dimanche 25 mars 2018

Services publics : bataille culturelle



Le 22 mars...

À la vérité, il est impossible de prédire avec exactitude ce qui se produira dans les semaines à venir, à la SNCF comme ailleurs. Les raisons ne manquent pas de croire que quelque chose d’important peut se profiler.

Sans surprise, Emmanuel Macron a donc répliqué  à sa manière aux grandes mobilisations du 22 mars pour la défense des services publics et de la SNCF, expliquant, lors d’un déplacement à Bruxelles, que les mouvements sociaux n’avaient pas d’«impact» sur les «réformes en cours». Beaucoup diront qu’« il est dans son rôle » ; d’autres qu’il montre une « évidente arrogance » à balayer si vite ce qui, pour lui, devient un problème majeur. Officiellement, l’exécutif «reste attentif à un effet de contagion», si l’on en croit un conseiller de l’Élysée. Officieusement, tout est mis en œuvre pour éviter une «convergence des luttes». Raison pour laquelle l’opinion est travaillée au moral, quitte à opposer les usagers aux citoyens – tiens, ce ne sont pas les mêmes? – et à expliquer, ou à faire expliquer par la cohorte d’«experts» en tout genre qui trustent les médias, que les grèves et les manifestations à venir sont évidemment vouées à l’échec, et que,  bien sûr, «2018 n’est pas 1995» et encore moins un certain «mois de mai»… comme s’il s’agissait de comparer ce qui ne saurait l’être!

À la vérité, il est impossible de prédire avec exactitude ce qui se produira dans les semaines à venir, à la SNCF comme ailleurs. Ce que nous savons, en revanche, c’est que le matraquage idéologique va se poursuivre, massivement, jusqu’à l’énumération sans fin de contrevérités, à savoir que la «modernité» et le «changement» seraient du côté des gouvernants et des patrons, et que «l’archaïsme» et «l’inertie» se trouveraient du côté du peuple, des syndicats et même des intellectuels critiques… Invitons néanmoins les commentateurs zélés de la propagande ordinaire à la prudence. Car les raisons ne manquent pas de croire que quelque chose d’important peut se profiler. La conscience de l’enjeu – colossal pour l’à-venir – en est le ressort essentiel. D’autant qu’il s’agit d’une bataille culturelle autant que sociale: celle des services publics. La bataille  s’annonce longue, certes. Mais elle doit être l’occasion d’un large et vrai débat qui déconstruise point par point les arguments fallacieux du gouvernement et du  patronat. Ce qui se joue, c’est la destruction par la noblesse d’État de notre «civilisation» sociale, comme le disait Pierre Bourdieu... en 1995.

[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 26 mars 2018.]

vendredi 23 mars 2018

Scène(s)

Bertrand Cantat, le droit et la morale…
 
Vertige. À supposer, rien n’est moins sûr, qu’il faille courir tous les risques d’improviser certains propos, ne vaudrait-il pas mieux, sur quelques sujets du moins et celui-ci en particulier, les laisser ensuite rejoindre le silence? Entendons-nous bien: évoquer le «cas Bertrand Cantat» dans le moment présent s’avère un exercice, sinon impossible, du moins périlleux, dans la mesure où personne ne pourra jamais convoquer autre chose que sa conscience – que le bloc-noteur osera à peine nommer «la raison», tant le charivari émotionnel est grand, évidemment légitime, mais souvent irrationnel. Que doit-on consigner dans cette «affaire» sans heurter les uns, bousculer les autres, conforter les convaincus? Libre depuis 2011, le chanteur et compositeur hors normes, ex-icône de plusieurs générations de révoltés et d’engagés, a donc dû annuler des dates de concerts sous la pression d’institutions et d’associations qui l’ont érigé en incarnation des violences faites aux femmes. Vieux débat, celui qui prétend distinguer l’«artiste» de l’«homme» (la littérature du XXe siècle regorge de ces polémiques) et, en l’espèce, le «principe» et l’«homme». Qui et quoi honore-t-on en se déplaçant dans une salle de concert? Acclame-t-on une performance artistique? Ou célèbre-t-on l’homme qui la propose et la signe? En somme, retrouver Cantat en concert revient-il à donner quitus à un individu condamné à huit ans de prison en 2004 pour avoir porté des coups mortels à sa compagne, Marie Trintignant, comme si la simple manifestation de sa présence publique constituait une apologie de son crime et la construction de l’impunité? Ne voyons dans cette question difficile aucun vertige cathartique. Au moins pour une raison: le métier de chanteur implique une mise en scène qui conduit inévitablement à une posture schizophrénique pour tout spectateur, sachant que l’œuvre donne corps à l’artiste, et vice versa, comme rançon de la visibilité – notons qu’il est assez rare que les meurtriers, leur peine accomplie, viennent s’exposer sur la place publique. Sauf à sombrer dans l’imbécillité ou le fanatisme, cette schizophrénie nous touche tous. Car Cantat, qui a contribué à écrire l’une des plus belles pages de l’histoire du rock français avec Noir Désir, c’est notre passé, une mémoire commune, un bout de patrimoine culturel inaliénable, que cela plaise ou non. Et, si nous l’avons tant aimé, c’était pour de bonnes raisons, romantiques et politiques. Pourquoi faudrait-il les effacer et même les taire, puisqu’elles sont ancrées en nous et résonnent de doutes à la mesure du geste abjecte qui fut le sien? Plus rien ne sera comme avant. Et heureusement. 
 
