lundi 27 avril 2020

Le déni

Nous ne savons si la date du 11 mai pour (mal) déconfiner le pays sera respectée, mais au moins une évidence s’impose: la démocratie, elle, reste confinée.

D’ordinaire, les temps de crise majeure réclament une délibération démocratique totale. Le plan de déconfinement annoncé par Édouard Philippe ce mardi à l’Assemblée nationale, crucial pour l’avenir du pays, échappera à la règle d’honneur de notre République. Un exemple supplémentaire parmi tant d’autres – sauf que celui-ci fera date. Alors que de lourdes incertitudes pèsent sur les mesures prévues pour l’après-11 mai, alors que nous assistons depuis des semaines à des contradictions, des louvoiements, des divergences et autres revirements et vraies-fausses annonces, le gouvernement s’apprête donc à dévoiler les conditions de «l’après» de manière expéditive et, pour tout dire, dans des conditions d’examen odieuses. À peine connu, le plan sera survolé, si peu discuté, et aussitôt voté. Tous les groupes parlementaires d’opposition réclamaient «plus de temps» afin d’étudier la stratégie proposée. Refus catégorique. Chaque jour qui passe assigne toujours plus le Parlement à un rôle de chambre d’enregistrement.

Nous ne savons si la date du 11 mai pour (mal) déconfiner le pays sera respectée, mais au moins une évidence s’impose: la démocratie, elle, reste confinée. Naviguant à vue entre impréparation et incompétence, sans parler de nombreuses décisions déplorables liées à l’alliance de l’expertocratie et de l’oligarchie politique, l’exécutif pousse ainsi les feux du déni démocratique. L’heure est pourtant bien trop grave pour se contenter de la nécessaire «urgence», qui ne saurait justifier la mise à l’encan des principes élémentaires.

Dans ces circonstances, comment s’étonner de l’ampleur de la défiance des Français? Et comment ne pas comprendre que ces derniers considèrent, d’ores et déjà, la (possible) future application StopCovid comme un projet désastreux, piloté par des apprentis sorciers. La démocratie piétinée, d’un côté ; une confiance définitivement plombée, de l’autre. Est-il sérieux de s’en remettre, pieds et poings liés, aux gouvernants responsables de cette catastrophe?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 28 avril 2020]

jeudi 23 avril 2020

Matrice(s)

"L'après" sera-t-il comme avant... mais en pire?

Procès. Une question s’impose désormais par anticipation, dans toute sa cruauté, et nous aurions aimé ne pas avoir à la poser: «l’après» sera-t-il comme avant… mais en pire? Personne ne saurait contester sérieusement que le désastre sanitaire et social que nous vivons en mondovision révèle l’absurdité funeste des modèles de gestion et d’organisation de nos sociétés. Cette crise, historique, ouvre pour beaucoup le champ des possibles et oblige chacun d’entre nous à ne pas rater l’occasion d’en tirer des leçons durables. Néanmoins, méfions-nous des faux-semblants, des postures, des phrases opportunistes la main sur le cœur qui laissent à penser qu’une fois la tragédie surmontée «plus rien ne sera comme avant». Les «convertis» sont trop nombreux pour être honnêtes. Mac Macron lui-même, jamais avare de détournement de sens, utilise parfois des rhétoriques qui donnent le tournis, tant et tant que, s’il ne s’agissait pas de lui, on croirait entendre parler un commissaire au Plan communiste agissant pour le renouveau de la République après la Libération. Un chroniqueur du Monde a même osé s’interroger, avec sérieux, en ces termes: «La question est de savoir s’il s’agit simplement de la réponse conjoncturelle à un choc économique historique ou bien s’il s’agit de l’amorce d’un de ces changements en profondeur qui ponctuent la vie du capitalisme.» Et il ajoutait, toujours avec le même sérieux: «Les historiens de l’économie diront s’il a fallu qu’une chauve-souris transmette un sale virus à un pangolin, destiné à finir dans l’assiette de gastronomes chinois, pour qu’on puisse dater le passage d’une ère économique à une autre: la fin de quarante années de néolibéralisme en Europe et aux États-Unis et l’esquisse du début d’autre chose.» Résumons. L’après-Covid-19: à gauche toute? Comment ne pas instruire, d’ores et déjà, un procès en insincérité…

Traces. Vous connaissez l’histoire. Une grande espérance suivie d’une brutale ou lente désillusion. En France, telle pourrait être la définition de la gauche au pouvoir. Mais seulement. Depuis près de quarante ans, chaque crise a nourri l’espoir d’une prise de conscience globale et collective, d’un grand coup d’arrêt au capitalisme ensauvagé. Les débâcles boursières allaient stopper les privatisations, les crises financières enrayer la machine à profits. Souvenons-nous des propos si peu prophétiques de Nicoléon, après 2008, annonçant un changement de paradigme du capitalisme. Et? Rien. Disons même tout le contraire. Tout ne fut qu’accélération, aggravation, accumulation… Les exemples ne manquent pas. Bien sûr, et quoi qu’il survienne dans les prochains mois, la séquence du coronavirus aura constitué – hors guerres mondiales – la première inquiétude planétaire d’ampleur de nos existences, en une époque où le monde vit d’échanges et de transferts d’information en un temps qui défie les lois humaines. Cette grande peur universelle laissera des traces: ne négligeons pas la portée de cette potentielle «révolution» anthropologique. Ne doutons pas que, en apparence au moins, les responsables politiques en tiendront compte, histoire de contenir la colère populaire. Sauf que, à l’évidence, ce qui au départ laisse croire à une route pavée de bonnes intentions peut vite déboucher sur la «stratégie du choc» bien connue. Lorsque Mac Macron évoque des «décisions de rupture» parce que nous devons «interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé le monde», peut-on, doit-on le croire, alors qu’il conviendrait de convoquer, ici-et-partout, une coalition politique anticapitaliste capable de renverser le système? Même quand il arpente la bonne direction, le mouvement des idées de transformation ne suffit jamais à mettre à terre les matrices infernales. Et mieux vaut alors ne pas s’en remettre, pieds et poings liés, aux gouvernants responsables de la catastrophe…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 24 avril 2020.]

dimanche 19 avril 2020

Impuissance

L’effet boomerang est terrifiant pour Donald Trump. L’épicentre de l’épidémie se trouve au cœur de l’empire, où elle a déjà tué 40 000 personnes – bilan record en cours.

Première puissance mondiale: la formule consacrée, qui classe les États-Unis au faîte des nations, n’a sans doute jamais été aussi inappropriée. À tel point que, face à la crise sanitaire qui attaque la société américaine sur ses bastions fondamentaux, beaucoup d’observateurs ont trouvé une nouvelle expression: la première impuissance mondiale. Au-delà de l’astuce langagière, reconnaissons que la situation a viré à la catastrophe, révélant hélas ce que nous savions. Non seulement les États-Uniens font les frais d’un système de santé défaillant et inégalitaire au dernier degré, mais ils paient la gestion démagogique de leur président.

L’effet boomerang est terrifiant pour Donald Trump. Le 8 mars, critiqué pour son attentisme face à la pandémie, il répondait: «Fake news.» Six semaines plus tard, l’épicentre de l’épidémie se trouve au cœur de l’empire, où elle a déjà tué 40 000 personnes – bilan record en cours. Au pays du laisser-faire et de la prospérité financière sans limites, un malheur n’arrive jamais seul. Il y a d’abord les morts et les fausses communes, sachant que le Covid-19 s’acharne prioritairement sur les plus faibles, les plus pauvres, toutes ces minorités par millions qui ne disposent pas d’assurance-maladie. Il y a ensuite l’épouvante sociale qui se traduit par un choc historique sur l’emploi. En un mois, la crise a envoyé 22 millions de personnes au chômage. Pour bien se rendre compte de l’ampleur du drame, il suffit d’imaginer que cela représente huit chômeurs supplémentaires par seconde. Et quand on connaît le niveau de protection sociale comme celui des droits des travailleurs…

Car, pendant ce temps-là, Donald Trump entreprend à peu près tout le contraire de ce qu’il devrait faire. Voulant détourner l’attention sur sa gestion calamiteuse de la crise, il continue de souffler sur les braises de la discorde, coupe les vivres à l’OMS, accuse la Chine, entend rouvrir l’économie à tout prix… et il finit par déclarer une guerre pour le moins sélective à des gouverneurs d’États démocrates. Il espère ainsi se dédouaner si le déconfinement venait à dérailler. Un réflexe électoraliste grossier et minable. À l’image du personnage.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 avril 2020.]

vendredi 17 avril 2020

Effondrement(s)

Les fondations du macronisme sont à terre.
 
