vendredi 27 mai 2011

Alternative(s) : deux livres pour contester notre époque...

Dandysme. D’abord? «Le poids d’un monde sur la poitrine.» Ensuite? «Dans l’histoire, les restaurations sont toujours des affaissements : plus rien ne va droit ; les dindons nihilistes tiennent la rampe et démolissent les colonnes vertébrales.» Et puis? «“Ici Londres : Les Français parlent aux Français.’’ Ce n’est pas qu’une métaphore bien sûr: ce n’est qu’un soulèvement de l’esprit.» Enfin? «Pour la défense du style, de la forme, de la tenue, de la droiture, de la dignité, de l’élégance, (...), ce bouquet de fleurs des champs au printemps, qui dessine le tableau du “ pur génie français”.» En publiant Éloge de la vulgarité (éditions du Rocher), Claude Cabanes, ancien directeur de la rédaction et toujours éditorialiste de l’Humanité, n’a pas décidé par hasard de se placer sous la tutelle de Coco Chanel, elle qui définissait ainsi son travail: «Certains croient que le luxe est le contraire de la pauvreté, alors que c’est le contraire de la vulgarité.» Claude Cabanes est comme nous. Énervé par l’air (pestilentiel) du temps. Révolté par les conditions de domination plus puissantes que jamais. Atterré par l’orgiaque et obscène spectacle de ceux qui nous représentent par les sommets, comme pouvait l’être Victor Hugo, en son temps, lorsqu’il apostrophait un quarteron d’adversaires politiques en ces termes : «J’observe le néant en ces crétins augustes.» Lassé aussi par cette influence crasse de l’esprit du Fouquet’s, histoire de ne jamais oublier qu’un des personnages de cette odieuse fête avait lancé dans le brouhaha de la victoire de Nicoléon dans le fameux restaurant bling-bling des Champs-Élysées: «Ce ne sont pas les enculés qui manquent, c’est l’argent.» Ou encore Jean-Claude Darmon, affairiste du football et présent ce soir-là lui aussi, qui affirmait sans se cacher: «Je gagne un million par jour, je n’ai pas le temps d’être généreux.» Claude Cabanes, en pamphlétaire hors pair, exprime sa désolation que «la fête du luxe» soit finie et qu’un infâme théâtre puisse reprendre «sous les chapiteaux des vulgarités». Ainsi demande-t-il: «Et si le plus puissant missile contre la vulgarité, c’était la vérité?» Revendiquant un dandysme non de tradition mais d’excellence, à la fois intellectuel et don-quichottesque, il conclut par Baudelaire : «Le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences.» Qui dit mieux?

Combat. «Je suis allé partout dans le pays. Tous posent la même question : où allons-nous?» La citation de John Steinbeck (les Raisins de la colère) trône en ouverture du livre de Gérard Mordillat et de Bertrand Rothé, Il n’y a pas d’alternative (Seuil). Ce titre est la réplique exacte d’une phrase célèbre de Margaret Thatcher, ressassée et bêlée par différentes personnalités politiques, qui, depuis trente ans, nous abreuvent de la même rhétorique du renoncement. «Il n’y a pas d’alternative à la pause» (Delors). «Il n’y a pas d’alternative au plan de rigueur» (Mitterrand). «Il n’y a pas d’alternative aux privatisations» (Chirac). «Il n’y a pas d’alternative aux Restos du cœur» (le Conseil d’État, qui les reconnaît d’utilité publique). «Il n’y a pas d’alternative à payer les jeunes en dessous du smic» (Balladur). «Il n’y a pas d’alternative à la baisse de la fiscalité des stock-options» (DSK). «Il n’y a pas d’alternative à la baisse de la fiscalité des entreprises» (Fabius, succédant à DSK). «Il n’y a pas d’alternative à la disparition de l’entreprise Moulinex» (Pierre Blayau, PDG de l’entreprise qui la quitte avec 2 millions d’euros de prime). Longue liste… Dans cet essai vif et mordant, véritable réponse à la fondation Terra Nova et à ses tentatives de dés-ouvriériser la gauche, l’écrivain Mordillat et l’économiste Rothé partent sur les traces de la plus vaste entreprise de désidéologisation impulsée par les classes dominantes, pour lesquels «la mise en place de l’État-providence est un crime». Même en France? Les auteurs demandent: «Comment le village gaulois insoumis a-t-il pu devenir une province de l’empire néo-libéral ?» Étape par étape, ils montrent comment, de la Fondation Saint-Simon aux sphères de la gauche dite «moderne», l’accommodement au capitalisme libéral a été la norme imposée à tous. Ils écrivent: «Au rythme des "Je crois qu’on va dans le mur ” à “ Il n’y a pas d’autres moyens que de…” de Michel Rocard, il ne reste plus à la gauche que la fête, la lutte contre le sida et l’antiracisme.» Ou encore: «Une page noire de notre histoire est tournée. Le Nouvel Obs a pris sa revanche sur l’Humanité.» On pourrait croire à un livre nostalgique ou désemparé. Eux répondent : «Penser une révolution possible en France relèverait de l’utopie, voire d’une hérésie semblable à celle qui conduisit Giordano Bruno ou Galilée au ban de la société. Pourtant l’histoire leur a donné raison.» Alors? «Ne cherchons pas plus loin l’alternative.» Un livre de combat. Pour penser le monde autrement qu’en termes de concurrence et de profit. Qui dit mieux?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 27 mai 2011.]

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mercredi 25 mai 2011

Espagne : révoltes d'à-venir ?

Tandis que «l’affaire DSK» continue de tweeter l’actualité en rendant hystériques les éditocrates au moindre gazouillis provenant de la résidence du 71, Broadway, à New York, où se sont installés des dispositifs médiacratiques surréalistes, la vie des peuples ordinaires continue avec les difficultés que l’on sait, plus que jamais menacée et précarisée par les décisions d’austérité du FMI et de l’Union européenne. Car pendant qu’on nous occupe à autre chose, la vraie vie se poursuit et avec elle, implacablement, la catastrophe sociale progresse chaque jour un peu plus. En Grèce, où l’économie a reculé de 7,4% en un an. Au Portugal, où la saignée s’annonce dramatique. En Espagne, où les électeurs viennent de s’exprimer, mais où, surtout, vient d’émerger un mouvement de fronde aussi jeune qu’enthousiasmant…

«Si vous nous empêchez de rêver, nous vous empêcherons de dormir!» Les cris de cette r-évolution citoyenne de la jeunesse espagnole tonnent dans le ciel européen comme une bonne nouvelle. Une sorte de soulèvement d’un nouveau genre a ainsi pris corps un peu partout en Espagne et jusqu’au cœur symbolique de Madrid, sur la Puerta del Sol, sous la forme d’un campement permanent comme nous le vîmes de l’autre côté de la Méditerranée. Un tournant majeur? À en croire le nombre de manifestants, fédérés par les nouveaux réseaux générationnels, tout porte à le croire. D’autant que la déroute électorale des socialistes, au profit d’une droite revancharde (alors que communistes et progressistes de la Gauche unie progressent dans tout le pays), n’atténue en rien la détermination des Indignés : ils ont reconduit le mouvement visant à dénoncer le contexte social désastreux. En cause, un taux de chômage exponentiel (21%), qui frappe essentiellement les jeunes : 45% des moins de vingt-cinq ans… Sans parler bien sûr des bas-salaires, qui forment l’essentiel des salariés actuels. C’est donc la jeunesse ultra-précaire qui se lève. Pour la première fois depuis le début de la crise financière en 2007, le précariat entre sur la scène politique en Europe!

Deux questions légitimes. L’événement 
peut-il avoir une saveur historique? Et puisque le cas espagnol dépasse de loin le strict contexte électoral et ses résultats pour le moins ambivalents, cette démonstration citoyenne aura-t-elle valeur d’exemple? Les mots d’ordre sont en effet sans ambiguïté. Ils disent le ras-le-bol général qui découle de la mauvaise gestion de la crise, ils rejettent les banques et la corruption, mais également les grands partis politiques et le gouvernement, accusé d’avoir aveuglement opté pour une politique d’austérité inefficace et impopulaire. «Vous prenez l’argent, nous prenons la rue !» Les Espagnols en mal d’à-venir montrent le chemin de l’insurrection pour se dresser contre le pillage des banksters du FMI, de l’UE et de la BCE, qui se servent de la Grèce comme d’un cadavre exposé sur un gibet pour intimider les autres peuples européens. Seulement voilà, la rébellion espagnole s’étend d’ores et déjà au-delà des frontières : des rassemblements se déroulent devant les ambassades d’Espagne à Londres, à Bruxelles, à Rome, à Paris…

À ce propos. Et si les jeunes Français, qui ont montré le bout de leur nez lors du mouvement social sur les retraites, prenaient le relais ? Ils rappelleraient que, actuellement, un certain Nicolas Sarkozy préside le G20 et devrait proposer très bientôt sa propre ministre de l’Économie pour diriger le FMI, afin de remplacer celui qu’il avait personnellement placé à Washington…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 24 mai 2011.]

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lundi 23 mai 2011

DSKgate(s) : de la descente aux enfers à la mise en abîme...

