mercredi 17 juillet 2019

Pinot promet d’aller « au charbon »

Dans la onzième étape, entre Albi et Toulouse (167 km), victoire de l’Australien Caleb Ewan (Lotto). Ce mercredi, le Tour entre dans les Pyrénées. Après le dramatique coup de bordure de lundi, Thibaut Pinot dit qu’il a « la rage » et affirme vouloir en découdre.

Toulouse (Haute-Garonne), envoyé spécial.
«Je ne connais qu’un devoir, et c’est celui d’aimer», disait Camus. Lorsque nous quittâmes Albi, ce mardi matin, sous une chaleur matutinale qui annonçait une sorte de fournaise prête à craquer vers Toulouse (167 km), nos gorges toujours nouées cherchaient reprise de souffle. La faute aux épisodes antérieurs, qui alimentèrent la chaudière de nos cerveaux pendant la relâche imposée, que nous occupâmes d’une longue réflexion prospective. Curieux, mais la ville elle-même n’était plus la ville que nous connaissions, brillante de mille feux jusque dans les ruelles médiévales, celles des promeneurs affairés, humant les idées du grand Jaurès aux rugissements joyeux. Le Tour des «querelles» et des «questions» était passé par là, s’emparant du chef-lieu du Tarn comme d’une forteresse assiégée. Vingt-quatre heures ne furent pas de trop pour repenser – à défaut de comprendre – les circonstances de la bordure mémorable qui cisailla les jambes de Thibaut Pinot et de quelques autres leaders (Fulgsang, Porte, Uran), lundi soir en vue de la cité albigeoise.

Revenons-y un instant, avant l’entrée dans les Pyrénées ce jeudi, par les cols de Peyresourde et de la Hourquette d’Ancizan, sans parler du chrono individuel de Pau, le lendemain, et de l’arrivée au sommet du Tourmalet, samedi. Trois jours en enfer qui lessiveront bien des certitudes. Ce que savaient pertinemment Thibaut Pinot et son manager, Marc Madiot, qui vinrent s’exprimer au fil d’une longue conférence de presse, lors de la journée de repos. «En lisant les journaux, j’avais l’impression qu’on préparait un enterrement, je vous assure, on est bien en vie, en pleine santé», lâcha Madiot sur le mode ironique, histoire de dédramatiser l’«erreur» stratégique de l’équipe G-FDJ, emportée par le vent – et un maudit rond-point pris du mauvais côté. «Il y a beaucoup de colère, de frustration aussi car on ne le méritait pas, confessa Pinot. On n’avait fait zéro erreur jusque-là. On n’a pas été bons collectivement. Je ne veux pas parler de ce rond-point car… J’ai déjà vécu des bordures, mais celle-là, je ne l’accepte pas.»

Marc Madiot voulut prendre l’assistance à témoin. «On repart à l’attaque, au charbon, assura-t-il. On ne va pas frapper n’importe comment, n’importe où mais quand cela va se présenter. Et cela va se présenter.» Bien que les coureurs ne le sachent pas forcément, la philosophie du Tour se résume à une réflexion conceptuelle et à une manière de pédaler. Y participer consiste donc à orienter sa course selon ce qu’on croit juste. Pinot essaya alors de trouver en lui ce moment où la volonté d’un homme claque la porte et impose son ambition de divorce avec le passé. «Je sais que j’ai les jambes, j’ai la rage, déclara-t-il enfin. Je suis encore sous le coup de la déception, mais le matin du chrono et au Tourmalet, je repenserai à tout ça. Je n’ai qu’une envie, c’est d’être à samedi. Je me suis toujours relevé.» Et dans un couloir, il confirma ces mots du peuple: «Oui, je vais aller au charbon!»

lundi 15 juillet 2019

Quand Alaphilippe bordure Pinot…

Dans la dixième étape, entre Saint-Flour et Albi (217,5 km), victoire du Belge Wout Van Aert (Jumbo). Dans le final, un mémorable coup de bordure provoqué par l’équipe d’Alaphilippe a fait de lourds dégâts. Thibaut Pinot perd 1’40’’. Avec lui, Fulgsang, Uran, Porte…

Sur la route du Tour, envoyé spécial.
Impatience et patience accompagnaient les suiveurs, dans cette dixième étape gorgée d’effluves, depuis Saint-Flour et jusqu’à Albi (217,5 km), tandis que nous guettions encore et toujours le paletot léonin de notre Français Julian Alaphilippe. Avant même de lécher du regard le viaduc de Garabit du grand Eiffel (km 6,5), et de dénombrer les 678.768 rivets de ce chef d’œuvre d’ouvrage d’art qui permet le franchissement des gorges de la Truyère, le scénario du jour semblait écrit – en apparence seulement. Six courageux prirent la fuite (Berhane, Wurtz, Gallopin, Schar, Eiking, Turgis) et le seul intérêt de la course en effusion résidait non pas dans leurs facultés à creuser un écart conséquent – les pauvres ne comptèrent que trois minutes d’avance au mieux – mais bien de savoir si le peloton flânerait au fil de sa romance pour apprécier les paysages éclatants du Cantal, de l’Aveyron et du Tarn.

Impatience et patience, donc. Car autant l’admettre, sinon s’en excuser, mais le chronicoeur ne parvient pas à s’extirper de la tête les destins croisés de nos deux Français, Julian Alaphilippe et Thibaut Pinot. Inutile d’insister: la noblesse de leur geste, vers Saint-Etienne, a modifié le paysage. Tellement que même l’Equipe – qui certes y voit son intérêt comme organe de presse « organisateur » – titrait: «Le vent tourne.» Le quotidien sportif n’allait pas jusqu’à évoquer une éventuelle «vélorution», thème qui nous appartient à l’Humanité, mais les héritiers de Desgranges et de Chany admettaient que «le coup de génie de samedi» ressemblait au «passage d’un gant de toilette frais sur la nuque de tout le monde».

Nos audacieux Français ont-ils inventé quelque chose de nouveau? Et cela resterait-il sans réponse, alors que se profile déjà l’implacable horizon: l’entrée dans les Pyrénées, dès jeudi, par les cols de Peyresourde et de la Hourquette d’Ancizan ; puis le chrono individuel de Pau, le lendemain ; sans parler de l’arrivée au sommet du Tourmalet, samedi. Des jours en enfer. D’où notre impatience. Et notre patience.


dimanche 14 juillet 2019

Les Bastille du Tour tremblent enfin !

Dans la neuvième étape, entre Saint-Etienne et Brioude (170,5 km), victoire du Sud-Africain Daryl Impey (Mitchelton-Scott). Le coup de force d’Alaphilippe et de Pinot, samedi, prouve que quelque chose a changé dans le cyclisme. Bientôt la fin de l’ancien régime ?

