jeudi 26 novembre 2020

Théisme(s)

Engels et la question religieuse... 

Communisme. Puisque nous croyons à l’habitation historique, le besoin impérieux de puiser à la source forme toujours le vestibule de la chambre aux espoirs politiques brûlants. Ainsi, au hasard des relectures sommaires de quelques textes de Friedrich Engels, revint à la mémoire du bloc-noteur un article de 1843 sur les «Progrès de la réforme sociale sur le continent», dans lequel le jeune homme – il a tout juste 20 ans – voyait déjà le communisme comme «une conclusion nécessaire que l’on est bien obligé de tirer à partir des conditions générales de la civilisation moderne». Une sorte de communisme «logique», en somme. Rappelons que pour le jeune Marx, en revanche, ce communisme n’était encore qu’«une abstraction dogmatique», «une manifestation originale du principe de l’humanisme». Avant 1848 et la publication du Manifeste, ce communisme que l’on pourrait qualifier de «spectral», sans programme précis, hantait donc l’air du temps «sous les formes “mal dégrossies” de sectes égalitaires ou de rêveries icariennes», comme l’écrivait le regretté Daniel Bensaïd. Déjà, le dépassement de l’athéisme abstrait impliquait pourtant un nouveau matérialisme social qui n’était autre que le communisme. Pour le dire autrement, ce communisme, qui fut d’abord un état d’esprit ou un «communisme philosophique», trouvait sa forme politique de l’émancipation. Vous connaissez la citation: «De même que l’athéisme, en tant que négation de Dieu, est le développement de l’humanisme théorique, de même le communisme, en tant que négation de la propriété privée, est la revendication de la vie humaine véritable.»

Opium. Nous y voilà. Loin de tout anticléricalisme vulgaire, ce communisme était «le développement d’un humanisme pratique», pour lequel il ne s’agissait plus seulement de combattre l’aliénation religieuse, mais l’aliénation et la misère sociales réelles d’où naît le «besoin» de religion. Tout le monde a déjà lu au moins une fois dans sa vie ces célèbres phrases de Marx: «La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple.» Et si la postérité n’a retenu que la dernière formule, «la religion est l’opium du peuple» (des mots pourtant prononcés avant lui par Moses Hess), le raccourci fut aisé de transformer cette pensée en mot d’ordre faisant de l’athéisme une religion d’État, «le dernier degré du théisme». Tout en rejetant la religion, Marx ne prend pas moins en compte son double caractère: ne nourrit-elle pas la détresse qu’elle exprime, et ses contradictions, précisément par les illusions multiples qu’elle diffuse? La religion ne serait-elle que le produit et le reflet déformé des conditions sociales de la vie des hommes?


Illusion. Qu’en pense Engels? Tout en restant matérialiste, athée et adversaire irréconciliable de la religion, il comprend, comme Marx, la dualité de nature de ce phénomène religieux: son rôle dans la légitimation de l’ordre établi (aussi bien que les circonstances sociales s’y prêtant) et son rôle critique, contestataire et même révolutionnaire. C’est évidemment ce dernier aspect qui se trouve au centre de la plupart de ses études concrètes. Engels s’est en effet longuement penché sur le christianisme primitif, religion des pauvres, exclus, damnés, persécutés et opprimés. Esclaves, affranchis privés de leurs droits et petits paysans accablés de dettes : tels étaient les premiers chrétiens. Originaires des derniers rangs de la société. Engels va même jusqu’à établir un parallèle entre ce christianisme primitif et le communisme des premiers temps. Les chrétiens primitifs repoussaient la délivrance à l’au-delà ; le communisme, lui, la place dans ce monde. Le but de la méthode? Si la réalité de la religion réside en dehors de la religion, dans le monde social, alors c’est la critique de ce monde qui supprimera l’illusion religieuse…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 27 novembre 2020.]

mardi 24 novembre 2020

Honte de la République

Lundi soir, à Paris, la place de la République n’en portait que le nom. Elle était souillée par des policiers déchaînés, en roue libre. 

Soudain, leurs voix se ratatinèrent, leurs yeux perlèrent, et lorsque leurs cris d’effroi jaillirent finalement dans la nuit parisienne, il n’y eut que déferlements de haine et de brutalité, comme des coups de couteau sur les plaies de leurs vies. Lundi soir, la place de la République n’en portait que le nom. Elle était souillée par des policiers déchaînés, en roue libre. Des vidéos en attestent. Oui, des images de journalistes, venus couvrir l’évacuation d’un campement de migrants, commanditée par le préfet Didier Lallement et validée par le ministère de l’Intérieur. Quelques heures avant le vote de la loi «sécurité globale», on notera la suprême vilenie de Gérald Darmanin, parlant d’«images choquantes». Principe de réalité et leçon de choses, pour l’hôte de Beauvau: pour qu’il y eût des «images choquantes», il fallait bien des images…

Au cœur de la grande ville, il ne s’agissait donc pas de «mettre à l’abri» des êtres humains en détresse, la plupart errant depuis l’évacuation du camp de Saint-Denis, faute de place dans les centres d’hébergement. C’est précisément pour sensibiliser les citoyens qu’ils avaient choisi ce lieu pour se réunir, entourés d’associations, d’avocats et d’élus. De la République, ils n’en ont vu que les matraques et un usage excessif de la force qui s’apparentent à de la violence gratuite, s’abattant sur des migrants d’abord, mais aussi des journalistes, des militants associatifs…


Les mots ne manquent pas pour exprimer notre sidération et notre colère. Certains s’imposent: la honte de la République! Honte à ce gouvernement, qui a laissé plusieurs centaines d’exilés à la rue, dans un dénuement extrême. Honte à cette force publique, qui a repoussé violemment les exilés de la misère, les jetant comme rebuts, arrachant leurs tentes, certaines encore occupées. Plusieurs vidéos montrent des groupes de réfugiés prendre ensuite le chemin de la Seine-Saint-Denis, encadrés par les gyrophares de véhicules de police. Tout un symbole: «Pauvres hères, retournez chez les autres pauvres»…


Ces nouvelles violences, perpétrées en toute impunité et indignes de la France, marquent une étape supplémentaire dans la dérive liberticide du pouvoir. Le multirécidiviste préfet Lallement et son ministre de tutelle ont de sérieux comptes à rendre. La République est salie, durablement blessée.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 25 novembre 2020.]

jeudi 19 novembre 2020

Conspirationnisme(s)

Une démocratie rongée de l’intérieur…


Complot. S’ils mènent parfois quelque part, les raccourcis sont trompeurs. Toujours cette impression de manquer l’essentiel ou d’abandonner quelqu’un. Les frustrations, l’humiliation, l’injustice déchaînent la contagion et la surenchère des violences. Et elle nous paraît lointaine cette brûlure de l’histoire qui enflamme les peuples sur des lignes de front idéologiques que nous regardons avec une sorte de fatalisme résigné. Nous jouons avec les concepts, comme aux osselets : chacune de nos peurs a droit à sa case bien rangée dans la bibliothèque de nos idées, berceau doré où l’on s’endort d’intranquillités. Tels des derviches en toupie, nous tournons en rond. Entre le Covid-19 et les perspectives de vaccin, les attaques terroristes, la défaite de Donald Trump, la mort sociale programmée de centaines de milliers de travailleurs, etc., les théories conspirationnistes foisonnent dans le débat public. Ces phénomènes détestables n’ont pas de quoi nous étonner, bien au contraire. À condition de ne pas confondre la critique vive et la déconstruction impitoyable de ce qui nous environne avec ­l’esprit étriqué de «complot mondial» guidé par des mains invisibles. Le bloc-noteur le sait trop: dans les périodes de crises majeures, où les repères individuels et collectifs se perdent dans le chaos et l’à-peu-près, les «théories» conspirationnistes offrent des «clés» de compréhension, certes simplifiées à l’extrême, mais néanmoins «palpables» et immédiatement «classifiables» pour juger à la va-vite des événements qui nous paraissent incontrôlables, ­intolérables… et, par définition, inexplicables en grande partie.

