samedi 9 juillet 2011

Tour : les leçons de Super-Besse...

Depuis Super-Besse Sancy (Puy-de-Dôme).
L’arrivé dans la «moyenne montagne», sur le Tour, est une autre manière de dire que «les choses sérieuses» ont enfin commencé. Ou du moins qu’elles devaient commencer… Disputée sous une pluie intermittente qui ne lâche  plus les suiveurs depuis la Bretagne, la 8e étape, ce samedi 9 juillet, nous a rappelé une leçon exemplaire de la grande histoire du Tour depuis quelques années : rien ne sert d’imaginer monts et merveilles, mieux vaut attendre avant de rêver à des scenarios fous. Ce samedi, donc, ce fut un petit cours de résistance adressé aux nuls. Autant pour la victoire d'étape que pour le Maillot Jaune.

Leçon numéro un. Pour la première fois depuis le départ de Vendée, une échappée a – enfin – eu raison des armadas déchaînées du peloton. Le jeune Portugais Rui Alberto Faria Da Costa (Movistar), en a profité pour déjouer tous les pronostics et l’emporter à Super-Besse, résistant à Philippe Gilbert et à un peloton dépeuplé par le profil de l’étape. L'échappée de neuf coureurs (avec Riblon, Zandio, Engels, El Fares, Zingle, Van Garderen, Gautier et Kolobnev) où le Portugais s'était glissé dès les premiers kilomètres semblait pourtant en sursis quand BMC et Astana ont accéléré en tête du peloton dans les 50 derniers kilomètres. Autant dire que l’escapade paraissait même totalement condamné quand le vieux brigand d’Alexandre Vinokourov (Astana), parti en quête d’un maillot jaune à 25 km du but et pourquoi pas d’un doublé, revint sur les talons des fuyards, en débordant quelques-uns.

Rui Alberto Faria Da Costa.
Leçon numéro deux. Même avec à ses trousses un repris de justice, venant lécher sa roue arrière à 10 secondes, le Portugais Rui Alberto Faria Da Costa résista dans le mur final montant à Super-Besse (1,5 km à 7,6%), préservant une poignée de secondes sur la tête du peloton des favoris. Costa est décidément un costaud. Vainqueur des Quatre Jours de Dunkerque 2009 et préparé comme il se doit par l’équipe espagnole Movistar, au sein de laquelle reste suspendu, jusqu'à nouvel ordre, un certain Alejandro Valverde... Alors, une belle revanche pour Costa ? Certains qui n’ont pas froid aux yeux le pensent. Car l’Espagnol, 24 ans, vient peut-être de refermer (rien n’est moins sûr) une parenthèse sombre mais hélas banale : contrôlé positif lors du championnat du Portugal 2010, le vainqueur du jour avait été suspendu six mois et avait attendu le mois d'avril dernier pour resigner avec Movistar, toujours orpheline de Valverde et de ses performances. On se souvient également que le Portugais avait fait parler de lui, sur le Tour 2010, pour ses qualités de pugiliste au cours d'un combat à mains nues avec Carlos Barredo, sur la ligne d'arrivée de Gueugnon...

Leçon numéro trois. Jusqu’à quelques encablures de la montée finale, tout le monde croyait qu’Alexandre Vinokourov décrocherait le paletot jaune – «le dernier rêve de ma carrière», dit-il sans rire. C’était sans compter sur le retour tonitruant de l'avant-garde du peloton. Philippe Gilbert y déploya sa hargne, avec, sur son porte-bagage, Alberto Contador, les frères Schleck et Cadel Evans, incapables de s’attaquer vraiment. Que ceux qui avaient prédit le contraire lèvent le doigt ! Sans parler de Thor Hushovd... Au matin, pas un suiveur n’aurait misé son verre de vin du soir sur sa possibilité de conserver son maillot jaune. Grossière erreur. Accroché aux basques de Cadel Evans, le Norvégien a donné une belle preuve de résistance à ceux qui en doutaient.

Leçon numéro quatre. Les coureurs, seuls, décident de la course…

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Tour : plus dure est la chute pour Bradley Wiggins…

Depuis Super-Besse Sancy (Puy-de-Dôme).
Alors que le peloton pose ses roues sur des terres escarpées (par exemple dimanche 10 juillet vers Saint-Flour, étape sublime en perspective), les favoris semblent prêts à dévoiler leur jeu, si l’on en croit les indiscrétions qui nous reviennent des hôtels… Une certitude néanmoins, ce ne sera pas le cas du Britannique Bradley Wiggins, qui a dû abandonner après une chute, vendredi vers Châteauroux.

Si aucun spécialiste sérieux, dans la caravane, ne songeait sérieusement à lui pour la victoire finale, c’est quand même l’une des grandes attractions de cette édition qui manque désormais au peloton. Et comme à chaque fois qu’un leader quitte le grand ruban de Juillet, le Tour, depuis vingt-quatre heures, semble éploré… Sixième au général avant le week-end, Wiggins a été happé par une chute collective, au kilomètre 179, non loin du sanctuaire de Notre-Dame de Miséricorde, à Pellevoisin. Conséquence irrévocable : fracture de la clavicule. Dave Brailsford, le manager de l’équipe Sky, ne put que constater : « C’est évidemment un jour dévastateur pour toute l’équipe. Bradley était dans la forme de sa vie… »

Personne n’a oublié, en effet, la performance du Britannique sur le dernier Dauphiné, où non seulement il y avait remporté la victoire à étapes la plus importante de sa carrière, mais, surtout, il avait montré une sagesse et une tranquillité d’esprit qui avait bluffé les suiveurs. Quatrième du Tour il y a deux ans, vingt-quatrième l’an passé, l’Anglais avait consenti depuis trois saisons de douloureux efforts pour faire de la Grande Boucle un objectif privilégié pour ne pas dire unique… L’an dernier, Bradley Wiggins avait publié un livre évocateur intitulé A la recherche de la gloire. A trente-et-un ans, le temps presse…

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jeudi 7 juillet 2011

Tour : quelques conseils de lecture…

La plus mythique des épreuves cyclistes a débuté depuis plusieurs jours et je m’aperçois que je n’ai toujours pas sacrifié à l’obligation de vous parler des quelques livres qui, traditionnellement, ont paru avant le départ de la Grande Boucle...

A tout seigneur tout honneur, commençons par le plus émouvant de tous ces ouvrages (et je suis plutôt bien placé pour en parler). Celui de notre ami écrivain Dominique Julien sobrement intitulé : Fignon ! (éditions Le Pas d’oiseau, 10 euros). Car voilà, non seulement Dominique est un passionné de vélo, comme les lecteurs de l’Huma peuvent le lire chaque matin dans nos colonnes durant trois semaines, mais, en plus, il a la particularité de ne pas cacher ses amours et ses coups de cœur, au service d’une écriture limpide et foudroyante. Ainsi, pour lui, notre regretté Laurent Fignon « n’était pas un champion mais un dieu ». En apprenant la disparition du double vainqueur du Tour, Dominique Julien a donc décidé de ne pas rester silencieux. « Il fallait que j’exprime ma flamme et ma reconnaissance. » Et il ajoute : « Il existe un rapport incestueux entre l’acte d’écrire, fait de volonté, de rythme et de mystère, et l’acte de pédaler, qui relève des mêmes ingrédients. » Ne manquez sous aucun prétexte ce livre de Julien : ce cri d’amour envers Fignon – pas de hasard – est un beau et brillant cri en littérature !

Parmi les autres livres, ne vous privez pas du plaisir de la plume de Jacques Augendre, qui publie Le Tour, abécédaire insolite (éditions Solar, 18,90 euros). Jacques, c’est cinquante-cinq Tours de France au compteur… comment faire mieux ? Avec ce texte l’ami Jacques nous emmène dans « son » voyage secret de la Grande Boucle, à la fois intime et universel. Les plus beaux fruits d’une expérience incomparable…

A lire également :

La Fabuleuse histoire du Tour de France (éditions de La Martinière). Cette édition façon « encyclopédie indispensable » fut marquée, comme chacun le sait, par l’empreinte de Pierre Chany, qui, durant des années, rédigea religieusement cet ouvrage. Depuis, cette « bible » est formidablement bien complétée par Thierry Cazeneuve.

Sur le Toit du Tour (éditions l’Equipe, 24 euros). Les exploits accumulés des cyclistes de légende sur l’un des hauts sommets mythiques. Tout savoir sur le « monstre » Galibier, que les coureurs emprunteront cette année.

Tour de Passe-passe (éditions Le Pas d’Oiseau). On n’a jamais retrouvé le corps de François Faber, le Luxembourgeois mort pour la France lors de la Grande Guerre (tout comme Lapize, Petit-Breton et vingt autres sans-grades du Tour). Un livre incontournable : 1914 raconté dans le détail, tandis que le Tour de fait que passer…

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Tour : pour garder le Cap, voyage en mélancolie cycliste...