Sur la route du Tour, envoyé spécial.
«L’homme n’a de frontières que celles de son courage.» Alexandre Vialatte aimait l’humilité de ceux qui savent ce qu’ils sont et ne cherchent pas à contrefaire leurs destins. L’écrivain, meurtri jusqu’à l’effondrement par la débâcle de 1940 (1), passa une partie de la Seconde guerre mondiale dans le Puy-de-Dôme, à Ambert, d’où il partait à vélo pour monter dans le village de Saint-Amant-Roche-Savine, terre élective du député André Chassaigne. A l’évidence, Vialatte n’aurait pas renié le «moment français» de cette Grande Boucle, en ce 14 Juillet, qui visitait justement une partie de son antre-refuge. «Le temps perdu se rattrape toujours, mais peut-on rattraper celui qu’on n’a pas perdu?», demandait-il, avec la malice féconde qu’on lui connaissait. Cette citation en forme de question vint à l’esprit du chronicoeur, alors que le peloton traversait Arlanc, avec en point de mire les Monts du Livradois, au kilomètre 91 de cette étape entre Saint-Etienne et Brioude. Elle résumait assez bien la situation du Tour, qui nous embarque, depuis une semaine, dans un récit totalement affranchi des présupposés du passé.

Si le Tour, dans sa folie, demeurera éternellement cette machine à distordre le temps, ce que nous vivons, ici-et-maintenant sur les routes solaires d’une «francitude» insolente, témoigne de «quelque-chose» d’inédit, que nous ressentons comme une douce intuition mais que nous souhaiterions voir accoucher au plus vite, avant terme. Samedi vers Saint-Etienne, l’état de grâce de nos deux Français, Julian Alaphilippe et Thibaut Pinot, était tout sauf un rêve déplacé. Nous attendions que cette possibilité même advienne, telle une urgence réclamée, que des Bastille tremblent enfin, avant de tomber. «Le panache et la rage» (les mots d’Alaphilippe) ont provoqué une sorte de tremblement sur la planète vélo. Comme si, par l’audace de la démonstration, tout avait changé. Et que désormais l’essentielles des digues pouvaient lâcher du jour au lendemain – à moins que ce ne soit déjà le cas.


samedi 13 juillet 2019

Alaphilippe, plus fort que les chemins de Croix

Dans la huitième étape, entre Mâcon et Saint-Etienne (200 km), victoire du Belge Thomas De Gendt. A la faveur des bonifications, prises dans la dernière côte et à l’arrivée, le Français Julian Alaphilippe reprend le maillot jaune. Il a attaqué là où on l’attendait, avec Thibaut Pinot. Attention, final grandiose!

Sur la route du Tour, envoyé spécial.
Depuis le pinacle de la Roche de Solutré aux escarpements calcaires, dont les forces telluriques rejaillissent paraît-il sur les esprits des vivants, quelques spectateurs de cordée contemplèrent le serpentin multicolore s’éloigner vers les monts et les vignobles du Beaujolais et du Lyonnais. Le Tour, dans sa folie onomastique, réservait aux 173 rescapés une visitation à la Roland Barthes, lequel confirmait dans ses Mythologies que cette épreuve unique au monde «pratique communément une énergétique des esprits» et qu’elle était «à la fois un mythe d’expression et un mythe de projection, réaliste et utopique tout en même temps».


Entre Mâcon et Saint-Etienne (200 km), la huitième étape allait comme en pèlerinage par le chemin des croix, au sommet des nombreuses côtes (sept dont cinq en deuxième catégorie!) qui s'échelonnaient sur un tracé aussi sublime qu’écrasant de difficultés (3750 mètres de dénivelé). Rendons grâce à Thierry Gouvenou, le directeur de la course, d’avoir déniché sur ces majestueux reliefs «toutes les bosses possibles et imaginables, des côtes longues de 6-7 kilomètres, d'autres plus courtes, de 2-3 kilomètres mais à 10%!». Barthes, Blondin et Buzzati auraient apprécié: les croix installées sur les différents sommets qui s’égrenaient jusque dans leurs noms (col de la Croix de Montmain, col de la Croix de Thel, col de la Croix Paquet, côte de la Croix de Part) annonçaient bien des stations en souffrance. Sachant que la dernière, la côte de la Jaillère (1,9 km à 7,6%), pourtant dépourvue de référence christique, plantée à 12,5 de l’arrivée, offrait le fameux «point bonus» (8, 5 et 2 secondes aux trois premiers). De quoi lever les yeux au ciel et s’en remettre non pas au tout-puissant, mais aux seuls dieux du cyclisme.
 
Ces derniers pédalaient sur leur vélo, sous un soleil généreux et une chaleur écrasante. Quatre fuyards prirent les devants (De Marchi, De Gendt, King et Terpstra), tandis que, à l’opposé, le Français Yoann Offredo, pris de vomissements, subissait les assauts de la perdition. La veille, honoré par sa performance dans l’échappée du jour, Offredo avait été élu le «combatif de l’étape». Tel est la vie du Tour, jamais écrite à l’avance, quand les césures des efforts déjà passés entament les respirations et la belle partition de chair à vif toujours à la merci d’une catastrophe. Régulièrement, les traquenards du Massif central s’y prêtent comme préparation à la grande bagarre pré-pyrénéenne. Même si, jeudi prochain, nos héros se présenteront au pied de Peyresourde et de la Hourquette d’Ancizan, et deux jours plus tard, dans les lacets du Tourmalet où s’adjugera à son sommet l’une des étapes décisives.

Ce samedi 13 juillet, ce mini Liège-Bastogne-Liège truffé de pièges laissait donc penser que la plupart des favoris pour le triomphe final à Paris roulerait avec les freins, disons dans le registre de la prudence, mais l’étude maniaque du profil susnommé nous rappelait que notre Julian Alaphilippe arrivait, là encore, sur l’un de ses terrains de chasse (comparable à celui qui conduisait à Epernay) pour la reconquête de ce maillot jaune qu’il portait si vaillamment. Huit secondes à prendre dans la côte de la Jaillère. Et s’effacerait ce passif ridicule des six secondes concédé à La Planche des Belles Filles. Un écart trop faible pour ne rien tenter. D’autant que, depuis jeudi et la perte du paletot, son manager chez Quick-Step n’a pas caché – alléluia ! – un manquement stratégique. «Dans l’étape de La Planche, on a commis une petite erreur, on pouvait aller plus vite au milieu de l’étape», reconnaissait Patrick Lefévère. Traduction: l’échappée dans laquelle figurait l’Italien Giulio Ciccone aurait pu être contrôlée. «On pensait que les équipes concernées par le classement général rouleraient à la fin, mais il y a eu seulement Movistar, poursuivit Lefévère. Et Julian a attaqué un peu tôt. Dans les derniers deux cents mètres tu peux gagner dix secondes, mais tu peux aussi les perdre…» Nul doute qu’Alaphilippe fut traversé de sentiments contradictoires. Lefévère l’a redit, samedi matin à Mâcon: «On laisse courir Julian. S’il pense qu’il faut attaquer, il attaquera.» Le chronicoeur aurait préféré entendre: «On l’aidera.» Chacun sa croix.

vendredi 12 juillet 2019

Pinot, Alaphilippe, Bardet: mots et maux du Tour

Dans la septième étape, dite de «transition», entre Belfort et Chalon-sur-Saône (230 km), victoire au sprint du Néerlandais Dylan Groenewegen. Le bon moment pour réaliser une sorte de «premier bilan» de l’état d’esprit de nos trois Français, après la montée vers La Planche des Belles Filles.
 