Détresses. Drame de notre époque, qui s’essouffle à courir n’importe où. Mais réfléchissons un peu. Le plus surprenant est-il vraiment le surgissement symptomatique dans le paysage des réseaux sociaux du film Hold-up, pour qui la pandémie de Covid-19 se résume à une tentative de «dématérialiser l’argent au travers de nanoparticules activées par le biais du déploiement de la 5G, et injectées par des vaccins contre le Covid-19 (ou des épidémies ­futures) chez les citoyens, dont les libertés individuelles seraient par conséquent supprimées»? Après tant d’atermoiements du gouvernement français, après tant d’accommodements à la réalité pour masquer les ratages, comment ne pas imaginer toutes les formes de complot? Pour un peu, la vraie question serait plutôt: pourquoi ce film dangereux survient-il si tardivement? Dans de telles circonstances surréalistes, le recours à ces procédés peut passer pour une échappatoire. Place aux détresses intellectuelles, à la séduction de l’apaisement: trouvons des coupables, puisque nous sommes tous des victimes supposées. Une étude de la Fondation Jean-Jaurès détaillait, cette semaine, ce qui court dans les têtes, de manière faramineuse: «Du coronavirus, qui aurait été fabriqué dans un laboratoire chinois au port obligatoire du masque qui en fait serait un rituel pédo-satanique, en passant par les fermetures de restaurants et de bars à Marseille dont la vraie motivation serait de se venger du professeur Raoult, le développement des théories conspirationnistes a connu une forte augmentation. Et l’assassinat du professeur Samuel Paty aurait été commandité par l’État pour décrédibiliser la religion musulmane et/ou justifier encore davantage la mise en place d’un couvre-feu…»


Chevet. Quand s’écroule un imaginaire politique moderne hérité du sens de l’histoire, de confiance dans l’avenir prométhéen de l’humanité et d’espoir de justice, quand les inégalités explosent et que la raison ne maîtrise plus nos destins, quand l’autorité des institutions s’effondre à ce point, dans quelle démocratie vivons-nous, sinon une démocratie rongée de l’intérieur par une société travaillée par la peur ? Le généticien Axel Kahn se demande: «Qu’avons-nous manqué, nous les scientifiques et intellectuels de mon âge, pour laisser se développer un tel désastre?» Camus disait: «Faites attention, quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet, mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles.»


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 20 novembre 2020.]

mardi 17 novembre 2020

Question d’universalité

Une question cruciale se pose, celle de l’universalité de l’accès au vaccin, au nom de l’Histoire, de la justice et de l’égalité.


Ces derniers jours, n’importe quel citoyen à la conscience aiguisée a dû se demander dans quel monde nous vivions pour que, à ce point, le goût du profit de quelques-uns s’expose à la face de tous. Alors que les annonces de progrès importants dans la quête d’un vaccin s’accumulent, et qu’un espoir déductif dégage un peu l’horizon, plusieurs patrons des laboratoires concernés ont automatiquement vendu des actions en Bourse tandis que les titres prenaient de la valeur. On passera sur les bénéfices réalisés par ces odieux spéculateurs, tant ils nous paraissent indignes par temps de pandémie. Quant au procédé – «légal», nous clame-t-on –, il témoigne juste de l’infamie de nos économies capitalisées.

L’affaire n’a rien d’anecdotique. D’autant que, dans ce monde sans pitié des trusts pharmaceutiques, une question plus cruciale encore se pose. Celle de l’universalité de l’accès au vaccin, au nom de l’Histoire, de la justice et de l’égalité. Les données du problème sont pourtant simples. Puisque le Covid-19 touche toute l’humanité, le futur remède pour le combattre doit être mis à la disposition de toute l’humanité. Si l’engagement de la gratuité semble acquis dans certains pays, l’actuelle course folle s’apparente toutefois à un «nationalisme vaccinal», au mépris de la solidarité entre humains et, surtout, en oubliant une réalité contre laquelle nous ne pouvons rien: personne ne sera en sécurité tant que nous ne le serons pas tous.


La recherche coûte cher ; les bénéfices aussi. Qui se souviendra que l’un des principaux potentiels vaccins, développé par la société de biotechnologie américaine Moderna, a reçu 2,48 milliards de dollars d’aides publiques dédiées? L’entreprise affirme néanmoins avoir l’intention d’optimiser sa découverte et a déjà vendu l’intégralité de ses options d’approvisionnement aux seuls pays riches, rendant ainsi impossible la protection d’un très grand nombre de personnes en situation de pauvreté. Nous sommes loin du partage des savoirs entre pays pour sauver des vies, et de la mise au ban par la communauté internationale des principes de certains brevets. Le coût estimé de la fourniture d’un vaccin à chaque individu sur la planète est inférieur à 1% du coût attendu de la pandémie sur l’économie mondiale. La moitié de l’humanité n’a accès ni aux services de santé les plus essentiels, ni à des sources sûres en eau potable. Aura-t-elle droit au vaccin? 


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 novembre 2020.]

jeudi 12 novembre 2020

Révolution(s)

Vivons-nous un renversement anthropologique?

Place. L’écrivain Alexis Jenni prévient: «Pendant ce temps, dans la France de l’intérieur, les troubles suivaient leur cours, il n’y a pas de raison que cette crise globale ne soit pas miroir du monde.» Et il précise sa pensée: «Terrorisme, pandémie, troubles divers, ça chauffe dans la France de l’intérieur.» Si l’après n’a pas débuté – un jour sans doute, mais quand? –, le confinement et les mesures restrictives qui nous placent collectivement dans des postures de défense contrainte ont toutefois toutes les apparences du bon sens, de la bienveillance, de la prévoyance et même de l’anticipation en tant que mesures de précaution. Chacun à sa place, plus ou moins, tente de tenir le discours de l’évidence – non de la fatalité –, puisque notre responsabilité à tous est engagée. Mais réfléchit-on assez au changement d’époque radical auquel nous assistons, sans en prendre pleine conscience?

Postérité. Le philosophe Robert Redeker, qui n’a rien d’un gauchiste sympathisant avec les théories des Lumières et/ou révolutionnaires, livre dans une tribune donnée au Figaro une réflexion troublante qui mérite attention. Pour l’auteur de l’Éclipse de la mort (DDB), l’occultation du trépas dans nos sociétés jette dangereusement les bases d’une «inversion des devoirs entre générations occasionnée par la crise sanitaire». Il l’explique en ces termes: «De toute mémoire, la tradition humaine affirmait: les parents se sacrifient – se saignent aux quatre veines, selon l’expression populaire – pour leurs enfants. Pour la lignée. Ainsi en va-t-il depuis les origines de notre espèce, depuis que la mort est apparue au sein de la vie pour permettre le remplacement des générations.» Selon lui, le sacrifice des êtres s’avère aussi nécessaire que naturel à la continuité de la vie, au passage des générations. Les parents «se saignant aux quatre veines, travaillaient et vivaient orientés vers un avenir se déployant dans l’au-delà de leur existence propre, ils savaient qu’ils n’étaient qu’un maillon passager d’une chaîne et que leur identité, autant que leur raison, d’être tenait non dans leur individualité bornée, mais dans ce flux continu, dans cette famille, dans ce nom, leur nom de famille». Résumons: l’important, c’étaient les enfants, la postérité.


Politique. Jusque-là, rien à dire. Mais pour Robert Redeker le Covid semble a contrario nous montrer un tout autre visage de l’humanité, rompant avec ce qu’il appelle «l’ancestrale sagesse». Il écrit, un peu sommairement (ne sauvons-nous que de vieilles existences dans cette crise?): «Pour préserver la survie des plus âgés, voilà que l’on décide d’arrêter la vie, comme un chef de gare arrête un train d’un coup de sifflet, qu’on la bloque sur la touche pause – non la vie biologique, bien sûr, mais la vraie vie, la vie humaine.» Ainsi, en apposant un regard anthropologique sur cette situation totalement inédite, serions-nous en train de vivre un renversement sanitaire d’une ampleur telle que nous devrions parler d’une «véritable révolution». Une révolution dite anthropologique. Redeker ne sera bientôt pas le seul à le clamer: nous vivons un renversement anthropologique sans précédent. Soit. Considérant que nos vies ne seront plus tout à fait les mêmes dans la foulée de cet événement majeur de notre histoire, certains franchiront la rive en déclarant que notre passé civilisationnel est en ruine. Comme si notre «civilisation» était la seule dépositaire des vies biologiques, familiales, sociales. Le bloc-noteur prévient: tous les réactionnaires de la terre profiteront de ces circonstances, certes tragiques, pour évoquer la fin d’un monde – sinon de nouveau la fin de l’Histoire – sans ressource pour se réinventer, exhortant les plus idéologues à basculer dans le conservatisme le plus absurde. En effet, comme le suggère si bien Robert Redeker, «tout renversement anthropologique entraîne une révolution politique». Alexis Jenni n’a pas tort: «Ça chauffe dans la France de l’intérieur.» Et si ce renversement – réel – nous conduisait à une révolution – non moins réelle?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 13 novembre 2020.]

mercredi 11 novembre 2020

Croisée des chemins

Dans ce contexte terrifiant, comment ne pas rappeler l’insuffisance des dispositifs de soutien pour rehausser l’offre de soins et juguler le chômage, la pauvreté, les inégalités sociales.

Neuf mois après les débuts de la pandémie, la situation se révèle plus grave encore. Plus les jours passent, moins le cours de l’épidémie semble maîtrisé. Les historiens du futur écriront peut-être que la France aura été, dans son genre, un cas d’école. Inutile de procéder à un énième «bilan» de la première vague, la deuxième qui nous frappe de plein fouet montre, de nouveau, les incohérences et les carences de l’exécutif. L’heure est grave. Le fossé entre les citoyens et ceux qui les dirigent devient béant…

Trop peu de «leçons» du printemps dernier ont été retenues. Souvenons-nous des trois verbes: tester, tracer, isoler. Qu’est devenu ce triptyque fondamental de la lutte contre le Covid? Pas grand-chose ou presque. À tel point que, aujourd’hui, de nombreux scientifiques de conscience prônent un reconfinement plus dur, plus exigent, afin de sortir de cet entre-deux qui maintient le pays dans un espoir confus et dérisoire, alors que se profilent les vacances de Noël et les hypothétiques Fêtes de famille. Les records de contaminations ne cessent d’être battus, avec leur corollaire morbide, à la fois le nombre de patients hospitalisés quotidiennement et, tout au bout, l’énumération macabre des décès. Nous basculons dans l’inconnu. Car ce nouveau tsunami qui déferle sur nos soignants est d’autant plus scandaleux que les capacités des hôpitaux, singulièrement en réanimation, restent si restreintes que le spectre du «tri» des malades resurgit dans toute sa cruauté.

