On trouve décidément de tout sur les « murs » de Facebook. Il y a peu, sur celui de Pierre-André Taguieff, philosophe, historien et directeur de recherche au CNRS, nous avons eu le déplaisir de lire des propos qui, cette fois, ont dépassé les bornes – loin s’en faut. Coupable à ses yeux de se montrer « hostile » à Israël en ayant récemment appelé à la campagne de boycott des produits israéliens fabriqués dans les territoires occupés, Pierre-André Taguieff a osé paraphraser un texte de Voltaire pour évoquer la figure de Stéphane Hessel, diplomate, ambassadeur, ancien résistant français et l'un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. Je cite Pierre-André Taguieff :
« Un soir au fond du Sahel,
un serpent piqua le vieil Hessel,
que croyez-vous qu'il arriva,
ce fut le serpent qui creva. »
Vous avez bien lu… Et Taguieff d’ajouter, sans ambiguïté :
« Quand un serpent venimeux est doté de bonne conscience, comme le nommé Hessel, il est compréhensible qu'on ait envie de lui écraser la tête.»
Aussi incroyable que cela puisse paraître, ces mots n’ont provoqué que très peu de réactions, si ce n’est celle du MRAP, en la personne de Mouloud Aounit, qui, dans un court entretien donné au JDD.fr, a jugé ces propos «inacceptables de la part d'une autorité scientifique du CNRS» et «offensants à l’égard de celui qui avait partiellement rédigé la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme de 1948».
Pierre-André Taguieff a depuis refusé de réagir, renvoyant ceux qui tentent de le contacter à la lecture du dernier commentaire posté sur son « mur » Facebook concernant Stéphane Hessel : «Il aurait certainement pu finir sa vie d'une façon plus digne sans appeler à la haine contre Israël joignant sa voix à celle des pires antijuifs.»
Rappelons que Stéphane Hessel, qui est l’une de nos consciences occidentales, n’a jamais, absolument jamais, appeler à « la haine contre Israël », bien au contraire. Réclamer aujourd’hui le boycott des produits israéliens fabriqués dans les territoires occupés – et non pas tous les produits israéliens – est un devoir pour tous les citoyens soucieux de justice internationale et favorables à une solution de paix au Proche Orient. Chacun sait que la situation faite aux Palestiniens ne peut plus durer… Stéphane Hessel a raison !
Mais ce n’est pas tout… Interrogé il y a une semaine sur Radio J, Pierre-André Taguieff a d’abord tenté de relativiser cette polémique en indiquant que «Facebook n’est pas une publication CNRS» : «On ironise, on lance des formules sarcastiques», a-t-il indiqué. Comme si tout y était autorisé… Mais ça ne suffisait pas. Taguieff n'a pas hésité à profaner la propre histoire de l'homme : «Si Stéphane Hessel a bien été déporté politique - triangle rouge - à Buchenwald et à Dora, sa maîtrise de la langue allemande lui a permis d'obtenir rapidement un emploi au sein de la hiérarchie au service des gardes-chiourmes du camp et il n'a partagé en aucune manière le sort des détenus juifs- triangle jaune- voués quant à eux à des tâches exténuantes jusqu'à leur extermination. Donc quand on le présente comme un rescapé de la Shoah c'est une imposture.» Et Taguieff d’ajouter : «Son identité juive inexistante, il l’utilise quand ça lui sert pour légitimer ses appels à la haine contre Israël.»
Voilà ce dont a été capable Pierre-André Taguieff. Pour lui, Stéphane Hessel serait donc un imposteur qui se serait mis au service des gardes-chiourmes des camps de la mort… Pour lui, Stéphane Hessel ne serait pas même juif et usurperait le monde… Pour lui, critiquer la politique xénophobe des dirigeants israélien revient à se montrer anti-israélien – et pourquoi pas antisémite tant qu'on y est ?
Inutile de dire que nous sommes solidaires de Stéphane Hessel et il serait bien que l’indignité des propos de Monsieur Taguieff soit reconnue. Par le CNRS d'abord, d’ordinaire sourcilleux des agissements de ses membres. Par la justice ensuite, si nécessaire.
Depuis des années, Stéphane Hessel a mis sa notoriété et son prestige personnel au service de la reconnaissance des droits des Palestiniens. Plus que jamais, nous sommes à ses côtés.
(A plus tard…)
vendredi 29 octobre 2010
mercredi 27 octobre 2010
Bête(s) : quand Angela Merkel fait du sarkozysme...
Dérives. Jusqu’alors nous n’avions jamais osé l’écrire – les circonstances nous y poussent. Depuis 2007, les occasions d’indignations anti-Nicoléon se sont tellement présentées
à nous, que, parfois, nous avons songé à quelques phrases-chocs. Leur symbolique même, empreinte de références historiques exagérées, nous avait souvent maintenus dans
la prudence. Mais pas toujours. Ainsi les mots « pétainisme »
ou « dérives vichystes » ont pu, de-ci de-là, se glisser dans
les aléas bousculés des commentaires d’une actualité brûlante et/ou nauséeuse. Un jour, n’en pouvant plus d’entendre parler « d’identité nationale », du « ministère » qui s’y rapportait, de « bons patriotes », de « valeurs chrétiennes » et autres relents maurrassiens aux échos glaçants, heurté par ce climat plus proche de l’Action française que de la République, le bloc-noteur prononça cette phrase en conférence de rédaction : « Que ne dirait-on pas si ce n’était pas la France mais l’Allemagne qui parlait ainsi ! » L’argument valait ce qu’il valait. C’était il y a un an.
Allemagne. Puisque « l’avenir est rare » et que « chaque jour qui vient n’est pas un jour qui commence », comme l’écrivait Maurice Blanchot, nous fûmes donc, cette semaine, rattrapés par la réalité. Et le coup est venu… de l’Allemagne. D’où on ne l’attendait pas. La chancelière Angela Merkel, devant les Jeunesses conservatrices des chrétiens-démocrates (tout un programme), a en effet enfoncé une barrière morale en affirmant que le modèle d’une Allemagne « Miltikulti » avait « échoué, totalement échoué ». Entendez par « Miltikulti » : multiculturelle, multireligieuse, hétérogène, tolérante, etc. Un concept qui a toujours servi d’élément fédérateur et presque fondateur sur les ruines du IIIe Reich. D’où notre malaise, notre très grand malaise, au point de considérer cet événement comme un moment de basculement symbolique important. Car, dans cette Allemagne toujours hantée par son passé nazi et si peu laïque que l’expression n’y a quasiment aucun sens (n’oublions jamais que la référence à « Dieu » figure dans son préambule constitutionnel), les dirigeants s’emploient d’ordinaire à manier les sujets sur les « étrangers » et les « minorités » avec une infinie prudence, et pour cause. Angela Merkel, fille de pasteur, jusque-là restée sur la réserve idéologique, a-t-elle tout fait voler en éclats ? « Nous nous sentons liés aux valeurs chrétiennes, a-t-elle ajouté. Celui qui n’accepte pas cela n’a pas sa place ici. » Traduction. « Nous » : les chrétiens. « Celui qui… » : les musulmans.
Malsain. La suspicion des « étrangers » dans la bouche de sa principale dirigeante a-t-elle sa place en Allemagne, pays où vivent quelque 4 millions de musulmans et où, voilà dix ans, l’accès au droit à la double nationalité avait bousculé le sacro-saint droit du sang germanique ? Et Angela Merkel, prise en flagrant délit de radicalisation conservatrice anti-immigration, vient-elle de rejoindre le club très fréquenté d’un populisme d’un nouveau genre à l’échelle du continent : l’ultra-libéralo-nationalisme ? Poser la question, n’est-ce pas déjà y répondre… D’autant qu’à l’origine de ce débat malsain, la lecture d’un livre, intitulé L’Allemagne court à sa perte, avait choqué de nombreux Allemands, car son auteur, Thilo Sarrazin, n’est autre qu’un des ténors du Parti social-démocrate (vous avez bien lu) et, accessoirement, l’un des membres du directoire de la Banque centrale, contraint depuis à la démission. Ce pamphlet aux accents xénophobes, écoulé à près de 700 000 exemplaires, dénonçait le déclin de « l’identité culturelle » allemande et « l’invasion islamique », le tout mêlé à l’une des peurs les plus enfouies dans l’inconscient du pays en ce début de XXIe siècle : le déclin démographique. De quoi frémir.
Dangers. Pour une fois qu’un sujet de consensus le rapproche de la chancelière, le national-libéral Nicoléon ne se plaindra pas de ce renfort inattendu. Depuis son discours de Grenoble et la stigmatisation infâme des Roms, qui valut à la France une mise en demeure de l’Europe, les chiens sont lâchés et, après la déchéance de la nationalité, quelques députés UMP n’hésitent pas à évoquer la suite du programme : la suppression du droit du sol ou de la double nationalité… Une enquête révélait cette semaine que 37 % des enfants de naturalisés français déclarent « ne pas se sentir reconnus comme tels ». Comment s’en étonner, quand on tient à distance le « Maghrébin » ou « l’Arabe » au point qu’à la quatrième génération on parle encore de l’« origine des beurs » ? Qu’en pense Nicoléon, pourtant fils direct de l’immigration ? « La France, tu l’aimes chrétienne ou tu la quittes ? » Ce serait donc ça, la République d’aujourd’hui ? Oublieuse qu’elle s’est aussi construite en rupture avec la France chrétienne, délivrant un message républicain universel, par-delà ses frontières et reconnu comme tel ? Et l’Europe ? « Tu l’aimes chrétienne ou tu la quittes ? » Elle aussi ? Du Nord au Sud, de l’Ouest à l’Est, la crise sociale attise la haine de l’autre. En 2010, entre 20 et 30 % de l’électorat du Vieux Continent se déclare ouvertement opposé à la diversification culturelle. Il est un peu tôt pour (re)parler de la bête immonde, mais il est un peu tard pour totalement l’ignorer. Il n’y a pas si longtemps, nous disions, exténués et à bout d’argument : « Que ne dirait-on pas si l’Allemagne parlait ainsi ! »
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 23 octobre 2010.]
(A plus tard...)
Allemagne. Puisque « l’avenir est rare » et que « chaque jour qui vient n’est pas un jour qui commence », comme l’écrivait Maurice Blanchot, nous fûmes donc, cette semaine, rattrapés par la réalité. Et le coup est venu… de l’Allemagne. D’où on ne l’attendait pas. La chancelière Angela Merkel, devant les Jeunesses conservatrices des chrétiens-démocrates (tout un programme), a en effet enfoncé une barrière morale en affirmant que le modèle d’une Allemagne « Miltikulti » avait « échoué, totalement échoué ». Entendez par « Miltikulti » : multiculturelle, multireligieuse, hétérogène, tolérante, etc. Un concept qui a toujours servi d’élément fédérateur et presque fondateur sur les ruines du IIIe Reich. D’où notre malaise, notre très grand malaise, au point de considérer cet événement comme un moment de basculement symbolique important. Car, dans cette Allemagne toujours hantée par son passé nazi et si peu laïque que l’expression n’y a quasiment aucun sens (n’oublions jamais que la référence à « Dieu » figure dans son préambule constitutionnel), les dirigeants s’emploient d’ordinaire à manier les sujets sur les « étrangers » et les « minorités » avec une infinie prudence, et pour cause. Angela Merkel, fille de pasteur, jusque-là restée sur la réserve idéologique, a-t-elle tout fait voler en éclats ? « Nous nous sentons liés aux valeurs chrétiennes, a-t-elle ajouté. Celui qui n’accepte pas cela n’a pas sa place ici. » Traduction. « Nous » : les chrétiens. « Celui qui… » : les musulmans.
Malsain. La suspicion des « étrangers » dans la bouche de sa principale dirigeante a-t-elle sa place en Allemagne, pays où vivent quelque 4 millions de musulmans et où, voilà dix ans, l’accès au droit à la double nationalité avait bousculé le sacro-saint droit du sang germanique ? Et Angela Merkel, prise en flagrant délit de radicalisation conservatrice anti-immigration, vient-elle de rejoindre le club très fréquenté d’un populisme d’un nouveau genre à l’échelle du continent : l’ultra-libéralo-nationalisme ? Poser la question, n’est-ce pas déjà y répondre… D’autant qu’à l’origine de ce débat malsain, la lecture d’un livre, intitulé L’Allemagne court à sa perte, avait choqué de nombreux Allemands, car son auteur, Thilo Sarrazin, n’est autre qu’un des ténors du Parti social-démocrate (vous avez bien lu) et, accessoirement, l’un des membres du directoire de la Banque centrale, contraint depuis à la démission. Ce pamphlet aux accents xénophobes, écoulé à près de 700 000 exemplaires, dénonçait le déclin de « l’identité culturelle » allemande et « l’invasion islamique », le tout mêlé à l’une des peurs les plus enfouies dans l’inconscient du pays en ce début de XXIe siècle : le déclin démographique. De quoi frémir.
Dangers. Pour une fois qu’un sujet de consensus le rapproche de la chancelière, le national-libéral Nicoléon ne se plaindra pas de ce renfort inattendu. Depuis son discours de Grenoble et la stigmatisation infâme des Roms, qui valut à la France une mise en demeure de l’Europe, les chiens sont lâchés et, après la déchéance de la nationalité, quelques députés UMP n’hésitent pas à évoquer la suite du programme : la suppression du droit du sol ou de la double nationalité… Une enquête révélait cette semaine que 37 % des enfants de naturalisés français déclarent « ne pas se sentir reconnus comme tels ». Comment s’en étonner, quand on tient à distance le « Maghrébin » ou « l’Arabe » au point qu’à la quatrième génération on parle encore de l’« origine des beurs » ? Qu’en pense Nicoléon, pourtant fils direct de l’immigration ? « La France, tu l’aimes chrétienne ou tu la quittes ? » Ce serait donc ça, la République d’aujourd’hui ? Oublieuse qu’elle s’est aussi construite en rupture avec la France chrétienne, délivrant un message républicain universel, par-delà ses frontières et reconnu comme tel ? Et l’Europe ? « Tu l’aimes chrétienne ou tu la quittes ? » Elle aussi ? Du Nord au Sud, de l’Ouest à l’Est, la crise sociale attise la haine de l’autre. En 2010, entre 20 et 30 % de l’électorat du Vieux Continent se déclare ouvertement opposé à la diversification culturelle. Il est un peu tôt pour (re)parler de la bête immonde, mais il est un peu tard pour totalement l’ignorer. Il n’y a pas si longtemps, nous disions, exténués et à bout d’argument : « Que ne dirait-on pas si l’Allemagne parlait ainsi ! »
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 23 octobre 2010.]
(A plus tard...)
samedi 23 octobre 2010
Retraites : les citoyens dressent un mur de lucidité...
«Lorsqu’il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit.» Le rappel est un peu aisé, mais la solennité de certaines phrases se retourne parfois contre leurs auteurs. Personne n’a oublié – et n’oubliera – ces mots de Nicolas Sarkozy, prononcés le 5 juillet 2008. Tout transporté qu’il était encore par l’exposition de sa propre gloire, le monarque-élu n’imaginait pas qu’une saillie verbale inspirée par un scribe bien connu se transformerait en illusion qui pèserait des tonnes sur son dos – si ce n’est sa conscience... Bien qu’il serait imprudent de prédire l’avenir du conflit social qui laboure la France jusque dans ses entrailles, ensemençant de fertiles espoirs, nous savons au moins une chose à la veille des vacances de la Toussaint : la fuite en avant autoritaire du pouvoir ne bride en rien l’énergie du mouvement. Au contraire.
Malgré les coups de force contre le droit de grève, comme à la raffinerie de Grandpuits, réquisitionnée manu militari, malgré les coups de force antiparlementaires, comme au Sénat, où le déni de démocratie y a atteint des sommets de césarisme, la solidité de l’intersyndicale, son esprit de responsabilité forcent le respect. Les appels à participer aux deux nouveaux rendez-vous de mobilisations s’élargissent encore, d’autant que, n’en déplaise aux éditocrates germanopratins, les salariés en masse qui se mobilisent avec les jeunes ne puisent plus uniquement les raisons de leur combat dans le caractère injuste de cette réforme emblématique. Non, c’est aussi le discours gouvernemental et les actes dans leur ensemble, qui, progressivement, ont alimenté les révoltes et l’ampleur d’un ras-le-bol plus idéologique qu’on ne l’imagine. Si personne dans ce combat ne doit perdre de vue le dossier des retraites, pointe avancée de la destruction sociale, nous devons reconnaître aujourd’hui que la contestation va bien au-delà. Le climat actuel nous livre une indication stratégique : une majorité de Français refuse l’idée qu’on puisse nous imposer une régression sociale généralisée… Nous en avions rêvé. Nous y voilà.
Car il s’agit bien d’une « régression sociale ». Jusque-là, les membres du gouvernement l’admettaient en privé non sans délectation. L’un d’eux, l’obscur secrétaire d’État au Logement, Benoist Apparu, vient de le faire en public et l’on ne sait si l’on doit au courage ou à la naïveté cet excès de sincérité. Ledit M. Apparu vient en effet de déclarer que le relèvement à 62 ans de l’âge légal du départ à la retraite était « une forme de régression sociale » et qu’il fallait « l’assumer ». Quand le discours de défi et de mépris s’ajoute à celui du cynisme, au moins nous savons à quoi nous attendre… Seulement voilà, les citoyens disent « non ». Hier, une enquête BVA a confirmé la tendance. Le soutien global au mouvement social est toujours massif (69 %), tout comme l’approbation des grèves dans les transports, soutenues par 52 % (+ 2 points). Vous avez bien lu !
Sans fantasmer on ne sait quelle r-évolution populaire, au moins pouvons-nous suggérer que le long travail de propagande ultralibérale se heurte dorénavant à un front du refus. Dressé, ce mur de lucidité fait vaciller bien des croyances. Non seulement Nicolas Sarkozy a définitivement perdu la bataille de l’opinion, mais il a, peut-être, perdu celle des idées… Hier, Jean-François Pillard, patron des patrons de la métallurgie, la toute-puissante UIMM, a osé ruer dans les brancards : « Il y a un problème de méthode : la concertation n’est pas “je dis ce que je veux, j’obtiens ce que je veux”. » Ces temps-ci, la peur n’est plus le privilège des dominés…
Malgré les coups de force contre le droit de grève, comme à la raffinerie de Grandpuits, réquisitionnée manu militari, malgré les coups de force antiparlementaires, comme au Sénat, où le déni de démocratie y a atteint des sommets de césarisme, la solidité de l’intersyndicale, son esprit de responsabilité forcent le respect. Les appels à participer aux deux nouveaux rendez-vous de mobilisations s’élargissent encore, d’autant que, n’en déplaise aux éditocrates germanopratins, les salariés en masse qui se mobilisent avec les jeunes ne puisent plus uniquement les raisons de leur combat dans le caractère injuste de cette réforme emblématique. Non, c’est aussi le discours gouvernemental et les actes dans leur ensemble, qui, progressivement, ont alimenté les révoltes et l’ampleur d’un ras-le-bol plus idéologique qu’on ne l’imagine. Si personne dans ce combat ne doit perdre de vue le dossier des retraites, pointe avancée de la destruction sociale, nous devons reconnaître aujourd’hui que la contestation va bien au-delà. Le climat actuel nous livre une indication stratégique : une majorité de Français refuse l’idée qu’on puisse nous imposer une régression sociale généralisée… Nous en avions rêvé. Nous y voilà.
Car il s’agit bien d’une « régression sociale ». Jusque-là, les membres du gouvernement l’admettaient en privé non sans délectation. L’un d’eux, l’obscur secrétaire d’État au Logement, Benoist Apparu, vient de le faire en public et l’on ne sait si l’on doit au courage ou à la naïveté cet excès de sincérité. Ledit M. Apparu vient en effet de déclarer que le relèvement à 62 ans de l’âge légal du départ à la retraite était « une forme de régression sociale » et qu’il fallait « l’assumer ». Quand le discours de défi et de mépris s’ajoute à celui du cynisme, au moins nous savons à quoi nous attendre… Seulement voilà, les citoyens disent « non ». Hier, une enquête BVA a confirmé la tendance. Le soutien global au mouvement social est toujours massif (69 %), tout comme l’approbation des grèves dans les transports, soutenues par 52 % (+ 2 points). Vous avez bien lu !
Sans fantasmer on ne sait quelle r-évolution populaire, au moins pouvons-nous suggérer que le long travail de propagande ultralibérale se heurte dorénavant à un front du refus. Dressé, ce mur de lucidité fait vaciller bien des croyances. Non seulement Nicolas Sarkozy a définitivement perdu la bataille de l’opinion, mais il a, peut-être, perdu celle des idées… Hier, Jean-François Pillard, patron des patrons de la métallurgie, la toute-puissante UIMM, a osé ruer dans les brancards : « Il y a un problème de méthode : la concertation n’est pas “je dis ce que je veux, j’obtiens ce que je veux”. » Ces temps-ci, la peur n’est plus le privilège des dominés…
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 23 octobre 2010.]
(A plus tard...)
mercredi 20 octobre 2010
Révolté(s) : les citoyens n'ont jamais tort d'avoir raison...