Droit. Reste un point crucial. La morale peut-elle, doit-elle supplanter le droit? En d’autres termes, Bertrand Cantat  devient-il la victime expiatoire d’une société soumise à la dictature de l’émotion, prête à ériger des tribunaux faussement «populaires» et à répudier l’un de ses principes essentiels de la justice: la réinsertion? 

lundi 19 mars 2018

« Salauds de pauvres ! »

Les chômeurs seront encore plus contrôlés. Quand les victimes deviennent des coupables...

«Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.» Où s’arrêtera ce vieil adage populaire datant du XIIIe siècle, quand n’importe quel prétexte s’avère «nécessaire» pour stigmatiser quelqu’un afin de mieux s’en débarrasser? Les mots nous manquent pour décrire l’opération de communication et de diversion du gouvernement concernant le contrôle renforcé des chômeurs, qui nous rappelle jusqu’où peut se nicher la philosophie dominante, empreinte des pires oripeaux du néoconservatisme des dernières décennies. En dévoilant, hier, un véritable arsenal rénové de sanctions contre les sans-emploi ne «remplissant pas leurs obligations», qui s’inspire très largement des dispositifs déjà mis en œuvre en Grande-Bretagne, par exemple, l’exécutif montre du doigt les plus faibles, s’attaque à eux sans vergogne et transforme des victimes en coupables, ni plus ni moins. Le message ainsi délivré à la France entière a quelque chose de répugnant. Que doit-on entendre, sinon «salauds de chômeurs», comme certains disaient, bien des années en arrière, «salauds de pauvres»?

Qu’on se rassure, la ministre Muriel Pénicaud parle de contrôles «bienveillants» pour éviter qu’«une minorité profite du système». Le procédé est scandaleux. Au moins pour deux raisons. Primo: en réalité, seuls 41,8% des chômeurs sont indemnisés sur les 6,6 millions d’inscrits, sans compter les quelque 2 millions de citoyens qui n’entrent pas dans les statistiques (jeunes, autoentrepreneurs en difficulté, etc.), ce qui, au total, concerne près d’un actif sur trois. Secundo: la fraude en question est si marginale que, selon Pôle emploi, elle ne représente que 0,4% des cas… Pourtant, le gouvernement décide de tripler les équipes de flicage, qui devraient passer de 200 à 600 agents. Juste une suggestion en passant. Selon la Cour des comptes elle-même, la fraude aux cotisations sociales des patrons français a explosé en dix ans et représente désormais un manque à gagner de près de 25 milliards d’euros par an. Ajoutons à cette somme rondelette les 60 à 80 milliards de fraude fiscale annuelle. Et vous aurez compris la nature de la guerre de classe poursuivie par Emmanuel Macron et son gouvernement…


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 mars 2018.]

samedi 17 mars 2018

Mémoire(s)

Un grand livre de l’historien Michel Vovelle.
 
Flamme. Le temps qui passe est de bon conseil, parfois, pour s’éviter les points de non-retour: des mots rouge et noir nous aident, comme disait Gracq en 1940, à «triompher de l’angoissant par l’inouï». Le vocabulaire cambré de l’ultime a un pouvoir de dilatation jouxtant l’ivresse, il nous met à part, sur un pic de lucidité. Nous avons de qui tenir. Une longue lignée nous pousse dans le dos. L’un de nos «maîtres» nous en apporte une «preuve» par l’écrit si éclatante que le bloc-noteur chavire d’émotion d’oser se glisser dans ses pas: l’historien Michel Vovelle, auteur de près de cinquante ouvrages de référence, vient de publier «Mémoires vives ou perdues, essai sur l’histoire et le souvenir» (Éditions de Paris-Max Chaleil), le récit intime que nous n’attendions pas, ou plus, ambitionnant d’associer un certain nombre de considérations sur la mémoire, à partir de son expérience personnelle – que l’on sait hors du commun. Michel Vovelle y va de sa «petite chanson», dit-il. «Serait-ce pour répondre à ce “devoir de mémoire” que l’on invoque aujourd’hui si complaisamment? Je le dis tout net, je déteste le devoir de mémoire, il ne se commande pas, à travers les gesticulations ou accaparements officiels d’aujourd’hui. La mémoire ne se prescrit pas, elle s’entretient.» Avec Michel Vovelle, préférons donc définitivement la formule «travail de mémoire» et «devoir d’histoire». Il l’explique ainsi: «La mémoire s’enrichit comme elle s’appauvrit inévitablement tout à la fois, mais nous pouvons essayer de transmettre en passant le relais, le souffle, l’esprit, le souvenir, souffrances, affections, regrets mêlés aux espoirs indéracinables qui tissent la trame de nos vies, sans oublier les passions qui les entourent et qui donnent leur flamme à la continuité si fragile du passé remémoré. Cette immortalité fugace, la seule à laquelle je crois. »  


lundi 12 mars 2018

Le massacre d’Afrin ?

