jeudi 22 mars 2012

Meurtres de Toulouse: se maintenir au-dessus de la haine...

Désormais, la grande tâche de tous les citoyens est de lutter contre les assimilations et les stigmatisations.

Capture d'image de Mohamed Merah.
Au croisement de l’intime et de l’universel, là où se disputent fracas et raison, répétons une vérité que nous savons plus sacrée que toute autre. Rien, jamais, ni ici ni ailleurs, ne justifiera la mort d’un enfant. Aucune cause, maintenant-et-demain, ne peut expliquer et encore moins légitimer qu’on puisse ôter froidement une jeune vie sans nier à l’humanité ce qu’elle a de plus précieux: son à-venir… Les meurtres inqualifiables qui viennent de bouleverser chaque citoyen dans sa conscience ne sont pas que les signes d’une haine meurtrière qui nous défie tous. Ils sont aussi les stigmates des folies d’une époque qui provoquent la République elle-même. Une époque où la division domine, où le rejet devient une habitude, où la montée des intolérances se transforme en autant 
de lieux communs dans les discours de nos gouvernants.

Le meurtrier présumé, Mohamed Merah, serait donc un Français ayant séjourné au Pakistan et en Afghanistan, passé «de la délinquance» à «l’islamisme radical». Cet assassin sans scrupule serait devenu un fou de dieu, comme il y en a tant, dans toutes les religions. Tous ces illuminés, sacrifiés de l’humiliation, se perdent à eux-mêmes, errent dans la terreur aveugle. Ils s’abritent derrière la cause des Palestiniens? Ils se trompent et trahissent le combat !

mardi 20 mars 2012

Gauche(s): quand Régis Debray interpelle la gauche

Dans son nouveau livre, le philosophie et médiologue veut retourner dans le "cercle de la raison" pour ne pas oublier l'Histoire et repenser l'avenir.

Debray. «D’où je parle et à qui?» demande Régis Debray dans son nouveau livre, Rêverie de gauche (Flammarion). Et puisque les urnes sont souvent «des boîtes à double fond, électoral et funéraire», le philosophe et médiologue répond: «Aux porte-flambeaux de ma famille adoptive: la gauche du possible, mature et responsable.» Qu’on ne se méprenne pas. Si le plaidoyer réflexif de Régis Debray ressemble à une rêverie pour échapper au miroir du temps, les désarrois d’un promeneur solitaire à la Jean-Jacques (Rousseau) ne nous éloignent pourtant pas de la réalité, au contraire, ils nous y ancrent de la plus belle des manières. L’auteur, s’adressant donc à cette gauche qu’il sait devoir bousculer à heure fixe, interpelle en ces termes: «À quel point en sommes-nous de l’histoire de France, si ce n’est pas là pour vous un non-sujet, et du peuple dit de gauche, si le mot ne vous paraît pas trop rétro?» Et il insiste au chevet de ceux qui n’auraient pas compris: «Un secrétaire de mairie, congelé en 1981 et se réveillant en 2012, aurait peine à retrouver ses petits. Plus de rose ni de poing. Plus de Theodorakis ni de Jean-Baptiste Clément dans les meetings où on ne chante plus, on scande. (…) Que s’est-il donc passé dans l’entre-deux? Que du bonheur. Le remplacement du militant par le notable.» Entre gauche tragique et gauche mélancolique, Régis Debray n’est pas un nostalgique.

jeudi 15 mars 2012

Cette "mélenchonisation" des esprits qui monte...

La progression
des idées du Front de gauche a même atteint Nicolas Sarkozy…

Nous étions prévenus. Dans la phase d’accélération de sa campagne menée à un train d’enfer avec la stratégie de ceux qui jouent leur va-tout, Nicolas Sarkozy tente d’occuper le devant de la scène médiacratique en promettant tout et n’importe quoi, quitte à se contredire ouvertement ou à prendre à contre-pied la plupart de ses ministres… Après la séquence «Sarko l’Européen», sauveteur de l’euro et volontairement complice d’Angela Merkel dans la mise au pli d’austérité contre les peuples, voici une autre séquence, celle adressée au peuple de cette France qui souffre, pourfendeur des élites sans patrie ni frontières et, mieux encore, se transformant en agresseur en chef des riches exilés fiscaux… On aura tout vu.
Son but? Si l’on en croit son conseiller Patrick Buisson, ex-porte-plume à Minute, le prince-président aurait décidé de s’adresser à la France du non de 2005 pour «retrouver l’écoute» des catégories populaires. Et que voulez-vous, Sarkozy lui-même a fini par constater que les arguments du Front de gauche progressaient dans l’opinion. Alors? Comme on se sert dans un libre-service, il a décidé de promettre qu’il taxerait les exilés du fisc, une idée qu’il a combattue toute sa vie. Il n’a aucune crédibilité? Au point où il en est, plus rien ne devrait nous étonner.

samedi 10 mars 2012

Pouvoir(s): quand Alain Badiou interroge la question du vote...

Dans son dernier livre, le philosophe explique pourquoi il faut reconstituer l’Idée émancipatrice communiste. Et il demande: «Comment sortir de la représentation?»

Badiou. Un livre ouvert. Un chat tout près de l’âtre. Et tout devient pensées, vagabondages, effervescences, tourments. D’une brassée de bois sec jaillit parfois l’étincelle de la parole philosophique, embrasement qui atteint l’esprit jusqu’à la brûlure et réveille en nous la faculté de réflexion. Et plus encore. Une remise en cause. Un rappel à l’ordre… Voilà ce qui arrive à la lecture du dernier livre d’Alain Badiou, au long titre évocateur: Sarkozy : pire que prévu. Les autres : prévoir le pire (publié aux Éditions Lignes). Commençons par ce qui, à ses yeux, constitue le «bilan» de Nicoléon. Le philosophe rappelle que, en 2007, son élection relevait d’un «pétainisme transcendantal», ce qui lui avait valu à l’époque de nombreuses critiques définitives. Badiou n’y comparait évidemment pas Nicoléon à Pétain, mais désignait une forme historique de la conscience des gens, «dans notre vieux pays fatigué», quand le sourd sentiment d’une crise, d’un péril, «les fait s’abandonner aux propositions d’un aventurier qui leur promet sa protection et la restauration de l’ordre ancien». Dès lors, ce «pétainisme transcendantal» était bien ce mélange de peur, de goût de l’ordre, de désir éperdu de garder ce que l’on a, bref, de se livrer à une forme de bonapartisme quitte à dessiner une configuration qui, très clairement, allait déporter la droite classique française vers son extrême.

jeudi 8 mars 2012

Insurrection civique: acte I

Le Front de gauche voit plus loin que l’horizon et affranchit ceux qui ont souffert d’années d’humiliations.

«Nous avons allumé la lumière.» Prise isolément, cette phrase que Jean-Luc Mélenchon distille çà et là pour expliquer
la démarche fondamentale et presque fondatrice du Front de gauche peut paraître présomptueuse. Elle ne l’est pas. Héritiers que nous sommes d’une illustre tradition politique qui 
a toujours marié la justice à l’égalité et fiers –oui fiers!– de notre axiome marxien adossé aux piliers des concepts républicains, nous entendons cette phrase du candidat à la présidentielle comme l’un des plus beaux symboles du renouveau «de la» politique. Celui du retour à «quelque chose» d’assez sacré: l’Idée. Mais aussi celui du début «d’autre chose»: une gauche à la main ferme.

Le peuple a de la mémoire. Alors que nous vivons le temps des remuements essentiels (la crise, le capitalisme, le développement, etc.), nous connaissons l’histoire contemporaine, qui, trop souvent, a vu la gauche s’accommoder du «principe de réalité», provoquant ce que certains pouvaient considérer comme un éternel recommencement: une espérance suivie d’une déception…

mardi 6 mars 2012

Nicolas Sarkozy : la campagne dans les abattoirs

Engagé dans une course folle avec la droite extrême, Nicolas Sarkozy flatte ce qu’il y a de pire autour de nous.

Indécentes pratiques de terre brûlée. À moins de sept semaines du premier tour de l’élection présidentielle, non seulement le président-candidat Nicolas Sarkozy ressemble à ces naufragés de la mer agitant frénétiquement les bras par peur de se noyer définitivement, mais, comme poussé par un réflexe de survie, l’homme nous donne à voir à chaque respiration désespérée la vraie nature de ses croyances idéologiques: il flatte ce qu’il y a de pire autour de nous. Certes, depuis cinq ans, il ne nous a jamais habitués à mieux. Comment aurait-il pu changer de pied alors qu’un vent de panique s’est emparé du Palais depuis plusieurs jours?