Souffrance. «Et moi, vous croyez que je suis un citoyen “normal” ?» Soir de manif(s) au coin du zinc. L’œil de notre interlocuteur, rougi par des effluves de lacrimo, vira au sombre très sombre, comme l’expression tout en rage d’une formulation ayant du mal à s’affirmer. Nous sentions là tout le mal intellectuel qu’il lui avait fallu pour oser énoncer cette question le concernant, en vertu de quoi, il s’obligea à préciser son propos. «Pensez-vous vraiment qu’un chômeur de longue durée, ce qui est mon cas, qu’un allocataire du RMI, bref qu’un jeune qui galère depuis des années soit reconnu et traité comme un individu à part entière ? Non !» Bientôt vingt-cinq ans, plus de trois ans sans emploi stable, pas de perspectives rapides. Quant à la retraite : «Si on ne se bat pas aujourd’hui pour sauver nos derniers droits, après ce sera trop tard… et moi je serai mort bien avant 65, 67, voire 70 ans !» Face à ces mots de souffrance portés par une émotion si sincère, le chronicœur se demanda deux choses. Que dire qui ne soit que compassion, quand tout nous invite à l’insurrection ? Par quel miracle ces victimes de l’insécurité sociale traduisent encore leur colère par les voies ordinaires, alors qu’ils ressemblent tant aux exclus de la société préindustrielle ou aux prolétaires du début de l’industrialisation ?
R-évolution. Chacun aura compris l’importance – la gravité – de la dernière question posée. Dans cette société de l’excès marchand, où les bornes «classiques» de l’injustice nous paraissent toujours plus éloignées, où le mot «crise» en cache tant d’autres, où la course effrénée contre la précarisation de nos vies épuise tous les recours au calme, il semble que l’expression même «luttes dures» ait été une bonne fois pour toutes bannie. Nous ne parlons pas là de «violence», encore que sa possibilité même, au-delà de la peur qu’elle suscite légitimement, ne saurait être exclue, en général, et plus particulièrement lorsqu’un conflit social de grande ampleur se cherche un point d’aboutissement. Les «luttes» font peur quand elles deviennent «dures». À qui la faute ? Comment les éviter ? Qu’est-ce qu’une action de «droit» et une qui ne l’est plus ? Et qui le décrète quand l’État lui-même, moins républicain qu’il n’y paraît, octroie la légitimité des pensées et desdites actions selon que celles-ci se soumettent non plus seulement au droit mais au diktat de sa volonté d’airain ?
Régime. Poussons le bouchon et notre avantage théorique : qui dit «luttes sociales dures» dit «révoltes» ; qui dit «révoltes» peut très bien dire «révolution» (qu’elle soit «citoyenne», «populaire» ou orthographiée «r-évolution»). Pas de procès d’intention : qui se laisserait tenter aujourd’hui par une r-évolution au point de penser qu’elle doive en passer par la violence ? Question : puisque beaucoup d’observateurs depuis une semaine craignent une «ambiance pré-Mai 68», voire carrément «un climat pré-révolutionnaire» (ce que nous ne croyons pas, cela va sans dire), n’est-ce pas significatif du fait qu’ils se sentent tous plus ou moins dans une sorte d’Ancien Régime ? Le révolté aurait-il tort d’avoir raison ? Revenons aux victimes de l’insécurité sociale et à leur «statut», non plus de citoyens, mais d’individus, puisque paraît-il le citoyen serait désormais une valeur désuète… Le processus de promotion (version pub) de l’individu, en effet, se prolonge et s’intensifie à mesure que l’égocentrisme et le chacun pour soi devient la dernière valeur refuge du consumérisme.
Conscience. Alors ? Ces individus précarisés dans la masse sont-ils encore des individus ? La réponse est non. S’ils ont certes des affects, des désirs, des angoisses et des envies, qu’ils éprouvent de l’amour et des plaisirs de vie (la vraie richesse), il leur manque ce que la République soi-disant soucieuse de l’intérêt général devrait leur devoir : les ressources pour pouvoir conduire leurs projets et être maîtres de leur avenir. La vie au jour le jour dans la dépendance du besoin n’est pas une vie, au point qu’on peut se demander si ces exclus involontaires de la communauté républicaine appartiennent oui ou non au «régime commun», à des années-lumière de la conception de l’individu libre et responsable que nous célébrons dans la lignée de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ! Alors que faire face à cette société dans laquelle l’incertitude augmente d’une manière exponentielle parce que les «régulations» collectives sont au mieux défaillantes au pire pulvérisées ? Ici-maintenant : participer activement au mouvement social, dont la puissance et la sérénité ont de quoi effrayer Nicoléon. Et dans le même temps : ne surtout pas renoncer à notre histoire sociale commune en participant à la prise de conscience politique (c’est le mot), pour que peur et violence potentielle se transforment en objectif collectif capable de renverser les dominants, qui, eux, contrairement aux classes populaires, n’ont pas besoin de manifester pour accroître leur condition. Ne l’oublions jamais. Les puissants ne formulent qu’un rêve immuable à travers les âges : que l’effondrement des consciences et la soumission des peuples soient massifs. Les occasions de le contester tout aussi massivement sont trop rares – pour ne pas en profiter.
(A plus tard...)
R-évolution. Chacun aura compris l’importance – la gravité – de la dernière question posée. Dans cette société de l’excès marchand, où les bornes «classiques» de l’injustice nous paraissent toujours plus éloignées, où le mot «crise» en cache tant d’autres, où la course effrénée contre la précarisation de nos vies épuise tous les recours au calme, il semble que l’expression même «luttes dures» ait été une bonne fois pour toutes bannie. Nous ne parlons pas là de «violence», encore que sa possibilité même, au-delà de la peur qu’elle suscite légitimement, ne saurait être exclue, en général, et plus particulièrement lorsqu’un conflit social de grande ampleur se cherche un point d’aboutissement. Les «luttes» font peur quand elles deviennent «dures». À qui la faute ? Comment les éviter ? Qu’est-ce qu’une action de «droit» et une qui ne l’est plus ? Et qui le décrète quand l’État lui-même, moins républicain qu’il n’y paraît, octroie la légitimité des pensées et desdites actions selon que celles-ci se soumettent non plus seulement au droit mais au diktat de sa volonté d’airain ?
Régime. Poussons le bouchon et notre avantage théorique : qui dit «luttes sociales dures» dit «révoltes» ; qui dit «révoltes» peut très bien dire «révolution» (qu’elle soit «citoyenne», «populaire» ou orthographiée «r-évolution»). Pas de procès d’intention : qui se laisserait tenter aujourd’hui par une r-évolution au point de penser qu’elle doive en passer par la violence ? Question : puisque beaucoup d’observateurs depuis une semaine craignent une «ambiance pré-Mai 68», voire carrément «un climat pré-révolutionnaire» (ce que nous ne croyons pas, cela va sans dire), n’est-ce pas significatif du fait qu’ils se sentent tous plus ou moins dans une sorte d’Ancien Régime ? Le révolté aurait-il tort d’avoir raison ? Revenons aux victimes de l’insécurité sociale et à leur «statut», non plus de citoyens, mais d’individus, puisque paraît-il le citoyen serait désormais une valeur désuète… Le processus de promotion (version pub) de l’individu, en effet, se prolonge et s’intensifie à mesure que l’égocentrisme et le chacun pour soi devient la dernière valeur refuge du consumérisme.
Conscience. Alors ? Ces individus précarisés dans la masse sont-ils encore des individus ? La réponse est non. S’ils ont certes des affects, des désirs, des angoisses et des envies, qu’ils éprouvent de l’amour et des plaisirs de vie (la vraie richesse), il leur manque ce que la République soi-disant soucieuse de l’intérêt général devrait leur devoir : les ressources pour pouvoir conduire leurs projets et être maîtres de leur avenir. La vie au jour le jour dans la dépendance du besoin n’est pas une vie, au point qu’on peut se demander si ces exclus involontaires de la communauté républicaine appartiennent oui ou non au «régime commun», à des années-lumière de la conception de l’individu libre et responsable que nous célébrons dans la lignée de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ! Alors que faire face à cette société dans laquelle l’incertitude augmente d’une manière exponentielle parce que les «régulations» collectives sont au mieux défaillantes au pire pulvérisées ? Ici-maintenant : participer activement au mouvement social, dont la puissance et la sérénité ont de quoi effrayer Nicoléon. Et dans le même temps : ne surtout pas renoncer à notre histoire sociale commune en participant à la prise de conscience politique (c’est le mot), pour que peur et violence potentielle se transforment en objectif collectif capable de renverser les dominants, qui, eux, contrairement aux classes populaires, n’ont pas besoin de manifester pour accroître leur condition. Ne l’oublions jamais. Les puissants ne formulent qu’un rêve immuable à travers les âges : que l’effondrement des consciences et la soumission des peuples soient massifs. Les occasions de le contester tout aussi massivement sont trop rares – pour ne pas en profiter.
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 octobre 2010]
(A plus tard...)
lundi 18 octobre 2010
Retraites : ce peuple debout !
L’exceptionnel n’est pas non-réel mais plus-que-réel… En refusant d’admettre cette simple vérité, Nicolas Sarkozy donne à voir sa vraie nature : il nie, avec un acharnement digne d’une guerre de classe, la possibilité que des êtres-révoltés puissent avoir raison et même gain de cause. Le symptôme témoigne de l’ampleur du mépris que le chef de l’État renvoie à ceux qu’il est censé représenter, et qui, depuis des semaines, avec une force de conviction admirable et un soutien de l’opinion grandissant, lui réclament de renoncer à son funeste projet de destruction de nos retraites.
À la sortie d’une nouvelle journée de mobilisation, rappelons ce fait incontournable : près de trois millions de personnes ont de nouveau arpenté les rues de nos villes pour dire «non» à l’infamie de la loi Woerth. Les tripatouillages sur le nombre de participants, de même que le tir de barrage médiatique des ministres tout le week-end, façon artillerie lourde, n’y changeront rien… Non seulement la base du mouvement s’élargit, mais la structuration des manifestants, qui se comptent par millions, est la preuve d’une solidité et d’un enracinement rarement vus dans l’histoire sociale contemporaine. Avant même la journée de demain, qui s’annonce considérable en défilés et en grèves, tous les ingrédients sont réunis pour faire céder le gouvernement. Face à deux Français sur trois, le pouvoir se trouve en effet au pied du mur. S’il ne retire pas son projet, il prend le risque de plonger le pays dans une impasse. Qui est irresponsable ? Qui choisit les intimidations et les coups de force ? Qui insulte la jeunesse ?
À ce propos. Non, les jeunes ne sont pas des débiles manipulés ni une «classe dangereuse». Voyez-vous, en Sarkozye, un adolescent de treize ans peut avoir une responsabilité pénale, un autre de seize ans peut même prétendre devenir un «créateur d’entreprise»... mais il leur serait interdit de descendre dans la rue ! Ils peuvent être humiliés, se prosterner devant le consumérisme globalisé, vider leurs cerveaux de temps disponible et attendre passivement les miettes d’un marché du travail précarisé… mais revendiquer, jamais ! Ces dérives verbales sont à l’image des actes de violence de quelques policiers précurseurs : misérables et pathétiques... De la loi Devaquet (1986) au CPE (2006), sans oublier le spectre de Mai 68 qui rôde dans bien des têtes affolées, l’histoire reste implacable : lorsqu’un pouvoir cherche à infantiliser les jeunes, à les considérer comme des sous-citoyens incapables de raison, il ne récolte que colère et révolte. Oui, osons dire que nous sommes fiers de ces jeunes qui se mêlent du futur, du nôtre comme du leur, avec au cœur cette solidarité générationnelle qu’on veut leur rogner – au moins prouvent-ils qu’ils se reconnaissent dans le pays de Jaurès et d’Hugo...
Les petits «réalistes» de la haute feraient bien d’y réfléchir. L’éloge des vanités, le triomphe du friable, la vulgarité pipolisée du fric, les conflits d’intérêts, les injustices installées dans toutes les politiques publiques : tout cela n’est pas la France des travailleurs. Nous avons toujours été les premiers à dénoncer la société française qui se fragmente, où le chacun pour soi remplace le bien commun, où l’on devient consommateur de la République plutôt que citoyen. Depuis des semaines, le mouvement social affiche un autre visage, celui du peuple debout qui réaffirme ses prérogatives dans le temps du confit retrouvé, avec une grille de lecture sociale qui nous faisait tant défaut depuis des décennies. Nous mesurons donc l’importance et la gravité du moment qui est le nôtre. Exceptionnel.
(A plus tard...)
À la sortie d’une nouvelle journée de mobilisation, rappelons ce fait incontournable : près de trois millions de personnes ont de nouveau arpenté les rues de nos villes pour dire «non» à l’infamie de la loi Woerth. Les tripatouillages sur le nombre de participants, de même que le tir de barrage médiatique des ministres tout le week-end, façon artillerie lourde, n’y changeront rien… Non seulement la base du mouvement s’élargit, mais la structuration des manifestants, qui se comptent par millions, est la preuve d’une solidité et d’un enracinement rarement vus dans l’histoire sociale contemporaine. Avant même la journée de demain, qui s’annonce considérable en défilés et en grèves, tous les ingrédients sont réunis pour faire céder le gouvernement. Face à deux Français sur trois, le pouvoir se trouve en effet au pied du mur. S’il ne retire pas son projet, il prend le risque de plonger le pays dans une impasse. Qui est irresponsable ? Qui choisit les intimidations et les coups de force ? Qui insulte la jeunesse ?
À ce propos. Non, les jeunes ne sont pas des débiles manipulés ni une «classe dangereuse». Voyez-vous, en Sarkozye, un adolescent de treize ans peut avoir une responsabilité pénale, un autre de seize ans peut même prétendre devenir un «créateur d’entreprise»... mais il leur serait interdit de descendre dans la rue ! Ils peuvent être humiliés, se prosterner devant le consumérisme globalisé, vider leurs cerveaux de temps disponible et attendre passivement les miettes d’un marché du travail précarisé… mais revendiquer, jamais ! Ces dérives verbales sont à l’image des actes de violence de quelques policiers précurseurs : misérables et pathétiques... De la loi Devaquet (1986) au CPE (2006), sans oublier le spectre de Mai 68 qui rôde dans bien des têtes affolées, l’histoire reste implacable : lorsqu’un pouvoir cherche à infantiliser les jeunes, à les considérer comme des sous-citoyens incapables de raison, il ne récolte que colère et révolte. Oui, osons dire que nous sommes fiers de ces jeunes qui se mêlent du futur, du nôtre comme du leur, avec au cœur cette solidarité générationnelle qu’on veut leur rogner – au moins prouvent-ils qu’ils se reconnaissent dans le pays de Jaurès et d’Hugo...
Les petits «réalistes» de la haute feraient bien d’y réfléchir. L’éloge des vanités, le triomphe du friable, la vulgarité pipolisée du fric, les conflits d’intérêts, les injustices installées dans toutes les politiques publiques : tout cela n’est pas la France des travailleurs. Nous avons toujours été les premiers à dénoncer la société française qui se fragmente, où le chacun pour soi remplace le bien commun, où l’on devient consommateur de la République plutôt que citoyen. Depuis des semaines, le mouvement social affiche un autre visage, celui du peuple debout qui réaffirme ses prérogatives dans le temps du confit retrouvé, avec une grille de lecture sociale qui nous faisait tant défaut depuis des décennies. Nous mesurons donc l’importance et la gravité du moment qui est le nôtre. Exceptionnel.
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 octobre 2010.]
(A plus tard...)
vendredi 15 octobre 2010
Ame(s) : ce que nous dit le climat social...
Domination. Il faut parfois (toujours ?) choisir son camp. Entre un carnet d’insomnies et un journal de résistance, entre l’aiguillon tragique et la plume élimée, notre résolution est totale… Puisque nous ne nous lassons pas de déconstruire les contradictions économiques et sociales d’un temps dont le nôtre s’avère totalement dépendant, les jours qui s’écoulent comme les ruisseaux affolés nous laissent une impression désordonnée. Comme si l’époque se prêtait aux atermoiements fictifs et autres remises de dettes morales. Habitués jusque-là aux rigueurs théoriques de notre double culture républicano-marxiste (ou l’inverse), fondus dans le creuset des solidarités populaires, nous avions jadis appris que les dominés, prisonniers des solitudes, ne pouvaient s’émanciper par eux-mêmes du mode d’être et de pensée que le système de domination leur assigne. Du fer dans l’âme des travailleurs. Beaucoup croyaient qu’il était impossible de briser la symbolique d’une organisation dominée par des puissances prétendument supérieures. La vieille fable : celle du peuple tout à sa condition, croyant au mythe de son infériorité…
Droit. Schizophrénique, notre époque hésite et se frotte sur une ligne de crête instable. Elle voit s’affronter des classes si dissemblables (à nouveau) que le conflit paraît inévitable. De quel côté basculerons-nous? Le fer? L’âme? La connaissance des raisons de la domination a-t-elle un «pouvoir» capable de renverser ladite domination? Ne faut-il pas – déjà – avoir commencé le processus de subversion pour en renverser son existence même, ne pas lui faire droit comme le firent jadis les révolutionnaires avec le droit divin ? Mais que peut-il y avoir de commun entre les prisonniers des miroirs de l’argent et ceux qui, vaille que vaille, redécouvrent le goût de la révolte et s’affichent dans les rues, non sans fierté retrouvée : «Je lutte des classes»? Nous mesurons l’importance de la séquence sociale qui se joue ici-maintenant dans la rue, dans les entreprises et dans les foyers, tandis que les salariés des grands secteurs publics s’interrogent sur leur participation massive et durable, par les moyens de la grève reconductible. Déjà, nous entendons les railleurs et autres apôtres de «l’économie de marché» dénoncer par avance l’action de «privilégiés peu concernés par les problèmes de l’emploi et des retraites».
Privé. Souvenons-nous de 1995. Et du climat anti-service public de pseudo-républicains qui s’arrogeaient le privilège du nom. Souvenons-nous surtout que Pierre Bourdieu et bien d’autres avaient magistralement pris parti pour ces grévistes, qui, «par procuration», prenaient la tête d’une révolte gagnante (socialement) mais inaboutie (politiquement). La construction d’un «intellectuel collectif», avec et pour les travailleurs, demeura un objectif à peine esquissé. Au moins pour une raison : alors que «l’éclatement du monde du travail» s’accélérait au milieu des années 1990, ladite «grève par procuration» avait tellement été efficace que les salariés du privé ne s’en étaient pas mêlés, du moins pas assez… 2010 : la réussite pleine et entière du mouvement social actuel dépend en grande partie de l’implication ou non des exploités du privé. Qui dira le contraire? En France, environ 85% de ceux qui travaillent sont salariés ; à peine un sur dix est syndiqué ; plus d’un salarié sur deux n’a toujours pas de délégué… et le taux d’emploi en CDI est récemment passé sous la barre des 50%… Le triomphe (temporaire) du Medef tient parfois en quelques statistiques. Seuls les courageux sont aujourd’hui capables de rappeler haut et fort que la détérioration de la situation est due structurellement à la sauvagerie intrinsèque du néocapitalisme.
Vivants. Libération, cette semaine, a commis un contresens coupable et significatif. Ces temps-ci, le journal devrait se féliciter qu’une grille de lecture «sociale» reprenne peu à peu force et vigueur après deux décennies d’aphonie. Une belle occasion lui était d’ailleurs donnée, mercredi 6 octobre, avec le début de la diffusion de l’exceptionnelle série de Gérard Mordillat, les Vivants et les Morts, en prime time sur France 2. Mais non. Le quotidien dit «de gauche», plus libéralo-prêcheur que jamais, a vu dans cette grande fresque sociale «des airs de saga d’été socialo-sentimentalo-mièvre». Le bloc-noteur eut peine à lire ces mots, si loin de la réalité qu’ils en devenaient plus que suspects, grossiers – Sartre, réveille-toi ! Le mal intellectuel premier n’est pas l’ignorance mais le mépris – le mépris induit l’ignorance. Puisque Libération a décidément tout bazardé par-dessus bord, à commencer par le traitement de la question sociale, concluons par une citation de Jacques Rancière, qui, dans son livre le Philosophe et ses pauvres, écrivait : «Si le sociologue peut apporter quelque bien à celui qui est assis en face de lui, ce n’est pas seulement en l’éclairant sur les causes de sa souffrance mais en écoutant les raisons et en les donnant à lire comme des raisons et non comme l’expression d’un malheur. Le premier remède à la “misère du monde”, c’est la mise au jour de la richesse dont elle est porteuse.» Il faut toujours choisir son camp.
(A plus tard...)
Droit. Schizophrénique, notre époque hésite et se frotte sur une ligne de crête instable. Elle voit s’affronter des classes si dissemblables (à nouveau) que le conflit paraît inévitable. De quel côté basculerons-nous? Le fer? L’âme? La connaissance des raisons de la domination a-t-elle un «pouvoir» capable de renverser ladite domination? Ne faut-il pas – déjà – avoir commencé le processus de subversion pour en renverser son existence même, ne pas lui faire droit comme le firent jadis les révolutionnaires avec le droit divin ? Mais que peut-il y avoir de commun entre les prisonniers des miroirs de l’argent et ceux qui, vaille que vaille, redécouvrent le goût de la révolte et s’affichent dans les rues, non sans fierté retrouvée : «Je lutte des classes»? Nous mesurons l’importance de la séquence sociale qui se joue ici-maintenant dans la rue, dans les entreprises et dans les foyers, tandis que les salariés des grands secteurs publics s’interrogent sur leur participation massive et durable, par les moyens de la grève reconductible. Déjà, nous entendons les railleurs et autres apôtres de «l’économie de marché» dénoncer par avance l’action de «privilégiés peu concernés par les problèmes de l’emploi et des retraites».