Et ce n’est pas tout. Après des statistiques en trompe-l’œil depuis des mois, les chiffres du chômage viennent de bondir de manière inédite depuis quarante-cinq ans! Premières victimes, les jeunes, cette génération sacrifiée. Tandis que la crise sanitaire se poursuit, la crise sociale, elle, débute à peine. Dans ce contexte terrifiant, comment ne pas rappeler l’insuffisance des dispositifs de soutien pour rehausser l’offre de soins et juguler le chômage, la pauvreté, les inégalités sociales. Si le confinement apparaît comme indispensable, n’oublions pas qu’il a pris une forme libérale : apaisé et doux pour les puissants, impitoyable et injuste pour les faibles. Les mesures d’accompagnement ne sont pas à la hauteur. Le pays entier en paiera bientôt le prix fort. La France est à la croisée des chemins. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 novembre 2020.]

jeudi 5 novembre 2020

Épreuve(s)

Le monde s’agite, la France se fracture. Le pays ne tient qu'à un fil...


Réalité. Un pays qui ne tient qu’à un fil. Le croyez-vous vraiment ? Songez-vous à la probabilité même ? Les peurs qui nous hantent s’expriment parfois malgré nous. Borges trouvait qu’il y avait quelque chose de terrible dans la formule de Baudelaire: «Vivre et mourir devant un miroir.» Comme une figure de l’épouvante, continuelle et cristalline présence. Terrorisme, Covid-19, austérité, paupérisation, atteintes aux libertés publiques, etc. Les chocs et autres catastrophes s’accumulent tels des monstres, tandis que des loups, de moins en moins tapis dans l’ombre, avancent à pas comptés en terrain préparé. À quoi peut bien servir de mettre les peurs à l’épreuve des mots, sinon à instiller critiques et espoirs. Nous vivons un moment si exceptionnel d’inquiétudes et de tensions que bien des mystères sont là, devant nous, souvent indéchiffrables aux premiers regards. Le mal permanent, la beauté cachée, ce qui fut et sera, toutes les frontières auxquelles l’homme se heurte et devant lesquelles il s’élance ou se résigne. Le monde s’agite, la France se fracture. La réalité ne laisse pas de place au doute: suivre la gestion «des» crises nous donne l’étrange impression de ne plus vivre dans notre propre pays. Où est notre grandeur supposée, sinon dans le labeur de ceux qui servent encore les autres, avec l’assurance de se brûler en tentant de combattre les injustices?


Héritage. S’agrandir, se hisser, s’engager et se changer pour habiter fraternellement notre République, bref, semer pour demain. Est-ce encore possible? Admettons: nous ne sommes pas citoyens de n’importe quelle nation. Un long héritage nous pousse dans le dos. Si la plupart des révolutions se conjuguent au passé, la Révolution française, elle, n’est pas terminée. Nous sommes toujours assis sur un volcan prêt aux 14 Juillet. La soif d’égalité et de justice nous porte d’autant plus qu’elles nous font cruellement défaut, orphelins de gloires passées, de combats fanés. Sur l’autel de la République, la devise Liberté-Égalité-Fraternité est bien, depuis les origines, mais plus que jamais, la grande sacrifiée. L’âme du pays s’use et se consume à une vitesse accélérée, face à des hiérarchies illégitimes et un pouvoir de fer et de poudre, issu d’un suffrage devenu censitaire. Même les libéraux l’ont compris: leur libéralisme à tous crins, appliqué à l’art de «la» politique au profit de la seule logique économique, vient de subir des déroutes idéologiques majeures. Tout s’effondre par la crise. Jusqu’à l’absurde. En vérité, le pouvoir vacille. Prenez un seul exemple: l’usage à répétition de l’état d’urgence sanitaire. Sur quoi débouche-t-il? Il achève de saper la légitimité de l’institution.


Servitude. Souvenez-vous de cette étrangeté. Au tout début du premier confinement, l’Élysée, par un retournement sémantique assez odieux, osait chanter les vertus du Conseil national de la Résistance. Pourquoi, selon vous? Pour tenter de partager le fardeau! Une bouteille à la mer, qui consistait à faire croire que les partis républicains d’ici-et-maintenant uniraient leurs forces pour reconstruire. Mais reconstruire quoi, alors que nous entrons à peine en résistance et que celle-ci sera longue à produire du rêve et de l’espérance, loin des replis, des haines et des obscurantismes. Reste un élément troublant: ne confondons pas «discipline» et «servitude». Disciplinés face au virus, oui. Serviles, non. Comment, par les temps qui courent, accepterions-nous de nous soumettre volontairement? La Boétie écrivait: «Chose vraiment surprenante (…) c’est de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ni chérir, puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel.» Quoi qu’on en pense, le pays ne tient qu’à un fil… 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 6 novembre 2020.]

lundi 2 novembre 2020

Trump go home

Le trumpisme à terre ne serait pas que la seule défaite de Trump, mais celle de tous ceux qui s’en réclament, par bouts ou en bloc...


Les États-Unis tremblent… et nous avec. Quoi que nous pensions de ce pays et de sa place dans le monde en tant que première puissance, l’élection de son président nous importe car elle donne souvent le «la» de ce que nous osons nommer: une certaine idée de l’Amérique. Nous pouvons le regretter, mais de cette idée dépend beaucoup de choses, à commencer par cette «ambiance internationale» qui détermine une bonne part de l’avenir de l’humanité. 

Depuis sa surréaliste accession au pouvoir il y a quatre ans, et après un mandat catastrophique, Donald Trump se retrouve face à une réalité cruelle: comme en 2016, les démocrates remporteront le vote populaire. Le rejet sera brutal. Jamais un président sortant n’avait abordé le scrutin dans un tel état de fragilité. Mais attention au scénario catastrophe. À la faveur du système électoral, qui ignore le suffrage universel direct, le milliardaire réussira-t-il une nouvelle fois à déjouer les pronostics, singulièrement dans les Swing States stratégiques? Ou sera-t-il balayé dans les États clés, comme le laisse croire la plupart des instituts de sondage? Dès lors, acceptera-t-il sa défaite, lui qui a promis le chaos, ou choisira-t-il d’emmener les États désunis d’Amérique jusqu’à l’incertitude démocratique?

Malgré la crise sanitaire, une autre vérité se dessine. Avec 160 millions de votes attendus, l’Amérique se prépare à vivre un moment civique d’une ampleur historique. Cette participation considérable donne, a priori, la prime aux démocrates et à leur candidat, Joe Biden. Bien que ce dernier ne soulève pas l’enthousiasme fou, il représente néanmoins un parti qui a bougé, depuis que Bernie Sanders l’a secoué. Un cycle progressiste est ainsi possible, comme en témoigne la plateforme programmatique: santé, salaire minimum, fiscalité des riches, etc. Rarement les démocrates sont allés aussi loin en matière économique et sociale.

Au fond, quel message enverront les États-Unis à leur propre nation, et au monde tout entier? Soyons clairs. Le trumpisme à terre ne serait pas que la seule défaite de Trump, mais celle de tous ceux qui s’en réclament, par bouts ou en bloc, en France, en Europe comme ailleurs. À tout le moins, une victoire de Biden signerait une forme d’apaisement, un signe d’espoir, aussi modeste soit-il pour la vie des peuples. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 3 novembre 2020.]

jeudi 29 octobre 2020

Anticapitaliste(s)