Sous le président qui s’agite, l’idéologue ne sommeille jamais. Le voici donc qui carbure à plein régime: extrême droitisation; haine des différences; divisions des citoyens entre eux, pour les éloigner des vrais sujets, chômage, précarité, crise, traités européens, etc.; et même, certains s’en étonnent, stratégie du durcissement verbal ad hominem... Problème. Une vingtaine de jours après sa déclaration de candidature, alors que tous ses partisans s’attendaient à un sursaut dans les sondages et au fameux croisement des courbes avec François Hollande, leur leader manque toujours de souffle en dépit de son acharnement à occuper tout l’espace médiacratique.

dimanche 4 mars 2012

Axiome(s): Jean-Luc Mélenchon sur tous les fronts...

Quand la formule républicaine reprend de la valeur et de la hauteur, le Front de Gauche n'est jamais bien loin. Même du côté des ouvriers !

Ridicule. «Si tu ne supportes pas la chaleur, sors de la cuisine», disait Churchill. Voilà exactement ce quoi nous songions, l’autre soir, devant notre petite lucarne. Avouons que les moments d’allégresses télévisuelles sont trop rares pour les passer sous silence. Comme nous tous, vous avez donc vu Marine Le Pen se ridiculiser – c’est peu dire – à la télévision. Ne tournons pas autour du pot: aviez-vous déjà assisté à semblable scène? Et aviez-vous déjà vu fifille-nous-voilà dans une posture aussi grotesque, limite bouffonne? Dans l’émission Des Paroles et des Actes, sur France 2, l’héritière de papa-nous-voilà de Montretout a joué la fidèle «semi-démente» du clan, n’utilisant jamais sa «bonne moitié», pour, finalement, refuser l’opportunité d’un vrai face-à-face avec un adversaire et pas n’importe lequel: Jean-Luc Mélenchon. Pas au mieux de sa forme, Le Pen, qui n’a toujours pas compris que la politique, en certaines heures, était une chose trop sérieuse pour vouloir jouer dans la cour des grands. Car à ce petit jeu-là, pardonnez-nous, Jean-Luc Mélenchon ne boxe décidément pas dans la même catégorie. Qui en doute désormais?
Apeurée. Avouons que depuis le début de la campagne, le candidat du Front de Gauche à la présidentielle ne marque pas seulement des points (dans les sondages) mais il progresse (dans les esprits) au point d’irriter tous ses adversaires. A commencer par la tenancière de la maison extrême-droite. La ligne anti-FN de Mélenchon et du Front de Gauche, outre qu’elle redonne à la gauche dite «de gauche» un rôle classique dans le dispositif républicain, permet de dénoncer l’imposture de la famille Le Pen avec les grands moyens, jour après jour, mètre par mètre, sans ne plus rien lâcher, ce qui, mécaniquement, porte ses fruits et met les lepénistes sur le reculoir.

mardi 28 février 2012

Espérance(s): l'effet Mélenchon... et bien au-delà !

Si la sagesse et la raison critique gagnent (enfin) du terrain dans cette campagne électorale, le Front de Gauche n’y est pas pour rien.

Gauche. Drôle de dépaysement en notre pays lui-même, où le simplisme devient expédient, où tout se transforme en vérité, où la paresse d’esprit – et le minimum d’informations – s’érige en fréquentation publique. Lu cette semaine dans un grand magazine populaire, cette citation de François Mitterrand datant de 1986: «J’affirme que pour la France hospitalière les immigrés sont chez nous chez eux.» La justesse du propos, nous renvoyant vingt-cinq ans en arrière, n’est évidemment pas en cause. Ce qui chagrine le lecteur toujours munis de lunettes double-foyers? Le commentaire qui suit cette noble évocation. Ainsi peut-on lire ces mots: «Quel candidat oserait aujourd’hui prononcer une telle phrase?», demande la journaliste, visiblement peu informée des propositions et des paroles des acteurs du Front de Gauche, par exemple… Et celle-ci d’ajouter: «La gauche rivalise de prudence pour défendre les derniers entrants contre une xénophobie d’Etat de moins en moins refoulée.» Notre irritation atteignit alors des sommets. Car de quelle «gauche» parle-t-on là, sinon de la gauche dite «socialiste» incarnée par son candidat François Hollande, qui, en ce domaine comme en bien d’autres, ne dispose ni du monopole de la gauche et encore moins du passeport des idées aux estampilles «progressistes».
Signe. A plein régime, la machine à câliner qu’est devenue la communication se déchaîne à tous les échelons d’une société sens dessus dessous. D’un côté, les instrumentalisations des peurs du matin au soir, les manoeuvres ordurières des Nicoléon, Guéant, Hortefeux et autres Le Pen, papa et fifille-la-voilà, dont l’axiome dénominateur reste la division des citoyens entre eux pour les maintenir dans un état de dépendance morale et subjective. De l’autre côté, cette satanée «prudence» érigée en camp, celui dit de «gauche», réduit, pour l’instant, à sa fraction hégémonique: le parti socialiste. Cette espèce de fuite du réel révèle la panique des «élites» et sa déconnexion du monde tel qu’il est. D’autant qu’elle ne résiste pas à une double observation.

samedi 18 février 2012

Front(s): éloge militant à Jean-Luc Mélenchon...

Le candidat à la présidentielle est devenu ce que certains souhaitaient et ce que d’autres n’imaginaient pas: un accélérateur de dynamisme.

Idéal. Mais quel est, comme disait Jaurès, «l’idéal supérieur» qui éloignerait le nihilisme tout en chassant le «parlementarisme mesquin, absorbé par des besognes incohérentes ou égaré dans de misérables intrigues»? Comment le nommer, sinon «société nouvelle», proclamée de tout temps par les traditions socialistes et/ou communistes, portant en elles le plus noble effort de combat des nécessiteux et des travailleurs, et l’une des plus essentielles contributions de pensée depuis des siècles? En ces temps de tempêtes, ici-et-maintenant, comment revivifier l’idéal marxiste de propriété sociale des moyens de production, donnant un fondement réel, concret, à la liberté de tous harmonisée aux activités collectives, en le mariant avec la flamme républicaine, celle par laquelle la nation se constitue en tant qu’idéal commun?

Mélenchon. Que les lecteurs pardonnent la vivacité trop solennelle de ces mots. Voyez-vous, le bloc-noteur se trouve parfois, trop rarement, porté par un enthousiasme qu’il ne saurait cacher, faute de trahir la cause à laquelle nous nous assignons tous, nous autres héritiers de l’Idée: le progrès de l’humanité. En l’espèce, le candidat à la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, suscite en nous un optimisme qui dépasse de beaucoup le strict cadre des seuls partisans engagés du Front de gauche. Favorisant dans un même mouvement la mobilisation des militants de toutes les organisations de la coalition du Front (tous plus enclins, rappelons-le au passage, à défendre des idées qu’à jouer les supporters d’un guide suprême) et la diffusion par capillarité dans le corps social d’un discours commun de très haute ampleur, parvenant à la fusion entre l’idéal communiste-marxien et l’idéal républicain, Mélenchon est devenu ce que certains souhaitaient et ce que d’autres n’imaginaient pas: un accélérateur de dynamisme. Et c’est peu dire.

jeudi 16 février 2012

La droite extrême de Nicolas Sarkozy

Lorsque le chef de l'Etat claironne «liberté, égalité, fraternité», nous avons la douloureuse impression qu’il pense «travail, famille, patrie»…

Élysée, son beau Palais: quand l’annonce du minable remplace la promesse d’un destin, l’être-ensemble désintéressé s’efface pour céder la place à un océan de haines démonté. Palais, son beau miroir: quand la démocratie ne désigne plus la capacité à mener collectivement des luttes pour le bien commun mais à imposer avec violence des luttes entre personnes, pour rien, sauf le profit de quelques-uns. Oui. La pente est à l’odieux. Et si Nicolas Sarkozy, depuis cinq ans, nous a familiarisés avec l’infâme à tous les étages, il a franchi ces derniers jours une nouvelle frontière de l’inacceptable en choisissant ses thèmes de précampagne – et le pire reste sûrement à venir.

