lundi 30 mars 2020

« Essentiel »


Tandis que des morts tombent, ceux qui continuent de travailler se mettent-ils en danger d’être contaminés et, potentiellement, de transmettre le virus?

Notre ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, utilise parfois des mots qui tombent sous le sens. En affirmant, lundi matin, que la sécurité sanitaire des salariés face à la pandémie de Covid-19 était «la priorité absolue», nous nous disions sans aucune ironie qu’il ne pouvait clamer le contraire. En revanche, le tempo de cette intervention solennelle témoigne d’un moment particulier de la crise. Alors que nous sommes encore confinés dans la première étape d’un processus marqué par la sidération, les peurs et l’urgence vitale de se protéger et de se nourrir, dans l’attente d’un pic épidémique qu’on ne cesse de nous annoncer, une question hante la société française: tandis que des morts tombent, ceux qui continuent de travailler se mettent-ils en danger d’être contaminés et, potentiellement, de transmettre le virus?

Dans les usines, les entrepôts, les transports, les commerces, etc., où les salariés de «seconde ligne» jugés indispensables à la survie du pays vont encore au front dans des conditions sanitaires souvent aléatoires, les alertes et les droits de retrait se multiplient légitimement. Tous réclament des mesures de protection de grande ampleur, ce que ni les entreprises en question – la plupart du temps – ni l’État ne peuvent leur assurer. Bruno Le Maire a beau répéter: «Il faut garantir la continuité économique du pays, mais ça ne peut pas se faire au détriment de la sécurité sanitaire des salariés», ces paroles, pour l’heure, sonnent creux. Des centaines de milliers d’employés attendent toujours des masques, des gants, des équipements…

D’autant que, pour en rajouter dans la confusion, de nombreuses entreprises – Safran, Michelin, Airbus, ArcelorMittal, Dassault, etc. – décident de reprendre une partie de leur production dès ce début de semaine. Mais à quel prix? De deux choses l’une. Soit l’expression «limiter les activités économiques non essentielles» veut dire quelque chose, soit, là encore, il ne s’agit que d’affichage. Certes, il est sûrement difficile de trouver le juste équilibre entre la bonne gestion de «l’essentiel» et la définition de ce qui ne l’est pas. Toutefois, n’est-il pas temps de décider clairement que toutes ces activités «non vitales» doivent être stoppées? Au moins pour se souvenir d’une autre urgence: les vies valent plus que les profits. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 31 mars 2020.]

jeudi 26 mars 2020

Conséquence(s)

Avons-nous déjà changé de monde?

Évidence. Voir, écouter, tâcher de comprendre, puis dire, essayer de transmettre sans même savoir qui de l’émetteur ou du récepteur s’avère le mieux capable d’ingurgiter en bloc, avant d’esquisser des analyses parfois démenties dès le lendemain… Tout va trop vite, n’est-ce pas? Quand plus de trois milliards d’individus se trouvent désormais en situation de confinement sur notre Terre et que l’ONU déclare que «l’humanité entière» est menacée, nous ne pensons pas seulement à établir un impitoyable bilan de faillite généralisée ou à instruire en justice les mécomptes d’une globalisation folle. Non, nous imaginons, déjà, notre conduite future. Si nous avons le droit de croire que «plus rien ne sera comme avant» et que nous vivons les prémices d’une sorte de révolution anthropologique, cela signifie qu’une évidence s’impose à beaucoup d’entre nous: cette crise nous oblige à mûrir (pour certains), à mieux verbaliser (pour d’autres), sachant qu’il importe de combler l’écart entre la conscience et l’action. L’urgence tient en une phrase: la limitation de la casse économique ne doit pas prévaloir sur la limitation de la casse sanitaire. L’à-venir se concentre autrement: la pandémie doit nous conduire à habiter autrement le monde.

Dogmes. Sans vouloir philosopher et politiser à outrance, le bloc-noteur accepte volontiers la parole des autres. Celle de Léa Guessier, par exemple, pseudonyme d’un collectif de hauts fonctionnaires tenus au devoir de réserve, qui écrivait dans le Monde cette semaine: «Nous avons déjà changé de monde et le gouvernement fait mine de ne pas le voir.» Cette phrase n’a l’air de rien, mais à la faveur de la gravité de la crise encore devant nous, elle résonne fort. D’autant que ledit collectif ajoutait: «Mettons de côté les croyances et les dogmes liés au “bon fonctionnement du marché”.» Les gens d’esprit plus ou moins en vue, les talons rouges de la «démocratie d’opinion» peuvent aller se rhabiller devant de tels mots. Leurs présupposés libéraux ne tiennent plus la route. Cette petite noblesse par raccroc, qui se gonflait, se pavanait et s’emplumait, arrive à l’âge terminal des vanités. Leur légèreté conceptuelle est balayée par la réalité et le poids de la prise de conscience sur les dispositions prioritaires. Comme l’écrivait un jour Régis Debray, sorte de rappel à l’ordre des choses aux classes dominantes: «Sachez, messeigneurs, que Rousseau n’était pas seulement un éloquent et un gracieux. Il vous a aussi envoyé le Contrat social dans les gencives, souvenez-vous-en!»

Vœux. Chaque décennie sa dominante, mais, en tout cas, la page n’est jamais blanche, et le moule jamais vide. Dans les années 1960, le fond de toile était rouge; il passa au rose, puis au bleu thatchérien par alternance, puis aux couleurs de la bannière étoilée made in USA, etc. Nos modes de vie et tout notre système économique ont été orientés sur une forme de démesure, de toute-puissance financière, consécutive à l’oubli de notre corporéité et de l’essentiel: l’humain d’abord. Tempérance, bon sens, humanité: autant de valeurs piétinées par le capitalisme rendu à sa sauvagerie. En écho, la philosophe Corine Pelluchon, qui ne passe pas pour une enragée gauchiste, n’appelle pas pour rien à «une transformation collective et individuelle». Elle écrit: «Notre modèle de développement génère des risques sanitaires colossaux et des contre-productivités sociales, environnementales, psychiques. Non, le soin, la protection des plus fragiles, l’éducation, l’agriculture et l’élevage ne peuvent pas être subordonnés au diktat du rendement maximal et du profit financier à tout prix. Il importe d’organiser le travail en fonction du sens des activités et de la valeur des êtres impliqués.» Ce qu’elle appelle de ses vœux? Un «vrai projet de civilisation». L’idée progresse, se propage, se diffuse à la manière d’une épidémie. Paradoxe cruel: les conséquences du virus feront peut-être changer les hommes plus vite que tous nos illustres combats réunis… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 27 mars 2020.]

lundi 23 mars 2020

L’exemplarité

Ce n’est pas un vain mot: solidarité. Être juste, en ces heures de peurs individuelles et/ou de lucidité collective, consiste à respecter la dignité de chaque personne en considérant chacun à une égale valeur à tout autre. Y penser nous élève. L’appliquer dit notre humanité.