Privé. Souvenons-nous de 1995. Et du climat anti-service public de pseudo-républicains qui s’arrogeaient le privilège du nom. Souvenons-nous surtout que Pierre Bourdieu et bien d’autres avaient magistralement pris parti pour ces grévistes, qui, «par procuration», prenaient la tête d’une révolte gagnante (socialement) mais inaboutie (politiquement). La construction d’un «intellectuel collectif», avec et pour les travailleurs, demeura un objectif à peine esquissé. Au moins pour une raison : alors que «l’éclatement du monde du travail» s’accélérait au milieu des années 1990, ladite «grève par procuration» avait tellement été efficace que les salariés du privé ne s’en étaient pas mêlés, du moins pas assez… 2010 : la réussite pleine et entière du mouvement social actuel dépend en grande partie de l’implication ou non des exploités du privé. Qui dira le contraire? En France, environ 85% de ceux qui travaillent sont salariés ; à peine un sur dix est syndiqué ; plus d’un salarié sur deux n’a toujours pas de délégué… et le taux d’emploi en CDI est récemment passé sous la barre des 50%… Le triomphe (temporaire) du Medef tient parfois en quelques statistiques. Seuls les courageux sont aujourd’hui capables de rappeler haut et fort que la détérioration de la situation est due structurellement à la sauvagerie intrinsèque du néocapitalisme.
Vivants. Libération, cette semaine, a commis un contresens coupable et significatif. Ces temps-ci, le journal devrait se féliciter qu’une grille de lecture «sociale» reprenne peu à peu force et vigueur après deux décennies d’aphonie. Une belle occasion lui était d’ailleurs donnée, mercredi 6 octobre, avec le début de la diffusion de l’exceptionnelle série de Gérard Mordillat, les Vivants et les Morts, en prime time sur France 2. Mais non. Le quotidien dit «de gauche», plus libéralo-prêcheur que jamais, a vu dans cette grande fresque sociale «des airs de saga d’été socialo-sentimentalo-mièvre». Le bloc-noteur eut peine à lire ces mots, si loin de la réalité qu’ils en devenaient plus que suspects, grossiers – Sartre, réveille-toi ! Le mal intellectuel premier n’est pas l’ignorance mais le mépris – le mépris induit l’ignorance. Puisque Libération a décidément tout bazardé par-dessus bord, à commencer par le traitement de la question sociale, concluons par une citation de Jacques Rancière, qui, dans son livre le Philosophe et ses pauvres, écrivait : «Si le sociologue peut apporter quelque bien à celui qui est assis en face de lui, ce n’est pas seulement en l’éclairant sur les causes de sa souffrance mais en écoutant les raisons et en les donnant à lire comme des raisons et non comme l’expression d’un malheur. Le premier remède à la “misère du monde”, c’est la mise au jour de la richesse dont elle est porteuse.» Il faut toujours choisir son camp.
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 9 octobre 2010]
(A plus tard...)
mardi 12 octobre 2010
Retraites : un mardi 12 octobre, comme une vague...
Près de 3,5 millions de citoyens dans les rues ! Avant toute autre considération, il faut d’entrée de jeu signifier haut et fort l’importance de cette date : ce mardi 12 octobre 2010 restera, en effet, comme un moment particulier dans l’histoire sociale contemporaine de notre pays, en plus d’être un jour probablement décisif dans le conflit contre le projet de loi de destruction de nos droits de départ à la retraite. L’ampleur des mobilisations tient en un mot : énorme ! Autant le dire, les tripatouillages gouvernementaux sur le nombre de manifestants (qu’un syndicat de police dénonce lui-même publiquement) n’y changeront rien. La journée d’action unitaire, puissante, diversifiée, déterminée, est une preuve éclatante que le mouvement social a la force de contraindre le gouvernement à renoncer à son funeste projet. «Pourquoi allons-nous gagner?», demandaient de nombreux manifestants, «parce que nous sommes forts et unis», répondaient-ils en cœur. Tout un symbole.
Chacun l’a constaté. Les mobilisations ont été plus massives que lors des derniers rendez-vous. Le mouvement s'amplifie donc. Et il s'élargit. Plus de jeunes lycéens et étudiants. Plus de salariés du privé. Sans parler des grèves, quasiment toutes plus importantes que la 23 septembre, à la SNCF, à la RATP, dans la Fonction publique, à La Poste, à EDF, dans les raffineries, dans les ports, dans la métallurgie, etc. Nous avons assisté à une nouvelle étape dans l’embrasement social dont on ne sait pas, à l’heure où nous écrivons ces lignes, où il nous conduira et quand il s’arrêtera. Dans de nombreux secteurs d’activité, les salariés votaient massivement pour la reconduction des grèves…
«Nous allons continuer, nous n’allons pas nous arrêter au motif que les sénateurs ont voté», disait Bernard Thibault. «La responsabilité de la radicalisation revient au gouvernement, qui reste sourd», analysait François Chèrèque. Pour la première fois depuis le début du processus de mobilisation, les actions durent et les initiatives propres se multiplient pour faire « le pont » avec le rendez-vous du samedi 16 octobre, date de la prochaine journée interprofessionnelle.
Comme une vague, la révolte monte dans le pays...
Du coup, le contraste entre la colère de rue et l’intransigeance du sommet de l’Etat avait un côté provoquant. Tellement que, au cœur de l’après-midi, il fallut se pincer très fort en entendant les mots de François Fillon d’abord, d’Eric Woerth ensuite, à l’Assemblée nationale. «Je le dis très solennellement, nous sommes décidés à mener cette réforme à son terme, on a été au bout de ce qui est possible», déclarait le premier ministre. «Nous allons gagner la bataille des retraites, il n’y a pas de passage en force», ajoutait le ministre de Travail. L’un et l’autre témoignaient de la totale irresponsabilité d’un pouvoir plus isolé que jamais…
Méprisante, toute la Sarkozie avait misé sur l’épuisement des mobilisations. Mais c’est tout le contraire qui se produit ! Pour une raison simple. Une immense majorité de nos concitoyens ont peu à peu compris la cruauté et l’ineffectivité de ce projet injuste, qui fait reposer l’essentiel de l’effort sur le monde du travail et des retraités, alors que les puissances industrielles et financières en sont quasiment exonérées. Comment le président des riches et des classes dominantes de l’argent pourrait-il se soucier du bien-commun et de l’intérêt général ?
Le voilà aujourd’hui au pied d’un mur érigé par le peuple… «Sarkozy, tu nous vois cette fois?», criaient les manifestants. Ce mardi 12 octobre, le Palais a tremblé. Et ce n’est pas fini…
(A plus tard...)
Chacun l’a constaté. Les mobilisations ont été plus massives que lors des derniers rendez-vous. Le mouvement s'amplifie donc. Et il s'élargit. Plus de jeunes lycéens et étudiants. Plus de salariés du privé. Sans parler des grèves, quasiment toutes plus importantes que la 23 septembre, à la SNCF, à la RATP, dans la Fonction publique, à La Poste, à EDF, dans les raffineries, dans les ports, dans la métallurgie, etc. Nous avons assisté à une nouvelle étape dans l’embrasement social dont on ne sait pas, à l’heure où nous écrivons ces lignes, où il nous conduira et quand il s’arrêtera. Dans de nombreux secteurs d’activité, les salariés votaient massivement pour la reconduction des grèves…
«Nous allons continuer, nous n’allons pas nous arrêter au motif que les sénateurs ont voté», disait Bernard Thibault. «La responsabilité de la radicalisation revient au gouvernement, qui reste sourd», analysait François Chèrèque. Pour la première fois depuis le début du processus de mobilisation, les actions durent et les initiatives propres se multiplient pour faire « le pont » avec le rendez-vous du samedi 16 octobre, date de la prochaine journée interprofessionnelle.
Comme une vague, la révolte monte dans le pays...
Du coup, le contraste entre la colère de rue et l’intransigeance du sommet de l’Etat avait un côté provoquant. Tellement que, au cœur de l’après-midi, il fallut se pincer très fort en entendant les mots de François Fillon d’abord, d’Eric Woerth ensuite, à l’Assemblée nationale. «Je le dis très solennellement, nous sommes décidés à mener cette réforme à son terme, on a été au bout de ce qui est possible», déclarait le premier ministre. «Nous allons gagner la bataille des retraites, il n’y a pas de passage en force», ajoutait le ministre de Travail. L’un et l’autre témoignaient de la totale irresponsabilité d’un pouvoir plus isolé que jamais…
Méprisante, toute la Sarkozie avait misé sur l’épuisement des mobilisations. Mais c’est tout le contraire qui se produit ! Pour une raison simple. Une immense majorité de nos concitoyens ont peu à peu compris la cruauté et l’ineffectivité de ce projet injuste, qui fait reposer l’essentiel de l’effort sur le monde du travail et des retraités, alors que les puissances industrielles et financières en sont quasiment exonérées. Comment le président des riches et des classes dominantes de l’argent pourrait-il se soucier du bien-commun et de l’intérêt général ?
Le voilà aujourd’hui au pied d’un mur érigé par le peuple… «Sarkozy, tu nous vois cette fois?», criaient les manifestants. Ce mardi 12 octobre, le Palais a tremblé. Et ce n’est pas fini…
(A plus tard...)
Retraites : et plus si affinités...
«La retraite à 60 ans, c’était votre époque. On ne gouverne pas avec la nostalgie.» Comme l’un des symboles des indignités du sarkozysme, nous n’oublierons pas de sitôt la morgue d’Éric Woerth, vendredi au Sénat, préférant la violence verbale des lâches au courage des arguments. L’instant, solennel pour le pays, réclamait pourtant qu’il élevât son langage. L’ancien premier ministre Pierre Mauroy venait en effet de prendre la parole pour défendre la retraite à 60 ans que son gouvernement avait votée en 1982. Refusant qu’on efface «cette ligne de vie» et «ce droit», le socialiste témoigna à sa manière du combat de toute la gauche pour le progrès. La haute intensité de son émotion méritait une réponse digne de la République. Mais le ministre du Travail, plus fantomatique que jamais, n’a décidément que le costume et l’orgueil de la fonction.
L’isolement façon Ancien Régime comme l’énervement du gouvernement en disent long sur la gravité du moment. Toute la Sarkozie préfère d’ailleurs se réclamer de l’appui du directeur du FMI – on a les soutiens qu’on mérite – que de regarder du côté de l’opinion. Et pour cause. Un nouveau sondage Ifop vient confirmer et amplifier celui que nous avions publié la semaine dernière. Pas moins de 71% des Français soutiennent les mobilisations. Niveau record égalé ! Mais ce n’est pas tout. Ce soutien gagne en fermeté: 42% jugent en effet la mobilisation de demain «tout à fait justifiée» (+9 points en un mois). Les catégories populaires approuvent massivement les manifestants à 87%. Et ce chiffre monte à 90% du côté des sympathisants de gauche… Sans appel.
Dans ce climat de totale incertitude et de frémissements de révolte que beaucoup d’observateurs qu’on ne saurait qualifier de marxistes comparent à l’avant-Mai 68 (à voir), nous savons bien qu’il s’agit de faire en sorte que la colère collective l’emporte sur les peurs individuelles et que ladite colère s’éclaire à nouveau d’un objectif politique crédible sans lequel la souffrance populaire redeviendra muette et souvent autodestructrice. Le grand mouvement de contre-réforme des années 1980-1990 avait amplifié les tendances de retrait «de la» politique et de l’implication dans la cité, au détriment des espérances d’émancipation des séquences antérieures…
À l’image de Marseille, où convergent toutes les luttes dans un mouvement d’ampleur, une nouvelle séquence sociale vient-elle de s’ouvrir en grand ? Sommes-nous entrés dans un affrontement plus global entre les citoyens, par-delà leurs situations et leurs opinions, et un pouvoir complice des puissances de l’argent ?
L’impatience actuelle du peuple, que nous ressentons partout dans les quartiers populaires, est assurément une source d’espoir en plus d’être une réponse à l’insupportable coup de force du gouvernement. Chacun l’a compris : le sarkozysme pourrissant sécrète de la violence sociale à haute dose. C’est donc ici-maintenant qu’il faut répliquer en masse. Quant à ceux qui se bercent d’illusions en pensant déjà à 2012, il n’est pas vain de leur rappeler que, pour faire reculer cette contre-réforme, mieux vaut se mobiliser aujourd’hui que d’attendre un hypothétique changement dans deux ans, voire une éventuelle mutinerie anticapitaliste au sein du FMI… Non, ce n’est pas par nostalgie que deux Français sur trois soutiennent la lutte pour les 60 ans, mais par esprit du bien commun. C’est l’exigence de cet esprit qui nous pousse à nous engager à fond pendant qu’il en est temps. Mardi 12, puis samedi 16 octobre. Et plus si affinités…
L’isolement façon Ancien Régime comme l’énervement du gouvernement en disent long sur la gravité du moment. Toute la Sarkozie préfère d’ailleurs se réclamer de l’appui du directeur du FMI – on a les soutiens qu’on mérite – que de regarder du côté de l’opinion. Et pour cause. Un nouveau sondage Ifop vient confirmer et amplifier celui que nous avions publié la semaine dernière. Pas moins de 71% des Français soutiennent les mobilisations. Niveau record égalé ! Mais ce n’est pas tout. Ce soutien gagne en fermeté: 42% jugent en effet la mobilisation de demain «tout à fait justifiée» (+9 points en un mois). Les catégories populaires approuvent massivement les manifestants à 87%. Et ce chiffre monte à 90% du côté des sympathisants de gauche… Sans appel.
Dans ce climat de totale incertitude et de frémissements de révolte que beaucoup d’observateurs qu’on ne saurait qualifier de marxistes comparent à l’avant-Mai 68 (à voir), nous savons bien qu’il s’agit de faire en sorte que la colère collective l’emporte sur les peurs individuelles et que ladite colère s’éclaire à nouveau d’un objectif politique crédible sans lequel la souffrance populaire redeviendra muette et souvent autodestructrice. Le grand mouvement de contre-réforme des années 1980-1990 avait amplifié les tendances de retrait «de la» politique et de l’implication dans la cité, au détriment des espérances d’émancipation des séquences antérieures…
À l’image de Marseille, où convergent toutes les luttes dans un mouvement d’ampleur, une nouvelle séquence sociale vient-elle de s’ouvrir en grand ? Sommes-nous entrés dans un affrontement plus global entre les citoyens, par-delà leurs situations et leurs opinions, et un pouvoir complice des puissances de l’argent ?
L’impatience actuelle du peuple, que nous ressentons partout dans les quartiers populaires, est assurément une source d’espoir en plus d’être une réponse à l’insupportable coup de force du gouvernement. Chacun l’a compris : le sarkozysme pourrissant sécrète de la violence sociale à haute dose. C’est donc ici-maintenant qu’il faut répliquer en masse. Quant à ceux qui se bercent d’illusions en pensant déjà à 2012, il n’est pas vain de leur rappeler que, pour faire reculer cette contre-réforme, mieux vaut se mobiliser aujourd’hui que d’attendre un hypothétique changement dans deux ans, voire une éventuelle mutinerie anticapitaliste au sein du FMI… Non, ce n’est pas par nostalgie que deux Français sur trois soutiennent la lutte pour les 60 ans, mais par esprit du bien commun. C’est l’exigence de cet esprit qui nous pousse à nous engager à fond pendant qu’il en est temps. Mardi 12, puis samedi 16 octobre. Et plus si affinités…
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 octobre 2010]
(A plus tard...)
lundi 11 octobre 2010
Retraites : le pouvoir puise ses idées dans les caniveaux...
«Pour l’instant, j’ai devant moi une muraille de Chine. » Connaissez-vous Raymond Soubie ? Au Palais, ce conseiller très spécial de Nicolas Sarkozy qualifié parfois de « métronome du social » (sic), pilote en personne dans les coulisses le dossier des retraites. Depuis des mois, il œuvre à cette tâche comme s’il dirigeait une entreprise dont rêvent tous les dirigeants du Medef : avec rapidité et mépris. Depuis Voltaire, nous savons que les laquais, en imitant les vices de leurs maîtres, ont toujours l’impression de s’approprier leur puissance. Ainsi, invité hier de RTL, Raymond Soubie a-t-il éprouvé le besoin de verrouiller des portes déjà bien fermées, ce qui en dit long sur l’obscurantisme qui sévit au sommet de l’État : « Rien ne changera dans l’architecture du projet sur les mesures d’âge. Je pense que fin octobre, ce sera quasiment joué. » Les prophéties de valets ne restent souvent que des prophéties…
Tandis que le débat continuait de faire rage hier au Sénat et que le gouvernement tentait de passer en force, notre Monsieur Soubie se montra plus réac que jamais : «Je trouve qu’il est totalement irresponsable que des adultes en situation de responsabilité dans certaines organisations invitent les lycéens à aller dans la rue pour le sujet des retraites.» Sous-entendu : chers parents, vous n’êtes pas dignes de l’être… Mais nous n’avions encore rien entendu. Histoire de racler les fonds de tiroir idéologiques, ce fut au tour de François Fillon en personne d’entrer en scène. Et qu’osa dire notre premier ministre lors d’une visite à l’École militaire, à Paris ? Pardonnez la longueur de la citation, mais il faut le lire pour le croire : «Il y a quelques jours j’ai rendu visite (…) à une dizaine de blessés de l’Afghanistan. (…) Il n’y en a pas un seul qui ne m’ait pas dit qu’il n’avait qu’une seule envie : rejoindre le plus vite possible son unité pour continuer à servir son pays. Dans une société qui parfois donne le sentiment d’être plus revendicative que constructive, ces dix blessés m’ont donné un formidable message d’espoir et une très grande leçon de courage.» C’est clair. Pour Fillon, les millions de manifestants et autres grévistes, à l’image d’ailleurs des 71% de Français qui les soutiennent, sont ni plus ni moins des traîtres
à la patrie !
À quatre jours des mobilisations du 12 octobre, et alors que l’intersyndicale vient d’annoncer une nouvelle initiative le 16 octobre, l’insulte laisse songeur. Si la fébrilité explique souvent les précipitations verbales, nous ne croyons pas un seul instant que François Fillon se soit trompé d’objectif ni d’auditoire. Impatient d’accrocher une victoire de classe contre un acquis social majeur, tel un trophée de chasse, Nicolas Sarkozy semble en effet aux abois face à une situation plus incertaine que prévu. D’autant que tous les sondages confirment la lucidité des Français. Le dernier en date vient à point nommé : 71% des sondés souhaitent la suppression du bouclier fiscal et 64% d’entre eux se disent opposés à la disparition de l’ISF… Les puissants ont raison d’être inquiets. Le ton est donc donné par toute la Sarkozie : puiser dans les caniveaux.
Et pendant ce temps-là ? S’essuyant une nouvelle fois les pieds sur la laïcité, Nicolas Sarkozy a choisi d’aller brûler un cierge au Vatican en compagnie d’un autre conseiller du Palais, le politologue Patrick Buisson, ancien directeur de la rédaction de Minute et de Valeurs actuelles. Commentant devant Benoît XVI sa politique contre l’immigration clandestine, le chef de l’État a parlé d’un «impératif moral». Certains apprécieront…
(A plus tard...)
Tandis que le débat continuait de faire rage hier au Sénat et que le gouvernement tentait de passer en force, notre Monsieur Soubie se montra plus réac que jamais : «Je trouve qu’il est totalement irresponsable que des adultes en situation de responsabilité dans certaines organisations invitent les lycéens à aller dans la rue pour le sujet des retraites.» Sous-entendu : chers parents, vous n’êtes pas dignes de l’être… Mais nous n’avions encore rien entendu. Histoire de racler les fonds de tiroir idéologiques, ce fut au tour de François Fillon en personne d’entrer en scène. Et qu’osa dire notre premier ministre lors d’une visite à l’École militaire, à Paris ? Pardonnez la longueur de la citation, mais il faut le lire pour le croire : «Il y a quelques jours j’ai rendu visite (…) à une dizaine de blessés de l’Afghanistan. (…) Il n’y en a pas un seul qui ne m’ait pas dit qu’il n’avait qu’une seule envie : rejoindre le plus vite possible son unité pour continuer à servir son pays. Dans une société qui parfois donne le sentiment d’être plus revendicative que constructive, ces dix blessés m’ont donné un formidable message d’espoir et une très grande leçon de courage.» C’est clair. Pour Fillon, les millions de manifestants et autres grévistes, à l’image d’ailleurs des 71% de Français qui les soutiennent, sont ni plus ni moins des traîtres
à la patrie !
À quatre jours des mobilisations du 12 octobre, et alors que l’intersyndicale vient d’annoncer une nouvelle initiative le 16 octobre, l’insulte laisse songeur. Si la fébrilité explique souvent les précipitations verbales, nous ne croyons pas un seul instant que François Fillon se soit trompé d’objectif ni d’auditoire. Impatient d’accrocher une victoire de classe contre un acquis social majeur, tel un trophée de chasse, Nicolas Sarkozy semble en effet aux abois face à une situation plus incertaine que prévu. D’autant que tous les sondages confirment la lucidité des Français. Le dernier en date vient à point nommé : 71% des sondés souhaitent la suppression du bouclier fiscal et 64% d’entre eux se disent opposés à la disparition de l’ISF… Les puissants ont raison d’être inquiets. Le ton est donc donné par toute la Sarkozie : puiser dans les caniveaux.