Questions. Un malaise diffus et sournois, que toutes les questions du moment, venues en entrechoquer bien d’autres non moins urgentes, ne parviennent à atténuer malgré leur rudesse libératrice. L’idée de présomption d’innocence a-t-elle été mise de côté par certains? Fallait-il publier ou diffuser les images de Dominique Strauss-Kahn menotté? Le sort infligé à l’homme-DSK par la justice américaine doit-il nous faire penser que, décidément, nous n’appartenons pas à la même civilisation? Et puis encore… Existe-t-il oui ou non une forme d’omerta française sur la morale en politique, sur les éventuelles dérives directement imputables à des positions dominantes? L’«affaire» en question ne concerne-t-elle que la personne privée? Est-elle un fait politique majeur qui menace d’engloutir un pan entier du Parti socialiste? Et la gauche, toute la gauche, est-elle sévèrement blessée par la secousse mondiale de cette descente aux enfers stupéfiante? Et nous, que pensons-nous, que devons-nous penser? Devons-nous nous intéresser moins à la vertu qu’au progrès, ou rappeler que toute action publique ne saurait se dispenser ni de vertu ni de progrès?

Domination. Arrêtons là l’énumération sans fin. Non sans avouer que la séquence médiacratique et politique que nous vivons depuis dimanche dernier nous a embarqués sur des terrains aussi complexes qu’ambivalents, puisque les scènes d’exhibition vulgaire de cet homme déchu en quelques heures resteront à jamais gravées dans notre conscience collective. Non pas uniquement pour ce qu’elles montrèrent crûment ; mais bien pour ce qu’elles nous suggèrent comme mise en abîme d’une époque accommodante pourquoi pas révolue. À condition de préciser un point fondamental : nous fallait-il pré-instruire le procès d’un séducteur? Car enfin, entre des avances trop pressantes et une accusation de viol avec séquestration, il y a tout de même un monde… Comme bien d’autres, en effet, nous détenions et détenons toujours des informations assez étayées concernant les mœurs de DSK (et quelques autres), mais, à aucun moment jusqu’à ces faits, nous n’avions entendu parler de «violences». Pour autant, devrait-on se placer du côté des proches de l’ex-directeur du FMI, dont beaucoup se sont étonnés d’accusations «contraires» au «profil» de leur ami. Pierre Moscovici : «Je n’imagine pas Dominique forcer les choses.» Si la réalité dépasse souvent l’imagination, la plupart de ces prises de parole ont entretenu de nombreuses idées reçues autour des violences faites aux femmes. Non, il n’y a pas de profil type d’auteur d’agression sexuelle! Et si nous avions besoin d’une preuve que le modèle patriarcal mâtiné de machisme reste dominant, relisons avec attention l’une des phrases de Jack Lang prononcées soixante-douze heures après les faits : «Ne pas libérer une personne qui propose de payer une importante caution ne se fait jamais aux États-Unis, car enfin, il n’y a pas mort d’homme !» Vous avez bien lu: «Il n’y a pas mort d’homme.» Si la présomption d’innocence est sacrée, qu’en est-il alors de l’intégrité de la victime supposée? Jack Lang ne sait-il donc pas que le viol ou la tentative de viol sont d’abord inqualifiables moralement, mais, surtout, qualifiables dans le droit pénal. Pour les États-Uniens comme pour les Français, il s’agit d’un crime. Et pour tout dire d’un crime pas comme les autres, en tant qu’il demeure une implacable «machine» à indignité, conséquence directe de la domination (physique et/ou sociale) d’une personne sur une autre.
Personnalisation. Les images ont valeur de piloris modernes et la pseudo-transparence du temps qui est le nôtre – lécher, lâcher, lyncher – ne peut que nous donner la nausée. Seulement voilà, à l’heure où l’«exception sexuelle» française vient de subir un rude coup, on voudrait nous faire croire que s'éteint sous nos yeux éberlués l’opposition quasi philosophique entre une Amérique du «sexuellement correct» qui confondrait vie publique et vie privée, et la France «républicaine» attachée à les séparer… Mais n’oublions pas que l’essentiel est ailleurs. À sa manière, DSK incarnait toutes les dérives idéologiques socialistes. Or, jusqu’à maintenant, il n’avait été l’objet que d’analyses très élogieuses des éditocrates coalisés – et pour cause, «ils» pensent la même chose. Pourquoi n’avons-nous lu que très rarement (sic) des enquêtes en éthique des idées? Ce DSKgate illustre la personnalisation à outrance de la vie politique, accentuant au-delà de toute raison le caractère dramatique de cet événement. Ultime question: sera-t-il désormais aisé pour ceux qui rêvent de représenter le peuple de prétendre approcher les hautes fonctions sans afficher une grande modestie et, surtout, sans revendiquer une certaine fidélité au serment de leurs engagements?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 20 mai 2011.]

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dimanche 22 mai 2011

Antoine Blondin et… Laurent Fignon, honorés à Saint-Germain-des-Prés

L'écrivain Antoine Blondin, mort il y a 20 ans, a été célébré durant tout le week-end, à Paris, lors d’un Festival organisé à Saint-Germain-des-Prés, le quartier où il vécut et dont il fut l'une des célébrités - pas seulement accoudé aux zincs. Ce Festival autant festif (sic) que littéraire et journalistique était intitulé «Singe Germain», clin d'oeil au roman d'Antoine Blondin Un singe en hiver, passé à la postérité grâce au film éponyme d'Henri Verneuil, avec Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo. Durant deux jours, expositions, concerts et compétitions sportives «détournées» (re-sic) ont animé le quartier devant une foule de badauds étonnés mais plutôt coopératifs.

Jeune journaliste (très jeune même, puisqu’en juillet prochain je participerai à mon 22e Tour de France), j’ai croisé l’Antoine cinq ou six fois dans ma vie, dont deux fois longuement lors de repas absolument mémorables qui ne ressemblaient en rien à des beuveries aveugles et stupides, mais nous embarquaient dans un monde poétique et surréaliste jusqu'aux petits matins (fallait être solides)... Blondin en figure tutélaire? Chroniqueur de la Grande Boucle vingt-sept fois pour le quotidien sportif L'Equipe, l'écrivain (1922-1991) avait en effet imaginé une étape qui passerait à Saint-Germain, son antre, son fief. Et puisque «l’homme descend du songe», les organisateurs du Festival de ce week-end avaient donc prévu de réaliser une étape fictive du Tour passant dans les rues de Saint-Germain, au fil d’une boucle d'environ un kilomètre et demi que les participants ont emprunté quinze fois.

Vincent Barteau (maillot jaune).
Samedi 21 mai, toute l’après-midi, ce fut aussi l’occasion pour tous les amis de Laurent Fignon de rendre un hommage au double vainqueur du Tour, disparu il y a neuf mois après avoir lutté contre la maladie. Plusieurs équipes composaient ce peloton insolite: d'anciens coureurs cyclistes, des compagnons de route de Laurent Fignon, des miss France…. Autour de Valérie Fignon, qui, elle aussi, a enfourché le vélo en mémoire de son mari, j’étais aux côtés de Cyrille Guimard, Bernard Hinault, Alain Bondue, Joop Zoetemelk, Jean-Marie Leblanc, Christian Prudhomme, Vincent Barteau, et bien d'autres, ainsi que de quelques journalistes (rares) ou de personnalités. Imaginez, même Yvette Horner avait fait le déplacement: elle n’a - hélas - pas sorti son légendaire accordéon, mais, néanmoins, elle n’a pas hésité à prendre place dans l’une des voitures suiveuses, comme au temps de sa gloire sur les routes de juillet, soutenu joyeusement par notre confrère et coorganisateur Jean Cormier, plus truculent que jamais…

Cyrille Guimard (toujours en tête).
Dimanche 22 mai, changement de décor (encore que). Le traditionnel «marathon des leveurs de coude» a été organisé, comme depuis 24 ans. Le principe? Une vingtaine d'équipes, réunissant des sportifs, des journalistes, des chefs et des germanopratins de tout poil ont fait escale 42 fois dans les cafés du quartier pour y boire à chaque fois un «taste-vin» (2 à 3 cl). Le matin, Un singe en hiver avait été projeté dans la crypte de l'Eglise Saint-Sulpice. Choc des lieux. Choc des émotions. Choc des époques. Comme les ultimes visions d'un monde qui s'évapore.
Aux dernières nouvelles, la fête se poursuivrait tard, ce dimanche, dans la soirée. Que certains se rassurent, personne n’a officiellement osé reprendre le volant. Pour une fois que je me suis senti un peu germanopratin, moi, j'ai pris le métro... Blondin et Fignon méritaient bien une sortie de route, douce, rêveuse et mélancolique.
Vive le vélo ! Même de moins en moins nombreux, vive le vélo ! Plus que jamais, vive le vélo !

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jeudi 19 mai 2011

La métaphore DSK...

Petit message d’un ami écrivain. Je ne résiste pas à l’envie de vous le communiquer quasi tel quel :
«Ce matin, je pensais que sur le plan métaphorique l'affaire DSK était exemplaire... Que fait le FMI sinon s'en prendre aux peuples les plus pauvres pour les livrer aux prédateurs les plus riches? Sur le plan économique, la pierre angulaire de la pensée de DSK et de ses semblables n'est-elle pas de réduire, réduire encore, réduire toujours les salaires... Or, qui fait tomber DSK? Une salariée originaire d'un pays d'Afrique! Et le drame se joue dans une suite d'un hôtel de luxe, métaphore parfaite du monde où nous vivons. C'est la revanche de ceux qui brossent les tapis rouges sur ceux qui les foulent.»
Rien à ajouter.

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samedi 14 mai 2011

Renoncement(s) : du 10 mai 1981 à la trahison de 1983-1984...

