée par un Michel Drucker plus adulateur que jamais, le septuple vainqueur du Tour a assuré, avec un grand calme: «Avec Floyd, nous avons des versions différentes. Sa version évolue, elle se modifie.»

Le leader des RadioShack s'est également montré très critique vis-à-vis de Greg LeMond, triple vainqueur du Tour (1986, 1989, 1990), convoqué comme témoin par le tribunal fédéral de Californie, dans le cadre de la même enquête (qui "progresse vite", nous assure-t-on de sources sûres). LeMond venait en effet de déclarer, le matin même dans le JDD, qu'Armstrong était «la pire chose qui soit arrivée au cyclisme»... Choisissant de contre-attaquer violemment contre son compatriote, Armstrong a pesé lourdement le choix de ses phrases, n'en doutons pas une seconde: «Nous allons avoir l'opportunité de dire la vérité devant des autorités, et Greg LeMond le dira à propos de 1989 j'espère. Parce que lui aussi, il faudra qu'il révèle sa vérité. Moi, je n'ai rien à cacher.»

Vous avez bien lu. Armstrong dit: «Lui aussi, il faudra qu’il révèle sa vérité.» Et si, par ces mots, Armstrong laissait entendre qu’il parlerait prochainement. Du coup, une question légitime s'impose: pourra-t-il seulement faire autrement, quand le Grand Jury américain prendra sa décision quant à la tenue éventuelle d'un futur procès? Ceci confirme notre impression depuis le départ de Rotterdam: Lance n'y est pas et pédale à-côté de son vélo. Les pieds ici. La tête ailleurs.

(A plus tard…)