Et pendant ce temps-là ? S’essuyant une nouvelle fois les pieds sur la laïcité, Nicolas Sarkozy a choisi d’aller brûler un cierge au Vatican en compagnie d’un autre conseiller du Palais, le politologue Patrick Buisson, ancien directeur de la rédaction de Minute et de Valeurs actuelles. Commentant devant Benoît XVI sa politique contre l’immigration clandestine, le chef de l’État a parlé d’un «impératif moral». Certains apprécieront…
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 9 octobre 2010]
(A plus tard...)
jeudi 7 octobre 2010
Conseil de lecture : quand les entreprises françaises construisaient la politique défensive du IIIe Reich...
Le Mur de l’Atlantique, monument de la Collaboration, de Jérôme Prieur. Éditions Denoël, 218 pages, 18 euros.
Plongée dans l’histoire, plus justement, dans la face cachée de l’histoire. Celle de la construction du mur de l’Atlantique. Collier de bunkers, de blockhaus, de batteries qui ont habillé les côtes françaises de Dunkerque à Biarritz, et qui, aujourd’hui encore, sont les haillons de la France occupée, le mur de béton armé cache des secrets que Jérôme Prieur, historien, écrivain et cinéaste, a tenté de percer. Le mur de l’Atlantique est visible, ostentatoire, il continue d’insulter la beauté des plages et des arrière-pays, et pourtant, il fascine.
1942. Hitler, embourbé sur le front Est et redoutant à tout moment une attaque maritime des troupes alliées, décide la construction d’une «muraille» Atlantique. L’Europe de l’Ouest doit devenir une forteresse. Les travaux sont colossaux. Des millions de mètres cubes de béton armé sont nécessaires à l’édification du mur. Des milliers d’ouvriers aussi, de machines, de bétonnières, de grues… Chapeautée par la terrifiante Organisation Todt, dirigée par le petit bras du Führer, Albert Speer, la construction du mur va être le théâtre de ce que Jérôme Prieur qualifie de «plus importante et plus compromettante opération de collaboration économique sous l’Occupation». Voilà donc le secret du mur de l’Atlantique. Si l’on sait qui a accouché du concept, l’histoire en a (sciemment ?) mis de côté les sages-femmes. Qui a construit ce mur ? Et si le titre du livre de Jérôme Prieur est éloquent, le Mur de l’Atlantique, monument de la collaboration, l’étude qu’il renferme est saisissante.
Ultradocumentée, référencée, son analyse éclaire ce que l’histoire a laissé à l’ombre de l’oubli. Coup de projecteur sur cette France de la collaboration d’affaires, sur ces entreprises de construction qui n’ont pas su, pas voulu, pas pu, résister au chant des sirènes de la Todt et de ses contrats juteux. «À l’échelle européenne, il est très difficile d’évaluer le nombre de personnes qui ont travaillé pour l’Organisation Todt. Selon les estimations, les chiffres iraient de 1,5 million à 2 millions pour toute l’Europe.» Tous n’étaient pas allemands. La France devient la sous-traitance du IIIe Reich, et Vichy multiplie les lois et les décrets forçant la collaboration. Primes, salaires, avantages en nature, la Todt «bétonne» sa position, Vichy lèche les bottes allemandes, les entreprises françaises mangent à leur faim. Un équilibre subtil sur lequel repose l’immense chantier, renforcé par une main-d’œuvre forcée (juive notamment), une main-d’œuvre semi-forcée, qui a trouvé dans la construction du mur le moyen d’échapper au Service du travail obligatoire, une main-d’œuvre «libre», collaboratrice. Pourtant, ce qui devait être infranchissable s’écroule enfin, le 6 juin 1944. «L’opération Overlord rend le mur presque dérisoire», écrit Jérôme Prieur, qui, en 220 pages, contribue à faire tomber le voile opaque qui recouvre l’histoire des milliers d’igloos de béton échoués sur nos plages.
Plongée dans l’histoire, plus justement, dans la face cachée de l’histoire. Celle de la construction du mur de l’Atlantique. Collier de bunkers, de blockhaus, de batteries qui ont habillé les côtes françaises de Dunkerque à Biarritz, et qui, aujourd’hui encore, sont les haillons de la France occupée, le mur de béton armé cache des secrets que Jérôme Prieur, historien, écrivain et cinéaste, a tenté de percer. Le mur de l’Atlantique est visible, ostentatoire, il continue d’insulter la beauté des plages et des arrière-pays, et pourtant, il fascine.
1942. Hitler, embourbé sur le front Est et redoutant à tout moment une attaque maritime des troupes alliées, décide la construction d’une «muraille» Atlantique. L’Europe de l’Ouest doit devenir une forteresse. Les travaux sont colossaux. Des millions de mètres cubes de béton armé sont nécessaires à l’édification du mur. Des milliers d’ouvriers aussi, de machines, de bétonnières, de grues… Chapeautée par la terrifiante Organisation Todt, dirigée par le petit bras du Führer, Albert Speer, la construction du mur va être le théâtre de ce que Jérôme Prieur qualifie de «plus importante et plus compromettante opération de collaboration économique sous l’Occupation». Voilà donc le secret du mur de l’Atlantique. Si l’on sait qui a accouché du concept, l’histoire en a (sciemment ?) mis de côté les sages-femmes. Qui a construit ce mur ? Et si le titre du livre de Jérôme Prieur est éloquent, le Mur de l’Atlantique, monument de la collaboration, l’étude qu’il renferme est saisissante.
Ultradocumentée, référencée, son analyse éclaire ce que l’histoire a laissé à l’ombre de l’oubli. Coup de projecteur sur cette France de la collaboration d’affaires, sur ces entreprises de construction qui n’ont pas su, pas voulu, pas pu, résister au chant des sirènes de la Todt et de ses contrats juteux. «À l’échelle européenne, il est très difficile d’évaluer le nombre de personnes qui ont travaillé pour l’Organisation Todt. Selon les estimations, les chiffres iraient de 1,5 million à 2 millions pour toute l’Europe.» Tous n’étaient pas allemands. La France devient la sous-traitance du IIIe Reich, et Vichy multiplie les lois et les décrets forçant la collaboration. Primes, salaires, avantages en nature, la Todt «bétonne» sa position, Vichy lèche les bottes allemandes, les entreprises françaises mangent à leur faim. Un équilibre subtil sur lequel repose l’immense chantier, renforcé par une main-d’œuvre forcée (juive notamment), une main-d’œuvre semi-forcée, qui a trouvé dans la construction du mur le moyen d’échapper au Service du travail obligatoire, une main-d’œuvre «libre», collaboratrice. Pourtant, ce qui devait être infranchissable s’écroule enfin, le 6 juin 1944. «L’opération Overlord rend le mur presque dérisoire», écrit Jérôme Prieur, qui, en 220 pages, contribue à faire tomber le voile opaque qui recouvre l’histoire des milliers d’igloos de béton échoués sur nos plages.
[Avec Marion d’Allard]
(A plus tard...)
mercredi 6 octobre 2010
Les Vivants et les Morts : le choc social de Mordillat... en "prime time"
Puisque l’inhabitable et l’irrespirable nous servent de décor quotidien, glacés que nous sommes par
la froideur de la marchandisation et l’ensauvagement du monde dit «du travail», il est essentiel que des artistes sachent encore conjuguer horizon et frontière, gravité
et espoir, engagement et dignité. Après la publication de son roman, les Vivants et les Morts, qui, en 2005, avait rencontré en son ampleur l’écho du peuple, jamais Gérard Mordillat n’aurait imaginé qu’il puisse un jour le porter
à l’écran. Pensez donc ! De Cellatex à Moulinex, en passant par Metaleurop et tant d’autres exemples aussi macabres les uns que les autres, de nombreux drames sociaux avaient inspiré sa fresque romanesque narrant la fermeture d’une usine. Qui aurait osé financer
et assumer un tel projet, surtout à la télévision ?
Poser encore la question aujourd'hui, alors que le projet a vu le jour, en dit long sur le petit miracle vécu par Mordillat et toute son équipe. Puisque l’occasion nous est donnée, saluons le courage de Jean Bigot, l’ancien directeur de la fiction à France 2, poussé depuis vers la sortie, grâce auquel cette série de huit épisodes sera diffusée dès ce soir sur France Télévisions. Certains héritages sont plus vivants que d’autres… Car les téléspectateurs doivent le savoir. Ceux qui se retrouveront devant leurs écrans, en prime time (!), vont ressentir un choc télévisuel comme on en voit peu en Sarkozye – et comme on en verra peu d’ici à 2012. À l’heure où l’action publique est profanée, où tous les faire-croire gisent au sol sous les assauts de l’atomisation sociale, les Vivants et les Morts nous raconte une histoire hélas ordinaire. Celle d’une usine et de ses ouvriers dont des lointains groupes financiers ont décidé de se débarrasser après en avoir pillé les actifs, au nom de la sainte rentabilité. La vie telle qu’elle est nous explose alors à la figure. Dans le détail. Jusque dans l’intimité des foyers des salariés, tandis qu’ils iront au bout pour défendre leur emploi. Et leur dignité.
Si la crise économique mondiale nous paraît hors-sol, la misère sociale, elle, a des racines si profondes qu’elles broient les hommes palpitants et hurlants. Cette série majuscule redonne des visages et une âme aux victimes de l’horreur sociale : le pays de Jaurès et d’Hugo dit «merci». Les néocapitalistes aimeraient nous faire croire que la réalité économique est un paysage complexe aux mécanismes financiers trop sophistiqués pour s’en mêler, que la responsabilité des puissants s’évanouit dans une sorte d’opacité légitime… Cette illusion masque en vérité le caractère impitoyable des relations sociales, le cynisme anonyme des détenteurs du capital, la déshumanisation à laquelle sont soumis des salariés rendus vulnérables par la précarisation…
Nul ne connaît l’heure ni le lieu, le dernier pont à franchir, l’ultime poing à dresser. Les «morts» abdiquent car ils croient en l’inéluctabilité du monde qu’on veut nous imposer. Les «vivants», eux, ne renoncent jamais, parce que la résistance et la lutte ont une valeur en soi, une valeur suprême qui dépasse le périmètre d’une usine. Sans manichéisme, Mordillat nous parle d’une colère éthique à la hauteur des enjeux de civilisation du XXIe siècle. Car le capitalisme, qu’il soit «financier» ou «paternaliste», n’est pas un conte de fées, il violente et met à nu. Alors, en plein mouvement social, tandis que toutes les luttes actuelles cherchent des points de convergence indispensables pour renverser la table, inutile de préciser que toutes les comparaisons avec l’actualité sont les bienvenues. Et puisque la fiction télévisuelle prend rarement le pouls du monde du travail, osons ce conseil pour le moins singulier : tous ensemble devant la télé !
(A plus tard...)
Poser encore la question aujourd'hui, alors que le projet a vu le jour, en dit long sur le petit miracle vécu par Mordillat et toute son équipe. Puisque l’occasion nous est donnée, saluons le courage de Jean Bigot, l’ancien directeur de la fiction à France 2, poussé depuis vers la sortie, grâce auquel cette série de huit épisodes sera diffusée dès ce soir sur France Télévisions. Certains héritages sont plus vivants que d’autres… Car les téléspectateurs doivent le savoir. Ceux qui se retrouveront devant leurs écrans, en prime time (!), vont ressentir un choc télévisuel comme on en voit peu en Sarkozye – et comme on en verra peu d’ici à 2012. À l’heure où l’action publique est profanée, où tous les faire-croire gisent au sol sous les assauts de l’atomisation sociale, les Vivants et les Morts nous raconte une histoire hélas ordinaire. Celle d’une usine et de ses ouvriers dont des lointains groupes financiers ont décidé de se débarrasser après en avoir pillé les actifs, au nom de la sainte rentabilité. La vie telle qu’elle est nous explose alors à la figure. Dans le détail. Jusque dans l’intimité des foyers des salariés, tandis qu’ils iront au bout pour défendre leur emploi. Et leur dignité.
Si la crise économique mondiale nous paraît hors-sol, la misère sociale, elle, a des racines si profondes qu’elles broient les hommes palpitants et hurlants. Cette série majuscule redonne des visages et une âme aux victimes de l’horreur sociale : le pays de Jaurès et d’Hugo dit «merci». Les néocapitalistes aimeraient nous faire croire que la réalité économique est un paysage complexe aux mécanismes financiers trop sophistiqués pour s’en mêler, que la responsabilité des puissants s’évanouit dans une sorte d’opacité légitime… Cette illusion masque en vérité le caractère impitoyable des relations sociales, le cynisme anonyme des détenteurs du capital, la déshumanisation à laquelle sont soumis des salariés rendus vulnérables par la précarisation…
Nul ne connaît l’heure ni le lieu, le dernier pont à franchir, l’ultime poing à dresser. Les «morts» abdiquent car ils croient en l’inéluctabilité du monde qu’on veut nous imposer. Les «vivants», eux, ne renoncent jamais, parce que la résistance et la lutte ont une valeur en soi, une valeur suprême qui dépasse le périmètre d’une usine. Sans manichéisme, Mordillat nous parle d’une colère éthique à la hauteur des enjeux de civilisation du XXIe siècle. Car le capitalisme, qu’il soit «financier» ou «paternaliste», n’est pas un conte de fées, il violente et met à nu. Alors, en plein mouvement social, tandis que toutes les luttes actuelles cherchent des points de convergence indispensables pour renverser la table, inutile de préciser que toutes les comparaisons avec l’actualité sont les bienvenues. Et puisque la fiction télévisuelle prend rarement le pouls du monde du travail, osons ce conseil pour le moins singulier : tous ensemble devant la télé !
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 octobre 2010.]
(A plus tard...)
lundi 4 octobre 2010
Moine(s) : à propos du film de Xavier Beauvois, « Des hommes et des dieux »
Lumière. Outre cette plénitude indivise des aurores re-naissantes que nous inspiraient à chaque évocation nos maîtres jésuites – du moins ceux qui osaient traîner sur les bancs de la laïque sans excès de prosélytisme –, comment oublier qu’ils s’assignaient magistralement un devoir de transmission d’autant plus altruiste qu’il se retournait souvent contre la foi qu’ils essayaient de propager… Eux aussi tenaient le guichet de l’avenir, servaient des vers au comptoir des poésies, ouvraient la porte aux émancipations. Ils nous forçaient à penser par nous-mêmes – mais auraient-ils été nos maîtres, sinon ? L’un d’eux citait souvent Baptiste : «… La vie était la lumière des hommes. / Et la lumière luit dans les ténèbres, / et les ténèbres ne l’ont pas reçue» (l’Évangile de Jean). C’était hier, avant-hier peut-être, dans un ici-là tant et tant présent qu’il nous tétanise. Comme si le vieux bonhomme nourri par l’ardeur de la «théologie de la libération» et les incertitudes de Bernanos allait se dresser encore à nos côtés pour répéter aux âmes grises : «L’éternité du silence et le temps de la parole se marient. Leur accouplement enfante des fils de Lumière pour éclairer les siècles silencieux.» Tout apprentissage humain, initiation ou noviciat, réclame son dû. Le message était simple : lorsque la dimension de profondeur n’est pas animée, c’est l’engagement qui fait défaut…
Beauvois. L’embarquement en mélancolie n’a pas que des avantages et peut très vite se transformer en amertume. Mais, puisque la vérité seule nous oblige, autant admettre que le retour en mémoire jésuitique (chacun sa croix) fut provoqué, l’autre jour, par la projection du film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux. Il fallait le voir enfin, le grand prix du Festival de Cannes, poussé que nous étions par une envie irrépressible, aspirés par le sujet et l’aura grandissante d’un bouche-à-oreille digne des miracles culturels : il dépassera, ce week-end, le million et demi de spectateurs ! Alors, autant l’admettre d’emblée : ce film, retraçant les derniers jours de la vie des moines de Tibhirine, en Algérie, arrachés une nuit à leur monastère et assassinés en 1996, n’est pas «le» chef-d’œuvre annoncé. Il reste néanmoins un film important. Pour une raison principale : il synthétise à lui seul les interrogations et les limites de notre époque, qui hésite entre implication collective et retrait pour anachorètes désabusés de tout…
Foi. Dans la montée au calvaire de ces moines admirables en tout point, filmés sous la neige partant vers leur martyre, sans qu’à aucun moment la mort ne soit montrée, la tentation est grande en effet d’en rester au grand écart entre l’importance du sacrifice dans l’engagement et l’héroïsation de la vie monacale, loin du monde et de ses tumultes. Les cinéphiles attentifs objecteront que le film de Xavier Beauvois pose essentiellement des questions «sur» l’existence. Précisément. Sujet à hauts risques, il aurait pu heurter les athées comme les agnostiques, plus encore les antireligieux, en raison du regard «bienveillant», voire «positif», qu’il pose sur la foi de ces moines. Une foi assez peu ébranlée par la perspective du trépas. Beauvois n’est pas, là, dans le Dialogue des carmélites, dont on sait qu’il insistait plus sur le doute que sur la croyance. Beauvois est ailleurs, et seuls les dogmatiques refuseront de voir qu’il glorifie à sa manière l’engagement des moines, cet engagement majeur qui leur permet de trouver ce courage et cette résistance morale pour affronter la mort, en face.
Silences. En ces temps d’excès-marchands en tout genre, où la verticalité de l’élévation des humains compte moins que l’horizontalité des plaisirs narcissiques et consuméristes, il fallait oser ce parti pris. D’autant que la caméra de Beauvois, pudique et minimaliste, s’en tient à l’esthétisme totalement épuré de la vie monacale, à la légèreté des silences et des paroles sanctuarisées, à l’harmonie du clair-obscur façon le Caravage, qui indique symboliquement la présence invisible de la foi. Une forme d’universalité apaisante. Nous y voyons «de la» sérénité, «de la» réalité, avec, au passage, un regard cru sur la misère humaine des hommes. Mais, au fait. Où est la «vie sublime» de la vie monacale sacralisée ? Où est la transcendance ? Où est l’immanence ? Certains ont vu dans ce film des références à Rossellini ou à Bresson. La fin nous en dissuade définitivement. Au-delà du parallélisme inutile avec la Cène, lors du dernier repas des moines, comment ne pas regretter l’utilisation du Lac des cygnes qui sur-joue et amplifie un sentimentalisme totalement inutile et sollicite notre émotion (le pire des pièges), venant rompre un recueillement intense par lui-même. L’austère composition en tableau des images du monastère et la concorde des chants cisterciens auraient suffi. Effleurer la néantisation suggérait la foi dans l’engagement ; en amplifier les effets affirme l’engagement dans la foi. La nuance n’a l’air de rien, pourtant, elle livre la pierre cachée que certains ont cru y dénicher : qu’il soit sacrificiel ou non, l’au-delà est la promesse d’un avenir meilleur, donc, isolons-nous, fuyons, refusons l’altérité… Inutile de dire que nous n’acceptons pas ce mortifère présage ! Le film de Beauvois doit nous proposer le contraire : l’engagement est un combat terrestre, ici et maintenant. La mémoire des moines de Tibhirine nous dit-elle autre chose ?
(A plus tard...)
Beauvois. L’embarquement en mélancolie n’a pas que des avantages et peut très vite se transformer en amertume. Mais, puisque la vérité seule nous oblige, autant admettre que le retour en mémoire jésuitique (chacun sa croix) fut provoqué, l’autre jour, par la projection du film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux. Il fallait le voir enfin, le grand prix du Festival de Cannes, poussé que nous étions par une envie irrépressible, aspirés par le sujet et l’aura grandissante d’un bouche-à-oreille digne des miracles culturels : il dépassera, ce week-end, le million et demi de spectateurs ! Alors, autant l’admettre d’emblée : ce film, retraçant les derniers jours de la vie des moines de Tibhirine, en Algérie, arrachés une nuit à leur monastère et assassinés en 1996, n’est pas «le» chef-d’œuvre annoncé. Il reste néanmoins un film important. Pour une raison principale : il synthétise à lui seul les interrogations et les limites de notre époque, qui hésite entre implication collective et retrait pour anachorètes désabusés de tout…
Foi. Dans la montée au calvaire de ces moines admirables en tout point, filmés sous la neige partant vers leur martyre, sans qu’à aucun moment la mort ne soit montrée, la tentation est grande en effet d’en rester au grand écart entre l’importance du sacrifice dans l’engagement et l’héroïsation de la vie monacale, loin du monde et de ses tumultes. Les cinéphiles attentifs objecteront que le film de Xavier Beauvois pose essentiellement des questions «sur» l’existence. Précisément. Sujet à hauts risques, il aurait pu heurter les athées comme les agnostiques, plus encore les antireligieux, en raison du regard «bienveillant», voire «positif», qu’il pose sur la foi de ces moines. Une foi assez peu ébranlée par la perspective du trépas. Beauvois n’est pas, là, dans le Dialogue des carmélites, dont on sait qu’il insistait plus sur le doute que sur la croyance. Beauvois est ailleurs, et seuls les dogmatiques refuseront de voir qu’il glorifie à sa manière l’engagement des moines, cet engagement majeur qui leur permet de trouver ce courage et cette résistance morale pour affronter la mort, en face.