La chasse aux idées révolutionnaires…

Désir. Au milieu des fracas idéologiques et pandémiques, nous devons à Slavoj Zizek une information passée totalement ­inaperçue, mais qui, en tant qu’exemple, nous éclaire sur notre présent. Dans une tribune publiée par l’Obs, le philosophe slovène révèle en effet que le gouvernement britannique de Boris Johnson, fin septembre, «a ordonné aux écoles d’Angleterre de ne pas utiliser les ressources d’organisations ayant exprimé le désir de mettre fin au capitalisme». Soyons précis. La directive publiée par le ministère de l’Éducation à l’intention des directeurs d’établissement impliqués dans la mise en place des programmes classe l’anticapitalisme comme une «position politique extrême» et l’assimile à un «discours contraire à la liberté d’expression, à de l’anti­sémitisme et au soutien d’activités illégales». Vous avez bien lu. Slavoj Zizek, effaré par ces mots, explique: «Pour autant que je sache, il est inédit qu’un ordre aussi explicite soit donné. Rien de tel n’est jamais arrivé, même dans les heures les plus sombres de la guerre froide.» Comment lui donner tort? D’autant que la formule est savamment choisie: «Un désir de mettre fin au ­capitalisme.» Pas un programme de combats politiques au ­service d’une organisation planifiée, non. Un «désir», juste un «désir», comme on le dirait d’un rêve un peu fou. Zizek précise: «À cela s’ajoute la mention désormais habituelle de l’antisémitisme, comme si un désir de mettre fin au capitalisme était en soi antisémite. Les auteurs réalisent-ils que leur interdiction est en elle-même antisémite: elle suppose que les juifs seraient pas essence capitalistes?» En creux, nous devons lire une chose simple: non seulement la guerre idéologique contre les idées communistes et marxistes se poursuit, mais elle atteint de nouveau une incandescence si vive qu’elle ressemble à une réaction d’effroi, en un temps où toutes les «vérités» du libéralisme s’écroulent les unes après les autres. «Serait-ce parce que la pandémie, le réchauffement climatique et les crises sociales pourraient donner à la Chine une chance de s’affirmer comme la seule superpuissance? s’interroge Slavoj Zizek. Non, la Chine n’est pas l’Union soviétique d’aujourd’hui – le meilleur moyen d’empêcher le communisme est de suivre la Chine.» Et il ajoute: «Si l’Union soviétique était l’ennemi extérieur, la menace qui pèse sur les démocraties libérales vient aujourd’hui de l’intérieur, du mélange explosif des crises qui rongent nos sociétés.»

Dialectique. S’appuyant sur l’une des démonstrations célèbres d’Alain Badiou dans ses Logiques des mondes, Slavoj Zizek ­rappelle que nous pouvons classer en quatre moments «l’idée des politiques de la justice révolutionnaire». Primo: le volontarisme, «la croyance que l’on peut “déplacer des montagnes’’ en ignorant les obstacles et les lois “objectifs’’». Secundo: la terreur, «une implacable volonté d’écraser l’ennemi». Tertio: la justice égalitaire, «son imposition brutale, sans compréhension des circonstances complexes qui sont supposées nous convaincre de procéder graduellement». Quarto: la confiance dans le peuple. En dialecticien hors pair, Slavoj Zizek renverse la problématique en l’appliquant aux puissances libérales. Volontarisme: «Même dans les pays où des forces conservatrices sont au pouvoir, des décisions sont prises qui contreviennent clairement aux lois “objectives’’ du marché, comme les interventions étatiques directes dans l’industrie, les distributions de milliards pour prévenir la faim ou pour des mesures de santé publique». Terreur: «Les libéraux sont légitimes dans leur peur, car les États sont contraints d’adopter de nouveaux modes de contrôle social et de régulation.» Justice égalitaire: «Il est communément accepté, même si en réalité cela est et sera violé, que l’éventuel vaccin devrait être accessible à tous – le traitement est soit mondial, soit inefficace.» Confiance dans le peuple: «Nous savons tous que la plupart des mesures contre la pandémie ne fonctionnent que si les gens suivent les recommandations – aucun contrôle étatique ne peut là prendre la relève.» Nous n’avons pas fini d’en débattre… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 30 octobre 2020.]

vendredi 23 octobre 2020

Forfaiture(s)

Le Sacré-Cœur classé aux monuments historiques. Une provocation.

Expiation. Quand on se permet de jouer avec l’Histoire, les brûlures du passé ne s’apaisent jamais. Ainsi donc, un siècle après sa consécration, la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, dans le 18e arrondissement de Paris, sera prochainement «protégée» au titre des monuments historiques. Cette décision, prise le 13 octobre par le préfet d’Île-de-France, après un avis favorable de la commission régionale de l’architecture et du patrimoine, apparaîtra pour beaucoup comme une heureuse nouvelle. Elle surprend autant qu’elle dégoûte le bloc-noteur, en tant que provocation et insulte à la mémoire des 30 000 morts de la Commune. Érigé pour faire payer aux Parisiens leur résistance aux Prussiens puis aux Versaillais, ce monument mériterait tout au contraire un déboulonnage en règle, une déconstruction historique conduite avec patience et intelligence. Au contraire, on lui réserve une consécration, à quelques mois du cent cinquantième anniversaire de la Commune. Comment rester calme? Rappelons que cette basilique, dite du «Vœu national», avait pour objectif d’expier la «déchéance morale» provoquée par les révolutions égrenées depuis 1789, auquel vint se rajouter l’expiation de la Commune de Paris déclenchée le 18 mars 1871 sur la butte Montmartre, lorsque les troupes d’Adolphe Thiers vinrent enlever les canons de la Garde nationale qui y étaient entreposés. Les batailles d’historiens n’y changeront rien. L’odieux «pain de sucre» de la butte représente tout à la fois le signe tangible de «l’ordre moral» voulu par l’Assemblée monarchiste élue en février 1871 et le symbole par excellence de «l’anti-Commune». Et les autorités de la France républicaine décident de le valoriser…

Honte. Par les temps qui courent, difficile de ne pas y voir une sorte de reprise en main idéologique. Nous savions que la droite versaillaise n’avait jamais faibli dans sa détestation de la Commune, une haine si puissante qu’elle fut toujours «pensée» et «théorisée» dans le prolongement des massacres de la Semaine sanglante. Que cette emprise conservatrice puisse se manifester à nouveau, de cette manière-là et avec cette morgue insoutenable, en dit long sur le moment que nous traversons. L’affront contre tous les combats ouvriers et politiques est tel que tout se passe comme si nos dirigeants se moquaient des décisions de la représentation nationale. Car l’amnésie atteint des sommets: le 29 novembre 2016, l’Assemblée nationale avait en effet voté une résolution «réhabilitant les communardes et communards condamné-e-s», demandant même que des efforts soient consentis pour «faire connaître les réalisations et les valeurs de la Commune». Et depuis? Rien. Alors que le pays traverse toutes les crises possibles et imaginables, y compris dans son propre rapport à son histoire intime, un seul signal semble s’imposer: les massacreurs sont mis en valeur. Honte à la France. «Qu’un lieu de culte soit choisi pour ce déni démocratique n’est digne ni de la République, ni d’une part non négligeable du monde chrétien qui aujourd’hui se reconnaît dans les valeurs humanistes de la Commune», déclare l’association les Amies et Amis de la Commune de Paris 1871, qui s’indigne à juste titre qu’«on salue une nouvelle fois les bourreaux » et qu’« on crache sur les victimes».

Gages. La République est malade de ses forfaitures. En 2021, le Sacré-Cœur deviendra monument historique, alors que la capitale ne possède toujours pas de station de métro au nom de la Commune, tel que le Conseil de Paris l’avait réclamé. Ce choix, éminemment politique, consiste à donner des gages à la part la plus réactionnaire du pays et apparaît aux yeux des authentiques républicains comme une concession inique attribuée aux forces rétrogrades. Le cœur des héritiers de la Commune saigne. Leurs mains tremblent.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 23 octobre 2020.]

jeudi 15 octobre 2020

Matrice(s)

À propos d’une conception universaliste…

Horizon. Parvenus à ce point de bascule du (nouveau) monde qui nous conduit du doute fondamental aux doutes multiples et inouïs, nous regardons la France avec d’autant plus d’introspection que la situation nous afflige. Nous y voilà, à cette «deuxième vague», sournoise et incompréhensible à bien des égards. On nous l’annonce « forte », à l’image des mesures désormais annoncées. Et nos gouvernants nous ont rendus plus faibles. Résumons : politique de dépistage catastrophique ; traçage déficient ; isolement inexistant ; refus dogmatique de rendre les masques gratuits ; naufrage de l’application StopCovid ; culpabilisation des individus… La plupart des réponses restent incohérentes et – surtout – illisibles dans la durée. Comme si l’État, celui de notre République soi-disant chérie, se trouvait dans une totale incapacité à anticiper, à planifier, à regarder ne serait-ce que du bout des yeux cette part d’horizon – qui s’obscurcit désespérément. Notre art du collectif semble même atomisé, tétanisé par la peur des jours d’après, des semaines à venir, des mois qui paraissent des années. Tout devient difficulté, pris que nous sommes dans une tenaille mortifère, entre absence de visibilité et climat anxiogène. La crise d’autorité atteint des sommets, dans tous les secteurs de la vie commune – jusqu’aux sciences, ce qui laissera des traces durables sur notre capacité de citoyens à «avoir confiance» – et elle se double de toutes les crises conjuguées, sanitaires, sociales, économiques, culturelles. Le pouvoir en place est proche du fiasco. Et il le sait, poussant les réflexes de repli, d’égoïsme, transformant les légitimes gestes barrières en barricades. Qui ne verra pas le bout du tunnel? Eux? Nous?


