lundi 19 septembre 2011

Cloaque(s) : quand la France se déshonore...

Époque. Face à l’actualité kidnappée par le cloaque des ambitieux dépourvus d’éthique, exprimons brièvement notre envie de transformer l’arène médiacratique en un théâtre d’ombres à ciel ouvert où le public – les citoyens – ne serait plus spectateur mais acteur. Pour ne plus seulement subir mais agir. Refouler la passivité de l’air du temps… L’autre soir, dans un espace clos où régnait une drôle de lumière, un écrivain mondain très «rentrée littéraire», prenant pour exemple 
la légèreté de son existence dorée, déclamait: «Et si c’était ça le bonheur, rien que l’instant présent, pas trop de rêves, surtout pas une promesse de lendemain.» Discours attrayant pour époque trouble et anxiogène. Toujours le même mal-être, parasite qui dévore le cœur et l’âme. Aucune progression sans rappel. Sentiment de crise en creux qui enserre dans les bras de l’abîme les victimes d’un monde rendu aux extrémités ?

Égout. «Le réel, c’est quand on se cogne», disait 
Jacques Lacan. Or le réel, à quelques mois d’une échéance électorale attendue et redoutée, ressemble à un égout pestilentiel dans lequel on voudrait nous noyer. Ici, un ponte local suspecté d’association de malfaiteurs. Là, un ancien président jugé pour emplois fictifs. Un peu plus loin, un ancien premier ministre accusé d’avoir réceptionné des valises et des tambours africains bourrés de billets de banque. À ses côtés, un «collègue» soupçonné d’avoir profité de rétrocommissions. Sans parler du reste. Un ex-futur-président qui aurait reçu des sommes en liquide de Bettencourt. La mise en examen d’un intermédiaire soupçonné d’avoir joué un rôle-clé dans l’affaire Karachi (la vente de sous-marins au Pakistan). Un ministre 
de l’Intérieur (n’ayant décidément rien pour lui) qui, quand 
il était secrétaire général au Palais, proposait ses «bons offices» dans certaines dictatures. Et même un ancien patron des RG ralliant la cause lepéniste… Face à cette fragrance fangeuse qui donne la nausée, nous sentons comme la fin de quelque chose que nous prédisons depuis si longtemps au royaume du prince élu, qu’il n’y a pas de quoi se montrer présomptueux : la faillite morale de nos institutions monarco-républicaines. Celle-ci atteint un tel degré d’incandescence que tout semble propice à un changement radical de République – qu’on l’appelle sixième ou, pourquoi pas, première, histoire de revenir à l’originelle… À ce propos. À ceux qui doutent encore que les Français soient désormais prêts à un tel bouleversement, est-il nécessaire de rappeler ici l’attachement viscéral de nos concitoyens à la politique, sans lequel ils crieraient depuis longtemps au «Tous pourris!» et se seraient déjà définitivement détournés de la chose publique. Ce que nous refusons de croire.

Barbouze. Le dernier épisode en date, pour le moins scabreux, provoque éclats et fureurs – et pour cause. 
Les accusations fracassantes de Robert Bourgi, alias «porteur 
de mallettes» et autres «valises», officiellement avocat d’affaires de profession (sic), ont de quoi en inquiéter plus d’un. Pour cet obscur serviteur des coups tordus de la droite version barbouze, Jacques Chirac et Dominique de Villepin auraient 
reçu des millions, entre 1995 et 2005, de la part 
de quelques chefs d’État de Françafrique. L’homme, qui s’excuse publiquement de n’avoir «aucune preuve» à fournir autre que sa «parole» (re-sic), élargit l’accusation à Giscard, Mitterrand, Pompidou et Le Pen, qui, selon lui, malgré son «discours xénophobe», aurait «fait le détour par Libreville et Abidjan avant les élections présidentielles de 1988»… Bourgi, qui travaille assidûment pour Nicoléon depuis 2005, a-t-il informé 
le prince-président de ces informations cataclysmiques? Et pourquoi la justice n’a-t-elle pas été saisie? À moins que ces révélations, pour l’heure impossibles à vérifier, ne finissent par mettre en relief l’une des faces cachées de la Sarkozye: en prétendant épargner Nicoléon et en jurant qu’«il n’est mandaté par personne», Bourgi a aussi jeté le soupçon sur le Palais. Car celui-ci, loin d’être un homme isolé (et Alexandre Djouhri, et Ziad Takieddine?), fut longtemps un protégé. En témoigne le discours de Nicoléon prononcé à huis clos en septembre 2007, lorsqu’il remit à l’intéressé la Légion d’honneur. Devant quelques ambassadeurs d’États africains, Nicoléon rendit hommage à «une amitié de vingt-quatre ans» et se félicita de «pouvoir continuer à compter» sur la participation de Bourgi «à la politique étrangère de la France, avec efficacité et discrétion». Reste trois questions. Quel crédit accorder aux déclarations de Bourgi, tardif repenti autoproclamé? En droit, aucun. Doit-on pourtant croire globalement ce qu’il déclare? Oui. Ses propos sont-ils le fruit d’une manipulation ? Oui. Un cloaque, on vous dit…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 septembre 2011.]

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vendredi 16 septembre 2011

Ferrat, entre texte et images

Voici l'article de Marion d'Allard sur l'un de mes nouveaux livres, celui sur Jean Ferrat, publié dans l'Humanité du 16 septembre 2011. Le livre est en vente en exclusivité au Village du Livre de la Fête de l'Humanité.

Par MARION D'ALLARD
Jean Ferrat s’en est allé le 13 mars 2010, nous laissant héritiers de sa musique, de ses luttes ardentes, de son humanité, refermant «l’un des plus beaux chapitres de notre histoire commune. Une histoire de profonde liberté d’agir et de penser», écrit Jean-Emmanuel Ducoin. Rédacteur en chef de l’Humanité, il signe Jean Ferrat, l’homme qui ne trichait pas. Un livre miroir, biographique et photographique, où l’image et le texte font corps, dans une valse de plus de 200 pages. On y rencontre Jean Ferrat, à chaque étape de sa vie, des plus joyeuses au plus douloureuses, de ce «petit Versaillais à l’air timide», à «l’artiste que vient voir et applaudir un public immense», de Jean Tenenbaum, à Jean Ferrat.

Un destin rare, jalonné de rencontres, structuré par les luttes, inspiré par l’amour de la poésie. Gamin des quartiers populaires, orphelin d’un père mort à Auschwitz, Jean Ferrat pansera ses plaies par les arts, en choisissant le théâtre d’abord, la musique, ensuite. Les débuts sont difficiles dans ce Paris des années cinquante ou fourmillent tant et tant de talents. «Persévérant et tenace, tels ces forçats de la scène qui tentent d’ouvrir toutes les portes, Jean finira par décrocher un engagement (…)», écrit Ducoin. Un droit d’entrée, guitare à la main, dans un de ces cabarets de la rive gauche. Une porte ouverte sur le monde de la nuit parisienne. Jean Ferrat y croisera le regard de Christine Sèvres, comédienne. Et les photos qui habillent le livre de Jean-Emmanuel Ducoin témoignent d’un bonheur sans faille.

Clichés noir et blanc, tout en sourire et en douceur de vivre. Au fil des pages, on retrouve entre autres, les visages d’Aragon, bien entendu, pour qui Jean Ferrat aura une admiration sans borne, et de sa femme Elsa Triolet. On se souvient des textes du poète, portés par la guitare du musicien. L’humanisme combatif de Ferrat sera la matrice de son œuvre. Et Jean-Emmanuel Ducoin écrit : «Avec le premier 33 tours qu’il sort chez Barclay, Jean Ferrat va frapper un grand coup et devenir pour toujours un géant de la chanson française.» Nous sommes en 1963 et Nuits et brouillard, échos au plan nazi Nacht und Nebel, devient le point d’ancrage de ses engagements, la thérapie aussi, de sa propre histoire. Des portes des usines, où il soutient les ouvriers en grève, aux pavés parisiens de Mai 68, Jean Ferrat ne cessera de défendre son idéal, un idéal communiste, loin, cependant, des réalités soviétiques.

La censure frappera fort. Ostracisé, le poète musicien verra l’interdit se transformer en piédestal et «ces entraves à la liberté d’expression participeront à la gloire de Ferrat, assurément», note Jean-Emmanuel Ducoin. Les succès s’enchaînent et Jean Ferrat trouvera à Antraigues, en Ardèche, le havre de douceur qui l’apaise et l’inspire, «une terre d’adoption». Une terre qui l’aidera à surmonter la perte de Christine Sèvres en 1981, une terre qui verra renaître l’amour, celui pour Colette qu’il épouse en 1992… Cette vie de tumultes et de luttes, d’engagements et de poésie, Ferrat, souvent blessé mais jamais abattu, l’aura vécue en se restant fidèle, et Jean-Emmanuel Ducoin nous invite au souvenir. Co-édité par Jean-Claude Gawsewitch et l’Humanité, ce livre est un morceau d’histoire de la chanson française, posée sur du papier glacé. La beauté des photos agit comme un révélateur à la simplicité précise du texte. L’histoire d’une vie d’exception, sublimée par le visage d’«un homme qui ne trichait pas».

(Jean Ferrat, l'Homme qui ne trichait pas, de Jean-Emmanuel Ducoin. Éditions Jean-Claude Gawsewitch/l’Humanité, 223 pages, 29,90 euros.)

jeudi 15 septembre 2011

Rentrée politique : besoin de changement !