Mercredi, au kilomètre 122, tout le village d’Yffiniac a honoré l’enfant du pays, un certain Bernard Hinault…
Depuis le Cap Fréhel (Côtes-d’Armor).
A tout cycliste de juillet s’agrège un legs historique. En arrivant sur la côte découpée du Goëlo, avant d’arraisonner de front celle de Penthièvre non sans avoir léché de part en part la Baie de Saint-Brieuc, le chronicoeur savait qu’il retrouverait la mer et ses effluves d’outre-là en foulant l’un des théâtres naturels dignes des Illustres. De ceux que le Tour aime tant visiter. Mais le chronicoeur savait également que les lois de protection de l’environnement empêcheraient la caravane, ses milliers de véhicules et ses dizaines de milliers de spectateurs, de souiller le Cap Fréhel en sa pointe, là où traditionnellement les concurrents de la Route du Rhum, appareillés depuis Saint-Malo, coupent la ligne de départ plein ouest pour s’affranchir définitivement des modestes terriens que nous sommes. Le Cap Fréhel est en effet un site fragile où survit une végétation rare et heureusement protégée. Voilà pourquoi la ligne d’arrivée était située à Pléhérel, à 4 kilomètres du phare du Cap, brassé par les vents et pour une fois déserté par les curieux. Pour bénéficier de la brise de Manche et s’évader un instant du cirque ambulant, il fallait donc marcher. Mais quand on aime, on ne regrette pas sa peine.
Sur un parcours sinueux et sublime, l’étape fut vibrante d’électricité dans l’air, ce qui se solda toute la journée par des chutes spectaculaires, qui n’épargnèrent ni Alberto Contador (Saxo Bank), sans dommage, ni Tom Boonen (Quick Step), dès lors handicapé et contraint à une chasse improbable par l’arrière... Quant à l’équipe Radioshack, désespérément orpheline de son ex-mentor Armstrong, son leader Janez Brajkovic resta au tapis et vit ses congénères s’éloigner, inexorablement… Si l’échappée du jour (Gutierrez, Valentin, Turgot et Delaplace) semblait condamnée sitôt lancée, il fallut attendre que le peloton aborde les trente derniers kilomètres pour frémir un peu. Deux Français, Jérémy Roy (FDJ) et Thomas Voeckler (Europcar), prirent d’assaut les équipes de sprinters. En vain. Le peloton décida d’en finir massivement. Au petit jeu des successions de courbes dans un dernier kilomètre légèrement montant, celui qu’on attendait plus parvint à surgir du néant : Mark Cavendish (HTC). Orgueilleux comme un sprinteur, le coureur de l'île de Man avait été vexé, lors de la 3e étape, qu’on puisse remettre en cause ses qualités de finisseur. « Ne m'enterrez pas tout de suite!, ironisait-il. Sceptiques, regardez vous ! Il y a plus stupide que celui qui ne sait rien, c'est celui qui ne sait rien mais croit tout savoir. » N’enterrons pas les mauvais garçons : voici sa seizième victoire d’étape dans le Tour…

Puisque le cyclisme s’aime en mélancolie, n’hésitons pas à retourner sur nos pas. Au kilomètre 122 de l’étape, très exactement. C’est là soudain, au détour d’un virage, à la lisière d’une route ensauvagée qui dessine son horizon dans les soubresauts grisonnants de la mer au loin, que le feu de la mémoire attise les cendres des souvenirs et réduit l’épaisseur du temps. Nous sommes à Yffiniac. Et ici, allez savoir pourquoi, peut-être le fruit de notre imagination, à moins que ça ne soit le poids de l’Histoire de la Petite-Reine, nous croyons voir une France d’antan qui dessine encore les contours surannés d’un Hexagone de salle de classe. Miracle en Bretagne ? Ou mirage en pays lointain ?

Cette contrée empierrée où se forgent de sévères caractères est celle de Bernard Hinault (1). Né ici, le Blaireau a sué sang et eau toute sa jeunesse dans la côte du village, forgeant peu à peu son coup de pédale à la mesure de son tempérament (sans commentaire). Orgueilleux jusqu’à la mauvaise foi, l’ancien apprenti-ajusteur n’a rien oublié. Ni ses premiers tours de roue ; ni sa première victoire chez les cadets, à Planguenoual, à treize bornes de là, le 2 mai 1971 ; encore moins ce goût de « jadis » et ces parfums « d’hier », quand l’héroïsme des Forçats de la route se donnait à voir dans le spectacle d’un travail de souffrance, rétablissant l’homme dans la dignité de sa condition… Hier à Yffiniac, Hinault avait comme toujours pris un peu d’avance. Le peuple breton, venu en masse, y a salué le champion d’exception, honoré l’homme, partageant avec lui un moment de simplicité. Comme on feuilletterait le grand Livre. «Hinault sort des genêts et des vagues jaune acide des joncs», écrit Philippe Bordas (2). «Déboulant du bocage entre les maillots fleurdelisés. Accédant à vingt ans au Parnasse des taureaux, il reçoit la tresse païenne des dévotions. (…) Une gangue de muscles. Une pelote de haine. (…) Hinault laisse sous lui des corps sans vie.»
Hier soir, flairant les humeurs du large, le chronicoeur avait l’âme d’un débutant qui, tôt ou tard, aimerait tourner le sablier. Pour rejoindre les Illustres. Et conter les histoires fabulées. Et se les répéter. Et garder le Cap sans se soucier du lendemain.

(1) Rappelons aux plus jeunes lecteurs que Bernard Hinault, dernier vainqueur français du Tour en 1985, remporta 9 classiques majeures, 5 Tours de France, 3 Giro, 2 Vuelta, en tout 216 victoires dans sa carrière…
(2) Ceux qui n’ont pas encore lu « Forcenés » (éditions Fayard, 2008) sont coupables d’entrave à transmission de chef-d’oeuvre.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 7 juillet 2011.]

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mercredi 6 juillet 2011

Le peuple du Tour n’a pas encore fait le Mûr...

Malgré la pluie, les Bretons ont assisté en masse à la 4e étape, avec l’arrivée au sommet de Mûr-de-Bretagne.
Depuis Mûr-de-Bretagne (Côtes-d’Armor).
Le cyclisme tient les annales des caractères humains. Rien d’étonnant. Usiner collectivement quelque chose qui tient du sacré n’est pas donné à tout le monde. Le vélo s’y complait, en tant qu’il continue de produire des champions taillés à la démesure du monde qu’ils doivent assaillir. Alors une fois n’est pas coutume, soyons pieux. Car pour pénétrer dans la principale sacristie du vélo, à savoir la Bretagne, il faut du pierreux, du massif, du sévèrement costaud, bref, du monumental au moins et beaucoup de fidélité, pour le meilleur et pour le pire.
Demandez le meilleur à Cadel Evans. Lui visait le maillot jaune. Mais au sommet de Mûr-de-Bretagne, après une ascension de 2 kilomètres (6,9% de moyenne), l’Australien se contenta d’une victoire d’étape de prestige. Un prestige dû aux lieux immémoriaux et à la foule venue en masse, mais également aux circonstances sportives de cette montée enfiévrée. Lorsque l’Espagnol Alberto Contador, au plus rude de la pente, plaça une première accélération en tête du peloton des favoris, nous vîmes en effet ce à quoi nous nous attendions, avec néanmoins ce soupçon d’étonnement qui nous surprend encore. Avec son lourd passif au classement général, que cherchait le triple vainqueur ? Se rappeler au bon souvenir des suiveurs ? Récupérer une poignée de secondes sur Andy Schleck, huit très exactement ? Tonifier un moral que l’on dit défaillant ? Quérir une « simple » victoire d’étape? Au moins Cadel Evans régla la question. Tout en puissance, avec ce style anguleux quoique robustement agencé, aux limites de l’hyper-musculeux, il empêcha in-extremis Contador de venir le déborder. Le public venait de recevoir le cadeau mérité d’un spectacle joué entre seigneurs...

Aux bordures d’un monde révolu où la préservation du cyclisme, comme espace menacé, s’essaie encore au renouveau dans la floraison d’un cycle à repenser, nous avons vu hier encore ce que le peuple du Tour pouvait imposer comme passion généreuse ! Mille éclats grisonnants d’un Juillet assiégé, c’était bien elle, généreuse et fière : la Bretagne. En antidote du doute. Version fraîcheur d’âme. Pourtant balayés par les vents et les grains, il fallait les voir ces Bretons encapuchonnés, courageux en diable à chaque croisements de départementales, à chaque petites montées, à chaque embrasures d’Histoire, avec cette ferveur phénoménale et rugueuse pour tout bagage, dernière trace d’un monde prêt à l’enfouissement. Quand l’épar appuie, immergeons ne serait-ce qu’un instant notre plume dans l’encre bleue douce marine des arts collectifs. Avec ses humeurs pluvieuses, stylo pointé vers l’horizon, silhouette légère, le chroniqueur était sûr, dès Lorient au petit matin, qu’il basculerait vraiment dans « son » Tour à la faveur d’une traversée bretonnante, entre mer et vallées. Et lorsqu’il vit les cinq échappées du jour s’enhardir dès le neuvième kilomètre (Erviti, Hoogerland, Izaguirre Insausti, et les Français Kadri et Roy), il ne put que frémir devant cette foule les acclamant jusqu’à les manger du regard comme de vulgaires quatre-quarts.