Sur la route du Tour, envoyé spécial.
Les étapes dites « de transition » apportent au Tour de France ce que les entractes dispensent aux grands opéras classiques: une courte respiration propice aux échanges, façon «bilan d’étape», quand les mots épuisent déjà les mots et que tout risque d’être remis en cause quelques heures plus tard, dans deux jours, une semaine. Jeudi 12 juillet au petit matin, un confrère osa d’ailleurs résumer la situation: «On s’attendait à avoir des réponses précises dans La Planche, finalement, j’ai l’impression qu’on a encore plus de questions en l’air!» Lors de cette septième étape, entre Belfort (une énorme pensée pour les salariés combattants de GE, ex-Alstom, qui organisèrent une haie d'honneur au départ) et Chalon-sur-Saône, la plus longue de cette édition (230 km) remportée au sprint par le Néerlandais Dylan Groenewegen, nous cherchions matière à récit. Chacun avait fatalement les yeux braqués dans les rétros, ce qui, on l’admettra, peut s’avérer handicapant pour se véhiculer sans danger sur les routes de la Grande Boucle, bariolées et fournies en spectateurs. L’arrivée à La Planche des Belles Filles était passée par là, et avec elle, la course en devenir continuait de vibrer du mystère de ce qu’elle cache toujours. En particulier pour trois de nos Français.


Pour Pinot, « le Tour
commence seulement »
 
Allez savoir pourquoi, mais, en repensant à cette brève et intense bataille des chefs sur les pentes aux parfum d’antan de ce chemin blanc déjà mythique, concassé et damé, le chronicoeur eut alors en tête une citation de René Char: «L’impossible, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lanterne.» Peut-être fut-ce en entendant Thibaut Pinot, magnifique de puissance et de sérénité, réduire sa performance d’une phrase modestement impressionnante, lui l’enfant du pays que des centaines de supporters attendaient en vainqueur tout là-haut: «Il ne fallait pas non plus se tromper d’objectif, ne pas s’enflammer parce que c’était la Planche.» Cela ressemblait à une vision. Sous-entendu: la conquête du jaune, ce sera pour plus tard. Parfois prompte à prendre inutilement la course à son compte, la formation de Marc Madiot (G-FDJ) ne bougea ses forces qu’au moment opportun, seulement quand le leader incontesté en eut besoin. Ainsi, avec l’aide de son grognard de luxe David Gaudu (un orfèvre dans l’art de la protection), Pinot fut le seul capable de répondre à l’accélération de Geraint Thomas, sans pour autant se bercer d’illusion, voire, plus grave, se cramer avant l’heure. Objectif atteint.


jeudi 11 juillet 2019

Alaphilippe vaincu par La Planche de tertre

Alaphilippe, la déception...
Dans la sixième étape, entre Mulhouse et La Planche des Belles Filles (160,5 km), victoire du Belge Dylan Teuns (Bahrain). Julian Alaphilippe cède, pour six secondes, son maillot jaune à l’Italien Giulio Ciccone. La montée finale avait été rallongée d’une partie en chemin blanc, concassé et damé…
 
La Planche des Belles Filles (Haute-Saône), envoyé spécial.
Et il n’y eut soudain dans leur pédalée qu’une exigence secrète de macération à peine trahie par la ruse des uns, la bravoure des autres. Dans le secret de leur intimité, propageant maladroitement leur confusion, certains savent désormais tout d’eux-mêmes. Si nos «forçats» de Juillet, impassibles ou contraints, savent d’ordinaire se nourrir de la maturation convulsive des tragédies empruntées aux Illustres – ceux qui hantent les grands livres d’Histoire du genre –, l’instant présent livrait à la part du cœur ce qu’il reste parfois d’héroïsme chez les possédés des drames classiques. Entrant dans sa phase émotion et frisson, le Tour, nolens volens, offrit le premier don fondamental de son héritage, ce (petit) bout de vérité mise à nue. Nous quêtions ce 11 juillet, date où les grimpeurs devaient enfin surgir d’une claire définition. Ce fut comme pour la disparition d’un proche: attendre est difficile, ne plus attendre est pire.

Dans l’apprentissage du pays en élévation, les ascensionnistes disposèrent d’un avantage hautement supérieur. Par le profil de cette sixième étape, bien sûr, jonché de sept cols à donner le tournis, dont trois classés en première catégorie: Le Markstein (10,8 km à 5,4%), le Grand Ballon (1,3 km à 9%), le Hundsruck (5,3 km à 6,9%), le col des Croix (3,3 km à 6,1%), le col des Chevrères (3,5 km à 9,5%), puis la montée finale vers La Planche (7 km à 8,7%). Mais aussi parce que ces hommes sans chair, irascibles et tempétueux en diable, osèrent se jouer du patrimoine et tentèrent d’en dompter les dangers, d’en braver les frontières. Et ils furent servis.

mercredi 10 juillet 2019

L’heure de se mettre à La Planche

Le profil de l'étape, jeudi 11 juillet...
Dans la cinquième étape, entre Saint-Dié-des-Vosges et Colmar (175,5 km), victoire au sprint du maillot vert, le Slovaque Peter Sagan (Bora). Ce jeudi, premier grand rendez-vous en montagne : arrivée au sommet de la Planche des Belles Filles (7 km à 8,7%), après six ascensions…
 
Colmar (Haut-Rhin), envoyé spécial.
Parce qu’il nous parle d’un pays familier et d’un monde lointain, le Tour nous trouble en nous éprouve quand il déploie, ça et là, la carte éclatante et chamarrée d’un territoire saisi dans ses limites, ses gouffres, ses aspérités et sa grandeur historique sans laquelle nous ne revisiterions pas les impitoyables révélateurs des faiblesses humaines dont on fait mémoire commune. Ainsi, entre Saint-Dié-des-Vosges et Colmar (175,5 km), sous un soleil de joie rafraichi par un petit vent descendant d’Est, le peloton croisa l’un des lieux maudits de l’horreur nazie. A hauteur de Schirmeck (km 34,5), qui fut le siège pendant la Seconde Guerre mondiale d’un camp de redressement d’une dizaine de milliers de détenus, il aurait suffi à nos héros de Juillet de bifurquer sur une dizaine de bornes pour découvrir le camp de concentration du Struthof, ouvert le premier mai 1941, le seul camp d’extermination présent sur le territoire français actuel, situé alors dans l’Alsace annexée. Site d’exécution de la Gestapo équipé d’une chambre à gaz, il fut également utilisé pour des expérimentations «scientifiques». Les historiens estiment à 22.000 le nombre de victimes dans cette antichambre de la mort de masse, connue par l’exploit d’un Polonais qui tenta de s’en échapper en novembre 1943 par un saut à la perche au-dessus des barbelés. Hitler n’avait pas apprécié, lui qui ordonnait aux bourreaux de ses camps d’extermination la pratique quotidienne du sport afin de «développer l’esprit combatif, d’exiger des décisions rapides comme l’éclair et de donner au corps la trempe de l’acier.»