Le virus contamine, se propage, tue. Tandis que le bilan s’aggrave et que la France retient son souffle, l’évolution de la situation nous laisse peu de doute en vérité. N’en déplaise à certains ministres, qui prônent le travail des salariés dans des secteurs non indispensables à la gestion de l’urgence sanitaire, l’intensification du confinement des populations – premier rempart – semble inévitable. Étonnons-nous, plutôt, que l’exécutif ne l’ait pas encore annoncée, sachant que pas moins de 45% d’employés poursuivent toujours leurs activités dans des domaines non essentiels au fonctionnement du pays dans les circonstances actuelles. Qu’attendent les employeurs? Et qu’attend le gouvernement pour annoncer la prise en charge du maintien des rémunérations, partout où cela est nécessaire? Souvenons-nous des paroles du chef de l’État: «Quoi qu’il en coûte.»

Face aux atermoiements du pouvoir, traversés que nous sommes par le fracas des informations, nous avons tous, chaque jour, des nouvelles d’amis ou de proches, de voisins en difficulté. L’écoute, l’attention, la bienveillance, l’entraide redeviennent ainsi une éthique structurante qui lie et noue les citoyens entre eux. Tous les maillons de cette chaîne s’avèrent indispensables au vivre-ensemble, au bien commun. Ce n’est pas un vain mot: solidarité. Être juste, en ces heures de peurs individuelles et/ou de lucidité collective, consiste à respecter la dignité de chaque personne en considérant chacun à une égale valeur à tout autre. Y penser nous élève. L’appliquer dit notre humanité.

Cet appel à la solidarité, suivie de manière considérable, ne suffira pas à soulager le plus grand nombre, singulièrement les plus démunis. Les associations caritatives, en crise depuis longtemps, appellent au secours. Dans de nombreux endroits, comme une évidence, des mairies progressistes sont en première ligne. Elles montrent l’exemple, démultiplient les initiatives, les aides, les repas, l’assistance, etc. Si l’épidémie provoque un frein brutal à nos activités, il serait irresponsable, par les temps qui courent, qu’elle amenuise nos engagements. Il y a des moments dans la vie où l’essentiel ne se devine plus, il se voit…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 24 mars 2020.]

jeudi 19 mars 2020

Tri(s)

Qui tenter de soigner, qui laisser mourir? 

Éthique. Quand la philosophie – au plus haut degré de la conscience humaine et de l’éthique – se confronte à une crise sanitaire d’une ampleur capitale, il arrive que le vivre-ensemble soit mis à l’épreuve et subisse des choix qui bousculent nos certitudes et ouvrent des interrogations inédites sur les éventuelles conséquences. Anticipons donc, sans dramatiser à outrance. Et posons l’une des questions les plus dérangeantes du moment dans un pays comme le nôtre: faudra-t-il choisir qui tenter de soigner et qui laisser mourir? L’interrogation paraît déplacée sinon choquante, mais les témoignages venus d’Italie du Nord et déjà du grand est de la France nous instruisent sur l’état de sidération des populations, comme d’une partie non négligeable des personnels médicaux, qui évoquent, avec sincérité, l’hypothèse d’une pénurie de ce qu’ils nomment «les ressources de survie» afin d’éviter la saturation totale des services de réanimation. Chacun comprend l’horreur de la situation et s’indignera légitimement de la quintessence même de la tragédie, une sorte d’«abomination morale redoutée», selon l’expression de Frédérique Leichter-Flack, maîtresse de conférences et membre du comité d’éthique du CNRS. Celle-ci, dans une tribune donnée au Monde, prévient: «L’accès à la ventilation mécanique pour les patients en détresse respiratoire n’est que la pointe émergée d’un continuum du rationnement des chances face à l’épidémie, qu’il faut regarder dans son ensemble.» Cet «ensemble» est hélas bien connu. Des hôpitaux chroniquement sous-dotés, victimes de saignées budgétaires innommables qui mettent à mal la capacité des établissements publics à affronter à cent pour cent l’épidémie de coronavirus. Un rationnement de pénurie des moyens de protection face au risque (gels, masques, etc.). Un premier tri téléphonique opéré par la régulation du 15…

Basculement. Nous y sommes donc, sans oser espérer que la séquence à venir ne s’avérera pas trop massive et d’une brutalité sans borne, ce que ne comprendraient pas, moralement, les citoyens. Un document nous invite à prendre la mesure, remis mardi 17 mars à la Direction générale de la santé (DGS). Il s’intitule «Priorisation de l’accès aux soins critiques dans un contexte de pandémie». Nous y lisons que des décisions difficiles seront probablement à prendre, devant combiner respect de l’éthique et principe de réalité – une combinaison souvent incompatible. Pourtant, comme l’explique Frédérique Leichter-Flack, «le tri a précisément été inventé, en médecine d’urgence comme en médecine de guerre, pour remettre de la justice, de l’efficacité et du sens là où ne réglait que l’aléa du fléau». Et elle ajoute: «Le médecin trieur n’est pas l’ange posté à l’entrée du royaume, il n’est pas là pour jouer à Dieu et dire qui aura ou non droit à la vie, mais pour sauver le plus de vies possible, en refusant de se cacher derrière la Providence ou la distribution aléatoire du malheur.» Difficile à admettre en temps de paix, n’est-ce pas? L’affaire est sérieuse, mais pas incompréhensible, sachant que le tri, en pénurie, «opère le basculement d’une médecine individuelle, censée donner à chacun ce dont il a besoin, à une médecine collective, qui oblige le sauveteur à prendre en compte, à côté de la victime en face de lui, les besoins de tous les autres au regard du stock de ressources disponibles». D’autant que Frédérique Leichter-Flack ne le cache pas: «Plus le décalage entre ressources et besoins est grand, plus on aura tendance à basculer dans des pratiques de tri dégradées.» D’où l’enjeu démocratique majeur, à très haut risque politique après des années de casse généralisée de nos hôpitaux. Une espèce de «mise en abîme sacrificielle de la nation tout entière» aux effets potentiellement «destructeurs sur le tissu social et la cohésion nationale». Sommes-nous prêts, intimement et collectivement, à accepter cet inacceptable-là?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 20 mars 2020.]

mercredi 18 mars 2020

Les damnés

Pour des millions de laissés-pour-compte, oubliés permanents de la société «ordinaire», la situation extraordinaire due à la pandémie de coronavirus devient soudain une urgence absolue...

Et depuis quelques jours, avec effroi, nous pensons aux sans-abri, aux mal-logés, aux migrants, aux personnes âgées dépendantes, aux plus démunis, aux pauvres, aux damnés de la terre de France… Pour des millions de laissés-pour-compte, oubliés permanents de la société «ordinaire», la situation extraordinaire due au coronavirus devient une urgence absolue qui met au défi l’humanité de tout un pays. Pour eux, la double peine est à l’œuvre, terrifiante. Quête de l’impossible, leur existence n’était déjà pas une vie. Depuis la crise sanitaire et le confinement, qui va enclencher une terreur sociale d’une ampleur sans doute inégalée dans notre histoire contemporaine, leur vie se résume à un seul mot: survie.