Silences. En ces temps d’excès-marchands en tout genre, où la verticalité de l’élévation des humains compte moins que l’horizontalité des plaisirs narcissiques et consuméristes, il fallait oser ce parti pris. D’autant que la caméra de Beauvois, pudique et minimaliste, s’en tient à l’esthétisme totalement épuré de la vie monacale, à la légèreté des silences et des paroles sanctuarisées, à l’harmonie du clair-obscur façon le Caravage, qui indique symboliquement la présence invisible de la foi. Une forme d’universalité apaisante. Nous y voyons «de la» sérénité, «de la» réalité, avec, au passage, un regard cru sur la misère humaine des hommes. Mais, au fait. Où est la «vie sublime» de la vie monacale sacralisée ? Où est la transcendance ? Où est l’immanence ? Certains ont vu dans ce film des références à Rossellini ou à Bresson. La fin nous en dissuade définitivement. Au-delà du parallélisme inutile avec la Cène, lors du dernier repas des moines, comment ne pas regretter l’utilisation du Lac des cygnes qui sur-joue et amplifie un sentimentalisme totalement inutile et sollicite notre émotion (le pire des pièges), venant rompre un recueillement intense par lui-même. L’austère composition en tableau des images du monastère et la concorde des chants cisterciens auraient suffi. Effleurer la néantisation suggérait la foi dans l’engagement ; en amplifier les effets affirme l’engagement dans la foi. La nuance n’a l’air de rien, pourtant, elle livre la pierre cachée que certains ont cru y dénicher : qu’il soit sacrificiel ou non, l’au-delà est la promesse d’un avenir meilleur, donc, isolons-nous, fuyons, refusons l’altérité… Inutile de dire que nous n’acceptons pas ce mortifère présage ! Le film de Beauvois doit nous proposer le contraire : l’engagement est un combat terrestre, ici et maintenant. La mémoire des moines de Tibhirine nous dit-elle autre chose ?
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 2 octobre 2010]
(A plus tard...)
samedi 2 octobre 2010
Retraites : ne rien lâcher !
«Nous avons le potentiel pour empêcher cette réforme. Il y a eu jusqu’à présent une forte mobilisation des salariés et un large soutien de l’opinion. À nous d’être convaincants.» À sa manière, le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, résumait parfaitement la situation, hier matin, alors que la France entière s’apprête à descendre dans la rue pour dire «non» à la casse de nos retraites, «non» à la privatisation de la France et à la destruction des solidarités républicaines. Ce samedi, les citoyens en colère défileront dans 230 villes : autant que le 23 septembre ! Non seulement le bras de fer s’amplifie, mais la «décélération incontestable» fantasmée par l’Élysée trouve chaque jour des démentis cinglants. La prise de conscience progressive a déjà modifié le rapport de forces.
Partout, les efforts consentis par la population pour amplifier la contestation donnent à voir l’ampleur du temps-citoyen qui est le nôtre, et qui n’est pas sans rappeler les mobilisations ascendantes observées lors du référendum de 2005 ou du CPE en 2006. Dans les deux cas, il avait fallu de nombreuses semaines pour désinstaller la propagande d’État. Il est évidemment trop tôt pour prédire l’issue du conflit actuel, provoqué par une contre-réforme insupportable, autant par son contenu que par les moyens utilisés pour l’imposer à une opinion de plus en plus hostile. Dire que la suite dépend en partie de la réussite des mobilisations d’aujourd’hui, et du succès de celles du 12octobre prochain, est une évidence qui ne s’arrêtera évidemment pas à la ridicule «bataille des chiffres» – à propos de laquelle rarement, dans notre histoire contemporaine, les services de l’Intérieur se seront montrés autant ridicules…
Car, le climat a muté et la vérité creuse son sillon. Tous ceux qui tentent d’analyser avec sérieux le paysage social ne le cachent pas : un durcissement est possible. L’intransigeance idéologique du Palais comme les provocations du chef de l’État lui-même sur le dossier en question constituent autant de points d’appui «naturels» pour subjuguer la colère. À vouloir nier la réalité, le pouvoir affiche un tel mépris qu’il insulte l’avenir, comme si le présent devenait si brûlant qu’il fallait le travestir. Osons une explication : et si la peur avait changé de camp ? Et si la gigantesque entreprise de conditionnement mental des Français organisée par tous les réseaux d’influence de la sarkozye finissait par se retourner contre elle ?
Comme le montre notre sondage exclusif CSA, pas moins de 71% des Français interrogés soutiennent les mobilisations de ce 2octobre. Un record depuis le début du conflit sur les retraites ! La France des luttes, celle qui ne se résout jamais à la domination et aux injustices, peut-elle remporter cette victoire idéologique si importante pour notre avenir commun ? Du haut de sa morgue, Sarkozy ferait bien de se méfier, lui qui vient d’atteindre le seuil plancher de sa cote de popularité : 26% d’opinions favorables. Là aussi, du jamais-vu ! Claquemuré dans sa religion libérale, il vient encore d’utiliser des termes stupéfiants : «Je peux dire aux 15 millions de retraités et aux 700 000 retraités de plus chaque année : vos retraites seront payées.» Le mensonge est si primitif qu’il n’étonnera personne. Grossièreté, monocratisme, injustice : tels sont les fondements du néocapitalisme, dont Sarkozy est l’un de serviteurs les plus zélés. Sa «réforme» des retraites, qualifiée pompeusement de «mère de toutes les batailles», en est la pointe avancée. Raison de plus pour ne rien lâcher.
Partout, les efforts consentis par la population pour amplifier la contestation donnent à voir l’ampleur du temps-citoyen qui est le nôtre, et qui n’est pas sans rappeler les mobilisations ascendantes observées lors du référendum de 2005 ou du CPE en 2006. Dans les deux cas, il avait fallu de nombreuses semaines pour désinstaller la propagande d’État. Il est évidemment trop tôt pour prédire l’issue du conflit actuel, provoqué par une contre-réforme insupportable, autant par son contenu que par les moyens utilisés pour l’imposer à une opinion de plus en plus hostile. Dire que la suite dépend en partie de la réussite des mobilisations d’aujourd’hui, et du succès de celles du 12octobre prochain, est une évidence qui ne s’arrêtera évidemment pas à la ridicule «bataille des chiffres» – à propos de laquelle rarement, dans notre histoire contemporaine, les services de l’Intérieur se seront montrés autant ridicules…
Car, le climat a muté et la vérité creuse son sillon. Tous ceux qui tentent d’analyser avec sérieux le paysage social ne le cachent pas : un durcissement est possible. L’intransigeance idéologique du Palais comme les provocations du chef de l’État lui-même sur le dossier en question constituent autant de points d’appui «naturels» pour subjuguer la colère. À vouloir nier la réalité, le pouvoir affiche un tel mépris qu’il insulte l’avenir, comme si le présent devenait si brûlant qu’il fallait le travestir. Osons une explication : et si la peur avait changé de camp ? Et si la gigantesque entreprise de conditionnement mental des Français organisée par tous les réseaux d’influence de la sarkozye finissait par se retourner contre elle ?
Comme le montre notre sondage exclusif CSA, pas moins de 71% des Français interrogés soutiennent les mobilisations de ce 2octobre. Un record depuis le début du conflit sur les retraites ! La France des luttes, celle qui ne se résout jamais à la domination et aux injustices, peut-elle remporter cette victoire idéologique si importante pour notre avenir commun ? Du haut de sa morgue, Sarkozy ferait bien de se méfier, lui qui vient d’atteindre le seuil plancher de sa cote de popularité : 26% d’opinions favorables. Là aussi, du jamais-vu ! Claquemuré dans sa religion libérale, il vient encore d’utiliser des termes stupéfiants : «Je peux dire aux 15 millions de retraités et aux 700 000 retraités de plus chaque année : vos retraites seront payées.» Le mensonge est si primitif qu’il n’étonnera personne. Grossièreté, monocratisme, injustice : tels sont les fondements du néocapitalisme, dont Sarkozy est l’un de serviteurs les plus zélés. Sa «réforme» des retraites, qualifiée pompeusement de «mère de toutes les batailles», en est la pointe avancée. Raison de plus pour ne rien lâcher.
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 octobre 2010]
(A plus tard...)
vendredi 1 octobre 2010
Alberto Contador : on achève bien les chevaux !
Encore un ? Un de plus ? Un de trop ? Le soupçon pèse désormais sur le roi des courses à étapes, le triple vainqueur du Tour, Alberto Contador, seul cycliste en activité à avoir remporté les trois grands tours... Autant le dire, la déflagration qui risque de se produire si le contrôle positif à un produit vétérinaire (!), le Clenbutérol, est avéré, dépassera de loin le simple cas de ce coureur espagnol doté d’un talent indéniable, mais qui, depuis sa supposée implication (hélas sans conséquence) dans l’affaire Puerto, n’en finit pas de susciter des doutes et des rumeurs. Pour l’heure, le triple vainqueur de la Grande Boucle se dit «victime d'une contamination alimentaire» qui serait due, selon lui, à une viande consommée juste avant le contrôle en juillet dernier… C’est bien connu, le secteur bovin n’est plus ce qu’il était.
Si Contador tombe prochainement pour «dopage» et non plus seulement pour un «contrôle anormal» (sic), on pourra dire qu’il l’aura bien cherché. Car l’époque s’avère pour le moins paradoxale. Depuis bientôt deux ans, la lutte antidopage se voit en effet amputée de beaucoup de ses moyens, par la volonté de l’Union cycliste internationale (UCI) et la complicité de quelques Etats peu scrupuleux, dont la France. Et c’est précisément pendant cette période sombre que le nom du meilleur coureur au monde sort du chapeau obscur. Donc ? L’UCI sait manifestement ce qu’elle fait, ne doutons pas une seconde qu’elle se serait abstenue dans le cas contraire.
Selon nos sources, l'échantillon positif au clenbutérol de Contador contiendrait d'autres traces analytiques dites «exploitables». Il semblerait que les scientifiques du laboratoire de Cologne, qui ont pratiqué le contrôle en question, auraient également retrouvé des «résidus plastiques» semblables à ceux que l'ont retrouve après une transfusion sanguine (provenant de la poche plastique qui recueille le sang prélevé). Ce constat, qui découle de l'application d'une méthode de détection des autotransfusions, mise au point par le laboratoire antidopage de Barcelone, pourrait accréditer l'hypothèse selon laquelle Alberto Contador aurait bénéficié de cette méthode illicite durant la journée de repos du 21 juillet à Pau. L'UCI en serait convaincu. Nous y voilà. Si l'hypothèse de l'utilisation de cette méthode interdite était retenue, cela signifierait que le coureur espagnol aurait prélevé son sang à un moment où il prenait du clenbutérol (par exemple quelques mois auparavant) avant de se le réinfuser le 21 juillet… Ceci expliquant cela.
Ce coup de tonnerre prévisible nous offre une bien triste conclusion. Laquelle ? Malgré la «paix armée» imposée par les parrains du cyclisme, le dopage massif et les comportements pourris n’ont sans doute pas cessé… Deux autres coureurs espagnols, dont le deuxième de la dernière Vuelta, sont d’ailleurs venus grossir les rangs des «positifs»...
Pendant ce temps-là, Jean-René Bernaudeau se démène comme un damné pour sauver son équipe pro Bbox, l’une des rares au monde à consacrer du désir et de l’argent à la formation des jeunes. Le cyclisme, jadis mythique, épique et utopique, ne tourne décidément plus rond.
(A plus tard...)
Si Contador tombe prochainement pour «dopage» et non plus seulement pour un «contrôle anormal» (sic), on pourra dire qu’il l’aura bien cherché. Car l’époque s’avère pour le moins paradoxale. Depuis bientôt deux ans, la lutte antidopage se voit en effet amputée de beaucoup de ses moyens, par la volonté de l’Union cycliste internationale (UCI) et la complicité de quelques Etats peu scrupuleux, dont la France. Et c’est précisément pendant cette période sombre que le nom du meilleur coureur au monde sort du chapeau obscur. Donc ? L’UCI sait manifestement ce qu’elle fait, ne doutons pas une seconde qu’elle se serait abstenue dans le cas contraire.
Selon nos sources, l'échantillon positif au clenbutérol de Contador contiendrait d'autres traces analytiques dites «exploitables». Il semblerait que les scientifiques du laboratoire de Cologne, qui ont pratiqué le contrôle en question, auraient également retrouvé des «résidus plastiques» semblables à ceux que l'ont retrouve après une transfusion sanguine (provenant de la poche plastique qui recueille le sang prélevé). Ce constat, qui découle de l'application d'une méthode de détection des autotransfusions, mise au point par le laboratoire antidopage de Barcelone, pourrait accréditer l'hypothèse selon laquelle Alberto Contador aurait bénéficié de cette méthode illicite durant la journée de repos du 21 juillet à Pau. L'UCI en serait convaincu. Nous y voilà. Si l'hypothèse de l'utilisation de cette méthode interdite était retenue, cela signifierait que le coureur espagnol aurait prélevé son sang à un moment où il prenait du clenbutérol (par exemple quelques mois auparavant) avant de se le réinfuser le 21 juillet… Ceci expliquant cela.
Ce coup de tonnerre prévisible nous offre une bien triste conclusion. Laquelle ? Malgré la «paix armée» imposée par les parrains du cyclisme, le dopage massif et les comportements pourris n’ont sans doute pas cessé… Deux autres coureurs espagnols, dont le deuxième de la dernière Vuelta, sont d’ailleurs venus grossir les rangs des «positifs»...
Pendant ce temps-là, Jean-René Bernaudeau se démène comme un damné pour sauver son équipe pro Bbox, l’une des rares au monde à consacrer du désir et de l’argent à la formation des jeunes. Le cyclisme, jadis mythique, épique et utopique, ne tourne décidément plus rond.
(A plus tard...)
lundi 27 septembre 2010
Relief(s) : l'idéologie dangereuse du Palais...
Réalité. «Une seule pensée de l’homme vaut plus que l’univers tout entier.» Lit-on encore saint Jean de la Croix en ce début de XXIe siècle ? Poser cette question en apparence saugrenue n’a rien de condescendant (qu’on ne dise pas «mon dieu, c’est compliqué»), sauf à considérer que nous vivons dans un monde de concorde et de quiétude qui nous dispenserait, ô miracle, d’être submergés par l’ivresse du bavardage de la médiacratie dominante, qui, avec une régularité métronomique, souvent digne d’une propagande de masse, nous abreuve de discours formatés. Parfois, trop de mots, trop de commentaires finissent par dévaluer la parole aussi sûrement que trop d’exubérance finit par altérer les discours (même les plus érudits). Trop de mots pour trop peu de sens ? Autant le dire : l’Élysée aurait mieux fait de réfléchir à cette question
avant de réagir aussi vite, jeudi, alors que les manifestations contre la casse de nos retraites submergeaient plus de 230 villes de France. En entendant les conseillers du Palais déclarer que cette nouvelle mobilisation (exceptionnelle) était un «signe que peut-être les Français adhèrent davantage au projet du gouvernement» (sic), nous nous sommes demandés s’ils n’avaient pas définitivement débranché de la réalité, au point de travestir les faits avec un aplomb digne des pires affabulateurs. Rien d’étonnant. L’usurpateur-élu ne s’encombre d’aucune espèce de morale. Démagogie, outrance, provocation, sont pour lui des armes quotidiennes. Un ancien conseiller au Palais, peu habitué à l’autocritique, nous confessait dernièrement : «Pour des raisons idéologiques, il est capable de tout…» Traduction : aucun interdit idéologique et/ou éthique ne le bride. Une manière de contredire Pascal Bruckner, plus dévoué que jamais à la cause du Palais, qui ose affirmer que Nicoléon «dispose d’un clavier infini de mesures et, comme il est dépourvu d’idéologie, il les essaie toutes». Vous avez bien lu : «dépourvu d’idéologie». Subsiste donc le fourre-tout libéralo-néoconservateur qui sert
aux éditocrates de placard pour cadavres gênants (se souviennent-ils de leurs vingt ans ?). Formes de totalitarismes de la pensée économiquement compatible avec le capitalisme. Serviteurs zélés de l’«homme d’action» pour qui l’action est tout, chef-histrion sans limites. Les lèche-bottes mangent toujours au
Fouquet’s –, c’est même à ça qu’on les reconnaît.
Dangereux. Démentons véhémentement une hypothèse qui court les salons parisiens. Non, les dramatiques effets des politiques sécuritaires et antisociales de Nicoléon ne doivent rien à des «dérives» supposées, «maîtrisables» en fonction des circonstances. Tout est pensé, anticipé, assumé. C’est une guerre de classe qui est en cours, méthodique, tactique, de grande ampleur. Nous ne sommes plus les seuls à le constater. Dans son dernier éditorial du Nouvel Observateur, le «prudent» Jean Daniel, cette semaine, avouait en ces termes sa profonde lassitude : «En Italie, le populisme berlusconien a déjà transformé l’illusion en une réalité durable. La question est de savoir si cette transformation va avoir lieu en France et c’est ce qui justifiait le titre que nous avions mis il y a quinze jours sur notre couverture : “Cet homme est-il dangereux ?’’ J’ai finalement eu tort d’avoir douté de son opportunité.» Et Jean Daniel d’ajouter à propos du chef de l’État : «Comme il n’a plus rien à perdre, il ne peut qu’essayer de gagner. (…) S’il gagne, il entraîne le peuple dans le déshonneur.» Même Jean Daniel le pense : cet homme est dangereux. Sans point d’interrogation cette fois.
Luttes. Et nous autres ? Où en sommes-nous dans cet univers philosophique dévasté ? Puisqu’on voudrait nous faire passer pour des péquenots d’arrière-saison, piégés par la longue décantation de nos engagements, submergés par les «modernistes» d’une «basse-époque idéologique», nous ne pouvons vouloir le jour sans la nuit, le combat social sans la lutte des classes, la transformation de la société sans en payer le prix. D’où ces deux questions qui doivent nous agiter en cette période : 1. Les révoltés d’ici et de maintenant sont-ils toujours optimistes lorsqu’ils creusent le réel ? 2. Assistons-nous à la prolétarisation du monde ou à une nouvelle lutte des classes ? Dans notre navigation au jour le jour, pour garder la bonne distance avec l’actualité, nous versons souvent dans le révélé sans perspective ou la prise directe au détriment du sens. Nous connaissons le danger : que l’a priori finisse par tuer l’a posteriori. Le temps tasse. Il aplatit les reliefs et bouche les fissures. Dressés au «tout et tout de suite» des plaisirs rapides et falsificateurs, nous ne sommes plus dans l’attente, comme au temps des livres, des longs projets et des collectifs militants. Nous ne savons jamais à l’avance les conséquences de ce que nous faisons – ou ne faisons pas. Le bonheur de Sisyphe n’est pourtant pas un songe. Elle existe, cette quête d’une société meilleure, d’un cercle magique de festins humanistes et philosophiques où s’ouvrent tous les cœurs. L’espérance survient et se donne avec la même aisance. Ni notre abattage ni notre faconde, pas plus que notre chaleur géographique ne nous couperont de l’Histoire avec la majuscule qui sied à son statut. «Le but secret de l’histoire, sa motivation profonde, n’est-ce pas l’explication de la contemporanéité ?», disait Fernand Braudel. Nicoléon n’a jamais lu Braudel.
(A plus tard...)
Fouquet’s –, c’est même à ça qu’on les reconnaît.
Dangereux. Démentons véhémentement une hypothèse qui court les salons parisiens. Non, les dramatiques effets des politiques sécuritaires et antisociales de Nicoléon ne doivent rien à des «dérives» supposées, «maîtrisables» en fonction des circonstances. Tout est pensé, anticipé, assumé. C’est une guerre de classe qui est en cours, méthodique, tactique, de grande ampleur. Nous ne sommes plus les seuls à le constater. Dans son dernier éditorial du Nouvel Observateur, le «prudent» Jean Daniel, cette semaine, avouait en ces termes sa profonde lassitude : «En Italie, le populisme berlusconien a déjà transformé l’illusion en une réalité durable. La question est de savoir si cette transformation va avoir lieu en France et c’est ce qui justifiait le titre que nous avions mis il y a quinze jours sur notre couverture : “Cet homme est-il dangereux ?’’ J’ai finalement eu tort d’avoir douté de son opportunité.» Et Jean Daniel d’ajouter à propos du chef de l’État : «Comme il n’a plus rien à perdre, il ne peut qu’essayer de gagner. (…) S’il gagne, il entraîne le peuple dans le déshonneur.» Même Jean Daniel le pense : cet homme est dangereux. Sans point d’interrogation cette fois.
Luttes. Et nous autres ? Où en sommes-nous dans cet univers philosophique dévasté ? Puisqu’on voudrait nous faire passer pour des péquenots d’arrière-saison, piégés par la longue décantation de nos engagements, submergés par les «modernistes» d’une «basse-époque idéologique», nous ne pouvons vouloir le jour sans la nuit, le combat social sans la lutte des classes, la transformation de la société sans en payer le prix. D’où ces deux questions qui doivent nous agiter en cette période : 1. Les révoltés d’ici et de maintenant sont-ils toujours optimistes lorsqu’ils creusent le réel ? 2. Assistons-nous à la prolétarisation du monde ou à une nouvelle lutte des classes ? Dans notre navigation au jour le jour, pour garder la bonne distance avec l’actualité, nous versons souvent dans le révélé sans perspective ou la prise directe au détriment du sens. Nous connaissons le danger : que l’a priori finisse par tuer l’a posteriori. Le temps tasse. Il aplatit les reliefs et bouche les fissures. Dressés au «tout et tout de suite» des plaisirs rapides et falsificateurs, nous ne sommes plus dans l’attente, comme au temps des livres, des longs projets et des collectifs militants. Nous ne savons jamais à l’avance les conséquences de ce que nous faisons – ou ne faisons pas. Le bonheur de Sisyphe n’est pourtant pas un songe. Elle existe, cette quête d’une société meilleure, d’un cercle magique de festins humanistes et philosophiques où s’ouvrent tous les cœurs. L’espérance survient et se donne avec la même aisance. Ni notre abattage ni notre faconde, pas plus que notre chaleur géographique ne nous couperont de l’Histoire avec la majuscule qui sied à son statut. «Le but secret de l’histoire, sa motivation profonde, n’est-ce pas l’explication de la contemporanéité ?», disait Fernand Braudel. Nicoléon n’a jamais lu Braudel.