L’effort des baroudeurs, dévorés à quatre kilomètres du but, était vain mais sympathique. La veille, vers Redon, Jérémy Roy (FDJ) avait avoué sa passivité, reconnaissant avoir « parlé bricolage » avec un collègue de pédalée, « une vraie discussion de machine à café». Changement de décor, hier, et de rythme. L’adoration locale au vélo réclamait une autre attitude. Roy devait s’y résoudre : « Pas sûr que vers Mûr j'aie le temps de lâcher un mot dans le final. Et puis, il y a aura tellement de monde qu’il faut savourer ces moments-là… » Bien vu. Ce fut tonitruant, héroïquement populaire… Admirables familles des bords de routes, arc-boutées à leur passion. Merveilleux gens de peu, aux sentiments si vastes qu’ils nous distinguent d’émotion. Preuve, cette banderole sur laquelle nous pûmes lire ces mots d’excellence : « Même sans espoir, l’audace est encore un espoir. »

Toute création vient de ses eaux et s’y détrempe, croit-on par ici. Et lorsque ce peuple-roi sorti du néant de la terre se dresse, jamais avare d’adorations authentiques, mêlant tradition et prospection, il apprécie à sa juste valeur l’offrande d’un spectacle sincère dans lequel il peut s’incarner. Faire corps. Partager. Et enfin se réinventer le goût d’une passion passablement délavée. Alors hier, un instant, juste un instant, le chronicoeur rincé jusqu’aux os a longuement regardé les nuages lourds pour y quémander sa part de puissance romanesque et littéraire. Déchirant le rideau de pluie, à perdre souffle, il a dépisté dans son souvenir quelques phrases de l’écrivain Jean-Noël Blanc : « Le Tour introduit ses acteurs dans un univers grandiose, mythifié. On n’y parle que de géants et de légende. Autrement dit d’hommes comme vous et moi. D’hommes ordinaires. » (1) Le peuple du Tour connaît le juste reflet de sa légende. Le cyclisme tient pour lui les annales des caractères humains…

(1) La Légende des cycles, Éditions Quorum, 1996. Réédition aux éditions Le Castor astral en 2003.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 6 juillet 2011.]

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mardi 5 juillet 2011

Tour : quand Alberto Contador cherche sa madeleine de Juillet…

Après trois étapes, les mésaventures du triple vainqueur Alberto Contador occupent les esprits de tous les suiveurs. Le temps qu’il a déjà concédé témoigne-t-il d’une faiblesse ?

Depuis Redon (Ille-et-Vilaine).
Le Tour ? S’il était un cadeau chaque année redistribué aux foules, il aurait toujours un parfum de merveilleux. Vous savez, un merveilleux doux et mélancolique, dès la première bouchée, une madeleine de Juillet exaltant les vertus cardinales de la géographie et de l’effort... Le Tour ? S’il était une belle contrainte chaque été recommencé, il aurait parfois – souvent – un goût d’irrationnel. Vous savez, de cet irrationnel qui dépasse ses propres acteurs et leur octroie, de temps à autre, lorsque les circonstances le décident, un sentiment de toute-puissance et pour tout dire un supplément d’âme leur conférant une grandeur presque surnaturelle et une sagesse quasi philosophique…

C’est curieux comme Alberto Contador, depuis le départ en Vendée, nous instruit sans le vouloir sur la psychologie du Tour et les chemins qu’il faut emprunter pour en percer certains mystères. Il y a tout juste deux ans, ses rapports délétères avec l’Américain Lance Armstrong, lorsqu’ils se disputaient le leadership, avaient marqué l’histoire récente de l’épreuve et la sienne au passage, en l’entraînant bien malgré lui dans un théâtre d’ombres et d’intrigues, une tragédie post-moderne transposée au sein de l’équipe Astana que le Texan, au crépuscule de sa force, avait annexé sans fard sous le regard goguenard de tous ses affiliés. Souvenons-nous : en trois semaines d’une cohabitation dont plus d’un seraient ressortis rincés et laminés, l’Espagnol avait tout simplement puisé dans cette hostilité démoniaque une volonté insoupçonnée et un surcroît de caractère qui avait forcé le respect… Il y a un an, fragile physiquement, fébrile et visiblement contraint à un rôle de « calculateur » peu en rapport avec son tempérament originel, il n’avait trouvé son salut pour venir à bout d’Andy Schleck que dans sa capacité à gérer les grands moments de tension, lui-même maître d’oeuvre en domination mentale. Un saut de chaîne, beaucoup de cran et de sang-froid avaient suffi à assurer son triomphe. Et à rehausser son statut...
Cette année, tout change – et rien ne change ? En un week-end et beaucoup de dégâts, la tranquillité apparente de l’Espagnol s’est transformée en sauve-qui-peut et en 1’38’’ de passif sur Andy Schleck... Où l’on reparle, donc, de ce goût d’irrationnelle presque surnaturel qui s’abat périodiquement sur le Tour. Même le « rationaliste » Cyrille Guimard s’interroge. Bien qu’il refuse de croire en une sorte de « justice immanente que le Tour rendrait sur sa route, comme pour clarifier les controverses qui l’entourent » (1), l’ancien directeur sportif de Hinault et de Fignon se place résolument en configuration « exception Tour de France », accordant à l’épreuve une valeur supérieure disposant d’un environnement oppressant quelquefois difficile à supporter. « Le Tour, ce n'est pas le Giro. Il a une telle histoire, un tel impact sur le destin d'un champion qu'il finit par révéler ses faiblesses, ses fêlures, ses carences. » Et Guimard, à propos de la péripétie de course ayant retardé Contador vers l’arrivée au Mont des Alouettes, précise sa pensée : « Qui sait si cet incident n'a pas rouvert chez lui des plaies mal cicatrisées ? En tout cas, il m'a paru déconnecté et comme désabusé. Maintenant, soit il se remet à flot, soit il ne finira pas le Tour. »

Qu’on se le dise, Cyrille Guimard ne parle jamais au hasard des champions d’exception. Ce qu’il suggère doit dès lors nous alerter. A la tête d’une formation Saxo Bank bien pauvre en talents individuels, Contador semble avoir donné de la confiance à ses adversaires. Mais que dit-il exactement sur son propre cas ? « Mes rivaux sont devant moi et je ne suis peut-être plus le grand favori pour le classement général », ose-t-il, comme s’il voulait bénéficier de cet affaiblissement supposé, s’en parer, l’utiliser comme une protection. Avant d’ajouter : « Il reste les étapes les plus importantes dans lesquelles peuvent se faire de grandes différences. Le Tour de France c’est comme ça : on peut le perdre tous les jours mais il se gagne en montagne. Jeter l’éponge sera la dernière chose que je ferai. Aujourd’hui il n’y a pas une seule raison de le faire. »

Hier, le chronicoeur se voulait songeur. Entre Olonne-sur-Mer, où l’on distinguait au loin la Pointe de l’Aiguille inondé de soleil marin, et l’arrivée à Redon, après une chevauchée plein Nord et un enjambement majestueux du pont de Saint-Nazaire, les coursiers ont vogué vers la Bretagne avec une seule idée en tête : un sprint massif. L’Américain Tyler Farrar (Garmin), jour anniversaire de la Déclaration d’indépendance, remporte la timbale et sa première victoire d’étape à l’issue d’un assaut final à haute tension… Au fond, le peloton a-t-il le temps, pour l’instant, de se préoccuper du dessein tellurique auquel Contador devra s’attaquer tôt ou tard ? Et pourtant, s’il était une offrande, le Tour aurait cette année une saveur de madeleine de Juillet. Celle que cherche Contador.

(1)Guimard était interrogé en ces termes, hier matin, par notre confrère de l’Equipe, Philippe Brunel.
[ARTICLE publié dans l'Humanité du 5 juillet 2011.]

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lundi 4 juillet 2011

Tour : Alberto Contador ne pourra pas jouer la montre

Après les deux premières étapes en Vendée, le triple vainqueur Alberto Contador compte déjà 1’38’’ de retard sur son grand rival Andy Schleck...
Depuis Les Essarts (Vendée).
Le Tour peut-il rajeunir ceux qui l’aiment ? Pour viser haut et regarder au-delà de l’horizon, ce n’est pas un rêve de grandeur qu’il convient d’éprouver à l’heure où tout semble se déglinguer, mais bien un songe d’immensité. Pour parler de vaillance, de folie voire d’épopée, il va désormais falloir qu’Alberto Contador laisse des cadavres sous ses roues et que le monde s’incline sous les assauts d’un supplément d’orgueil dépassant de loin tout ce que, à ce jour, il a pu démontrer. Telle est la grande – et belle – première leçon du Tour : les héros, les vrais, ne connaissent qu’une solution pour se tirer d’un mauvais pas. Ecraser tôt ou tard la course et arracher de force si besoin l’admiration du public…

Voilà donc le dessein titanesque auquel devra s’attaquer l’Espagnol, après deux jours d’un enfer vendéen que rien ne laissait présager. Qu’y avait-il de commun ce week-end entre le Passage du Gois, sublime bande de terre prise entre ciel et mer transformée, samedi, en lieu symbolique du Grand Départ de cette 98e Grande Boucle, et l’utra-sophistication d’un exercice de stylistes que seul le cyclisme impose périodiquement, à savoir le contre-la-montre par équipes, disputé hier aux Essarts, en plein cœur des plaines chouannes balayées par une brise d’ouest ? Le trait d’union entre ces deux moments particuliers porte un nom, un seul nom : Alberto Contador. Un nom qui n’a pas fini de hanter le Tour… Sifflé par une foule amère lors de la présentation des équipes, jeudi soir au Puy-du-Fou, le tenant du titre et triple vainqueur de l’épreuve a débuté sa quête 2011 de la pire manière, samedi, à quelques kilomètres de l’arrivée au Mont des Alouettes.