Si le moment se résumait encore aux polémiques de classes, nous écririons que, contrairement à la une des Échos, il ne s’agit pas de «sauver l’économie», mais bien de sauver les gens! Et de toutes les manières possibles. Bien sûr, Emmanuel Macron a, dans son allocution, évoqué «les plus précaires, les plus démunis, les personnes isolées (pour qui) nous ferons en sorte, avec les grandes associations, les collectivités locales et leurs services, qu’ils puissent être nourris, protégés, que les services que nous leur devons soient assurés». Propos louables en la circonstance. Mais l’appel à la solidarité citoyenne, importante, n’y suffira pas. Quant aux associations caritatives, privées de leurs bénévoles âgés, elles doivent fermer les accueils, réduire leurs aides: elles aussi appellent au secours. D’autant que la fermeture des restaurants et les mesures de confinement vont précariser davantage ceux qui se nourrissent d’invendus, quels qu’ils soient…

Des mairies progressistes montrent déjà l’exemple, distribuent des repas, viennent en aide à ceux qui vivent dans la rue et les bidonvilles, où ils courent le risque de contracter le Covid-19. Le gouvernement ne pourra se contenter de compter sur des associations à bout de souffle et des collectivités exsangues après des réductions monumentales de dotations de l’État. Gérald Darmanin, le ministre des Comptes publics, déclare: «On dépensera sans compter.» Même pour les oubliés? Même pour l’humain d’abord?


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 19 mars 2020.]

jeudi 12 mars 2020

Rationalité(s)

Vivons-nous une période inédite d’«informa-tiovirus»?

Sucre. Cette peur contagieuse… Si l’homme reste une espèce hautement sociale, pour le meilleur et parfois pour le pire, l’histoire des sociétés nous instruit que les grandes paniques collectives peuvent provoquer autant de dégâts qu’un virus. L’instinct de panique fonctionne comme du sucre pour nos esprits. Ainsi, avec le coronavirus, le monde vit l’un de ces moments «globalisés» les plus étranges de ces dernières décennies, pour ne pas dire le plus important. Nous voilà fascinés et inquiets, sans savoir où penchera la balance, à mesure que le flot d’informations se répand, nous traverse, nous disperse à ne plus savoir ni les prioriser, ni les trier, même pour les plus aguerris des professionnels de la profession – le bloc-noteur parle là de journalisme, bien sûr. Rendez-vous compte: tout change et tout évolue d’une heure sur l’autre, ici et partout sur la planète, de minutes en minutes exaltées, de quoi remettre toutes les priorités sur le métier en des temps qui défient les lois du genre, comme si, depuis quelques jours, tout devait passer au tamis du virus mondialisé. Ne négligeons pas l’importance de la crise sanitaire en cours: ce serait déplacé et dangereux à plus d’un titre. Mais, pour le présent propos, la question se situe ailleurs et mérite qu’on s’y arrête à l’aune de notre époque. Vivons-nous, oui ou non, une période absolument inédite d’«informatiovirus»?

Recul. Régis Debray avait bien raison, il y a près de vingt ans, quand il nous annonçait, prophétique, l’avènement de ce qu’il appelait «l’ère de Maître Lapin». Quand tout doit aller vite, même à la va-vite, telle une exigence de consommation immédiate et brutale, atteignant toutes les strates de nos vies. L’information n’y échappe pas. Bien au contraire, elle semble plutôt devenir l’épicentre de cet irrésistible phénomène. Alors que l’expansion du Covid-19 suscite beaucoup d’inquiétudes légitimes, entraînant quelquefois des décisions irrationnelles, rappelons que la présente épidémie est la première à s’inscrire sous le sceau des réseaux sociaux et des chaînes d’information en continu, les secondes nourrissant les premiers, à moins que ce ne soit l’inverse. En somme, restons-nous rationnels face à ce qui nous tombe sous les yeux et dans les oreilles? Sommes-nous prêts à entendre et à comprendre ce qui est réellement proféré, et non pas que nous fantasmons ou que les «médias» sociaux détournent de la réalité? Bref, devons-nous avoir peur, un peu peur, beaucoup peur? Et si «oui», quelle place encore accorder au minimum de raisonnement nous permettant de la rationalité, de l’ouverture d’esprit, de l’altruisme aussi, alors que l’essentiel des «messages» que nous délivrons en masse véhicule souvent tout le contraire, la crainte démesurée, la méfiance déplacée, sans parler des comportements réactionnaires et uniquement intéressés par nos propres intérêts? En temps de pandémie, la vigilance et la gravité n’empêchent en rien l’obligation du sang-froid, du recul, de la stratégie, de l’analyse, etc.

Vérité. Chacun le sait: personne ne peut s’extraire de son époque et beaucoup de victimes de ces comportements sont comme entraînées dans une spirale infernale devant la frénésie médiatique. Même la politique s’est mise au diapason, jouant la majorité de ses partitions au rythme de cette hystérie collective sans précédent. L’émotionnel embarque tout sur son passage, y compris l’information – avec les meilleures intentions du monde – alors que le rôle de l’information serait de tempérer la peur avec discernement. Notre société dite de «l’attention permanente», soumise à l’infobésité galopante, ne serait-elle pas parvenue à un stade qui défie son rapport à la vérité, et à la manière dont elle doit se poser la question de ce dilemme?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 13 mars 2020]

dimanche 8 mars 2020

Coronavirus: vigilance

Au cœur d’une telle crise, il existe toujours un double risque, sanitaire bien sûr, que nous ne pouvons prendre à la légère, mais aussi social, politique et éthique. ­

Rien de pire que les grandes peurs… Alors que l’épidémie –utilisons désormais l’expression consacrée– déstabilise nos sociétés, reconnaissons qu’une sensation étrange nous étreints et nous oblige. Le coronavirus pousse au grand ralentissement, l’économie globalisée, les voyages ou les manifestations culturelles et sportives, bref, la vie sociale ordinaire. Avec l’inexorable passage au «stade 3», la France n’échappe pas à des mesures d’une exceptionnelle rigueur dont nous ne présageons pas de l’ampleur éventuelle. Imaginait-on que le nord de l’Italie serait confiné et que 16 millions de nos voisins se retrouveraient coupés du monde, à l’instar des décisions liminaires de la Chine? 

Est-ce «trop», «exagéré»? Chez de nombreux épidémiologistes de renommée internationale, l’inquiétude prédomine dans la mesure où, affirment-ils, la pandémie qui ne veut pas dire son nom est incomparablement plus meurtrière que la grippe saisonnière et justifierait les choix actuellement observés. Dès lors, comment lutter contre toutes les formes de cette psychose que nous constatons avec incrédulité et gravité? Reconnaissons-le, au cœur d’une telle crise, il existe toujours un double risque, sanitaire bien sûr, que nous ne pouvons prendre à la légère, mais aussi social, politique et éthique. ­Vigilance, donc, si nous voulons que notre boussole républicaine s’impose à tous. 

Primo: empêchons les stigmatisations de certaines personnes. Secundo: prenons en compte les plus fragiles, d’un point de vue médical comme social, en assurant l’accès à la santé des plus démunis. Tertio: rappelons sans relâche l’exigence démocratique afin que ne puisse se justifier une quelconque limitation des libertés publiques.

Et pendant ce temps-là? Ne négligeons rien, et exhortons les forces vives du pays – faute de pouvoir influencer les médias dominants – à ne pas perdre de vue les combats qui nous constituent. N’oublions ni la bataille pour l’avenir de nos retraites, qui n’est pas achevée, loin s’en faut; ni le sort des migrants aux portes de l’Europe forteresse, victimes des haines conjuguées et de la xénophobie galopante. N’oublions pas, aussi, que nous votons, dimanche prochain, pour des élections municipales dont l’organisation devient un casse-tête dans toutes les communes. Si l’épidémie de coronavirus provoque, de fait, une sorte de frein brutal à certaines de nos activités, il serait irresponsable, par les temps qui courent, qu’elle réduise la portée de nos engagements citoyens.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 9 mars 2020]

jeudi 5 mars 2020

Accusation(s)

Polanski, ou la honte des césars. 