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 25 septembre 2010.]
(A plus tard...)
mercredi 22 septembre 2010
Retraites : fièvre de la jeunesse...
«C’est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents.» Lors de ses longs et dispendieux week-ends à la Lanterne, Nicolas Sarkozy doit souvent espérer que Georges Bernanos se soit trompé… En 2010, dans une société de l’excès marchand et de l’insécurité sociale, où les rares contestations doivent être canalisées pour les temps de cerveaux encore disponibles, des jeunes muets et dociles feraient bien l’affaire. Pourquoi diable s’occuperaient-ils du dossier des retraites, alors qu’ils peinent à entrer sur le «marché du travail ?» La page
de Mai 68 n’est-elle pas définitivement tournée ?
Sarkozy n’a décidément pas de chance. Non seulement les jeunes refusent l’inexorabilité du monde qu’on leur promet, mais ils se mêlent du chantier des retraites. Et pour cause ! Ils seront bel et bien les premières victimes des choix du gouvernement. Une seule statistique résume la situation : une personne née en 1935 touchait plus de 80% de son dernier salaire en partant en retraite ; une personne née en 1985 n’en toucherait qu’à peine 60%. A-t-on réfléchi assez à cette éventuelle régression générationnelle ? Prend-on assez conscience de ce que signifierait symboliquement ce recul de civilisation pour nos jeunes, déjà frappés par une insertion professionnelle tardive, par le chômage, la précarité et l’intérim, affectés par une société sans répit qui transforme l’espérance de vie en handicap ? N’oublions jamais que le taux de pauvreté des 18-29 ans est passé en huit ans de 9% à 12%. Fatalement, le dernier baromètre annuel Ipsos pour le Secours populaire, publié lundi, est éloquent. Quand ils pensent à leur situation actuelle et à leur avenir, 50% des jeunes se déclarent «angoissés» et 38% «en colère». Trimer tard pour une retraite à peine décente ; ou devenir trader… Est-ce ça, le monde de demain ?
Certains ne se gênent pas pour caricaturer ces jeunes aux espoirs précaires. Ils seraient
«désenchantés», «tétanisés», «apolitiques congénitaux», comme l’écrivait récemment le Figaro, puisque «les idéologies de transformations sociales» ne les «séduisent plus». Quand le mépris de classe s’additionne à une haine générationnelle, toutes les démagogies sont possibles. Et de ce côté-là, le pouvoir n’a pas son pareil. À en croire la communication officielle du Palais, la loi Woerth serait non seulement une «nécessité» pour les prochaines générations, mais elle aurait été conçue «pour» les jeunes…
Seulement voilà, 74% des 18-24 ans se déclarent opposés au report de l’âge de départ, selon un sondage CSA pour la CGT. Une injustice contre laquelle ils ont décidé de se mobiliser au sein d’un collectif d’organisations baptisé «La retraite, une affaire de jeunes». Preuve que cette jeunesse est plus combative et impatiente qu’on ne le croit. Et cette impatience a au moins un avantage, elle devrait nous prémunir d’une tentation mortifère : attendre un changement en 2012. Même François Chérèque ne cesse de le répéter depuis des semaines : «Nourrir des illusions sur 2012, c’est se condamner à l’impuissance aujourd’hui.» Beaucoup de jeunes ont ainsi choisi la bonne philosophie : «On s’engage à fond pendant qu’il en est encore temps», disait l’un d’eux lors des grandes manifestations du 7 septembre. Le mouvement social a toujours besoin de la fièvre de la jeunesse.
(A plus tard...)
Sarkozy n’a décidément pas de chance. Non seulement les jeunes refusent l’inexorabilité du monde qu’on leur promet, mais ils se mêlent du chantier des retraites. Et pour cause ! Ils seront bel et bien les premières victimes des choix du gouvernement. Une seule statistique résume la situation : une personne née en 1935 touchait plus de 80% de son dernier salaire en partant en retraite ; une personne née en 1985 n’en toucherait qu’à peine 60%. A-t-on réfléchi assez à cette éventuelle régression générationnelle ? Prend-on assez conscience de ce que signifierait symboliquement ce recul de civilisation pour nos jeunes, déjà frappés par une insertion professionnelle tardive, par le chômage, la précarité et l’intérim, affectés par une société sans répit qui transforme l’espérance de vie en handicap ? N’oublions jamais que le taux de pauvreté des 18-29 ans est passé en huit ans de 9% à 12%. Fatalement, le dernier baromètre annuel Ipsos pour le Secours populaire, publié lundi, est éloquent. Quand ils pensent à leur situation actuelle et à leur avenir, 50% des jeunes se déclarent «angoissés» et 38% «en colère». Trimer tard pour une retraite à peine décente ; ou devenir trader… Est-ce ça, le monde de demain ?
Certains ne se gênent pas pour caricaturer ces jeunes aux espoirs précaires. Ils seraient
«désenchantés», «tétanisés», «apolitiques congénitaux», comme l’écrivait récemment le Figaro, puisque «les idéologies de transformations sociales» ne les «séduisent plus». Quand le mépris de classe s’additionne à une haine générationnelle, toutes les démagogies sont possibles. Et de ce côté-là, le pouvoir n’a pas son pareil. À en croire la communication officielle du Palais, la loi Woerth serait non seulement une «nécessité» pour les prochaines générations, mais elle aurait été conçue «pour» les jeunes…
Seulement voilà, 74% des 18-24 ans se déclarent opposés au report de l’âge de départ, selon un sondage CSA pour la CGT. Une injustice contre laquelle ils ont décidé de se mobiliser au sein d’un collectif d’organisations baptisé «La retraite, une affaire de jeunes». Preuve que cette jeunesse est plus combative et impatiente qu’on ne le croit. Et cette impatience a au moins un avantage, elle devrait nous prémunir d’une tentation mortifère : attendre un changement en 2012. Même François Chérèque ne cesse de le répéter depuis des semaines : «Nourrir des illusions sur 2012, c’est se condamner à l’impuissance aujourd’hui.» Beaucoup de jeunes ont ainsi choisi la bonne philosophie : «On s’engage à fond pendant qu’il en est encore temps», disait l’un d’eux lors des grandes manifestations du 7 septembre. Le mouvement social a toujours besoin de la fièvre de la jeunesse.
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 22 septembre 2010.]
(A plus tard...)
Conseil de lecture : avec Braudel, à la recherche d'un nouveau chantier
Fernand Braudel, ambition et inquiétude d’un historien, de Yves Lemoine (éditions Michel de Maule, 200 pages, 19 euros).
Yves Lemoine, qui avait déjà publié en 2005 une courte biographie intellectuelle du maître des Annales aux excellentes éditions Punctum (qui n’existent malheureusement plus), nous invite à une relecture des sciences humaines. Une lecture qui rassemble et dissocie à la fois. Elle rassemble les rameaux des sciences humaines pour les faire se confronter. Son constat n’est pas serein, plutôt sombre. Il fait ressortir l’insuffisance de l’instrument qu’elles offrent pour lire un monde qui tend à échapper à nos modes traditionnels de pensée. Par là, il rejoint les constats que font aussi bien l’historien marxiste du droit Aldo Schiavone, que celui du sociologue allemand Hartmut Rosa. Le premier, dans son essai Histoire et Destin, précise que le monde qui s’annonce implique d’apprendre «une nouvelle syntaxe sociale». C’est bien ce que recherche Yves Lemoine, qui cite d’ailleurs Schiavone dans la conclusion de son «essai». Le travail, en effet, s’attache davantage à une recherche tout à la fois des synthèses possibles des sciences sociales et à leur divorce presque initial.
À la lumière du débat entre Lévi-Strauss et Fernand Braudel, on comprend mieux l’enjeu de la partie qui s’est jouée dès les années trente du siècle dernier. Le destin du récit (lumineusement explicité dans l’apologue de l’aveugle du marché maghrébin) devenu science du temps et de l’espace nous permet de mieux cerner ce qu’Hartmut Rosa piste dans son Accélération (1) en affirmant que les individus et les États nationaux sont devenus trop lents pour une société où la rapidité nous amène à réfléchir à une nouvelle syntaxe. Yves Lemoine dirait plutôt une autre «Grammaire» qui rappelle avec insistance l’apport de Marx dans la définition de la civilisation - que Schiavone, Rosa et Lemoine considèrent derrière nous.
La civilisation postmoderne n’offre pas d’espace suffisant à une maîtrise du social (fin de la politique), laisse supposer la fin de la tentative de la comprendre (science/raison) et le renoncement à toute ambition narrative. Yves Lemoine a suivi la bonne piste. Braudel, soixante ans avant Rosa, écrit que «le temps historique est durablement altéré». Rosa écrit, lui : «Il se produit un renversement où le temps lui-même (biographique et historique) subit une transformation qualitative.» Lemoine ferme la boucle. Sa recherche trouve ici le souhait partagé avec Schiavone de voir naître un «nouvel humanisme». Le travail dont je fais ici la recension trouve donc tout son intérêt non plus dans une exploration d’un historien d’exception, non plus même dans le champ d’exploration dont Braudel disait qu’il le donnerait tout entier pour «sauver» les sciences humaines, mais dans la recherche de cette nouvelle «syntaxe sociale» d’un nouveau chantier. Ce livre, superbement écrit, érudit sans pesanteur, aussi littéraire que scientifique, participe à l’espoir que parfois donnent les livres : celui de survivre en tant qu’êtres pensants.
(1) Accélération, de Hartmut Rosa, aux éditions de La Découverte 2010.
(A plus tard...)
Yves Lemoine, qui avait déjà publié en 2005 une courte biographie intellectuelle du maître des Annales aux excellentes éditions Punctum (qui n’existent malheureusement plus), nous invite à une relecture des sciences humaines. Une lecture qui rassemble et dissocie à la fois. Elle rassemble les rameaux des sciences humaines pour les faire se confronter. Son constat n’est pas serein, plutôt sombre. Il fait ressortir l’insuffisance de l’instrument qu’elles offrent pour lire un monde qui tend à échapper à nos modes traditionnels de pensée. Par là, il rejoint les constats que font aussi bien l’historien marxiste du droit Aldo Schiavone, que celui du sociologue allemand Hartmut Rosa. Le premier, dans son essai Histoire et Destin, précise que le monde qui s’annonce implique d’apprendre «une nouvelle syntaxe sociale». C’est bien ce que recherche Yves Lemoine, qui cite d’ailleurs Schiavone dans la conclusion de son «essai». Le travail, en effet, s’attache davantage à une recherche tout à la fois des synthèses possibles des sciences sociales et à leur divorce presque initial.
À la lumière du débat entre Lévi-Strauss et Fernand Braudel, on comprend mieux l’enjeu de la partie qui s’est jouée dès les années trente du siècle dernier. Le destin du récit (lumineusement explicité dans l’apologue de l’aveugle du marché maghrébin) devenu science du temps et de l’espace nous permet de mieux cerner ce qu’Hartmut Rosa piste dans son Accélération (1) en affirmant que les individus et les États nationaux sont devenus trop lents pour une société où la rapidité nous amène à réfléchir à une nouvelle syntaxe. Yves Lemoine dirait plutôt une autre «Grammaire» qui rappelle avec insistance l’apport de Marx dans la définition de la civilisation - que Schiavone, Rosa et Lemoine considèrent derrière nous.
La civilisation postmoderne n’offre pas d’espace suffisant à une maîtrise du social (fin de la politique), laisse supposer la fin de la tentative de la comprendre (science/raison) et le renoncement à toute ambition narrative. Yves Lemoine a suivi la bonne piste. Braudel, soixante ans avant Rosa, écrit que «le temps historique est durablement altéré». Rosa écrit, lui : «Il se produit un renversement où le temps lui-même (biographique et historique) subit une transformation qualitative.» Lemoine ferme la boucle. Sa recherche trouve ici le souhait partagé avec Schiavone de voir naître un «nouvel humanisme». Le travail dont je fais ici la recension trouve donc tout son intérêt non plus dans une exploration d’un historien d’exception, non plus même dans le champ d’exploration dont Braudel disait qu’il le donnerait tout entier pour «sauver» les sciences humaines, mais dans la recherche de cette nouvelle «syntaxe sociale» d’un nouveau chantier. Ce livre, superbement écrit, érudit sans pesanteur, aussi littéraire que scientifique, participe à l’espoir que parfois donnent les livres : celui de survivre en tant qu’êtres pensants.
(1) Accélération, de Hartmut Rosa, aux éditions de La Découverte 2010.
(A plus tard...)
lundi 20 septembre 2010
Etat du monde : de quoi demain ?
«Nous ne sommes pas encore libres, nous avons seulement atteint la liberté d’être libre.» À la recherche d’une épitaphe qui symboliserait tous les espoirs placés dans ce XXIe siècle, les mots de Nelson Mandela viennent immédiatement à l’esprit – inutile d’en expliquer la raison. À l’heure où le monde réfléchit à son avenir sous l’égide de l’ONU, avec le bilan d’étape des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), comment se faire encore poètes mangeurs de lune alors que l’état actuel de l’humanité, qui, comme chacun le sait, n’existe point encore, nous recommande de dormir d’un sommeil léger ? La soif éperdue d’égalité, de justice et d’éradication de la faim dans le monde porte d’autant plus qu’elle fait cruellement défaut aux peuples de la terre…
Dix ans tout juste après que 189 États affichèrent leur volonté (sic) de réduire l’extrême pauvreté et les inégalités d’ici à 2015, est-il nécessaire de répondre à la question suivante : cette promesse solennelle a-t-elle été tenue ? Répliquons plutôt par ce que certains considéreront comme une provocation, mais qui, à bien des égards, vaut tous les discours : pour sauver une poignée de banquiers, les chefs d’État et de gouvernement de la planète ont réussi à trouver 3.000 milliards, alors qu’ils oublient depuis des années de payer le vingtième de cette somme pour sauver les pays pauvres de la famine, des pandémies et de la misère. À la faveur de la crise financière mondiale, c’est le masque du capitalisme qui est brutalement tombé… Car l’horreur est là, palpable : éradiquer la malnutrition ne coûterait «presque» rien comparé aux plans contre la crise… La FAO, qui compte 925 millions de malnutris, soit 90 millions de plus qu’avant les crises alimentaires des dernières périodes, ne demande que 22,2 milliards d’euros par an pour mettre fin durablement au problème. Moins de 3 milliards d’euros par an permettraient de traiter toutes les personnes touchées par la malnutrition aiguë sévère, dernier stade avant la mort. Vertige du monde réel...
Pendant ce temps-là, chacun sait que les populations qui souffrent de la faim continuent, en valeur absolue, à croître, et que la faiblesse des rémunérations maintient 20% de la population mondiale salariée sous le seuil de pauvreté. Quant au «partenariat» dit de développement, l’aide publique est inférieure à 0,3% du PIB mondial, sachant que l’actuel commerce mondial aggrave les inégalités… Depuis trente ans, les gains de productivité de l’économie ultralibéralisée vont massivement au capital, les prédateurs prennent tout, tandis que la croissance n’enrichit que marginalement les pays émergents.
L’ici-maintenant est un océan de disproportions. À quoi ressemblera l’entr’aperçu de notre à-venir ? Contrairement à un slogan à la mode, ce n’est pas la planète qu’il faut sauver, mais l’humanité! Comment accepter qu’un Terrien sur dix possède 80% des ressources mondiales, que 2% de l’humanité disposent de 50% des richesses, que la moitié des hommes n’en possèdent qu’un pour cent ? Les dirigeants de l’ONU devraient le savoir, rien n’est pire que le dévoiement d’une espérance. Alors, soyons sérieux. Aucun horizon ne sera redéfini sans qu’une nouvelle gouvernance mondiale – en somme une tout autre ONU – n’impose une vraie répartition des richesses à l’échelle globale. Faute de quoi nous lirons longtemps encore une autre phrase prophétique de Mandela : « Tant que la pauvreté persistera, il ne saurait y avoir de véritable liberté.»
(A plus tard...)
Dix ans tout juste après que 189 États affichèrent leur volonté (sic) de réduire l’extrême pauvreté et les inégalités d’ici à 2015, est-il nécessaire de répondre à la question suivante : cette promesse solennelle a-t-elle été tenue ? Répliquons plutôt par ce que certains considéreront comme une provocation, mais qui, à bien des égards, vaut tous les discours : pour sauver une poignée de banquiers, les chefs d’État et de gouvernement de la planète ont réussi à trouver 3.000 milliards, alors qu’ils oublient depuis des années de payer le vingtième de cette somme pour sauver les pays pauvres de la famine, des pandémies et de la misère. À la faveur de la crise financière mondiale, c’est le masque du capitalisme qui est brutalement tombé… Car l’horreur est là, palpable : éradiquer la malnutrition ne coûterait «presque» rien comparé aux plans contre la crise… La FAO, qui compte 925 millions de malnutris, soit 90 millions de plus qu’avant les crises alimentaires des dernières périodes, ne demande que 22,2 milliards d’euros par an pour mettre fin durablement au problème. Moins de 3 milliards d’euros par an permettraient de traiter toutes les personnes touchées par la malnutrition aiguë sévère, dernier stade avant la mort. Vertige du monde réel...
Pendant ce temps-là, chacun sait que les populations qui souffrent de la faim continuent, en valeur absolue, à croître, et que la faiblesse des rémunérations maintient 20% de la population mondiale salariée sous le seuil de pauvreté. Quant au «partenariat» dit de développement, l’aide publique est inférieure à 0,3% du PIB mondial, sachant que l’actuel commerce mondial aggrave les inégalités… Depuis trente ans, les gains de productivité de l’économie ultralibéralisée vont massivement au capital, les prédateurs prennent tout, tandis que la croissance n’enrichit que marginalement les pays émergents.
L’ici-maintenant est un océan de disproportions. À quoi ressemblera l’entr’aperçu de notre à-venir ? Contrairement à un slogan à la mode, ce n’est pas la planète qu’il faut sauver, mais l’humanité! Comment accepter qu’un Terrien sur dix possède 80% des ressources mondiales, que 2% de l’humanité disposent de 50% des richesses, que la moitié des hommes n’en possèdent qu’un pour cent ? Les dirigeants de l’ONU devraient le savoir, rien n’est pire que le dévoiement d’une espérance. Alors, soyons sérieux. Aucun horizon ne sera redéfini sans qu’une nouvelle gouvernance mondiale – en somme une tout autre ONU – n’impose une vraie répartition des richesses à l’échelle globale. Faute de quoi nous lirons longtemps encore une autre phrase prophétique de Mandela : « Tant que la pauvreté persistera, il ne saurait y avoir de véritable liberté.»
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 septembre 2010.]
(A plus tard...)
dimanche 19 septembre 2010
Désir(s) : ou comment poursuivre la Fête de l'Humanité...
Fête. L’horizon forme quelquefois des ourlets que seule l’imagination, fille du courage, déplisse à la forme de l’ambition… Quels meilleurs mots, une semaine après la Fête de l’Humanité vécue à un rythme endiablé, pour traduire le sentiment qui domine, alors que les derniers échos résonnent au loin du côté du parc de La Courneuve, nous laissant les plus beaux souvenirs d’un accomplissement réussi ? Reste une question, qui s’impose plus fortement année après année, à la hauteur du temps qui nous écrase : comment «poursuivre» la Fête? Plus exactement, comment en préserver jusque dans les moindres détails la diversité, la richesse, bref la démesure que les années d’expérience ne nous empêchent pas d’évaluer à sa juste grandeur ? En somme, comment laisser vivre et s’exprimer au-delà de septembre cette «trace» si impérieuse ? Comme le dit avec un brin d’émotion la coprésidente des Amis de l’Humanité, Edmonde Charles-Roux : «La Fête est un concentré vivant de ce que l’Humanité ne devrait jamais cesser d’être toute l’année, mélange d’idéal et d’idées, de maturité et de jeunesse…»
Génération. Parlons donc de cette jeunesse vibrionnant de la Fête. Une jeunesse si visible mais tellement insaisissable qu’on la devine en interrogations majeures, à la limite des états de sévice. La possibilité de l’engagement de ces jeunes n’est pas en cause, comme en témoigne chaque discussion un peu élaborée avec le moindre d’entre eux. Non, ce qui nourrit leurs insomnies et les rend en apparence si désœuvrés mais révoltés, si déconsidérés d’eux-mêmes mais si fiers de ce qu’ils sont, dans une dialectique significative de notre époque, c’est bien la sauvagerie plantée au cœur de leur quotidien et qu’ils s’emploient à dénoncer dès qu’on leur en laisse le loisir. Chaque trait de leur visage témoigne de cette sauvagerie, ce qui les contraint à une infinie mélancolie (souvent mal comprise). L’insouciance est devenue un luxe qu’ils ne goûtent guère… Leur génération a été accouchée dans la souffrance du mondialisme (la gouvernance globale) et la mise à l’échelle de la mondialisation (le partage des techniques sur tous les continents). Ce qu’ils voient et vivent se résume d’une formule simple : les stratégies financières et logistiques ont pris le pas sur les stratégies politiques d’émancipation jadis étayées par les droits des citoyens. Leur entrée dans la «vie active» – formule si éloignée de la réalité désormais – est retardée, précarisée, infantilisée, soumise aux diktats de la financiarisation à tous les étages, pour les études supérieures, le droit au logement, l’accès aux transports, les soins, etc. Tel est leur monde imposé. Sera-ce leur unique horizon ?