Au lendemain d’une journée de «commémorations» des dix ans du 11 septembre 2001, événement qui, comme chacun le sait, bouleversa le monde autant par son choc émotionnel légitime que par ses conséquences de transformations géopolitiques, il n’est pas vain de s’y arrêter encore un bref instant. Mais en évoquant l’ici-maintenant, celui de 2011, qui donne lieu à maints retours d’expérience sur notre univers «mental»… Maintenus dans un climat de peur permanente par une stratégie de «terreur» justifiant tout, y compris des guerres, les peuples occidentaux ont compris que les effroyables attentats sur le sol états-unien avaient servi de prétexte aux politiques sécuritaires de contrôle des individus et de restriction des libertés. Nous ne sommes pas sortis de cet usage symbolique du désastre comme réaction archétypale. Ce réflexe consistant à survaloriser la nécessaire lutte contre le terrorisme possède son sens caché : nos dirigeants ont espéré affaiblir d’autres formes de luttes fondamentales pour l’avenir des citoyens. À commencer par la lutte des classes et l’indispensable rupture avec le capitalisme…

Depuis, deux conflits armés en Irak et en Afghanistan sont passés par là, sans compter les odieuses offensives menées par Israël au Liban et à Gaza, qui ne sont pas sans rapport avec «l’ambiance» anti-Arabe instrumentalisée au lendemain du 11 septembre. Longtemps s’imposa la théorie du «choc des civilisations» des Bush et autres Sarkozy, avec son cortège d’amoralités politiques que sont la torture ou les enfermements arbitraires, sans parler de l’incitation à la haine des autres, au racisme sournois et à la xénophobie, dont la droite française sarkozyste n’a pas fini d’user et d’abuser… Avec les mouvements arabes d’émancipation, qui ont fait voler en éclats certaines «vérités» d’hier, vivons-nous une fin de cycle? Dans un monde qui change et évolue vite, si vite, l’importance économique prise par les pays «émergents» est un signe. D’autant que, dans l’agenda de l’actualité, continuent de dominer les effets de la crise économique, symptôme avancé des drames sociaux du capitalisme globalisé.

La France n’y échappe pas. À la veille d’une année électorale primordiale, il convient de s’interroger sur les nécessaires volontés de ruptures radicales. Car le bilan du sarkozysme est accablant, affligeant. En moins de cinq ans, le pays a été entraîné vers un nouveau degré d’ensauvagement, mélange névrotique entre libéralisme économique et idéologie néoréactionnaire. Mais ne masquons pas la réalité : s’il s’agit de sortir le pays de l’emprise des puissances de l’argent de la Sarkozie-Compagnie, les changements «à la marge», synonymes d’aménagements du capitalisme et d’acceptation des politiques de rigueur et de «règles d’or», seraient non seulement une erreur tragique mais un contresens historique. Pour être à la hauteur des enjeux de civilisation de notre époque et tirer un trait définitif sur le monde destructeur de l’après-11 septembre, la gauche française doit réévaluer son ambition. C’est une révolution citoyenne par les urnes que nous devons préparer, pour bousculer l’hégémonie du PS et transformer le Front de gauche en un pôle de rassemblement populaire capable d’imposer un rapport de forces inédit. Car la gauche française a devant elle un défi de civilisation bien plus important qu’une question de simple alternance… Première étape pour y parvenir : les 16, 17 et 18 septembre à la Fête de l’Humanité. Le changement y sera à l’ordre du jour !

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 septembre 2011.]

 
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mardi 13 septembre 2011

Folie(s) : l'incroyable retour médiatique de DSK...

Actualité. L’attente – l’oubli. Des jours offerts au hasard, à la fugue, au vague à l’âme à peine dilué dans les petits frissons de l’été finissant. Après les faux-fuyants plutôt apaisés de semaines bien longues à tourner sa plume dans l’encrier de l’impatience, le désir du bloc-noteur, à la manière d’un précipité chimique agissant sur la volonté, sort comme renforcé du silence imposé. Nous parlons là du désir d’en découdre, désir en grand qui chasse la mélancolie et attise les braises, bref de ce concept de désir dont l’absence chronique explique en partie l’ampleur de la panne républicaine… Même les épreuves du temps et de la vie ne parviennent pas à noyer la brutalité comme les absurdités de l’actualité surgissante dont le rythme ne s’essouffle plus. Et il n’a pas fallu attendre longtemps pour que, en effet, brutalité et absurdités se conjuguent à tous les temps…

DSK. Le week-end dernier, la France médiacratique a vécu l’un de ces moments de folie qui nous font douter de l’existence d’une raison collective – sans oser évoquer un éventuel «bon sens» corporatiste. Le «retour» de Dominique Strauss-Kahn en France, comme chacun l’a constaté, fut l’occasion d’un cirque médiatique aussi improbable qu’affligeant. Caméras, photographes, rodéo automobile, directs en boucle, éditions spéciales : de l’aéroport de Roissy à son domicile de la place des Vosges à Paris (il y a pire comme dépaysement, non?), une véritable meute en action s’est déployée pour coller aux basques de l’ex-patron du FMI. Durant des heures, les «alertes» et autres «live blogging» firent virer au rouge toute la blogosphère et même Facebook… Comment une information (banale mais digne d’intérêt) a-t-elle pu se transformer en un «événement» capable de tout écraser, alors que, précisément, il n’y avait rien d’autre à en dire? D’ailleurs aucune annonce n’accompagna ce retour scénarisé. DSK lui-même ne parla pas. Ni Anne Sinclair. Tout juste posèrent-ils avec délectation pour les caméramans et les photographes, nonchalamment, comme de vulgaires starlettes rentrant d’un long séjour aux Seychelles… Du coup, cette journée de frénésie médiatique se résuma par un vide sidéral… et les images surréalistes d’une Peugeot fendant à vive allure la circulation parisienne sous une pluie fine.

People. Inutile de répondre à cette question : combien de Français avaient réellement envie que l’ancien favori des sondages pour 2012 mobilise ainsi nos antennes, nos écrans et nos journaux? Nous-mêmes avons fini par nous imposer le dilemme : comment parler d’une actualité semblable pour dire qu’on en parle trop ? Au passage, comment ne pas être étonnés de voir une majorité de nos confrères adopter avec DSK un comportement qu’ils dénoncent assez fréquemment quand il concerne la presse people, sans parler de la fascination (malsaine?) des médias et de leurs lecteurs pour Anne Sinclair, la «fidèle-outragée» (sic), que certains, probablement atteints d’américanisme aigu, verraient bien tôt ou tard s’engager en politique à la place de son faillible époux. DSK en Bill Clinton? Anne en Hillary? On croit rêver!

Classes. Au fond, que restera-t-il de cette actualité d’un dimanche qui aurait dû être comme les autres, quand chacun aura perçu à son juste niveau l’irresponsabilité d’un pseudo «journalisme» devenu fou? Oui, que restera-t-il quand une majorité de citoyens aura pleinement analysé cette séquence orgiaque? Ceci: juste une mise en scène jouée et surjouée par quelques protagonistes incapables d’admettre qu’ils ont quitté le champ politique pour se vautrer dans le roman-feuilleton pour voyeuristes décervelés, à commencer par le couple lui-même, qui aurait pu rentrer discrètement mais préféra à l’humilité le débarquement tonitruant. Qu’on pardonne au chronicœur son excès d’indignation, mais tout de même! À moins d’être totalement amnésique ou dépourvu du minimum de pudeur requise, comment ces «journaleux» et leurs hiérarchies pouvaient-ils oublier qu’il s’agissait là d’un homme – pas n’importe lequel – accusé d’agression sexuelle sur une femme? Certes, après l’abandon des poursuites pénales, DSK n’est désormais mis en cause que dans une procédure civile. Et alors? Cela n’empêchera en rien la nécessité d’une probable prochaine réparation vis-à-vis de Nafissatou Diallo… À ce propos. Que celle-ci ait menti sur certains points prouve-t-il que DSK est innocent? Que celle-ci ait pu nouer de peu recommandables amitiés suffit-il à la disqualifier ad vitam aeternam? Posées autrement: une femme pauvre et noire (pour ne pas dire une «domestique») peut-elle être victime d’une agression sexuelle? Au moins une chose est sûre. L’attitude des médias cette semaine vient de nous ramener aux fondamentaux : le mépris de classe existe toujours…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 9 septembre 2011.]

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dimanche 11 septembre 2011

À la découverte du philosophe Karl Marx, ou l’éblouissement d’un jeune homme...

Voici la critique d'un de mes nouveaux livres (celui sur Marx), par Charles Silvestre, publiée dans l'Humanité du 9 septembre 2011.

Par CHARLES SILVESTRE
À dix-sept ans, Karl Marx mène une double vie. À Trèves où il est né, il court la nuit les tavernes, boit et se bat. Il étudie le jour, lit l’hébreu, apprend des poèmes, se plonge dans la philosophie, analyse déjà le conflit entre déterminations «idéales» et «matérielles». Il résumera: «Le devoir, le sacrifice de soi, le bien-être de l’humanité, le souci de notre propre perfection»… À dix-sept ans, Jean-Emmanuel Ducoin part à la découverte de Marx. Il vient d’un «haut lieu scolaire», celui des jésuites qui «tenaient eux aussi le guichet de l’avenir, servaient des vers au comptoir de la poésie, ouvraient la porte aux émancipations». À la maison, il y a l’Humanité, le journal du «vieux parti du paternel et du grand père qui était encore une maison commune». Jean-Emmanuel se plonge dans Marx pour ne pas devenir une victime de plus de la génération Mitterrand, celle du renoncement à la promesse de changer la vie. Et là, c’est l’éblouissement!