Revers. Vieux comme le monde, depuis que l’homme est homme de conscience. «L’extinction du biotope terrestre, le grand hiver nucléaire, la collision de l’astéroïde qui dépeuplera la planète, l’autodestruction de l’existence humaine, la bombe climatique à retardement, le point de non-retour : ces mots rouge et noir se dégustent comme des sucres d’orge, d’autant mieux qu’ils aident, comme disait Gracq en 1940, à “triompher de l’angoissant par l’inouï”», écrivait Régis Debray dans Du bon usage des catastrophes (Gallimard, 2011). Que de chemin, depuis. Seule manquait la référence pandémique, mais Régis pourrait encore écrire aujourd’hui: «Le vocabulaire cambré de l’ultime et de l’extrême a un pouvoir de dilatation jouxtant l’ivresse. Il se rumine avec orgueil parce qu’il nous met à part, sur un pic de lucidité, qui laisse aux médiocres les positions médianes.» Nous ne décrirons pas la médiocrité de Mac Macron, en jouant les héroïques amers, déjà après et au-dessus à ruminer dans un vestibule d’horreurs. Néanmoins, pas de bonne catharsis sans examen de réalité. Et celle-ci nous enseigne une vérité aussi limpide que cruelle pour l’intéressé: la crise sanitaire balaie tous les fondamentaux du macronisme. À commencer par ce qu’ils nous présentaient, il y a un mois encore, comme la «mère de toutes les réformes». Celle des retraites qui, on s’en souvient, avait engendré une grève historique et sur laquelle le gouvernement assurait qu’il ne lâcherait rien. Mais ce n’est pas, loin s’en faut, la seule «fondation» du prince-président sur le point de s’écrouler. Nous pouvons même écrire que la spécificité de cette période historique est qu’elle prend Mac Macron à revers sur l’ensemble de sa doctrine politique constitutive. Il prônait la réussite individuelle, l’austérité budgétaire, la dévitalisation progressive des services publics et glorifiait les premiers de cordée. Or les citoyens ne parlent que des soignants, des caissières, des postiers, des éboueurs, des cols bleus, etc. Ces fameux «premiers de corvée» qui sauvent l’honneur de tout un pays…
 
Vaincu. Inutile de le constater de visu: la main de Mac Macron ne cesse de trembler. Il peut bien déclarer solennellement: «Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier», nous savons tous désormais que les circonstances exceptionnelles l’ont d’ores et déjà vaincu. Et il le sait. Son dilemme restera d’ailleurs dans les annales: soit il opère un changement à 100% de ses paradigmes et rompt brutalement et durablement avec les politiques conduites ces dernières décennies, soit il persiste en libéral trempé et ses postures opportunistes, qui le laissent presque apparaître comme un planificateur de l’union de la gauche d’antan, le perdront à jamais. Personne n’oublierait l’insincérité de ses mots. Au vrai, la mort politique est déjà là, sous nos yeux, confinée dans le tragi-comique de certaines de ses phrases ou allusions, dans l’aplomb avec lequel il ose les débiter. Car, cette fois, Mac Macron exalte les valeurs de la Révolution française et proclame: «Nous retrouverons les Jours Heureux.» Lisez bien. Dans le discours officiel qu’il a lu, lundi 13 avril, figurent bien les majuscules à «Jours Heureux». Qui ne se souviendra pas de cette comparaison explicite avec le Conseil national de la Résistance, avec cette symbolique, enracinée dans l’inconscient collectif, d’une certaine idée de la France? La référence – qui le dépasse totalement – devrait l’obliger. Mais ne rêvons pas. Mac Macron, accident de l’histoire, ne possède aucun élément de projection au-delà de l’horizon. Il nous avait vendu les premiers feux du monde d’après ; il n’incarne que la disparition de l’arrière-monde d’avant. 
 
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 17 avril 2020]

jeudi 9 avril 2020

Résilience(s)

En présentant le dispositif militaire réquisitionné en renfort de la lutte contre le coronavirus, Mac Macron nomma l’opération: «Résilience». Belle trouvaille consensuelle, n’est-ce pas, pour évoquer l’armée par temps de «guerre». L'expression «résilience» est devenue le totem conceptuel à forte valeur ajoutée, une espèce de fourre-tout qu’il suffit de fariner... 

Religion. L’affaire tournait dans la tête du bloc-noteur depuis des années. Elle vient de rebondir à deux reprises, confirmant nos doutes sur certains concepts cachés derrière un mot à l’usage fréquent: résilience. Vous savez, cette fameuse résilience d’apparence inoffensive et clamée dans toutes nos sociétés modernes comme méthode de tout apaisement recherchée et théorisée depuis que l’expression fut popularisée en France par le psychiatre Boris Cyrulnik. Le premier épisode qui nous mit – à nouveau – la puce à l’oreille nous vint d’un écrivain, Philippe Forest, qui se fendit d’une tribune lors de la polémique sur le nombre de jours de congé à accorder aux parents en deuil – lui qui vécut la perte de sa fille. Philippe Forest prévenait: «Aujourd’hui règne la religion de la résilience. (…) Calquée sur les médiocres modèles venus d’Amérique qui prétendent répandre partout une pauvre pastorale – que dénonça la vraie psychanalyse en la personne de Freud ou de Lacan –, elle commande à chacun de “réussir sa vie”, de “se battre” et de “rebondir”. Comme si de la misère dont ils souffrent, les individus, en réalité, étaient toujours responsables, et que de l’exclusion qu’ils subissent, il ne leur fallait pas se plaindre outre mesure.» Puissamment exprimé, non? Car, en effet, combien de jours dure la mort d’un enfant, d’un parent, d’un proche aimé? Combien de jours une vie vaut-elle? Et comment s’évalue l’ampleur d’une catastrophe, quelle qu’elle soit? Poser de pareilles questions laisse immédiatement apparaître ce qu’elles ont d’absurdes voire d’indécentes, sachant qu’aucune réponse, parfois, ne semble juste, appropriée ou digne…

Fourre-tout. Le second épisode est directement associé à la crise pandémique. Souvenez-vous. En présentant, le 25 mars, le dispositif militaire réquisitionné en renfort de la lutte contre le coronavirus, Mac Macron nomma l’opération: «Résilience». Belle trouvaille consensuelle, n’est-ce pas, pour évoquer l’armée par temps de «guerre». Après «développement durable», auquel il convient d’ajouter tous les mots écolo-compatibles régurgités à la mode capitaliste, l’expression «résilience» est devenue depuis une quinzaine d’années le totem conceptuel à forte valeur ajoutée, une espèce de fourre-tout qu’il suffit de fariner dès qu’on évoque les politiques publiques, les exigences financières, des décisions stratégiques d’entreprises… et leurs conséquences sur les citoyens. Du local au global, peu importe le sujet : ré-si-lien-ce. «Il ne s’agit plus de nier que le désastre guette, ni qu’il est déjà là pour certains, mais d’enjoindre les individus et les communautés politiques à renforcer leur “résilience’’ pour y survivre», analyse Laura Raim dans un excellent article donné à Regards. Et elle ajoute: «Si c’est dans le champ de la psychologie que le terme a connu l’apogée de sa gloire, la résilience a rencontré l’intérêt de l’armée américaine, qui a lancé en 2008 un programme de “conditionnement physique” pour tenter de lutter contre le syndrome de stress post-traumatique. Le monde des affaires s’est également montré sensible aux vertus de la résilience, considérée comme un muscle que les cadres et entrepreneurs férus de développement personnel cherchent à renforcer afin de “rebondir” après un échec, faire face à l’adversité et booster leur carrière dans un univers ultra compétitif.» Simple synonyme de «rebond» au XVIIIe siècle, puis, chez les scientifiques du XXe, d’«adaptation des écosystèmes», le concept ne serait-il pas, désormais, symptomatique du monde néolibéral? D’abord, on vous culpabilise: soyez résilient, c’est un ordre. Puis on vous incite à assumer le reste: votre «vulnérabilité» face au chômage, aux accidents de la vie, à l’état dégradé des services publics (aussi inévitable que des catastrophes naturelles), etc. La résilience, comme dogme et idéologie, devient dès lors tout le contraire de la déconstruction révolutionnaire. Et déjà le début de la soumission.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 10 avril 2020.]

mardi 7 avril 2020

Révélateur

Logement, éducation, emploi, territoires… le moment historique que nous vivons collectivement illustre et ravive les disparités déjà prégnantes au cœur de la société française. 

Dans le registre des copies mises au propre, il en est une, limpide et sans rature, qui ne méritera ni correction ni contestation d’aucun jury composé de savants experts. Après des semaines de pandémie et de confinement, une évidence saute en effet aux yeux de tous, même de ceux qui, jadis, se montraient peu réceptifs à ce genre de réalité : l’épidémie est un éclatant et impitoyable révélateur des inégalités sociales.