N’y voir aucune métaphore, bien au contraire, avec l’entrée du Tour sur les terres alsaciennes du fantasque Roger Hassenforder, alias «Hassen le Magnifique», vainqueur d’étape à Colmar à deux reprises, en 1955 et 1957, et longtemps propriétaire d’un hôtel-restaurant éponyme, à Kaysersberg (km 130), élu «plus beau village de France» en 2017, où se retrouvèrent jadis pour festoyer des générations de cyclistes connus, Raphaël Geminiani en tête. Celui-ci raconta un jour: «On y commençait tard dans la nuit, on finissait tard le lendemain et on remettait ça à midi sans s’arrêter, mais une chose était sûre: on ne parlait que de vélo et on s’engueulait tout le temps!» En déboulant sur ce théâtre patrimonial de souvenirs calanchés, aux alentours de 16h30, les 176 coureurs n’eurent pas le loisir d’une halte récréative sur cette célèbre «Route des vins d’Alsace».

Reconnaissons que l’allure, depuis le départ de cette cinquième étape, atteignait des sommets d’intensité. Quatre fuyards (Clarke, Wurtz, Wellens et Skujins) martelaient leurs corps dans la résistance vaine d’une courte avance, tandis que, à l’arrière, nous guettions l’attitude de notre Julian Alaphilippe national avant le franchissement des deux dernières difficultés taillés pour lui, la côte des Trois-Epis (deuxième cat., 4,9 km à 6,8%) et celle des Cinq Châteaux (troisième cat., 4,6 km à 6,1%), étroite et boisée de feuillus, plantée à moins de vingt kilomètres de l’arrivée.
  

mardi 9 juillet 2019

Alaphilippe, figure de la «vélorution»?

Dans la quatrième étape, entre Reims et Nancy (213,5 km), victoire au sprint de l’Italien Elia Viviani, équipier de Julian Alaphilippe. Avec le Français en jaune, quelque chose a changé sur le Tour, qui en avait bien besoin après des années de héros virtuels, monétisables…
 
Nancy (Meurthe-et-Moselle), envoyé spécial.
Ecrasé par le rêve, tout cycliste, dans son rapport intime à la pratique intense de la souffrance, est persuadé d’extraire un jour ou l’autre le jus de l’existence. Longtemps, trop longtemps, le chronicoeur a espéré sortir d’une époque de mystification – connue de tous – qui atrophia le mode onirique du Tour de France, lui-même devenu peu à peu un modèle de consommation atomisant ce résidu mythique originel à toute vraie légende. Ce capital symbolique nous vient pourtant du fond des âges. Devant leurs yeux et dans leurs cœurs, la France prenait jadis chair par l’intermédiaire des exploits pédalant de leurs semblables, hommes du peuple durs à la tâche, les «forçats de la route», ce qui donnait une épaisseur charnelle à l’idée, quelquefois abstraite, de cette France républicaine des congés payés – qui fit la gloire populaire de l’épreuve dès 1936. Depuis vingt ans au moins, le mythe de la Grande Boucle a été profané par l’accélération du processus de spectacularisation d'un nouveau genre de coureurs globalisés, proches des héros virtuels, monétisables, préfigurant un futur cauchemardesque où seraient rois les acteurs de la métamorphose des corps, enfantés par le bio-pouvoir et le catéchisme marchand.

Par essence, presque de manière ontologique, le cycliste devrait être tout l’inverse d’un robot. Vous nous voyez venir: et si Julian Alaphilippe, mieux que quiconque sans doute, en était l’incarnation flamboyante? Bien sûr, être «différent» et le revendiquer ne suffit pas à tracer un chemin inédit propre à révolutionner son milieu. Mais au moins Alaphilippe possède-t-il des qualités rares et précieuses. Par ses façons désinhibées, il redonne du sacré au sacré, revisitant ce qu’il y eut de plus beau dans le cyclisme; l’orgueil de l’audace et cette part de folie sans laquelle la course paraît morne sinon morte, dépourvue en tous les cas d’idéal majeur. «L’homme descend du songe», écrivait Antoine Blondin, qui s’y connaissait en étrangetés. Notre Français, de jaune vêtu, propage une utopie singulière. Opère une sorte de miracle. Et s’il convient de ne pas s’enthousiasmer au-delà de la mesure, est-il permis d’avancer l’hypothèse que, avec lui comme figure allégorique, le cyclisme entre peut-être dans un moment de «vélorution»?

 

lundi 8 juillet 2019

A Epernay, Alaphilippe fait sauter le bouchon !

Dans la troisième étape (Binche-Epernay, 215 km), avec quatre côtes plantées dans les quarante derniers kilomètres, le Français Julian Alaphilippe, irrésistible, remporte l’étape en solitaire et s’empare du maillot jaune. Attention chef d’œuvre.

Epernay (Marne), envoyé spécial.
Traçant plein sud pour gagner l’Hexagone, nous eûmes tôt l’impression que le Tour entrait vraiment dans le vif, dès le départ Binche en vérité, ville-étape inédite de la province du Hainaut, où nous pensions avec attendrissement aux «Gilles», héros de son extravagant Carnaval, populaire et social, reconnu Patrimoine Immatériel de l’Humanité par l’Unesco. En laissant derrière nous la patrie d’Eddy Merckx, nous quittions aussi les plis enchevêtrés de cet esprit belge hors du commun, entrevu ça et là, au coin des zincs, sur les bords des routes, dans les regards hilares des supporters passés par le filtre de plusieurs générations, agglutinés près de la frontière à applaudir un peloton fuyant de 176 egos, tous happés, déjà, par de nouveaux reliefs.

Entre Binche et Epernay (215 km), avec un final digne d’une petite classique ardennaise, cette troisième étape s’annonçait chrématistique. Aristote n’aurait pas renié son concept. Quatre côtes plantées dans les quarante derniers kilomètres : face aux puncheurs qui sortiraient forcément du bois, quelques favoris étaient ainsi attendus dans «l’art du Tour» visant à l’accumulation de moyens d’acquisition en général. Le scénario qui en découla fut d’ailleurs d’une limpidité exemplaire. Cinq échappés prirent vite les devants (Stéphane Rossetto, Tim Wellens, Paul Ourselin, Yoann Offredo et Anthony Delaplace) et il fallut attendre les rampes de la côte de Nanteuil-la-Forêt (4e cat.) pour ressentir la nécessite de la contemplation, rehaussée d’un brin de folie espérée.