Cette histoire de jeunes hommes, le second ressourçant son esprit critique dans le génie au travail du premier, est la trame passionnante du livre de Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef de l’Humanité. Singularité du croisement : pour l’auteur, instruit par les pères jésuites, la première découverte est celle de la profondeur de la critique de la religion. «Ce sont les hommes qui ont créé dieu à leur image», dit Marx. Chez son lecteur, l’ébranlement idéologique est «considérable», mais va bien plus loin qu’une poussée d’athéisme. Car l’illusion religieuse «âme d’un monde sans cœur» a des racines sociales, elle repose sur l’organisation de la production matérielle. C’est donc celle-ci qu’il faut changer plutôt que de persécuter la croyance… L’autre choc est dans la lecture du Capital. De ce livre qu’il n’avait fait que parcourir, Jean-Emmanuel Ducoin écrit: «Je ne l’ai vaincu – en termes de compréhension globale – qu’en 1988 durant la campagne présidentielle» quand l’Humanité était devenue «mon quotidien, mon pouls, ma raison d’être». Voici donc le Capital avalé comme le Galibier, et la métaphore ne surprendra guère ceux qui suivent chaque été ce suiveur du Tour. Car on peut aussi lire ce livre sur Marx comme une grande course à étapes, bourrée de cols à escalader, des secrets de la plus-value à la mise à jour de la «révolte des forces productives contre les rapports de production»…


Nouveau sommet: le Manifeste du Parti communiste de 1848, rédigé avec Engels. Qui débute par sa célèbre formule: «Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme.» Ducoin se livre à son sujet à une véritable enquête sur les mots, leur contexte et leur postérité. Où l’on voit que les «nuances» dont il se recommande – il se veut marxien – peuvent venir aussi des auteurs eux-mêmes : «Nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires avec un principe nouveau : voici la vérité…» Le grand mérite du livre est d’être ainsi une traversée de Marx, alerte, largement accessible, œuvre et vie mêlées, jusqu’aux pages bouleversantes sur la fin d’un homme poursuivant un rêve inouï pour l’humanité et poursuivi lui-même par une insigne pauvreté.

(À la rencontre de… Karl Marx, de Jean-Emmanuel Ducoin, avec une préface de Gérard Mordillat. Editions Oxus Littérature, 150 pages, 15 euros.)

Commune de Paris : Marx était un contemporain actif et vigilant...

Malgré ses doutes, l’auteur du Manifeste et du Capital rallie rapidement la cause des communards. Il exaltera l’exemple de 1871, tout en proposant un «bilan critique» inscrit dans la question de l’État.

Né en 1818, Karl Marx a la particularité d’être pleinement contemporain de la Commune de Paris. Plutôt circonspect pour ne pas dire hostile dans un premier temps à l’émergence des événements qui couvaient depuis plusieurs mois dans cette France belliqueuse, il écrit en février 1871: «La classe ouvrière se trouve placée dans des circonstances extrêmement difficiles, l’insurrection serait une folie désespérée.» Comment et pourquoi l’homme du Manifeste se montre-t-il si prudent face à la révolte grondante? Depuis une vingtaine d’années, le compagnon de combats de Friedrich Engels pense que la révolution ne réussira pas sans l’alliance des ouvriers et des paysans, des Parisiens et des provinciaux. Or, depuis la guerre de 1870, Marx reste convaincu que ces conditions ne sont pas réunies. A-t-il vraiment tort?

Le 19 juillet 1870, le régime, trop sûr de lui, victime des manœuvres de Bismarck, déclare la guerre à la Prusse. Le 2 septembre, le désastre de Sedan emporte tout sur son passage et provoque des manifestations anti-impériales à Paris, à Marseille, au Creusot et à Lyon. Le péril entraîne l’armement partiel de la population parisienne, sous la forme de la garde nationale, dont les ouvriers constituent l’ossature. Le 4, le Palais-Bourbon est envahi et Gambetta y proclame la République. Mais une fois encore, comme en 1830 et en 1848, le pouvoir se trouve immédiatement accaparé par un groupe de «politiciens républicains», les Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry, Émile Picard et même Adophe Thiers en coulisses, qui tous ne souhaitent qu’une chose : traiter avec Bismarck pour mieux contenir la poussée politique populaire. Comme pour amadouer la détermination de la population parisienne, ils annoncent aussitôt la République, sans jamais en préciser le contenu constitutionnel…

Profondément hanté par le souvenir des journées de juin 1848, Marx se sent intensément dans le deuil de «la prochaine» révolution, si ce n’est «la» révolution. Il le sait mieux que quiconque: l’aspiration française à la «révolution», toujours très présente au XIXe siècle, a quand même permis les Trois Glorieuses de juillet 1830 et la chute de Charles X, février 1848 et la chute de Louis-Philippe, et finalement le 4 septembre 1870 et la chute de Napoléon III… En somme, en quarante ans, les jeunes républicains et les ouvriers armés ont fait tomber deux monarchies et un empire. Voilà pourquoi Marx, considérant la France comme «la terre classique de la lutte des classes», a écrit ses chefs-d’œuvre que sont les Luttes de classes en France, le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte et la Guerre civile en France. Dans ce dernier texte, des générations entières liront: «Le Paris ouvrier, avec sa 
Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d’une société nouvelle.»

Pour en arriver là, Karl Marx vit la Commune au jour le jour. Tandis que le mouvement insurrectionnel et bientôt communaliste se propage à Lyon, Saint-Étienne, Marseille, Toulouse, Narbonne, etc., il désespère pourtant de ne pas voir le pays basculer dans la levée en masse et regrette que les insurgés refusent de s’emparer du trésor de la Banque de France, et, surtout, de fondre sur Versailles pour desserrer l’étreinte des troupes de Thiers… Car à Paris, comme redouté, le siège tourne à l’enfer. Le 30 mars, deux dirigeants communalistes, Léo Frankel et Eugène Varlin, réussissent à transmettre à Marx une missive secrète pour solliciter ses conseils sur «les réformes sociales à appliquer». Enthousiaste, Marx écrit le 12 avril (Lettres à Kugelmann): «Si tu relis le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, tu verras que j’affirme qu’à la prochaine tentative de révolution en France il ne sera plus possible de faire passer d’une main dans l’autre la machine bureaucratico-militaire, mais qu’il faudra la briser, et que c’est là la condition préalable de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C’est aussi ce qu’ont tenté nos héroïques camarades de parti de Paris. (…) Merveille de l’initiative révolutionnaire des masses montant à l’assaut du ciel. (…) Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase.»

Sur le moment, Karl Marx propose un «bilan» de la Commune – qu’il sait pourtant condamnée – entièrement inscrit dans la 
question de l’État. Pour lui, pas de doute. La Commune de Paris est le premier cas historique où le prolétariat assume sa fonction transitoire de direction, ou d’administration, de la société tout entière, «la forme politique enfin trouvée qui permet de réaliser l’émancipation économique du prolétariat»… Marx en tire la conclusion – déjà formulée auparavant – qu’il ne faut pas «prendre» ou «occuper» la machine d’État, mais la briser. Comment y parvenir? Marx n’a hélas jamais écrit son grand livre sur «la Révolution et l’État», qui a tant manqué à tous les marxiens du XXe siècle, il se contente donc de prophétiser que «la Commune, début de la révolution sociale du XIXe siècle, fera le tour du monde» et sera «acclamée par la classe ouvrière d’Europe et des États-Unis, comme le mot magique de la délivrance. Si la Commune était battue, la lutte serait seulement ajournée».

Si la lutte des classes n’est pas seulement la lutte puis le soulèvement des prolétaires mais d’abord la lutte permanente du capital pour soumettre le travail, Marx avait compris très tôt que cette lutte, au cœur des sociétés en mutation avancée, n’était jamais aussi visible qu’au moment des grandes crises vécues ou prévisibles. Que le communisme s’affirme comme une piste majeure du vaste mouvement d’émancipation humaine est, à ses yeux, une exigence politique qui n’a rien d’un vague idéal mais procède d’un mouvement historique. Pour s’ériger en «classe dirigeante de la nation et devenir lui-même la nation», le prolétariat «doit conquérir le pouvoir politique». À une époque (le XIXe siècle) où la démocratie parlementaire est encore une exception en Europe, Marx et Engels envisagent cette «première étape de la révolution sociale» comme synonyme de «conquête de la démocratie» et d’établissement du suffrage universel. À ce titre, c’est donc logiquement que la Commune de Paris leur apparaît comme sa forme enfin trouvée, sorte de résumé à elle seule d’un pan entier du communisme dont rêve l’auteur du Manifeste. Marx le signe: «Que serait-ce, Messieurs, sinon du communisme, du très “possible” communisme?»

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 9 septembre 2011, dans le cadre
d'une série d'été consacrée à des acteurs de la Commune de Paris 1871.]

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lundi 25 juillet 2011

Le Tour 2011 annonce-t-il un à-venir meilleur ?

Avec la victoire de l’Australien Cadel Evans et trois semaines de réhumanisation sportive, les amoureux du Tour peuvent se réjouir. Les tricheurs sont harcelés. Les Français marquent les esprits. Et une certaine magie revient peu à peu…
Depuis les Champs-Elysées (Paris).
Rien n’obsède autant qu’une idée fixe. «Je me sens heureux et serein.» Cadel Evans (BMC) s’exprime si calmement qu’une part de sa substance semble enfouie en lui, comme si l’émotion se refusait aux rafales de l’événement. «J’ai consenti beaucoup d’efforts toute ma vie pour atteindre cet objectif.» La mâchoire au carré assaillie de respirations douces, les yeux clairs perdus en eux-mêmes, il affronte déjà cette amplitude singulière des hommes sortis de la pénombre. «Cela fait 21 ans que j’ai regardé le Tour de France pour la première fois, chez moi, en Australie.» Héros de toute une nation qui fête la mondialisation du vélo, sa modestie légendaire ne le quitte pourtant pas. «Le Tour, c’était un rêve d’adolescent, mais ce fut tout le temps un rêve d’adulte…» A 34 ans, un Australien à la maturité réconfortante donne à voir l’entr’aperçu d’un monde conquis, lui qu’on a tant et tant éreinté pour son attentisme et ses places d’honneur. En écrasant les frères Schleck (Leopard-Trek) dans l’ultime contre-la-montre, samedi à Grenoble, au lendemain d’un exploit de «patron» dans le Galibier qui restera dans l’histoire, Cadel Evans, premier Australien de la généalogie, offre sans effraction son nom au palmarès du Tour. La victoire d’un antiromantique de Juillet, peut-être ; mais la consécration rassurante d’un authentique champion…