Logement, éducation, emploi, territoires… le moment historique que nous vivons collectivement illustre et ravive les disparités déjà prégnantes au cœur de la société française. Si des travailleurs autrefois invisibles – dans des métiers jugés indispensables à la continuité de la nation – sortent enfin de l’ombre et jouissent de la reconnaissance au moins verbale de tous, ces mêmes agents de nettoyage, ouvriers, auxiliaires de vie, etc., se trouvent sur deux fronts en même temps. Non seulement ils continuent à aller travailler, au risque d’attraper la maladie, mais ils se débattent dans des conditions matérielles difficiles qui se dégradent encore à mesure que la crise avance. Et que dire, alors, des millions de chômeurs, de précaires et de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté ? Est-il nécessaire de le répéter: pendant la pandémie et le confinement, les plus touchés sont les plus pauvres, là où ils survivent, dans les quartiers populaires et les zones rurales laissés à l’abandon. Pour eux, ce sera même la double peine puisqu’ils en paieront plus durement les conséquences sociales après…

Parmi les principales victimes? Les enfants, pour lesquels l’école à distance s’avère soit un casse-tête, soit un frein à l’égal accès à l’éducation. Beaucoup de professeurs multiplient supports et canaux pour que leurs élèves continuent à consolider leurs savoirs, mais une part non négligeable de leur public semble hors d’atteinte, sachant qu’un tiers des 25% les plus pauvres ne possèdent pas d’ordinateur. L’éducation nationale se déclare «sans nouvelles» de 5 à 8% des scolarisés. Ce chiffre, dans les quartiers populaires, serait compris entre 20 et 35%! L’école «à la maison» accroît les inégalités scolaires. Une véritable bombe à retardement supplémentaire…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 8 avril 2020.]

jeudi 2 avril 2020

Privilégié(s)

De nombreux écrivains s’assignent au rôle de privilégiés sans même s’en rendre compte, dans des récits de confinement à la manière de journaux intimes. Au final, cette désagréable impression de découvrir les pense-bêtes sans intérêt de la classe bourgeoise. 

Usages. Le propos qui suit – quelque peu exalté et probablement irritant pour beaucoup – provoquera sans doute des réactions non moins désapprobatrices. Mais que voulez-vous. À l’heure de la crise sanitaire, sa petite conscience de classe n’a rien à envier à celle, surexposée, des dominants qui s’ignorent, disons plutôt des privilégiés qui s’y complaisent sans avoir l’air d’y toucher. Car, voyez-vous, elles et ils s’assignent à ce rôle sans même s’en rendre compte, avec des mots précautionneux trempés dans les bons usages littéraires sinon les bons sentiments, avouant même, au gré de leur inspiration, l’étrange complexité de leur tâche: raconter leur confinement, à la manière d’un journal intime. Le bloc-noteur, lui-même auteur, ne citera pas les «gens de lettres» auxquels il pense et qu’il a lus parfois avec sidération dans de nombreux journaux et magazines en quête de récits capables d’accrocher le lecteur – louable intention. Un prix Goncourt par-ci, une grande plume par-là, et au final cette désagréable impression de découvrir les pense-bêtes sans intérêt de la classe bourgeoise, litanie de maisons de campagne, de terrains verdoyants et d’herbe verglacée, de pépiements d’oiseaux à la fraîche rosée, de paysages impressionnistes qui témoignent de certaines vies mais ne disent qu’imparfaitement la réalité de ceux pour qui le confinement s’avère une authentique épreuve. En temps de «paix», lire le temps-qui-passe-depuis-nos-nombrils est déjà une sinécure, alors en temps de «guerre sanitaire»… 

Égaux. L’une prévient – belle humilité – que tout le monde n’a pas «la chance» dont elle dispose en évoquant son cadre quotidien. Ce mot, «chance»… Comment l’interpréter, quand par lui l’auteure en question voulait aussi signifier: riches ou pauvres, nous sommes tous égaux devant le virus, qui frappe au hasard. Ce n’est pas faux. À un détail près: pendant la pandémie, les plus touchés sont les plus pauvres. Ce sera même la double peine, puisqu’ils en paieront longtemps le prix, après. Et pendant ce temps-là, nous voilà abreuvés de chroniques de l’élite littéraire dans des médias dominants qui donnent la parole à ceux qui en ont toujours eu le privilège. Drôle de moment, n’est-ce pas, alors que soi-disant la France entière honore ses «héros», ces travailleurs invisibles d’hier devenus troupes de première et de seconde ligne d’aujourd’hui? Curieux sentiment, quand un ami résume ainsi la situation: «Les cadres en télétravail, les prolos au front!» Singulière époque, tandis que nous croulons sous les statistiques qui montrent à quel point le confinement ravive des disparités et les inégalités déjà prégnantes dans tout le pays – logement, éducation, accès aux soins, emploi, etc. Au fond, il n’y a donc rien d’étonnant à constater que les réseaux sociaux regorgent, ces jours derniers, de milliers de «posts» indignés ou railleurs devant semblable exposition du «confinement confortable». Pour les «sans» des quartiers populaires ou d’ailleurs, privés de choses élémentaires, et qui constituent la masse du peuple, non, nous ne sommes pas tous égaux face à l’épidémie ! Ici-et-maintenant, la décence nécessiterait de ne pas l’oublier…

Peurs. Ajoutons qu’un journal de confinement, au cœur de cette tourmente historique, ne vaut d’exister que s’il permet de saisir le social et ses fractures encore grandissantes, que tentent de repousser, telles de mauvaises herbes, les solidarités qui montent de partout. Auteurs, racontez cela! Prenez date, comme certains autres le démontrent. Imaginez le futur différent. Transcendez vos propres peurs en découvrant celles des autres. Car, quand tout cela sera fini – à quel horizon? – et que les «moins que rien» de Mac Macron auront retrouvé l’usage de leur corps, ils pourraient bien se rappeler à notre bon souvenir. Et pas qu’avec des phrases.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 3 avril 2020.]

lundi 30 mars 2020

« Essentiel »


Tandis que des morts tombent, ceux qui continuent de travailler se mettent-ils en danger d’être contaminés et, potentiellement, de transmettre le virus?

Notre ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, utilise parfois des mots qui tombent sous le sens. En affirmant, lundi matin, que la sécurité sanitaire des salariés face à la pandémie de Covid-19 était «la priorité absolue», nous nous disions sans aucune ironie qu’il ne pouvait clamer le contraire. En revanche, le tempo de cette intervention solennelle témoigne d’un moment particulier de la crise. Alors que nous sommes encore confinés dans la première étape d’un processus marqué par la sidération, les peurs et l’urgence vitale de se protéger et de se nourrir, dans l’attente d’un pic épidémique qu’on ne cesse de nous annoncer, une question hante la société française: tandis que des morts tombent, ceux qui continuent de travailler se mettent-ils en danger d’être contaminés et, potentiellement, de transmettre le virus?

Dans les usines, les entrepôts, les transports, les commerces, etc., où les salariés de «seconde ligne» jugés indispensables à la survie du pays vont encore au front dans des conditions sanitaires souvent aléatoires, les alertes et les droits de retrait se multiplient légitimement. Tous réclament des mesures de protection de grande ampleur, ce que ni les entreprises en question – la plupart du temps – ni l’État ne peuvent leur assurer. Bruno Le Maire a beau répéter: «Il faut garantir la continuité économique du pays, mais ça ne peut pas se faire au détriment de la sécurité sanitaire des salariés», ces paroles, pour l’heure, sonnent creux. Des centaines de milliers d’employés attendent toujours des masques, des gants, des équipements…

D’autant que, pour en rajouter dans la confusion, de nombreuses entreprises – Safran, Michelin, Airbus, ArcelorMittal, Dassault, etc. – décident de reprendre une partie de leur production dès ce début de semaine. Mais à quel prix? De deux choses l’une. Soit l’expression «limiter les activités économiques non essentielles» veut dire quelque chose, soit, là encore, il ne s’agit que d’affichage. Certes, il est sûrement difficile de trouver le juste équilibre entre la bonne gestion de «l’essentiel» et la définition de ce qui ne l’est pas. Toutefois, n’est-il pas temps de décider clairement que toutes ces activités «non vitales» doivent être stoppées? Au moins pour se souvenir d’une autre urgence: les vies valent plus que les profits. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 31 mars 2020.]

jeudi 26 mars 2020

Conséquence(s)

Avons-nous déjà changé de monde?

Évidence. Voir, écouter, tâcher de comprendre, puis dire, essayer de transmettre sans même savoir qui de l’émetteur ou du récepteur s’avère le mieux capable d’ingurgiter en bloc, avant d’esquisser des analyses parfois démenties dès le lendemain… Tout va trop vite, n’est-ce pas? Quand plus de trois milliards d’individus se trouvent désormais en situation de confinement sur notre Terre et que l’ONU déclare que «l’humanité entière» est menacée, nous ne pensons pas seulement à établir un impitoyable bilan de faillite généralisée ou à instruire en justice les mécomptes d’une globalisation folle. Non, nous imaginons, déjà, notre conduite future. Si nous avons le droit de croire que «plus rien ne sera comme avant» et que nous vivons les prémices d’une sorte de révolution anthropologique, cela signifie qu’une évidence s’impose à beaucoup d’entre nous: cette crise nous oblige à mûrir (pour certains), à mieux verbaliser (pour d’autres), sachant qu’il importe de combler l’écart entre la conscience et l’action. L’urgence tient en une phrase: la limitation de la casse économique ne doit pas prévaloir sur la limitation de la casse sanitaire. L’à-venir se concentre autrement: la pandémie doit nous conduire à habiter autrement le monde.

