« La haine trouble la vie et l’obscurcit », disait Martin Luther King… Depuis des semaines, pour l’avoir beaucoup écrit personnellement, nous savons que Stéphane Hessel dérange. Jusqu’à il y a peu, disons quelques mois encore, l’aura de sa personnalité inattaquable, de même que sa conscience jamais prise en défaut, constituaient des remparts à la haine. Ce temps est fini. Définitivement fini. Depuis les insultes de Pierre-André Teguieff, en octobre dernier, mais également depuis les critiques ridicules concernant son petit livre
Indignez-vous !, le vieil homme ( 93 ans) est désormais la cible de toutes les attaques verbales possibles et imaginables... D'où nos questions. Qui a peur de Stéphane Hessel? Les dévots du sionisme? Le pouvoir? Les intellocrates de la médiacratie complice?
Car Hessel ne craint pas de développer, dans son petit livre tonitruant, que le motif de la résistance c’est d'abord l’indignation, ensuite l'action. Et ce qu’il avance comme argumentaire, et qui recueille l’assentiment populaire que l'on sait, s’articule fort justement autour de ce que l’État ne fait plus, alors que la production de richesse à considérablement augmenté depuis la Libération, période où la France était ruinée, ce qu’elle n’est pas aujourd’hui... Ainsi, sous prétexte de nous parler du programme du CNR et de la Résistance en général, Hessel nous parle d'ici-maintenant et nous encourage à reprendre le flambeau de ces Résistants d'hier, qui furent nos pères, nos grands-pères... À l’heure où la jeunesse se rebelle en Tunisie et dans le maghreb, mais aussi à Londres, Rome, Athènes ou Lisbonne, le pouvoir sarkozyste ne craint-il pas que notre jeunesse ne se réveille un de ces matins pour questionner notre France, plus ou moins brutalement ? Alors oui, la question est pertinente : qui veut faire taire Stéphane Hessel ?
(Lire également : http://larouetournehuma.blogspot.com/2011/01/indignations-quand-le-succes-de.html).
Petit flashback. Souvenons-nous des propos de Pierre-André Taguieff. Le philosophe, historien et directeur de recherche au CNRS, avait de très loin dépassé les bornes en proférant des insultes indignes à l’endroit de Stéphane Hessel, coupable à ses yeux de se montrer «hostile» à Israël en appelant à la campagne de boycott des produits israéliens fabriqués dans les territoires occupés. Taguieff avait alors osé paraphraser un texte de Voltaire pour évoquer la figure de Stéphane Hessel. Je cite Pierre-André Taguieff :
«Un soir au fond du Sahel, un serpent piqua le vieil Hessel, que croyez-vous qu'il arriva, ce fut le serpent qui creva.» Et Taguieff d’ajouter, sans ambiguïté:
«Quand un serpent venimeux est doté de bonne conscience, comme le nommé Hessel, il est compréhensible qu'on ait envie de lui écraser la tête.» C’était il y a trois mois. Et jamais Taguieff n’a daigné s’excuser pour cet épisode infâme…
(Lire également : http://larouetournehuma.blogspot.com/2010/10/quand-pierre-andre-taguieff-insulte.html).