Dans sa ligne de mire: les chômeurs, la famille traditionnelle et les étrangers. Sa longue explication dans le Figaro Magazine donne la nausée. Le prince-président y évoque les «valeurs» (sic), celles d’une droite extrême architecturées comme sur un champ de bataille. Officiellement décryptée, la feuille de route ressemble à la suivante : travail, responsabilité, autorité. Autant de marqueurs qui obscurcissent l’horizon et nous confirment dans notre conviction que cette droite-là, prise dans un mouvement d’involution qui stupéfie d’effroi, n’en a décidément pas fini avec la vieille France rance et réac. Que voulez-vous. Lorsque Sarkozy claironne «liberté, égalité, fraternité», nous avons la douloureuse impression qu’il pense «travail, famille, patrie»…

mardi 14 février 2012

Les "affaires" en Sarkozye: la République salie

Les «affaires», elles aussi, sont emblématiques du sarkozysme: la domination des intérêts privés sur l’intérêt général.
De quoi le cas Éric Woerth est-il le nom? Au-delà de l’homme et de son pitoyable destin de porte-tiroir-caisse de la Sarkozye triomphante, la trajectoire de l’ex-trésorier de l’UMP donne à voir l’abîme vertigineux entre les postures et les actes de ceux qui nous gouvernent depuis trop longtemps, subordonnés à des puissances qui n’ont qu’un lointain rapport avec les vertus républicaines. Suspecté d’avoir perçu de la milliardaire Bettencourt des sommes dépassant le plafond légal, lors de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, Éric Woerth est aujourd’hui un ancien ministre déchu, qui n’a pourtant pas perdu l’oreille du président. Et que nous dit la bande-son de ce monde caché? Que la République agonise. Mortellement blessée d’avoir été salie de fond en comble depuis cinq ans…

dimanche 12 février 2012

Civilisation(s): Claude Guéant ou l'odieux sentiment de supériorité

En flattant les penchants les moins civilisés (précisément) de nos concitoyens et en réactivant le «choc des civilisations», les nicoléoniens réitèrent en grand l’opération de l’«identité nationale».

Mots. Pour aller «au bout de la possibilité misérable 
des mots» (Bataille), à l’épreuve de la cruauté ressentie au-delà de l’âme, nous savons que toutes les formes de totalitarisme débutent par des mots... Pour Nicoléon et son aboyeur à pas de Guéant, il y aurait donc des civilisations «supérieures» à d’autres. La question – absurde mais récurrente dans notre tradition ethnocentrique occidentale – est à nouveau posée dans le cadre d’un processus électoral. Au nom d’un supposé «relativisme de gauche», elle serait taboue. Or, ce n’est ni par relativisme ni par tabou que nous refusons l’intitulé même, mais par Raison. Cette Raison qui, au XXIe siècle, devrait nous inviter à considérer toute volonté classificatrice comme une aberration et l’expression ultime du sentiment de supériorité, dont on sait, par l’histoire, qu’elle déclenche la foudre et attise les excès. Guéant veut nous dire: «Je suis supérieur à toi, donc je te domine.» En flattant les penchants les moins civilisés (précisément) de nos concitoyens en manque d’estime d’eux-mêmes et en réactivant le «choc des civilisations», au moment où la crise sociale atteint des sommets de destruction des vies, les nicoléoniens réitèrent en grand l’opération de l’«identité nationale» avec pour but de ressouder l’électorat ultra-droitier tout en éloignant les Français de l’essentiel. Stratégie électoraliste? Oui. Mais pas seulement. L’implacable mécanique de la logique des «boucs-émissaires» par temps de crise est désormais une marque de fabrique de la droite umpéiste et frontiste. Leur fond de commerce? Ni la crise sociale, ni les injustices, ni les inégalités... mais la peur de l’autre.

jeudi 9 février 2012

Sacré(s): quand Régis Debray nous parle de symbolisme...

Le nouveau livre du médiologue se penche sur la propension de l'humanité à nimber le périssable d'un voile d'éternité. Et il demande : "Qu'est-ce que les hommes qualifient de sacré?"

Debray. «Nous savons ce qu’il entre d’artifice dans le hissage d’un individu ou d’une date en clé de voûte mythique, qui fait tenir la charpente.» Régis Debray ne plaisante pas avec le sacré. Le sacré le lui rend bien. Dans un univers débauché de simagrées télévisuelles et de deuil capital – celui du père comme symbole, par exemple – que les peuples ne parviennent pas à compenser, nous constatons l’effacement de l’Idée de grandeur ou d’incarnation dans quelque chose qui nous dépasse. Quelques hurluberlus d’arrière-salles républicaines traînent heureusement le pas et ne se lassent pas du sacré, qui «porte encore beau, si l’on en croit les lieux et moments que l’on continue de qualifier ainsi». Avec son dernier livre au titre évocateur, Jeunesse du sacré (Gallimard), le philosophe, médiologue et désormais membre de l’Académie Goncourt se penche sur les représentations du sacré, bien au-delà de la sphère religieuse, et la propension de l’humanité à nimber le périssable d’un voile d’éternité. Précaution utile, Régis Debray prévient d’emblée: «Sacré n’est pas divin.» Avant de nous resituer dans l’épaisseur du temps : «Dieu, c’est –700 avant J.-C., le sacré,
-100.000: la première sépulture.» Dans sa longue entreprise visant à déconstruire, au sens derridien du verbe, ce qui, au cœur de notre société, se délite et perd de sa substance, Régis Debray tente de répondre à une question: «Qu’est-ce que les hommes qualifient de sacré? Où, quand et pourquoi?»

mardi 7 février 2012

Cyclisme: Alberto Contador avait une date de péremption...

En toute logique, le coureur espagnol est suspendu et déchu de ses titres gagnés depuis deux ans. Dont le Tour 2010...

«Tant qu’on ne m’aura pas démontré que le boucher est coupable, je ne pourrai pas croire en son innocence.» Au-delà de l’ironie dont il a le secret, Cyrille Guimard résume bien la situation. Autant le dire, nous partageons le sentiment de l'ancien directeur sportif de Hinault et Fignon: la ligne de défense d’Alberto Contador ne tenait pas la route et les vieux briscards du vélo, qui, pour la plupart, ont perdu leur innocence au gré des scandales et des intérêts croissants d’investisseurs pharmaco-mafieux, avaient depuis longtemps choisi leur camp sans attendre les dix-huit mois d’une procédure interminable et la lecture des 4 000 pages du dossier.
En toute logique, les trois juges du TAS n’ont donc pas retenu l’argument du coureur espagnol, qui, sans preuves ni témoignages, avait évoqué une intoxication alimentaire à la viande contaminée par le clenbutérol pour expliquer son contrôle positif subi à Pau, en juillet 2010. Un mensonge de plus? Et le mythe du Tour une nouvelle fois profané? Face à un public qui réclame désormais une transparence non négociable, ne nous plaignons pas que le TAS ait eu la main lourde. S’abat ainsi sur Contador une espèce de justice immanente que nous n’attendions plus: suspendu et déchu de tous les titres accumulés pendant deux ans, dont le Tour 2010, récupéré par Andy Schleck. Le Luxembourgeois pourra s’enrouler dans son beau maillot jaune dont il rêvait tant… Il rejoint au palmarès un certain Lance Armstrong: pour ceux qui veulent encore y croire, ce dernier restera en effet l’homme ayant gagné sept Tours sans se doper, puisque la justice américaine – à la surprise générale – vient d’abandonner toute poursuite à son encontre…
Pendant que d’autres sports refusent de remuer les ordures et se pincent le nez en regardant ailleurs, le cyclisme trace sa route: il ne nous offre que de faux vainqueurs avec une date de péremption ne dépassant pas les dix ans. La dernière victoire d’Armstrong sur le Tour remonte à 2005. Gardons espoir.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 7 février 2012.]
(A plus tard...)

samedi 4 février 2012

La Commune de Paris, selon Karl Marx...

Contemporain actif de l’insurrection de 1871, l’auteur du Manifeste et du Capital rallie rapidement la cause des communards sans jamais oublier le traumatisme de 1848. Sur le moment, 
Marx propose aussi un «bilan» de la Commune inscrit dans la question de l’État.