Mitterrand. Rester fidèle, est-ce se sacrifier ? Se sacrifier, est-ce rester fidèle à son esprit de militant, dans toute l’acception du terme ? L’esprit militant, est-ce renoncer à la tyrannie de l’individu, combattre le monstre de l’individualisme, refuser d’exercer sa domination (quelle qu’elle soit) aux dépens de la société ? Pour le dire autrement : aujourd’hui encore, sommes-nous fidèles à la promesse de nos engagements ? Que de points d’interrogation, n’est-ce pas, à l’heure grave où l’on «regarde» droit dans les yeux Mai 81, apologie d’une date lige jusqu’à l’overdose. Avouez. Vous aussi, en sondant le passé, vous en avez profité pour interroger les promesses d’à-venir à la manière d’un cri poussé dans le désert de notre époque : «Peuple de gauche, qu’a-t-on fait de toi?»

Monarque-élu. Le droit d’inventaire ne mérite que devoir d’invention. Car, la «tontomaniaque» actuelle, parfois délirante, ne s’expliquerait pas en authenticité si elle ne racontait le roman d’une histoire nationale plus vivante que jamais. Non pas les circonstances d’une lente et fascinante accession personnelle vers le pouvoir suprême, mais bien cette inexpugnable aspiration à «changer la vie» qui, dans ce vieux pays, nous vient du fond des âges. Ainsi, cette espèce de commémoration datée d’un homme ne nous fera pas occulter qu’elle honore d’abord et avant tout, quoique enfouie dans nos inconscients, la victoire d’une gauche unie par la trace-sans-trace d’un programme commun, bref, quoi qu’on en pense, une référence pour la gauche contemporaine bien au-delà des socialistes eux-mêmes, dont l’idolâtrie sommaire devrait, sinon les inquiéter, du moins les inciter à un sérieux aggiornamento. Trente ans après, en effet, tout semble pour eux re-commencer par l’apparition du spectre, comme dans Hamlet, le prince d’un État pourri… La comparaison s’arrête évidemment là avec notre Nicoléon, dont les réflexes de parrain cocaïné-de-la-haute et les manières de nouveau riche outrancièrement médiacratique ont atténué, estompé, effacé la fonction derrière le voile du bling-bling et des apparences… Longtemps, avec Mitterrand, tout se déroulait dans «l’attente» de l’apparition du spectre. Et le revoilà revenant, plus vivant que mort. Non plus aux «frontières», aux «marges», «à-côté de», mais en réapparition immanente de l’homme «hors» politique mais indissociablement «en» politique «par» et «pour» la politique, en figure de monarque-élu se glissant dans les plis d’institutions qu’il vomissait. Comme s’il fallait renvoyer nos propres impuissances sur Mitterrand lui-même, sur sa personnalisation du pouvoir, sur sa fin de règne, sur sa responsabilité quant à l’évaporation du rêve socialiste (au sens de l’idéal), sur sa maladie érigée en calvaire commun, lui, le dernier Florentin en politique de digne tenue sous les lambris dorés, qu’il nous faut pourtant «rabaisser» au rôle fantasmé de dernier suzerain républicain d’avant la mondialisation… Comment oublier que Mitterrand renonça au discours d’Épinay, abandonna les classes populaires, installa «l'ère» Bernard Tapie et laissa, sans ciller, s’installer l’oligarchie financière caviardée. Et il faudrait encore se taire ?

Trahison. «Le vrai savoir est sédentaire», disait l’élu du 10 mai, qui, dans sa jeunesse, ne détestait pas lire Barrès et Maurras, avant de vénérer, au crépuscule de son existence, Nerval ou Stendhal. La revanche est souvent le moteur de l’histoire. Comment la France insoumise, avec ses «exceptions» nées de la Révolution, du Front populaire et de la Libération, a-t-elle pu se transformer elle aussi en porte-avions de l’empire néolibéral, singeant Reagan et Thatcher dans l’orgie du marché-fou et de la destruction du service public jadis érigé en vision de civilisation ? Et lui ? Comment ce grand initié des Arts et des Lettres, qui méprisait l’argent pour son «capital de destruction de la beauté de la vie», a-t-il pu choisir le coup de frein brutal au changement sous les traits du «tournant de la rigueur»? Ce qui fut présenté comme une «pause», en 1983-1984, enterrait en vérité la volonté de rupture avec le capitalisme, refermant le couvercle sur quelques valeurs fondamentales. Trente ans plus tard, peut-on, doit-on dire que cette «parenthèse libérale» ne s’est pas refermée au cœur de cette gauche-là, qui ne parvient toujours pas avouer que ce chavirement synonyme de tous les renoncements n’était pas qu’une entorse à l’idéal des Mai (68 et 81), mais bien un crime mortel vis-à-vis du peuple de gauche? Le Mitterrand d’Épinay lançait : «Réforme ou révolution ? J’ai envie de dire “ oui, révolution ”!» Et il ajoutait : «Celui qui n’accepte pas la rupture – la méthode, cela passe ensuite –, celui qui ne consent pas à la rupture avec l’ordre établi, avec 
la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste.» Malheur, aux scrupuleux qui aiment l’Histoire. Malheur aux fidèles, surtout.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 13 mai 2011.]

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lundi 9 mai 2011

Venise(s) : la lagune et le Grand Canal en compagnie de Philippe Sollers...

Sollers. Là, sous nos yeux embués d’un soupçon d’émoi, le privilège rare d’un livre entrouvert sur une ville elle aussi ouverte, tellement béante et offerte d’ailleurs qu’il convient parfois de soustraire mentalement les pièces rapportées (nommons-les «touristes») d’un paysage qu’aucune beauté – sauf celle de l’amour ? – ne saurait amoindrir, effacer et encore moins impressionner. Le dernier et somptueux livre de Philippe Sollers, Trésor d’amour (Gallimard), devait être lu et dégusté avec patience et volupté sur les lieux mêmes de sa propre folie, Venise. Cette fois l’heure était venue. Comme une obligation qu’il nous faudrait enfin honorer. Manière de célébrer la littérature incarnée, de fêter la pérennité de la Sérénissime, pas à pas, au détour des ruelles et des impasses, à la recherche des ombres et des présages, guidé par les odeurs des canaux bruissants, perdu par les silences des égarements volontaires, à l’écart des foules piétinantes, là où les habitants, les authentiques, tiennent en respect ceux qui ne font que passer et regarder, sans jamais rien ressentir. Les cordes à poulie où sèche le linge, qui zèbrent un peu partout les fines artères d’une ville labyrinthique, nous rappellent la vie, la vraie vie à l’improbable nonchalance. Oui, Venise est une épreuve à ceux qui l’enlacent et s’y laissent dominer – seule manière pourtant de comprendre qu’ici rien n’est décor, que tout y est mémoire et à-venir dans l’apesanteur d’un autre temps-qui-dure. Sinon, mieux vaut en rester là.

Liberté. Puisque la littérature semble s’ensommeiller 
et que les lecteurs s’y rendent désormais massivement comme ils vont au cinéma, ouvrant des livres pour voir des films (!), Philippe Sollers a choisi le chemin le plus légitime : l’insoumission à l’air du temps et aux codes en vigueur… Se plaçant sous la figure tutélaire de Stendhal, spécialiste du «temps» par excellence, Sollers-et-plus-que-Sollers nous narre l’Amour, le sien, avec une dénommée Minna, et dépeint le Lieu qui hante son existence, Venise, sa Venise, son intime Venise, celle méconnue d’où l’on ne réchappe pas à condition d’y vouloir s’y risquer. Sollers excelle, jubile. Car il n’écrit pas sur Stendhal, il le cite, avec ardeur et dévotion, pour mieux se raconter en romancier en train d’écrire sur Stendhal-et-lui. Magistral tour de force, qui réunit l’amour et les amours – et la littérature comme point d’orgue de la liberté chèrement acquise.

Aller-retour. Stendhal : «L’amour est la seule passion qui se paye d’une monnaie qu’elle fabrique elle-même.» Sollers : «L’amour est une galaxie multiplicatrice d’observations et de sensations, minuscules détails terrestres, poussière et soleil, astronomie ouverte.» Stendhal : «La plus belle moitié de la vie est cachée à l’homme qui n’a pas aimé avec passion.» Sollers : «Comment faire comprendre, au début du XXIe siècle, qu’un homme et une femme peuvent vivre, parfaitement détendus et heureux, dans le plus grand silence ?» Stendhal : «C’est 
un malheur d’avoir connu la beauté italienne. Hors de l’Italie, on devient insensible.» Sollers : «Il y a plusieurs Venise, mais la plus dérobée et la plus secrète est la mienne depuis toujours.»

Gifle. D’un côté la lagune, avec, au loin, la mer et l’évanescent infini pour creuset paternel. De l’autre côté le Grand Canal, avec, en son cœur, les hommes et l’histoire pour cocon maternel. Indissociabilité des extrêmes. Unicité des contraires. Ou comment les Vénitiens, loin des féeries et des gondoles, transformèrent en joyaux ces médiocres îlots et ces bandes de terre aspirées par la vase où les eaux douces des fleuves alpins se mêlent aux flots salés de l’Adriatique. Curieux miracle de la nature forcée par l’ingéniosité de l’homme. D’une magnificence l’autre… Et puis Sollers-Stendhal, comme une joyeuse obsession. Puisque «le beau d’une passion est la quantité d’émotion» (Stendhal), nous découvrons que l'héroïne Minna «ressemble tellement à sa ville qu’elle en est devenue le cœur observable et caché» (Sollers). Et ces mots pour clore l’œuvre : «On sort, on marche un peu dans la nuit, on prend le bateau, l’eau nous enveloppe, tout est velours, tout est gratuit.» Voilà. Tout est verbalisé, signé à l’encre céleste. Rajoutons juste le bonheur simple d’un petit vent frisquet et d’un soleil d’avril ; l’un venant lécher la décontraction apparente et feinte du chronicœur, comme une gifle d’espoir-désespoir ; l’autre s’amusant à réchauffer une âme emportée par la majesté 
d’un monde en miniature qui continue de créer des personnages à sa démesure. Venise. La Venise. Ou plutôt les Venise, pour s’accorder avec Sollers, qui n’a pas d’équivalent pour redire que les amoureux peuvent rompre à Venise – ou se sceller à jamais d’une union dépassant l’intelligence humaine. Au moins, Sollers est révolutionnaire en amour et en littérature, en tant qu’il invente un nouveau monde. Le génie d’un livre et d’une ville.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 6 mai 2011.]