Activisme. Au cœur de cet ici et maintenant si singulier, Noam Chomsky, le célèbre professeur américain, annonçait la semaine dernière: «Nous vivons l’instant le plus dangereux de l’histoire de l’humanité.» Exagère-t-il? Pour lui, la crise climatique, la menace de la guerre nucléaire et la montée des autoritarismes sont la fabrique des temps modernes, qui laisse entrevoir la survenue potentielle de «la» catastrophe. Le linguiste et activiste, âgé de 91 ans, affirme que les périls en question dépassent ceux des années 1930: «Il n’y a rien eu de semblable dans l’histoire de l’humanité. Je suis assez âgé pour me souvenir, de façon très vivante, de la menace que le nazisme puisse s’emparer d’une grande partie de l’Eurasie, ce n’était pas une préoccupation futile. Les planificateurs militaires américains avaient prévu que la guerre se terminerait avec une région dominée par les États-Unis et une région dominée par l’Allemagne… Mais même cela, suffisamment horrible, n’était pas comme la fin de la vie humaine organisée sur Terre, ce à quoi nous sommes confrontés.» Évoquant le premier sommet de l’Internationale progressiste (18-20 septembre dernier), une nouvelle organisation fondée par Bernie Sanders, l’ancien candidat à la présidence américaine, et Yanis Varoufakis, l’ancien ministre grec des Finances, avec pour but de contrer l’autoritarisme de droite, Chomsky prend à son compte l’hypothèse: «Internationalisme ou extinction.» Ou pour le dire autrement, il appelle à la naissance d’une coalition mondiale «pour la justice et la paix, pour la participation démocratique, pour des institutions sociales et économiques changeantes, afin qu’elles ne soient pas orientées vers le profit privé pour quelques-uns mais vers les besoins et les préoccupations de la population générale». Une sorte d’activisme constant. Le bloc-noteur ajoutera que ce «signal» prend écho dans la dernière encyclique du pape François, Fratelli tutti, qui nous invite à repenser la question du « peuple » comme construction sociale et culturelle. Pas d’identité figée, mais l’émergence d’une conception universaliste. C’était jadis la matrice de notre République. Nous en avons plus que jamais besoin… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 octobre 2020.]

dimanche 11 octobre 2020

De la dignité

Amalgames caricaturaux, ces poisons de la pensée… «La plupart sont de faux mineurs», «France débordée», «coût exorbitant», «tous voleurs, assassins et violeurs»… Nous connaissons les discours et l’instrumentalisation politique dont font l’objet les mineurs exilés, qualifiés d’«isolés», qui ont traversé des tragédies pour venir jusqu’à nous. Pourtant, loin des fantasmes, se niche une tout autre réalité moins conforme aux harangues de peur. Dans la grande majorité des cas, ces êtres humains trouvent non seulement le réconfort mais aussi l’aide nécessaire pour l’intégralité d’un parcours d’insertion: hébergement, soins, apprentissage de la langue, scolarisation, formation. Autrement dit, la construction ardue et fragile de projets de vie.

Nous ne nierons pas les difficultés. Mais tout de même! Quand ces mômes échouent dans leurs parcours malgré leur désir d’intégration et qu’ils se retrouvent à errer dans les rues, à qui la faute? Nous pourrions égrener sans fin les manquements de la France et les injustices dont sont victimes ces mineurs à qui notre pays, en vertu de la convention internationale des droits de l’enfant, doit assistance et protection jusqu’au jour de leur majorité. Ces dernières années, les structures en charge d’accueillir ces gamins dans les départements, mais aussi l’éducation nationale, la justice ou la police aux frontières ont œuvré chacune à leur manière pour juguler le flux plus important des effectifs, sans jamais rehausser l’offre de soutien ni les moyens. Une entrave insupportable à la légalité. Car l’implacable logique d’exclusion provoque le pire. D’abord, elle laisse des centaines d’exilés livrés à eux-mêmes pour survivre, avec ce que cela suppose. Ensuite, elle devient une machine à briser des vies et des rêves.

L’État a beaucoup de manières pour honorer la patrie des Droits de l’homme. L’une d’elles est de ne jamais rejoindre la cohorte des bourreaux de l’espérance. Une autre est d’épauler plus faible que soi. Dans ce tableau, entre ombres et lumières, la dignité et le courage des bénévoles et de nombre de professionnels imposent au moins le respect. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 octobre 2020.]

jeudi 8 octobre 2020

Haine(s)

Zemmour, honte de CNews, honte de la France.

Loi. Tout est affaire de regard et d’écoute. Ceux à qui il reste des yeux pour voir et des oreilles pour entendre se passent très bien de caméras de surveillance et d’instances de moralité. Spectacle bestial, quand un homme danse sur le fumier, tandis que sa pensée en roue libre tend des crocs de boucher. Ainsi, l’ignoble Éric Zemmour revendique sa posture d’authentique factieux d’extrême droite, pour qui les postures fascistes deviennent première nature. Vous connaissez la formule: délinquant et multirécidiviste. Les qualificatifs qu’il emploie dans presque tous ces discours s’appliquent désormais à lui-même. Déjà condamné en 2019 à 3000 euros d’amende pour des propos anti-musulmans, le spécialiste de la France brune écopait, le 25 septembre dernier, de 10000 euros d’amende pour injure et provocation à la haine raciale. En cause, les paroles tenues lors de son discours fleuve sur l’immigration et les musulmans, en septembre 2019, au cours d’une convention de la droite – qui avait tout de l’extrême droite. Sa dernière diatribe sur les mineurs étrangers, «tous voleurs, assassins et violeurs», déclenche – dieu merci – condamnations morales et plaintes à tout va. Et pour cause. Dans l’affaire présente, comme dans beaucoup d’autres, il n’est pas question de «liberté d’expression», comme l’explique Fifille-là-voilà en soutenant son parangon, mais de propos racistes qui tombent sous le coup de la loi…


CNews. C’est que notre expert en haine ordinaire a depuis trouvé une place de choix sur la chaîne de Vincent Bolloré, CNews, où tous les soirs il a table ouverte comme «chroniqueur». Dans l’émission Face à l’info, présentée par l’icône de la mollesse Christine Kelly, l’odieux Zemmour détaille l’intégralité de ses obsessions ultradroitières et xénophobes sans que quiconque ne s’y oppose vraiment. Plus grave, il se trouve que l’émission durant laquelle il insulta les mineurs étrangers – et bafoua la République – n’était pas en direct, ce qui signifie que la responsabilité de CNews dans cette diffusion in extenso apparaît évidente, dans la mesure où la direction aurait très bien pu couper les passages les plus odieux. Depuis, la Société des rédacteurs de CNews a heureusement publié un communiqué pour se désolidariser non pas du polémiste, mais des propos du polémiste. Faute de réaction de la part des dirigeants de la chaîne et du Figaro (où Zemmour poursuit sa collaboration), le parquet de Paris a ouvert une enquête pour «provocation à la haine raciale» et pour «injures à caractère raciste». Sans parler de la cascade de plaintes qui émanent des départements, tuteurs légaux de ces mineurs non accompagnés qui dépendent de l’aide sociale à l’enfance: Loire-Atlantique, Gers, Haute-Garonne, Landes, Pyrénées-Orientales, Gironde, Métropole de Lyon, etc. Sans nul doute, l’homme sera de nouveau condamné. Beaucoup pensent qu’il s’agira d’une sorte de coup de grâce et que nous ne verrons plus le sinistre personnage à l’antenne. En est-on sûr pour autant?


Drumont. Le bloc-noteur l’a déjà écrit ici même: n’est-il pas étonnant que quelques bonnes âmes, réveillées sans doute d’un sommeil profond ou guéries d’une surdité coupable, trouvent aujourd’hui inadmissible ce qui l’était déjà, et depuis si longtemps? Comme si la «France des idées», peuplée de naïfs et de candides, découvrait seulement en octobre 2020 les agissements et les mots de ce Drumont contemporain. On croit rêver. Car l’histrion Zemmour reste cohérent et décline à souhait, sans varier, toutes les grandes thèses identitaires qu’il ressasse dans ses livres – il suffit de les avoir lus pour le savoir. Souvenons-nous qu’il tenta de réhabiliter Vichy et le rôle de Pétain. Et n’oublions pas qu’il osa déclarer, lors de cette fameuse convention de la droite: «Le nazisme est parfois un peu raide et intolérant, mais de là à le comparer avec l’islam…» Raide et intolérant… la honte de la France. À cette même réunion, Paul-­Marie Coûteaux, essayiste et ancien haut fonctionnaire, avait dit pour sa part: «Le nazisme est la modernité totale.» Une idée, en passant. Si d’aventure CNews conservait l’individu fascisant nommé Zemmour, le CSA ne pourrait-il pas suspendre sine die l’émission en question, voire carrément la chaîne?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 9 octobre 2020.]

mardi 6 octobre 2020

Les damnés

Précarité? La meilleure alliée de la pandémie… Si elle ne nous étonne guère, l’étude réalisée par Médecins sans frontières (MSF) entre le 23 juin et le 2 juillet, la toute première du genre en France et en Europe, donne froid dans le dos et éveillera peut-être quelques consciences bien éteintes: plus d’une personne sur deux en grande précarité, pour l’essentiel des migrants, a donc été infectée par le Covid-19. Un taux parmi les plus élevés jamais observés. Ces résultats impitoyables démontrent une prévalence énorme, supérieure à ce que les spécialistes peuvent observer en Inde ou dans les bidonvilles du Brésil. La principale raison fut, bien sûr, la promiscuité des conditions d’hébergement, celles-ci ayant généré des foyers épidémiques à l’aube du confinement généralisé. Ce fameux confinement qui, à travers sa tentative de romantisation, fut souvent vécu comme un privilège de classe…