Ce fut là, pourtant, l’un de ces grands moments de confusion comme on en voit peu au règne du high-tec à tous les échelons de la course. Les spectateurs – et le chronicoeur par la même occasion – virent Andy Schleck (Leopard-Trek) et Alberto Contador (Saxo Bank) franchir la ligne d'arrivée ensemble, 1’20’’ après le Belge Philippe Gilbert, vainqueur sur les modestes sommets des hauts bocages du cru, à l’abri des moulins à vent. Mais ce n’était qu’un trompe-l'oeil. Après le stress euphorisant d’une fin d’étape mouvementée par une gigantesque chute dans la première partie du peloton, d’où ne sortirent que soixante-dix-sept rescapés, il fallut attendre les classements officiels pour s’apercevoir que le Luxembourgeois était bel et bien classé 33e à 6'' du maillot jaune. Contrairement à l’Espagnol, 82e à 1'20''… Explication. Les deux prétendants à la victoire suprême furent tous les deux arrêtés par des chutes collectives dans le final, mais leur timing fit la différence : pris dans une embardée seulement dans les trois derniers kilomètres, le leader des Leopard fut crédité du même chrono que le groupe dans lequel il figurait au moment de la chute. Le cyclisme a l’art des règlements.

Au soir de la première étape, soixante-quatorze secondes séparaient déjà les deux grands rivaux. Auxquelles il faudrait ajouter 24 secondes, récupérées hier encore par Schleck à l’issue de l’exercice par équipes (remporté par Garmin-Cervelo, maillot jaune pour Thor Hushovd). Qui aurait imaginé semblable scénario, sachant que les duettistes se disputèrent le maillot jaune à coup de secondes l’an dernier ? Andy Schleck, goguenard, ne put s’empêcher de commenter ce miraculeux coup du sort : «On savait qu'une étape comme ça, ce serait hyper nerveux. Dans les 25 derniers kilomètres, j'ai toujours roulé dans les dix premiers. J'ai vu qu'il n'y avait pas tout le peloton et Contador n'a pas été le seul piégé. Le Tour, ce n'est pas toujours à la pédale. Il faut aussi la tête et rouler devant.» Contador, lui, refusa de parler à la presse mais, signe des temps, laissa filtrer un message sur son compte Twitter: «C'est dur, car c'est tellement compliqué de gagner la moindre seconde. » Avant d’ajouter, en philosophe de l’action : « Vouloir, c’est pouvoir.»

C’est beau, un coureur annonçant du bruit et de la fureur derrière la fatalité des faits. Comme l’écrit l’ami Paul Fournel : «La divine solitude du cycliste est peuplée d’ombres que le soleil étire sur le grain des routes.» L’écrivain a raison. Il ne faut jamais prendre à la légère ce qui se situe à l’abri de la lumière des évidences… L’évidence nous dit que Contador, avec 1’38’’ de retard sur Schleck, a d’ores et déjà hypothéqué son Tour. Mais que nous disent les ombres que le soleil étire ? Que Contador ne peut plus jouer la montre et devra conquérir un peu plus que l’ordinaire… Ne nous plaignons, pour une fois les aspects «sportifs» nous détournent de l’envers du décor (1). Au fond le Tour n’est que récit. Et si les récits reproduisent la vie, n’ont-ils pas la vertu de rajeunir ceux qui les honorent ?

(1) Vendredi, un bus de la Quick Step – celui de l’équipe belge de l’ancien adepte de la cocaïne Tom Boonen – a été fouillé de fonds en comble par les gendarmes. En vain.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 4 juillet 2011.]

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dimanche 3 juillet 2011

Tour : voulez-vous des nouvelles de Lance Armstrong ?

Depuis Les Essarts (Vendée).
Nous avions laissé l’ancien septuple vainqueur il y a quelques mois, au passage du nouvel An. Il venait de prendre sa retraite de champion cycliste (bien mérité, comme il se doit) mais était toujours confronté à une rude enquête fédérale... Alors? Retiré des vélos, l’Américain? Loin des affres et des douleurs de la course? Oui. Et non. Lance Armstrong risque en effet d’effectuer une pige (de luxe), comme vient de l’annoncer son manager, Mark Higgins, au quotidien Des Moines Register. Le Texan devrait ainsi participer à la course «A travers l’Iowa», du 24 au 30 juillet prochain. Rappelons qu’Armstrong a officiellement mis un terme à sa carrière en février dernier, après un premier arrêt en 2005 et un retour aux affaires – en demi-teinte.

Mais ce n’est évidemment pas cette prochaine pige qui nous intéresse. Accusé de dopage par ses ex-coéquipiers Floyd Landis et Tyler Hamilton, tous deux «tombés» pour faits de dopage avérés, le Texan est toujours la cible d’une enquête fédérale à Los Angeles, notamment pour «parjure». Sans être encore inculpé, il risque un prochain procès que certains spécialistes prédisent «inévitable» et même «très compliqué pour lui». Fin mai, son compatriote Hamilton a détaillé sur CBS, de nouveau, les accusations qu’il porte contre son ancien leader, à l’époque où il courait avec lui dans l’équipe US Postal...

Selon la presse américaine, Armstrong et Hamilton se seraient d’ailleurs croisés dans un restaurant, le 25 juin dernier, à Aspen (Etats-Unis). A cette occasion, Lance aurait-il aggravé son cas? Alors que les témoignages accusant le coureur texan de dopage au cours de sa carrière se multiplient, il aurait menacé verbalement Hamilton au cours d'un bref mais intense échange verbal... Selon l'avocat d'Hamilton, qui a notifié l'incident aux autorités fédérales américaines (Armstrong va témoigner prochainement devant la cour fédérale), l'ancien coureur de l'US Postal aurait violemment invectivé le vainqueur de Liège-Bastogne-Liège 2003. «Combien on t'a payé pour que tu racontes tout cela? Je vais te détruire, te réduire en pièces à la barre des témoins. Je vais faire de ta vie un enfer!», aurait déclaré Lance.

Lance Armstrong n’a visiblement pas supporté les récentes déclarations d'Hamilton, au cours de la célèbre émission «60 minutes» sur CBS. Il affirmait en particulier: «Armstrong se dopait comme tout le monde, ça faisait partie de la culture de ce sport.» Selon RadioShack, son ancienne équipe, Lance viendra faire une apparition publique sur le Tour cette année. Sans doute dans les Alpes. Question: sera-t-il sifflé par le public, comme Contador au Puy-du-Fou?

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samedi 2 juillet 2011

Millénariste(s) : réponse aux prophètes de l'apocalypse...

Prophètes. Dans Au moment voulu, en 1951, Maurice Blanchot suggère à la quasi toute fin de son récit : «Je crois que c’est là le moment absolument sombre de l’intrigue, le point où elle retourne constamment au présent, où je ne puis plus ni oublier ni me souvenir, où les événements humains, autour d’un centre aussi instable et immobile que moi-même, construisent indéfiniment leur retour.» L’être étant à la fois acte et puissance, donc ontologie dynamiste, allez savoir pourquoi, mais en lisant cette phrase de Blanchot un besoin irrépressible de sentir l’«intrigue» du moment s’imposa à nous. Y a-t-il donc dans l’actualité récurrente quelque chose qui nous ramènerait le présent dans l’instabilité et l’immobilité? Une indication peut-être. Depuis un certain temps, à la faveur de faits inattendus (révolutions arabes, affaire DSK, Fukushima, etc.), nous remarquons le retour en force d’une forme de discours millénariste. Accident nucléaire, tremblements de terre, crise monétaire et sociale durable, surgissements d’événements si imprévisibles que la vie réelle semble plus étonnante que les fictions les plus imaginatives... L’époque prend des chemins bien singuliers. Est-ce une raison pour assister impassiblement à la résurgence des prévisions apocalyptiques?

Debray. D’ordinaire, les paroles et gestes de farfelus annonçant le chaos et la fin du monde provoquent l’hilarité. Seulement voilà, le dernier rapport de la Miviludes – l’organisme chargé d’observer et d’analyser le phénomène des mouvements à caractère sectaire dont les agissements sont attentatoires aux droits de l’homme – met en garde précisément contre les dérives et autres manipulations mentales liées aux prédictions millénaristes. Exemples à l’appui, les observateurs de la Miviludes parlent de recrudescence d’autant plus inquiétante que ce type de référence à l'apocalypse – qui traverse les siècles – subsiste encore dans certaines Églises contestées ayant parfois pignon sur rue... En ces temps de perte de repères (vite dit) où les grandes espérances ont vacillé sous les assauts non pas des rationalismes mais des déceptions en chaîne (vite dit aussi), il n’est ainsi pas inutile de vous précipiter dans la lecture du dernier livre de Régis Debray, Du bon usage des catastrophes (Gallimard), un petit essai virevoltant pouvant dérouter ou fasciner, selon l’usage. L’alchimie de Debray nous emporte en effet dans les plis du monde tel qu’il devient, tel qu’il le redoute, tel qu’il le constate et le décrit. Lire ces lignes ressemble à une longue conversation privilégiée en compagnie du philosophe et médiologue. Avec l’ironie qui sied à son talent et les fulgurances intellectuelles dont il est l’un des maîtres…

Mal. Régis s’attaque donc cette fois aux «pensées magiques» et aux «prophètes de malheur» et nous livre sa vision de la société contemporaine. Il prévient d’ailleurs très vite, sur le mode ironique: «C'est justice que dans une période de tangage comme la nôtre, où un cadre de vie et de pensée s'effrite, où l'horizon se bouche, où quelque chose bascule, même si on ne sait pas trop quoi, il soit tant demandé aux vigies en haut du mât. Les vigilants sont aux aguets, les vaticinateurs en situation.» Portrait au scalpel et allégorique d’un ici-et-maintenant cul par-dessus tête, voici une étude clinicienne de la passion de la catastrophe qui agite notre quotidien et pour laquelle les oiseaux de mauvais augure ne manquent pas. Forcément, puisque tout finit toujours plus ou moins mal – et souvent plus mal que bien. «Questions immémoriales, plus que jamais d'actualité.»