Infamie. Quand un «malaise» se transforme en un scandale qui laissera des traces durables, vient l’heure des mécomptes et de la colère. D’emblée, que les choses soient claires: le J’accuse de Roman Polanski est un grand film de cinéma et plutôt un bon récit historique – à condition, cela va sans dire, de s’accorder avec les quelques «libertés» assumées par le scénario duquel est expurgé le vaste combat pour le capitaine Dreyfus, un mouvement qui mobilisa foules, intellectuels et artistes, de Zola à Jaurès (totalement absent). En somme, et pour résumer, que ce film-là reçoive prix et honneurs – sachant, comme pour tout long métrage, qu’il s’agit d’une œuvre collective – ne constitue pas une flétrissure, a priori. Mais que les votants aux derniers césars osent remettre à Polanski le seul prix inenvisageable en la circonstance, à savoir celui de «la meilleure réalisation», une distinction personnelle, résonne non pas comme une simple provocation mais bel et bien comme une infamie. En agissant de la sorte, les «professionnels de la profession» ont lancé un immense et vulgaire doigt d’honneur au combat des femmes contre le harcèlement, les violences, la domination masculine, et tout ce qui va avec… Ne cachons pas la réalité. Il y aura un avant et un après ce 28 février 2020. Il fera même date dans l’histoire du septième art: une honte pour la France!

Révolution. Comme l’a souligné avec indignation la romancière Virginie Despentes dans Libération: «Quand ça ne va pas, quand ça va trop loin ; on se lève, on se casse et on gueule.» À plus d’un titre, et d’abord contre les puissants, les dominants de la caste supérieure, ceux qui nous donnent l’envie de chialer ou de cogner, depuis leur odieuse démonstration de force lors de cette cérémonie-là. Mais, surtout, ne pas se méprendre. Si, devant notre écran, nous étions de tout cœur «avec» Adèle Haenel lorsqu’elle se leva pour quitter la salle (avec Céline Sciamma et quelques-unes, trop peu), nous sommes avant tout d’accord avec ce qu’elle déclara par la suite à Mediapart: «Ils pensent défendre la liberté d’expression, en réalité ils défendent leur monopole de la parole. Ce qu’ils ont fait, c’est nous renvoyer au silence, nous imposer l’obligation de nous taire. Ils ne veulent pas entendre nos récits. Et toute parole qui n’est pas issue de leurs rangs, qui ne va pas dans leur sens, est considérée comme ne devant pas exister.» Et Adèle Haenel, l’une des premières à briser le tabou du viol et du harcèlement sexuel dans le cinéma français – sans que quiconque, ce soir-là, ne la salue droit dans les yeux pour la remercier de son courage –, précisa le fond de sa pensée: «Ils font de nous des réactionnaires et des puritain·e·s, mais ce n’est pas le souffle de liberté insufflé dans les années 1970 que nous critiquons, mais le fait que cette révolution n’a pas été totale, qu’elle a eu un aspect conservateur, que, pour partie, le pouvoir a été attribué aux mêmes personnes. Avec un nouveau système de légitimation. En fait, nous critiquons le manque de révolution.» Admirables mots, n’est-ce pas? Qui rappellent aux hommes ceux de Simone de Beauvoir qu’ils devraient s’appliquer à eux-mêmes: «Une femme libre est exactement le contraire d’une femme légère.»

Défiance. Mais quel est ce monde déconnecté des réalités du XXIe siècle? Quelle est cette gêne, inexprimable par ceux qui la diffusent? Pourquoi Jean Dujardin avait-il fui? Pourquoi Nicolas Bedos n’avait «rien à dire» sur ce qu’il appelle «cette espèce de séquence sur le combat des femmes»? Leurs absences comme leur mutisme disent en vérité l’effroyable: défendre à demi-mot l’indéfendable. Tel est le sens de ce vote. Et voilà pourquoi le prix décerné à Polanski signe la défiance d’une corporation à l’égard d’une partie d’elle-même et du monde réel. Le processus de sécession risque d’être brutal – sinon définitif…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 6 mars 2020.]

mercredi 4 mars 2020

Jean Ferrat : dix ans après, l’absent si présent


L’Humanité publie un hors-série exceptionnel consacré à l’auteur-compositeur-interprète, mort le 13 mars 2010. Le récit d’une vie d’homme et d’artiste, agrémenté de documents et de photographies rares.

«Faut-il pleurer, faut-il en rire / Fait-elle envie ou bien pitié / Je n’ai pas le cœur à le dire / On ne voit pas le temps passer.» Dix ans après la disparition de l’artiste, l’ami Jean Ferrat reste si absent et si présent, en chacun d’entre nous, que les mots s’épuisent à imaginer qu’une décennie vient, déjà, de s’écouler sans lui. Le 13 mars 2010, Jean nous quittait, nous laissant l’immense legs de sa musique, de ses luttes ardentes, de son humanité, comme s’il refermait l’un des plus beaux chapitres de notre histoire commune. Une histoire de profonde liberté d’agir et de penser: un homme qui ne trichait pas…

À l’occasion de ce triste «anniversaire», l’Humanité se devait d’être à la hauteur de l’artiste, dont la disparition fut un événement national, dépassant tous les cadres imaginables, tant l’émotion et le chagrin ressentis bouleversèrent «sa» France. Le hors-série exceptionnel que nous publions ressemble ainsi à un livre-miroir, mêlant biographie, photographies et documents, dans lequel l’image et le texte font corps. Vous y rencontrerez Jean Ferrat à chaque étape de sa vie, des plus joyeuses aux plus douloureuses, de ce «petit Versaillais à l’air timide», à «l’artiste que vient voir et applaudir un public immense», de Jean Tenenbaum à Jean Ferrat, au fil d’un destin rare, jalonné de rencontres, structuré par les luttes, inspiré par l’amour de la poésie, lui, le gamin des quartiers populaires, orphelin d’un père mort à Auschwitz. Grâce à la gentillesse de Gérard Meys, l’ami et producteur de toujours, qui nous accorde un très long entretien, vous découvrirez le manuscrit inédit de Nuit et Brouillard, rédigé de la main de Jean.