A l’heure du bilan, le chronicoeur examine sa conscience et pèse ses mots. Car avec le Tour, le sens ne se sépare pas des expressions pour l’exprimer. Alors, en débouclant nos valises aux effluves d’embrocation, il convient d’être attentif à la manière de décrire la réalité. En dehors du triomphe de l’Australien, que doit-on ainsi retenir de ces trois semaines? D’abord? L’épopée de notre «Titi» Voeckler (Europcar), bien sûr, sa hargne, son abnégation devant la souffrance endurée, sa roublardise cachée, sa fausse naïveté, bref, tout ce que nous aimons dans ce cyclisme français grâce auquel le peuple du Tour a pu s’incarner pleinement et légitimement. Ensuite? L’éclosion de son équipier Pierre Rolland, 24 ans au compteur, vainqueur de l’Alpe d’Huez dans des circonstances jouissives, un talent brut au caractère trempé, qui, un jour ou l’autre, et pourquoi pas l’année prochaine, martèlera la course de son empreinte avec une toute autre ambition, croyez-nous, que le maillot blanc de meilleur jeune (1)…

Au passage, n’oublions pas le panache inopérant du triple-vainqueur Alberto Contador, ombre de lui-même, psychologiquement marqué par la traque des instances du cyclisme: le triple-vainqueur ne fut qu’un spectre pourchassé par les heurts d’une justice immanente, qui, parfois, veille dans l’ombre du Tour... Enfin, n’oublions surtout pas la performance globale des Français : Voeckler 4e, Jean-Christophe Peraud 10e (AG2R-La Mondiale), Pierre Rolland 11e, Jérôme Coppel 14e (Saur-Sojasun), Arnold Jeannesson 15e (FdJ)… En conclusion ? Des ascensions moins rapides, des visages tordus par la douleur, des tricheurs de plus en plus harcelés, des coureurs français présents à la lisière du futur : avons-nous assisté à une sorte de réhumanisation sportive du Tour, symbolisée par un réenchantement du public ? Les sceptiques et les prudents traîneront leur perplexité comme leur sourd agacement. Mais nous pouvons témoigner que tous les acteurs (ou presque) rencontrés sur l’épreuve, coureurs, managers, directeurs sportifs et suiveurs, nous ont exprimé leur «optimisme» face à des «performances plus humaines»… La vélorution tant attendue est-elle en cours ?

Thomas Voeckler et
Jean-René Bernaudeau.
Hier soir, du côté des Champs, en voyant s’agiter le peuple du Tour, le chronicoeur se disait que, décidément, l’écrivain Philippe Bordas avait bien raison en affirmant que le cyclisme n’était «pas un sport» mais «un genre» (2), dont l’œuvre principale était de ménager une place, «sa» place, pour l’éventualité d’un autre sens, de quelque chose d’inouï, d’un autre temps… L’air maladif et tout chiffonné après trois semaines d’ardeur et de défaillances en tout genre, le chronicoeur pensa alors très fort à Jean-René Bernaudeau, à son ouvrage pour le vélo français, à son inlassable intuition, à sa simplicité lorsqu’il feuillette lui aussi le grand-livre des Illustres, à sa générosité humaine – irremplaçable pour honorer le juste reflet de la légende de Juillet. «Le Tour, c’est l’affaire du peuple – comme la toile cirée», a écrit un jour Gérard Mordillat, qui se demandait: «Qu’est-ce que faire un tour complet? C’est faire une Révolution.» (3) Voilà, c’est souvent à la naissance des mots dans toute leur exigence, que le Tour nous hante sitôt achevé, déjà orphelin de lui. Pour son vingt-deuxième voyage en cette pure folie française, le chronicoeur, qui en paie le prix fort, a tenté de porter la trace d’un patrimoine populaire encore identifiable dans l’Histoire. Qu’on se le dise, le tour doit rester une idée fixe.

(1) Aucun tricolore n’avait ramené à Paris le maillot de meilleur jeune depuis Gilles Delion, en 1990, avant la folie des années EPO…
(2) Forcenés (Fayard), 2008.
(3) C’est mon Tour (Eden, livre collectif), 2003.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 25 juillet 2011.]

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vendredi 22 juillet 2011

Tour : Voeckler craque, Rolland se révèle, Evans en position de force…

Le Français Pierre Rolland s'impose au sommet de l'Alpe d'Huez, au terme d'une 19e étape émouvante. Thomas Voeckler perd son maillot jaune. Andy Schleck est le nouveau leader. Mais Cadel Evans est le favori du contre-la-montre de Grenoble, samedi…
Depuis l'Alpe d'Huez (Isère).
Et dans les toutes premières rampes de l’Alpe d’Huez, «titi» Voeckler craqua. Subitement. C’était tellement attendu, annoncé depuis si longtemps, que lorsque l’instant survint dans toute sa brutalité, il fallut au chronicoeur un bon moment pour y croire. Il n'y eut aucune injustice dans ce sentiment ambivalent. Juste l’inéluctabilité dans sa sauvagerie, et, surtout, l’inéluctabilité dans son évidence... Notre roman de Juillet s’acheva soudain à l’antépénultième page. Comme un goût d’inachevée. Une furtive impression de vaste déception. Seulement voilà, si le cyclisme révèle les comportements humains et les met à nu, le cyclisme «normal» (qu’on pardonne l’expression) possède en lui une vertu immuable que la moralité devrait honorer sans relâche: face aux grandes heures, on ne peut pas tricher… Voeckler était à sa place. Et les cadors, tous les cadors, à la peine!

Vaincu donc, Thomas Voeckler, avec son immense courage en bandoulière et sa joie rehaussée du travail réussi. Un travail énorme que la France du cyclisme, inventive et innovante, n’oubliera pas de sitôt. Car l’équipe Europcar de notre chroniqueur Jean-René Bernaudeau est un collectif si homogène et formateur désormais, qu’elle a eu l’intelligence, ce vendredi 22 juillet dans l’ultime étape de montagne (109,5 km) entre Modane et l’Alpe d’Huez, via une nouvelle montée du Galibier, de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier. Et autant dire les choses sans avoir peur de se tromper: devant la situation désespérée de son maillot jaune, Bernaudeau a donné «carte blanche» à un coureur dont nous n’avons pas fini de parler!

Connaissiez-vous Pierre Rolland avant ce Tour de France? Equipier modèle de Voeckler depuis des jours et des jours, il est, aux yeux de Lance Armstrong, observateur ironique du rendez-vous de Juillet, la véritable «rock-star» de l’édition 2011. Le septuple vainqueur a vu juste. Hier, Rolland a non seulement remporté l'étape de l'Alpe d'Huez, une première pour un Français depuis Bernard Hinault en 1986 (!), il a non seulement revêtu le maillot blanc du classement du meilleur jeune, mais, tenez-vous bien, il a tenu la dragée haute à Alberto Contador (engagé dans un raid absolument désespéré) et Samuel Sanchez (nouveau porteur du maillot à pois), avant de les déposer dans le final pour aller quérir des lauriers de prestige et, accessoirement, la toute première victoire tricolore du Tour 2011. Comme le disait Bernaudeau: «Pierre n’a pas gagné une étape du Tour, il a gagné à l’Alpe d’Huez!» Le destin a juste voulu que le grimpeur d'Europcar décroche la plus belle victoire de sa carrière le jour où son leader voyait son rêve s'évanouir… Un emblématique passage de témoin?

«Je travaille pour vivre de pareils moments», déclara simplement Rolland, secoué par l’émotion. Avant de préciser, à tous ceux qui, depuis longtemps, attendent de lui monts et merveilles: «On ne m'a pas laissé beaucoup de temps pour faire mes preuves. Mais je n'ai pas encore 25 ans… Je vais tout faire à l’avenir pour travailler, travailler encore pour essayer un jour de gagner le Tour et surtout essayer de n’avoir aucun regret le jour où j’arrêterai le vélo…» Un sportif d'exception se cachait derrière ses mots. Mais un champion rare venait de naître à 1850 mètres d'altitude.

Après cette étape haute-fréquence, ce fut comme prévu le chamboulement complet au classement général. Si Andy Schleck s’est emparé du maillot jaune devant son frère Frank (2e à 53''), Cadel Evans (3e à 57'' seulement) n'a pas perdu la moindre seconde sur ses principaux rivaux. Avant le contre-la-montre individuel de samedi (42,5 km), l’Australien, spécialiste du genre, peut évidemment rêver de victoire finale. Quant à Thomas Voeckler, il se retrouve 4e à 2’10’’…
Tout à sa joie après l’éblouissante démonstration de l’équipe Europcar de Jean-René Bernaudeau, le chronicoeur se gardera d’émettre le moindre pronostic concernant le vainqueur final sur les Champs-Elysées… Pour l’heure, il savoure à sa juste mesure le retour d’un cyclisme plus humain. Qui osera encore en douter?

(A plus tard…)

Tour : au Galibier, Voeckler devient Géant de Juillet

Le Luxembourgeois Andy Schleck remporte la 18e étape au sommet du célèbre col, qui fêtait hier le centenaire de sa première ascension. Contador sombre. Thomas Voeckler, héroïque, sauve encore une fois son maillot jaune !
Depuis le Galibier (Hautes-Alpes).
À tout Géant de Juillet doit s’agréger un épique phénomène : le centenaire d’une montée mythique en constitue un de premier choix. Tous les cyclistes le savent, il faut de l’élégance, de la grâce et une certaine dignité à un col qu’on escalade à vélo, une espèce d’ampleur, quelque chose de grandiose dans la nudité de son décor, un certain effroi dans la violence de ses pourcentages. De quoi justifier les efforts consentis… Pour honorer le juste reflet de sa légende, le sommet du Galibier avait été choisi comme théâtre privilégié, hier, en devenant la plus haute arrivée de l’histoire de la Grande Boucle : 2 645 mètres (1), là où, entre cimes et nuages, les plus grands ont, un jour ou l’autre, laissé leur empreinte.
En 1911, le pionnier Émile Georget
sur les pentes du Galibier.
Le souvenir persiste. Lorsqu’il terrassa le monstre sacré et pénétra par effraction dans une autre dimension, le 10 juillet 1911, le pionnier Émile Georget ne savait pas qu’il venait d’inaugurer une longue lignée de fous pédalant. Avec sa casquette arrondie à visière blanche sur laquelle reposaient des lunettes de protection, avec sa silhouette dégingandée sur une machine ancestrale, portant en bandoulière son boyau de secours, le gars de Châtellerault fut en effet le tout premier à parvenir au sommet. «Ça vous en bouche un coin !», éructa-t-il aux quelques témoins de cette scène homérique. Comme perdu dans cet univers minéral propre aux méditations, le dur au mal Eugène Christophe s’exclama pour sa part: «Ce n’est plus du sport, ce n’est plus une course, c’est du travail de brute!»