Le dictateur turc Erdogan, avec l’aide ses coreligionnaires islamistes de Daech, veut éradiquer l’enclave d’Afrin à majorité kurde, située au nord-ouest de la Syrie…
 
Silence! le dictateur Recep Erdogan massacre… Les nouvelles les plus alarmantes nous parviennent de la ville d’Afrin, cette enclave à majorité kurde située au nord-ouest de la Syrie. Depuis plusieurs jours, l’avancée des forces turques semble, hélas, irrépressible. C’est un déluge de fer et de feu sans discontinuer, par voies aériennes et terrestres, qui s’abat sur la population de cette cité déjà martyre. Une ONG alertait l’opinion mondiale, hier, que des milliers de civils avaient fui ou tentaient de fuir, redoutant l’assaut final. Ce n’est rien d’autre qu’un massacre programmé qui se prépare, une guerre totale contre les Kurdes menée par le «président» turc et ses supplétifs syriens: des islamistes de Daech! Erdogan construit dans le sang sa domination régionale, dont les répercussions géopolitiques risquent de déstabiliser toute la région, sinon l’équilibre du monde. Rappelons que la Turquie est un pays extérieur à la Syrie, qu’elle utilise son aviation en violant un espace aérien et que, de surcroît, elle est membre de l’Otan, tout comme la France… Même François Hollande s’en est ému, hier, dans un entretien au Monde: «Quel est cet allié turc qui frappe nos propres alliés avec le soutien au sol de groupes djihadistes?» s’indigne l’ex-président, sorti de son silence «diplomatique»… 
 
Comment oublier, en effet, que le peuple kurde a été la pointe avancée de la bataille contre les armées de l’islamisme politique en Irak et en Syrie; qu’il a été le meilleur allié, reconnu comme tel, le plus brave et le plus fidèle – femmes comme hommes – pour combattre Daech? Comment ne pas voir qu’Erdogan veut assassiner le peuple kurde partout, jusqu’en Syrie, jusqu’à Afrin où il met en danger de mort les milliers de réfugiés qui avaient trouvé asile dans cette poche de liberté? Le temps presse pour sauver Afrin de la folie d’Erdogan et de ses coreligionnaires islamistes, pour éveiller les consciences en Europe face à la situation catastrophique de cette enclave et face à un prévisible nettoyage ethnique, et surtout, pour contraindre les Nations unies à stopper le dictateur Erdogan par tous les moyens! Le silence et l’inertie des pays occidentaux concernés ont assez duré.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 13 mars 2018.]

vendredi 9 mars 2018

Sécession(s)

L’entre-soi des citoyens les plus aisés. 

Ségrégation. Souvenons-nous. C’était en 2015. Pour décrire la gravité de la situation de certains quartiers populaires, Manuel Valls parlait publiquement de «ghettos» et d’«apartheid territorial, social, ethnique». Le premier ministre de l’époque avait voulu provoquer, comme il en a l’habitude, et à partir de ce constat – contestable ou non – ne tirait évidemment pas les mêmes conclusions que nous sur les raisons de ce qu’il nommait l’«apartheid territorial». La polémique qui s’en suivit accompagnait celle occasionnée par la sortie du livre de l’historien et démographe Emmanuel Todd, «Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse» (éd. Seuil), véritable brulot sur le sens à donner aux grandes manifestations de l’après attentat à Charlie Hebdo. Pour Todd, ces mobilisations «républicaines» étaient une «imposture». Loin de l’image consensuelle et solidaire donnée par les médias et le pouvoir, elles auraient essentiellement mobilisé une France vieillissante, blanche et bourgeoise, versus une France populaire et multiculturelle, en somme, celle des «quartiers». Le mot «sécession» était prononcé. Et commenté. Nous connaissons la réalité, pas seulement les principes parfois abstraits dont notre République se réclame: depuis 2000, des indices concordants tendent à montrer que la ségrégation sociale s’accroît en effet. 
 
Séparatisme. Il y aurait donc une «sécession» subie, celle des quartiers. Mais existerait-il une «sécession» choisie et assumée, celle des citoyens les plus aisés, par exemple? Trois ans après les controverses suscitées par Valls et Todd, une étude de la Fondation Jean-Jaurès, publiée fin février, vient nous éclairer sur une forme de «séparatisme social» qui non seulement provoquerait une «érosion de la mixité sociale» mais menacerait le modèle républicain. Une question brutale est ainsi posée clairement: les riches ont-ils cessé de «faire nation»? C’est ce que pense, en grande partie, le politologue Jérôme Fourquet dans cette note choc donnée à la Fondation Jean-Jaurès, intitulée «1985-2017: quand les classes favorisées ont fait sécession».

vendredi 2 mars 2018

Privilégié(s)

L’Antisocial mène la guerre de classes.
 