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mercredi 4 mai 2011

Abandon(s) : quand les salariés veulent "disparaître" à eux-mêmes...

Suicides. Nous aimerions tous avoir cette faculté prodigieuse d’apprécier que chaque jour soit «comme une grosse goutte de temps, une goutte de soleil bleu et d’encre» pour parvenir à raconter notre «vie de “viveur”», comme l’écrit Philippe Sollers dans son dernier livre (Trésor d’amour, chez Gallimard, dont nous reparlerons la semaine prochaine). Si l’ambition de la tristesse s’avère parfois une condition sine qua non pour savourer les rares moments de grâce de nos fulgurantes existences, il existe autour de nous, souvent muettes et invisibles, des souffrances extrêmes qui en disent plus sur l’état réel de nos sociétés que toutes les analyses sociologiques. Le «monde du travail», puisqu’il faut encore le nommer ainsi, continue de labourer nos consciences. Ainsi le dernier suicide en date chez France Télécom – écrivons désormais Orange, pour ne plus cacher le groupe derrière l’entreprise! La symbolique du «mode opératoire», le geste (l’immolation par le feu) et le lieu (le parking d’un des sites de son entreprise), nous a bouleversés et choqués. Les violences au travail, psychologiques, morales, humiliantes, avilissantes, ont tué Rémi L., lui la victime du désespoir meurtrier, blessure mortelle, suicide du cœur… Chacun, dans son rapport à son activité professionnelle, entretient un lien singulier aux outils, à la répétition de ses gestes, aux espaces topographiques qui tiennent lieu de vie imposée, à ses collègues, à la temporalité même, voire à la finalité des actes plus ou moins consentis et/ou assumés, face à sa propre histoire, à ses connaissances et ses acquis, ses repères, ses références, sa conscience, sa volonté, ses doutes, etc. Les suicides sont-ils autre chose qu’une certaine traduction de cette osmose? Le travail est le «lieu» (parfois hors-sol) du «pacte» passé avec sa propre activité, une espèce de message scellé dans son propre corps, comme «faire corps» avec son activité dans une liaison «amoureuse», nécessairement «amoureuse». Alors? Le suicide est la signature d’une rupture de ce pacte. Dès lors le suicide n’est plus «vouloir mourir» mais bel et bien «vouloir disparaître». Dit autrement : si mon activité meurt (parce qu’on la violente, parce qu’on la dévalorise, parce qu’on la nie), je meurs. Si je ne peux plus m’aimer (au cœur de ce que je suis, de ce que je sais faire, de ce que je connais des règles de l’art du métier), alors je ne suis plus rien.

Culture. Chaque suicidé paraphe par son sang l’arrêt de mort d’une certaine idée du monde. Véritable tournant historique : le travail peut tuer non seulement par accident ou par maladie professionnelle, mais il peut aussi contraindre à se tuer soi-même. Sinistre retournement du travail contre la civilisation, la culture et la vie… Chaque souffrance au travail nous parle d’un monde axé sur la gestion et la rentabilité, où la sauvagerie 
du chacun-pour-soi tend à effacer la qualité fondée sur la coopération. Souvenons-nous: «La vie, la santé, l'amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ?» disait avec cynisme Laurence Parisot. La patronne du Medef signait sa feuille de route. En cette époque nicoléonienne où tous les salariés sont menacés d’être dissous dans l’acide financier, le déséquilibre régente tout et avec lui la conception immanente et mercantile des apprentissages humains, livrés au bon vouloir d’une domination libérale versatile, au profit d’un système culturel global et hétérogène d’une immense et perverse ampleur… Car cette culture (en tant que mode de vie) guide chacun de nos choix, sociaux, politiques, esthétiques, spatiaux, émotionnels, amoureux, etc. Paul Valéry voyait juste: «Le corps social perd tout doucement son lendemain.»

Ouvriers. Et pendant ce temps-là? L'électorat populaire semble se tourner massivement du côté du Front national. Selon un sondage Ifop, si l’élection présidentielle avait lieu ce dimanche, la fille Le Pen, qui reste l'ennemie mortelle des travailleurs, obtiendrait 36% des voix des ouvriers, soit 4 points de plus que l’UMP et le PS réunis (15% et 17%)… Un désastre prévisible? En 2007, Nicoléon était arrivé en tête du vote ouvrier au premier tour avec 26% des voix, contre 25% pour Royal et 16% pour le père Le Pen. Des électeurs séduits – puis abandonnés. Des promesses sociales – puis une perte de confiance envers 
la politique… Le symptôme ? Cette progression du FN révèle une double réalité : la rupture de la droite avec une série de valeurs républicaines ; l'incapacité désormais chronique de (toute) la gauche de s’adresser aux classes populaires avec crédibilité. Les mots ne suffisent pas pour «parler» au peuple. Dans ce climat d’involution et de retour aux années 1930, le pire est donc possible. Mais le meilleur aussi. Répétons-le : qui aurait parié à l’aube de 1936, en pleine dérive fascisante, sur l’émergence d’un Front populaire massif, dans la rue comme dans les urnes ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 29 avril 2011.]

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lundi 2 mai 2011

A propos du 1er Mai : de quoi parle-t-on et qui en parle ?

«Omnia vincit amor», clament les vieux sages depuis la Rome antique. Si en effet «rien ne peut vaincre l’amour» à l’heure du muguet retrouvé, n’oublions jamais ce que Bertolt Brecht suggérait aux citoyens du monde: «Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.» Justement. Près de deux cents cortèges ont sillonné la France en ce 1er Mai, à l’appel des syndicats, avec comme priorité la défense du pouvoir d’achat et de la solidarité. Soulignons d’abord que la mobilisation n’a sans doute pas été à la hauteur des exigences sociales. Regrettons ensuite le fait que FO ait décidé une fois encore de défiler seul de son côté, alors que la CGT, la CFDT, la FSU, l’Unsa et Solidaires appelaient à manifester ensemble…

Mais attention ! Les commentateurs auraient tort, grandement tort, de sous-estimer ce 1er Mai et les cris de colère des salariés, de négliger ce que nous en avons vu hier dans les rues et peut-être tout autant cette «autre chose» moins visible mais tellement présente chez une large majorité de Français, qui, par exemple, montra un peu plus que le bout de son nez lors du mouvement des retraites et dont l’écho hante encore nos puissants… Ne tournons pas autour du pot. Dans l’échelle de l’horreur sociale, notre pays a franchi ces dernières années une étape dramatique. Tandis que les associations caritatives crient famine et assurent ne plus pouvoir assurer les «missions élémentaires» que la société attend désormais d’elles, face à ce qu’il faut bien nommer «l’explosion» de la misère, l’atomisation sociale continue de labourer les entrailles de la société. La France compte près de 8 millions de pauvres. L’écart entre les salaires des «petits» et des patrons atteint désormais 569 smics. Un salarié sur quatre gagne moins de 0,7 smic. Et – le savez-vous ? – la moitié des Français gagne moins de 1 500 euros mensuels… La réalité de la France a des racines profondes et le constat demeure : Sarkozy, au-delà de ses proclamations aussi répétées qu’inopérantes, comme en témoigne l’ersatz de «prime à 1000 euros», n’a que mépris pour les urgences sociales qui montent.

D’autant que, ces temps-ci, la médiacratie a de quoi nous révolter ! Après l’omnispectacle en mondovision d’un mariage princier aussi orgiaque qu’indécent, après la béatification de Jean-Paul II en présence de ministres de Sarkozy (un véritable scandale pour la règle et l’esprit de la République), après l’état de poubelle du foot français où l’on retrouve là aussi les épluchures moisies du climat actuel, vous allez voir que tous les éditocrates, au lendemain du 1er Mai des travailleurs, vont se focaliser sur le pire ennemi de ces mêmes travailleurs, le Front national, surfant sur les démissions de la République… Honte à eux !

Alors que le sarkozysme nous a entraînés vers un nouveau degré d’ensauvagement libéral et néoréactionnaire, la crise philosophique que traverse notre démocratie atteint des profondeurs abyssales. Au point que certains voudraient nous faire oublier le «projet de société» pour, d’ores et déjà, nous diluer dans le débat du non-choix que symboliserait une candidature unique socialo-socialiste. Or, pour répondre à l’invisible révolte populaire contre les injustices – qui peut conduire à un choix de civilisation comme aux fausses solutions –, la gauche doit inventer bien plus qu’une «alternance» en jetant les bases d’un espoir social fondamental qui refonderait la République elle-même. En somme, être à la hauteur d’une ambition suprême, réclamée par des millions de salariés et de chômeurs. Est-ce trop demander ?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 mai 2011.]

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vendredi 29 avril 2011

Suicides de salariés : le feu de l'époque...