Trop espérée? Le directeur de course et responsable du tracé, Thierry Gouvenou, avait prévenu: «A la sortie de Reims, on est allés chercher plusieurs côtes qui s'enchaînent vite avec de forts pourcentages comme celle d'Hautvillers, et celle de Mutigny, qui ressemble quasiment au mur de Huy.» Pas étonnant que le Français Julian Alaphilippe, numéro un mondial, ait punaisé «Epernay» sur son calendrier, lui le double vainqueur de la Flèche Wallonne (2018, 2019) et du dernier Milan-San-Remo. «Les routes ne sont pas très grandes, expliquait Gouvenou. On finit par plonger sur Epernay, pour rechercher une arrivée en côte. Il y a un faux-plat et 300 mètres à 12-15%, propice aux puncheurs.»
 

dimanche 7 juillet 2019

Dura lex, sed Merckx... et les maîtres du temps

Bruxelles a honoré l’icône du pays, Eddy Merckx, cinquante ans après son premier triomphe. Dimanche, l’équipe Jumbo du maillot jaune, Mike Teunissen, a dominé le contre-la-montre par équipes. Thibaut Pinot perd peu de temps sur les Ineos…

(Sur la route du Tour.)
En ciblant le cœur, on touche le cœur de cible. La Belgique n’est pas un pays de vélo pour rien et quand le Tour – qui a de la mémoire – y ricoche avec ardeur, rien n’apparaît hostile, désaccordé, à l’état d’esquisse. Surtout cette année, date anniversaire (1969) du premier triomphe de l’astre solaire de juillet, Eddy Merckx, pour lequel des mots fiers, suppliés d’emphases et engorgés d’amour ont bullé de toutes les lèvres bruxelloises à l’heure d’une commémoration incarnée par le plus impressionnant des forçats de l’histoire. La Grande Boucle, bonne élève d’un temps lointain aux contours surannés qui dessinaient encore des cartes géographiques de salle de classe, a livré les clefs de sa propre gloire à l’un de ses fils préféré. Une véritable âme de fond. En Belgique plus qu’ailleurs, où nous échangeons volontiers le présent contre des souvenirs, la mélancolie cycliste constitue les êtres.

Ainsi, qu’on pardonne au récipiendaire quotidien un trait d’affliction, à moins que ce ne soit, au bout de trente Tours dans sa musette, de l’amertume. Quand les Robocop d’Ineos (ex-Sky) s’élancèrent les premiers dans le contre-la-montre par équipes, tentant d’atténuer la pesanteur terrestre d’un parcours pourtant cantonné au centre de Bruxelles (27,6 km), une pensée assez sournoise venait de jaillir: «Qu’ont-ils donc de Merckx, ceux-là?» Ou plus exactement: «Portent-ils traces du moindre héritage?», sinon celui, à l’évidence, de vouloir transformer tout adversaire en simple feudataire de la course. Absurde, n’est-ce pas, de vouloir comparer le plus grand crack (pour l’éternité) avec ces freluquets mangeurs de topinambours à la peau diaphane et aux muscles asséchés sur des kilos manquants?

samedi 6 juillet 2019

Le Tour à Bruxelles, ou le legs d’amour hors-frontières

L’épreuve s’est élancée, en Belgique, samedi 6 juillet, en honorant l’icône du pays, Eddy Merckx, cinquante ans après son premier triomphe. Une foule immense a accueilli le premier vainqueur 2019, le Néerlandais Mike Teunissen.

(Sur la route du Tour.)
L’amour du Tour a quelque chose que dépasse le Tour lui-même. Le chronicoeur, pour sa trentième participation (diable), ne niera jamais l’évidente vérité à laquelle il se confronte en ampleur, chaque juillet retrouvé: en mode onirique ou en lucidité, cette course hors d’âge – l’une des plus extraordinaires aventures humaines de l’extrême – reste belle et bien une fabrique à distordre le temps. Une expérience de l’étrange, une sorte d’exil intérieur et aussi une recherche collective de cheminement dans l’art répétitif de s’y retrouver. Un but ancré d’autant plus difficile à narrer en peu de mots qu’ils sont souvent inaudibles aux oreilles de ceux qui refusent d’en entrevoir la portée historique. Cette fameuse grande Histoire, avec sa majuscule…

Pour en comprendre un bon bout, sans doute convenait-il de voir la foule compacte dans Bruxelles à l’heure du Grand Départ. Non pas cette masse de curieux venus là pour fureter sous un soleil généreux, mais bien ce peuple du vélo amassé tels des murs bien maçonnés, le cœur battant, l’esprit volontaire, la langue bien pendue. Une foule inouïe, rangée de milliers d’yeux dans le réseau dédaléen de fils des regards animés.

L’avouer n’a rien de déshonorant, au contraire: c’était beau, tout simplement beau, cette chaleureuse ambiance de kermesse, dispendieuse en cris pour honorer l’icône du pays, Eddy Merckx, fêté depuis des jours et des jours, cinquante ans tout juste après son premier triomphe en jaune (1969). Un cadeau en forme de déification, offert par les organisateurs au plus grand palmarès cycliste de tous les temps, et de loin (1). Le Cannibale, 74 ans, s’en étouffa presque: «Toutes ces commémorations, c’est trop et ce n’est pas moi. Je voulais être un champion, je l’ai été, mais pas ce phénomène dont on parle aujourd’hui.» Même le roi Baudoin (Philippe), à côté du héros lors de la cérémonie officielle, donna l’impression de lâcher une larme en écoutant le final de La Marseillaise, entonnée par une brassée de gamins parés de jaune. Que voulez-vous, le Tour s’exporte mieux que nos vins et spiritueux. La France frissonne de cette expansion d’elle-même, s’enorgueillit tous les étés. Et ses anciennes provinces affranchies lui rendent bien ce legs d’amour hors-frontières. La singularité d’une histoire qui dure depuis 1903. 

jeudi 4 juillet 2019

Tour : l'année ou jamais pour Pinot et Bardet?

En l’absence de Froome et de Dumoulin, tous deux sur le podium l’an dernier, Pinot et Bardet rêvent de succéder à Hinault. Thomas est dans l’inconnu. Bernal est prêt. ​​​​

«On ne veut jamais rester le dernier Français au palmarès», répète souvent Bernard Hinault. Rendez-vous compte: c’était en 1985. Une sorte de préhistoire du vélo qui a pourtant façonné des mémoires communes, autant par habitude que par frustration. Depuis, le Tour de France cherche son héros national et s’accommode mal de cet orphelinat imposé qui, chaque juillet revenu, nous incite à poser la même question: «Alors, c’est pour cette fois?» Et pourquoi pas. Le profil montagneux du parcours 2019, la part limitée des contre-la-montre et, surtout, les contretemps de plusieurs favoris ouvrent le jeu de manière plutôt inattendue pour Thibaut Pinot et Romain Bardet. Exit Chris Froome, carcasse fracassée lors du dernier Dauphiné. Exit Tom Dumoulin, exsangue physiquement. Sans ces cadors du peloton, tous deux présents sur le podium 2018, quelque-chose semble avoir changé dans les têtes des suiveurs, comme si ce coup de pouce devait transformer un rêve en destin. Sans se fixer d’objectif au général, Pinot, magistral vainqueur du Tour de Lombardie, se veut formel: «Pour moi, la base, c’est de lever les bras et le plus tôt possible sera le mieux.» Quant à Bardet, comme à son habitude, il tourne sa langue à vide: «J’ai l’habitude d’attaquer le Tour avec beaucoup d’humilité. Ce début de saison n’a pas vraiment répondu à mes attentes. Le meilleur est à venir.»