Fin. Pour Régis Debray, qui s’y connaît en croyances en tout genre, notre «vieux tréfonds religieux» n’est pas pour rien dans cette apologie des vendeurs de peurs. Un phénomène impossible à dater, bien que, en l’espèce, le XXIe siècle n’invente rien. De l'Apocalypse selon saint Jean (Ier siècle après J.-C.) à Nostradamus (XVIe siècle), sans oublier le Jugement dernier de Michel-Ange, voire les guignolesques illuminations du couturier Paco Rabanne (1999) ou les prêches de bonimenteurs pentecôtistes américains, disons que le pronostic de la fin des temps remonte à la nuit des temps. Mais comment et pourquoi, en vue de 2012 (sacrée date), cette partie intégrante des références culturelles universelles se transforme-t-elle en phénomène de société? Crise morale? Non-perception d’à-venir? Nihilisme collectif instruit par le consumérisme du capitalisme globalisé? Pour conclure Au moment venu, Maurice Blanchot suggère radicalement : «Comme si je m’étais heurté là non pas à la vérité froide, mais à la vérité devenue la violence et la passion de la fin. (…) Je l’écrirais pour effacer l’éternel : Maintenant la fin.» Mais de quelle fin s'agit-il?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 1er juillet 2011.]

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vendredi 1 juillet 2011

Tour de France 2011 : la prise d'otage !

La 98e édition s’élance ce samedi 2 juillet depuis la Vendée. Le triple vainqueur, l’Espagnol Alberto Contador, sera bien au départ... malgré une menace de sanction.

Depuis Les Herbiers (Vendée).
« Il n’y a pas que des gens honnêtes sur le Tour. » Plus les années filent entre nos plumes et moins Cyrille Guimard adoucit les angles pour parler de la grande légende itinérante, chaque année recommencée. Comme beaucoup d’entre nous, l’ancien coureur et directeur sportif, mémoire vivante d’un demi-siècle de cyclisme encore vivant, cherche parfois ses mots pour dire son amour de juillet. Et s’il garde au cœur une passion privilégiée pour cette Grande Boucle aussi mythique qu’indéchiffrable dans l’âme des fidèles suiveurs, Guimard exprime cette année une froide colère que nous partageons. En cause, « l’affaire Contador ». Qui plombe littéralement le « Grand Départ » de cette 98e édition. Comme si le vélo, après une décennie en enfer, pouvait s’offrir encore le luxe de poser ses boyaux sur des tertres toujours souillés…

Déclaré positif au clenbuterol (un anabolisant) à l’issue du Tour 2010, rien, en effet, n’empêche Alberto Contador de participer à l’épreuve cette année. Après des mois de controverses et de polémiques sur la réalité ou non d’une absorption de viande de bœuf soi-disant contaminée (1), le coureur a été disculpé par la Fédération espagnole de cyclisme, décision contre laquelle l’Union cycliste internationale (UCI) et l’Agence mondiale antidopage (AMA) ont fait appel devant le tribunal arbitral du sport (TAS). Seulement voilà, contre toute attente, ledit TAS a finalement fixé au début août son audience sur ce dossier, alors que, dans un premier temps, il devait rendre sa décision avant la Grande Boucle. Vous avez compris la suite des événements. Ou Contador est définitivement blanchi en août, ou l’appel de l’UCI et de l’AMA est déclaré recevable, et l’Espagnol a du souci à se faire… En attendant? Une épée de Damoclès va planer sur les performances du tenant du titre jusqu’à l’arrivée à Paris… et jusqu’en août. Autant le dire, le Tour 2011 est pris en otage. « Cela veut dire aussi que l’affaire est complexe », commente sobrement le directeur de l’épreuve, Christian Prudhomme, qui, heureusement finit par concéder que « le Tour aurait mérité davantage d’égards, davantage de respect »…

Bien qu’aucun ne puisse sérieusement croire à cette fable de la contamination par la viande, tous les spécialistes claironnent sur tous les tons qu’Alberto Contador (Saxo Bank) est, malgré tout, un crack comme on en fait peu (ou plus du tout) et qu’il pourrait bien « s’amuser », cette année, sur un profil tout-terrain et très montagneux. Trois Grandes Boucles à son actif, deux Giro et une Vuelta : à 28 ans, l’Espagnol présente devant nos yeux embués un palmarès exceptionnel, au moins à la hauteur du talent qu’il exprimait quand il n’était qu’un junior, ce qui, en général, ne trompe pas. Lors du dernier Tour d’Italie, El Pistolero a affiché une telle insolente facilité en montagne, réduisant la concurrence à quelques accessits, qu’il peut se vanter de rester sur une série stupéfiante dans le cyclisme moderne : invaincu lors de ses six dernières participations sur un Grand Tour…

Alors ? Devrons-nous attendre le jugement des instances pour voir vaciller le grand favori, ou un coureur peut-il prétendre le faire plier, avant, à la force des mollets ? Beaucoup comptent sur l’éternel dauphin désigné, le Luxembourgeois Andy Schleck (Leopard-Trek), qui ne trouvera son éventuel salut qu’en haute montagne mais à condition de harceler l’Espagnol loin des arrivées au sommet... Certains misent sur les vieux Cadel Evans (BMC) et Ivan Basso (Liguigas). D’autres enfin osent penser à Robert Gesink (Rabobank), à Damiano Cunego (Lampre), à Luis Leon Sanchez (Movistar), voire à Bradley Wiggins (Garmin) ou Philippe Gilbert (Omega Pharma-Lotto), sachant que les Français, comme toujours, se positionneront en simples baroudeurs…

Et au rayon bonnes nouvelles ? Écartée en 2010, l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) revient sur le Tour. « Un accord en bonne et due forme a été signé le 20 juin » avec l’UCI. De quoi en inquiéter plus d’un ? Espérons-le. Et puisque le chronicoeur du Tour, pour sa vingt-deuxième édition, ne déteste pas la douleur d’une découverte inattendue, un petit fait d’actualité est venu le quérir dans sa torpeur, ce mercredi. Un ancien coureur retiré du peloton depuis 2008, Wim Vansevenant, désormais membre de l’encadrement d’Omega Pharma-Lotto, est soupçonné d’avoir importé des produits dopants depuis l’Australie. Un colis intercepté à l’aéroport de Bruxelles contenait, selon les enquêteurs, « des produits dopants ultra-sophistiqués ». Une enquête a été ouverte en Belgique. « C’était des acides aminés pour ma propre utilisation, pas pour les coureurs », a expliqué Vansevenant. Une affaire Festina couve-t-elle dans les coulisses de la formation Omega Pharma-Lotto, dont le leader n’est autre que Philippe Gilbert, l’un des prétendants au podium ?
La tête encore dans ses valises, voilà le suiveur déjà tout chiffonné. Quoi qu’il écrive, il va se retrouver dans une seringue pendant trois semaines. Une question d’habitude.

(1) L’Espagnol a déclaré ne « plus avoir mangé de viande » depuis son contrôle positif…

[ARTICLE plublié dans l'Humanité du 1er juillet 2011/]

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samedi 25 juin 2011

Arbre(s) : pourquoi le dernier film de Terrence Malick est exceptionnel !

Malick. Les émerveillements sont-ils – doivent-ils être – parfois à la hauteur de nos interrogations ? Pour répondre à cette question d’autant plus hors champ qu’elle induit une forme de présupposé antithétique peu propice à l’air du temps, il nous fallait nous réfugier dans une salle de cinéma. Et enfin voir The Tree of Life (l’arbre de vie), auréolé de sa palme d’or à Cannes et entouré depuis d’un halo d’avis pour le moins contradictoires. Alors autant prévenir. Que vous aimiez (est-ce le bon verbe ?) ou non ce film, qu’il vous perturbe (voilà le bon verbe) au point de vous en maintenir à distance, plongé que vous serez dans une éventuelle incompréhension sidérale, une chose est sûre et ça ne trompe pas : vous comprendrez sans forcément vous l’avouer (hélas) que vous n’oublierez jamais, absolument jamais, ce que vous êtes en train de voir… Durant 2 h18 min, le cinquième opus de Terrence Malick impose ses conditions. Non seulement il vous soumet à sa liberté absolue, mais, par le mode narratif et les moyens qu’il se donne pour en amplifier l’écho universel, il vous embarque de gré ou de force vers les terres improbables d’une ambition pour le cinéma qui dépasse de loin ce à quoi vous vous attendez… Au-delà ? C’est le cas de le dire. Depuis la mort de Stanley Kubrick, Terrence Malick (cinq films en 40 ans) est le dernier des géants à mettre sinon sa philosophie du moins sa «vision» au service des images, ultime cinéaste à construire sans se renier un univers singulier et/ou inaccessible. En l’espèce, «l’arbre de vie» ose l’autobiographique et le cosmique, le réductible et 
le jupitérien. En peintre minimaliste et démiurge interstellaire, le réalisateur américain prétend embrasser dans un tout 
(le «tout» étant fondamental) la vie d’une famille américaine de Waco, Texas, et la création du monde. De l’Homme à l’Espace. Ou plus exactement de Dieu jusqu’à l’homme. Bref, quelque chose entre ce «nous» d’ici-et-maintenant et cette genèse mystérieuse, 14 milliards d’années en arrière… Le Seigneur demanda : «Où étais-tu quand je jetai les fondations de la Terre?» Malick utilise cette citation de Job, chapitre 38, pour débuter son film. Source de quiproquos – voire de fausse piste. Un égarement interprétatif pourrait en effet, un peu hâtivement, conduire le spectateur sur la seule voie de la Bible autorisant une lecture uniquement chrétienne de ce long-métrage. Soyons plus malins. Le livre de Job n’est-il pas, par sa démesure initiatique, le symbole des livres, de tous les livres? Pourquoi reprocher à Malick d’utiliser l’une des sources des écritures, via la caméra, pour représenter les forces telluriques, célestes et humaines dans leurs interactions entre l’intrahumain et l’au-delà humain ?