Un siècle plus tard, qu’étaient donc les brutes devenues? Et que nous réservait la plus « belle étape » du Tour 2011, avec ses trois cols au-dessus de 2 000 mètres, Agnel (2 744 m, toit du Tour 2011), Izoard (2 360 m) et Galibier (2 645 m). Alors que vingt-six coureurs sacrificiels s’échappèrent tôt, tous les suiveurs attendaient l’audace d’Alberto Contador (Saxo Bank), une nouvelle fois gêné par sa douleur au genou. Mais ce fut Andy Schleck (Leopard) qui dégoupilla dès l’Izoard, à mi-montée, à plus de soixante bornes du but. Sur le modèle du retour et de l’atermoiement, du sursaut et du sursis où la moindre progression constituerait autant de pas vers une exposition radicale à autrui, cette attaque au long cours ne suscita aucune réaction des autres favoris jusqu’au pied du Galibier, Géant du mal auquel il fallait maintenant sacrifier. Jeu dangereux. D’autant qu’Andy, à la faveur d’une course d’équipe préétablie, retrouva deux équipiers partis aux avant-postes, d’abord Joost Posthuma, puis Maxime Monfort, qui protégea son leader sous l’âpreté du vent. L’angoisse monta d’un cran quand commença à serpenter la fameuse rampe vers l’enfer, où les héros classiques s’inventent périodiquement des héritiers. Dans le groupe maillot jaune, chacun s’observa. Cette attitude absurde – due à leur incapacité physique ou à leur caractère timoré ? – profita au cadet des frères Schleck. Les minutes s’égrenèrent. Car à l’avant, Andy martela la course jusqu’à sa propre saturation, tentant de rallumer les derniers feux d’un romantisme malmené. À l’arrière, Cadel Evans (BMC) mena la troupe façon grognard, tandis que notre Thomas Voeckler (Europcar), plus impressionnant que jamais, épousa cette fois la cause d’un vainqueur potentiel, toujours aidé par l’admirable Pierre Rolland. Samuel Sanchez explosa. Et Contador, genou meulé, s’éteignit à deux kilomètres du sommet : fin de partie pour le triple vainqueur!
Dans le dernier kilomètre, «titi» Voeckler piocha si fort en lui, crocha si profond dans la hargne de son outre-là, que toute la France semblait le pousser dans le dos. Au prix d’un sacrifice intemporel, au bout de lui-même, arc-bouté à son courage, le protégé de Jean-René Bernaudeau sauva son paletot jaune. Quinze petites secondes préservées sur Andy, vainqueur au sommet. Mais quinze secondes d’un bonheur si inouï, si prodigieux, que nous mangions du regard, alentour, ces espaces rugueux qui lui tendaient les bras, comme une magistrale offrande aux valeurs de hautes-luttes. Le Galibier prend, dispose. Mais le Galibier donne, parfois, quand on mérite ses honneurs.
 
Hier soir, les journalistes ne purent retenir leurs applaudissements en salle de presse. Alors, gorge serrée, le chronicœur jeta un œil sur son coin de table et revit sur papier jauni le visage d’Émile Georget. Ce fut à ce moment-là, devant les traits noircis d’un personnage de photo oubliée, avec en fond de scène l’image de Voeckler sur les écrans de télé, que nous éprouvâmes le besoin de retrouver le monde du silence et ses vertiges. Sortir, regarder le Galibier, le défier, le dévorer, avec pour tout legs la gravité des hommes en fuite. Le regretté Louis Nucéra écrivait: «Les coureurs cyclistes relèvent du mythe et de la réalité. Les voir à l’œuvre ne les rend pas moins grands que le rêve que nous avons d’eux.»
Voeckler en sait quelque chose. Depuis hier, il est devenu Géant de Juillet.

(1) Le col du Galibier est très souvent le « toit du Tour », d’autant qu’il a grandi de 89 mètres depuis 1979, lorsque Lucien Van Impe inaugura la nouvelle route et bascula le premier au sommet…

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 22 juillet 2011.]
 
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jeudi 21 juillet 2011

Tour : à Pinerolo, la Cavalerie se prépare à l'obstacle...

En Italie, le Norvégien Edvald Boasson Hagen (Sky) remporte la 17e étape. Thomas Voeckler reste en jaune. Aujourd’hui, place à la grande étape du Tour avec trois cols au-dessus de 2000 mètres et l’arrivée au sommet du Galibier !
Depuis Pinerolo (Italie).
Quand les cimes les appellent et les attirent, ils aspirent tous à être la démonstration même. Et puisque le vélo répugne aux petitesses d’esprit, qu’ils soient en position d’élever la course ou de la subir, leur degré de souffrance définit toujours leur grandeur. Avec l’arrivée tonitruante des Alpes, le chronicœur a retrouvé force et vigueur et profite de son observatoire pour admirer comme au premier jour la «multitude du Tour» avec ce brin de poésie qui sied si bien à semblable théâtre. Mais pas le temps, hélas ! de s’attendrir sur les sommets qui, au loin, dessinaient l’horizon de contours abrupts. En débarquant en Italie, hier, par le col frontière de Montgenèvre (2e catégorie, 8 km à 6,1 %), tous les suiveurs se demandaient si l’épisode de l’arrivée à Gap, mardi, pourrait se reproduire. Et surtout si Alberto Contador poursuivrait sa folle révolte…
 le Norvégien Edvald Boasson Hagen.
Avant même la suite des événements, avouons que le leader des Saxo-Bank a au moins renversé une première montagne, celle de l’incompréhension, qui, jusque-là, jetait comme une ombre portée sur son statut d’invincibilité. Les ennuis physiques dus aux chutes expliquaient sans doute son apathie dans les Pyrénées. Hier matin, l’Espagnol Carlos Sastre, ancien vainqueur du Tour, analysait bien la situation: «On disait Contador battu. Il a été piqué au vif. Je crois, surtout, qu’il n’a plus peur de perdre…» En langage cycliste, le littérateur traduirait par: ne «plus avoir peur de perdre» signifie que le coureur en question sait désormais qu’il peut gagner dès qu’il le décidera, qu’importent la nature et la violence de l’affrontement, qu’importent même les adversaires qui se glisseront en travers de sa route… Voilà bien l’énigme Contador, dont le chronicœur, avec ses grosses lunettes d’archiviste, se souvient qu’il ne fut longtemps qu’un grimpeur frénétique rescapé du coma et d’un œdème cérébral, et un ancien disciple de Manolo Saiz, le principal accusé de l’affaire Puerto… Depuis, l’Espagnol s’est bâti un palmarès et même un semblant de respectabilité auprès de ses congénères. Ces derniers savent de quel bois l’Ibère se chauffe et quel feu consume ses dedans. Quant à nous, comment oublier sa traçabilité, ancienne ou récente?

Voilà ce à quoi nous songions sur le coup 16 heures, quand le peloton des favoris franchissait le sommet du col de Sestrières (2 035 m, 11 km à 6,3 %), troisième difficulté du jour. Déjà installé dans le centre équestre de Pinerolo transformé en salle de presse, au cœur de la province de Turin où le vaste buffet et les cafés serrés furent à la hauteur de leur réputation, le suiveur se régalait à la vue des militaires locaux qui régentaient ces hauts lieux de la Cavalerie dont la ville perpétue religieusement la tradition. Pendant ce temps-là, à l’avant de la course, dix-sept coursiers déboulaient dans l’ultime difficulté, la côte de Pramartino (6,7 km à 6 %), placée à huit bornes du but, avant une dégringolade vertigineuse vers la cité piémontaise. Du côté des échappées, à tombeau ouvert, le Norvégien Edvald Boasson Hagen (Sky) remporta en solitaire sa deuxième victoire d’étape. Du côté de la cavalerie des pur-sang, Contador montra sa singularité retrouvée et la hardiesse de sa pédalée. Mieux, dans la descente finale, il osa tenter – en vain cette fois – le même coup que la veille, avec son compatriote et allié Samuel Sanchez (Euskaltel). Notre Voeckler national, lui, se fit des frayeurs façon sorties de route, dont une, s’achevant dans un parking privé en béton, fut spectaculaire et miraculeusement contrôlée. Sur la ligne, le porteur du maillot jaune ne concédait que vingt-quatre secondes dans cette mésaventure (1). Rien à côté de ce qui va survenir aujourd’hui…

Mirage ou miracle du Tour? Quand la solitude des Géants de la Route conduit à plus d’isolement encore, et, partant, à plus d’erreurs, à plus de fureurs, donc à plus d’exploits potentiellement dramatiques. Avec ses mains d’équarrisseur sur un corps chétif, avec son tempérament de nerveux sous des mâtures faibles, Contador est-il de ceux-là ?
Hier soir, le triple vainqueur confessait: «Cette fois, j’ai eu de bonnes sensations.» Tout le monde est prévenu. Ce jeudi, la Grande Boucle va tutoyer les anges. Les cols d’Agnel (2 744 m, toit du Tour), de l’Izoard (2 360 m) et du Galibier (2 645 m), comme ascension terminale, se dresseront sous les roues de nos héros de juillet. Voici la grande, très grande étape de cette édition 2011. Et, espérons-le, un espace protégé pour le conflit entre quelques héros supposés et la grandeur de leur confrontation. Comme le disait Roland Barthes, le Tour reste bien cette «image utopique d’un monde qui cherche obstinément à se réconcilier par le spectacle d’une clarté totale des rapports entre l’homme, les hommes et la Nature». Les cimes. Et la démonstration même.