À Bruxelles, tapissée d’effigies d’Eddy Merckx pour honorer son premier succès en 1969, beaucoup en doutent. Car sous leurs nouvelles couleurs Ineos, les ex-Sky (devra-t-on les nommer ainsi durant trois semaines?), certes dépouillés du « boss » et quadruple vainqueur Froome, n’entendent pas renoncer à une hégémonie profitable et paramétrée. Le tenant du titre gallois, Geraint Thomas, 33 ans, débarque dans l’inconnu depuis sa lourde chute et son abandon sur le Tour de Suisse. À ses côtés chez Ineos, un gamin colombien de 22 ans, Egan Bernal. Attention, phénomène. Grimpeur d’exception, coureur complet, sang-froid monumental quand il prend ses responsabilités, comme en attestent ses deux triomphes sur Paris-Nice et le Tour de Suisse. Ajoutons à ces qualités l’assistance d’une formation scientifiquement expérimentée dans le gain, coûte que coûte, du maillot jaune… Le chronicœur, pour sa trentième participation, se trouve ainsi devant une nouvelle interrogation de circonstance : comment croire que Bernal, malgré sa jeunesse, laissera passer son Tour? Comme le disait le regretté Laurent Fignon: «Quand on peut gagner à 22 ans, on gagne, un point c’est tout!» Et il l’avait prouvé.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 5 juillet 2019.]

Tour : Jim Ratcliffe, le Dr No du vélo

À la tête d’Ineos, conglomérat pétrochimique, l’homme le plus riche du Royaume-Uni, exilé fiscal, sponsorise désormais la plus grande équipe cycliste mondiale, ex-Sky.

Quelque chose dans le regard, très raccord avec l’image qu’il se donne à souhait, exprime l’appétit de ceux qui ont déjà tout. Dégingandé, des lourdes poches sous les yeux, direct et massivement accroché à des objectifs qu’il exprime rarement en public, Jim Ratcliffe n’est pas l’homme le plus riche du Royaume-Uni pour rien. S’il pèse 21 milliards de livres (24,4 milliards d’euros), selon le Sunday Times, le patron d’Ineos, géant de la pétrochimie, revendique avec fierté sa mauvaise réputation de capitaliste dominateur et controversé. Ni vert, ni tendre, ni souple, ni philanthrope, celui qu’un syndicaliste avait un jour surnommé «Dr No», le méchant dans James Bond, n’a pas investi dans le cyclisme pour ses idées progressistes. Pourtant, depuis le 1er mai dernier, jour de la Fête des travailleurs, le self-made-man au parcours fracassant possède la première équipe mondiale, l’ex-team Sky, rachetée à prix d’or. Un symbole. Sinon une provocation. Que l’équipe qui a remporté six des sept derniers Tours de France, avec Bradley Wiggins, Christopher Froome puis Geraint Thomas, soit désormais sponsorisée par un conglomérat pétrochimique, quoi de plus logique? S’ajoutent aux soupçons de dopage ceux de vouloir laver plus blanc une étiquette de «pollueur». Présente dans vingt-quatre pays, Ineos possède en effet des raffineries, fabrique des plastiques, des solvants et des carburants, et aspire aussi à produire du gaz de schiste en Angleterre… 

Anobli en 2018, le milliardaire de 66 ans a grandi à Manchester et assure avoir appris à compter en inventoriant les cheminées d’usine qu’il voyait depuis sa chambre de gamin. Son père était menuisier, puis directeur d’usine. Sa mère, employée de mairie. Après un diplôme d’ingénieur chimiste, Jim Ratcliffe débute une modeste carrière à la compagnie pétrolière Esso, puis étudie la finance, avant de rejoindre un groupe privé en capital-investissement. Le déclic. En 1992, avec un emprunt garanti sur sa propre maison, il achète à bas prix la division chimique du pétrolier BP, Inspec, qui devient Ineos en 1998. C’est le début des acquisitions boulimiques. Une usine à Anvers, en Belgique. Et, en 2005, sur un simple coup de téléphone alors qu’il participe à une sortie en VTT dans les montagnes écossaises, sous une pluie drue, il met la main sur Innovene, une autre filiale de BP, à l’envergure beaucoup plus importante: dix-neuf usines d’un coup, dont deux raffineries en difficulté financière, notamment celle de Lavéra à Marseille. «J’étais tout à coup en train de racheter deux énormes raffineries et on n’y connaissait que dalle», a raconté Ratcliffe au Sunday Times, l’an dernier.Vent debout contre toute pratique syndicale et partisan de la manière dure, l’homme, pro-Brexit acharné, ne cesse de critiquer les taxes, les législations environnementales et l’idée même des impôts. Pas le genre à s’émouvoir de ses choix et des éventuelles polémiques qui en découlent. Pour preuve, Jim Ratcliffe ne cache pas son exil fiscal, il s’en vante. Basé à Monaco – comme la plupart des cyclistes de son écurie, dont Chris Froome –, il avait même déménagé son entreprise en Suisse, après la crise de 2008, pour « réduire la facture », selon sa propre expression. Au cœur de cette toile tentaculaire, se trouve Ineos Limited, une société enregistrée – comme par hasard – à l’île de Man, dont il détient 62%. Sa méthode de management n’a rien d’innovant, mais au moins signe-t-elle par la brutalité son option ultralibérale avérée. Les salariés concernés par ses rachats peuvent témoigner : réduction drastiques des coûts, suppression massive de cadres dirigeants intermédiaires, attaques antisyndicales systématiques, entraves aux droits des personnels et, bien sûr, obligation pour chaque actif de dégager une trésorerie positive calculée à l’avance. «Quand j’ai investi en 1992 pour la première fois, j’avais mis sur la table 40 millions de livres, analyse-t-il (1). Je demande donc à tous mes collaborateurs de faire aussi bien, s’ils le peuvent!»

dimanche 23 juin 2019

L'âme de colère

Samedi 22 juin, c'était ville morte à Belfort, en soutien aux salariés de General Electric (GE), dont plus de mille doivent être licenciés.

D’abord, des larmes de colère comme des cris silencieux. Puis, entendu au loin par les milliers de manifestants venus à Belfort, le bruit sourd des rideaux de fer crissant à leur fermeture symbolique. Ville morte. Non, ce n’était pas une métaphore. Juste la projection du réel potentiel. Celui que refusent les habitants et tous ceux qui savent déjà ce que l’avenir réserve si rien ne se passe. Solidaires, les voilà combattants de l’indispensable, en signe de soutien aux salariés de General Electric (GE). Car le plus important employeur du Territoire de Belfort, avec 4.300 salariés, a prévu de supprimer plus d’un millier de postes dans sa branche turbines, rachetée à Alstom en 2015, ce qui se solderait par la disparition du plus grand centre de production mondial de turbines à gaz, sans parler des effets induits sur la cinquantaine de sous-traitants. En somme, la fin des savoir-faire technologiques et des compétences humaines accumulés avec fierté depuis des décennies.