Au fil des pages – où vous retrouverez la figure d’Aragon, bien entendu, pour qui Jean Ferrat eut une admiration sans bornes –, nous revisitons l’humanisme combatif de Ferrat, qui fut autant la matrice de son œuvre qu’une thérapie, aussi, de sa propre histoire. Comme la source intime de ses engagements. Des portes des usines, où il soutient les ouvriers en grève, aux pavés parisiens de Mai 68, Jean Ferrat n’a cessé de défendre son idéal au prix d’une censure violente. Cet idéal, c’était son communisme, affranchi des réalités soviétiques. Ce hors-série invite donc au souvenir. Et à l’héritage. Afin de partager l’histoire de cette vie d’exception. Décidément: «On ne voit pas le temps passer»…

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 5 mars 2020.]

lundi 2 mars 2020

L’espoir Sanders


Imaginons un instant que cet aggiornamento fondamental survienne au pays du roi dollar. Ce serait un bouleversement sans précédent, pouvant influencer le monde…

Dans les tréfonds de cette Amérique rendue souvent incompréhensible à nos cerveaux européens, l’espoir vient de loin en vérité et il permet de fouiller l’enfoui d’une évolution que nous ne pouvons ignorer. Cet espoir porte un nom: Bernie Sanders. Par son incarnation et sa farouche volonté de transformation, il secoue désormais tout le Parti démocrate, engagé dans une bataille des primaires dont on sent bien qu’elle pourrait s’avérer historique. Ce mardi, avec le Super Tuesday, les électeurs de quinze États sont appelés aux urnes, dont la Californie et le Texas, grands pourvoyeurs de délégués. Pour le sénateur du Vermont, écarté par Hillary Clinton en 2016 dans la même course à l’investiture, l’enjeu est simple mais décisif: confirmer son statut de favori – les sondages l’affirment toujours – et rendre sa nomination incontournable pour affronter Donald Trump en novembre prochain.

Il suffit de voir l’affolement de l’establishment démocrate face à la dynamique Sanders – qui se réclame du socialisme – pour comprendre à quel point la route sera encore longue. Comme il y a quatre ans, ils sont nombreux et puissants, dans l’appareil du parti, à vouloir stopper cette espérance par tous les moyens, tous les artifices, quitte à s’en remettre aux descendants du système, que ce soit Michael Bloomberg, milliardaire à la culture sexiste et aux pratiques racistes, ou Joe Biden, ancien vice-président. N’en doutons pas: pris d’angoisse, certains démocrates continueront sans relâche de déployer une sorte de front anti-Sanders.

Pour les partisans de la «révolution» souhaitée par Sanders, dont une écrasante majorité de jeunes, le temps est venu de tourner la page et d’assumer un changement politique radical. Car pour les Américains touchés par la montée des inégalités – y compris les travailleurs ayant voté pour Trump par dégoût de la reproduction des élites –, les engagements du candidat constituent bel et bien une «révolution socialiste»: université gratuite, accès universel à la santé, retour à une fiscalité rooseveltienne, protection de l’environnement, etc. Imaginons un instant que cet aggiornamento fondamental survienne au pays du roi dollar. Ce serait un bouleversement sans précédent, pouvant influencer le monde…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 3 mars 2020.]

jeudi 27 février 2020

Démocratie(s)

L’égalité, c’est la République. La seule démocratie se moque de l'égalité.

Mépris. La violence démocratique du gouvernement – comme si Mac Macron épousait jusque dans le détail les manières thatchériennes – appelle un examen de conscience politique d’autant plus impérieux qu’il révèle la forme autoritaire de l’exercice du pouvoir. Prenons bien la mesure du moment qui est le nôtre; et des conséquences sur la vie publique en devenir. Après le mépris absolu de la contestation sociale – qui a pris l’ampleur d’une bataille de civilisation afin de sauvegarder l’à-venir de nos retraites –, le comportement de l’exécutif visant désormais à annihiler le combat parlementaire a quelque chose de mortifère. Les artisans de cette destruction démocratique en règle ne prennent pas la mesure du mal cumulatif qu’ils imposent au pays et qui enclenchera immanquablement une réaction en chaîne aussi inédite qu’imprévisible. Qui n’a pas compris la richesse historique du mouvement social en cours, comme sa diversité exemplaire, n’a rien compris en vérité à la lame de fond qui secoue les tréfonds de la société. On ne dira jamais assez la puissance symbolique des arrêts de travail des «roulants», les jets des robes d’avocats, des blouses de médecin, des cartables de profs, des outils des artisans d’art du Mobilier national, sans parler des danseuses de Garnier, de l’orchestre de l’Opéra, du chœur de Radio France, etc. Tout cela pour quoi? Frédéric Lordon l’expliquait récemment: «Ce sont des merveilles de la politique contre le management des forcenés. Ici les forcenés ne sont pas ceux qui sont managés mais ceux qui managent, lesquels par ailleurs pensent que les ''forcenés '', les '' fous''», comme tout le reste, sont à manager. De la politique quasi-anthropologique, où l’on voit, par différence, l’essence des forcenés qui managent et, à leur propos, surgir la question vertigineuse: mais qui sont ces gens? Qu’est-ce que c’est que cette humanité-làOui, de la même manière qu’elle pourrait dire qu’elle n’est pas à vendre, la société aujourd’hui dit qu’elle n’est pas à manager. 

Désordre. Mais revenons au sujet essentiel, quand nous (re)découvrons toutes les conditions de possibilité cachées de la démocratie, sans lesquelles, rappelle Frédéric Lordon, il n’y a que « la-démocratie » dépourvue du sens de «la décence». Une question hante donc le bloc-noteur, celle qui commande à tous les débats du jour l’identité d’une République, par quoi notre pays fait, en Europe et dans le monde, exception. Qui que nous soyons, nous payons tous collectivement, et par un indéniable désordre mental, la confusion intellectuelle entre l’idée de République issue de la Révolution française, et l’idée de démocratie, telle que la modèle l’histoire anglo-saxonne. Nous les croyons synonymes, nous les mélangeons, les fusionnons sans discernement, commettant l’erreur de ne pas les distinguer. La société libérale et consumériste n’est pourtant qu’une figure parmi d’autres de la démocratie, mais elle s’avère si dominante et communicative qu’on la croit obligatoire, y compris dans les pays où la démocratie a pris d’autres visages. Le conflit pour les retraites en est emblématique. Quand tout ce qui a pu être dit, puis crié, puis hurlé ne rencontre que le silence abruti de la caste supérieure, qui s’étonnera que les moyens changent, tôt ou tard? N’oublions jamais que la République aime l’égalité. Or, l’égalité sociale ne figure pas au programme de la démocratie, par laquelle on parle d’autant plus haut et fort des libertés publiques et individuelles qu’on veut surmonter l’embarras suscité par les inégalités économiques. Sous le terme d’«égalité», le démocrate se contentera toujours de l’égalité juridique devant la loi; le Républicain, lui, y ajoute obligatoirement l’équité des conditions matérielles et une vision pour les générations futures, sans lesquelles le pacte civique devient, à ses yeux, un faux-semblant léonin. Dans ce contexte, la trompeuse morale politique du «courage des réformes» n’a qu’une définition, empruntée aux self-services d’outre-Atlantique: violenter le plus grand nombre comme indice de valeur personnelle. En somme, le contraire de la République – qui ne dissocie jamais l’homme du citoyen… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 28 février 2020.]

jeudi 20 février 2020

Intime(s)


Ce que révèle «l'affaire Griveaux»... 