«Jusqu’à présent, les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer.» (1) Philosophe jusqu’au bout de l’âme, Karl Marx a toutefois élaboré un travail d’historien politique moins déterministe qu’on ne le dit parfois. Pleinement contemporain des événements de 1871, l’homme, né en 1818, affiche avec volupté et gourmandise sa force de l’âge comme sa maturité théorique – mâtinée d’un soupçon de méfiance à l’endroit des mouvements compulsifs. Plutôt circonspect pour ne pas dire hostile dans un premier temps au surgissement des événements qui couvent depuis plusieurs mois dans cette France belliqueuse, Marx écrit en février 1871: «La classe ouvrière se trouve placée dans des circonstances extrêmement difficiles», et l’insurrection «serait une folie désespérée». Comment et pourquoi l’homme du Manifeste se montre-t-il si prudent face à la révolte grondante ?

jeudi 2 février 2012

Modèle allemand : le leurre de Merkozy...

Depuis dix ans, les dirigeants allemands ont mis en place un cocktail parfaitement néolibéral. Le mythe ne résiste pas à l'examen critique...

À l’image des civilisations, les genres déclinent et disparaissent. Pas les habitudes… Il en est une qui nous revient périodiquement et constitue l’un des jeux favoris de tous les éditocrates libéraux en mal d’inspiration (double pléonasme): le goût pour les modèles politiques et économiques. Souvenez-vous. Ce fut d’abord le petit dragon celtique irlandais, présenté comme le «paradis fiscal» des entreprises à la mode. Puis ce fut le mirage espagnol, l’«eldorado» de la croissance. Les critiquer valait condamnation immédiate. Ces deux exotismes économiques ayant fait long feu, pour le plus grand malheur de leurs peuples, nos donneurs de leçons ont depuis trouvé leur nouveau viatique: l’Allemagne. Depuis plus d’un an, les petits serviteurs de la finance récitent leur leçon bien gentiment devant tous les micros: «Le libéralisme, ça marche. Voyez l’Allemagne!»
Pour endiguer les effets de la crise, Nicolas Sarkozy a donc transformé l’Allemagne en argument de campagne électorale. L’Allemagne comme unique référence. Le récit fantasmé que nous sert à souhait le chef de l’État aurait d’ailleurs de quoi irriter les proches du candidat François Hollande, si certains n’étaient eux aussi attirés par l’encombrant modèle dont le mythe fonctionne comme alibi.

mardi 31 janvier 2012

Déculturation(s) : Nicoléon, à la hauteur de sa médiocrité...

«Culture pour chacun» versus «culture pour tous»? Ou l’affaissement programmé de la culture, de haut en bas de la République...
Excellence. Nos prophètes de légende, loin, comme nous autres, de rester le nez collé à l’événement, se plaisaient à sublimer le malheur passé et/ou à venir par le merveilleux et l’étalement du mystère dans le temps… «La disparition des arrière-mondes et des longues durées, jointe à la baisse des facultés imaginatives» (Régis Debray), sans parler de la méconnaissance des histoire et géographie locales, donnent aux récipiendaires médiacratiques des airs tragiques. Se placer dans l’espace-temps, avec l’épaisseur historique qui sied à sa grandeur, n’est plus une volonté et encore moins une vocation. Face aux vents de l’époque, quel littérateur républicain-de-la-sociale ne vacillerait pas, frappé, harassé, tétanisé, meurtri et parfois floué, voire vaincu, par la déculturation ambiante ? Devant un pouvoir politique décomplexé qui s’emploie à minimiser l’excellence singulière, au profit (en euros) de l’uniformisation et de la banalité, qui résisterait ? Nous ? Vous ? Le monde de la culture ? Mais qui d’autre, sinon ?

Vœux. Personne n’y a vraiment prêté attention, mais le règne de Nicoléon aura été aussi mortifère pour la culture que pour le reste. Mercredi 24 janvier, le prince-président présentait d’ailleurs ses vœux aux artistes et aux professionnels de la profession. Il a lâché cette phrase en forme d’aveu : «Plus on va à la culture, plus on a envie d’y retourner.» Notez au passage l’excellence du vocabulaire. Mais chacun ne fait jamais que ce qu’il peut – et c’est le cas de le dire.

vendredi 27 janvier 2012

Dynamique du Front de Gauche: la faute à Rousseau...

Comment ne pas voir la «contamination idéologique», comme le dit Mélenchon, des idées du Front de gauche ? Et comment ne pas s'en réjouir ?

«Peuples libres, souvenez-vous de cette maxime : on peut acquérir la liberté, mais on ne la recouvre jamais.» Jean-Jacques Rousseau, plus inspirateur que jamais. Comme si du fond de son Panthéon balayé par les courants de l’air du temps, alors que la France commence à fêter le tricentenaire de sa naissance, il nous rappelait à nos obligations d’héritiers des Lumières. À partir de quand un symbole est-il socialement efficace, opératoire, moteur ? Hier, le secrétaire national du PCF, Pierre Laurent, a apporté l’une des plus éclatantes réponses à ce mystère. L’hommage très «actuel» qu’il a rendu à l’auteur du Contrat social, d’abord au Sénat, puis place «des grands hommes», s’est ancré dans l’imaginaire collectif de la gauche et dans la trace matricielle du grand récit de la «France qui souffre». Pierre Laurent a mis dans le mille. Une démocratie est-elle encore assez vivante et moderne lorsqu’elle n’est plus au service du peuple ?

Nicolas Sarkozy a-t-il seulement lu une page des Confessions ou des Rêveries ? Nous savons qu’avec lui (et son scribe Guaino) un apologue opportuniste vaut tous les symboles. Depuis cinq ans, il a fait lui-même «son marché» auprès d’une kyrielle de distributeurs de marqueurs historiques qu’il a tirés à hue et à dia, déformant jusqu’à l’absurde tous les pôles représentatifs d’agglutination, décontextualisant tout sur son passage, les figures, les signes et le sens.

mercredi 25 janvier 2012

Extrême(s) : pourquoi Marine Le Pen est plus dangereuse que papa-nous-voilà...

La banalisation version Nicoléon a fertilisé un terreau déjà favorable. Et quand l’extrême droite se met à parler de social, le danger lui aussi devient extrême...

Naïveté. «L’avenir à chaque instant presse le présent d'être un souvenir.» Pourquoi Aragon encore et toujours. Pour combler nos fringales de grand large. Pour déconstruire l’actu alitée sous perfusion. Pour le cosmos intellectuel de l’infiniment-nous et le jeu des particules de l’infiniment-grand. Pour que nos petits matins frileux cessent de disséquer ces lambeaux de conscience étourdie par le silence mélancolique. Un chemin entre nostalgie et espoir ? À condition de ne pas sombrer dans la naïveté. Or, quelles seraient les deux plus effrayantes naïvetés politiques du moment ? Primo : croire que Marine Le Pen puisse renverser la table de l’élection, singeant voire dépassant papa-nous-voilà un certain 21 avril. Secundo : imaginer que ladite Le Pen ne soit pas une réelle menace… Concilier cette contradiction, sans sombrer dans le catastrophisme, relève de l’exercice de style. Et du combat ! Le chronicœur l’a souvent écrit : l’atomisation sociale, sous les effets mortifères de la crise, de la paupérisation et d’une espèce de «no futur» nihiliste et consumériste qui s’empare des nouvelles générations, peut produire le meilleur comme le pire. Ni l’un ni l’autre, pour l’heure, ne semble à portée de main. Mais quelques statistiques objectives nous glacent d’effroi. Car les sondages se montrent têtus ces temps-ci. Selon les toutes dernières enquêtes (sérieuses), l’adhésion aux «idées» du FN dans l’opinion publique n’a jamais été aussi élevée : environ 30%. En complément, notons que le rejet catégorique de ces «idées» n’a jamais été aussi faible : environ 35%. Tous les indicateurs signalent donc que, depuis qu’elle a pris la succession de droit divin du paternel, voilà un an, Marine Le Pen a offert à l’extrême droite un changement d’allure (la vitesse, pas la silhouette) et une stature plus sournoisement et adroitement charpentée…

lundi 23 janvier 2012

Héritage(s) : nous autres, enfants de Pierre Bourdieu...

Il y a tout juste dix ans s'éteignait « l’intellectuel critique ». Son oeuvre dérange encore aujourd'hui. Tant mieux !