Le suicide est-il toujours, comme le disait Victor Hugo, «cette mystérieuse voie de fait sur l’inconnu»? Parfois, mettre fin à ses jours révèle dans toute sa cruauté un état de légitime défense. De sorte que l’acte n’en est plus un acte en tant que tel. Saisi comme par un vertige, le suicidé subit le suicide… Chacun le sait, il est des souffrances extrêmes qui, nolens volens, tendent un miroir mortifère sur l’état de nos sociétés et nous permettent de disséquer, dans un processus violent, les tréfonds de ce que nous continuons d’appeler encore «le monde du travail»…

Les traces de l'immolation par le feu de Rémi L.
Ainsi en est-il du dernier suicide chez France Télécom-Orange, dont le «mode opératoire», comme disent froidement les cliniciens, par sa symbolique du geste et du lieu, ne laisse rien au hasard. L’immolation par le feu ; et sur le parking d’un des sites de son entreprise… Tel était le choix définitif de Rémi L., mardi 27 avril, à Mérignac. Un choix radical et choquant, pour ses proches, pour ses amis, pour nous tous en vérité, mais le choix d’un homme au bout du bout, qui, exténué par des années d’humiliations et de cruelles expériences, ballotté ici et là au gré de sa hiérarchie et des instructions managériales imposées par le groupe, a préféré se retirer de la pire des manières, en laissant l’empreinte de sa mort sur un mur pour jamais assombri... En choisissant l’horreur sacrificielle absolue, à l’endroit même de son dernier poste fixe chez Orange, sans doute Rémi L. voulait-il à la fois ranimer les terribles souvenirs de l’ère Didier Lombard, dont la gestion des «ressources humaines» fut dénoncée suite à la vague de suicides, tout en révélant à tous, par l’ampleur d’un suicide impossible à cacher, que la situation chez France Télécom reste grave et provoque encore des douleurs psychologiques susceptibles de drames.

Le cas de Rémi L. fut emblématique. Devenu l’un des «préventeurs» au sein de l’entreprise, fonction créée pour prévenir les risques professionnels, «il était depuis quelque temps très amer car il s’était aperçu que tout ceci n’était que de la poudre aux yeux», témoigne un collègue… Depuis le départ de Didier Lombard et la nomination de Pascal Richard, la direction avait annoncé un changement dans ses méthodes de gestion, assurant que l’entreprise était parvenue à «apporter des réponses fortes» à la souffrance au travail… Comment n’en pas douter? Au seuil de la colère, quand toutes les frontières de la douleur ont cédé sous les assauts de l’injustice, que dire encore de la course à la rentabilité, de la réalité du stress, des ambiances délétères, des traces spectrales laissées par le «time to move»? Figure là tout ce que nous connaissons de l’évolution du travail au sein de l’économie dite libérale, la pression, la précarisation, la subordination, la concurrence entre salariés, l’individualisation des responsabilités, la désaffiliation, la sauvagerie du chacun-pour-soi...

Nous connaissons parfaitement bien les racines du mal. Mais que le suicide puisse devenir un acte ultime de résistance est une idée insupportable ! Il est grand temps que les gestes individuels et désespérés cèdent la place à des actions collectives et syndicales de grande ampleur, pour que les salariés eux-mêmes imposent des règles fondées sur le vivre-ensemble et le développement. Faute de quoi, la morbide série de suicides se poursuivra, comme depuis des années, dans tous les secteurs : Renault, France Télécom, HSBC, BNP Paribas, La Poste, EDF, Sodexho, Ed, IBM, etc. Des vies en dépendent. Qui en doute?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 28 avril 2011.]

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mardi 26 avril 2011

Protocole(s) : Umberto Eco face à la paranoïa du complot...

Eco. Certains «chocs» littéraires sont-ils nécessairement imputables aux polémiques qu’ils suscitent ? En ouvrant le dernier livre d’Umberto Eco, le Cimetière de Prague (Grasset), nous étions instruits du procédé utilisé par ce Gargantua de culture et d’érudition historique, qui, trente ans après le Nom de la Rose, entend nous offrir le grand roman du XIXe siècle en racontant «l’histoire du personnage le plus odieux du monde, un comploteur diabolique, qui vit dans un climat malsain, complètement aberrant». En refermant le livre, le fait d’avoir été prévenu que la forme narrative risquait de provoquer en nous un véritable chavirement intellectuel ne changea en rien notre profond sentiment d’ambivalence. Renversé par cette lecture, ne sachant même que penser du héros principal de ce voyage en enfer, ci-devant Simon Sominini, à propos duquel Eco signale: «Tout est vrai ici, à l’exception de Simonini, protagoniste dont les actes ne relèvent en rien de la fiction mais ont probablement été le fait de différents acteurs.» Voici donc le récit sous forme de journal intime d’un antisémite abject, anti-franc-maçons militant, falsificateur de documents officiels en tout genre, espion et meurtrier à ses heures, né piémontais de mère française, auréolé du titre prestigieux de capitaine pour avoir «aidé» les Mille garibaldiens, plaçant toutefois les jésuites sur l’un des sommets de sa détestation: «Des francs-maçons habillés en femme.» Seulement voilà, comme pour le rendre sympathiquement ambigu, Simonini se révèle aussi fin lettré (Sue, Dumas, etc.) et amoureux éperdu de la grande cuisine, traînant ses papilles et son embonpoint dans les meilleurs restaurants de son époque… Précisons qu'il est accessoirement le faussaire du bordereau qui fit condamner Dreyfus, puis le rédacteur des différentes versions d’un «prétendu» colloque de rabbins réunis secrètement dans le cimetière juif de Prague (d’où le titre du livre), textes qui aboutirent au fameux Protocole des sages de Sion. Chacun connaît la trajectoire de cet « opuscule » à usage démonique. Diffusés depuis la Russie en 1905, aussitôt traduits dans de nombreuses langues, les Protocoles furent justement dénoncés comme un faux par le Times de Londres, dès 1921, ce qui ne l’empêcha pas de resurgir périodiquement, par exemple dans Mein Kampf, lorsqu’un certain Hitler tenta de lui accorder un certificat d’authenticité, ou plus récemment sur quelques sites xénophobes, hantés par le complot judéo-maçonnique…

Mal. Voulant traiter de la paranoïa du complot universel et de l’horreur en gestation, Umberto Eco, soixante-dix-neuf ans, a choisi la chronique vénéneuse et l’abomination pour «donner un coup de poing à l’estomac au lecteur». À la toute fin du récit, nous lisons d’ailleurs une mesure de sauvegarde: Simonini «est encore parmi nous», manière de dire que l’antisémitisme peut encore polluer notre présent… Mais? Mettre en scène les pires stéréotypes qui conduisent aux crimes de masse laisse fatalement un goût nauséeux. Où l’on parle de «solution finale», puisque «Dieu reconnaîtra les siens». Eco répète à juste titre que son (anti)héros est l’homme le plus haï du monde. Pourtant, n’en garde-t-il pas une part de séduction ? Bien sûr, personne n’aurait la stupidité d’accuser le célèbre Professore, sémiologue, essayiste et romancier universellement célébré, d’être «antijuif». Mais la vive polémique, en Italie, sur la «dangerosité» de son livre nous permet de repérer une étonnante forme d’avilissement : l’«antisémitisme involontaire». Riccardo di Segni, grand rabbin de Rome, Lucetta Scaraffia et Onion Skarafiya, professeurs à l’université romaine La Sapienza, ont dénoncé le roman, insistant sur le fait que «seul le mal est le moteur de la trame»...

Morale. Doit-on dénoncer l’antisémitisme en se mettant du côté des antisémites ? À force de lire des «choses dégoûtantes», le lecteur serait ainsi «sali par ce délire», jusqu'à penser qu’il y a «peut-être quelque chose de vrai dans ces infamies» puisque «tous les personnages en semblent persuadés». Simonini serait «tellement exagéré, tellement négatif» qu’il en deviendrait «sympathique», comme serait «sympathique», par accumulation, «tout le matériel diffamatoire étalé dans le roman». Le genre du livre – un roman et non un essai – serait également en cause, car il ne produit aucune analyse scientifique mais livre une trame convaincante. D’où l’argument massue: «Voilà la limite qui empêche un lecteur juif de s’amuser des aventures criminelles du protagoniste.» Umberto Eco accusé de «voyeurisme amoral» et de rhétorique douteuse enrobée de littérature – qui l’eût cru ? Le Cimetière de Prague est une utilisation du drame intellectuel comme préparation du mal absolu. Sans la signature morale d’Umberto Eco, le soupçon serait inévitable. Et le scandale considérable.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité 22 avril 2011.]

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lundi 18 avril 2011

Prolophobe(s) : petite réplique à une néoréac...