Colère. Faut-il que le bloc-noteur ose avouer ce à quoi il pensa en pleine allégresse, voyant ces jeunes parmi la foule se revendiquer d’un «autre monde» à bâtir, d’un «à-venir» différent et même, pour certains, d’un «changement radical» ? À une formule entrevue sur la jaquette d’un livre exposé en bonne place au Village du livre de la Fête : «C’est en ne cherchant pas que tu trouveras.» Ces mots, peu en rapport avec la sociologie des acteurs-arpenteurs de la Fête, claquèrent telle une évidence alors que tout, absolument tout nous laisse croire à la célèbre formule de Picasso : «Ce que je trouve m’apprend ce que je cherche.» Alors ? Par-dessus les heurts quotidiens, que nous disent-ils, ces jeunes, même maladroitement ? Que la société est d’une telle violence que les recours au calme s’épuisent à mesure que la colère souterraine grandit. Que l’envie a sûrement un rapport particulier avec toutes les formes du désenchantement (à réfléchir). Que ce supposé désenchantement est pourquoi pas l’expression sublimée de la lucidité (idem). Que s’agrandir, se hisser, se transformer, se vivre-ensemble en collectif n’est pas une mince affaire en un temps où l’individualisme et le consumérisme tentent de tout dominer…
Poïélitique. Rappelons-nous toujours. Lorsque poésie et création s’emmêlent et s’en mêlent, l’éphémère survit au temps. Dans les flux et les hasards, au croisement des rencontres et des expériences, le peuple de la Fête, si clairvoyant, si combatif, nous enseigne en permanence une grande leçon de l’histoire : dans l’existence de tout r-évolutionnaire d’âme qui se respecte, il subsiste deux écueils, celui de croire que l’on peut tout changer et celui de croire que l’on ne peut rien changer. Mais puisque ensemble le «tout» l’emporte sur le «rien», il fallut être là au bon moment pour saisir l’importance symbolique de quelques mots prononcés par Bernard Lubat après sa prestation miraculeuse avec Allain Leprest au stand des Amis : «Ici, il n’y a pas de devoir, il n’y a que du désir.» D’un seul coup, comme s’il fallait s’attendre à ce surgissement-là de la pensée, propulsée dans toutes ses libertés, aspérités, singularités, altérités, le citoyen d’art et d’essai a-musicien et philos’autres venait enfin de tout résumer. Les mots sont des masques qui n’ont rien à cacher, dit-on. Le bloc-noteur mécontemporain atavique eut soudain les larmes aux yeux d’un bonheur si jouissif que sa pertinence même devenait une affaire poïélitique. De quoi déplisser les ourlets de l’horizon, non ?
(A plus tard...)
Génération. Parlons donc de cette jeunesse vibrionnant de la Fête. Une jeunesse si visible mais tellement insaisissable qu’on la devine en interrogations majeures, à la limite des états de sévice. La possibilité de l’engagement de ces jeunes n’est pas en cause, comme en témoigne chaque discussion un peu élaborée avec le moindre d’entre eux. Non, ce qui nourrit leurs insomnies et les rend en apparence si désœuvrés mais révoltés, si déconsidérés d’eux-mêmes mais si fiers de ce qu’ils sont, dans une dialectique significative de notre époque, c’est bien la sauvagerie plantée au cœur de leur quotidien et qu’ils s’emploient à dénoncer dès qu’on leur en laisse le loisir. Chaque trait de leur visage témoigne de cette sauvagerie, ce qui les contraint à une infinie mélancolie (souvent mal comprise). L’insouciance est devenue un luxe qu’ils ne goûtent guère… Leur génération a été accouchée dans la souffrance du mondialisme (la gouvernance globale) et la mise à l’échelle de la mondialisation (le partage des techniques sur tous les continents). Ce qu’ils voient et vivent se résume d’une formule simple : les stratégies financières et logistiques ont pris le pas sur les stratégies politiques d’émancipation jadis étayées par les droits des citoyens. Leur entrée dans la «vie active» – formule si éloignée de la réalité désormais – est retardée, précarisée, infantilisée, soumise aux diktats de la financiarisation à tous les étages, pour les études supérieures, le droit au logement, l’accès aux transports, les soins, etc. Tel est leur monde imposé. Sera-ce leur unique horizon ?
Colère. Faut-il que le bloc-noteur ose avouer ce à quoi il pensa en pleine allégresse, voyant ces jeunes parmi la foule se revendiquer d’un «autre monde» à bâtir, d’un «à-venir» différent et même, pour certains, d’un «changement radical» ? À une formule entrevue sur la jaquette d’un livre exposé en bonne place au Village du livre de la Fête : «C’est en ne cherchant pas que tu trouveras.» Ces mots, peu en rapport avec la sociologie des acteurs-arpenteurs de la Fête, claquèrent telle une évidence alors que tout, absolument tout nous laisse croire à la célèbre formule de Picasso : «Ce que je trouve m’apprend ce que je cherche.» Alors ? Par-dessus les heurts quotidiens, que nous disent-ils, ces jeunes, même maladroitement ? Que la société est d’une telle violence que les recours au calme s’épuisent à mesure que la colère souterraine grandit. Que l’envie a sûrement un rapport particulier avec toutes les formes du désenchantement (à réfléchir). Que ce supposé désenchantement est pourquoi pas l’expression sublimée de la lucidité (idem). Que s’agrandir, se hisser, se transformer, se vivre-ensemble en collectif n’est pas une mince affaire en un temps où l’individualisme et le consumérisme tentent de tout dominer…
Poïélitique. Rappelons-nous toujours. Lorsque poésie et création s’emmêlent et s’en mêlent, l’éphémère survit au temps. Dans les flux et les hasards, au croisement des rencontres et des expériences, le peuple de la Fête, si clairvoyant, si combatif, nous enseigne en permanence une grande leçon de l’histoire : dans l’existence de tout r-évolutionnaire d’âme qui se respecte, il subsiste deux écueils, celui de croire que l’on peut tout changer et celui de croire que l’on ne peut rien changer. Mais puisque ensemble le «tout» l’emporte sur le «rien», il fallut être là au bon moment pour saisir l’importance symbolique de quelques mots prononcés par Bernard Lubat après sa prestation miraculeuse avec Allain Leprest au stand des Amis : «Ici, il n’y a pas de devoir, il n’y a que du désir.» D’un seul coup, comme s’il fallait s’attendre à ce surgissement-là de la pensée, propulsée dans toutes ses libertés, aspérités, singularités, altérités, le citoyen d’art et d’essai a-musicien et philos’autres venait enfin de tout résumer. Les mots sont des masques qui n’ont rien à cacher, dit-on. Le bloc-noteur mécontemporain atavique eut soudain les larmes aux yeux d’un bonheur si jouissif que sa pertinence même devenait une affaire poïélitique. De quoi déplisser les ourlets de l’horizon, non ?
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 septembre 2010.]
(A plus tard...)
vendredi 17 septembre 2010
Conseil de lecture : corps-à-corps en prose
Ils, de Franck Delorieux, co-édition Le temps des Cerises & Les Lettres Françaises (10 euros).
Pris par les soubresauts de cette rentrée menée à cent à l’heure, je dois avouer aux internautes un retard dans la recension de quelques lectures effectuées au gré de l’été. Pour rattraper ce retard coupable dans ces conseils si précieux, je me sens presque désarçonné d’évoquer si tard le nouveau livre de Franck Delorieux, publié il y a quelques semaines et dont la lecture m’emporta dans un univers de totale liberté d’expression, sans que cette prose, à aucun moment, alors qu’elle explore une littérature totalement licencieuse, ne se permette la moindre vulgarité – ce qui n’est pas la moindre des qualités de ce texte.
Car Franck Delorieux ne cache rien des rapports sensuels et sexuels entre deux hommes. «Les phrases sont une peau», écrit-il. Pour mieux abolir les tabous et le temps… Puisqu’il dédie son roman à son «unique amour» et que, en exergue, il cite opportunément Paul Valéry: «Les caresses sont connaissance. Les actes de l’amant seraient les modèles des œuvres» (Variété III), on pourrait croire que l’auteur ne parle que de «lui». Ce serait se méprendre. Le «Ils» du titre est une invitation à l’universalité des êtres (bien qu’ici masculins). Donc plusieurs personnages. Pour «un long poème de plaisir, un blason du corps amoureux», un «manifeste hédoniste et eudémoniste», comme l’explique justement dans sa préface Marie-Noël Rio.
«Ils lisent, chacun, un éclat de désir dans le regard de l’autre ; d’autres éclats surgissent ; le temps est suspendu», écrit Franck Delorieux dès les premières lignes. Et tout est suggéré – avant d’être explicitement narré dans le détail. Sans jamais oublier que «le baiser est l’alphabet du plaisir». Sans jamais omettre que «les phrases sont une peau». Et surtout, sans mentir: le réel c’est aussi la sexualité des corps, la nudité et la beauté de l’action, des fesses, des sexes, des langues et des fluides, des gémissements et des positions, de la jouissance. Une cavalcade de jouissance, elle-même, parfois, l’amie de la raison, comme en témoigne l’histoire libertine du XVIIe et XVIIIe siècle.
Franck Delorieux a accordé une grande importance à la typographie de ce livre, et pour cause (bel effort de l’éditeur). Comme une feuille de route qu’il convient de respecter, pointe-là une démarche poétique qui prend tout son sens. Pas de plaisir sans raison ! Pas de plaisir sans règle ! L’auteur l’affirme et ça vaut toutes les définitions: «J’entremêlerai le plaisir, le bonheur, l’amour et l’écriture. Je ne vois pas d’autres raisons de vivre. Je suis heureux.»
Il y a toujours de l’amour dans la r-évolution. Il y a toujours de la r-évolution dans l’amour.
(A plus tard…)
Pris par les soubresauts de cette rentrée menée à cent à l’heure, je dois avouer aux internautes un retard dans la recension de quelques lectures effectuées au gré de l’été. Pour rattraper ce retard coupable dans ces conseils si précieux, je me sens presque désarçonné d’évoquer si tard le nouveau livre de Franck Delorieux, publié il y a quelques semaines et dont la lecture m’emporta dans un univers de totale liberté d’expression, sans que cette prose, à aucun moment, alors qu’elle explore une littérature totalement licencieuse, ne se permette la moindre vulgarité – ce qui n’est pas la moindre des qualités de ce texte.
Car Franck Delorieux ne cache rien des rapports sensuels et sexuels entre deux hommes. «Les phrases sont une peau», écrit-il. Pour mieux abolir les tabous et le temps… Puisqu’il dédie son roman à son «unique amour» et que, en exergue, il cite opportunément Paul Valéry: «Les caresses sont connaissance. Les actes de l’amant seraient les modèles des œuvres» (Variété III), on pourrait croire que l’auteur ne parle que de «lui». Ce serait se méprendre. Le «Ils» du titre est une invitation à l’universalité des êtres (bien qu’ici masculins). Donc plusieurs personnages. Pour «un long poème de plaisir, un blason du corps amoureux», un «manifeste hédoniste et eudémoniste», comme l’explique justement dans sa préface Marie-Noël Rio.
«Ils lisent, chacun, un éclat de désir dans le regard de l’autre ; d’autres éclats surgissent ; le temps est suspendu», écrit Franck Delorieux dès les premières lignes. Et tout est suggéré – avant d’être explicitement narré dans le détail. Sans jamais oublier que «le baiser est l’alphabet du plaisir». Sans jamais omettre que «les phrases sont une peau». Et surtout, sans mentir: le réel c’est aussi la sexualité des corps, la nudité et la beauté de l’action, des fesses, des sexes, des langues et des fluides, des gémissements et des positions, de la jouissance. Une cavalcade de jouissance, elle-même, parfois, l’amie de la raison, comme en témoigne l’histoire libertine du XVIIe et XVIIIe siècle.
Franck Delorieux a accordé une grande importance à la typographie de ce livre, et pour cause (bel effort de l’éditeur). Comme une feuille de route qu’il convient de respecter, pointe-là une démarche poétique qui prend tout son sens. Pas de plaisir sans raison ! Pas de plaisir sans règle ! L’auteur l’affirme et ça vaut toutes les définitions: «J’entremêlerai le plaisir, le bonheur, l’amour et l’écriture. Je ne vois pas d’autres raisons de vivre. Je suis heureux.»
Il y a toujours de l’amour dans la r-évolution. Il y a toujours de la r-évolution dans l’amour.
(A plus tard…)
lundi 13 septembre 2010
Dignité(s) : les retraites, Marx et la rue...
Retraites. Tous parmi la foule. Une foule soudée pour un combat de civilisation. Ces artisans d’une des plus belles mobilisations populaires depuis beau temps sont souvent décrits, par quelques pseudo-penseurs de la médiacratie, comme des marginalisés de la mondialisation, des sans-grade de l’évolution, des non-instruits du monde-qui-change. Mais ces millions de personnes, debout, qui veillent encore sur une France épouvantée, continuent, elles, à produire les valeurs morales d’une ambition collective. Sentinelles
dans la nuit... Elles résistent, labourent leur quotidien, se lèvent
à pas d’heure et se couchent dans la douleur, cumulent parfois les emplois, cherchent des issues. N’en déplaisent aux nicoléoniens, ces gens dits «de peu», par lesquels l’être-ensemble prend tout son sens, produisent les plus-values sans lesquelles, depuis que le capitalisme est ce qu’il est, il n’y aurait ni capital, ni richesses, ni excès, ni luxe, ni économie globalisé, ni CAC 40.
Manifs. Dans les rues parisiennes donc. Des jeunes (que de jeunes !!!), des vieux, des hommes, des femmes, des ouvriers, des profs, des sans-emplois et même des syndicats de policiers. Puis du soleil, et, tenez-vous bien, beaucoup de cadres défilant en rang serré de blanc vêtus. Malgré la peur distillée dans tous les discours depuis des mois, peur qui gagne quand les budgets publics sont mis au régime sec et que les agences de notation menacent et dictent leur loi, bref, malgré un climat de psychose, pas moins de deux millions et demi de manifestants partout en France. Un 7 septembre ! Franchement, avec le calendrier de «trêve estivale» fixé par le gouvernement, qui espérait briser l’élan du mouvement social, même les plus audacieux n’auraient jamais imaginé un tel succès en nombre. D’où la question légitime : le peuple en marche peut-il l’emporter ?
Classes. Entre mépris et insulte, Nicoléon continue comme si de rien n’était à négliger ce peuple en révolte. Inflexible sur les dates pivots du système, en particulier le passage de 60 ans à 62 ans de l’âge légal, intransigeant sur l’esprit même de l’idéologie qui préside à ce texte sauf quelques aménagements prévus de longue date, le prince-président n’a donc accepté de discuter que sur les marges. La philosophie, la loi, la règle, les valeurs, les normes et au bout du compte une certaine idée de la République sont mises au défi permanent de leurs destructions. Ainsi, plus question d’accuser la seule autorité, ou sa représentation. S’il s’agit d’actes hautement symboliques, ils sont d’abord et avant tout réels ! À vouloir balayer la classe ouvrière, quand il ne s’agit pas – vieille histoire – de nier jusqu’à son existence, la classe dominante et son allié libéral-sécuritaire n’engendrent rien d’autre qu’une forme de barbarie. Une barbarie (anti)sociale, le rêve d’une société sans classe ouvrière qui façonnerait un travail sans travailleurs, désaffilié, sans statut, invisible et muet, ne revendiquant plus rien qu’une subsistance a minima. Une espèce de travail captif d’une des variantes les plus éhontées de l’esclavage contemporain, l’insécurité sociale, la précarité de l’emploi, la sous-traitance, l’intérim, etc. Autant le dire : une société qui humilie sa force de travail est une société de l’aliénation. Tel est le but du capitalisme, plus que jamais lourd de périls extrêmement graves. Tandis que la créativité humaine est endormie dans les sociétés figées, chez des esprits quelquefois domestiqués, les crises, comme celle que nous vivons aujourd’hui, ont-elle la vertu de réveiller les capacités créatrices ou destructrices ? Rappelons-nous de l’injonction de Gramsci : «Optimisme de la volonté, pessimisme de l’intelligence.» Devra-t-on attendre la grande crise finale pour que la classe ouvrière (re)prenne la parole et le pouvoir sur la vie, (re)mettant la main sur son destin, dans l’alliance, le respect, la fierté et la dignité de l’être historique ?
Marx. «La France n’a pas besoin de réformes, elle a besoin d’une révolution», écrit l’écrivain et cinéaste Gérard Mordillat dans une préface tonitruante qu’il vient de donner aux Éditions Demopolis, à l’occasion de la publication du volume I de Qu’est-ce que le capitalisme, de Karl Marx, une compilation en cinq chapitres du Capital. Sachant que, en 2010, seule la moitié des manuscrits du célèbre philosophe et théoricien socialiste a été à ce jour publiée, donc que l’autre moitié reste inédite (sauf pour une poignée d’érudits privilégiés ayant accès aux archives), et sachant par ailleurs que le «retour» à la lecture des œuvres de l’auteur du Manifeste est un phénomène mondial depuis le début de la crise financière, nous ne pouvons que saluer l’initiative de Demopolis, qui, à sa manière, contribue utilement à l’inlassable chantier de décryptage du capitalisme. Mordillat interroge : «Comment penser cette impensable transformation du monde où 2% de l’humanité disposent de 50% des richesses, où la moitié des hommes n’en possèdent qu’un pour cent ?» Et il ajoute: «Et c’est là que l’énergie révolutionnaire des analyses de Marx nous encourage et nous soutient dans une perspective aussi joyeuse que stimulante que celle d’un slogan vu sur le mur d’une usine en grève : le capitalisme est malade, achevons-le !» Beau programme, non?
(A plus tard...)
Manifs. Dans les rues parisiennes donc. Des jeunes (que de jeunes !!!), des vieux, des hommes, des femmes, des ouvriers, des profs, des sans-emplois et même des syndicats de policiers. Puis du soleil, et, tenez-vous bien, beaucoup de cadres défilant en rang serré de blanc vêtus. Malgré la peur distillée dans tous les discours depuis des mois, peur qui gagne quand les budgets publics sont mis au régime sec et que les agences de notation menacent et dictent leur loi, bref, malgré un climat de psychose, pas moins de deux millions et demi de manifestants partout en France. Un 7 septembre ! Franchement, avec le calendrier de «trêve estivale» fixé par le gouvernement, qui espérait briser l’élan du mouvement social, même les plus audacieux n’auraient jamais imaginé un tel succès en nombre. D’où la question légitime : le peuple en marche peut-il l’emporter ?
Classes. Entre mépris et insulte, Nicoléon continue comme si de rien n’était à négliger ce peuple en révolte. Inflexible sur les dates pivots du système, en particulier le passage de 60 ans à 62 ans de l’âge légal, intransigeant sur l’esprit même de l’idéologie qui préside à ce texte sauf quelques aménagements prévus de longue date, le prince-président n’a donc accepté de discuter que sur les marges. La philosophie, la loi, la règle, les valeurs, les normes et au bout du compte une certaine idée de la République sont mises au défi permanent de leurs destructions. Ainsi, plus question d’accuser la seule autorité, ou sa représentation. S’il s’agit d’actes hautement symboliques, ils sont d’abord et avant tout réels ! À vouloir balayer la classe ouvrière, quand il ne s’agit pas – vieille histoire – de nier jusqu’à son existence, la classe dominante et son allié libéral-sécuritaire n’engendrent rien d’autre qu’une forme de barbarie. Une barbarie (anti)sociale, le rêve d’une société sans classe ouvrière qui façonnerait un travail sans travailleurs, désaffilié, sans statut, invisible et muet, ne revendiquant plus rien qu’une subsistance a minima. Une espèce de travail captif d’une des variantes les plus éhontées de l’esclavage contemporain, l’insécurité sociale, la précarité de l’emploi, la sous-traitance, l’intérim, etc. Autant le dire : une société qui humilie sa force de travail est une société de l’aliénation. Tel est le but du capitalisme, plus que jamais lourd de périls extrêmement graves. Tandis que la créativité humaine est endormie dans les sociétés figées, chez des esprits quelquefois domestiqués, les crises, comme celle que nous vivons aujourd’hui, ont-elle la vertu de réveiller les capacités créatrices ou destructrices ? Rappelons-nous de l’injonction de Gramsci : «Optimisme de la volonté, pessimisme de l’intelligence.» Devra-t-on attendre la grande crise finale pour que la classe ouvrière (re)prenne la parole et le pouvoir sur la vie, (re)mettant la main sur son destin, dans l’alliance, le respect, la fierté et la dignité de l’être historique ?