Cas. «La liberté est ce qu’il y a de plus intime, et c’est à partir d’elle que s’élève tout l’édifice du monde de l’esprit.» Cette phrase, prononcée par Hegel quelques jours avant sa mort, résume à elle seule tout le projet du philosophe allemand: penser ensemble la liberté de l’individu et le monde des institutions. Vaste sujet, n’est-ce pas, à l’heure où un candidat à la mairie de Paris, certes arriviste et arrogant, se voit contraint de démissionner à la défaveur d’une affaire de sexe scabreuse, qui en dit plus sur notre histoire politique contemporaine qu’on ne l’imagine. Le «cas Griveaux», qui crée dans notre pays une sorte de précédent, révèle-t-il une étape supplémentaire dans l’inflation de la communication au détriment «de la» politique? De deux choses l’une. Soit nous considérons la faute morale du proche de Mac Macron comme grave – celle d’avoir bâti une partie de son discours sur un mensonge en organisant sa campagne sur lui-même et en se présentant à longueur d’interviews en bon père de famille, etc. – et il devait en effet démissionner. Soit ladite faute nous semble disproportionnée par rapport aux conséquences sur la vie publique, et rien, absolument rien, ni son honneur ni les circonstances qui accablent ses proches, n’aurait dû le pousser à abandonner. Quel message a-t-il envoyé en renonçant? Que la morale privée ne regarde plus chacun d’entre nous, adultes et responsables, et que nous n’en sommes plus comptables seulement envers nous-mêmes, mais dorénavant aux yeux de tous, quelles qu’en soient les raisons. Terrible aveu en vérité.

Exhibition. De là naissent des interrogations qui dépassent le douloureux problème de «sincérité» des hommes publics. Nous ne sommes pas juges mais, avec le recul, n’oublions pas que les «années Nicoléon» sont passées par là, et avec elles, un autre rapport à la politique a émergé de manière brutale. Les modèles, désormais, ne sortent pas vraiment des livres d’histoire, ou alors les très mauvais. Depuis plus d’une décennie, le chaland est invité à s’identifier à des héros faciles, auxquels tout réussit, et à regarder la comédie humaine du pouvoir non plus comme dans les grands romans mais comme un simple roman-photo. Le vote, dès lors, ne dépend que de la force d’identification. À qui la faute, quand «des» politiciens fondent leur stratégie sur l’exhibition de leur intimité, quand ils demandent à être regardés, et donc évalués, à l’aune de ce critère, et plus rarement au nom de leurs idées? Ce que Marx appelait «la résurrection des morts» – les références historiques – servait à sacraliser la politique et les élus, qui ne sont pas des stars mais des représentants du peuple. Dérive fatale, ce modèle imposé qui ne cesse de personnifier à outrance, effaçant le clivage des idées derrière le choc des individus disséqués. Cette instrumentalisation de l’intime devient bien plus que le simple revers d’une société médiatique. Qu’est-ce que l’intime pour que la démocratie elle-même se trouve fragilisée par son dévoiement?

Ego. La société libérale est-elle par nature hostile à l’intimité? Cette question peut sembler étrange, tant la valorisation de l’intime apparaît indissociable de la montée en puissance de l’individualisme. Dès 2008, dans la Privation de l’intime (Seuil), le philosophe Michaël Foessel s’interrogeait en ces termes: «Le libéralisme transforme en choix conscient ce qui s’apparentait à un destin social: l’ensemble des liens qu’il est légitime de nouer ou de défaire dans une vie. L’intime serait donc assimilable à une promesse libérale, tout comme l’égalité juridique entre les individus qui est sa condition institutionnelle.» D’où le privilège accordé au «privé», qui regroupe indistinctement la vie sociale et la vie amoureuse, évaluées toutes deux à l’aune du même critère: celui de la performance. Comme si nous ne parvenions jamais à faire abstraction des normes de la réussite décrétées par la société marchande. Résumons : la médiatisation du pouvoir, perçu comme une aventure personnelle au fil de débats d’ego, dépolitise, tétanise, dégrade. Et la démocratie dans tout cela… 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 21 février 2020.]

lundi 17 février 2020

La bataille


Les députés communistes, insoumis et socialistes ont lancé le combat contre la réforme des retraites de manière spectaculaire, déterminés à actionner tous les leviers législatifs possibles et imaginables...  

La monumentale bataille parlementaire, qui a donc débuté, n’a rien de symbolique. Avec les moyens dont ils disposent, les députés communistes, insoumis et socialistes ont lancé le combat de manière spectaculaire, déterminés à actionner tous les leviers législatifs possibles et imaginables, avec un double but à l’esprit, comme ferment du moment historique. Primo: ne jamais perdre de vue les questions de fond de cette maudite réforme des retraites. Secundo: poursuivre le marathon social jusqu’au Palais Bourbon, en y faisant pénétrer la volonté du peuple. Face à une loi si fondamentale et scélérate qu’elle menace de modifier en profondeur la vie et l’après-vie professionnelle des futures générations, ces députés sont partis à l’assaut d’une forteresse en apparence imprenable… afin que les intérêts populaires cruciaux ne restent pas à la porte de la représentation nationale. Avec honneur et responsabilité, ils appuient, à leur manière, le mouvement social en cours. Car répétons-le: rien n’est fini!

En tentant d’imposer en force un projet que plus personne ne souhaite vraiment, pas même le Conseil d’Etat, et en menaçant de bouleverser les équilibres de la société en déchirant notre modèle social, l’exécutif continue de braquer le pays tout entier et aggrave la défiance à l’encontre d’une démocratie organisée comme représentative du seul pouvoir! Raison pour laquelle les députés de gauche ont réclamé une motion référendaire. Quand 61% des citoyens refusent toujours la destruction du système de retraite solidaire, quand 67% d’entre eux se déclarent favorables à l’organisation d’un référendum, comment ne pas les écouter, sinon humilier un peu plus cette France du refus qui se mobilise depuis plus de trois mois? L’heure est grave. Hier, le nouveau ministre Olivier Véran a osé rendre hommage aux «pères fondateurs de la Sécurité sociale», lui qui voulait supprimer les mots «sécurité sociale» de la Constitution, l’été dernier! Ces odieux-là ne veulent pas d’une vraie délibération collective. Il en ont peur. Rien ne dit pourtant que leur loi n’aura pas le même destin que le CPE…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 18 février 2020.]

jeudi 13 février 2020

Péril(s)

Mac Macron balise-t-il la voie à Fifille-là-Voilà?

Dyspeptique. L’attaque – pour le moins brutale – nous vient d’un éditorial du Financial Times, l’imposant journal économique et financier britannique que nous aurions grand peine à classer parmi les publications gauchistes de notre Vieux Continent. La cible de cette longue diatribe n’est autre que Mac Macron en personne, que ledit quotidien encensa lors de son élection – et longtemps après d’ailleurs, puisque nous avions pu y lire un éloge éloquent du «grand débat» lors du mouvement des gilets jaunes. Cette fois, changement de ton: «Ses manières impériales et son manque d’intelligence émotionnelle le rendent vulnérable», peut-on lire. Pour le Financial Times, la France serait «devenue très peu joyeuse» et cette «humeur» néfaste se révélerait «particulièrement dyspeptique». En cause, «le mépris de la France métropolitaine à l’égard des provinces», incarné par Mac Macron, ce qui expliquerait la persistance de «profondes rancunes», d’autant que «les syndicats, les enseignants, les infirmiers, les avocats occupent désormais l’espace» dans la bataille contre la réforme des retraites. L’éditorialiste, qui assure lui aussi que Mac Macron donne «le sentiment qu’il vit sur une autre planète», poursuit en ces termes: «Ses chances se réduisent. Les concessions ont certes fini par désamorcer l’opposition qui compte quelques syndicalistes modérés, cependant, si Macron peut gagner, ce sera à quel prix?» 