Larmes. Pour évoquer le haut et le bas, l’ailleurs et l’ici, le récit de The Tree of Life se situe sur deux époques – auxquelles il convient d’ajouter des évocations filmées, prodigieuses, de la nature et de la naissance de toutes choses. On y voit le destin d’une famille sur deux époques. Les années 1950, avec Brad Pitt. Les années 2000, avec Sean Penn. Ces dernières sont amputées, réduites à l’os, ramenées aux seules conséquences des actions antérieures. Le film s’attarde donc sur les relations conflictuelles entre un père autoritaire (Pitt) et ses trois fils, 
dont l’un va mourir tragiquement. Et voilà. La chronique au jour le jour d’une famille en plein apprentissage de l’existence. Haine. Amour. Fragilité. Racines. Cris. Joies. Le tout ramené à l’échelle du vivant, à ces pathétiques gestes quotidiens dont tôt ou tard il ne subsiste rien… Miracle des images visionnaires de Malick, qui universalise tout regard porté sur nous-mêmes, touche au cœur et sublime les moindres actes et jusqu’aux larmes que nous lâchons sans rire.

L'une des rares photos de Terrence Malick.
Raison. Chef-d’œuvre? Sans doute. Maîtrise absolue? Assurément. Exercice de métaphysique pure? Et pourquoi pas… Pour convaincre que Malick ne sombre pas dans une espèce de lyrisme pompeux et désincarné, ce que peut penser toute critique rapide, on dirait bien que The Tree of Life est le 2001 l’Odyssée de l’espace du XXIe siècle. Avec en moins, une visée d’à-venir. Mais en plus, un inexpugnable mais viscéral besoin de retour à la multiplicité de l’être en tant qu’unicité. Voilà pourquoi la clef de ce film n’est évidemment pas la religion, mais la cellule du vivant, de ses origines à la fin (des fins), en passant par sa principale métaphore : la cellule familiale. Parce qu’il a encore tant et tant à nous montrer, Malick nous oblige à regarder par nous-mêmes. Ainsi, c’est la raison qui l’emporte et non la croyance dans quelque prière élégiaque. Le pessimisme et l’espérance se rencontrent en beauté dans The Tree of Life, en tant que l’un et l’autre nous rappellent ce que nous sommes. Si peu de chose face au temps – et tellement de choses à l’épreuve de chaque instant.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 24 juin 2011.]

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jeudi 23 juin 2011

Carrefour : les actionnaires en connaissent un rayon !

Connaissez-vous Lars Olofsson ? Diplômé de sciences économiques après des passages remarqués aux States et en Suisse, ce Suédois de cinquante-neuf ans est le directeur général d’un des fleurons de la grande distribution, Carrefour, numéro deux mondial. Hier, à Paris, lors d’une assemblée générale pour le moins tendue durant laquelle salariés, syndicalistes et certains actionnaires ont exprimé leur mécontentement, Lars Olofsson, contesté, a pourtant obtenu les «pleins pouvoirs» pour mettre en œuvre une stratégie de «développement» qui tient en quelques mots : céder l’enseigne de hard discount, DIA, pour satisfaire les gros actionnaires… Dans le concert mondial et stratégique de la haute finance, Monsieur Olofsson possède une grande qualité : il est un serviteur corvéable, zélé, de vrais boss. Et chez Carrefour, les deux principaux actionnaires, qui forment un véritable tandem, sont Bernard Arnault (patron de LVMH) et Sébastien Bazin (dirigeant du fonds Colony Capital). Pour eux, rien n’est décidement trop beau.

Dans cette opération de début de vente à la découpe, les propriétaires de Carrefour espèrent tirer entre 3 et 4 milliards d’euros. Mais, pas de méprise. Carrefour, en tant que tel, ne percevra rien de ce pactole, qui alimentera exclusivement la holding commune au duo Arnault-Bazin. Bref, un joli bas de laine, symbole d’une ultrafinanciarisation des modes de gestion mis au service de la seule rentabilité… D’où l’extrême colère des syndicalistes, réunis hier en marge de l’AG. L’un d’eux résumait la situation : «Le gros problème chez Carrefour, ce sont les actionnaires, deux financiers qui rendent impossible la mise en œuvre d’une stratégie de reconquête efficace et qui n’ont qu’un objectif, retrouver leur mise de départ…» Avec la cession de DIA, que la plupart des observateurs considèrent comme une aberration financière et stratégique, les salariés s’inquiètent légitimement de l’avenir de leur société. Alors qu’en 2010, le groupe affichait encore près de 400 millions d’euros de bénéfices net pour un chiffre d’affaires de 90 milliards, près de 10.000 salariés sur 76.000 ont été sacrifiés en trois ans dans les seuls hypers. Depuis des mois, jamais la tension sociale n’a atteint un tel degré d’incandescence au sein de l’entreprise, où se sont multipliés les arrêts de travail pour des augmentations de salaires… À ce propos. Le patron Lars Olofsson a touché l’an dernier 2,6 millions d’euros de salaire et 900.000 euros en stock-options. Et vous savez quoi ? Il y a quelques jours, la justice a déclaré Carrefour Hypermarchés «coupable» de «paiement par un employeur de salaire inférieur au minimum mensuel garanti»… Cherchez l’erreur.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 22 juin 2011.]

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samedi 18 juin 2011

Opprobre(s) : Finkielkraut et Millet insultent la France, Onfray salit Sartre...

Finkielkraut-Millet. Même les coquins font tout pour être heureux… Sans doute n’avez-vous pas écouté, samedi dernier, l’émission d’Alain Finkielkraut, Répliques, sur France Culture. Voguant ce matin-là en covoiturage vers une destinée pré-funeste, inutile de vous dire que le bloc-noteur eut la nausée bien avant l’heure. Au micro de notre moraliste-maurrassien, deux écrivains. D’abord Jean-Claude Bailly, vite débordé, qui ne put jamais développer son idée de la France des couches de sédimentation de la conscience historique, exposée dans le Dépaysement (Seuil). Face à lui, l’ogre réactionnaire de la littérature, Richard Millet, était là non pour le contredire, mais pour asséner sans nuance sa propre vision de la France, décadente et cosmopolite. Vous devinez? Alain Finkielkraut buvait du petit-lait. Il faut dire que Millet, avec la publication de l’Opprobre (Gallimard), recueil-armé d’un écrivain en guerre – comme il le fut jadis lui-même dans les milices chrétiennes au Liban –, franchit une ligne blanche absolument odieuse. Au fil de ce texte, Millet reconnaît son obsession de la figure de l’ennemi, des ennemis, au point non pas d’essayer une réponse intellectuelle mais d’imposer une posture d’une rare brutalité, comme un sniper, au sens militaire du terme, pour exprimer la haine de «l’immigré» et de la France réelle. Qu’on en juge: «Quelle insanité ai-je proférée en constatant que ce pays n’est pas encore le Brésil ou Cuba mais une nation de race blanche avec des minorités étrangères ! Qu’une immigration chrétienne soit préférable à une immigration musulmane, voilà qui me paraît relever du bon sens, tout comme le fait que la France ne doive pas se renier elle-même pour maintenir la paix civile, menacée par ces minorités.» (p.85) Millet ne maintient plus seulement sa position. Il avance à découvert vers ce qu’il appelle «la destruction de la culture», renvoyant les envahisseurs «au ghetto» et déclarant vivre, lui, un «apartheid mental»… Vous avez bien lu.
Nous imaginons sans peine le plaisir raclé jusqu’à l’os du sieur Finkielkraut à la lecture de ces pages abjectes. Lorsque l’écrivain Millet dit: «Je suis en guerre», le philosophe l’aide à recharger son flingue et le couvre en invitant sur le service public l’auteur de ces mots: «Dans ce wagon de métro qui m’emmène vers la banlieue nord de Paris, et où je suis le seul Blanc et, sans doute, le seul Français, je songe à cette expression sociologique en vigueur il y a une trentaine d’années, le seuil de tolérance à l’immigration.» (p.63) Nous sommes loin des banlieues et autres quartiers populaires laissés en friche par la République, loin de l’atomisation sociale et de la paupérisation, loin de la France des multitudes… L’appel «aux forces armées dans les banlieues» fut évidemment montré en exemple comme preuve ultime de décrépitude finale. Sans parler du reste. Les prénoms aux «accents» arabes ; l’équipe de France de foot si peu «de souche» ; l’«expiatoire fantasme de l’hybridation générale» ; le délaissement de la langue «au profit de sa démocratisation utilitaire (…) pour ne pas désespérer les enfants d’immigrés» ; on en passe et des pires… Richard Millet, avant, c’était la Gloire des Pythre, Lauve le pur ou Ma vie parmi les ombres, des livres merveilleux que, jadis, nous avions encensés comme autant d’exaltations légitimes de ce bien précieux qu’est, effectivement, la langue française, sans savoir que ces textes admirables portaient déjà en eux un ultranationalisme des pires époques. Regrets éternels.