Cette saignée sociale, dévoilée au lendemain des élections européennes, est un cataclysme pour les salariés comme pour la cité du Lion, dont l’histoire industrielle a débuté dans la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque la Société alsacienne de constructions mécaniques (SACM) s’y implanta, devenue Alstom, avant le bradage – scandaleux et injustifié – de ce fleuron national… Où est «l’État actionnaire», «l’État stratège»? Où est Emmanuel Macron, lui qui avait autorisé, comme ministre, cette vente aux Américains, avec l’engagement de créer plus de 1 000 emplois en France? Ne serait-il pas crédible, immédiatement, d’imposer un moratoire sur ce plan ignoble et d’ouvrir un véritable débat public et social, avec toutes les parties prenantes, afin d’éviter ce gâchis monumental qui illustre l’absence de stratégie industrielle du pouvoir et les conséquences dévastatrices qu’entraîne un tel renoncement?
À Belfort, l’industrie était – et reste – l’âme de la région. Quoi qu’en pensent les fous du capital, celle-ci vit encore et ne se contentera pas de larmes. Attention à l’âme de colère !

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 24 juin 2019.]

jeudi 20 juin 2019

Disruptif(s)

Pas de politique sans philosophie, et vice versa.

Bilan. Goûtant aux frissonnements des seuils, incapables que nous sommes de voir une porte fermée sans chercher les possibilités de l’ouvrir en grand et d’aller derrière y puiser quelque chose, comme appâtés par l’inconnu, nous voilà, déjà, à l’orée de l’été avec en tête mille interrogations mélancoliques. Pascal disait: «Le plus souvent, on ne veut savoir que pour en parler.» Découvrir de suprêmes sanctuaires capables de rehausser nos combats, sachant qu’ils n’égalent jamais, une fois le mystère éventé, l’idée que nous en avions au départ – un invariant de l’existence. Nos chemins difficiles (le bloc-noteur ne parle pas là de fausses routes, bien au contraire!) sont-ils le prix à payer pour garder notre liberté de pensée? Régis Debray écrivait ceci à son fils, dans Bilan de faillite (Gallimard), l’an dernier: «La perpétuation de l’espèce me semble joliment bien machinée en ce qu’elle permet aux sortants de la porte à tambour d’accueillir la nouvelle équipe, juste le temps de lui refiler deux ou trois mots de passe, et ainsi de suite à chaque relève.» À méditer, afin d’éviter le désenchantement d’une époque de prétention «libérale» exacerbée. Nous ne sortons donc pas du matraquage idéologique qui a déformé les consciences d’un côté (les plus vieux), inventé des copies qu’on forme d’un autre côté (les plus jeunes). Le philosophe Jean-Claude Michéa, avec qui nous ne serons pas d’accord sur tout, écrivait récemment: «Je suis toujours sidéré par la facilité avec laquelle la plupart des intellectuels de gauche contemporains – c’est-à-dire ceux qui, depuis la fin des années 1970, ont progressivement renoncé à toute critique radicale et cohérente du système capitaliste – opposent désormais de façon rituelle le libéralisme politique et culturel – tenu par eux pour intégralement émancipateur – au libéralisme économique dont ils s’affirment généralement prêts, en revanche, à condamner les “excès” et les “dérives” financières, parce qu’une telle manière de voir invite inévitablement à jeter par-dessus bord toute l’armature intellectuelle du socialisme originel, au sens de Marx.» Comment s’armer désormais pour contrecarrer l’idée selon laquelle les progrès de la liberté économique et du «doux commerce» apparaissaient indissolublement liés à ceux de la tolérance, de l’esprit scientifique et des libertés individuelles, sans que l’État ni la collectivité n’aient à se mêler de ses choix? Toute prétention à limiter la liberté économique des individus au nom de la philosophie et/ou de la politique reviendrait ainsi à contredire ce droit «naturel» de chacun à «vivre comme il l’entend». Perversité du raisonnement…


mercredi 19 juin 2019

Dignité

Nous ne supportons plus ce climat antimigrants qui atrophie notre univers mental.

Alors que, partout en Europe, l’extrême droite progresse, nous constatons avec désolation que la passion de l’égalité se voit supplantée par l’obsession de l’identité. Le temps des boucs émissaires est de retour ; en France aussi. L’idée nous révolte tant que, ce 20 juin, pour la Journée mondiale des réfugiés, nous pensons à nos frères et sœurs en recherche de dignité et en lutte pour le droit de vivre. Et pouvoir se tenir debout. La cause de nos malheurs serait, affirment les idéologues, dans la «pression migratoire». Il suffirait même de tarir les «flux» (odieuse expression) pour éradiquer le mal-être, comme si la peur de ne plus être « chez soi » devait l’emporter sur le vivre-ensemble, la responsabilité et le partage – la longue histoire des humains, pourtant…

Disons la vérité: nous ne supportons plus ce climat antimigrants qui atrophie notre univers mental. Et nous ne supportons plus, également, l’incurie et l’inaction de l’Union européenne, qui met en danger des vies humaines pour des raisons politiciennes. Plus grave, en demeurant passive, Bruxelles laisse les populistes et les xénophobes régner sur la politique migratoire européenne. D’ailleurs, que n’entend-on pas dans la bouche de certains Français! En dépit des chiffres réels, on voudrait nous faire croire qu’accueillir 10 000, 20 000 ou 30 000 réfugiés signifierait «accueillir toute la misère du monde»? Avec 67 millions d’habitants, nous devrions être effrayés par quelques milliers de personnes en détresse? Cela dit des choses terribles sur l’état de notre société, sur le sens altéré des réalités. Non, les racines des maux contemporains ne sont pas dans le déplacement des êtres humains, mais dans le règne illimité de la concurrence et de la gouvernance, dans le primat de la finance, dans la surdité des technocraties.

Le combat est difficile. Ceux qui tendent la main le savent, en Europe comme en France. En montrant que la première des urgences reste la solidarité et le devoir d’accueil, eux, au moins, prouvent que nous ne sommes pas des barbares.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 juin 2019.]

jeudi 13 juin 2019

Ignoble(s)

Eric Zemmour, le Trump français ? 