Guerre. Au courrier cette semaine, la lettre 
d’une consœur très mécontente enjoignant le bloc-noteur 
à plus «de retenue» dans ses critiques vis-à-vis des éditocrates qualifiés ici-même, la semaine passée, de néonationalistes et de néofachos. Ainsi donc, à vouloir dénoncer de la sorte ceux qui, je cite, «luttent vraiment contre le politiquement correct» (sic), votre serviteur serait ni plus moins un «prolophobe» dans la mesure où il négligerait les «vraies préoccupations des citoyens survivants des quartiers populaires, à savoir l’insécurité, la montée de l’islam, l’absence de vie sereine». Vous avez bien lu. Notre correspondante, dont on taira le nom par esprit républicain, parle de «citoyens survivants», comme s’il s’agissait d’une guerre. Celle des cités bien sûr. «Cher Monsieur, poursuit-elle, de bien mauvaises herbes prolifèrent ici ou là et viennent polluer les belles fleurs de la pensée journalistique. Être anti-réac est à la mode. La mode passera. Et vous avec.» Autant le dire, la violence de la forme témoigne d’une faiblesse de fond. Quand les réacs coalisés œuvrent en meute, feignent l’indignation et jouent l’irruption verbale face aux attaques, le retentissement symbolique ressemble à un assourdissant – et significatif – aveu. Se voir de la sorte accuser de pratiquer on ne sait quelle «chasse aux réacs» comme pour «se donner bonne conscience sans le moindre effort intellectuel» (dixit) nous confère au moins un gage de crédibilité. Ce qui n’empêche pas une forme de colère, lorsque nous lisons ceci: «Vous faites la démonstration que point n’est besoin de faire des recherches, des lectures ou des enquêtes de terrain pour tenter de cerner les réalités les plus dérangeantes.» L’argument est connu: «Bon nombre de Français se lassent de cette situation 
et ne goûtent guère aux leçons d’antiracisme, comme au bon vieux temps de Mitterrand, dispensées par les journalistes ayant élu domicile, pour la plupart d’entre eux, quelque part entre la maison de la Radio et la Bastille.» Voilà pour le fiel.

Honte. Trois informations. Primo: le bloc-noteur a le privilège d’annoncer qu’il vit à Saint-Denis, dans un quartier ultra-populaire du 9-3, et s’il n’idéalise rien, bien au contraire, il est plutôt fier de participer à l’essence bigarrée du monde et de se battre pour l’avenir du vivre-ensemble, là où l’égalité recule sous les assauts de l’atomisation sociale et des renoncements du service public. Secundo: la vérité oblige à admettre que faire partie de la «corporation» (journalistique) n’octroie en rien un passeport en amitié vis-à-vis de tous ses pairs. Tercio: partager une carte de presse avec certains n’est ni un honneur ni une gloire, la plupart du temps une honte… La preuve: «Vous autres et vos amis chasseurs de réacs, lit-on encore, nous ressortent leurs sempiternels discours sur la peur de l’autre et la stigmatisation. Vous n’êtes plus en 1793, il est fini le temps de faire la révolution et je ne suis pas encore au bout d’une pique.» On pourrait s’offusquer d’une aussi absurde évocation. Mais réjouissons-nous. Car la réac du jour, à l’image de ses congénères, se vit à l’évidence en personnage d’ancien régime. Et c’est bien ce qu’elle est. Chaque mot dit ou écrit, réentendu ou relu à l’aune des imprécations qui fleurent mauvais les temps maudits, nous parle d’une volonté de restauration maurassienne et/ou vichyste – et de rien d’autre. Qui sont les «prolophobes»? Les pseudos «intellectuels» ne manquent pas pour étaler leurs obsessions identitaires contribuant à la «lepénisation» des esprits. Dénonçons-les d’autant plus fort qu’il n’y a pas que Zemmour, Rioufol ou Ménard… Alain Minc n’a-t-il pas déclaré récemment que, «d’ici un an», il pourrait «probablement» déjeuner avec Marine Le Pen? L’avocat général Philippe Bilger n’a-t-il pas appelé à la «création de l’UMP-FN»? 
L’avocat Gilbert Collard n’a-t-il pas assuré que «Marine Le Pen est la seule qui ose exprimer haut et fort le non-dit d’une France exaspérée»? L’écrivain Denis Tillinac n’a-t-il pas écrit qu’existaient des «risques de guerres civiles» du fait des «minorités visibles»? Luc Ferry n’a-t-il pas osé dire que Marine Le Pen était «républicaine et démocrate»?
Et il faudrait se taire?

Post-scriptum. Fondamentalement, les gens ne croient qu’à ce qu’ils savent déjà ou imaginent. Le bloc-noteur invite donc tous les confrères qui le souhaitent à venir passer quelques jours dans son quartier, histoire de découvrir le monde réel, tel qu’il est, populaire et vivant, souvent difficile et parfois merveilleux. La rue Albert-Einstein, à Saint-Denis, est très facile à trouver. Même les taxis parisiens viennent jusque-là.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 15 avril 2011.]
 
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lundi 11 avril 2011

Néofacho(s) : Ménard et les décontaminateurs de l'extrême droite...

Excès. Les médiacratiques « modernes » - ces ego qui hurlent et hantent nos nuits noires - poursuivent leur travail d'apeurement et de désinformation, astreints, puisque engagés dans leur nihilisme névrotique, à en rajouter sur leurs outrances qui assèchent l'intelligence et les postures critiques. Leurs propagandes de masse procèdent par juxtaposition. L'époque l'autorise. Depuis quelques années, par un glissement d'autant plus sournois qu'il s'accélère, les chiens ont été lâchés. Et au prétexte qu'il fallait en finir avec le « politiquement correct » (mais lequel ?), ces idéologues décomplexés, ces aboyeurs de la haute qui rongeaient leur frein ont commencé à tout se permettre. Ou presque. Il faut dire que l'orgie verbale crasse et vulgaire du « j'ose-tout-quand-je-veux », depuis 2007, a trouvé en Nicoléon un ambassadeur de choix à côté duquel les excès n'en sont plus. Processus limpide. D'abord? Singer le prince-président en prenant sa roue, bien à l'abri, comme dans un groupe d'échappés sur les routes du Tour. Et puis? Profiter de l'aspiration, prendre quelques relais et oser enfin le cavalier seul pour tester la résistance des citoyens transformés en simples spectateurs. Dans l'air du temps-de-crise, où tous les repères ont vacillé sous les assauts de l'atomisation sociale, où toutes les peurs dominent, où toutes les stigmatisations ressurgissent, les trouvailles captées dans l'actualité par les nostalgiques de la réaction, par les revanchards de la morale, par les petits marquis de la pensée de surface, ont aisément cacophonisé le paysage. Cette surenchère glauque, par doses successives, a enfoncé toutes les frontières de la mesure, comme une accoutumance. Á partir de quel moment passe-t-on d'une drogue douce à une drogue dure? Puisqu'il nous faut envisager ce qu'il reste du journalisme médiacratique comme une croyance - disons l'une des dernières croyances d'une époque qui se pense incroyante -, constatons que ce journalisme-là ne « pense » plus ce qu'il relate ou montre, mais « croit » uniquement ce qu'il commente. Un déversoir pour prêcheurs. L'alibi est connu : «Jamais les médias n'ont à ce point été débarrassés des idéologies.» Mais que constate-t-on? Que les dogmatiques ultra-droitiers pullulent là où la parole compte, là où la surexposition favorise le matraquage doctrinal, bref, là où l'apparence du « débat » tient lieu de formatage des consciences. Leur profession: réactionnaires et néonationalistes. Leur vocation: banaliser les idées de la Vieille France barresienne et vichyste, et, si affinités, pourquoi pas valoriser quelques thématiques lepénistes.

Ménard. Le seul avantage (sic) de ce climat pourri? Au moins les masques tombent. Aux Rioufol, Zemmour (condamné pour provocation à la haine raciale), Lévy, Godet et autres Brunet (liste non exhaustive), il convient d'installer désormais l'ineffable Robert Ménard. Et à une place de choix! Vous vous souvenez de Ménard? Mais si, l'agité des médias, ancien patron de Reporters sans frontières qui dégainait plus vite qu'un M16 au point qu'on le soupçonna longtemps, à la tête de son organisation, d'avoir des liens avec quelques organisations secrètes sévissant outre-Atlantique. En ce temps-là, beaucoup (pas nous) lui accordaient un crédit professionnel, pour ne pas dire un passeport en moralité. On le disait «décidé», «prêt à tout» contre les dictatures afin de défendre la liberté de la presse. Pour un peu, certains l'auraient bien proposé pour le Nobel, lui l'ancien trotskiste capable de défier la Chine face caméras avec un tee-shirt blanc et une plume dans le cul. Mais qu'apprend-on? Qu'en plus de sévir sur RTL avec son copain Zemmour, il publie prochainement un livre au titre évocateur, Vive Le Pen, par lequel il entend dénoncer «la petite élite» (dont il est un notable notoire) qui, dit-il, «traite les électeurs du FN comme des crétins égarés». D'ailleurs, que pense-t-il des électeurs du FN? «Ce n'est pas que je les comprends, c'est que je les approuve.» Et d'ajouter pour ceux qui auraient mal entendu: «Je dis que j'approuve sur un certain nombre de points l'analyse de Marine Le Pen.» Sans ambiguïté.

Ménard : direction à droite toute.
Tâche. Séduit par Mitterrand, totalement converti à Nicoléon vingt-cinq ans après, le voici aujourd'hui maurrassien et lepéniste. Vous en doutez? Son livre débute ainsi: «Oui, vive Le Pen ! Comme une bravade, comme un gant jeté au visage de ce monde de la presse qui joue les matamores face au Front national. (...) Il ne s'agit pas ici de défendre Le Pen, père ou fille, mais de dénoncer cette traque de tout ce qui est supposé exprimer sympathie ou même vague intérêt pour des idées, des analyses qu'il est si aisé de proscrire d'un retentissant, ''facho''.» Les néofachos ne se cachent plus, l'heure est même à la décontamination de l'extrême droite. L'histoire en témoigne: les réacs, les vrais, ont rarement boudé leurs extrêmes.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 8 avril 2011.]
 