Onfray. Pendant ce temps-là (aucun rapport entre ce qui vient d’être écrit et ce qui suit, sauf peut-être une certaine colère face au temps qui est le nôtre), Michel Onfray poursuit sa percée médiacratique sans qu’on ne sache plus très bien où le conduiront ses objurgations successives. Après sa charge contre Freud, après l’éloge de Charlotte Corday, le philosophe hédoniste avec lequel nous n’avons pas pour habitude de polémiquer, s’est attaqué, il y a dix jours, dans les colonnes du Monde, à Jean-Paul Sartre. Un article et puis c’est tout. Un assassinat en quelques lignes. Michel Onfray exhume ainsi des phrases de l’inventeur de l’existentialisme, qui, arrachées à leur contexte, peuvent conduire sur de fausses pistes les lecteurs non informés de l’importance de Sartre dans son siècle. Le procédé laisse à désirer. Honnir Sartre sur la base de quelques engagements honorés à une époque où la philosophie prenait encore des risques avec le monde réel, de l’anticolonialisme aux portes des usines, voilà qui ne risque pas de choquer les bien-pensants de 2011 ! Dans son dernier livre, Manifeste hédoniste (éd. Autrement), Michel Onfray va plus loin en suggérant la possibilité d’un «capitalisme libertaire», d’une gestion «libertaire du capitalisme», assurant, pour ceux qui n’auraient pas bien compris, «ne pas être contre le capitalisme». Mais qu’arrive-t-il à l’inventeur génial de l’université populaire de Caen ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 17 juin 2011.]

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dimanche 12 juin 2011

Écrivain(s) : en mémoire de Jorge Semprun...

Semprun. Peut-être les vestiges d’une adolescence conquérante, toujours prête à panthéoniser les personnages qui nous firent entrer en littérature par les sommets. À moins que ce ne soit l’exaltation des instants de force de nos jeunesses, quand, renversés par quelques lectures, nous aurions préféré nous damner plutôt que de refuser d’héroïser leurs auteurs. Était-ce vilain défaut que d’aimer à en perdre la raison? Était-ce déjà péché d’orgueil de ne pas supporter qu’on puisse ne pas frissonner aux mêmes vibrations intellectuelles? Était-ce plutôt la trace-sans-trace qui parviendrait jusqu’à l’ici-et-maintenant et nouerait indéfectiblement en nous l’engagement et les mots? Un peu tout cela… Voilà ce à quoi nous songions lorsque la nouvelle de la mort de Jorge Semprun parvint jusqu’à nous, mardi soir, à l’heure où, d’ordinaire, seules les lumières sur la ville restent évanescentes. Avouons-le. Il est des moments dans l’existence où l’envie de fracas, de frénésie et d’emportements s’efface devant de profonds silences que rien n’apaise, pas même la compréhension d’un événement hélas attendu. Nous savions Jorge Semprun, quatre-vingt-sept ans, gravement malade, inexorablement atteint au cerveau. Rien n’a pourtant atténué notre irrépressible émotion. Douleur simple due à la disparition d’un des rares intellectuels que nous écoutions sagement.

Mort. Juste retour des choses. En ouvrant de nouveau l’un de ses chefs-d’œuvre, l’Écriture ou la vie (1994), nous avions oublié que l’une des deux citations mises en exergue par Jorge Semprun était de Maurice Blanchot: «Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’oubli absolu et à ce beau hasard que devient alors le souvenir.» Qui mieux que Blanchot, bien sûr, pour cheminer vers ce projet fou, non compréhensible, de l’exorcisation de la mort par l’écriture. Écrire ou mourir. Écrire parce que mourir. Écrire et mourir. Semprun disait: «Plus je me remémore, plus le vécu d’autrefois s’enrichit et se diversifie, comme si la mémoire ne s’épuisait pas.» À ce propos, y aurait-il une loi de la citation à laquelle nous devrions répondre et devant laquelle nous serions responsables? Et devant qui ou quoi sommes-nous responsables dans le deuil? Devant l’homme, aussi grand fût-il? Sa mémoire? Son œuvre? Quelle est la meilleure façon de demeurer fidèle? Roland Barthes pensait: «Le roman est une Mort ; il fait de la vie un destin, du souvenir un acte utile, et de la durée un temps dirigé et significatif.» Appareils à la fois destructifs et résurrectionnels, les livres nous traquent autant qu’ils nous apaisent. Semprun savait, lui.

Buchenwald. Premières images après la libération du camp.

Critique. Ne surtout pas réduire à quelques mots ou vagues impressions le résistant, qui adhéra en 1941 aux réseaux des FTP ; le déporté à Buchenwald, flanqué du matricule n°44904 ; le militant communiste exclu en 1964 du Parti espagnol ; le combattant infatigable de la justice et de la liberté ; l’intellectuel-penseur des totalitarismes… Ceux qui furent habités puis hantés par l’eurocommunisme n’oublieront jamais que Semprun fut une victime des durcissements prosoviétiques. Il dénonça avec courage les dérives staliniennes des années soixante. Puis se plongea dans l’écriture durant vingt ans, avant de devenir ministre de la Culture du gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez. Ses proches le décriront alors peu «taillé» pour le rôle, assez individualiste, peu favorable à la critique et même, disons-le, méprisant, voire brutal à l’égard des communistes contemporains…

Témoins. Impossible de taire l’élégance de l’homme que la gravité d’une souffrance insondable ne quittait jamais. Impossible de négliger qu’il fut toute sa vie l’infatigable littérateur de ce qu’il appelait la «nudité métaphysique». Ceux qui n’ont pas encore lu le Grand Voyage (1962) ont bien de la chance. Pour des générations de lecteurs, ce livre fut aussi important que Si c’est un homme (1947) de Primo Levi… Semprun était clandestin du Parti communiste espagnol, terré dans un appartement, menacé par la police franquiste, quand il en commença la rédaction en février-mars 1960. Il témoignera: «Je me retrouvais seul, immergé dans cette dimension déconcertante des heures creuses et des temps morts, sans fin.» Dans cet étrange état de conscience inconsciente, dans un processus de création qui le ramènera dans ses propres délibérations de la souffrance intime, Semprun racontera l’indicible du camp de Buchenwald. Lui, le rescapé – rescapé de quoi? Semprun était l’un des rares grands témoins qui firent œuvre de la verbalisation de la déportation et de l’extermination. Il répétait souvent: «Seule la littérature peut dire la vérité de ce que nous y avons vécu.» Et il ajoutait:
«Tout m’était arrivé, rien ne pouvait plus me survenir.»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 10 juin 2011.]

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jeudi 9 juin 2011

Songe(s) : ce que je dois à Antoine Blondin...

Blondin. Le temps ne change rien à l’affaire. Partant du principe assez élémentaire que plus nous disposons de style, plus nous allons vite et loin, sachant par ailleurs qu’à bord de l’imagination les frontières se déchirent comme de vulgaires feuilles de papier, que ce soit sur les rives du Yangzi Jiang ou sur les contreforts d’un col pyrénéen, inventoriant enfin les raisons pour lesquelles nous aimons quelque chose ou quelqu’un, raisons qui sont parfois les plus secrètes mais très souvent les plus communes, nous continuons vaille que vaille de voir en Antoine Blondin l’incarnation paroxystique du mariage de la plume et du vélo. La métaphore cycliste n’a pas que des désavantages. Même la tête dans le guidon, le cul sur le bec de selle ou en danseuse, n’avoir d’yeux à ce point que pour l’écriture et le Tour relève du hussard et du chronicœur que seule l’épate maintient en tension. En 1956, Blondin écrivait: «Il existe deux sortes d’hommes : ceux qui ont suivi le Tour et ceux qui se sont contentés de le regarder passer au bord des routes, sur les écrans de cinéma, dans leurs rêves éveillés. La vérité m’oblige à dire qu’ils ne clignent pas du même œil.» Le bloc-noteur confirme. Les moyens modernes de communication ne remplaceront jamais la vie de la caravane itinérante de juillet. «Pour le Tour de France, j’ai la fête qui tourne», disait Blondin. Malheur à ceux qui ne savent pas.

Marginalité. Victime et prisonnier de sa propre légende à la gloire de Bacchus, qu’il a contribué à fomenter de son vivant et qui occulta une partie de son œuvre en la marginalisant, l’Antoine a cessé de boire le 7 juin 1991. Vingt ans déjà. Pour l’occasion, de nombreux ouvrages sont édités ou réédités (à la Table ronde en particulier), parmi lesquels signalons un nouveau recueil de chroniques intitulé Antoine Blondin, le muscle et la plume, publiée par l’Équipe sous la direction de Benoît Heimermann, président de l’Association des écrivains sportifs. Ce dernier a les mots justes: «Ces florilèges étourdissants de croquis et de chroniques, écrit-il en présentation, sont autant de grandes œuvres complémentaires, mitoyennes, consanguines.» Le romancier Patrice Delbourg ajoute dans la préface: «Déjà posthume de son vivant, un posthume sur mesure. (…) Ceux qui n’ont jamais lu Blondin sont bien chanceux, grâce à lui et à sa manière, ils vont bientôt croire que le bonheur existe à condition de trouver les mots pour le dire.» Blondin, pourtant, n’aimait pas écrire. Mais il ne savait «rien faire d’autre». Drame troublant et plutôt agréable pour un esthète des mots qui parvint à créer une forme nouvelle de snobisme: celui de la chronique sportive. Mais un drame d’écrivain, aussi, qui l’emmena néanmoins aux quatre coins du monde depuis le café le Rubens, qui lui tenait lieu de bureau dans son Saint-Germain-des-Prés, le tout soldé par une poignée de romans, cinq en tout: l’Europe buissonnière, les Enfants du bon Dieu, l’Humeur vagabonde, Un singe en hiver, Monsieur Jadis ou l’École du soir. Comment ne pas balayer d’un revers de mots cette réputation de paresse acquise en vingt années de silence romanesque? Que se cachait-il derrière le brillant chroniqueur, derrière l’écrivain éthylique dont les dérives ont donné naissance à une mythologie germanopratine de leveurs de coude, derrière l’auteur d’Un singe en hiver porté à l’écran? Dans la biographie de référence publiée en 2004 chez Gallimard par le très célinien Alain Cresciucci, la marginalité blondinienne apparaît dans toute sa mélancolie et s’apparente à une revendication (pour lui et pour nous tous): celle de vouloir «vivre» dans les marges, bien sûr, mais surtout celle s’incarner en «êtres de rupture». Quitte à payer le prix de l’insupportable déchéance par-et-avec la boisson. Ce que Cresciucci appelle «l’effondrement programmé dont il éprouvait, derrière les grimaces pour un public trop souvent complaisant, l’intolérable souffrance».