Plafond. «Non, jamais cela ne se produira!» Vous connaissez la formule: en France, voyez-vous, il existe un fameux « plafond de verre » qui éloignerait mécaniquement la probabilité que Fifille-la-voilà – ou l’une ou l’un de ses affidés – s’empare de l’Élysée par les urnes un soir de second tour d’une élection présidentielle. En est-on certain, désormais? La cheftaine du Rassemblement nationaliste oscille entre 44 et 47% dans toutes les intentions de vote, si elle réitérait la perspective d’une qualification. Des scores inédits, qui nous incitent à prendre conscience du danger d’accoutumance à l’idée. Ne le cachons pas, le tête-à-tête mortifère avec Mac Macron peut très mal finir (d’où l’urgence d’une réponse par la gauche de gauche). L’accident devient donc potentiellement crédible. Prenons la mesure et rendons-nous compte. Entre les deux tours de la présidentielle, le bloc-noteur écrivait ceci en 2017: «Malgré les casseroles monumentales, malgré son programme de haine si peu ripoliné, malgré les fachos qui forment encore la cohorte de son cercle dur, malgré la peur légitime de l’extrême droite, pourtant intimement liée à notre trajectoire républicaine depuis la Libération, le phénomène s’est structuré – pour toutes les raisons que nous dénonçons depuis trente ans.» Deux ans plus tard, la situation a empiré. Petit rappel aux oublieux: ce que nous pouvons appeler la «réaction néonationaliste» dans notre pays nous parvient par tous les bouts, à commencer par le bas, mais il n’y a pas de réel dénominateur commun. Nous ne sommes pas confrontés à «un» vote mais à «des» votes d’extrême droite. Ils s’additionnent. Ici, Fifille-la-voilà agglomère les déçus de tout, jusqu’à s’inventer un discours pseudo-social. Ici, Maréchal-la-voilà, avec son ultralibéralisme catho-identitaire ségrégationniste de pseudo-droite traditionnelle, récupère la plèbe poujado-pétainiste héritière du colonialisme et des petits-marchands dressés contre l’État. Quant aux autres, les nazillons des premiers jours, ils servent les intérêts immuables de cette France rance toujours là. Avec leur râteau multiforme, elles et ils râtellent large.

Salaud. Une autre thèse, pour ne pas dire une autre hypothèse stratégique, court Paris depuis deux ans. Et cette fois, il semble bien que nous y sommes. Êtes-vous prêt? Officiellement, l’illustre et pathétique Éric Zemmour n’est pas candidat à un autre statut que le sien, journaliste et essayiste. 

mardi 11 juin 2019

Urgence !

Encouragés par la colère des services d’urgences qui a poussé la sinistre de la Santé, Agnès Buzyn, à de minables premières annonces la semaine dernière, les personnels hospitaliers étaient donc mobilisés, mardi 11 juin, à l’appel de quatre syndicats.

En France, parce qu’il s’agit d’un des piliers des services publics jalousés par le monde entier, quand l’hôpital craque, tout craque… Une chose est certaine au moins. Face au manque criant de moyens et face à la détresse de ceux qui sauvent des vies, personne, ni les citoyens, premiers concernés, ni le gouvernement ne pourra dire «nous ne savions pas». Des années que la situation empire. Et déjà trois mois de grève des soignants des urgences, aides-soignants et infirmières. Leur métier, l’un des plus nobles qui soit, ils le pratiquent en général par vocation, dans l’intérêt général. Leur sacerdoce volontaire se double désormais d’un ras-le-bol généralisé. Ils n’en peuvent plus, tout simplement. Ils veulent exercer leurs tâches dans des conditions normales, dignes, et juste pouvoir – oui, pouvoir – être à la hauteur de ce que la société attend d’eux.

Encouragés par la colère des services d’urgences qui a poussé la sinistre de la Santé, Agnès Buzyn, à de minables premières annonces la semaine dernière, les personnels hospitaliers étaient donc mobilisés, mardi 11 juin, à l’appel de quatre syndicats, jour du vote de l’inique loi santé au Sénat. Une centaine d’établissements sont désormais en lutte. Mme Buzyn redoute l’hémorragie. Elle a raison. N’avouait-elle pas, l’autre jour: «Les urgences sont en détresse, je le sais.» En 2018, Emmanuel Macron avait pourtant exigé près d’un milliard d’euros d’économies pour les hôpitaux publics. Les fermetures se succèdent, les bras manquent, les moyens s’amenuisent. Combien de décès, de drames évités de justesse, de démissions et de coups de gueule faudra-t-il encore pour rompre avec cette logique d’austérité mortifère?

Les paroles et les actes, parlons-en. Car, pendant ce temps-là, Emmanuel Macron était en visite à Genève, où il a osé dénoncer devant l’Organisation internationale du travail (OIT) ce qu’il appelle les dérives d’un «capitalisme devenu fou» qui, selon lui, privilégie les ajustements économiques au reste. On croit rêver. Rappelons à notre président que les graves risques sanitaires encourus par les patients et sur les conditions de travail des personnels hospitaliers figurent en toutes lettres dans les recommandations édifiantes des agences régionales de santé: «Accroître leur performance afin de maîtriser leurs dépenses.» La santé n’a pas de prix: devoir encore écrire cette phrase, en France et en 2019, nous arrache les tripes…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 juin 2019.]

jeudi 6 juin 2019

Vision(s)

La gauche de gauche, incapable d’incarner la colère populaire ?

Constat. La peur amputée de l’espoir… Vous connaissez la formule? Elle traduit assez bien le moment politique qui est le nôtre, au lendemain du scrutin européen. Le clivage gauche/droite aurait donc disparu des radars à la faveur d’une élection, au point que certains puissent poser cette grave question: doit-on tourner la page de la gauche? Ne prenons pas cette interrogation à la légère, elle devient, pour beaucoup, non seulement «structurante» mais parfois «matricielle» à toute réflexion stratégique. Depuis deux ans, pourtant, la gauche de gauche semblait avoir pris la main, après quatre décennies de déclin mortifère. Souvenons-nous. En avril 2017, Jean-Luc Mélenchon rassemblait à la présidentielle 70% du total – déjà faible, certes – des voix de la gauche et manquait de peu la qualification au second tour. Aux législatives qui suivirent, le PCF stagnait par le bas, mais le total des deux ex-partenaires du Front de gauche approchait néanmoins les 14%, regroupant ainsi presque la moitié du score de la gauche. Qu’en fut-il le 26 mai dernier? Le cumul des résultats du PCF et de la FI n’atteignit même pas les 9%. Plus inquiétant, du point de vue sociologique, les deux forces ne rassemblaient qu’un petit quart des voix dites «de gauche». Pour ne prendre que la FI, elle seule comptait pour 40% du total de la gauche en juin 2017: cette fois, elle n’en agrégeait plus qu’un cinquième… Des commentateurs avisés diront, bien sûr, qu’il ne s’agit que d’une élection européenne, toujours singulière (rappelons-nous du carton réalisé par les Verts en 2009 derrière Cohn-Bendit, 16,28%, dont il ne resta pas grand-chose électoralement). Mais il y a plus inquiétant pour la gauche de gauche: le PCF et la FI n’attirent que 8% et 14% des employés et des ouvriers qui s’étaient déplacés dans les isoloirs (même s’il convient de ne jamais oublier que le premier parti ouvrier reste celui de l’abstention). Dans le même temps, le Rassemblement national (RN) en entraîne presque la moitié. Pourquoi? Le RN de Fifille-la-voilà tient-il mieux son discours «antisystème» que la FI, par exemple? Cela n’expliquerait pas les raisons pour lesquelles le PS, Génération.s et les Verts, censés être des partis englués dans le système, ont obtenu au total les suffrages de plus d’employés et d’ouvriers que le PCF et la FI réunis…