MSF se veut formel. Le risque d’être infecté au coronavirus dépend de la gestion de chaque site et du profil des individus, perdus dans le très grand dénuement. Dans les centres d’hébergement, les moyennes de contamination varient de 23% à 62%. Elles sont de 18 à 35% pour les sites de distribution alimentaire, là où l’organisation a rencontré des précaires, sans-abri ou simplement des personnes n’ayant pas les moyens d’accéder aux soins. Rappelons que le taux de positivité de la population générale oscille plutôt entre 5 et 10%…

Par ailleurs, toutes les enquêtes sur les inégalités en attestent. Face au Covid-19, la précarité s’avère un facteur grave de comorbidité. Il y a cinq mois, les élus de Seine-Saint-Denis avaient exprimé leur colère devant la «surmortalité exceptionnelle» de leur département, le plus pauvre de France, de 118,4% supérieure aux autres. La brutalité de la crise sanitaire et sociale risque encore de redoubler. La semaine dernière, le Secours populaire français a alerté sur une flambée de la pauvreté, sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous savons désormais que ces mêmes citoyens atteints de précarité sont les plus contaminés. Une sorte de double peine. Ils étaient les damnés de la société, les voilà aussi damnés du virus. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 7 octobre 2020/]

jeudi 1 octobre 2020

Ambition(s)

Sécu, ce déjà-là communiste…

Absolu. Avec une constance inégalable, à chaque fois que le bloc-noteur pense à la naissance de la Sécurité sociale, donc à son créateur Ambroise Croizat, une citation de George Bernard Shaw lui traverse l’esprit: «Dans la vie, il y a deux catégories d’individus: ceux qui regardent le monde tel qu’il est et se demandent pourquoi, et ceux qui imaginent le monde tel qu’il devrait être et qui se disent: pourquoi pas?» L’humanité n’est pas du relatif mais de l’absolu. Voilà comment nous pourrions résumer l’action communiste de cet homme hors du commun, non réductible à sa seule fonction de ministre. À soixante-quinze ans de distance, son énergie continue de nous fasciner. Sans parler de son ambition. L’ouvrier, devenu acteur majeur de l’histoire sociale de notre pays au moment du Conseil national de la Résistance, portait à la sortie de la Libération un projet de société qui dépassait de loin les générations de l’époque. Il voyait plus haut que l’horizon, n’anticipant le monde que pour les générations futures. La Sécu s’érigea sur ce principe universel, qui, selon Croizat lui-même, devait «mettre fin à l’obsession de la misère» et voulait que «chacun cotise selon ses moyens et reçoive selon ses besoins». Cette «trace» n’est pas qu’une trace, mais un héritage. À condition de ne pas oublier que cet « instant » singulier de 1944-1945 fut le fruit de circonstances exceptionnelles ayant permis un meilleur partage des richesses entre le capital et le travail au bénéfice des travailleurs. N’ayons pas peur de parler d’une période révolutionnaire, puisque le mode de production fut mis en cause: ce qui se joua alors n’était pas la répartition de ce qui était produit, mais la production en tant que telle.

Honte. Croizat disait: «Jamais nous ne tolérerons que soit mis en péril un seul des avantages de la Sécurité sociale, nous défendrons à en mourir et avec la dernière énergie cette loi humaine et de progrès.» Depuis notre ici-et-maintenant, la parenthèse en question paraît loin, très loin. Trois générations plus tard, un continuum de plans de casse n’a cessé de mettre à mal cette pierre angulaire de notre pacte social. C’est un peu comme si cette histoire révolutionnaire nous avait été volée par bouts successifs, sans que sa mémoire ne s’altère pour autant. Preuve, les ennemis de classe n’hésitent pas à s’en référer, comme si par ce supplément d’âme (référencé) ils se dédouanaient. Souvenons-nous d’Édouard Philippe, qui, au nom du «peuple», osa déclarer, concernant la réforme des retraites: «L’ambition portée par ce gouvernement est une ambition de justice sociale. (…) Et surtout la seule chose qui compte, c’est la justice.» Et il ajoutait: «Nous proposons un nouveau pacte entre les générations, un pacte fidèle dans son esprit à celui que le Conseil national de la Résistance a imaginé et mis en œuvre après-guerre.» Un pacte fidèle? Sans commentaire. Et comment qualifier la phrase du sénateur LaREM de Paris, Julien Bargeton, qui reprit à son compte une citation d’Ambroise Croizat: «L’unité de la Sécurité sociale est la condition de son efficacité.» Honte à ceux qui dévoient les mots jusqu’à insulter ceux qui les écoutent et savent ce qu’ils entendent. Mépris pour ceux qui s’enveloppent dans le CNR alors que tout préside à la destruction froide et méthodique de ses conquis.

Vision. Reste le déjà-là communiste, que nous ne voyons même plus. Ambroise Croizat et les autres nous ont laissé une genèse et une méthode. Elle est toujours là, sous nos yeux et pas uniquement dans les livres d’histoire: salaire à la qualification, statut de la fonction publique, régime général de la Sécurité sociale, subvention de l’investissement, socialisation de la valeur dans des cotisations ou des impôts permettant le salaire à vie des soignants ou la subvention d’équipements de service public, sortie du travail du carcan de la mise en valeur d’un capital… Repartir de ces bases, les généraliser, les étendre: voici le projet, donc le chemin pour vaincre la contre-révolution en cours. Nos aïeux du CNR visaient haut. Le XXIe siècle réclame la même vision.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 2 octobre 2020.]

jeudi 24 septembre 2020

Paradigme(s)

«L’après» est devant nous, très loin…

Doutes. Souvenons-nous, c’était il y a six mois. Tout occupés que nous étions collectivement à franchir tant bien que mal la période de confinement, des milliers de discours fleurissaient, déjà, sur «l’après», ce qui adviendrait à la suite de la «crise», ou plus exactement comment il conviendrait de gérer les «catastrophes» provoquées par les circonstances. «Après la crise, plus rien ne sera comme avant», lisions-nous sous les plumes acérées de grands penseurs sur le retour. «Après la crise, nous disait-on, il sera nécessaire de revenir aux fondamentaux.» On convoquait «le vivre ensemble en société», l’indispensable redéfinition «de la nation», de «sa souveraineté», du rôle «de la politique», bref, toutes ces supposées valeurs perdues en cours de route. Plus impressionnant, on nous affirmait même que le «quoi qu’il en coûte» de Mac Macron changerait tous les paradigmes en vigueur depuis des décennies. Enfin, au moment où l’on annonçait l’effondrement-Covid du PIB, sachant qu’il faudrait une génération au moins pour s’en remettre, on oubliait surtout d’expliquer que, en capitalisme, ledit effondrement vaut effondrement de l’emploi et que ce désastre programmé s’abattrait sur une société rongée de précarité, d’angoisse matérielle et de doutes quasi anthropologiques. Résumons: nous n’avons encore rien vu…

Modèle. Convenons que la question du «comment se gouverne l’imaginaire des hommes?» est aussi importante que celle du «comment répandre de fausses espérances?», d’autant que la première croise assez souvent la seconde. En l’espèce, les puissants d’en haut, tout machiavéliques qu’ils soient, savent la même chose que nous: les secousses à venir vont être terribles. Non seulement cela va très mal se passer, mais n’excluons pas le risque que cela finisse très mal par ailleurs. La furie de la précarité menace de se propager dans une intensité rare. La furie de la précarité: la furie du capitalisme. Argument facile et schématique, certes. Mais la gestion de la crise épidémique et économique continue de révéler de si lourdes failles et faiblesses que la nation tombe progressivement de son piédestal. Ce que les Français ont appris, en plus de la crise systémique du modèle libéral, tient en deux mots: désillusion, déclin. D’un coup, nos concitoyens ont pris conscience de l’extrême vulnérabilité de notre système de fonctionnement collectif. Nous vivions sans aucune anticipation stratégique. Exemple le plus criant, notre système de santé, supposé être l’un des meilleurs du monde. Un autre élément fut également décisif pour la conscience française: la mesure du délabrement de l’État et, plus largement, de notre système de décision politique, complètement désarticulé. Ce fut un choc, une blessure narcissique profonde. Comme le réveil d’un somnambule.

Rebours. L’ampleur de la révélation est telle qu’il ne serait pas inutile de marteler une autre vérité plus fondamentale. Tout dans cette crise accuse le capitalisme au cœur, le néolibéralisme et toutes les politiques conduites depuis si longtemps qu’il est inutile d’en dater la genèse. Car nous ne sommes pas dans «l’après», sauf, bien sûr, à considérer que l’après tant rêvé est déjà là et se poursuit comme avant, mais en pire. Une sorte de «continuité», mue par son implacable logique destructrice. En creux, forcément, se dessine une perspective à rebours de ce que nous vivons. Il suffit de se rappeler qu’il n’y a pas de solution ni de repos possible dans le système capitaliste actuel. L’instabilité de la globalisation néolibérale ne charrie que l’incertitude instituée. «L’après» est devant nous, très loin…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 25 septembre 2020.]

dimanche 20 septembre 2020

Tadej Pogacar, coup d’éclat ou coup d’Etat ?