Dogmes. Sans vouloir philosopher et politiser à outrance, le bloc-noteur accepte volontiers la parole des autres. Celle de Léa Guessier, par exemple, pseudonyme d’un collectif de hauts fonctionnaires tenus au devoir de réserve, qui écrivait dans le Monde cette semaine: «Nous avons déjà changé de monde et le gouvernement fait mine de ne pas le voir.» Cette phrase n’a l’air de rien, mais à la faveur de la gravité de la crise encore devant nous, elle résonne fort. D’autant que ledit collectif ajoutait: «Mettons de côté les croyances et les dogmes liés au “bon fonctionnement du marché”.» Les gens d’esprit plus ou moins en vue, les talons rouges de la «démocratie d’opinion» peuvent aller se rhabiller devant de tels mots. Leurs présupposés libéraux ne tiennent plus la route. Cette petite noblesse par raccroc, qui se gonflait, se pavanait et s’emplumait, arrive à l’âge terminal des vanités. Leur légèreté conceptuelle est balayée par la réalité et le poids de la prise de conscience sur les dispositions prioritaires. Comme l’écrivait un jour Régis Debray, sorte de rappel à l’ordre des choses aux classes dominantes: «Sachez, messeigneurs, que Rousseau n’était pas seulement un éloquent et un gracieux. Il vous a aussi envoyé le Contrat social dans les gencives, souvenez-vous-en!»

Vœux. Chaque décennie sa dominante, mais, en tout cas, la page n’est jamais blanche, et le moule jamais vide. Dans les années 1960, le fond de toile était rouge; il passa au rose, puis au bleu thatchérien par alternance, puis aux couleurs de la bannière étoilée made in USA, etc. Nos modes de vie et tout notre système économique ont été orientés sur une forme de démesure, de toute-puissance financière, consécutive à l’oubli de notre corporéité et de l’essentiel: l’humain d’abord. Tempérance, bon sens, humanité: autant de valeurs piétinées par le capitalisme rendu à sa sauvagerie. En écho, la philosophe Corine Pelluchon, qui ne passe pas pour une enragée gauchiste, n’appelle pas pour rien à «une transformation collective et individuelle». Elle écrit: «Notre modèle de développement génère des risques sanitaires colossaux et des contre-productivités sociales, environnementales, psychiques. Non, le soin, la protection des plus fragiles, l’éducation, l’agriculture et l’élevage ne peuvent pas être subordonnés au diktat du rendement maximal et du profit financier à tout prix. Il importe d’organiser le travail en fonction du sens des activités et de la valeur des êtres impliqués.» Ce qu’elle appelle de ses vœux? Un «vrai projet de civilisation». L’idée progresse, se propage, se diffuse à la manière d’une épidémie. Paradoxe cruel: les conséquences du virus feront peut-être changer les hommes plus vite que tous nos illustres combats réunis… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 27 mars 2020.]

lundi 23 mars 2020

L’exemplarité

Ce n’est pas un vain mot: solidarité. Être juste, en ces heures de peurs individuelles et/ou de lucidité collective, consiste à respecter la dignité de chaque personne en considérant chacun à une égale valeur à tout autre. Y penser nous élève. L’appliquer dit notre humanité.

Le virus contamine, se propage, tue. Tandis que le bilan s’aggrave et que la France retient son souffle, l’évolution de la situation nous laisse peu de doute en vérité. N’en déplaise à certains ministres, qui prônent le travail des salariés dans des secteurs non indispensables à la gestion de l’urgence sanitaire, l’intensification du confinement des populations – premier rempart – semble inévitable. Étonnons-nous, plutôt, que l’exécutif ne l’ait pas encore annoncée, sachant que pas moins de 45% d’employés poursuivent toujours leurs activités dans des domaines non essentiels au fonctionnement du pays dans les circonstances actuelles. Qu’attendent les employeurs? Et qu’attend le gouvernement pour annoncer la prise en charge du maintien des rémunérations, partout où cela est nécessaire? Souvenons-nous des paroles du chef de l’État: «Quoi qu’il en coûte.»

Face aux atermoiements du pouvoir, traversés que nous sommes par le fracas des informations, nous avons tous, chaque jour, des nouvelles d’amis ou de proches, de voisins en difficulté. L’écoute, l’attention, la bienveillance, l’entraide redeviennent ainsi une éthique structurante qui lie et noue les citoyens entre eux. Tous les maillons de cette chaîne s’avèrent indispensables au vivre-ensemble, au bien commun. Ce n’est pas un vain mot: solidarité. Être juste, en ces heures de peurs individuelles et/ou de lucidité collective, consiste à respecter la dignité de chaque personne en considérant chacun à une égale valeur à tout autre. Y penser nous élève. L’appliquer dit notre humanité.

Cet appel à la solidarité, suivie de manière considérable, ne suffira pas à soulager le plus grand nombre, singulièrement les plus démunis. Les associations caritatives, en crise depuis longtemps, appellent au secours. Dans de nombreux endroits, comme une évidence, des mairies progressistes sont en première ligne. Elles montrent l’exemple, démultiplient les initiatives, les aides, les repas, l’assistance, etc. Si l’épidémie provoque un frein brutal à nos activités, il serait irresponsable, par les temps qui courent, qu’elle amenuise nos engagements. Il y a des moments dans la vie où l’essentiel ne se devine plus, il se voit…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 24 mars 2020.]

jeudi 19 mars 2020

Tri(s)

Qui tenter de soigner, qui laisser mourir? 

Éthique. Quand la philosophie – au plus haut degré de la conscience humaine et de l’éthique – se confronte à une crise sanitaire d’une ampleur capitale, il arrive que le vivre-ensemble soit mis à l’épreuve et subisse des choix qui bousculent nos certitudes et ouvrent des interrogations inédites sur les éventuelles conséquences. Anticipons donc, sans dramatiser à outrance. Et posons l’une des questions les plus dérangeantes du moment dans un pays comme le nôtre: faudra-t-il choisir qui tenter de soigner et qui laisser mourir? L’interrogation paraît déplacée sinon choquante, mais les témoignages venus d’Italie du Nord et déjà du grand est de la France nous instruisent sur l’état de sidération des populations, comme d’une partie non négligeable des personnels médicaux, qui évoquent, avec sincérité, l’hypothèse d’une pénurie de ce qu’ils nomment «les ressources de survie» afin d’éviter la saturation totale des services de réanimation. Chacun comprend l’horreur de la situation et s’indignera légitimement de la quintessence même de la tragédie, une sorte d’«abomination morale redoutée», selon l’expression de Frédérique Leichter-Flack, maîtresse de conférences et membre du comité d’éthique du CNRS. Celle-ci, dans une tribune donnée au Monde, prévient: «L’accès à la ventilation mécanique pour les patients en détresse respiratoire n’est que la pointe émergée d’un continuum du rationnement des chances face à l’épidémie, qu’il faut regarder dans son ensemble.» Cet «ensemble» est hélas bien connu. Des hôpitaux chroniquement sous-dotés, victimes de saignées budgétaires innommables qui mettent à mal la capacité des établissements publics à affronter à cent pour cent l’épidémie de coronavirus. Un rationnement de pénurie des moyens de protection face au risque (gels, masques, etc.). Un premier tri téléphonique opéré par la régulation du 15…

Basculement. Nous y sommes donc, sans oser espérer que la séquence à venir ne s’avérera pas trop massive et d’une brutalité sans borne, ce que ne comprendraient pas, moralement, les citoyens. Un document nous invite à prendre la mesure, remis mardi 17 mars à la Direction générale de la santé (DGS). Il s’intitule «Priorisation de l’accès aux soins critiques dans un contexte de pandémie». Nous y lisons que des décisions difficiles seront probablement à prendre, devant combiner respect de l’éthique et principe de réalité – une combinaison souvent incompatible. Pourtant, comme l’explique Frédérique Leichter-Flack, «le tri a précisément été inventé, en médecine d’urgence comme en médecine de guerre, pour remettre de la justice, de l’efficacité et du sens là où ne réglait que l’aléa du fléau». Et elle ajoute: «Le médecin trieur n’est pas l’ange posté à l’entrée du royaume, il n’est pas là pour jouer à Dieu et dire qui aura ou non droit à la vie, mais pour sauver le plus de vies possible, en refusant de se cacher derrière la Providence ou la distribution aléatoire du malheur.» Difficile à admettre en temps de paix, n’est-ce pas? L’affaire est sérieuse, mais pas incompréhensible, sachant que le tri, en pénurie, «opère le basculement d’une médecine individuelle, censée donner à chacun ce dont il a besoin, à une médecine collective, qui oblige le sauveteur à prendre en compte, à côté de la victime en face de lui, les besoins de tous les autres au regard du stock de ressources disponibles». D’autant que Frédérique Leichter-Flack ne le cache pas: «Plus le décalage entre ressources et besoins est grand, plus on aura tendance à basculer dans des pratiques de tri dégradées.» D’où l’enjeu démocratique majeur, à très haut risque politique après des années de casse généralisée de nos hôpitaux. Une espèce de «mise en abîme sacrificielle de la nation tout entière» aux effets potentiellement «destructeurs sur le tissu social et la cohésion nationale». Sommes-nous prêts, intimement et collectivement, à accepter cet inacceptable-là?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 20 mars 2020.]

mercredi 18 mars 2020

Les damnés

Pour des millions de laissés-pour-compte, oubliés permanents de la société «ordinaire», la situation extraordinaire due à la pandémie de coronavirus devient soudain une urgence absolue...