Abordons maintenant le dernier épisode en date – non moins scandaleux. Stéphane Hessel voulait en effet tenir une conférence, lundi 17 janvier, au sein de l’École normale supérieure (ENS), à Paris. Seulement voilà, Richard Prasquier, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), est passé par là, s’en est mêlé et à réussi à faire plier la directrice de l’école, Monique Canto-Sperber, puisque celle-ci a finalement interdit ce rassemblement. En cause : cette conférence devait, entre autres choses, aborder la campagne de boycott qui veut peser sur Israël pour qu’il respecte le droit international. Quelques jours avant cette réunion le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA) se permettait de dénoncer un «meeting de Stéphane Hessel qui viendra déverser son flot de haine anti-Israéliens pour justifier une campagne illégale de boycott contre Israël. Le Bureau souligne que le palestinisme est la source essentielle de l’antisémitisme et la cause du passage à l’acte antijuif sur notre sol depuis onze ans». Peu de place à la nuance : Stéphane Hessel est accusé d’être un antisémite…
Veille rengaine : toute critique à l’encontre des politiques des dirigeants israéliens devient systématiquement suspecte d’antisémitisme. D’ailleurs, Richard Prasquier, au nom du Crif, n’a pas hésité à le faire savoir sur son site. Contre
«ce “malheureux” Stéphane Hessel, dont la gloire actuelle est à peine écornée par la révélation de ses différentes impostures, approximations et fixations haineuses contre Israël», l’homme dit avoir mobilisé
«ses amis» Valérie Pécresse, Bernard-Henri Lévy (celui-ci a démenti avoir joué le moindre rôle), Alain Finkielkraut, Claude Cohen-Tanoudji, etc., puisqu’il s’agissait de s’opposer à
«un crime contre l’esprit (…) : confondre débat et militance politique, comme le font quelques élèves de l’école convertis au terrorisme intellectuel, modèle trotskiste pour les uns, stalinien pour les autres, et de là proposer leur doxa à l’ensemble de l’université». En plus d’être antisémite, Stéphane Hessel serait donc un stalinien… Tout est donc permis !
Au fond, ne peut-on voir dans ce flot de haine une certaine "logique"? Israël, qui a beaucoup aimé l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid, et qui s’était opposé à l’époque à tout boycott de ce pays, craint terriblement la campagne de boycott qui s’organise contre sa politique d’apartheid. Il fait donner le Crif, plus zélé que sa propre ambassade, pour faire taire ceux qui relaient cette campagne en France. Faut-il donc s’étonner ?
La mobilisation heureusement a porté ses fruits. Un rassemblement digne et solidaire s’est déroulé, lundi 17 janvier, sur le parvis du Panthéon, en présence de nombreuses personnalités et de plus de mille personnes. Et un appel de soutien à Stéphane Hessel, publié dans
l’Humanité et
Libération, a été cosigné par d’anciens élèves de l’ENS, Alain Badiou, Étienne Balibar, Ivar Ekeland, Jean-Marc Lévy-Leblond, Marie-José Mondzain, Jacques Rancière, Emmanuel Terray… Excusez du peu !
Retenons de ce texte ces quelques passages:
«Un homme qui a dédié toute sa vie au combat pour la liberté se voit ainsi interdit de parole pour avoir rappelé les droits du peuple palestinien. Cette intervention n’est pas un fait isolé. Il y a longtemps déjà que le Crif et des personnalités qui lui sont liées exercent la calomnie et l’intimidation à l’égard des militants, artistes ou universitaires juifs et israéliens coupables de s’opposer aux violations du droit international perpétrées par l’État israélien. (...) Aujourd’hui cette institution affirme sans ambages son droit de décider qui a en France le droit ou non de parler d’Israël et de la Palestine. Elle n’a pas sans intention choisi de le faire en un lieu symboliquement associé à l’idée de la libre recherche. Si la directrice de l’École normale supérieure a accepté son diktat, elle a déshonoré sa fonction. (…) Le droit de critiquer les actes du gouvernement israélien comme de tout autre gouvernement doit être respecté sur notre territoire. Aucune institution n’a le droit de nous prescrire, en fonction des intérêts particuliers qu’elle représente, ce que nous devons dire, écrire, voir et entendre.»
Rien à ajouter.
Signalons qu’après l'annulation de cette rencontre à l’ENS, la mairie de Marseille, à son tour, a décidé d’annuler la tenue à l'école des Beaux-Arts d'un colloque littéraire sur Jean Genet auquel devait participer Leïla Shahid, le 18 janvier. Le motif invoqué :
«L'impossibilité d'assurer, dans des conditions optimales, la sécurité d'une personne éminente.» Le président PS de la région Paca, Michel Vauzelle, et toute la gauche du Conseil régional, ont volé au secours de ce colloque en mettant, in extremis, une salle à disposition des organisateurs. Michel Vauzelle s’est interrogé publiquement :
«J'espère qu'il ne s'agit pas là d'une forme quelconque de discrimination et d'atteinte aux libertés.»
Il est de notre devoir de partager cette inquiétude. Comme il est de notre devoir de soutenir pleinement Stéphane Hessel !
(A plus tard…)