Une comète s’est donc abattue sur la plus grande course cycliste du monde, chassant tout sur son passage le temps d’un contre-la-montre, même les «frelons». Elle est Slovène et s’appelle Tadej Pogacar, plus jeune vainqueur depuis 1904.

Le Tour s’achève presqu’en automne et ses fonds baptismaux craquèlent. Ouvrant le grand livre des Illustres, le chronicoeur rajoute donc un chapitre écrit d’une encre sèche où l’on raconte l’histoire déjà légendaire d’un Slovène à peine adulte qui oublia les calculs sans déboutonner sa réserve, au point qu’il se trouve désormais façonné par la solitude de son vertige. Immense vertige. Ce lundi 21 septembre, il n’aura que 22 ans. Et nous nous souviendrons longtemps de son entrée fracassante dans le prestigieux palmarès. Tadej Pogacar est devenu le plus jeune vainqueur depuis 1904 (1). Voici en résumé l’entr’aperçu du cyclisme en tant que genre, toujours capable de se régénérer lorsqu’il ose se confronter à cette sorte d’épopée versifiée dont seule la Grande Boucle détient les secrets.

A La Planche des Belles Filles, stupéfiés que fûmes par la puissance d’un Slovène qui renversa son aîné et compatriote Primoz Roglic, mais également le Tour et toutes nos convictions avec, avons-nous vécu un drame ou un miracle? Si l’épilogue eut au moins le mérite de ne pas laisser la gloire du défilé des Champs-Elysées aux «frelons» de la Jumbo, reconnaissons que ce chavirement surréaliste provoqua une telle secousse tellurique dans nos cerveaux que nous cherchâmes sa force symbolique. Depuis l’avènement du Colombien Egan Bernal l’an dernier, dominateur à 22 ans, nous savions qu’une nouvelle jeunesse triomphante s’installait durablement dans le peloton, modifiant bien des paradigmes. Là où jadis une carrière chez les professionnels s'étalait entre 24 et 34 ans, le standard oscille dorénavant entre 20 et 30. Qu’il est loin, le duel référence de 1989 et les huit fameuses secondes entre Greg LeMond et Laurent Fignon, 28 ans tous les deux au moment des faits…

La comète Pogacar, qui a effacé avec une brutalité hors normes le trentenaire Roglic, laisse évidemment une trace générationnelle dans le ciel étoilé du cyclisme, qui ne manque pas de prodiges précoces (Bernal, Evenepoel, Hirschi, etc.). Mais qu’incarne ce timide slovène à l’allure fragile? D’où viennent cette insolence douce et cette fausse modestie, aussi juvéniles que l’apparence de son corps, de sa frimousse? Pendant le confinement, s’aventurant à une reprise de rap consacré au coronavirus, il s’amusait de sa propre insouciance: «Je m’appelle Tadej, je viens de Klanec. Toute ma vie, c’est le siège et le guidon, rien ne peut m’arrêter quand je roule dans la campagne.» Cinq mois plus tard, à l’issue d’un contre-la-montre supersonique dans les Vosges qui n’a pas fini de tourmenter les sceptiques, ces mots claquent comme une évidence. Non seulement il n’a jamais douté de lui, malgré son équipe de second rang comparée aux «frelons», mais sa tranquillité et son caractère pugnace l’ont hissé bien au-delà de ses espérances: «Je ne l'ai jamais imaginé. J'étais seulement content d'être deuxième et je me retrouve en jaune.» Sauf que la manière impressionne: trois étapes et trois maillots distinctifs (jaune, à pois et meilleur jeune).

Sa trajectoire ressemble à un conte. On y lit que, à huit ans, quand il s’inscrit au Rob Ljubljana Cycling Club, il suit l’exemple de son frère Tilan, mais qu’il aurait préféré taper dans un ballon. On y apprend que, à ses débuts, il n’avait pas de vélo à sa taille. L’intéressé poursuit: «A neuf ans, je roulais avec des garçons deux ans plus âgés que moi, car nous n’avions pas de catégorie pour les jeunes comme moi en Slovénie. C’était une course avec des tours de trois kilomètres, mais je suis allé devant et j’ai gagné.» 

Jusqu’en 2018, Pogacar crève l’écran et attise les convoitises. Ce pur produit de la filière slovène voit toquer à sa porte la première équipe de l’élite: UAE Emirates. Ceux qui ont de la mémoire se souviennent qu’il s’agit de l’ex-Lampre, la «scandaleuse» italienne impliquée dans de nombreuses affaires de dopage, passée sous pavillon émirati en 2017. Pogacar doit ce rapprochement à Andrej Hauptman, ancien sprinteur de la Lampre et actuel sélectionneur slovène, resté très proche de Mauro Gianetti, l'actuel manager, et de Giuseppe Sarroni (vainqueur du Giro en 1979 et 1983), directeur sportif historique et patron du groupe. Pour l’heure, aucune intrigue touchant ses leaders n'est venue menacer la montée en puissance de l’UAE Emirates, l'une des plus argentées du peloton grâce au soutien de la compagnie aérienne.

Et Tadej Pogacar? Juste un monstre de progression, une bête de compétition, un agressif en course, un explosif en montagne. Juste un tueur. Beaucoup gloseront sur son médecin, une sommité dans le milieu, un spécialiste du transport des globules rouges. Quelques-uns s’étonneront de l’ampleur de ses watts développés dans certains cols, lui le seul capable d’effacer des tablettes Pantani et Armstrong réunis. D’autres diront avoir vu sur son visage une «colère saine, digne d’un grand champion», quand, après le plateau des Glières, Roglic vint à sa hauteur pour poser la main sur son épaule dans un geste d’assujettissement. On notera enfin l’étrange enthousiasme du triple vainqueur Greg LeMond, l’un des pourfendeurs des années de plomb, sans doute grisé par la comparaison avec sa prouesse de 1989. L’Américain a salué la performance du Slovène: «Là c'est incroyable, pour moi c'est l’un des meilleurs Tour que j'ai vu. Et Pogacar, quel talent, très, très grand talent…» Le Tour fut onirique, puis machiniste et chimique. Le voilà cosmique.

(1) Cette année-là, lors de la deuxième édition de la Grande Boucle, le Français Henri Cornet, âgé de 19 ans, avait remporté l'épreuve sur tapis vert.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 21 septembre 2020.]

samedi 19 septembre 2020

Pogacar assomme et renverse le Tour

Coup de théâtre monumental. Dans la vingtième étape, un contre-la-montre entre Lure et La Planche des Belles Filles (36,2 km), le Slovène Tadej Pogacar écrase l’épreuve, renverse Primoz Roglic et remporte sa première Grande Boucle. A 21 ans, il devient le plus jeune vainqueur d’après Guerre…

La Planche des Belles Filles (Haute-Saône), envoyé spécial.

A hauteur d’homme, nous n’atteignons jamais l’impossible bien qu’il nous serve de lanterne sous les soleils crépusculaires. Dans un autre espace-temps, moins distordu et plus conforme à nos souhaits, les mots qui suivent auraient pu être de caractères trempés à l’entre d’une autre partition: «Et Thibault Pinot, sur ses terres, activa d’un geste minuscule et souverain la libération des entrailles de son œuvre elle-même. Il triompha devant son public, en héros de Septembre, en héros tout court, et par ses manières désinhibées, personnifia la définition parfaite de la ‘’vélorution’’ entamée l’an dernier, celles qui permettent aux foules de se réincarner dans la figure du forçat de chair et d’os, souffrant et courageux, redonnant du sacré au sacré, propageant une utopie populaire dans un savant mélange de traditions racinaires et d’anticonformisme.»

A hauteur du Tour 2020, les phrases du chronicoeur furent tout autres. Sur les routes de la plus grande course cycliste du monde, l’art du récit romancé existe, pas la fiction. Ce samedi 19 septembre, reprenons ainsi le cours normalisé de la stricte réalité. Malgré trois semaines de drames, Thibaut Pinot donna l’impression de savourer au-delà des larmes ce contre-la-montre individuel, entre Lure et La Planche des Belles Filles (36,2 km), dont le tracé eut la particularité rare de passer dans son village de Mélisey (km 9,1). Blessé physiquement et psychologiquement, nous savions qu’il vivait là l’un des grands moments de sa carrière, mêlés des sombres présages d’un destin tourmenté qui se refuse obstinément au Tour. Etrange sentiment, non, de voir notre Français se contenter d’une satisfaction personnelle sans gloire nationale?