Destruction. Vous vous sentez «privilégiés», vous? Demandez aux cheminots ce qu’ils en pensent, alors qu’une campagne médiatico-politique s’acharne à les jeter en pâture. Vieille pratique de la doxa libérale à propos de la question sociale. L’autre jour, la ministre des Transports parlait des agents de la SNCF en précisant qu’ils cheminaient dans la vie professionnelle munis d’«un sac à dos» – référence à peine voilée aux fameux «parachutes dorés» des hyper-riches… Dans la bouche de nos gouvernants, tout devient donc possible! Et puisqu’il convient de déconstruire systématiquement cette novlangue scandaleuse, lisez le livre que publie Thomas Guénolé, «Antisocial» (éd. Plon), qui s’attache à remettre les paroles à l’endroit et à ne rien laisser passer à ceux qui mènent une guerre de classes… et pensent qu’ils sont en train de la gagner. Une invitation à se réveiller, en somme! «J’appelle Antisocial le processus politique de destruction du modèle français de solidarité sociale, écrit Thomas Guénolé. Remise en cause après remise en cause, rabotage après rabotage, ce programme nous fait méthodiquement reculer de plusieurs décennies, voire de plus d’un siècle. Quelques exemples suffisent à l’attester.» Et il énumère ce qui, en 2018, nous paraît presque banal, hélas. «Le recrutement d’agents non titulaires dans la fonction publique est devenu un phénomène massif: ils sont près de 1 million en 2015. Pour eux, c’est reculer jusqu’en 1983 (le communiste Anicet Le Pors était alors ministre de la Fonction publique – NDLR), époque où les protections modernes des fonctionnaires titulaires n’existaient pas encore. La retraite à 65 ans est de plus en plus ouvertement débattue: l’appliquer serait reculer jusqu’en 1910, quand cet âge de départ fut adopté. (…) Quant à l’ubérisation du travail, dont les cas les plus connus sont les chauffeurs de voiture et les “autoentrepreneurs”, elle instaure le retour pur et simple de l’ouvrier à la tâche de la fin du XIXe siècle, au temps de la révolution industrielle. Le reste à l’avenant. En d’autres termes, l’Antisocial est un puissant mouvement en marche arrière.» Vous vous croyez à l’abri? Pour l’auteur, l’Antisocial ne s’arrêtera pas car il en est incapable, et ratiboisera notre système de protection sociale, jusqu’à entamer fatalement les «couches moyennes». «Si vous ne faites pas partie des 10% les plus riches, vous ne lui échapperez pas, poursuit-il. Puisque sa finalité est d’accaparer le maximum de ressources au bénéfice de la minorité oligarchique de la population.»
 
Statut. Ce qui se passe à la SNCF sera bientôt un cas d’école enseigné dans toutes les hautes sphères du pouvoir. Comment passer de l’esprit des services publics à une dislocation en règle de l’idée même? 

mardi 27 février 2018

Cette mort sur ordonnances...

 
Toute contre-réforme de choc conduisant à une grande marche arrière des droits est précédée et accompagnée par une propagande massive...
 
«Privilégiés»: les mots de la doxa libérale ont la vie dure et collent comme le sparadrap du capitaine Haddock. Nous avons l’habitude des campagnes mensongères, qui polluent l’espace public. Martelez, il en reste toujours quelque chose… Les médias dominants et toute la cohorte des experts afférents s’en donnent à cœur joie pour dire leur mépris des salariés de la SNCF, au fil de leur credo qu’ils répètent comme les prières d’un chapelet. C’est bien sûr «à cause» des syndicats et du «statut» des employés que la SNCF va mal. Les voilà donc, ces «privilégiés» de cheminots, agités comme des chiffons rouges. Cela ne vous rappelle rien? Que n’entend-on pas à propos des «salauds de pauvres», des «chômeurs fainéants», des «grévistes preneurs d’otage», des «fonctionnaires assistés»? Trois décennies de matraquage idéologique et de diffusion en boucle d’un catéchisme antisocial. Le but: obtenir la résignation du plus grand nombre. Toute contre-réforme de choc conduisant à une grande marche arrière des droits est précédée et accompagnée par une bataille des représentations, bref, une propagande massive qui vise à préparer les esprits au démantèlement des politiques sociales et à la destruction progressive du modèle français de solidarité…
 
SNCF: cette mort sur ordonnances… La mise en cause du rail tricolore est emblématique de la méthode employée pour porter un coup décisif à un grand service public. Une privatisation qui ne dit pas son nom, doublée d’un autoritarisme politique sans bornes. L’exécutif ne manque pas d’air: le Code du travail, la formation professionnelle, l’apprentissage, l’assurance-chômage, l’hôpital, l’immigration, le baccalauréat, la SNCF, bientôt la justice, l’audiovisuel, la Constitution, etc. Macron, c’est la version française du fameux Tina (There is no alternative) de Thatcher. La feuille de route est bel et bien une attaque globale d’ampleur historique. La riposte des syndicats de la SNCF s’annonce à la hauteur de l’enjeu. La bataille de l’opinion en faveur des services publics, elle, commence à peine en vérité. Elle ne sera pas moins décisive.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 28 février 2018.]

vendredi 23 février 2018

Marxien(s)


Plus de 2000 personnes, samedi dernier à la Bellevilloise (Paris), se sont massées pour assister à un forum consacré à… Karl Marx, et coorganisé par l’Humanité. Tremblez puissants : Karl est de retour !
 
Spectre. Et soudain, une fenêtre s’entrebâille pour nous laisser percevoir un nouvel horizon. Rendez-vous compte. Plus de 2 000 personnes, samedi dernier à la Bellevilloise (Paris), se sont massées pour assister à un forum consacré à… Karl Marx, et coorganisé par l’Humanité. Bienvenue dans le XXIe siècle ! Devant cette foule, souvent jeune et participative, nous pensions très fort à l’exhortation de Jacques Derrida, qui, en 1993, dans «Spectres de Marx» (éd. Galilée), écrivait: «Ce sera toujours une faute de ne pas lire et relire et discuter Marx.» Le philosophe de la déconstruction tentait de sortir son illustre prédécesseur du purgatoire du monde des idées (autant pour empêcher la domestication de sa pensée que son anéantissement) et cet acte intellectuel avait une valeur si prophétique que, vingt-cinq ans plus tard, le bloc-noteur ne peut s’empêcher de penser qu’il n’y a décidément pas de hasard. Un spectre hante en effet les libéraux: il s’appelle Marx et s’appellera toujours Marx. Car Derrida ajoutait, et prenons-le pour tel: «Dès lors que les machines à dogmes et les appareils idéologiques “marxistes” sont en cours de disparition, nous n’avons plus d’excuse, seulement des alibis, pour nous détourner de cette responsabilité.»
 