Triangulation. Nous y voilà. Comme le bloc-noteur il y a quelques semaines en arrière, le Financial Times met en garde: «Il a balisé la voie de l’Élysée à Le Pen.» Nous aurions tort de prendre cette hypothèse à la légère, dans un contexte d’exaspération si impressionnant que le pire n’est pas inenvisageable, malgré la destruction méthodique de notre contrat social. «Il a dévasté les partis traditionnels de gauche et de droite en 2017 en plaçant la présidentielle dans le cadre d’une compétition entre progressistes, pro-européens et nationalistes réactionnaires. L’extrême droite pourrait, quant à elle, redessiner les lignes comme étant celles d’une confrontation entre le mondialisme et le nationalisme. C’est un combat qu’elle pense pouvoir gagner.» Et lisons bien ceci: «Elle continue de pêcher davantage d’électeurs de gauche, suivant à peu près le même modèle que celui de Boris Johnson en Grande-Bretagne.» Nous avons le droit de ne pas être d’accord – dieu merci! – avec cette mise en garde à l’emporte-pièce, néanmoins, depuis l’odieux débat sur l’immigration et des décisions qui ont accrédité les politiques migratoires souhaitées par la droite extrême, ne perdons pas de vue que la stratégie mortifère de Mac Macron se résume en quelques mots: en vue de 2022, il a en effet définitivement choisi son assurance-vie, Fifille-la-voilà. Le pense-t-il du moins. Car cette volonté de rester en tête-à-tête avec les nationalistes, à l’image des dernières européennes, ressemble à un piège tendu à toute la société pouvant mettre en péril la démocratie, sinon la République elle-même. Une sorte de marchepied au Rassemblement national et aux réactions identitaires – dont on ne parle plus beaucoup, ces temps-ci, à la faveur des contestations. Rendez-vous compte: Mac Macron, qui se permet d’invoquer Maurras devant les députés LaREM, continue de se présenter comme l’ultime fortification contre l’extrême droite, mais, à la vérité, il en est le pont-levis. Sa triangulation idéologique, se placer «au-dessus et entre» la droite et la gauche de l’échiquier, se retourne contre lui. Car l’ultradroitisation économique et policière est à l’œuvre. Au point de donner raison à ceux qui osent dire que nous sommes saturés par le duo «Marine Macron et Emmanuel Le Pen». 

Tâche. Souvenons-nous. Les grandes grèves de 1995 avaient enclenché un cycle politique plutôt vertueux (schématisons). À la gauche de se saisir du mouvement social actuel, en s’assignant une tâche absolument historique. Elle est désormais au pied du mur. Le temps presse. Les colères transformées en peurs nourrissent souvent l’effroi ; les jacqueries qui mutent en espoir débouchent toujours sur un processus révolutionnaire.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 14 février 2020.]

lundi 10 février 2020

Le legs de Croizat

Nous ne venons pas de nulle part. Ce 11 février, anniversaire de la mort d’Ambroise Croizat (en 1951), un hommage sera rendu à l’Assemblée nationale au créateur de la Sécurité sociale et du système des retraites. 

Les arriérations de l’époque voudraient nous inciter à croire que la lutte sociale – pour ne pas dire la lutte des classes – serait devenue vieille lune. La belle affaire. Le mouvement de contestation en cours contre la réforme des retraites nous prouve tout le contraire et nous éclaire sur un point fondamental. Quand un mouvement ouvrier populaire redevient central, la caste nihiliste peut être repoussée dans les cordes. Le point de retraite a joué en point d’accroche, révélant une colère profonde et légitime: l’inaltérable exigence d’égalité, celle qui secoue l’âme de notre pays, et élève les foules comme les consciences.

Nous ne venons pas de nulle part. Ce 11 février, anniversaire de la mort d’Ambroise Croizat (en 1951), un hommage sera rendu à l’Assemblée nationale au créateur de la Sécurité sociale et du système des retraites. Cette initiative des députés communistes ne consiste pas à se gargariser de nostalgie, mais bien à réfléchir et à s’engager pour que cet héritage et cette «vision» de la société nous inspirent encore. Il est en effet question, ici-et-maintenant, de politique, de philosophie, de vie commune et du sens profond que ses mots recouvrent pour notre à-venir. Exprimons-le clairement: il y a soixante-quinze ans, nos aïeux du CNR, communistes, gaullistes, syndicalistes, réinventaient à la Libération un pays ruiné par des années de guerre. Une idée centrale prévalait, qui les dépassait tous et qu’incarnait Croizat à lui seul: se tourner vers l’horizon, avec la matrice inaliénable de penser à une vie meilleure pour les générations futures – le propre de notre destinée humaine, n’est-ce pas ? En 2020, pourtant, c’est comme si les premiers de cordée réclamaient tout le contraire et envoyaient un message mortifère à nos enfants et à leurs descendants: «Après nous, le déluge!»

Nous ne l’acceptons pas. Non seulement nous devons préserver l’œuvre de Croizat, mais les propositions ne manquent pas pour améliorer le système actuel des retraites, le seul pouvant garantir cette «universalité» dont se gobergent les plus éminents membres de l’exécutif. Ces derniers ne manquent d’ailleurs pas une occasion pour se revendiquer de Croizat et de «l’esprit» du CNR. Honte à eux. Les libéraux veulent supprimer définitivement le collectif concret, cette fameuse répartition qui érige un principe : les choses essentielles de la vie de tous doivent rester la propriété de tous. Tel est le legs de Croizat. Notre bien commun.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 février 2020.]

jeudi 6 février 2020

Massacre(s)

La République, malmenée par la perversion des usages gouvernementaux.

Honte. Preuve est faite que les gouvernements de la Ve République peuvent toujours tomber plus bas – ce qui ne présage rien de bon en vérité, puisque, en effet, quand les malins dominent, les fidèles en éthique subissent. Le bloc-noteur s’interroge d’autant plus humblement que la cruelle question creuse les visages et mange les âmes: devons-nous continuer de croire encore possible notre présence au forum d’hommes et de femmes épris de justice, de sens de l’honneur et de dignité, capables de rester fidèles à leur intégrité, à leur conscience, à leur histoire, bref, à ce qui compose notre raison d’être? Chimérique, ce rêve? Autant le dire en toute sincérité, la Macronie nous désole, nous révolte et, pour peu que nous analysions froidement la situation, elle nous répugne par son inadaptation à diriger notre République. Oui, nous avons honte de ce personnel politique qui enfonce l’idée même de l’État comme garante de nos règles communes, et qui s’assoit ouvertement sur des principes de «gestion» que nous pensions primordiaux. Certains parlent d’«amateurisme». Mais ce qui s’avère pernicieux, dans cette histoire «En marche» qui s’embourbe dans les bourdes, est autrement plus grave. L’absence de «sens de l’État» ne relève plus seulement de l’«amateurisme» mais bel et bien d’une volonté inconsciente. Vous connaissez la formule: «La forme, c’est du fond qui remonte à la surface.» L’infâme personnel qui sévit autour de Mac Macron, du gouvernement au Palais, en passant par tous les relais technocratiques, ne pèse finalement pas plus lourd que ce qu’il nous montre quotidiennement. À savoir une médiocrité crasse, au service d’intérêts qui tuent la haute ambition que nous nous faisons de la grandeur de la France. Regardez la séquence qui vient de s’écouler sous nos yeux ahuris! Circulaire Castaner et projet de loi retraites taillés en pièces par le Conseil d’État; extension du congé de deuil refusée; liberté de blasphémer chahutée, etc. Mais que se passe-t-il dans ce pays?