De quoi l’œuvre de Pierre Bourdieu est-elle le nom? Comme ligne directrice, le sociologue empruntait à Spinoza : «Ne pas déplorer, ne pas rire, ne pas détester, mais comprendre…» De quoi son héritage intellectuel est-il le signe ? Le professeur au Collège de France évoquait «la pression ou l’oppression, continues et souvent inaperçues, imposées par les conditions matérielles d’existence», et il mettait à nu ce qu’il nommait «violence symbolique», comme pour nous rappeler nos devoirs à l’action, mais que, si urgente soit-elle, celle-ci ne saurait se passer de l’effort théorique et de l’analyse des mécanismes de domination… Domination : le maître mot…

Pierre Bourdieu (à gauche) avec Jacques Derrida.
Mon dieu, dix ans déjà que Pierre Bourdieu nous a quittés. Et nous puisons comme hier à la source de «l’intellectuel critique» – dont il assumait toutes les acceptions – pour déconstruire le discours dominant et permettre la production d’utopies réalistes. Une question s’impose : l’injonction politique et l’engagement total sont-ils victimes de notre temps ? Méfions-nous en effet de la tentation – pourtant impossible – de domestication de l’Idée et des concepts bourdieusiens. Bourdieu n’était pas inoffensif et il serait vain de tenter une neutralisation de son œuvre en ne l’interprétant que comme une soumission aux déterminismes sociaux. Sa radicalité intrusive en aura exaspéré plus d’un ? Précisément. Cette radicalité d’homme libre, portée au plus haut degré de l’intelligence, nous manque. Les «gestionnaires», de gauche comme de droite, n’aimaient pas Pierre Bourdieu. Dix ans après sa mort, l’histoire a tranché. 
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 23 janvier 2012,
dans le cadre d'un numéro spécial consacré à Pierre Bourdieu.]

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vendredi 20 janvier 2012

Contre le triple A, le triple R !!!

Face à Sarkozy et le monde de la finance ? Résister. Rassembler. Réussir.

En termes de représentation symbolique et effective, jamais sans doute dans notre histoire récente des représentants syndicaux ne se sont rendus à ce point à reculons à un sommet dit «social». Preuve du climat de confiance à l’égard du pouvoir et plus globalement de la perception de son intentionnalité… Devant le cliquetis des aiguilles de l’histoire qui détraquent notre temps social universel, comment, en toute conscience, s’en étonner ? Censément, la convocation imposée par le chef de l’État avait pour ordre du jour d’établir «des mesures d’urgence de lutte contre le chômage». Et puis, comme souvent avec 
le ventilateur de l’Élysée, un coup tactique soufflant sur un autre, l’idée de ne pas attendre et de pousser l’avantage des contre-réformes à la faveur d’une actualité anxiogène – la perte du triple A – a été privilégiée. Nicolas Sarkozy a beau être un ordo-libéraliste de première, il n’en est pas moins lâchement opportuniste.

Les syndicalistes ont de quoi montrer leurs inquiétudes. Car ce mercredi risque de compter dans l’histoire des tragédies anti-République sociale. Le prince-président va en effet vouloir passer en force et imposer ce qu’il nomme improprement «réformes structurelles». D’abord exiger la mise en place de la TVA dite «sociale», bref une modification radicale du financement de la protection sociale. Et offrir – lisez bien – la possibilité aux entreprises de signer des accords «compétitivité emploi» de «flexibilisation du travail» en fonction de «la conjoncture économique»… Au Palais, les mots ont un sens et il est inutile, ici-et-maintenant, de se transformer en exégète des sémantiques élyséennes : chacun a compris la gravité de ces annonces.

jeudi 19 janvier 2012

Pucelle(s) : mais au fait, de quoi Jeanne est-elle le nom ?

Avant d'être récupérée par l'Eglise et l'extrême droite, Jeanne d'Arc fut l'un des symboles de la jeune République...

Michelet. Avez-vous lu Michelet? Nous entendons d’ici les réacs s’étrangler: il est en effet loin le temps où l’Histoire de France de notre Jules chapitrait notre scolarité, tandis que les exemplaires de ses livres encombraient méchamment les coffres de nos antiques bureaux de classe maculés d’encre noire. L’avantage d’avoir subi une éducation à l’ancienne, façon Lagarde et Michard et grammaire grecque, résidait dans le fait qu’il nous était alors impossible de passer à côté de l’essentiel. Comme Molière ou Racine, Michelet en faisait partie. Nos petites histoires pouvaient bien provoquer des marées, la grande Histoire, elle, ne refluait jamais… À la faveur d’une actualité peu triomphante, nous nous sommes donc tout naturellement souvenus que ce fut bien ce bougre de Michelet, et personne d’autre, qui, en 1841, ressortit Jeanne du néant de la mémoire…

Symbole. Nous parlons là de Jeanne d’Arc, bien évidemment. Et de la lecture d’un des chapitres du fameux historien, mû là encore en véritable inventeur de personnages héroïques aux figures multiples. Sachons-le. Avant de devenir la figure éminente du «roman national» français, récupérée par l’extrême droite et la réaction monarchiste, celle qui fut livrée aux flammes anglaises par l’évêque «français» Cauchon, il y a tout juste six cents ans, n’en fut pas moins célébrée par des républicains et même des révolutionnaires en lutte contre le fascisme et l’impérialisme! La libératrice d’Orléans plutôt que la sainte. La résistante à l’envahisseur plutôt que le bras-armé d’un roi sans intérêt… Brossée par Michelet, Jeanne devint l’un des symboles (eh oui !) de la balbutiante idée 
de patrie, en un temps où les besoins de consolider le dessein de la jeune République s’avérèrent primordiaux face aux forces monarco-religieuses. Jeanne était alors la figure incarnée du peuple en danger, la fiancée de France, la fille de tous, bref la grande martyre d’une monarchie ingrate coalisée avec l’Église qu’il faudra, tôt ou tard, séparer de l’État…

vendredi 13 janvier 2012

Campagne électorale 2012 : élevons le débat

Le spectacle politique proposé par certains vise à éloigner les Français de l’essentiel.

Un jour, un éditocrate bien connu rive gauche avait résumé Nicolas Sarkozy en trois mots: «Activité, activité, vitesse !» Non seulement le trait d’humour n’avait rien de fulgurant, mais, à la faveur de l’accélération de la campagne et à force de voir Sarko-ci, Sarko-là et surtout Sarko-n’importe-où pour n’importe-quoi, nous voudrions remplacer ce faux aphorisme par une phrase de Paul Valéry: «L’homme a inventé le pouvoir des choses absentes.» À l’heure de sonder le fracas des esprits tordus rapportés à la réalité de vie quotidienne de ceux qui souffrent, le chef de l’État a beau sortir la TVA sociale ou la taxe Tobin de sa manche, la crédibilité de sa parole ne fait pas plus de bruit qu’une respiration lasse…

À cent jours de l’élection présidentielle, autant se le dire. Le «spectacle» offert par certains «acteurs» politiques de la «cour» médiacratique nous afflige autant qu’il nous inquiète. La responsabilité du prince-président, qui n’a cessé de dégrader sa fonction jusqu’à une forme de nihilisme archétypal, est considérable, historique. L’espèce de «magie» de sa campagne de 2007 – qui fascine encore tant de commentateurs-de-la-haute – ne fut sans doute qu’un fusil à un coup. L’Élysée, ces derniers temps, ressemble à une basse-cour en panique hantée par un canard sans tête.

jeudi 12 janvier 2012

Entreprises : les salariés peuvent prendre le pouvoir !

A l'exemple des Scop, de nouveaux droits d’intervention des salariés dans les entreprises sont plus que jamais indispensables.