Et depuis quelques jours, avec effroi, nous pensons aux sans-abri, aux mal-logés, aux migrants, aux personnes âgées dépendantes, aux plus démunis, aux pauvres, aux damnés de la terre de France… Pour des millions de laissés-pour-compte, oubliés permanents de la société «ordinaire», la situation extraordinaire due au coronavirus devient une urgence absolue qui met au défi l’humanité de tout un pays. Pour eux, la double peine est à l’œuvre, terrifiante. Quête de l’impossible, leur existence n’était déjà pas une vie. Depuis la crise sanitaire et le confinement, qui va enclencher une terreur sociale d’une ampleur sans doute inégalée dans notre histoire contemporaine, leur vie se résume à un seul mot: survie.

Si le moment se résumait encore aux polémiques de classes, nous écririons que, contrairement à la une des Échos, il ne s’agit pas de «sauver l’économie», mais bien de sauver les gens! Et de toutes les manières possibles. Bien sûr, Emmanuel Macron a, dans son allocution, évoqué «les plus précaires, les plus démunis, les personnes isolées (pour qui) nous ferons en sorte, avec les grandes associations, les collectivités locales et leurs services, qu’ils puissent être nourris, protégés, que les services que nous leur devons soient assurés». Propos louables en la circonstance. Mais l’appel à la solidarité citoyenne, importante, n’y suffira pas. Quant aux associations caritatives, privées de leurs bénévoles âgés, elles doivent fermer les accueils, réduire leurs aides: elles aussi appellent au secours. D’autant que la fermeture des restaurants et les mesures de confinement vont précariser davantage ceux qui se nourrissent d’invendus, quels qu’ils soient…

Des mairies progressistes montrent déjà l’exemple, distribuent des repas, viennent en aide à ceux qui vivent dans la rue et les bidonvilles, où ils courent le risque de contracter le Covid-19. Le gouvernement ne pourra se contenter de compter sur des associations à bout de souffle et des collectivités exsangues après des réductions monumentales de dotations de l’État. Gérald Darmanin, le ministre des Comptes publics, déclare: «On dépensera sans compter.» Même pour les oubliés? Même pour l’humain d’abord?


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 19 mars 2020.]

jeudi 12 mars 2020

Rationalité(s)

Vivons-nous une période inédite d’«informa-tiovirus»?

Sucre. Cette peur contagieuse… Si l’homme reste une espèce hautement sociale, pour le meilleur et parfois pour le pire, l’histoire des sociétés nous instruit que les grandes paniques collectives peuvent provoquer autant de dégâts qu’un virus. L’instinct de panique fonctionne comme du sucre pour nos esprits. Ainsi, avec le coronavirus, le monde vit l’un de ces moments «globalisés» les plus étranges de ces dernières décennies, pour ne pas dire le plus important. Nous voilà fascinés et inquiets, sans savoir où penchera la balance, à mesure que le flot d’informations se répand, nous traverse, nous disperse à ne plus savoir ni les prioriser, ni les trier, même pour les plus aguerris des professionnels de la profession – le bloc-noteur parle là de journalisme, bien sûr. Rendez-vous compte: tout change et tout évolue d’une heure sur l’autre, ici et partout sur la planète, de minutes en minutes exaltées, de quoi remettre toutes les priorités sur le métier en des temps qui défient les lois du genre, comme si, depuis quelques jours, tout devait passer au tamis du virus mondialisé. Ne négligeons pas l’importance de la crise sanitaire en cours: ce serait déplacé et dangereux à plus d’un titre. Mais, pour le présent propos, la question se situe ailleurs et mérite qu’on s’y arrête à l’aune de notre époque. Vivons-nous, oui ou non, une période absolument inédite d’«informatiovirus»?

Recul. Régis Debray avait bien raison, il y a près de vingt ans, quand il nous annonçait, prophétique, l’avènement de ce qu’il appelait «l’ère de Maître Lapin». Quand tout doit aller vite, même à la va-vite, telle une exigence de consommation immédiate et brutale, atteignant toutes les strates de nos vies. L’information n’y échappe pas. Bien au contraire, elle semble plutôt devenir l’épicentre de cet irrésistible phénomène. Alors que l’expansion du Covid-19 suscite beaucoup d’inquiétudes légitimes, entraînant quelquefois des décisions irrationnelles, rappelons que la présente épidémie est la première à s’inscrire sous le sceau des réseaux sociaux et des chaînes d’information en continu, les secondes nourrissant les premiers, à moins que ce ne soit l’inverse. En somme, restons-nous rationnels face à ce qui nous tombe sous les yeux et dans les oreilles? Sommes-nous prêts à entendre et à comprendre ce qui est réellement proféré, et non pas que nous fantasmons ou que les «médias» sociaux détournent de la réalité? Bref, devons-nous avoir peur, un peu peur, beaucoup peur? Et si «oui», quelle place encore accorder au minimum de raisonnement nous permettant de la rationalité, de l’ouverture d’esprit, de l’altruisme aussi, alors que l’essentiel des «messages» que nous délivrons en masse véhicule souvent tout le contraire, la crainte démesurée, la méfiance déplacée, sans parler des comportements réactionnaires et uniquement intéressés par nos propres intérêts? En temps de pandémie, la vigilance et la gravité n’empêchent en rien l’obligation du sang-froid, du recul, de la stratégie, de l’analyse, etc.

Vérité. Chacun le sait: personne ne peut s’extraire de son époque et beaucoup de victimes de ces comportements sont comme entraînées dans une spirale infernale devant la frénésie médiatique. Même la politique s’est mise au diapason, jouant la majorité de ses partitions au rythme de cette hystérie collective sans précédent. L’émotionnel embarque tout sur son passage, y compris l’information – avec les meilleures intentions du monde – alors que le rôle de l’information serait de tempérer la peur avec discernement. Notre société dite de «l’attention permanente», soumise à l’infobésité galopante, ne serait-elle pas parvenue à un stade qui défie son rapport à la vérité, et à la manière dont elle doit se poser la question de ce dilemme?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 13 mars 2020]

dimanche 8 mars 2020

Coronavirus: vigilance

Au cœur d’une telle crise, il existe toujours un double risque, sanitaire bien sûr, que nous ne pouvons prendre à la légère, mais aussi social, politique et éthique. ­

Rien de pire que les grandes peurs… Alors que l’épidémie –utilisons désormais l’expression consacrée– déstabilise nos sociétés, reconnaissons qu’une sensation étrange nous étreints et nous oblige. Le coronavirus pousse au grand ralentissement, l’économie globalisée, les voyages ou les manifestations culturelles et sportives, bref, la vie sociale ordinaire. Avec l’inexorable passage au «stade 3», la France n’échappe pas à des mesures d’une exceptionnelle rigueur dont nous ne présageons pas de l’ampleur éventuelle. Imaginait-on que le nord de l’Italie serait confiné et que 16 millions de nos voisins se retrouveraient coupés du monde, à l’instar des décisions liminaires de la Chine? 

Est-ce «trop», «exagéré»? Chez de nombreux épidémiologistes de renommée internationale, l’inquiétude prédomine dans la mesure où, affirment-ils, la pandémie qui ne veut pas dire son nom est incomparablement plus meurtrière que la grippe saisonnière et justifierait les choix actuellement observés. Dès lors, comment lutter contre toutes les formes de cette psychose que nous constatons avec incrédulité et gravité? Reconnaissons-le, au cœur d’une telle crise, il existe toujours un double risque, sanitaire bien sûr, que nous ne pouvons prendre à la légère, mais aussi social, politique et éthique. ­Vigilance, donc, si nous voulons que notre boussole républicaine s’impose à tous. 

Primo: empêchons les stigmatisations de certaines personnes. Secundo: prenons en compte les plus fragiles, d’un point de vue médical comme social, en assurant l’accès à la santé des plus démunis. Tertio: rappelons sans relâche l’exigence démocratique afin que ne puisse se justifier une quelconque limitation des libertés publiques.

Et pendant ce temps-là? Ne négligeons rien, et exhortons les forces vives du pays – faute de pouvoir influencer les médias dominants – à ne pas perdre de vue les combats qui nous constituent. N’oublions ni la bataille pour l’avenir de nos retraites, qui n’est pas achevée, loin s’en faut; ni le sort des migrants aux portes de l’Europe forteresse, victimes des haines conjuguées et de la xénophobie galopante. N’oublions pas, aussi, que nous votons, dimanche prochain, pour des élections municipales dont l’organisation devient un casse-tête dans toutes les communes. Si l’épidémie de coronavirus provoque, de fait, une sorte de frein brutal à certaines de nos activités, il serait irresponsable, par les temps qui courent, qu’elle réduise la portée de nos engagements citoyens.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 9 mars 2020]

jeudi 5 mars 2020

Accusation(s)

Polanski, ou la honte des césars. 