Énigme. Anarchiste et réac, à l’image de son modèle Marcel Aymé, Blondin a politiquement titubé. Il aimait Londres, Rimbaud, le Tour, le rugby, sa maman et l’alcool. Sorte de père spirituel ès lettres pour tous ceux qui prétendent «écrire» sur le cyclisme, il a suivi vingt-sept éditions de la Grande Boucle, comme s’il s’agissait à chaque fois de son ultime escapade littéraire. Des témoins racontent qu’il rédigeait ses romans en un mois, sans une rature, en jet continu. «Pourquoi écrire un mot que l’on doit retrancher après», demandait-il? Lorsqu’il devait «rendre» sa chronique à l’Équipe, il grommelait : «Une bonne page est une page remplie.» Et puisque «l’homme descend du songe» (dixit), il nous reste une énigme. Celle de son roman mythique dont il n’a probablement écrit que le titre : le PC des maréchaux. Entre la rue Mazarine et la place Saint-Sulpice, chacun traque le manuscrit en vain. Inutile d’en chercher la trace au café Le Rubens, il n’existe plus.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 3 juin 2011.]

(A plus tard...)

mercredi 8 juin 2011

2012 : à propos de responsabilité

Puisqu’il convient désormais de parler de précampagne électorale (bien entamée comme chacun peut le constater), reconnaissons que le climat «moral» de ce début de joute politique a de quoi nous inquiéter. Alors que la perspective de 2012 devrait d’ores et déjà permettre les conditions d’un grand débat sur notre à-venir commun et les conditions pour réinventer le vivre-ensemble, une odeur nauséeuse pollue l’air du temps. D’affaires en affaires, d’accidents médiatiques en coups bas pathétiques pour alimenter ces «buzz» qui font la fortune des racoleurs médiacratiques en tout genre, sans parler des commentaires vides en analyses éditocratiques, nous sentons monter un ras-le-bol pouvant, hélas, détourner de la politique de nombreux citoyens qui auraient intérêt au contraire à s’y intéresser de près…

Les logorrhées actuelles nous éloignent de l’essentiel et, plus grave encore, diffusent cette forme nihiliste et suicidaire du «tous pourris» qui ne sert que l’ambiance minable du populisme et du lepénisme. Le monde est-il donc si chatoyant pour qu’on puisse ainsi ignorer la montée des périls sociaux et humains? Et la France, se porte-t-elle si bien après quatre années de sarkozysme, pour qu’on délaisse sans vergogne les sujets qui préoccupent ceux qui souffrent de la crise économique et de l’atomisation sociale galopante? On voudrait priver les citoyens d’un débat approfondi qu’on ne s’y prendrait pas autrement… Entre DSK et sa villa au loyer mensuel trois fois supérieur à un smic annuel (eh oui !), entre le supposé sexiste Tron et le possible délateur Ferry, entre toute la clique d’«experts» qui trustent tous les micros pour déblatérer leur «science» sur tout et n’importe quoi et un certain futur papa, qui, du Palais, prépare son plan de communication façon couches-culottes et lait en poudre, on voudrait hurler «assez!» sans même savoir si ce genre de cri reste encore audible par les temps qui courent…

L’époque reste paradoxale. Jamais le sarkozysme n’a été à ce point affaibli, comme le montrent inlassablement tous les sondages, et jamais sans doute n’a été aussi forte cette révolte qui monte des tréfonds, prenant toutes les formes imaginables. Pourtant, cette critique forte d’une société qui donne à une immense majorité l’impression «de vivre plus mal que jamais» s’accompagne d’un discrédit des partis politiques, de toutes les formations, y compris de gauche, qui prétendent incarner le changement tant souhaité. Le danger serait d’ailleurs grand de transformer la perspective de 2012 en un unique référendum anti-Sarkozy. Face à la plus formidable entreprise de destruction sociale depuis la Libération, toute idée de reconquête passe obligatoirement par un mouvement populaire massif se fixant pour objectif de désarmer les vautours de la finance, où qu’ils soient.

Au fond, ce n’est pas la seule «sortie du sarkozysme» ou une simple «sortie de crise» qu’il faut imaginer, mais un changement de société. Pour que l’espérance ne devienne pas, encore une fois, un désenchantement. En ce domaine, la responsabilité des communistes, réunis les 4 et 5 juin en Conférence nationale, et du Front de gauche est immense… Tous les citoyens progressistes ne veulent plus être déçus. Ils aspirent à un bouleversement profond, donc à la réussite d’une «bonne» gauche. Pour éviter qu’un Nicolas Hulot ne se transforme en Jean-Louis Borloo. Pour bousculer l’hégémonie du PS – et plus si affinité…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 juin 2011.]

(A plus tard...)

jeudi 2 juin 2011

Pourquoi la logorrhée de Ferry nous donne la nausée...

«Les cons ça ose tout, c’est même ça qu’on les reconnaît.» Michel Audiard n’aurait pas détesté l’histoire du philosophe-délateur préférant le buzz médiatique (celui du vide de la pensée) à la réflexion inhérente à sa supposée fonction. Car voyez-vous, Luc Ferry est un cas d’espèce(s) qu’il faudrait un jour protéger s'ils venaient à manquer... Ainsi, l’autre soir dans le «Grand Journal» de Canal+, l’ancien ministre de l’Education nationale (vous aviez oublié, hein?) n’avait rien à dire, ce qui lui arrive souvent. Alors, comme pour épater la galerie et sur-jouer «l’homme de la haute qui sait, lui», il a cru bon d’évoquer l’histoire rocambolesque, d'abord rapportée par le Figaro Magazine, d’un «ministre qui s’est fait poisser à Marrakech dans une partouze avec des petits garçons». Avant d’ajouter: «J’ai des témoignages des membres de cabinet au plus haut niveau et des autorités de l’Etat au plus haut niveau… Si je sors le nom maintenant, c’est moi qui serai mis en examen et à coup sûr condamné, même si je sais que l’histoire est vraie.»

Et voilà. Beaucoup de bruit pour faire du buzz. Depuis, la polémique ne cesse d’enfler légitimement. S’il prend le temps, Luc Ferry aura au moins tout loisir pour philosopher sur son pathétique accident médiatique. Un accident d’une extrême gravité néanmoins, car ce n'est pas dans le secret feutré du bureau d'un juge qu'il s'est exprimé mais sur le plateau d'une grande chaîne de télé... Excusez du peu. Un ancien ministre arrêté au cours d’une partouze pédophile à Marrakech ; l’affaire étouffée par les plus hautes autorités de l’Etat ; tout le monde médiatique soi-disant au parfum ; bref une omerta généralisée… Si l’affaire est avérée, nous voilà devant un scandale d’Etat considérable. Si Luc Ferry a balancé une sombre rumeur comme il en est beaucoup, la calomnie est d’une monstruosité sans nom - et pas seulement pour l'ancien ministre socialiste dont il s'agit, qui, tout porte à le croire, va bientôt porter plainte…

L’ouverture par le parquet de Paris d’une enquête préliminaire devrait permettre, rapidement, d’en savoir plus sur ces allégations de Ferry, qui viennent peut-être d’ouvrir le grand déballage de printemps. Car le contexte est pourri, totalement pourri. Les affaires DSK et Tron sont en effet passées par là. Entre le grand «complot» permanent et justement le «tous pourris», entre la volonté de réguler désormais les vies privées de tout le personnel politique et la pression toujours tonitruante d’une société machiste et patriarcale, un pan de la démocratie et avec elle une certaine idée de la République semble vaciller sur un socle de plus en plus friable. L’air est devenu pestilentiel. D'autant que cracher dans la soupe aux ragots laisse toujours des traces. Surtout venant d’un philosophe n’ayant pourtant jamais eu, certes, la capacité d’éclairer le monde. Autant le dire, la logorrhée façon délation de Ferry donne la nausée. Mais ses conséquences risquent de carrément nous faire vomir. Car le «tous pourris» ne sert que l’ambiance minable du populisme et du lepénisme.

Une dernière chose. N’est-il pas temps de s’interroger – enfin – sur tous ces personnages publics de la médiacratie rampante qui trustent tous les micros pour déblatérer leur «science» sur tout et n’importe quoi, du matin au soir, à longueur d’antenne? Dans le genre, Luc Ferry est l’un des champions hors catégorie… A force de donner son opinion sur tous les sujets pour faire le beau, on finit par se vautrer dans les caniveaux. Ils sont déjà en masse à y patauger. Mais si on ne fait rien, ils seront bientôt trop nombreux pour pouvoir agir. Qu’ils s’en aillent tous ! Franchement, devant un tel un abaissement du climat politique, devant une telle crise morale qui nous fait penser aux pires époques, il en va de notre vitalité démocratique.

(A plus tard…)