«Pour une autre répartition des richesses.» «Ce n’est pas une crise, c’est une arnaque.» «Les salariés doivent avoir la parole.» Face aux grandes peurs d’à-venir, sous les coups de boutoir de l’atomisation sociale qui martèle nos sociétés, combien de fois avez-vous entendu ces phrases et bien d’autres, au coin des rues, en tête des cortèges, sur les piquets de grève et dans vos propres familles à l’heure des fins de mois difficiles? En exprimant leurs révoltes et en luttant comme ils le peuvent contre le règne du «moi» et la «commercialisation universelle», les peuples cherchent une voie, des idées, des solutions. Contre les inégalités et les injustices du capitalisme. Contre l’autoritarisme des puissants qui possèdent tous les leviers, financiers ou médiacratiques. Contre les oligarchies du fric et les organisations internationales sous tutelle – G20, banques centrales, OMC, FMI, etc. Contre la mise en concurrence des individus, qui renvoient les citoyens à la fabrique du néosujet, à la désaffiliation, au délitement du lien social…

L’entreprise est l’un des lieux où se croisent le mieux (si l’on peut dire) à la fois l’ensauvagement et 
les souffrances du monde d’aujourd’hui, et en même temps le souffle d’aspirations nouvelles, formulées souvent de manière inédite dans leur mode opératoire. L’entreprise comme laboratoire, symbole du néolibéralisme: après avoir aboli les obstacles à la circulation des capitaux, les puissants veulent en effet démolir tout ce qui reste des systèmes sociaux et le droit du travail. Et autant dire que ce ne sont pas les toutes dernières annonces façon «grand bluff» de Sarkozy sur la taxe Tobin qui réconcilieront les Français avec la crédibilité «sociale» du pouvoir, chacun ayant bien compris la nature opportuniste de cette saillie lyrique du chef de l’État, qui ne vise qu’à atténuer les conséquences désastreuses de l’annonce de la TVA «sociale» sur les couches populaires... Les citoyens le savent. Dans un univers ordo-globalisé qui change et évolue vite, si vite, le monde du travail reste un continent 
à conquérir. Partout, à SeaFrance comme ailleurs, par l’élaboration de Scop comme alternatives aux modes de gestion actuels et aux délocalisations, par l’accès à des financements émancipés du marché financier (coopératives de production, de distribution, de consommation, etc.), nous sentons cet irascible souhait de s’en mêler, de ne pas laisser les patrons et les princes du CAC décider seuls de nos sorts communs. Qu’on se le dise. Monte dans les tréfonds de la société l’envie de ne plus laisser les puissants et les appareils politiques s’arranger avec les affaires 
du monde, sur le dos de tous, pour préparer, par exemple, une petite alternance bien pépère...

S’il s’agit urgemment de sortir le pays de l’emprise des puissances de l’argent, de la Sarkozye Compagnie et de l’idéologie libéralo-néoréactionnaire, les changements «à la marge», synonymes d’acceptation des politiques de rigueur et de «règles d’or», seraient un contresens historique devant l’ampleur des ébranlements liés à la crise. La vraie feuille de route, simple et audacieuse, tient en quelques mots : une réflexion inédite pour un nouveau projet de civilisation postcapitaliste. Ni plus ni moins… Même s’ils ne le formulent pas ainsi, les peuples, n’en doutons pas, sont prêts à s’y investir. En commençant par leurs lieux de travail ! De nouveaux droits et des pouvoirs d’intervention des salariés dans les entreprises sont plus que jamais indispensables pour réorienter les choix industriels et d’investissement… Ne l’oublions jamais, c’est aussi par le travail – et l’appropriation du travail – que l’homme se transforme. Un beau thème de campagne pour 2012, non?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 9 janvier 2012.]

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jeudi 5 janvier 2012

Education nationale : l'inégalité selon Sarkozy...

Les contre-réformes subies par le système éducatif s’apparentent à une guerre des classes.

Écrire aujourd’hui que les universités françaises traversent une crise profonde relève de l’euphémisme. Accueillant une bonne partie des élèves de l’enseignement supérieur, elles ne parviennent à en diplômer qu’un pourcentage assez restreint, alors que la qualité des diplômes ne cesse d’être décriée sur l’autel du sacro-saint «marché de l’emploi», sans parler des évaluations scabreuses –souvent scandaleuses– qui les classent à des rangs internationaux indignes d’un pays comme la France. Pour Sarkozy, l’autonomie totale des universités devait tout régler. C’était même, selon la doxa élyséenne, l’aboutissement le plus éclatant d’une des réformes phares de son quinquennat.

Bilan? Une colère à tous les étages ou presque, des déboires budgétaires à la pelle, une sous-dotation, un sous-équipement, une détérioration des conditions de travail et l’aggravation flagrante de la dualité du système français actuel: paupérisation des universités et réussite concomitante des grandes écoles et de l’enseignement supérieur court… Le chef de l’État et Valérie Pécresse ont réussi le miracle –prévisible celui-là– de réunir tout le monde contre eux, des étudiants aux jeunes enseignants-chercheurs en passant par l’essentiel des mandarins, de droite comme de gauche d’ailleurs. Le dogmatisme, la démagogie, l’incompétence, l’improvisation, les malfaçons et l’insuffisance financière sont les maîtres mots de cette «réforme» bâclée et bien plus pernicieuse qu’il n’y paraît, car elle ne relève évidemment pas que de la crise de l’institution universitaire en général, de la place et du rôle du savoir et de l’intellectuel dans la société globalisée. Elle témoigne d’une volonté politique sournoise qui consiste à mettre en concurrence les individus, les établissements et même les régions, avec pour but ultime des distinctions de contenus des savoirs et des formations différenciées selon les territoires et les publics visés. Voilà le dessein de Sarkozy: que l’éducation soit à l’image et au service du monde du travail financiarisé.

Alors qu’il est plus que jamais urgent de se détacher de la conception de la recherche universitaire et scientifique qui vise à fournir les bases de la compétitivité économique mise en place par les traités européens ultralibéraux, reconnaissons que l’éducation nationale version sarkozyste n’est pas qu’une simple «faute politique» doublée d’une «erreur d’analyse». Elle repose d’abord et avant tout sur un socle idéologique: moins de moyens et moins de personnels, des professeurs inégalement formés pour des écoles aux objectifs différents. Car voyez-vous, le président du Fouquet’s n’aime pas l’égalité républicaine, alors, pourquoi accorderait-il de la valeur à l’égalité des chances, l’un des piliers de la République? Sa frénésie accélère la contre-révolution néolibérale: pilotage par les objectifs, rentabilité, partenariats avec le privé, autorité, flexibilité, etc. Ces contre-réformes subies par le système éducatif s’apparentent, elles aussi, à une guerre de classes. Elles élaborent sans le dire un futur salariat clivé, apeuré par la montée de la précarité et du chômage. Et surtout, elle risque de former un salariat sans culture commune. Cette division entre citoyens réduit les formes collectives d’actions et tente d’éloigner sur le long terme toute perspective de transformation de la société. N’en doutons pas : l’éducation est l’un des enjeux de civilisation les plus fondamentaux qui soient. À la fois pour l’à-venir de nos gamins et des prochaines générations, mais aussi pour éviter un monde d’hommes passifs et corvéables souhait…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 janvier 2012.]

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samedi 31 décembre 2011

2012 : deux citations pour une année décisive...

« Il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience. » JEAN JAURES

« De ce qui occupe le plus, c’est de quoi l’on parle le moins. Ce qui est toujours dans l’esprit, n’est presque jamais sur les lèvres. » PAUL VALERY

Que le voeu ardent d'un à-venir meilleur soit non seulement présent à notre esprit mais puisse s'exprimer sans honte ni crainte, dans la fidélité à nos idées et à ce que nous sommes, dans l'invention sans cesse enracinée d'un horizon possible, et surtout collectivement...

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mercredi 21 décembre 2011

SOS logement !

Se loger n’est plus un droit mais un luxe – et, pour certains, une totale impossibilité. Pourtant, 450 milliards d'euros de profits en 30 ans ont été réalisés par les spéculateurs de l'immobilier...