Infamie. Quand un «malaise» se transforme en un scandale qui laissera des traces durables, vient l’heure des mécomptes et de la colère. D’emblée, que les choses soient claires: le J’accuse de Roman Polanski est un grand film de cinéma et plutôt un bon récit historique – à condition, cela va sans dire, de s’accorder avec les quelques «libertés» assumées par le scénario duquel est expurgé le vaste combat pour le capitaine Dreyfus, un mouvement qui mobilisa foules, intellectuels et artistes, de Zola à Jaurès (totalement absent). En somme, et pour résumer, que ce film-là reçoive prix et honneurs – sachant, comme pour tout long métrage, qu’il s’agit d’une œuvre collective – ne constitue pas une flétrissure, a priori. Mais que les votants aux derniers césars osent remettre à Polanski le seul prix inenvisageable en la circonstance, à savoir celui de «la meilleure réalisation», une distinction personnelle, résonne non pas comme une simple provocation mais bel et bien comme une infamie. En agissant de la sorte, les «professionnels de la profession» ont lancé un immense et vulgaire doigt d’honneur au combat des femmes contre le harcèlement, les violences, la domination masculine, et tout ce qui va avec… Ne cachons pas la réalité. Il y aura un avant et un après ce 28 février 2020. Il fera même date dans l’histoire du septième art: une honte pour la France!

Révolution. Comme l’a souligné avec indignation la romancière Virginie Despentes dans Libération: «Quand ça ne va pas, quand ça va trop loin ; on se lève, on se casse et on gueule.» À plus d’un titre, et d’abord contre les puissants, les dominants de la caste supérieure, ceux qui nous donnent l’envie de chialer ou de cogner, depuis leur odieuse démonstration de force lors de cette cérémonie-là. Mais, surtout, ne pas se méprendre. Si, devant notre écran, nous étions de tout cœur «avec» Adèle Haenel lorsqu’elle se leva pour quitter la salle (avec Céline Sciamma et quelques-unes, trop peu), nous sommes avant tout d’accord avec ce qu’elle déclara par la suite à Mediapart: «Ils pensent défendre la liberté d’expression, en réalité ils défendent leur monopole de la parole. Ce qu’ils ont fait, c’est nous renvoyer au silence, nous imposer l’obligation de nous taire. Ils ne veulent pas entendre nos récits. Et toute parole qui n’est pas issue de leurs rangs, qui ne va pas dans leur sens, est considérée comme ne devant pas exister.» Et Adèle Haenel, l’une des premières à briser le tabou du viol et du harcèlement sexuel dans le cinéma français – sans que quiconque, ce soir-là, ne la salue droit dans les yeux pour la remercier de son courage –, précisa le fond de sa pensée: «Ils font de nous des réactionnaires et des puritain·e·s, mais ce n’est pas le souffle de liberté insufflé dans les années 1970 que nous critiquons, mais le fait que cette révolution n’a pas été totale, qu’elle a eu un aspect conservateur, que, pour partie, le pouvoir a été attribué aux mêmes personnes. Avec un nouveau système de légitimation. En fait, nous critiquons le manque de révolution.» Admirables mots, n’est-ce pas? Qui rappellent aux hommes ceux de Simone de Beauvoir qu’ils devraient s’appliquer à eux-mêmes: «Une femme libre est exactement le contraire d’une femme légère.»

Défiance. Mais quel est ce monde déconnecté des réalités du XXIe siècle? Quelle est cette gêne, inexprimable par ceux qui la diffusent? Pourquoi Jean Dujardin avait-il fui? Pourquoi Nicolas Bedos n’avait «rien à dire» sur ce qu’il appelle «cette espèce de séquence sur le combat des femmes»? Leurs absences comme leur mutisme disent en vérité l’effroyable: défendre à demi-mot l’indéfendable. Tel est le sens de ce vote. Et voilà pourquoi le prix décerné à Polanski signe la défiance d’une corporation à l’égard d’une partie d’elle-même et du monde réel. Le processus de sécession risque d’être brutal – sinon définitif…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 6 mars 2020.]

mercredi 4 mars 2020

Jean Ferrat : dix ans après, l’absent si présent


L’Humanité publie un hors-série exceptionnel consacré à l’auteur-compositeur-interprète, mort le 13 mars 2010. Le récit d’une vie d’homme et d’artiste, agrémenté de documents et de photographies rares.

«Faut-il pleurer, faut-il en rire / Fait-elle envie ou bien pitié / Je n’ai pas le cœur à le dire / On ne voit pas le temps passer.» Dix ans après la disparition de l’artiste, l’ami Jean Ferrat reste si absent et si présent, en chacun d’entre nous, que les mots s’épuisent à imaginer qu’une décennie vient, déjà, de s’écouler sans lui. Le 13 mars 2010, Jean nous quittait, nous laissant l’immense legs de sa musique, de ses luttes ardentes, de son humanité, comme s’il refermait l’un des plus beaux chapitres de notre histoire commune. Une histoire de profonde liberté d’agir et de penser: un homme qui ne trichait pas…

À l’occasion de ce triste «anniversaire», l’Humanité se devait d’être à la hauteur de l’artiste, dont la disparition fut un événement national, dépassant tous les cadres imaginables, tant l’émotion et le chagrin ressentis bouleversèrent «sa» France. Le hors-série exceptionnel que nous publions ressemble ainsi à un livre-miroir, mêlant biographie, photographies et documents, dans lequel l’image et le texte font corps. Vous y rencontrerez Jean Ferrat à chaque étape de sa vie, des plus joyeuses aux plus douloureuses, de ce «petit Versaillais à l’air timide», à «l’artiste que vient voir et applaudir un public immense», de Jean Tenenbaum à Jean Ferrat, au fil d’un destin rare, jalonné de rencontres, structuré par les luttes, inspiré par l’amour de la poésie, lui, le gamin des quartiers populaires, orphelin d’un père mort à Auschwitz. Grâce à la gentillesse de Gérard Meys, l’ami et producteur de toujours, qui nous accorde un très long entretien, vous découvrirez le manuscrit inédit de Nuit et Brouillard, rédigé de la main de Jean.

Au fil des pages – où vous retrouverez la figure d’Aragon, bien entendu, pour qui Jean Ferrat eut une admiration sans bornes –, nous revisitons l’humanisme combatif de Ferrat, qui fut autant la matrice de son œuvre qu’une thérapie, aussi, de sa propre histoire. Comme la source intime de ses engagements. Des portes des usines, où il soutient les ouvriers en grève, aux pavés parisiens de Mai 68, Jean Ferrat n’a cessé de défendre son idéal au prix d’une censure violente. Cet idéal, c’était son communisme, affranchi des réalités soviétiques. Ce hors-série invite donc au souvenir. Et à l’héritage. Afin de partager l’histoire de cette vie d’exception. Décidément: «On ne voit pas le temps passer»…

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 5 mars 2020.]

lundi 2 mars 2020

L’espoir Sanders


Imaginons un instant que cet aggiornamento fondamental survienne au pays du roi dollar. Ce serait un bouleversement sans précédent, pouvant influencer le monde…

Dans les tréfonds de cette Amérique rendue souvent incompréhensible à nos cerveaux européens, l’espoir vient de loin en vérité et il permet de fouiller l’enfoui d’une évolution que nous ne pouvons ignorer. Cet espoir porte un nom: Bernie Sanders. Par son incarnation et sa farouche volonté de transformation, il secoue désormais tout le Parti démocrate, engagé dans une bataille des primaires dont on sent bien qu’elle pourrait s’avérer historique. Ce mardi, avec le Super Tuesday, les électeurs de quinze États sont appelés aux urnes, dont la Californie et le Texas, grands pourvoyeurs de délégués. Pour le sénateur du Vermont, écarté par Hillary Clinton en 2016 dans la même course à l’investiture, l’enjeu est simple mais décisif: confirmer son statut de favori – les sondages l’affirment toujours – et rendre sa nomination incontournable pour affronter Donald Trump en novembre prochain.

Il suffit de voir l’affolement de l’establishment démocrate face à la dynamique Sanders – qui se réclame du socialisme – pour comprendre à quel point la route sera encore longue. Comme il y a quatre ans, ils sont nombreux et puissants, dans l’appareil du parti, à vouloir stopper cette espérance par tous les moyens, tous les artifices, quitte à s’en remettre aux descendants du système, que ce soit Michael Bloomberg, milliardaire à la culture sexiste et aux pratiques racistes, ou Joe Biden, ancien vice-président. N’en doutons pas: pris d’angoisse, certains démocrates continueront sans relâche de déployer une sorte de front anti-Sanders.