Ambition. Cette «responsabilité» devient nôtre. Non (précisément) par dogmatisme, mais bien pour penser l’à-venir. Comme s’il nous fallait aborder de front une question: longtemps, tout portait à croire, au regard de ce qui s’était passé au XXe siècle dans les régimes de type soviétique et dans les partis qui les ont mis en œuvre ou qui les ont soutenus de l’extérieur, que le projet d’ensemble inspiré de Marx et la démocratie étaient largement incompatibles, au moins pour un temps-long.  
 

mardi 20 février 2018

Oxymore odieux

 
Avec le projet de loi « asile et immigration », le gouvernement assumera de présenter un durcissement du droit des étrangers sans précédent, au service d’une machine à accélérer les expulsions.
 
Quand le projet de loi «asile et immigration» sera présenté, ce mercredi, vous entendrez partout ce que les grands communicants nomment «des éléments de langage». Il y aura deux mots, reliés par une simple conjonction, et ils seront martelés façon com afin de justifier la politique gouvernementale de dissuasion migratoire massive: «Fermeté et humanité.» Il suffit de parcourir les principaux axes du texte. «Fermeté et humanité», disent-ils? Nous n’y lisons que répression et dangerosité. Comment dès lors juxtaposer «fermeté» et «humanité», surtout sur ce sujet-là, sinon commettre l’un des pires mensonges en politique à seule fin de satisfaire une partie de l’opinion publique: l’oxymore odieux.
 
On a beau se convaincre que, non, ce n’est pas la France, celle des Lumières, celle d’Hugo et de Jaurès, celle de nos pères fondateurs du CNR et Mai 68, on a beau se dire que nous n’avons pas voté au second tour d’une élection présidentielle pour se retrouver avec un Sarkozy déguisé en faux centriste, pourtant, la réalité jaillit sous nos yeux. Ainsi le ministre de l’Intérieur assumera de présenter un durcissement du droit des étrangers sans précédent, au service d’une machine à accélérer les expulsions: les délais d’asile réduits à six mois et des recours complexifiés à l’extrême; la durée de rétention rallongée; le recensement des migrants, inscrit jusque dans la loi; l’immigration choisie, surtout pour les étudiants, etc. Tout cela, bien sûr, vise à poursuivre ce qui se passe déjà sur le terrain, la chasse aux immigrés et les pratiques administratives crispées et impitoyables, les traitements scandaleux infligés aux réfugiés à nos frontières, les conditions misérables de l’accueil… Nous avons honte de ce gouvernement!
 
Mais nous sommes fiers, tellement fiers, de tous ceux qui bravent les dispositifs antimigrants. De Nice à Briançon, de Calais à Bayonne, de Saint-Étienne à Nantes, le mouvement s’amplifie de ces anonymes dont la conscience se révolte. Eux «font société» en tendant la main. Ils tournent le dos à la barbarie montante des États sécuritaires. Ils sont l’honneur de la France. Et ils montrent chaque jour un peu plus que l’entrée en résistance demeure l’un des meilleurs apprentissages citoyens…
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 21 février 2018.]

vendredi 16 février 2018

Hymne(s)

 
Ne touchons pas aux paroles de la Marseillaise. Ce serait rogner un bout de notre histoire républicaine et gommer l'héritage de la Révolution…
 
Esprit. «La pire faute en politique consiste à laisser en état ce qui doit disparaître alors même qu’on s’attache à détruire ce dont la permanence est la raison d’être et la marque d’une civilisation», disait Paul Valéry. Méditons un instant, sans se trahir soi-même. De la casse de la fonction publique au rugby, de notre bon vieux bac à nos hôpitaux en passant par la SNCF, etc., il semble bien que notre esprit français ait du plomb dans l’aile ces temps-ci, soumis aux coups de boutoir de l’ordo-libéralisme. Ne pas s’y résoudre. Loin de nous l’idée qu’il n’y a de dignité que dans l’abstention, oubliant les combats à mener : luttes sociales, travail d’Histoire et de mémoire, transmission… Plus noble que l’échec moralement sécurisant du repli, qui élude tout mécompte, nous semble le parti pris de l’incertain, ou de l’échec le cas échéant, mais après avoir essayé. 

Chant. Essayons, par exemple, de défendre notre Marseillaise (une fois encore). Avez-vous remarqué? À chaque grand événement sportif d’ampleur remonte çà et là l’éternelle «polémique» sur notre hymne national, jugé trop «guerrier», sinon carrément barbare. Contrairement aux idées reçues, le célèbre chant, issu de la Révolution française et sujet à controverses permanentes, a accompagné des causes contradictoires et aura été plus patriotique que national. Pourtant, nous nous battons encore pour ou contre la Marseillaise, on la siffle d’un côté, on la revendique de l’autre… Profitons de l’occasion pour rappeler à ceux qui l’ignorent parfois, comme à ceux qui voudraient l’oublier ou la travestir, qu’elle est à la fois un chant patriotique (pas national) entonné par tous les peuples et révolutionnaires – hymne à la liberté conquise, en lutte contre les despotes. De sa création en 1792 pour galvaniser l’armée du Rhin puis les soldats de Valmy à l’an II, jusqu’à nos jours, la Marseillaise scande durant deux siècles les avancées et les reculs de la liberté: Bonaparte l’oublie à Marengo, mais la redécouvre à Waterloo ; la monarchie de 1815 la proscrit ; Louis-Philippe puis Napoléon le Petit l’interdisent à nouveau. 

dimanche 11 février 2018

La fable du pouvoir d’achat

Le «problème» s’appelle «la réalité», car les salariés ont du mal à voir la hausse de leur salaire net. L’intox d’un budget au bénéfice de tous ne tient plus.
 