A qui profite la hausse continue des prix de l’immobilier, 107% en dix ans? A qui profite la hausse des loyers, 42% depuis l’an 2000? En somme, qui s’en met plein les poches alors que l’accès au logement, en ce début 
de XXIe siècle, reste une véritable honte nationale? D’après une étude éloquente que nous publions 
en exclusivité, la Plate-forme logement des mouvements sociaux, collectif regroupant 37 organisations, répond à ces interrogations légitimes. En trente ans, bailleurs, marchands ou administrateurs de biens et autres agences immobilières se sont enrichis à hauteur de 450 milliards d’euros – vous avez bien lu! La spéculation les a engraissés de manière exponentielle. Durant la même période, 
les classes populaires, elles, se sont enfoncées dans 
la paupérisation et la peur du lendemain…

Le croyez-vous? L’an dernier, près de 65 milliards d’euros de «profits monétaires» (sic) ont été réalisés en France par les locations de logements, de locaux à usage professionnel, ou par certaines activités «d’intermédiation sur le marché immobilier» (re-sic). La jungle de la sacro-sainte «loi du marché» a produit son désastre… Jadis facteur d’intégration sociale et d’élévation républicaine, pilier 
du vivre-ensemble 
et de la cohésion familiale, le logement est devenu l’un des marqueurs 
les plus signifiants 
des nouvelles inégalités. Toutes les digues ont été enfoncées et sous les effets de la crise sociale 
qui labourent les entrailles de la société, la situation 
a dépassé la cote d’alerte. Les dernières statistiques, délivrées par la Fondation Abbé-Pierre, ont de quoi nous stupéfier. Environ quatre millions de personnes seraient actuellement des «mal-logées» dans notre pays, dont 700 000 enfants… N’oublions pas d’ajouter à ce constat les deux millions de personnes officiellement fichées 
pour des «impayés», sans parler des quelque 
sept millions en situation dite de «réelle fragilité»…

L’évolution donne le vertige. En moins de dix ans, les Français ont subi plus de 110% d’augmentation du prix de l’ancien, plus de 85% du neuf, plus de 50% sur les loyers à la relocation. Par la force des choses, le logement est devenu, et de très loin, le premier poste du budget des ménages, alors qu’il ne représentait que 13% dans les années quatre-vingt. L’Insee déclare officiellement que, en une décennie, toutes populations confondues, le prix des logements a augmenté de 25,7%, tandis que les revenus des ménages ont baissé de 2%. 
Se loger n’est plus un droit mais un luxe – et pour certains une totale impossibilité sur le long terme. Car le contexte pré-2012 est connu… En décrétant son deuxième plan d’hyper-austérité en trois mois, le gouvernement a décidé de poursuivre son objectif prioritaire : la maîtrise des déficits publics et la réduction des budgets, en faisant porter l’effort sur les salariés. Le logement est l’une 
des principales victimes de ces logiques budgétaires et idéologiques, à commencer par le logement social – il en manque un million ! –, éternel parent pauvre 
des politiques publiques de l’État UMP. D’ailleurs, en 2012, les aides à la construction dégringoleront de 13,2% et les organismes HLM se verront encore ponctionnés de 240 millions d’euros sur leurs fonds propres. L’implacable stratégie néolibérale est à l’œuvre : favoriser les privilèges d’une minorité sur l’intérêt collectif et les besoins cruciaux du plus grand nombre. Pourtant, tous ceux qui vivent dans les quartiers populaires le savent, la situation faite au logement aggrave mécaniquement les politiques d’atomisation sociale… Une véritable insulte à l’idée républicaine !

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 21 décembre 2011.]
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jeudi 15 décembre 2011

Souveraineté(s) : pourquoi il s'agit d'un combat de gauche

Septembre 1792 : la bataille de Valmy...
A cause de la «lepénisation des esprits», il serait dangereux de parler de souveraineté «nationale» ou «populaire». Refusons cette logique absurde !

Hors-sol. Faut-il toujours «se vouer à» pour pouvoir demeurer «dans»? Nous sommes, nous autres Français, héritiers d’une terre ferme martelée par l’histoire. Nous entretenons même avec les limites de cette terre «une et indivisible» un rapport si émotionnel que le symbolique voisine avec le sacré. Les hommes en ont forgé la matrice. Du traité de Nimègue à l’universalité du Code civil, de Valmy au Conseil national de la Résistance, de Robespierre à Jaurès, de Jean Moulin à de Gaulle, de la Révolution au Front populaire, nous parlons depuis «le sol sacré de la patrie» avec au cœur et à l’âme d’autant plus de vulnérabilités que le consommer-monde a remplacé l’esprit de nos cantons et l’horizon de nos clochers. Ce que nous portons, nous les descendants de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ne peut rester encoffré aux Archives nationales avant mise en dépôt au mont-de-piété. Si le hors-sol nous guette, les no man’s land nous troublent. Quand nous ne savons plus qui nous sommes, ce que nous avons fait pour le devenir, ce que nous voulons faire et ce que nous sommes capables de décider pour notre à-venir, sommes-nous encore ce que nous croyons être et, tout aussi grave, sommes-nous déjà «mal» avec tout le monde?

Nôtres. Ainsi, oser parler encore de souveraineté serait «dangereux» car mécaniquement synonyme de «repli national», voire pire. L’éditocrate libéral – qui lui non plus n’a plus de frontières – l’exige. «Souveraineté nationale» : expression interdite. «Souveraineté(s) populaire(s)»: formule à peu près acceptable, mais à usage limité et seulement au pluriel… Et à votre avis, pourquoi serions-nous soumis à cette restriction de langage? En raison de la «lepénisation des esprits», pardi. Comme si la question de la patrie et de la nation devait être considérée désormais comme un sujet préempté par les nationalistes… Ce serait donc cela? Au prétexte que l’extrême droite capitalise sur ce thème, mange à tous les râteliers et n’hésite pas à opérer des virages doctrinaux à 180 degrés (passant de l’ultralibéralisme des années 1980 au tout-social d’aujourd’hui) pour mieux piller (et outrageusement déformer) des idées de la gauche de transformation, il faudrait en rabattre sur nos prétentions?

Refus. Avant de déserter un terrain certes envahi par les lepénistes et afin d’éviter une contradiction performative fatale, n’oublions pas que la référence systématique au FN à propos du drapeau, de la Marseillaise ou de la nation est à coup sûr 
le meilleur moyen de l’installer dans la position de centralité, dont, à juste titre, nous voudrions par ailleurs l’écarter… La souveraineté populaire, qui fraye avec l’émancipation sociale, est un combat de gauche, authentiquement de gauche, comme le furent l’anticolonialisme et le droit à l’autodétermination des peuples. Le FN n’a rien à voir avec cette histoire. Alors cessons de le transformer en arbitre intempestif et pollueur de nos débats et continuons d’imposer les thèmes qui nous intéressent car ils sont nôtres. Et refusons l’alternative absurde: le monde mondialisé et globalisé ou la nation archaïque…

Asservissement. Mondialisation: désigne un état du monde où les externalités ont atteint de telles portées et de telles intensités qu’elles rendent nécessaires des formes de gestion supranationales. Globalisation: désigne le processus de gouvernance mondiale visant à la déréglementation du plus grand nombre de marchés possibles avec la plus grande extension possible. La mondialisation des techniques et des échanges permet l’hégémonie de la gouvernance globale. Question: que signifient aujourd’hui vouloir réduire les flux de marchandises et de capitaux, relocaliser les systèmes productifs, stopper la concurrence entre travailleurs du monde, valoriser la diversité des savoirs et des pratiques sociales, assurer la souveraineté alimentaire des peuples ? Est-ce «démondialiser»? Est-ce «déglobaliser»? Est-ce reconquérir «de la» souveraineté? Et vouloir «produire français», est-ce revendiquer cette souveraineté? Nous le constatons, la modernité de l’idée même de souveraineté, au sens conceptuel du terme, ne peut être balayée du jour au lendemain. Pour toute communauté humaine, être maître de son destin reste constitutif de son horizon historique et politique, l’une des données cardinales. Ignorer cet invariant dans le temps-long ou, plus grave, le bafouer sans autre possibilité que d’assister à la dépossession progressive de son être-collectif sans aucune proposition de re-création (mais laquelle justement?) constitue une forme d’humiliation. Pour ne pas dire un asservissement. Le peuple français, fils des luttes et des places de grève, enfant de Jaurès et d’Hugo, acceptera-t-il encore longtemps de ne plus orienter lui-même ses éléments fondamentaux?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 décembre 2011.]
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dimanche 11 décembre 2011

L'Europe risque de tout perdre...

S’il était imposé aux peuples, le pacte conçu par l’axe Berlin-Paris vendredi 9 décembre consacrerait l’Europe «austéritaire».