Pour les partisans de la «révolution» souhaitée par Sanders, dont une écrasante majorité de jeunes, le temps est venu de tourner la page et d’assumer un changement politique radical. Car pour les Américains touchés par la montée des inégalités – y compris les travailleurs ayant voté pour Trump par dégoût de la reproduction des élites –, les engagements du candidat constituent bel et bien une «révolution socialiste»: université gratuite, accès universel à la santé, retour à une fiscalité rooseveltienne, protection de l’environnement, etc. Imaginons un instant que cet aggiornamento fondamental survienne au pays du roi dollar. Ce serait un bouleversement sans précédent, pouvant influencer le monde…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 3 mars 2020.]

jeudi 27 février 2020

Démocratie(s)

L’égalité, c’est la République. La seule démocratie se moque de l'égalité.

Mépris. La violence démocratique du gouvernement – comme si Mac Macron épousait jusque dans le détail les manières thatchériennes – appelle un examen de conscience politique d’autant plus impérieux qu’il révèle la forme autoritaire de l’exercice du pouvoir. Prenons bien la mesure du moment qui est le nôtre; et des conséquences sur la vie publique en devenir. Après le mépris absolu de la contestation sociale – qui a pris l’ampleur d’une bataille de civilisation afin de sauvegarder l’à-venir de nos retraites –, le comportement de l’exécutif visant désormais à annihiler le combat parlementaire a quelque chose de mortifère. Les artisans de cette destruction démocratique en règle ne prennent pas la mesure du mal cumulatif qu’ils imposent au pays et qui enclenchera immanquablement une réaction en chaîne aussi inédite qu’imprévisible. Qui n’a pas compris la richesse historique du mouvement social en cours, comme sa diversité exemplaire, n’a rien compris en vérité à la lame de fond qui secoue les tréfonds de la société. On ne dira jamais assez la puissance symbolique des arrêts de travail des «roulants», les jets des robes d’avocats, des blouses de médecin, des cartables de profs, des outils des artisans d’art du Mobilier national, sans parler des danseuses de Garnier, de l’orchestre de l’Opéra, du chœur de Radio France, etc. Tout cela pour quoi? Frédéric Lordon l’expliquait récemment: «Ce sont des merveilles de la politique contre le management des forcenés. Ici les forcenés ne sont pas ceux qui sont managés mais ceux qui managent, lesquels par ailleurs pensent que les ''forcenés '', les '' fous''», comme tout le reste, sont à manager. De la politique quasi-anthropologique, où l’on voit, par différence, l’essence des forcenés qui managent et, à leur propos, surgir la question vertigineuse: mais qui sont ces gens? Qu’est-ce que c’est que cette humanité-là?» Oui, de la même manière qu’elle pourrait dire qu’elle n’est pas à vendre, la société aujourd’hui dit qu’elle n’est pas à manager. 

Désordre. Mais revenons au sujet essentiel, quand nous (re)découvrons toutes les conditions de possibilité cachées de la démocratie, sans lesquelles, rappelle Frédéric Lordon, il n’y a que « la-démocratie » dépourvue du sens de «la décence». Une question hante donc le bloc-noteur, celle qui commande à tous les débats du jour l’identité d’une République, par quoi notre pays fait, en Europe et dans le monde, exception. Qui que nous soyons, nous payons tous collectivement, et par un indéniable désordre mental, la confusion intellectuelle entre l’idée de République issue de la Révolution française, et l’idée de démocratie, telle que la modèle l’histoire anglo-saxonne. Nous les croyons synonymes, nous les mélangeons, les fusionnons sans discernement, commettant l’erreur de ne pas les distinguer. La société libérale et consumériste n’est pourtant qu’une figure parmi d’autres de la démocratie, mais elle s’avère si dominante et communicative qu’on la croit obligatoire, y compris dans les pays où la démocratie a pris d’autres visages. Le conflit pour les retraites en est emblématique. Quand tout ce qui a pu être dit, puis crié, puis hurlé ne rencontre que le silence abruti de la caste supérieure, qui s’étonnera que les moyens changent, tôt ou tard? N’oublions jamais que la République aime l’égalité. Or, l’égalité sociale ne figure pas au programme de la démocratie, par laquelle on parle d’autant plus haut et fort des libertés publiques et individuelles qu’on veut surmonter l’embarras suscité par les inégalités économiques. Sous le terme d’«égalité», le démocrate se contentera toujours de l’égalité juridique devant la loi; le Républicain, lui, y ajoute obligatoirement l’équité des conditions matérielles et une vision pour les générations futures, sans lesquelles le pacte civique devient, à ses yeux, un faux-semblant léonin. Dans ce contexte, la trompeuse morale politique du «courage des réformes» n’a qu’une définition, empruntée aux self-services d’outre-Atlantique: violenter le plus grand nombre comme indice de valeur personnelle. En somme, le contraire de la République – qui ne dissocie jamais l’homme du citoyen… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 28 février 2020.]

jeudi 20 février 2020

Intime(s)


Ce que révèle «l'affaire Griveaux»... 

Cas. «La liberté est ce qu’il y a de plus intime, et c’est à partir d’elle que s’élève tout l’édifice du monde de l’esprit.» Cette phrase, prononcée par Hegel quelques jours avant sa mort, résume à elle seule tout le projet du philosophe allemand: penser ensemble la liberté de l’individu et le monde des institutions. Vaste sujet, n’est-ce pas, à l’heure où un candidat à la mairie de Paris, certes arriviste et arrogant, se voit contraint de démissionner à la défaveur d’une affaire de sexe scabreuse, qui en dit plus sur notre histoire politique contemporaine qu’on ne l’imagine. Le «cas Griveaux», qui crée dans notre pays une sorte de précédent, révèle-t-il une étape supplémentaire dans l’inflation de la communication au détriment «de la» politique? De deux choses l’une. Soit nous considérons la faute morale du proche de Mac Macron comme grave – celle d’avoir bâti une partie de son discours sur un mensonge en organisant sa campagne sur lui-même et en se présentant à longueur d’interviews en bon père de famille, etc. – et il devait en effet démissionner. Soit ladite faute nous semble disproportionnée par rapport aux conséquences sur la vie publique, et rien, absolument rien, ni son honneur ni les circonstances qui accablent ses proches, n’aurait dû le pousser à abandonner. Quel message a-t-il envoyé en renonçant? Que la morale privée ne regarde plus chacun d’entre nous, adultes et responsables, et que nous n’en sommes plus comptables seulement envers nous-mêmes, mais dorénavant aux yeux de tous, quelles qu’en soient les raisons. Terrible aveu en vérité.

Exhibition. De là naissent des interrogations qui dépassent le douloureux problème de «sincérité» des hommes publics. Nous ne sommes pas juges mais, avec le recul, n’oublions pas que les «années Nicoléon» sont passées par là, et avec elles, un autre rapport à la politique a émergé de manière brutale. Les modèles, désormais, ne sortent pas vraiment des livres d’histoire, ou alors les très mauvais. Depuis plus d’une décennie, le chaland est invité à s’identifier à des héros faciles, auxquels tout réussit, et à regarder la comédie humaine du pouvoir non plus comme dans les grands romans mais comme un simple roman-photo. Le vote, dès lors, ne dépend que de la force d’identification. À qui la faute, quand «des» politiciens fondent leur stratégie sur l’exhibition de leur intimité, quand ils demandent à être regardés, et donc évalués, à l’aune de ce critère, et plus rarement au nom de leurs idées? Ce que Marx appelait «la résurrection des morts» – les références historiques – servait à sacraliser la politique et les élus, qui ne sont pas des stars mais des représentants du peuple. Dérive fatale, ce modèle imposé qui ne cesse de personnifier à outrance, effaçant le clivage des idées derrière le choc des individus disséqués. Cette instrumentalisation de l’intime devient bien plus que le simple revers d’une société médiatique. Qu’est-ce que l’intime pour que la démocratie elle-même se trouve fragilisée par son dévoiement?

Ego. La société libérale est-elle par nature hostile à l’intimité? Cette question peut sembler étrange, tant la valorisation de l’intime apparaît indissociable de la montée en puissance de l’individualisme. Dès 2008, dans la Privation de l’intime (Seuil), le philosophe Michaël Foessel s’interrogeait en ces termes: «Le libéralisme transforme en choix conscient ce qui s’apparentait à un destin social: l’ensemble des liens qu’il est légitime de nouer ou de défaire dans une vie. L’intime serait donc assimilable à une promesse libérale, tout comme l’égalité juridique entre les individus qui est sa condition institutionnelle.» D’où le privilège accordé au «privé», qui regroupe indistinctement la vie sociale et la vie amoureuse, évaluées toutes deux à l’aune du même critère: celui de la performance. Comme si nous ne parvenions jamais à faire abstraction des normes de la réussite décrétées par la société marchande. Résumons : la médiatisation du pouvoir, perçu comme une aventure personnelle au fil de débats d’ego, dépolitise, tétanise, dégrade. Et la démocratie dans tout cela… 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 21 février 2020.]

lundi 17 février 2020

La bataille


Les députés communistes, insoumis et socialistes ont lancé le combat contre la réforme des retraites de manière spectaculaire, déterminés à actionner tous les leviers législatifs possibles et imaginables...  