Quand une fable se retourne comme un gant, le joli récit qui l’accompagne peut vite se transformer en comédie dramatique pour leurs auteurs. Souvenez-vous. À grand renfort de communication très élaborée, Emmanuel Macron avait promis d’être le président de l’augmentation du pouvoir d’achat. Soumis au matraquage médiatique, beaucoup y ont cru. Mais, depuis fin janvier, une brise d’insatisfaction, sinon de colère, souffle sur le pays et n’épargne pas le palais de l’Élysée, balayé à son tour par un vent d’inquiétude qu’un conseiller résume ainsi: «Prisons, Ehpad, hôpitaux, universités, si en plus les retraités se révoltent contre la hausse de la CSG et que les Français dans leur ensemble râlent pour leur pouvoir d’achat, on va avoir un problème…»
 
Le «problème» en question s’appelle «la réalité», car les salariés ont du mal à voir la hausse de leur salaire net. L’intox d’un budget au bénéfice de tous ne tient plus. Le gouvernement a pourtant mis en ligne un «simulateur de pouvoir d’achat», mais celui-ci s’apparente à une vaste manipulation, puisqu’il ne prend en compte que le basculement de la cotisation sur la CSG et la réduction de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, oubliant totalement les augmentations de taxes (tabac, CSG, carburant, etc.) prévues pour 2018.
 
Résultat? Contrairement aux promesses de l’exécutif, qui affirme lutter contre les fake news, la facture des prélèvements s’alourdira sensiblement pour les foyers qui ne bénéficieront pas des cadeaux réservés aux plus riches (résidences secondaires, portefeuilles d’actions). L’Insee elle-même l’a indiqué récemment: le porte-monnaie des familles sera pénalisé d’au moins 4,5 milliards d’euros, à «structure de consommation» identique à 2017. D’autres estimations grimpent à 9 milliards, soit une moyenne de 300 euros de hausse de prélèvements par foyer fiscal pour 2018… Le grand déclassement des classes populaires et moyennes est plus que jamais en marche. Le problème social devient déjà un problème politique pour Macron.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 12 février 2018.]

vendredi 9 février 2018

Statut(s)

Dans une société en crise de civilisation, il n’y a rien d’étonnant à ce que les fonctionnaires et l’idée même de «fonction publique» subissent les contrecoups les plus démesurés, qui viennent s’ajouter aux autres maux déjà constatés depuis des années.
 
Destructions. Fonction publique: ces deux mots, si joliment associés, hantent les capitalistes depuis des décennies. Ces deux mots n’en font pourtant qu’un: ils enjambent notre histoire républicaine dans ce qu’elle a de plus sacré, son processus révolutionnaire – et chacun des moments qui l’ont constitué, en particulier dans l’immédiat après-guerre… Tout le monde a bien compris que Mac Macron assumait, au nom de la «réforme», l’une des contre-révolutions les plus emblématiques du quinquennat en cours. Au moins ne l’accusera-t-on pas d’incohérence avec lui-même. L’homme «moderne», libéral chevronné et idéologiquement compatible avec le capitalisme qu’il déclare vouloir «façonner à l’image de nos ambitions», n’affirmait-il pas, alors ministre de l’Économie, que le statut des agents de la fonction publique n’était «plus adapté au monde tel qu’il va» et «surtout plus justifiable»? L’annonce du gouvernement, la semaine dernière, d’un «plan de départs volontaires» pour supprimer au moins 120 000 postes de fonctionnaires (autrement dit le plus formidable plan de suppression d’emplois depuis soixante-dix ans), outre qu’il constitue une véritable bombe sociale sans précédent, ne devrait pas nous surprendre. Ce n’est pas très nouveau : sur le plan économique et social, le chef du Sous-État se plaît à danser sur le fumier de l’époque, où il puise l’essentiel de ce qu’il considère comme du «courage politique», mais qui ressemble à s’y méprendre à de la vanité de classe trempée dans l’acide financier. Dans une société en crise de civilisation, il n’y a rien d’étonnant à ce que les fonctionnaires et l’idée même de «fonction publique» subissent les contrecoups les plus démesurés, qui viennent s’ajouter aux autres maux déjà constatés depuis des années: blocage des rémunérations, compression des effectifs, réduction de la dépense, affaiblissement de la motivation, atonie des syndicats, etc. Nous connaissons le discours dominant, calqué sur cette déperdition de la notion d’intérêt général, qui s’en trouve affectée au profit d’objectifs individuels. Dans les conditions d’un libéralisme idéologiquement dominant, il est presque «compréhensible» sinon «inévitable» que soit contestée toute construction rationnelle, finalisée néanmoins par des valeurs historiquement fondées, solidement ancrée dans un État de droit expérimenté, servie par des agents publics compétents et traditionnellement attachés au bien commun. Mac Macron sait que tel est le sort du statut général des fonctionnaires. Et qu’il s’agit d’un enjeu politique majeur.  

vendredi 2 février 2018

Chemin(s)