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dimanche 10 avril 2011

Menaces fascistes : près de 2000 personnes manifestent à Lyon

Le climat actuel a de quoi nous inquiéter? L'heure est aux mobilisations... Alors que personne ou presque n'en parle dans les grands médias, certaines dérives et violences d'extrême-droite ne passent plus inaperçues (et heureusement) dans quelques grandes villes de France. Ainsi, pas moins de 2000 personnes ont manifesté à Lyon, samedi 9 avril, contre "l'extrême droite" et "le fascisme", à l'appel de partis, associations et syndicats de gauche, tous réunis autour du Collectif de vigilance contre l'extrême droite du Rhône. Objectifs principaux des organisateurs: dénoncer la "recrudescence des agressions fascistes à Lyon" et l'implantation d'un "local néo-nazi" dans le quartier du stade de Gerland. Vous avez bien lu... "Ce local doit être fermé et ses occupants doivent passer sous le coup de la loi" après notamment diverses agressions en région lyonnaise attribuées à des groupuscules d'extrême droite, s'est indigné l'un des organisateurs, le conseiller régional Front de gauche Armand Creus.

Partis de la place Bellecour, les manifestants ont défilé sous le soleil jusqu'à la place Jean-Macé, derrière des banderoles proclamant "fachos hors de nos vies" ou encore "écrasons les fascistes!", "Ripostons au fascisme". Dans le cortège flottaient des drapeaux ou des banderoles de la CGT, de SUD, du PCF et du Front de Gauche, du NPA, de la Gauche unitaire, d'Europe Ecologie-Les Verts (EELV), de la Fédération syndicale étudiante (FSE) ou encore de mouvements anarchistes. "Pas de fascistes dans nos quartiers, pas de quartier pour les fascistes" et "c'est pas les sans-papiers, c'est pas les ouvriers, c'est les nazis qu'il faut viser", ont notamment chanté les manifestants. "A bas le Front national!", ou bien encore "le fascisme, c'est la gangrène", ont-ils également scandé. Jeunes pour la plupart, les manifestants se sont dispersés en fin d'après-midi. "Il n'y a pas eu d'incident", a indiqué la police, qui avait mobilisé un "dispositif assez massif" pour éviter d'éventuels heurts avec des groupes d'extrême droite.
Autant le dire: nous devons soutenir toutes ces initiatives citoyennes, les faire connaître... et y participer activement.
[Source : AFP.]

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mardi 5 avril 2011

Côte d'Ivoire : toujours du sang !

Dans une guerre civile, la victoire même est toujours une défaite. Les partisans d’Alassane Ouattara se souviendront-ils de cette évidence quand, dans quelques jours, quelques semaines, ils se partageront tous les postes qu’occupent actuellement les derniers fidèles de Laurent Gbagbo? Poser cette question en ces heures absolument tragiques pour toute la Côte d’Ivoire peut paraître bien dérisoire – sauf à oublier que, au moment d’une conquête par les armes, quelle qu’elle soit, il convient toujours d’anticiper la suite des événements pour que des drames ne s’ajoutent pas aux drames… En effet, les jours qui viennent de s’enchaîner dans tout le pays et singulièrement à Abidjan, où se terre le président sortant, ont de quoi écœurer tout humain digne de ce nom connaissant un peu la situation vécue par les Ivoiriens depuis une décennie au moins…

Puisque ces temps-ci les armes ne veulent décidément pas se taire, cette confrontation horrible, avec ses meurtres aveugles et ses massacres de masse d’un côté comme de l’autre, aura des prolongements durables pour tous les Ivoiriens et au-delà. Comment oublier que l’effort multilatéral entrepris depuis 2003 avec l’ensemble des États africains a été réduit à néant depuis le dernier scrutin, alors qu’une solution politique de réconciliation était en marche ? En ce domaine, la lucidité est tout le contraire de la naïveté. Discrédité par ses actes de violence et par sa stratégie suicidaire (pour son peuple) du «seul contre tous les impérialistes», ce n’est pas prendre position pour Laurent Gbagbo que de rappeler comment et pourquoi les pressions de la «communauté internationale» l’ont poussé à un raidissement. Rappelons-nous par exemple que la «certification» de la victoire d’Alassane Ouattara par le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies fut juridiquement ambiguë, puisque les Nations unies n’avaient pas sollicité une telle responsabilité et que cette «certification» fut prise au lendemain de la proclamation du Conseil constitutionnel donnant Laurent Gbagbo vainqueur… Beaucoup y ont vu la «main des Occidentaux». Hélas, comment pouvait-il en être autrement ?

Après quatre mois d’une crise postélectorale qui ont laissé le pays exsangue et meurtri par les violences, Alassane Ouattara, ex-directeur Afrique du FMI, a donc pris le dessus, en s’appuyant en grande partie sur les combattants armés de l’ex-rébellion. D’ailleurs, histoire de se convaincre qu’il nous faut regarder cette guerre civile tout en complexité, ne nous étonnons pas que le chef de l’ONU, Ban Ki-moon lui-même, ait exhorté hier Ouattara de prendre «des mesures contre les massacres» et les crimes de guerre perpétrés par ses troupes… Car la raison est restée étrangère à ce conflit. Et autant le dire, les événements récents ne vont rien arranger. Encouragée par Nicolas Sarkozy en personne, la solution militaire est la seule en vigueur et lorsque nous avons appris, hier, que les forces françaises de l’opération «Licorne» avaient pris le contrôle de l’aéroport international d’Abidjan –comme au bon vieux temps – et que la France avait dépêché 300 soldats en renfort, nous nous sommes dit que ce symbole laisserait de nouvelles traces indélébiles. Tous ceux qui ont poussé dans la voie de la confrontation, au mépris de ses risques et de ses conséquences, portent d’ores et déjà une lourde responsabilité. Sur ces terres chargées d’histoires mémorielles, il n’y a rien de pire que le soupçon d’ingérence et de partialité…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 4 avril 2011.]

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lundi 4 avril 2011

Ultra-droite(s) : dans l'ombre de Nicoléon, un certain Patrick Buisson...

Démocratie. Voyez un peu l’époque de dénaturation profonde. Attachés comme il se doit à tirer au jour les substrats et supports qui téléguident nos idées, notre imaginaire et nos comportements, nous voilà parfois contraints de rajouter des qualificatifs à des concepts pourtant intangibles. L’autre soir, lors d’un débat consacré à la Commune de Paris, devant une assistance chaleureuse plutôt acquise à l’Idée sinon à la cause, le bloc-noteur évoqua non la «démocratie» mais la «démocratie populaire et participative». Comme pour en identifier la nature par rapport à une autre. Une manière forcée, en somme, de signifier une distance non vis-à-vis du mot mais de l’usage qui peut en être fait et surfait dans notre chère République actuelle, frappée par une carence quasi chronique de vitalité citoyenne… Était-ce là flagrant délit? Preuve de faiblesse inconsciente? En République française, se sentir dans l’obligation de définir la démocratie est sans doute le symptôme d’un trouble si intense que la plus grande vigilance doit nous rectifier. Qu’on se le dise. À ceux qui n’ont jamais souffert, la défense de la République – entendons-nous bien, son authentique défense ! – offre un beau baptême de la douleur…

Passé. S’engager : qu’est-ce, sinon se souvenir? Qu’est-ce, sinon lire des livres d’histoire, y repenser, les déconstruire? Seulement voilà, les hommes ayant besoin de maîtres (attention à la définition du mot) pour apprendre à se passer de maîtres existeront-ils encore dans le futur ? Entre nous, comprendre et pourquoi pas idéaliser certains actes du passé comme Valmy, 1793, 1848, la Commune, le Front populaire, la Résistance, le CNR, etc., ne permet-il pas de mesurer le fossé entre ce qui est et ce qui devrait être – et dont on veut croire avec obstination non pas qu’ils ont «déjà eu lieu» mais qu’ils puissent simplement servir de points de repère pour aller encore plus loin? Ni rabâchage ni ruse de l’histoire. Juste le cri amertumé d’un prisonnier de notre ici-et-maintenant où surbouillonne ce présentisme vaporeux qui nous étouffe et nous brûle l’esprit.

Buisson. Chaque période de troubles idéologiques dresse ses hommes liges, comme ces appartements témoins dans les nouvelles zones en construction. Bien que représentant une réalité souvent fictive et furtive, ils influent sur le cours des événements. Connaissez-vous par exemple Patrick Buisson? Inconnu du grand public, même si son nom transpire désormais dès qu’il s’agit de comprendre la stratégie de porosité des idées entre Nicoléon et le Front national, voici un homme dont l’influence au Palais serait plus importante que celle d’Henri Guaino. Telle une concurrence entre ces deux conseillers les plus proches du prince-président. L’un visible, l’autre occulte. Un combat entre idéologues dont la dangerosité se mesure aussi par leur addition. À une réserve près, toutefois : à côté de Buisson, l’espèce de gaullo-souverainisme de Guaino mâtinée d’emphatiques références à la grandeur nationale, dont on ne sait jamais où elles puisent vraiment leurs racines, peut paraître bien inoffensive. Entre la droite nationale et une forme de républicanisme mystique, Patrick Buisson a depuis toujours choisi : la droite nationale, mais version extrême… Âgé de soixante et un ans, ce maurrassien, grand nostalgique de l’Algérie française, au pedigree long comme une vie sans amour, fut ni plus moins que le directeur de la rédaction du journal d’extrême droite Minute, au milieu des années 1980, actuellement directeur du cabinet de sondages Publifact et patron de la chaîne de télévision Histoire. Vous avez bien lu…

Aigle. Cet homme, donc, est un ami proche de Nicoléon et à ce titre, il le conseille, l’instruit sur ses analyses, le nourrit de données chiffrées. Le virage sécuritaire? Ce serait lui. Le maudit ministère de l’Identité nationale? Encore lui. L’homme a des certitudes et depuis qu’il avait prédit la victoire du «non» au référendum constitutionnel en 2005 (il n’était pas le seul), Nicoléon ne jure que par ses conseils et ne cache pas son admiration. Lors d’une remise de Légion d’honneur à l’intéressé, il avait déclaré sans ciller : «Vous êtes un journaliste de conviction, ce qui est rare. Un journaliste de grande culture, ce qui est très rare.» Au temps de Minute, Patrick Buisson dialoguait avec Jean-Marie Le Pen ou Bruno Mégret, dénonçait la «nomenklatura à la française» des fonctionnaires, vantait «les mérites» des quartiers de haute sécurité ou des résidences vidéosurveillées, réclamait le retour de la peine de mort, s’interrogeait sur «l’intérêt» de l’impôt sur le revenu, etc. Voilà le genre «d’éminence grise» sur laquelle repose la politique nicoléonienne. Bush avait ses faucons. Notre prince-président a son aigle bicéphale. Une époque de dénaturation, on vous dit…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 1er avril 2011.]