La monumentale bataille parlementaire, qui a donc débuté, n’a rien de symbolique. Avec les moyens dont ils disposent, les députés communistes, insoumis et socialistes ont lancé le combat de manière spectaculaire, déterminés à actionner tous les leviers législatifs possibles et imaginables, avec un double but à l’esprit, comme ferment du moment historique. Primo: ne jamais perdre de vue les questions de fond de cette maudite réforme des retraites. Secundo: poursuivre le marathon social jusqu’au Palais Bourbon, en y faisant pénétrer la volonté du peuple. Face à une loi si fondamentale et scélérate qu’elle menace de modifier en profondeur la vie et l’après-vie professionnelle des futures générations, ces députés sont partis à l’assaut d’une forteresse en apparence imprenable… afin que les intérêts populaires cruciaux ne restent pas à la porte de la représentation nationale. Avec honneur et responsabilité, ils appuient, à leur manière, le mouvement social en cours. Car répétons-le: rien n’est fini!

En tentant d’imposer en force un projet que plus personne ne souhaite vraiment, pas même le Conseil d’Etat, et en menaçant de bouleverser les équilibres de la société en déchirant notre modèle social, l’exécutif continue de braquer le pays tout entier et aggrave la défiance à l’encontre d’une démocratie organisée comme représentative du seul pouvoir! Raison pour laquelle les députés de gauche ont réclamé une motion référendaire. Quand 61% des citoyens refusent toujours la destruction du système de retraite solidaire, quand 67% d’entre eux se déclarent favorables à l’organisation d’un référendum, comment ne pas les écouter, sinon humilier un peu plus cette France du refus qui se mobilise depuis plus de trois mois? L’heure est grave. Hier, le nouveau ministre Olivier Véran a osé rendre hommage aux «pères fondateurs de la Sécurité sociale», lui qui voulait supprimer les mots «sécurité sociale» de la Constitution, l’été dernier! Ces odieux-là ne veulent pas d’une vraie délibération collective. Il en ont peur. Rien ne dit pourtant que leur loi n’aura pas le même destin que le CPE…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 février 2020.]

jeudi 13 février 2020

Péril(s)

Mac Macron balise-t-il la voie à Fifille-là-Voilà?

Dyspeptique. L’attaque – pour le moins brutale – nous vient d’un éditorial du Financial Times, l’imposant journal économique et financier britannique que nous aurions grand peine à classer parmi les publications gauchistes de notre Vieux Continent. La cible de cette longue diatribe n’est autre que Mac Macron en personne, que ledit quotidien encensa lors de son élection – et longtemps après d’ailleurs, puisque nous avions pu y lire un éloge éloquent du «grand débat» lors du mouvement des gilets jaunes. Cette fois, changement de ton: «Ses manières impériales et son manque d’intelligence émotionnelle le rendent vulnérable», peut-on lire. Pour le Financial Times, la France serait «devenue très peu joyeuse» et cette «humeur» néfaste se révélerait «particulièrement dyspeptique». En cause, «le mépris de la France métropolitaine à l’égard des provinces», incarné par Mac Macron, ce qui expliquerait la persistance de «profondes rancunes», d’autant que «les syndicats, les enseignants, les infirmiers, les avocats occupent désormais l’espace» dans la bataille contre la réforme des retraites. L’éditorialiste, qui assure lui aussi que Mac Macron donne «le sentiment qu’il vit sur une autre planète», poursuit en ces termes: «Ses chances se réduisent. Les concessions ont certes fini par désamorcer l’opposition qui compte quelques syndicalistes modérés, cependant, si Macron peut gagner, ce sera à quel prix?» 

Triangulation. Nous y voilà. Comme le bloc-noteur il y a quelques semaines en arrière, le Financial Times met en garde: «Il a balisé la voie de l’Élysée à Le Pen.» Nous aurions tort de prendre cette hypothèse à la légère, dans un contexte d’exaspération si impressionnant que le pire n’est pas inenvisageable, malgré la destruction méthodique de notre contrat social. «Il a dévasté les partis traditionnels de gauche et de droite en 2017 en plaçant la présidentielle dans le cadre d’une compétition entre progressistes, pro-européens et nationalistes réactionnaires. L’extrême droite pourrait, quant à elle, redessiner les lignes comme étant celles d’une confrontation entre le mondialisme et le nationalisme. C’est un combat qu’elle pense pouvoir gagner.» Et lisons bien ceci: «Elle continue de pêcher davantage d’électeurs de gauche, suivant à peu près le même modèle que celui de Boris Johnson en Grande-Bretagne.» Nous avons le droit de ne pas être d’accord – dieu merci! – avec cette mise en garde à l’emporte-pièce, néanmoins, depuis l’odieux débat sur l’immigration et des décisions qui ont accrédité les politiques migratoires souhaitées par la droite extrême, ne perdons pas de vue que la stratégie mortifère de Mac Macron se résume en quelques mots: en vue de 2022, il a en effet définitivement choisi son assurance-vie, Fifille-la-voilà. Le pense-t-il du moins. Car cette volonté de rester en tête-à-tête avec les nationalistes, à l’image des dernières européennes, ressemble à un piège tendu à toute la société pouvant mettre en péril la démocratie, sinon la République elle-même. Une sorte de marchepied au Rassemblement national et aux réactions identitaires – dont on ne parle plus beaucoup, ces temps-ci, à la faveur des contestations. Rendez-vous compte: Mac Macron, qui se permet d’invoquer Maurras devant les députés LaREM, continue de se présenter comme l’ultime fortification contre l’extrême droite, mais, à la vérité, il en est le pont-levis. Sa triangulation idéologique, se placer «au-dessus et entre» la droite et la gauche de l’échiquier, se retourne contre lui. Car l’ultradroitisation économique et policière est à l’œuvre. Au point de donner raison à ceux qui osent dire que nous sommes saturés par le duo «Marine Macron et Emmanuel Le Pen». 

Tâche. Souvenons-nous. Les grandes grèves de 1995 avaient enclenché un cycle politique plutôt vertueux (schématisons). À la gauche de se saisir du mouvement social actuel, en s’assignant une tâche absolument historique. Elle est désormais au pied du mur. Le temps presse. Les colères transformées en peurs nourrissent souvent l’effroi ; les jacqueries qui mutent en espoir débouchent toujours sur un processus révolutionnaire.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 14 février 2020.]

lundi 10 février 2020

Le legs de Croizat

Nous ne venons pas de nulle part. Ce 11 février, anniversaire de la mort d’Ambroise Croizat (en 1951), un hommage sera rendu à l’Assemblée nationale au créateur de la Sécurité sociale et du système des retraites. 

Les arriérations de l’époque voudraient nous inciter à croire que la lutte sociale – pour ne pas dire la lutte des classes – serait devenue vieille lune. La belle affaire. Le mouvement de contestation en cours contre la réforme des retraites nous prouve tout le contraire et nous éclaire sur un point fondamental. Quand un mouvement ouvrier populaire redevient central, la caste nihiliste peut être repoussée dans les cordes. Le point de retraite a joué en point d’accroche, révélant une colère profonde et légitime: l’inaltérable exigence d’égalité, celle qui secoue l’âme de notre pays, et élève les foules comme les consciences.

Nous ne venons pas de nulle part. Ce 11 février, anniversaire de la mort d’Ambroise Croizat (en 1951), un hommage sera rendu à l’Assemblée nationale au créateur de la Sécurité sociale et du système des retraites. Cette initiative des députés communistes ne consiste pas à se gargariser de nostalgie, mais bien à réfléchir et à s’engager pour que cet héritage et cette «vision» de la société nous inspirent encore. Il est en effet question, ici-et-maintenant, de politique, de philosophie, de vie commune et du sens profond que ses mots recouvrent pour notre à-venir. Exprimons-le clairement: il y a soixante-quinze ans, nos aïeux du CNR, communistes, gaullistes, syndicalistes, réinventaient à la Libération un pays ruiné par des années de guerre. Une idée centrale prévalait, qui les dépassait tous et qu’incarnait Croizat à lui seul: se tourner vers l’horizon, avec la matrice inaliénable de penser à une vie meilleure pour les générations futures – le propre de notre destinée humaine, n’est-ce pas ? En 2020, pourtant, c’est comme si les premiers de cordée réclamaient tout le contraire et envoyaient un message mortifère à nos enfants et à leurs descendants: «Après nous, le déluge!»

Nous ne l’acceptons pas. Non seulement nous devons préserver l’œuvre de Croizat, mais les propositions ne manquent pas pour améliorer le système actuel des retraites, le seul pouvant garantir cette «universalité» dont se gobergent les plus éminents membres de l’exécutif. Ces derniers ne manquent d’ailleurs pas une occasion pour se revendiquer de Croizat et de «l’esprit» du CNR. Honte à eux. Les libéraux veulent supprimer définitivement le collectif concret, cette fameuse répartition qui érige un principe : les choses essentielles de la vie de tous doivent rester la propriété de tous. Tel est le legs de Croizat. Notre bien commun.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 février 2020.]