Vaincre la contre-révolution Macron…
 
«Gauche». Comme expliqué la semaine dernière, le devoir d’invention arrive donc, avec son complément, l’indispensable déplacement de notre stratégie. Puisqu’on nous apprend qu’Emmanuel Macron pratique à la tête de l’État du «saint-simonisme moderne» et que cette «vision renouvelée» du travail et de l’entreprise guide «tous ses actes», prenons bien la mesure de l’entreprise en cours, d’une ampleur considérable. Tout cela tient pourtant en une phrase, prononcée en 2015 lorsqu’il était encore ministre de l’Économie: «Le libéralisme est une valeur de gauche.» D’où la référence à Saint-Simon, qui non seulement a reçu les sympathies d’intellectuels aussi bien libéraux que socialistes, mais qui, paraît-il, se disait convaincu que le système industriel devait permettre de développer les capacités des personnes au profit de la société et d’orienter les institutions politiques en direction de l’intérêt général. Macron, du «saint-simonisme moderne»? Petit rappel: selon l’OFCE, les mesures budgétaires du gouvernement d’Édouard Philippe ont essentiellement bénéficié aux plus riches, puisque les 5% des ménages les plus aisés capteront 42% des gains issus des premières réformes du quinquennat. Sans parler de la suppression de l’ISF, et du reste. «L’intérêt général», une notion vague pour certains...
 
«Déjà-là». À moins que ce ne soit très clair au contraire. Lisez absolument «Vaincre Macron», de Bernard Friot (la Dispute, 132 pages), et vous comprendrez de quelle matrice provient le nouveau président et pourquoi il a été choisi par les puissants afin de se débarrasser des pesanteurs de l’alternance droite-gauche pour filer tout droit là où d’autres ont échoué à imposer «les» réformes – qui ne sont rien d’autre qu’une véritable contre-révolution – visant à restaurer «la pratique capitaliste du régime de propriété et du statut du producteur».  

mardi 30 janvier 2018

17 ans !

Ahed Tamimi, qui aura 17 ans le 31 janvier et qui, par la grâce des réseaux sociaux, a cessé d’être une simple résidente du village de Nabi Saleh, en Cisjordanie, croupit dans la prison militaire d’Ofer, en territoire occupé par les Israéliens...
 
Elles et ils n’ont que leurs mains pour se défendre. Et même projetées en oriflammes, emplies de colère et de rage, ce ne sont pas des armes, mais des cris assourdis par les humiliations subies dont les échos nous parviennent chaque jour. Depuis leur pays occupé par les troupes israéliennes, femmes et hommes de Palestine témoignent à leur manière. Il y a même, parmi eux, les nouveaux visages de la résistance, des visages poupons à peine sortis de l’enfance, dépourvus de rire et de joie, comme si leurs traits affichaient déjà les souffrances d’une lutte sans repos, comme si leurs yeux se muraient dans le désastre.
 
C’est cette jeunesse palestinienne que le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, veut briser coûte que coûte, quitte à entraver toutes les règles du droit international en assumant d’enfermer dans ses geôles des prisonniers politiques mineurs. Des gamins, des gamines. Comme Ahed Tamimi, qui aura 17 ans aujourd’hui et qui, par la grâce des réseaux sociaux, a cessé d’être une simple résidente du village de Nabi Saleh, en Cisjordanie. Depuis un maudit jour de décembre dernier, elle a intégré l’iconographie héroïque, avec sa frimousse d’adolescente, son regard accusateur et ses longs cheveux bouclés. Arrêtée pour avoir bousculé deux soldats israéliens avec sa petite cousine, elle croupit et attend son procès dans la prison militaire d’Ofer, en territoire occupé. Ce sont ces mêmes militaires qui avaient tiré à bout portant dans la tête de son cousin de 15 ans, Mohammed, miraculeusement vivant mais défiguré.
 
Le procureur a requis douze chefs d’inculpation contre Ahed Tamimi, elle encourt sept ans d’emprisonnement! Le zèle punitif de l’armée à son endroit rappelle que la jeunesse paie un lourd tribut. Entre 500 et 700 jeunes sont ainsi jetés en prison chaque année en Cisjordanie. Actuellement, au moins 350 mineurs restent emprisonnés dans les cachots de Netanyahou, la plupart accusés d’avoir lancé des pierres. Ils subissent des violences physiques lors de leur arrestation, transfert ou interrogatoire, ils sont soumis à la torture, à l’isolement. Autant de crimes contre les droits humains… qui s’ajoutent à tous les autres.
 
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 31 janvier 2018.]

jeudi 25 janvier 2018

Invention(s)

Nous sommes  en guerre. Économique et sociale.
 
Règne. Le monde risible –celui qui nous afflige– s’évertue à nous mortifier, à nous inquiéter, à nous bousculer jusques et y compris dans nos raisonnements. De nos yeux irisés, nous contemplons le macronisme ambiant avec d’autant moins de détachement que pour le contrer (le combattre vraiment), au regard de l’ampleur des modifications en cours, les mots et les méthodes anciennes ne suffisent plus. Il y a les rêves. Et la réalité. Dans nos songeries ambulatoires et par mégarde altruistes –toute flânerie se prête à contresens–, nous imaginons que ceux qui tiennent la boutique en notre nom, tombant un beau jour sur un Jaurès pour les nuls, soient saisis d’un retour sur image digne des origines de la République et se mettent à reconsidérer leur toute-puissance de «sachants». Nous n’ignorons pas les facteurs déterminants qui ont conduit à fusionner les sphères du pouvoir et de l’argent: la libre circulation des capitaux, l’écart croissant des rémunérations, les privatisations des entreprises publiques, etc. Un haut fonctionnaire du Conseil d’État nous le glissait récemment: «Nous nous sommes dit, enfin, on nous a fait comprendre, que la finance était le vrai champ de bataille et que là se jouait désormais la partie. Et puis, un jour, tout a été mis en place pour faire d’un banquier anciennement énarque le président de cette entreprise France afin d’accélérer la mutation. C’était le bon tempo, le moment de bascule… quitte à bazarder plus ou moins en douceur des pans entiers de notre histoire sociale.» L’homme parlait bien sûr de Mac Macron, à qui il reconnaissait une seule qualité: «On affirme que nul ne règne sincèrement ; que le faire-accroire relevait de notre savoir-faire “politique’’. Lui, ce n’est pas son cas. Il avance et nous savons où il va. Il veut rompre avec ce qui a fait la grandeur de la France, à la Libération.» Comprenez: celle du Conseil national de la Résistance.