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vendredi 1 avril 2011

La laïcité profanée ?

La laïcité ? «L’État chez lui, l’Église chez elle.» La loi de séparation ? «La marche délibérée de l’esprit vers la pleine lumière, la pleine science et l’entière raison.» Oser citer Victor Hugo puis Jean Jaurès – rien de moins – n’aurait aucun sens si la situation actuelle ne réclamait un peu plus que de la vigilance, disons une résistance combative… Les urnes des cantonales à peine vidées, avec le succès que l’on sait pour l’UMP, le président, plus inconscient que jamais, semble ne pas vouloir renoncer à son pseudo-débat sur la laïcité, toujours programmé le 5 avril. Rien pour l’instant ne l’a ramené à la raison, pas même les réserves, nombreuses, venues de son propre camp, occasionnant un psychodrame UMP-institutions quasi unique dans l’histoire de la Ve République.

Depuis le rappel à l’ordre du prince-président, tout le monde est rentré dans le rang, sans pour autant nous faire oublier que le parti présidentiel est désormais divisé en deux clans. Ceux qui pensent sans le dire qu’en se focalisant sur les thématiques identitaires l’UMP a volontairement désenclavé les thèses du Front national. Et ceux qui pensent et en le disant (parfois) que l’avenir de la droite, à l’image du continent, se joue «désormais à l’ultradroite», assumant sans complexe la comparaison avec le modèle italien de porosité des idées entre mussolinisme et berlusconisme. Et au milieu de ce fourre-tout idéologique? Des Français déboussolés qui, pour la plupart, tentent vaille que vaille de boucler leurs fins de mois, errant dans un paysage républicain et moral totalement dévasté…
Dans un texte que nous publions, les représentants de six grandes religions en France rappellent que «la laïcité est un des piliers de notre pacte républicain» et s’inquiètent d’éventuelles dérives. La loi de 1905 reste en effet une loi fondamentale d’apaisement, qui institue l’indépendance de l’État et établit la liberté de culte, l’absolue liberté de conscience, bref un idéal positif d’affirmation de l’égalité. Or à quoi peut bien servir ce débat sur la laïcité, sinon, de nouveau, à éloigner des vrais sujets, à troubler les esprits, à diviser, à abuser des rhétoriques de peur engendrées par les logiques de stigmatisation ? Ce débat ne visera qu’à cultiver des islamalgames odieux qui déshonorent la République.

Souvenons-nous. En manipulant un faux débat sur «l’identité nationale», en prônant la reconfessionnalisation de la société, présente dans son discours de Latran théorisant la «supériorité du prêtre sur l’instituteur dans la transmission des valeurs», Nicolas Sarkozy avait déjà déchiré une partie du pacte républicain. Dans une sorte de conception immuable de la nation, méfiante à l’endroit des différences, comme s’il n’y avait qu’une seule façon d’être français, il voulait dicter un «patrimoine génétique» de notre pays. En souhaitant re-discuter cette fois de la laïcité, il opère un syllogisme vichyste. Pourquoi avoir peur des mots? Par glissements successifs, vous verrez qu’un jour certains ne se référeront plus du tout à la République et exalteront, comme aux pires époques, le seul État-français... Spécialiste de la décontextualisation systématique de l’histoire, ce qui explique en partie son «ni-ni», Nicolas Sarkozy n’est rien d’autre qu’un néo-nationaliste qui ne se cache presque plus, serviteur d’une droite maurrassienne devenue ultralibérale. Comment s’étonner, après, que son conseiller occulte, Patrick Buisson, soit un ancien directeur de la rédaction de Minute ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 31 mars 2011.]

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lundi 28 mars 2011

Combat(s) : comment agir face la menace antirépublicaine ?

Sens. «L’esprit vit de différence, l’écart existe, la plénitude le laisse inerte.» Du fin fond de l’enceinte à peine close de notre mémoire, quelques mots de ce cher Paul Valéry pour que notre propre muséographie se manifeste en majesté radicale à l’heure de tourments si vastes qu’ils hésitent entre ferveur et terreur. Dans un monde dit de la «révolution informationnelle» où les signalisations partout pullulent et remplacent aveuglément toutes formes d’indications symboliques, qui, jadis, nous servaient au moins de garde-fous philosophiques, nous apparaît de plus en plus clairement, comme un paradoxe, l’absence de direction. Donc de sens. D’un côté, la mondialisation des idées, capable de créer (est-ce déjà le cas) une infratexture société-monde pouvant projeter en relief des valeurs universelles. D’un autre côté, la globalisation capitaliste, qui ressemble à un abîme de dé-civilisation néo-totalitaire et de liquéfaction de l’humain et de l’être-en-local, laissant sur les rives de nulle part quelques désenchantés rêvant encore de surmonter les fractures de la violence sociale dans une unité supérieure que nous appellerons schématiquement «bien commun» ou projet de re-civilisation de nos sociétés – rien de moins.

République. Accumulée dans l’épaisseur des injustices et du cours de l’histoire placé en Bourse, trouve-t-on encore la conscience de nos origines d’émancipation et d’insurrection ? Poser cette question, en apparence saugrenue dans ces colonnes, peut ressembler sinon à de la provocation au moins à un contresens. Elle concerne pourtant chacun d’entre nous, citoyens du premier cercle, sollicités que nous sommes par le goût des autres à nous boucher le nez, les yeux et les oreilles, ou à jouer les Zola au petit pied, voire aux Germanopratins pathétiques capables d’indignations verbales (quand même !) mais forcément stériles (pourquoi se salir les mains?)… Avant de penser à la grande Révolution par les mots, occupons-nous d’abord par les actes de notre précieuse République. Car l’universalité de son objectif n’est pas un avatar des siècles anciens, mais a été à la source de cette conception qui fonde l’État moderne. L’idéal conséquent des Lumières reste en effet le pouvoir de ceux qui peuvent agir au nom de la Raison et de l’Espérance – dépasser le réel pour tendre vers l’impossible, faire plier la réalité à la forme du songe… L’État-nation explose aujourd’hui sous les assauts du capitalisme financier néolibéral, réduisant les citoyens à des individus isolés, ramenés à leur fonction de consommateurs égoïstes, garantie d’une humanité docile… Face à ce défit monumental et à la perte des repères, n’oublions jamais que nous n’avons pas besoin de nouveaux «démocrates» pour refonder notre vieux pays, mais de toujours plus de républicains pour davantage de République !

Peuple. Si l’optimisme naïf ne doit surtout pas avoir 
de prise sur nous, a-t-on le droit néanmoins de livrer une lecture, en creux, du dernier «message» électoral? Dans le refus de vote qui n’est pas le vote FN, autrement dit dans cet océan d’abstention qui tsunamise la démocratie, ne peut-on voir comme l’expression d’un «signe», d’un «autre chose» qui ne dit pas encore son nom mais qui montra le bout de sa silhouette pendant le mouvement des retraites par exemple? Expliquons-nous. C’est un fait, jamais, depuis la guerre, les Français n’avaient à ce point engendré une logique de peur et d’exclusion dont les relents fascisants nous ramènent, par un mouvement d’involution inquiétant, aux années 1930… Mais précisément : qui aurait parié aux débuts de ces années-là sur l’émergence d’un Front populaire massif, dans la rue comme dans les urnes ? «En France, historiquement, les désarrois de masse se transforment toujours en conflit de classes», écrivions-nous ici même il y a trois semaines. Avions-nous tort de procéder à ce rappel élémentaire? Tétanisée par l’économie mondiale, impuissante pour l’heure à repenser l’avenir avec crédibilité, enfermée dans une spirale du doute et de l’échec historique, la gauche de transformation ne doit pas seulement repenser un projet de société. Face à la menace antirépublicaine incarnée par les lepénistes et une frange non négligeable des umpéistes enfin démasqués, cette gauche républicaine et sociale doit (re)partir au combat sans avoir peur ni de l’affrontement ni de l’ampleur de la tâche. Un combat de tous les instants, sur tous les fronts, condition sine qua non d’un éventuel sursaut citoyen. Une partie du peuple veut se tourner vers la fonction tribunitienne fascisante : il est responsable et coupable. Mais est-il seul coupable, puisqu’il est trompé ? «Comprendre trop tôt expose à n’avoir pas conscience de tout ce qui édifie ou organise le “comprendre”», disait Valéry. Comme un rappel à l’ordre.
 
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 25 mars 2011.]
 
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