«Et si le pire était derrière nous?» Depuis l’accord conclu par le Conseil européen, vendredi à Bruxelles, quelques commentateurs de la médiacratie n’hésitent pas à prendre leurs désirs pour des réalités. Ainsi donc, à l’issue du seizième sommet «de la dernière chance» depuis le début de la crise, les Européens pourraient pousser un «ouf» de soulagement… La bonne blague! Même Angela Merkel, à qui l’on prête l’hégémonie morale sinon technique de l’accord, ne le cache pas: «On ne réglera pas la crise en un seul sommet.» Une conviction bien pertinente. Car si le pacte intergouvernemental imposé par l’axe Berlin-Paris devait aboutir dans quelques semaines, avec son ultrarigueur budgétaire et un rôle de pare-feu accru confié au FMI, autant dire qu’il signerait une nouvelle victoire des marchés sur les peuples tout en consacrant l’Europe «austéritaire» qui nous conduit tout droit à la catastrophe. Vingt ans après la signature de Maastricht, le «traité» de Bruxelles graverait dans le marbre l’union économique. Pas n’importe laquelle: celle de la génuflexion devant les dictateurs de la finance!

L’enjeu est absolument majeur. Tandis que les puissants de ce monde œuvrent activement dans l’ombre pour reféodaliser les États-nations et anéantir définitivement ce qu’il reste des souverainetés populaires, l’OPA hostile des financiers sur les démocraties est d’autant plus insupportable que la Sainte-Alliance entre Merkel et Sarkozy contre les peuples ne vise précisément qu’à «rassurer les marchés», comme s’il s’agissait désormais de l’unique pierre philosophale de toute vision politique au XXIe siècle! «Merkozy», ce couple infernal issu de l’ordo-libéralisme, mettra tout en œuvre pour passer outre l’anticonstitutionnalité de leurs propositions, en France comme en Allemagne. Leur ligne de conduite? L’opacité. Leur stratégie? Un 18 brumaire à l’échelle de l’UE. Leur but? L’inégalité. Et leur principale victime? L’Europe, dont le rêve se meurt. Soumis au diktat de l’internationale de la finance qui installe son propre personnel à la tête des gouvernements, bientôt les Européens eux-mêmes en détesteront jusqu’à l’idée. L’Europe risque de tout perdre, mais sachez-le.
Nous n’avons pas à nous excuser d’avoir eu mille fois raisons depuis l’acte unique, comme nous avions aussi raison, en 2005, d’anticiper les conséquences dramatiques du traité constitutionnel, ripoliné en traité de Lisbonne. Et cette fois encore, nous n’avons pas tort d’affirmer avec force que les décisions prises vendredi à Bruxelles ne vont pas résoudre la crise: elles vont l’aggraver! La négation de l’opposition capital-travail est une impasse tragique – les socialistes feraient bien d’y réfléchir – et l’austérité constitutionnalisée va plonger les peuples dans la misère, risquant de déboucher sur une crise sociale aux multiples scénarios. Récession économique se conjugue souvent avec régression démocratique…

Petit rappel pour l’histoire. En 1945, la France affichait une dette de 145% de son PIB. Moins de trente ans plus tard, notre nation s’enorgueillissait d’en avoir remboursé le dernier franc. Cet effort sans précédent fut possible par une politique de croissance soutenue, par le lancement de grands programmes industriels et infrastructurels, par le rôle pivot et actif de la Banque de France, etc. Précisons que cette ambition ne se réalisa pas par la réduction des prestations sociales mais au contraire par leur généralisation, arrachée de hautes luttes! Et l’on voudrait aujourd’hui nous faire avaler l’inflexibilité de la BCE, la poursuite de la libéralisation sauvage et des privatisations, voire l’inéluctabilité de notre déclin social? Qu’on se le dise. Il n’en est pas question!

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 décembre 2011.]

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jeudi 8 décembre 2011

Surveillance(s) : quand les libéraux deviennent fous...

Qu'y a-t-il de commun - ou de skyzophrène - entre les larmes d'une ministre italienne et les agissements d'une agence de notation ?

Larmes. Se souviendra-t-on des sanglots d’Elsa Fornero, ministre italienne des Affaires sociales? Au côté du nouveau président du Conseil, Mario Monti, cette dame d’apparence austère aux cheveux droits tirés sur les oreilles, par ailleurs vice-présidente de la banque Intesa Sanpaolo (sic), présentait dans le détail le nouveau plan de rigueur. Un à-venir social terrible pour ses compatriotes, dont elle semblait prendre la mesure à chaque énumération, comme une sorte de révélation progressive mise en abyme, comme si, derrière la froideur des chiffres et la pâleur des mots, des êtres prenaient soudain forme humaine dans le désarroi d’une matérialisation enfin palpable. Alors, sans prévenir, la voix de cette femme s’érailla, dérailla… La tentation fut grande de croire à un stratagème, à une comédie, à une tragedia dell’arte faussement surjouée à destination d’une vox populi y perdant son latin. Dans cette désarmante scène de la vie politique, une ministre a gémi – et les marchés ont souri. Triste à pleurer. Les apparences sont-elles trompeuses?

Fin. Connaissez-vous le très sérieux et influent Conseil européen des relations étrangères, élu «meilleur nouveau think tank dans le monde sur les cinq dernières années»? Basé à Londres et disposant d’antennes en Europe, cette structure a pour but de favoriser une perspective paneuropéenne dans les débats économiques et politiques. Cette semaine, la représentante d’un de ses bureaux les plus influents, celui de Berlin, a décidé de sortir de l’ombre en nous adressant une missive sur le thème : «Français, à vous de jouer!» Ulrike Guérot, auteur d’une thèse sur le Parti socialiste français, diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris avant de partir enseigner dans le privé aux États-Unis, prône ouvertement une harmonisation fiscale et politique des deux côtés du Rhin. 
Mais cette dame n’a ni le temps ni le goût de la nuance. «Que ce soit clair, déclare-t-elle. Oui, ce sera la fin des 35 heures, la fin de la retraite à soixante ans, la fin de “travailler moins pour vivre mieux”. Et ce n’est pas la faute des Allemands, mais parce que nous sommes en train d’intégrer quelque deux milliards de personnes dans le marché global du travail.» Et elle ajoute: «L’Europe le vaut.» Moralité, écoutons toujours attentivement les technocrates, ils expriment très consciemment la pensée stratégique inconsciente de ceux qui nous gouvernent.

Allemagne. Ces mêmes technocrates n’hésitent pas à affirmer que la crédibilité de l’euro ne peut se jouer que sur le terrain de l’apolitique. Est-ce l’ambition de l’Allemagne? Doit-on y voir une politique bismarckienne? Ou plutôt le retour d’un des courants les mieux établis du libéralisme, l’ordolibéralisme, né dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres et théorisé sous le nom «d’économie sociale de marché»? Et est-ce si incongru d’établir un parallèle entre la posture idéologique d’Angela Merkel et celle suivie au moment de la grande dépression par Heinrich Brüning, chancelier (trop méconnu) de 1930 à 1932? Le trouble historique a de quoi imposer la réflexion. Car Brüning, contournant le Parlement de l’époque, imposa par décret d’urgence une politique absolument radicale d’austérité qui lui valut le surnom de «chancelier de la faim»: baisse des salaires, réduction des indemnités, coupes drastiques dans les dépenses publiques, politique monétaire restrictive par peur de l’inflation, démantèlement de l’État social, affaiblissement de la République de Weimar, etc. Inutile ici d’en réécrire les conséquences… Et aujourd’hui, au nom de doctrines libérales quasi fanatiques,
il faudrait masquer toutes similitudes avec les années trente?

Fous. Pendant ce temps-là? Croyez-le ou non, mais l’agence de notation Standard& Poor’s a annoncé qu’elle plaçait sous «surveillance négative» la note du Fonds européen de stabilité financière (FESF), lui-même mis en place pour venir en aide aux États… Cherchez l’erreur. Plus incroyable encore. Le fameux Fonds monétaire international (FMI), qui, par dogme économico-libéral, lorgne depuis toujours sur la gestion des États et tond les populations à la première occasion, cherche lui-même de l’argent auprès des institutions bancaires européennes. Vous avez bien lu. L’institution de Washington serait à court de liquidités. Problème, la BCE n’étant pas membre du fonds, son intervention auprès du FMI semble impossible. Alors? Pour lever au moins 100 milliards d’euros le plus rapidement possible, le FMI devra se tourner vers les banques centrales nationales, comme la Banque de France ou la Bundesbank, qui, comme vous le savez, ne peuvent plus prêter à leurs propres États… Et la boucle est bouclée. Conclusion de ce circuit financier schizophrénique ? Ils sont tous devenus fous. Et comme la plupart des fous, ils ne s’en aperçoivent pas…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 9 décembre 2011.]
(A plus tard...)