mardi 23 janvier 2018

Capital-travail

Le capital décide, le travail subit. Macron est le héros des multinationales: dans le partage des richesses, il veut accélérer le processus en cours depuis trente ans au nom de la fable du «ruissellement». Le bénéfice au capital, plus jamais aux travailleurs.
À Versailles, loin des journalistes, incapables sans doute de saisir la complexité de sa démarche, Emmanuel Macron a donc régalé les milliardaires, se chargeant d’incarner le lien avec 140 PDG de l’hyperpuissance capitalistique mondiale en route sur le chemin pavé d’or de Davos, où ils se retrouveront tous, main sur le cœur, afin de tracer la bonne marche de la finance globalisée. L’ancien banquier n’est pas le moins légitime pour mettre en cohérence son attention portée aux «premiers de cordée» et une opération de com de prestige, fût-elle quelque peu gênante pour le peuple, assez convaincu que ce président des riches fait-ce-qu’il-dit-et-pense, mais qu’ils resteront, eux, les derniers maillons de la chaîne. Demandez aux salariés de Carrefour. Le géant de la distribution réalise 1 milliard de profits en 2017, mais supprime 4500 postes… Le capital décide, le travail subit. Macron est le héros des multinationales: dans le partage des richesses, il veut accélérer le processus en cours depuis trente ans au nom de la fable du «ruissellement». Le bénéfice au capital, plus jamais aux travailleurs. Tout pour certains, rien pour les autres. Un choix de classe, non?
 
À propos de capital-travail, les idées marxistes et communistes pourraient «retrouver une nouvelle jeunesse», passer «d’une image surannée à un retour progressif», car elles seraient désormais «portées par les nouvelles générations». Un sondage Viavoice pour la Fondation Gabriel-Péri en témoigne et éveille notre curiosité, sinon notre (prudent) enthousiasme. L’institut révèle en effet «un clivage générationnel important et non dénué de sens»: 26% des 18-24 ans et 21% des 25-34 ans déclarent avoir une «image positive» de Marx. Dans la même étude, les trois quarts des Français disent qu’il existe toujours des classes sociales dans la société (76%) et, pour une majorité d’entre eux, que la «lutte des classes» reste d’actualité pour décrire les rapports sociaux actuels (56%). Intéressant, non? «Toute classe qui aspire à la domination doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt général.» C’est du Karl Marx. On croirait pourtant lire une définition du macronisme…
[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 24 janvier 2018.]

vendredi 19 janvier 2018

Transformation(s)

À la recherche du «nous» contre  le «je».
 
Changer. Telle une obsession, pour ne pas dire le point aveugle le plus essentiel de la société française, la question du «nous» taraude tous les esprits de bonne volonté, ces temps-ci. Nous ne parlons pas là du «nous autocentré», cette espèce de «nous» faussement «social» inventé par Facebook et les réseaux, qui n’ont adapté leurs interfaces qu’au désir de voir et d’être vu, zoomant jusqu’à l’extrême l’échelle individuelle – et ce changement de point de vue est fondamental. Vous l’avez compris, le «nous» qui importe aujourd’hui ne signifie pas «qui suis-je» mais «qui sommes-nous» collectivement, en tant que sacrifice du «je» afin de se définir dans la poursuite de l’adéquation entre l’action personnelle et la recherche de l’intérêt général, même au plus petit niveau. Cédant à l’irrépressible attrait du trou de serrure – propre à la situation politique actuelle, confuse et cruelle –, piochons dans Proust: «Chaque fois que se produit un événement accessible à la vulgarité d’esprit du journaliste philosophe, c’est-à-dire généralement un événement politique, les journalistes philosophes sont persuadés qu’il y a quelque chose de changé en France» (La Prisonnière). Cet excès, avec les médias, est à son comble. Aux yeux des journalistes dominants, tout ce qui se permet encore une critique acerbe des temps qui courent est aussitôt taxé de «laudator temporis acti» (qui fait l’éloge du temps passé). Nous voilà attribués du «c’était-mieux-avant», même si notre antienne serait plutôt «eadem semper omnia» (tout est toujours pareil, rien ne change sur le fond), tirée du physicien Lucrèce. Comprenez bien: le fait que nos aïeux se soient toujours plaints de leur présent doit bel et bien obéir à quelque forte raison, et n’en constitue pas une, en tous les cas, pour nous arrêter de déconstruire ce qui nous entoure et ranger nos colères. Piratons Sartre: «Décrire le monde, c’est déjà vouloir le changer» car «être une conscience, c’est s’éclater vers le monde».