(1) Petite statistique. Depuis 1990, tous les coureurs qui occupaient la tête du général après la 17e étape ont conservé le maillot jaune jusqu’à Paris… hormis lors de l’édition 2006, suite au contrôle positif de Floyd Landis.
[ARTICLE publié dans l'Humanité du 21 juillet 2011.]
 
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mercredi 20 juillet 2011

Tour : Thomas voit clair et Contador se mouille...

Par un temps automnal, Hushovd remporte la 16e étape à Gap. Contador se montre. Andy Schleck perd du temps…
Depuis Gap (Hautes-Alpes).
«Vivement que je sois rentré chez moi.» (1) Même avec Thomas Voeckler, le corps a ses secrets que l’esprit, parfois, s’amuse à traquer dans son exploitation. «Je m'occupe de moi. Des fois, j'ai l'impression qu'il y a un petit groupe, une caste des mecs du général, les grands. Je ne me suis jamais senti proche de ça, et ce n'est pas parce que j'ai le Maillot Jaune que ça a changé. S'ils me considèrent un peu davantage, je n'en tire aucune satisfaction. Cela ne me fait rien du tout.» Qu’on se le dise, le corps et l’esprit du Français sont en paix. «Thomas voit clair», nous disait sans rire un spectateur de bord des routes. Pas mieux…

Hier, entre Saint-Paul-Trois-Châteaux et Gap, lorsque le chronicoeur dévala les vallées, un déluge de pluie s’abattit sur l’avant-garde comme si les dieux du vélo voulaient purifier l’asphalte sous les roues des coureurs. C’était encore l’heure d’évoquer l’été prisonnier d’un avancement d’automne sur cette chaussée qui semblait disparaître dans un monde sans fond. Dans ce paysage d’horizon perdu, pétrifié par le froid, ce fut la bonne échappée, bien avant la seule difficulté du jour, le col de Manse (2e cat., 9,5 km à 5,2%), placée à onze kilomètres du but. Dix audacieux détrempés : Hesjedal, Martin Devenyns, Hushovd, Boasson Hagen, Marcato, Lezaun, Roy, Grivko, Ignatiev. La timbale ? Encore une fois au Norvégien Thor Hushovd (Garmin), sa deuxième victoire d’étape.

Et derrière? A deux, trois reprises, Alberto Contador plaça dans ce col de rien du tout des banderilles aussi morales que puissantes, auxquelles répliquèrent tant bien que mal Cadel Evans et Samuel Sanchez. Ces trois-là partirent fors l’honneur. Mais pas les frères Schleck, piégés, ni Thomas Voeckler, engagé dans une gestion au jour-le-jour. Une descente vers Gap plus tard, à tombeau ouvert, et les trois fuyards, Evans en tête, reprenaient des paquets de secondes aux autres cadors. Le grand perdant? Andy Schleck, qui lâcha dans l’affaire plus d’une minute: 39 secondes le séparent désormais de Contador… Ce mercredi, direction Pinerolo, en Italie. Place à la haute-montagne. Avec un Espagnol peut-être ressuscité.

Et à part ça? Le Tour n’aime pas la mort mais en déplore une. Un technicien-chauffeur de 59 ans, employé d'un sous-traitant de la société organisatrice de l’épreuve, a été retrouvé sans vie hier matin très tôt, à Gap, sur le site de l’arrivée. Un faire-part façon communiqué nous a informés qu’il s’agissait de Patrick Guay, ancien coureur des années soixante-dix et oncle de Jérôme Pineau (Quick-Step). «Un obstacle médico-légal à l’inhumation du corps a été posé», ont prévenu les autorités policières, ce qui pourrait ouvrir la voie à une autopsie... Le chronicoeur, qui a de la mémoire, se souvient que Patrick Guay avait remporté Le Prix des vins nouveaux, à Vesdun, en 1975. Comme l’écrivait René Fallet: «Le vélo rajeunit ceux qui le touchent.» Même si le corps garde toujours ses mystères…

(1) Ainsi s’exprimait le porteur du maillot jaune, lundi lors de la journée de repos.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 20 juillet 2011.]

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mardi 19 juillet 2011

Tour : pour Alain Gallopin, « sans Armstrong, ce n’est pas pareil »...

Avec mon collègue Eric Serres, nous avons longuement rencontré le directeur sportif de l’équipe américaine Radioshack. Ami et ancien masseur de Laurent Fignon, il nous explique les raisons de sa fascination pour Lance Armstrong… et le quotidien du Tour en son absence.

Alain Gallopin.
Depuis Gap (Hautes-Alpes).
-Quel regard portez-vous sur ce Tour de France. Thomas Voeckler en jaune et les favoris qui se regardent en chien de faïence ?
Alain Gallopin. Les Schleck jouent normalement sur du velours, en montagne, ils sont au dessus et le dernier chrono du Tour de France se fera sur l’état de fraîcheur. Quant à Cadel Evans, il a un problème quand les pourcentages sont trop forts. Il plafonne. Mais pour l’instant, il est bien là, alors nous verrons. Thomas Voeckler, il marche très fort cette année. C’est très bien pour la France.

-Avez-vous une explication sur le fait que les Pyrénées aient été escamotées par les favoris ?
Alain Gallopin. On a attaqué la montagne à la moitié du Tour et il n’y a eu qu’un chrono par équipes que les organisateurs ont voulu petit pour qu’il n’y ait pas d’écarts. Ce contre-la-montre par équipes ne rimait à rien avec 6 équipes en 10 secondes. En plus ce genre d’épreuve amène beaucoup de stress car si un équipier tombe c’est toute l’équipe qui tombe. Nous, par exemple nous n’avons pris aucun risque. D’autres l’ont fait mais pour quel résultat ?

-Que faudrait-il faire pour redynamiser la course d’après vous ?
Alain Gallopin. Depuis quelques années, les organisateurs ont supprimé le chrono individuel au bout de la première semaine, il est vrai qu’avec des Indurain, Hinault, Armstrong ca bloquait le Tour. Mais il n’y a plus de mec comme cela aujourd’hui, alors pourquoi continuer ? Si aujourd’hui tu mets un contre-la-montre en fin de première semaine un Cadel Evans un Martin vont être devant et ça change la physionomie de la course. Les frères Schleck et les grimpeurs en général se doivent du coup d’attaquer dans la montagne sinon ils ne reprennent jamais du temps dans la montagne. Alors que là, qu’est ce que l’on voit. Une course d’attente où ils contrôlent.

-Votre équipe a été décimée pendant ce Tour, on imagine que vos ambitions sont moindres ?
Alain Gallopin. Tant qu’il restait Andreas Klöden (avant qu’il n’abandonne), franchement nous avions de l’ambition. C’était très bien en plus personne ne parlait de nous et cela nous favorisait. Si Klöden avait été là, il aurait fallu le larguer dans la montagne et dans le chrono il est excellent. On pouvait faire le podium. Ce Tour de France me rappelle le Tour de France 1988. Avec un Eric Boyer 5e à Paris. Il aurait du faire dans les 12 premiers, mais pas 5e. C’est l’hécatombe sur ce Tour.

Laurent Fignon, en 1989.
-Vous avez été directeur sportif de Lance Armstrong que ce soit chez Astana puis Radioshack. Comment se passe un Tour de France sans lui ?
Alain Gallopin. Il y a moins de monde sur les routes ! L’expérience avec Armstrong, je ne suis pas prêt de l’oublier. Je l’ai côtoyé de l’extérieur puis de l’intérieur et forcément, tu comprends très vite pourquoi il a tant gagné. Il était juste le plus fort, le plus malin ! L’an dernier quand on me demandait ce que je faisais dans l’équipe Radioshack, je répondais toujours que j’avais deux boulots : les courses avec Lance et les courses sans Lance. Ce n’est pas la même chose ! Les courses sans lui sont des courses normales, comme le Tour de cette année. Quand il est là, c’est une autre dimension. Il faut toujours être au top et savoir gérer tous les à côtés. Avec Lance, il y avait toujours du monde autour. A l’hôtel, autour du bus, c’était inimaginable et c’était rarement des gens qui s’y connaissent en cyclisme. Ils étaient juste attirés par la notoriété de l’homme.

-Vous avez côtoyé les plus grands dont Laurent Fignon, aviez-vous déjà vu un tel phénomène ?
Alain Gallopin. En ce qui concerne Laurent, il y a eu une énorme différence médiatique quand il a perdu le Tour de France pour 8 secondes. Il y a eu un avant et un après ! Sa popularité est venue de là. Les Français aiment les gens qui perdent, c’est comme cela. Moi, qui le suivait partout, (en aparté : « j’étais avec lui plus qu’avec ma propre femme »), il y avait un engouement pas possible. J’ai vécu aussi cela avec Jan Ulrich en 2003. C’était un phénomène. Sur le Tour d’Allemagne avec l’équipe Bianchi, c’était du jamais vu. A Hambourg, il n’y avait que du vert partout, le vert de la Bianchi et du coup le patron de T.Mobile de l’époque a repris Jan l’année suivante. Mais pour revenir à Lance, ce qui se passait avec lui ça dépasse tous les autres.

-Quelles étaient les caractéristiques d’un Lance Armstrong ?
Alain Gallopin. J’ai fait peu de courses avec lui car c’est Johan Bruyneel (le manager de l'équipe, NDLR) qui s’en occupait en général. Une fois sur le circuit de la Sarthe, je l’ai remplacé car il était malade. Lance était quelqu’un de très pro, très respectueux. Sur le Giro en 2009, j’étais aussi avec lui. Je lui avais dit de prendre son temps pour revenir à son niveau, mais lui voulait gagner le Tour d’Italie. Parfois je le croisais dans les couloirs de l’hôtel et il me faisait venir dans sa chambre pour me demander mon avis sur ses adversaires. Et il ne faisait pas de commentaires sur mes jugements. Cela me valorisait.