Imaginez que, durant ses longues semaines de confinement au vert, dans la petite ferme où il élève ses animaux sur les hauteurs de Mélisey, Pinot eut cent fois l'occasion d’entrevoir le défilé des coureurs dans le village où il a grandi, dont le maire, Régis, est aussi son père, et qui préparait depuis des mois son passage. «Le départ se situe devant l'ancien lycée de Thibaut. On passera à 50 mètres de la maison de nos parents, devant le collège où on était tous les deux... Ça ne pouvait pas être plus à la maison», racontait Julien Pinot, son frère et entraîneur. «La traversée va être un moment que je n'oublierai pas», répétait le leader de Groupama-FDJ. Personne, ici, ne souhaitait semblable scénario. Assister à la parade symbolique de l’enfant du pays, avec son dos en souffrance et un passif de près de deux heures sur le maillot jaune…

Tous furent pourtant là, dans la ferveur d’une fraternité franche. Tout trouva sa place naturelle. Les employés du café-restaurant de la mairie, le patron de l'armurerie des mille étangs, le fleuriste du relais d'art, les marmots de l'école primaire du centre, le boulanger, les voisins, les amis, les potes d’enfance, la famille au complet, les 4.000 t-shirts imprimés «Pinot! Pinot! Pinot! Pinot!», les inscriptions sur l’asphalte «T'es grand, t'es très grand»… et Tibot sur son vélo. Ne manquèrent que les lueurs des éclats triomphants, qu’aucun applaudissement ne remplacera jamais, pas mêmes les regards amourachés.

Maudit Tour de France, qui ploie ses logiques et décide à notre place. Quand le parcours de l'édition 2020 fut dévoilé, nous n’avancions pas encore masqués et l’idée de ce contre-la-montre final, avec cette arrivée sur les sommes de la Planche des Belles Filles (cat. 1), laissait place à tous les scénarios d’experts plus ou moins rêveurs de l’extrême. Pinot en jaune dans la montée vosgienne, comme un coup de grâce aux années de plomb, comme la signature d’un renouveau. Il était 16h22, quand il pénétra dans Mélisey. Il salua, sourit, puis fila à belle allure comme un vent d’automne, sans jouer les premiers rôles de l’étape. Nous comprenions qu’il avait à l’esprit la mémoire vive de son seul moment de bonheur depuis trois semaines.

Nous n’étions pas au bout de nos surprises. Mais patience. Les 146 rescapés affrontèrent donc un parcours atypique qui nécessita – ou pas, selon les usages – un changement de vélo avant les rampes terminales. Du plat, une petite bosse, puis une montée très raide. L'unique contre-la-montre de l’édition était non seulement court mais surtout favorable aux grimpeurs, la bosse de La Planche des Belles Filles affichant au compteur 5,9 km à 8,5% de moyenne (1035 m). Confinement oblige, la plupart des coureurs n'avaient à ce jour disputé qu'un seul chrono cette saison, celui de Paris-Nice (15,1 km à Saint-Amand-Montrond, remporté par Sören Kragh Andersen le 11 mars) ou celui de leurs Championnats nationaux respectifs (le 28 juin pour Primoz Roglic et Tadej Pogacar). Une sorte d’inconnue s’offrait à nous. Immense inconnue.

Restait un ultime enjeu, avant de boucler les valises pour la parade des Champs Elysées. Le maillot jaune slovène Primoz Roglic, qui comptait 57 secondes d'avance sur son compatriote Tadej Pogacar, devait juste confirmer sa victoire finale. Une formalité, en apparence. Le pedigree du boss des Jumbo, spécialiste de l'effort solitaire, plaidait à priori en sa faveur: le «frelon» avait obtenu dix de ses quarante-et-un succès chez les professionnels en contre-la-montre, dont quatre dans de grands tours. En ajouterait-il un onzième ou plierait-il après trois semaines de pression, lui que l’on connaissait fragile dans le passé, lui l’instable? Pour les besoins de sa chevauchée, à moins que l’affaire ne fût qu’une opération de com’ esthétique, deux couturières, deux modélistes et une prototypiste s’étaient rendus à son hôtel (et à celui de Pogacar d’ailleurs) pour lui créer une combinaison sur-mesure, répondant néanmoins aux exigences techniques de l'exercice pour lequel aucun détail n'est jamais laissé au hasard.

Et alors? Devant une foule considérable, nous vîmes l’inattendu, l’imprévisible, la préfiguration de la force brute et d’un nouveau genre de coureurs, assez proches des héros virtuels d’un monde robotisé, lui-même répétitif et méchant en tant que modèle. Tandis que le Français Rémi Cavagna (Quick-Step) afficha durant trois heures le meilleur temps, ce qui constitua un véritable exploit bien qu’il ait bénéficié d’un vent favorable en début de course, les titans entrèrent dans une invraisemblable danse funèbre. Dans le sillon des Jumbos et des Slovènes, nous cherchâmes traces d’art féérique derrière la métronomie des musculeux. Nous découvrîmes autre chose.

Admettons-le volontiers, le suspens ne manqua pas. Nous vécûmes un moment étrange, très surréaliste, de ces moments incroyables qui n’octroient pas forcément un supplément d’âme, mais au moins un bout d’histoire à raconter les soirs d’hiver. L’affaire se noua en deux temps. D’abord, pour le gain de l’étape. Un «frelon» en cachant toujours un autre, nous pensâmes longtemps, très longtemps, que nous assisterions à une bataille «interne» parmi ces extraterrestres-là, entre le rouleur-puncheur-sprinteur-grimpeur belge Wout Van Aert et l’athlétique néerlandais Tom Dumoulin. Seulement voilà, côté extraterrestre, nous n’avions vraiment rien vu. Puisqu’il était écrit que ce Tour de Septembre ne ressemblerait à aucun autre, il bascula dans l’improbable. Une histoire à dormir debout, sans doute. Plutôt un conte que seul le Tour permet parfois d’écrire.

Car la tension monta d’un cran. A 13 kilomètres du but, Primoz Roglic, qui portait le maillot jaune depuis la sortie des Pyrénées, avait perdu la moitié de son avance au général sur Tadej Pogacar. Nous nous frottâmes les yeux. C’était pourtant vrai. Contrairement à son rival, Roglic, qui se démantelait à chaque pédalé, changea de vélo tardivement dans la montée finale. A dire la vérité, l’aîné des Slovènes nous parut dès lors en perdition. Il s’installa dans ce petit dodelinement anxieux qui signe l’imminence de l’instant fatal durant lequel, telle une vérité nue, la force d’un homme claque la porte, et impose à sa volonté le  divorce d’avec lui-même. Les secondes s’égrenèrent en sa défaveur, inexorablement. Et puis ce fut une minute, et puis, et puis… Le décompte macabre ne cessa plus de l’attirer vers les enfers.

Pendant ce temps-là, dans les pentes sauvages, Pogacar cassa du bois de Planche et en fit des copeaux. Il s’envola au sommet vers le bleu profond du ciel et vers les nuages très blancs ourlés, entre lesquels la route dressée devant lui semblait vouloir se frayer un chemin. Sur la ligne, il fallut se pincer bien fort: Pogacar distança Roglic de 1 minute et 56 secondes. Un Slovène venait d’effacer un Slovène. Non seulement Pogacar vint quérir la victoire d’étape (sa troisième), mais, plus fracassant, il renversa Roglic et le Tour avec, s’octroyant les trois maillots: le jaune, le blanc et les petits pois. Du jamais vu, en termes dramaturgiques, depuis l’édition 1989 et les huit secondes entre Greg LeMond et Laurent Fignon. Rideau.

Le ciel se couvrit à l’horizon et le chronicoeur repensa à l’une de ses phrases, rédigées durant ce Tour 2020. Elle disait à peu près ceci: même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s’il ne cède que rarement à l’exigence de justice, s’efface toujours devant le doute. Pogacar, 21 ans, plus jeune vainqueur du Tour d’après Guerre, ne douta pas, ne douta jamais. Nous le vîmes content, groggy, éberlué, le regard perdu. Nous traquions ses mots et ses vraies pensées – toujours secrètes, comme les vraies pensées. Il parla par apocope, en apnée: «Non, je ne réalise pas. Il va me falloir du temps. C’est juste incroyable, j’étais déjà content de ma deuxième place...» La respiration, les césures, la singularité du timbre unie à celle de l’effort déjà passé, tout paraissait incrédulité à cette partition de chair à vif. En dessous de lui, déjà, une autre vie s’écoulait comme une sève, lente, souterraine… A hauteur d’homme, nous n’atteignons jamais l’impossible. Sauf un certain Tadej Pogacar.

Jean-Emmanuel Ducoin

Classement général:

1. Tadej Pogacar (SLO/UAE Emirates) 84h26’33’’

2. Primoz Roglic (SLO/JUM) à 59’’

3. Richie Porte (AUS/TRE) 3’30’’

4. Mikel Landa (ESP/BAH) 5’58’.

5. Enric Mas (ESP/MOV) 6’07’’

6. Miguel Ángel López (COL/AST) 6’47’’

7. Tom Dumoulin (NED/JUM) 7’48’’

8. Rigoberto Uran (COL/EF1) 8’02’’

9. Adam Yates (GBR/MIT) 9’25’’

10. Damiano Caruso (ITA/BAH) 14’03’’

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 19 septembre 2020.]