Marx. «La France n’a pas besoin de réformes, elle a besoin d’une révolution», écrit l’écrivain et cinéaste Gérard Mordillat dans une préface tonitruante qu’il vient de donner aux Éditions Demopolis, à l’occasion de la publication du volume I de Qu’est-ce que le capitalisme, de Karl Marx, une compilation en cinq chapitres du Capital. Sachant que, en 2010, seule la moitié des manuscrits du célèbre philosophe et théoricien socialiste a été à ce jour publiée, donc que l’autre moitié reste inédite (sauf pour une poignée d’érudits privilégiés ayant accès aux archives), et sachant par ailleurs que le «retour» à la lecture des œuvres de l’auteur du Manifeste est un phénomène mondial depuis le début de la crise financière, nous ne pouvons que saluer l’initiative de Demopolis, qui, à sa manière, contribue utilement à l’inlassable chantier de décryptage du capitalisme. Mordillat interroge : «Comment penser cette impensable transformation du monde où 2% de l’humanité disposent de 50% des richesses, où la moitié des hommes n’en possèdent qu’un pour cent ?» Et il ajoute: «Et c’est là que l’énergie révolutionnaire des analyses de Marx nous encourage et nous soutient dans une perspective aussi joyeuse que stimulante que celle d’un slogan vu sur le mur d’une usine en grève : le capitalisme est malade, achevons-le !» Beau programme, non?
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 11 septembre 2010.]
(A plus tard...)
jeudi 9 septembre 2010
Conseil de lecture : pour redécouvrir le journaliste Jaurès...
Jaurès, la passion du journaliste, par Charles Silvestre (aux éditions Le Temps des Cerises), préface d'Edmonde Charles-Roux, dessins d'Ernest Pignon-Ernest (12 euros).
Rarement dans toute leur histoire les journalistes se sont à ce point interrogés sur eux-mêmes, sur le sens de leur travail quotidien, sur leur fonction. Chacun le perçoit bien sans l'admettre tout à fait : des gazetiers du Grand Siècle aux plus fameux reporters des conflits contemporains, l'âge d'or du journalisme s'éloigne. Et avec lui, en sa définition même, ce point ultime de la dignité que nous fantasmons beaucoup, certes, mais qui, aux heures de retrouvailles collectives, offrait à la France un cursus de valeurs assez solides pour consolider ses bases arrière et mettre tout le monde d'accord. En ce domaine aussi, la spécificité française n'a pas été qu'une exception, mais bien, dans les grandes lignes, une exceptionnelle spécificité.
Après ce préambule (nécessaire?), vous aurez compris pourquoi j’accorde une importance capitale au journaliste Jaurès, que nous aide opportunément à
(re)découvrir Charles Silvestre. En publiant Jaurès, la passion du journaliste (éditions Le Temps des Cerises), l’ancien rédacteur-en-chef-adjoint de l’Humanité et co-secrétaire national des Amis de l'Humanité nous dresse le destin d’un homme de plume quotidienne qui, dit-il, en laisserait plus d’un rêveur. Et pour cause. De Jaurès, le grand public connaît surtout l’homme politique, le socialiste, le tribun incomparable, l’immense Républicain, l’historien et, bien sûr, le martyr du café du Croissant, première victime hautement symbolique de la Première Guerre Mondiale. Certains savent moins, pourtant, que Jaurès fut un journaliste absolument fascinant, bien avant la création de la grande œuvre de son existence, l’Humanité.
Dans la préface qu’elle donne à ce livre, Edmonde Charles-Roux, de l’académie Goncourt, l’écrit d’emblée: «C’est le grand mérite de Charles Silvestre que d’avoir mené ses lecteurs à la découverte de l’un des aspects les plus méconnus de la personnalité de Jaurès. (…) Le journalisme a été l’arme secrète de Jaurès. On ne peut plus les dissocier l’un de l’autre. Ils se confondent.» Edmonde Charles-Roux a non seulement bien lu, mais elle a raison d’insister sur un fait qui, au fil des pages et sous la plume de Charles, devient une évidence fondamentale: si l’homme politique Jaurès a fait le journaliste Jaurès, c’est aussi le journaliste Jaurès qui a fait l’homme politique Jaurès. D’où «l’extraordinaire ampleur de l’œuvre journalistique de Jaurès et de son extrême diversité», s’enthousiasme Edmonde Charles-Roux à juste titre.
En restituant avec maestria le contexte d’articles restés célèbres du fondateur de l’Humanité, Charles Silvestre nous aide à comprendre comment et pourquoi Jaurès accorda une place si importante à la presse, avant même sa première élection de député en 1885, à vingt-six ans. Son nom figura en effet dans L’Union Républicaine, Le Réveil républicain, L’Avenir, Le Courrier et la Dépêche bien sûr, quotidien du Midi très important à l’époque. «Jaurès, c’est la maîtrise du sujet», écrit Charles. On ajoutera: et une plume hors normes... Citons par exemple ce passage de Jaurès, dans la Dépêche justement, en 1887: «Plus de lumière, demandait Goethe avant de mourir ! Plus de justice, demande notre siècle, avant de finir ! Or, pour réaliser la justice, il faut deux choses : la clarté dans l’esprit et la générosité dans le cœur, il faut l’élan et la science, il faut le coup d’œil et le coup d’aile.» Lumineux Jaurès, un œil braqué sur les faits, l’autre tourné vers l’horizon…
Ce qui fascine aussi, dans ce livre, c’est la compréhension, trait par trait, mot à mot pourrait-on dire, de l’évolution de Jaurès au fil des années. Une constante apparaît pourtant, exprimée fort tôt et que nous retrouverons plus tard dans l’Humanité, celle de sa lucidité vis-à-vis du capitalisme: «L’expérience, écrit-il dans la Dépêche dès le 18 décembre 1895, démontrera à tous que les réformes les plus hardies peuvent être des palliatifs, mais tant qu’elles ne touchent pas au fond même de la propriété capitaliste, elles laissent subsister la racine amère des innombrables souffrances et des innombrables injustices qui pullulent dans notre société.»
Puis arriva, bien sûr, l’Humanité. Silvestre résume le début de l’aventure par ces mots: «Le 18 avril 1904, Jaurès n’écrit pas, comme à son habitude, UN article. Il écrit un mot. Il écrit un journal. Il écrit un éditorial. Mais on n’est plus dans l’habitude. On est dans la nouveauté ! Le mot fait le titre du journal qui vient de sortir des presses, avec son odeur d’encre fraîche: l’Humanité.» Chacun connaît la formule de Jaurès: «L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine.» Et Charles Silvestre ne se trompe pas en citant l’éloge de Jacques Derrida, qui, en 1999 dans l’Humanité précisément, écrivait à propos du nom même (l’Humanité) choisi par Jaurès: «Magnifique ! Intolérable ! Une telle audace doit éveiller chez certains des pulsions meurtrières… Ils ne supporteraient pas de voir mettre en question tremblée ce qu’ils CROIENT SAVOIR.» Et Derrida ajoutait: «On n’est pas encore en mesure de déterminer la figure même de l’Humanité que pourtant on annonce et se promet ainsi.» Silvestre insiste d'ailleurs: «L’Humanité est née du besoin de donner une voix au socialisme.» Et à propos du socialisme, Jaurès écrivait lui-même, en 1912: «Sans cet idéal supérieur, le syndicalisme rétrograderait au corporatisme le plus étroit, le plus médiocre, le plus bourgeois.» Sans ambigüité.
Quand je vous aurai dit que le livre de Charles Silvestre comporte par ailleurs une sélection d’articles (ou d’extraits) de Jaurès, et que l’ensemble est illustré de dessins (absolument sublimes) de l’ami Ernest Pignon-Ernest, vous aurez compris à quel point vous devez vous procurer au plus vite Jaurès, la passion du journaliste. Seule la résonance du futur dans le présent ou du très loin dans l'ici-maintenant nous offre (dans de rares moments d'orgueil) la possibilité en "son ampleur" de nous incarner dans quelque chose de plus grand que nous. Ce quelque chose porte un nom, toujours vivant en 2010: c'est l'Humanité. L’Humanité selon Jaurès, l'Humanité selon nos pères, l'Humanité selon ses lecteurs, l'Humanité selon nos enfants, l'Humanité comme une évidence, l'Humanité en effet... Dans le journal de Jaurès, le journalisme n'est pas un testament mais un acte de vie chaque jour recommencé, un cri de naissance perpétuel qui renvoie au cri de l'homme assassiné. En responsabilité et en conscience, ce qui est écrit dans ce journal doit être unique. Chaque fois unique, le début de l'humanité.
A sa manière, Charles Silvestre y rend un vibrant hommage. Merci à lui !
(A plus tard…)
Rarement dans toute leur histoire les journalistes se sont à ce point interrogés sur eux-mêmes, sur le sens de leur travail quotidien, sur leur fonction. Chacun le perçoit bien sans l'admettre tout à fait : des gazetiers du Grand Siècle aux plus fameux reporters des conflits contemporains, l'âge d'or du journalisme s'éloigne. Et avec lui, en sa définition même, ce point ultime de la dignité que nous fantasmons beaucoup, certes, mais qui, aux heures de retrouvailles collectives, offrait à la France un cursus de valeurs assez solides pour consolider ses bases arrière et mettre tout le monde d'accord. En ce domaine aussi, la spécificité française n'a pas été qu'une exception, mais bien, dans les grandes lignes, une exceptionnelle spécificité.
Après ce préambule (nécessaire?), vous aurez compris pourquoi j’accorde une importance capitale au journaliste Jaurès, que nous aide opportunément à
(re)découvrir Charles Silvestre. En publiant Jaurès, la passion du journaliste (éditions Le Temps des Cerises), l’ancien rédacteur-en-chef-adjoint de l’Humanité et co-secrétaire national des Amis de l'Humanité nous dresse le destin d’un homme de plume quotidienne qui, dit-il, en laisserait plus d’un rêveur. Et pour cause. De Jaurès, le grand public connaît surtout l’homme politique, le socialiste, le tribun incomparable, l’immense Républicain, l’historien et, bien sûr, le martyr du café du Croissant, première victime hautement symbolique de la Première Guerre Mondiale. Certains savent moins, pourtant, que Jaurès fut un journaliste absolument fascinant, bien avant la création de la grande œuvre de son existence, l’Humanité.
Dans la préface qu’elle donne à ce livre, Edmonde Charles-Roux, de l’académie Goncourt, l’écrit d’emblée: «C’est le grand mérite de Charles Silvestre que d’avoir mené ses lecteurs à la découverte de l’un des aspects les plus méconnus de la personnalité de Jaurès. (…) Le journalisme a été l’arme secrète de Jaurès. On ne peut plus les dissocier l’un de l’autre. Ils se confondent.» Edmonde Charles-Roux a non seulement bien lu, mais elle a raison d’insister sur un fait qui, au fil des pages et sous la plume de Charles, devient une évidence fondamentale: si l’homme politique Jaurès a fait le journaliste Jaurès, c’est aussi le journaliste Jaurès qui a fait l’homme politique Jaurès. D’où «l’extraordinaire ampleur de l’œuvre journalistique de Jaurès et de son extrême diversité», s’enthousiasme Edmonde Charles-Roux à juste titre.
En restituant avec maestria le contexte d’articles restés célèbres du fondateur de l’Humanité, Charles Silvestre nous aide à comprendre comment et pourquoi Jaurès accorda une place si importante à la presse, avant même sa première élection de député en 1885, à vingt-six ans. Son nom figura en effet dans L’Union Républicaine, Le Réveil républicain, L’Avenir, Le Courrier et la Dépêche bien sûr, quotidien du Midi très important à l’époque. «Jaurès, c’est la maîtrise du sujet», écrit Charles. On ajoutera: et une plume hors normes... Citons par exemple ce passage de Jaurès, dans la Dépêche justement, en 1887: «Plus de lumière, demandait Goethe avant de mourir ! Plus de justice, demande notre siècle, avant de finir ! Or, pour réaliser la justice, il faut deux choses : la clarté dans l’esprit et la générosité dans le cœur, il faut l’élan et la science, il faut le coup d’œil et le coup d’aile.» Lumineux Jaurès, un œil braqué sur les faits, l’autre tourné vers l’horizon…
Ce qui fascine aussi, dans ce livre, c’est la compréhension, trait par trait, mot à mot pourrait-on dire, de l’évolution de Jaurès au fil des années. Une constante apparaît pourtant, exprimée fort tôt et que nous retrouverons plus tard dans l’Humanité, celle de sa lucidité vis-à-vis du capitalisme: «L’expérience, écrit-il dans la Dépêche dès le 18 décembre 1895, démontrera à tous que les réformes les plus hardies peuvent être des palliatifs, mais tant qu’elles ne touchent pas au fond même de la propriété capitaliste, elles laissent subsister la racine amère des innombrables souffrances et des innombrables injustices qui pullulent dans notre société.»
Puis arriva, bien sûr, l’Humanité. Silvestre résume le début de l’aventure par ces mots: «Le 18 avril 1904, Jaurès n’écrit pas, comme à son habitude, UN article. Il écrit un mot. Il écrit un journal. Il écrit un éditorial. Mais on n’est plus dans l’habitude. On est dans la nouveauté ! Le mot fait le titre du journal qui vient de sortir des presses, avec son odeur d’encre fraîche: l’Humanité.» Chacun connaît la formule de Jaurès: «L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine.» Et Charles Silvestre ne se trompe pas en citant l’éloge de Jacques Derrida, qui, en 1999 dans l’Humanité précisément, écrivait à propos du nom même (l’Humanité) choisi par Jaurès: «Magnifique ! Intolérable ! Une telle audace doit éveiller chez certains des pulsions meurtrières… Ils ne supporteraient pas de voir mettre en question tremblée ce qu’ils CROIENT SAVOIR.» Et Derrida ajoutait: «On n’est pas encore en mesure de déterminer la figure même de l’Humanité que pourtant on annonce et se promet ainsi.» Silvestre insiste d'ailleurs: «L’Humanité est née du besoin de donner une voix au socialisme.» Et à propos du socialisme, Jaurès écrivait lui-même, en 1912: «Sans cet idéal supérieur, le syndicalisme rétrograderait au corporatisme le plus étroit, le plus médiocre, le plus bourgeois.» Sans ambigüité.
Quand je vous aurai dit que le livre de Charles Silvestre comporte par ailleurs une sélection d’articles (ou d’extraits) de Jaurès, et que l’ensemble est illustré de dessins (absolument sublimes) de l’ami Ernest Pignon-Ernest, vous aurez compris à quel point vous devez vous procurer au plus vite Jaurès, la passion du journaliste. Seule la résonance du futur dans le présent ou du très loin dans l'ici-maintenant nous offre (dans de rares moments d'orgueil) la possibilité en "son ampleur" de nous incarner dans quelque chose de plus grand que nous. Ce quelque chose porte un nom, toujours vivant en 2010: c'est l'Humanité. L’Humanité selon Jaurès, l'Humanité selon nos pères, l'Humanité selon ses lecteurs, l'Humanité selon nos enfants, l'Humanité comme une évidence, l'Humanité en effet... Dans le journal de Jaurès, le journalisme n'est pas un testament mais un acte de vie chaque jour recommencé, un cri de naissance perpétuel qui renvoie au cri de l'homme assassiné. En responsabilité et en conscience, ce qui est écrit dans ce journal doit être unique. Chaque fois unique, le début de l'humanité.
A sa manière, Charles Silvestre y rend un vibrant hommage. Merci à lui !
Lire également l'article de Gilles Candar, paru dans l'Humanité du 30 août 2010:
lundi 6 septembre 2010
Retraites : parole au peuple !
Si les idées de transformations ont toujours un pouvoir sociopolitique, puisqu’elles enfantent les vrais espoirs collectifs permettant de renverser un ordre social donné, seules les mobilisations populaires d’ampleur qui les accompagnent offrent à l’histoire les soubresauts imprévus capables d’épaisseur. Alors autant le dire. La France des luttes, celle qui ne se résout jamais à la domination de puissants, a rendez-vous avec son destin, cette semaine, et plus particulièrement ce mardi 7 septembre, jour de grandes mobilisations partout dans le pays pour refuser le projet gouvernemental de démantèlement de nos retraites. L’enjeu enjambe de loin le strict cadre d’une nouvelle journée d’action. N’ayons pas peur des mots, notre avenir commun est en cause. Un choix de civilisation.
Toutes les personnes de conscience le savent désormais. Nicolas Sarkozy et ses affidés, qui contrôlent un appareil d’État clanique, ont enfoncé au pas de charge toutes les frontières de l’ensauvagement français contemporain, installant l’un des pires néoconservatismes de l’Occident, n’hésitant pas à puiser sa semence idéologique dans les pires caniveaux de la réaction, tout en voulant déchirer, cela va de soi, les dernières pages de notre pacte social républicain. Cible prioritaire : notre emblématique système des retraites. Jadis, il était l’un des piliers intergénérationnels de notre vivre-ensemble solidaire. Mais depuis peu, par la volonté de l’UMP et le diktat des marchés financiers, il ne serait devenu qu’un odieux bénéfice, une déchirure, une méfiance, bref l’objet de toutes nos peurs… La perversité du discours dominant a atteint un tel degré d’infamie que même l’espérance de vie, ce bien commun de l’humanité, a été présentée comme un handicap nécessitant d’abattre l’âge légal de nos retraites…
Faut-il pourtant rappeler que la contribution financière pour «sauver» notre système actuel représenterait au pire 3% des richesses des années futures ? Qui osera contester que cela se situe bien loin des dix points de richesse qui se sont déplacés des poches du travail vers celles du capital en un peu plus de vingt ans ? Au fond, quelle civilisation souhaitons-nous laisser en héritage à nos enfants ? Cette question devrait hanter chaque citoyen. Selon un sondage Ifop publié par Ouest-France, une large majorité des Français (70%) «approuve» la journée de mobilisation syndicale organisée ce mardi, cette approbation culminant même chez les 18-24 ans (87%). Cette étude d’opinion répond en partie à ladite question. Mais en partie seulement.
En choisissant l’inhumain et le populisme teinté de xénophobie, en rompant définitivement avec le mythe gaulliste d’un État au-dessus des intérêts particuliers, la droite dominante connaît une crise politique et morale sans précédent, comme en témoignent les rassemblements de ce samedi pour défendre une certaine idée de la République. Mais pour que cette crise se transforme en rapport de forces favorable aux oppositions politiques et sociales, un échelon dans la mobilisation doit être franchi. Alors que le projet de loi sera débattu au Parlement dès mardi en procédure d’urgence – un déni de démocratie –, tout indique que les manifestations dépasseront le cap symbolique du 24 juin dernier. Si tel est le cas, le prince-président ne pourra plus nier que le climat a changé et que les tentatives de manipulation de l’opinion n’auront pas suffi à faire triompher sa guerre sociale. Les jeux ne sont donc pas faits. L’Histoire l’exige : personne ne doit faire défaut.
(A plus tard...)
Toutes les personnes de conscience le savent désormais. Nicolas Sarkozy et ses affidés, qui contrôlent un appareil d’État clanique, ont enfoncé au pas de charge toutes les frontières de l’ensauvagement français contemporain, installant l’un des pires néoconservatismes de l’Occident, n’hésitant pas à puiser sa semence idéologique dans les pires caniveaux de la réaction, tout en voulant déchirer, cela va de soi, les dernières pages de notre pacte social républicain. Cible prioritaire : notre emblématique système des retraites. Jadis, il était l’un des piliers intergénérationnels de notre vivre-ensemble solidaire. Mais depuis peu, par la volonté de l’UMP et le diktat des marchés financiers, il ne serait devenu qu’un odieux bénéfice, une déchirure, une méfiance, bref l’objet de toutes nos peurs… La perversité du discours dominant a atteint un tel degré d’infamie que même l’espérance de vie, ce bien commun de l’humanité, a été présentée comme un handicap nécessitant d’abattre l’âge légal de nos retraites…
Faut-il pourtant rappeler que la contribution financière pour «sauver» notre système actuel représenterait au pire 3% des richesses des années futures ? Qui osera contester que cela se situe bien loin des dix points de richesse qui se sont déplacés des poches du travail vers celles du capital en un peu plus de vingt ans ? Au fond, quelle civilisation souhaitons-nous laisser en héritage à nos enfants ? Cette question devrait hanter chaque citoyen. Selon un sondage Ifop publié par Ouest-France, une large majorité des Français (70%) «approuve» la journée de mobilisation syndicale organisée ce mardi, cette approbation culminant même chez les 18-24 ans (87%). Cette étude d’opinion répond en partie à ladite question. Mais en partie seulement.
En choisissant l’inhumain et le populisme teinté de xénophobie, en rompant définitivement avec le mythe gaulliste d’un État au-dessus des intérêts particuliers, la droite dominante connaît une crise politique et morale sans précédent, comme en témoignent les rassemblements de ce samedi pour défendre une certaine idée de la République. Mais pour que cette crise se transforme en rapport de forces favorable aux oppositions politiques et sociales, un échelon dans la mobilisation doit être franchi. Alors que le projet de loi sera débattu au Parlement dès mardi en procédure d’urgence – un déni de démocratie –, tout indique que les manifestations dépasseront le cap symbolique du 24 juin dernier. Si tel est le cas, le prince-président ne pourra plus nier que le climat a changé et que les tentatives de manipulation de l’opinion n’auront pas suffi à faire triompher sa guerre sociale. Les jeux ne sont donc pas faits. L’Histoire l’exige : personne ne doit faire défaut.
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 septembre 2010.]
(A plus tard...)
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