-Avait-on peur de lui à l’intérieur de l’équipe ?
Alain Gallopin. Non, j’ai toujours eu l’habitude de vivre avec de très grands coureurs comme Laurent Fignon, ou Jan Ullrich. Ils étaient tous des types agréables à vivre. Dans le bus Lance était aussi un type charmant. Par contre sur la route, il était impossible de le considérer comme un coureur comme les autres. Mais il était totalement intégré au groupe. Au départ du Tour de France à Monaco, je lui ai fait remarquer qu’il fallait être à l’heure pour le départ du bus. Le il est arrivé en courant pour pas être en retard et m’a lancé : « It’s ok ? »

Lance Armstrong, en 2003.
-Mais en quoi était-il si différent ?
Alain Gallopin. Armstrong dégageait une force et un professionnalisme incroyable. Il fallait penser à tout avec lui. Un Ullrich avait sans doute plus de talent. L’an dernier, lorsque Lance est tombé sur le Tour à Morzine. Il était vraiment marqué. Le lendemain, on part à l’entraînement avec toute l’équipe. Nous avions pas roulé 500 mètre qu’il me dit : « C’est le départ de demain ici ? » Il ne quittait jamais la course. Les autres coureurs ne m’avaient quant à eux rien demandé. C’était tout le temps comme cela. Sur le contre-la-montre par équipes lorsqu’il était chez Astana, j’avais tout repéré car quand il y avait tout de même dans l’équipe un Contador, un Klöden et un Armstrong donc il faut tout faire parfaitement. Lors de la reconnaissance j’ai tout détaillé. Il est venu me remercier de la qualité de mon travail. C’était aussi un leader au briefing, il n’avait pas à parler beaucoup, mais il savait insister sur des détails auxquels je n’avais même pas pensé. Il avait une maitrise parfaite. Il voyait tout. La radio finalement ne pouvait servir que lorsqu’il y avait un problème mécanique. Il réagissait au quart de tour.

-Contador-Armstrong, la cohabitation a dû être difficile ?
Alain Gallopin. Avec Armstrong comme capitaine de route, j’ai dit à Alberto qu’il ne pourrait jamais gagner un Tour aussi facilement. L’équipe était forte. Mais l’Espagnol ne m’a pas vraiment écouté. Il avait pourtant le meilleur capitaine de route en cette année 2009.

[VERSION LONGUE DE L'ARTICLE publié dans l’Humanité du 20 juillet 2011.]

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Tour : Voeckler peut-il gagner le tour ?

Le Français, chouchou du public et leader de la formation Europcar, a changé de statut depuis les Pyrénées. Au point de faire rêver tout un pays… Avec mon collège Eric Serres, nous nous sommes prêtés au petit jeu du "non il ne peut pas gagner", "oui il peut gagner"... sachant qu'une victoire du Français nous rendrait heu-reux l'un et l'autre !
Depuis Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme).
NON, IL NE PEUT PAS GAGNER
L’ardeur de Juillet survit d’un rien. Un exploit quotidien arraché aux évidences, un nom chanté qui claque sur les routes, « allez Voeckler ! ». Par cette popularité surgissante s’ébauche le portrait du petit-Français d’ici-et-maintenant agité par la rage d’un ailleurs, avec une mêlée de rugosité dans les jambes et toutes les limites d’une fierté nationale rabougrie. Même la France du cyclisme n’est plus qu’une lointaine illusion, un vague sentiment d’été fantasmé, que le porteur du maillot jaune résume bien : « Je ne veux pas mentir. Je pourrais dire : ‘’J'ai une chance de gagner.’’. Cela ferait de la pub. Mais j'ai 0% de chances de gagner le Tour. »
Ne pas voir derrière cet aveu l’impuissance du condamné, mais plutôt l’intelligence de la situation. Même s’il mise d’ores et déjà sur une victimisation feinte, Voeckler reconnaît : « Les organisateurs ont tracé le parcours pour que le Tour se décide dans cette dernière semaine. » Le franchissement des cols alpestres sera en effet terrifiant : Izoard, Agnel, Galibier, Alpe d’Huez, pour ne citer que ces pentes mythiques. Sans oublier le chrono de Grenoble (42,5 km), où la victoire finale se disputera probablement entre Evans, l’un des frères Schleck, Contador ou Basso. D’ici-là, pour Voeckler, l’illumination aura hélas viré tempête…
OUI, IL PEUT GAGNER
C’est tout simplement l’année Thomas Voeckler et nous vivons un Tour de France de transition qui attend son miracle ! L’année Voeckler, parce que l’Alsacien s’est mué cet hiver en sauveur de son manager Jean-René Bernaudeau. Sans lui, point d’Europcar ! Cette équation l’a aidé à franchir un cap. Lui, le franc tireur, est devenu une locomotive spirituelle et sportive de son équipe. Sur ce Tour, il est aussi devenu le messie. Celui de d’Europcar évidemment, mais aussi d’une France qui se cherche désespérément un gendre idéal.
Sur le plateau de Beille, dernière étape pyrénéenne, il a été « LE » leader du peloton, répondant à toutes les attaques, enfin si l’on doit appeler cela des attaques. Il a les jambes, la puissance et un petit surplus de roublardise. Depuis les Pyrénées, il ne cesse de dire qu’il va perdre son maillot et au pied des Alpes, il remet encore cela. Qui croire ? Dans son équipe, qui travaille comme une « multinationale », dixit Jean-René Bernaudeau, il peut compter sur un Pierre Rolland enfin « Rock Star », selon Lance Armstrong, et sur la tactique des « pousse-mégots », ceux que l’on tente depuis quelques années de nommer « les favoris ». Mais ces messieurs ont peut-être aussi atteint leurs limites ? Allez savoir…

(Avec Eric Serres)
[ARTICLE publié dans l'Humanité du 19 juillet 2011.]

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lundi 18 juillet 2011

Tour : une Grande Boucle face à l'équation Voeckler

A Montpellier, Cavendish remporte au sprint la 15e étape. Après les Pyrénées, le maillot jaune est toujours sur les épaules de Thomas Voeckler (Europcar), que certains n’hésitent plus à présenter en vainqueur possible…
Depuis Montpellier (Hérault).
On ne sait pas ce que la vie nous donne. Et les cyclistes ne savent jamais ce que la course va leur prendre… Lorsque les forces vacillent et que le corps se met en friche, vient le moment dans le creux de son âme où le jour devient nuit, où l’horizon se fait crépuscule dans le silence de son affaissement. Au contraire, lorsque les jaillissements de l’esprit dictent leur loi à un physique pour l’heure soumis, surgit cet instant de troubles étranges où l’on se sent moins seul parmi les anges. Demandez à Thomas Voeckler ce qu’il en pense. Avec lui, au moins, le chronicoeur revisite ses classiques et se voit dans l’obligation de retourner le grand Livre poussiéreux à la recherche d’anciens marque-pages où jaunissent quelques récits oubliés d’un temps un peu plus égalitaire. N’en doutez pas. Voeckler lui-même confessait, samedi soir, avec un sourire en coin: «Avec mes jambes d'aujourd'hui, je n'aurais pas pu suivre les Armstrong et Basso de 2004… Un cran au-dessus, j’aurai explosé!» (1)

Bienvenus à tous dans le «nouveau cyclisme»? Le chronicoeur, qui en a vu d’autres depuis 1989 (déjà) s’interroge. Alors ce Tour, plus humain et moins pharmacopée? Du haut de ses 32 ans (re-déjà), notre «titi» Voeckler n’est pas loin de le penser: «Les choses vont mieux dans le vélo. J'ai compris qu'il ne faut pas faire attention à ce qui peut se passer autour. J'ai toujours fait du vélo avec la même envie. Toutes les instances du cyclisme vont dans le bon sens.» Amélioration, normalisation de langage, les deux? Quoi qu’on en pense, une appréciation s’impose en effet à la vue de tous: dans la montée vers le Plateau de Beille, les cadors qui d’ordinaire frétillent, aboient et détalent sur ce genre de pourcentages, étaient grandement à la peine. «Les "outils" ne sont plus les mêmes et ça se voit», s’amuse un directeur sportif sans néanmoins crier «victoire».

Quant à Voeckler, il admet modestement ne pas «avoir de réponse» pour expliquer la faiblesse des performances des Contador, Schleck, Basso et consorts dans les Pyrénées, manière d’affirmer que les siennes (de performances) n’ont rien de magique. «Je n'ai jamais eu l'ambition de finir avec les favoris du Tour au Plateau de Beille alors qu'ils se sont attaqués», résume le porteur du maillot jaune. « Je ne sais pas trop quoi dire, je suis vraiment surpris. Depuis Luz Ardiden, j'étais moins battu dans ma tête même si je n'étais pas serein pour autant. Mais les favoris se neutralisaient et se regroupaient après chaque attaque. J'ai réussi à suivre au prix d'une souffrance terrible mais j'ai réussi à suivre.» 

Depuis, les commentaires ne manquent pas, émis soit du bout des lèvres, soit avec onctuosité. Première manière, Andy Schleck, qui, interrogé sur la crédibilité du Français comme possible vainqueur final, a lâché un «peut-être oui» très dubitatif. Seconde manière, le fantôme de Lance Armstrong, qui, sur tweeter, a prévenu: «On doit dire qu'il peut gagner le Tour de France. Il a 2'06'' d'avance sur Evans. Le dernier contre-la-montre fait 42 km. Il est Français. C'est le Tour de FRANCE. Il ne perdra pas 2'06'' dans le dernier contre-la-montre s'il garde le contact dans l'Alpe d'Huez. Le mec sait souffrir…» Le spectre venait de parler, grand frisson dans le dos des suiveurs…

Car derrière l’amour ou la simple passion du cyclisme triomphant, une équation réapparaît soudain pour la Grande Boucle, admirablement résumée par Jean-René Bernaudeau: «On retrouve des défaillances, des grimaces, des sourires.» Alberto Contador en sait quelque-chose. Samedi soir, il avouait: «Je n’ai pas beaucoup de bonnes sensations. Pour une raison ou une autre, je ne cours pas comme j'aime. Mais je me sens mieux chaque jour.» Méfions-nous. En toute destinée malmenée réside un ultime voeu de puissance, comme l’exigence d’une autre interprétation de soi-même, une réévaluation que seuls les Titans de l’espèce parviennent à s’imposer. Contador sera-t-il de ceux-là? «J'espère que je serai totalement remis dans les Alpes pour attaquer», glissait-il, avant d’assurer qu’il prenait Thomas Voeckler au sérieux: «C'est un coureur qui s'accroche, mais le jour où il craquera, il perdra beaucoup de temps. S'il craque...»

Hier, sous grisaille, le Britannique Mark Cavendish (HTC) a remporté sa quatrième victoire d’étape cette année… Mais le chronicoeur pas sérieux, déjà les yeux tournés vers les Alpes, osait rêver à autre chose. Du genre futur en tricolore. Comme disait Camus: «L'espoir, au contraire de ce qu'on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, c'est ne pas se résigner.» Bien qu’on ne sache jamais ce que la vie nous donne, Thomas Voeckler sait désormais ce que la course va tenter de lui reprendre…

(1) Au sommet du Plateau de Beille, le vainqueur de l'étape samedi, Jelle Vanendert, a établi le meilleur temps de l’ascension finale, en 46'04''. A titre de comparaison, Alberto Contador, en 2007, avait mis 44'08'', Armstrong avait mis 45'30'' en 2004, puis 45'43'' en 2002. Le record appartient toujours à Marco Pantani, en 43'30''...

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 18 juillet 2011.]

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samedi 16 juillet 2011

Tour : au Plateau de Beille, Thomas Voeckler change de statut !

Lors de l’ultime étape pyrénéenne, victoire du Belge Jelle Vanendert (Lotto). Les favoris se neutralisent. Le maillot jaune Thomas Voeckler, toujours en jaune, semble de plus en plus fort…
Depuis le Plateau de Beille (Ariège).
Souvent trop livresques et trop savantes, les analyses. Quant aux argumentations, les «professionnels de la profession» s’en contentent tandis que les pseudos-néophytes, qui en veulent pour leur explication, n’hésitent pas à ruer dans les brancards en posant les questions qui dérangent. Par exemple celle-ci, entendu par un spectateur sur le bord de la route: «A quoi jouent les favoris ? Ils attendent d’attaquer dans la montée des Champs Elysées?» Ou encore celle-là: «Et pourquoi Voeckler aurait-il à souffrir d’un complexe d’infériorité?» Interrogations pertinentes…

Ce fut une longue étape, entre Saint-Gaudens et le Plateau de Beille. Non par la distance, 168,5 km, mais bien par l’énumération des difficultés: col de Portet-d’Aspet, col de la Core, col de Latrape, col d’Agnes, col du Port de Lers et la montée finale vers le Plateau de Beille. Avec une chaleur retrouvée, l’échappée du jour, composée de vingt-quatre coureurs, ne vécut d'ailleurs pas à l’ascension terminale. Où tout se déroula…

A 10 kilomètre du but, Andy Schleck catapulta la toute première attaque de la journée entre les cracks, puis une deuxième, puis une troisième, une quatrième... Alberto Contador résista, avec Cadel Evans, Ivan Basso, Frank Schleck, Samuel Sanchez et tous les autres dans la roue, parmi lesquels par exemple Jean-Christophe Peraud (AG2R-La Mondiale). Et ? Thomas Voeckler (Europcar), toujours là, courageux, solide, arc-bouté à son talent et épaulé par son coéquipier Pierre Rolland, admirable, tout comme il le fut dans la montée de Luz-Ardiden il y a deux jours. Ains, notre Thomas, véritable héros de juillet, semblait tellement fort que nous n’avions d’yeux que pour ce maillot jaune, fringuant, agile et mobile, tandis que les cadors semblaient tétanisés non par l’enjeu mais par leur inaptitude à renverser les montagnes...

Pierre Rolland en tête
du groupe maillot jaune...
 D'autant que, encore une fois, il fallut attendre les deux derniers kilomètres pour s’émouvoir un peu de la situation. Mais pas longtemps. A l’avant, le Belge Jelle Vanendert (Lotto) remportait, enfin, son étape de prestige devant Samuel Sanchez (Euskaltel), et juste derrière, les favoris se neutralisèrent dans un mouchoir de secondes, incapables les uns comme les autres de se surpasser... La bonne affaire? Pour Cadel Evans et Frank Schleck, plus calculateurs que jamais. La mauvaise affaire? Evidemment pour Alberto Contador, incapable de la moindre attaque pour tenter de combler une partie de son retard, mais aussi pour Andy Schleck, qui, l’an dernier encore, aurait probablement creusé des écarts conséquents dès la première algarade... «Dans les deux derniers kilomètres, j’étais un peu juste», commentera simplement Andy, affichant ses regrets.

Et le grand gagnant du jour? Thomas Voeckler bien sûr! Non seulement il préserve – miraculeusement de l’avis de beaucoup d’observateurs – son paletot mordoré, mais son insolente maîtrise face aux «favoris» fut un bonheur d’intelligence et de puissance… Allez. Osons nous placer un instant loin des songes, oui, loin des songes. Car la vérité nous oblige désormais: sur les pentes du Plateau de Beille (15,8 km à 7,9%), que l’on dit aussi violentes sinon plus que celles de l’Alpe d’Huez programmées pour la semaine prochaine, le protégé de Jean-René Bernaudeau a probablement changé de statut. Il a grandi et honore chaque jour, à sa manière, le legs des Géants. Alors pour une fois sans être livresque, osons une question simple et de bon sens: Thomas Voeckler se trouve-t-il depuis ce samedi 16 juillet dans la peau d’un vainqueur final potentiel? Et pourquoi pas...

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vendredi 15 juillet 2011

Tour : Alberto Contador déclare être «satisfait»…

Avant la montée vers le Plateau de Beille, samedi 16 juillet, le triple vainqueur s’est un peu épanché sur ses contre-performances. Ce vendredi, victoire de Hushovd devant deux Français...
Depuis Lourdes (Hautes-Pyrénées).
Contador veut la gloire et un nouveau trophée. Pour l’heure il a évité le gibet. Il n’est pas en rage. Juste circonspect. Et, tenez-vous bien, plutôt serein... Ainsi se montre-t-il, du moins, depuis sa «légère» défaillance au sommet de Luz-Ardiden, jeudi, où il a de nouveau concédé des poignées de secondes aux autres principaux favoris et, surtout, montré une insuffisance physique dans les derniers hectomètres. Pourtant, au soir de cette étape, le triple vainqueur expliquait: «Dans la dernière montée, j’ai vu les frères Schleck qui se parlaient entre eux. J’ai entendu qu’ils allaient jouer leur carte. Frank s’est lancé sans doute parce qu’il se sentait fort. J’ai préféré rester prudent. Sur la fin, lorsque les autres ont accéléré, je ne n’ai pas pu y aller. Je ne sentais pas au mieux mes jambes et je n’avais plus mon meilleur coup de pédale. C’est sans doute aussi parce que j’avais développé un braquet un peu trop grand au début du col.»

Contre toute attente, Alberto Contador ajoutait aussitôt: «Je reste satisfait.» Le croyez-vous? Pas nous. Néanmoins, le tentant du titre poursuivait par ces mots: «Aujourd’hui, surtout dans le final, ce sont simplement les conséquences de mes chutes qui m’ont fait un peu décrocher. J’irai de mieux en mieux au fil des jours.» Aussi incroyable que cela puisse paraître, le patron des Saxo Bank, Bjarne Riis, pense à peu près la même chose et soutient son leader: «On ne va pas tirer non plus trop de conclusions après cette première étape de montagne. Il n’était pas forcément bien sur la fin mais je veux rester optimiste. Bien sûr, c’est toujours un peu inquiétant lorsqu’on perdu temps et qu’on est là pour gagner le Tour. Ces chutes en début de Tour ne lui ont pas forcément arrangé les choses. J’espère que ça va aller mieux dans les jours qui viennent. D’ailleurs, je suis sûr qu’il ne peut que s’améliorer car le Tour est encore long et personne n’a prouvé qu’il dominait nettement la situation.»

Mais ce n’est pas tout. Même son frère Fran, qui traîne toujours dans les hôtels de l’équipe Saxo Bank, confiait par exemple: «Il n’y a que dans les 500 derniers mètres qu’il a ressenti de la fatigue et qu’il a préféré lever le pied. Il m’a dit qu’il se sentait parfaitement bien dans la montée du Tourmalet et même pendant une bonne partie de l’ascension de Luz-Ardiden. D’ailleurs, il a même pensé attaquer à un moment. Je suis sûr que ça va aller de mieux en mieux puisqu’il me l’a dit. J’ai une confiance aveugle en lui et je sais ce dont il est capable lorsqu’il a un but. Il n’est pas de ceux qui se rendent facilement.» A la question: Alberto Contador a-t-il déjà perdu le Tour?, le suiveur hésite et ne sait plus quoi penser. A la question: peut-il renverser la tendance?, le suiveur reste tout aussi dubitatif. Face aux frères Schleck (et si Frank était le plus fort des deux cette année?), à Cadel Evans, à Ivan Basso et même face à Damiano Cunego, l’Espagnol semble pour l’instant très loin de son aisance habituelle. Réponse, samedi soir au Plateau de Beille…

D’autant que sur le Tour, comme chacun le sait, tout peut arriver. La preuve: ce vendredi 15 juillet à Lourdes (ça ne s’invente pas), malgré le franchissement de l’Aubisque (HC, 16,4 km à 7,1%) et de deux autres cols, c’est le sprinter-rouleur norvégien Thor Hushovd (Garmin), champion du monde, qui l’a emporté, se jouant de deux Français, Jérémy Roy (FdJ), héros du jour, et David Moncoutié (Cofidis), toujours aussi dilettante… Savoir quérir sa part de gloire et de trophées n'a rien de simple. A ce propos: Thomas Voeckler (Europcar) est toujours en jaune. Et il ne reste qu'une seule étape dans le Pyrénées...

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