Échec. Nous pourrions rire de ces couacs en stock et affirmer, avec le député communiste Sébastien Jumel: «On connaissait les Playmobil (qui lèvent les bras automatiquement pour voter – NDLR). On connaît maintenant les Playmobil sans cœur.» Ajoutons: sans cerveau. À cette étape, affirmons que ce pouvoir n’est pas uniquement coupé des réalités – nous le savions déjà –, mais qu’il s’est carrément sectionné de ses devoirs régaliens les plus élémentaires. Car tout de même ! Imaginait-on possible, il y a quelques jours encore, qu’une garde des Sceaux en exercice puisse déclarer qu’«insulter les religions, c’est porter atteinte à la liberté de conscience»? Devant semblable ineptie, le problème devient pathologiquement politique. Comment cette ministre de haut rang se montre-t-elle explicitement favorable à l’accusation de blasphème, ce qui constitue une entrave grave à la laïcité et à nos lois fondamentales? Madame Belloubet, pour la nommer, fut professeur en droit public et siégea au Conseil constitutionnel. Doit-on dès lors parler de «maladresse»? De «faute»? Dans les deux cas, cette femme aurait été démissionnée en quelques minutes dans n’importe quels gouvernements sous la présidence de François Mitterrand… et sans doute même de Jacques Chirac. Tout cela n’a l’air de rien, mais, en cumulé, les pratiques du pouvoir tournent au jeu de massacre démocratique. Quand notre République est à ce point malmenée par la perversion des usages gouvernementaux, nous sommes en droit de déclarer que le régime a basculé dans l’inconnu, l’arbitraire et l’autoritarisme. La genèse de cette dérive tient en quelques mots. Au nom du «changement», des aventuriers ont pris le pouvoir. Rien à voir avec de «simples citoyens» de la «société civile», comme Mac Macron a voulu nous le vendre. C’est son «milieu», et lui seul, qui est aux commandes. Celui des favorisés et des hauts dirigeants d’entreprises. Ces gens-là n’ont aucune conscience. Ni de qui ils sont, ni de l’échec moral dans lequel ils plongent la France.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 7 février 2020.]

jeudi 30 janvier 2020

Conscience(s)

La réforme des retraites et le déterminisme social…

Risque. Réfléchissons bien. «Tout malheur national appelle d’abord un examen de conscience», écrivait Marc Bloch, torturé puis massacré par la Gestapo en 1944. Pourquoi le bloc-noteur songe-t-il au grand historien? Parce que les circonstances du moment réclament aussi un examen d’«émotion», qui soit à la mesure de l’enjeu de civilisation actuel symbolisé par le combat contre la réforme des retraites, exemple emblématique du mode s’opérant à vue dans la vieille Europe : un changement de régime affectif… donc politique. Disons, une modification d’attitude intérieure envers la politique, comme si l’entreprise de conquête des mandats électifs – Mac Macron avec «l’Entreprise France» – tendait à recruter des technocrates de surface dont l’agir et le dire ne mordent plus en profondeur, et donc, par «légèreté» ou «habileté», s’attaquent précisément aux ferments racinaires eux-mêmes de la République. Mac Macron en est l’incarnation. S’il sous-estime la difficulté de vouloir braver l’opinion dans une démocratie d’opinion – péché sans doute mortel –, le cas en question nous interroge sur l’imposture de la posture, lui qui représente un peuple et non un public, des citoyens et non des clients. À en croire les indiscrétions de palais, le risque de la «réforme de trop» fut sérieusement évalué. L’ampleur de l’exercice devait devenir le «marqueur» définitif de l’ambition transformatrice de Mac Macron. Et c’est en toute «conscience», visiblement, qu’il prit le risque de dévitaliser un peu plus sa verticalité théorisée, tout en accentuant le décalage entre sa personne et la masse de la population. Soyons simple: comment un «président des riches» peut-il être crédible quand il parle d’«égalité» et d’«universalisme»?

Valeurs. Puisque les attaques contre le projet de loi viennent parfois d’où on ne les attend pas, il fallait découvrir, cette semaine, l’étonnante tribune de Marc Le Fur et Xavier Patier, publiée dans le Figaro. Le premier est député LR, l’autre ancien collaborateur de Jacques Chirac. Leur pedigree en témoigne, c’est donc au nom de leurs valeurs de droite et du principe que l’ascenseur social, l’effort et bien sûr le mérite restent une donnée essentielle de notre République, qu’ils dénoncent le système par points. On en pense ce qu’on veut, mais tout de même, lisez plutôt ceci: «Il y a autre chose que la méthode, écrivent-ils. Un système de retraite, c’est une vision de la vie (…). Un mécanisme de retraite récapitule implicitement, plus encore que les lois dites “sociétales”, le sens qu’une nation donne à l’existence humaine.» Et ils ajoutent: «Que dit notre système actuel? Au-delà de la diversité des régimes, il repose sur l’idée que chacun peut conjurer le sort et s’élever. Que ce soit en prenant le compte des 25 meilleures années de cotisation comme dans le privé, ou des 6 derniers mois chez les fonctionnaires, l’inspiration fondatrice est que chacun peut dépasser le déterminisme dont il est issu. Tous ne naissent pas avec les mêmes chances, mais tous ont droit à un avenir. Voilà ce qui fonde notre système.» La réforme par points prend en compte, en effet, la totalité de la carrière professionnelle. Résumons: dans le système actuel, un ouvrier devenu cadre perçoit une pension calculée sur ses 25 meilleures années, de la même façon que celui qui sort d’une grande école. Idem entre un professeur devenu recteur et un agrégé ou un normalien. Et nos deux auteurs s’en indignent par des mots que le bloc-noteur ne renierait pas: «Désormais, le retraité sera irrémédiablement rattrapé par la façon dont il est entré dans la vie professionnelle. Le mérite qu’il aura acquis au fur et à mesure de celle-ci ne pèsera plus grand-chose. On lui rappellera, lors de son départ en retraite, qu’il a commencé son métier au bas de l’échelle. Il ne pourra pas prétendre à la même pension que ceux qui ont commencé plus haut que lui : tu as commencé ta carrière modestement, on ne l’oublie pas.» ​​​​​​​Philosophiquement et politiquement, l’argument s’avère imparable. Il n’était pas vain de se l’approprier. En toute conscience.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 31 janvier 2020.]

lundi 27 janvier 2020

Le fiasco et la défiance

Les éléments à charge s’accumulent et donnent du crédit au front syndical en action. La réforme des retraites n’a rien d’«universel», ni d’«égalitaire». Chacun l’a compris: l’insincérité est avérée!

Ainsi donc, pour qualifier cet étrange moment de notre histoire où un projet de loi s’attire à la fois les foudres de l’opinion publique et du très sérieux Conseil d’État, quelques bonnes âmes évoquent l’«amateurisme» d’un texte «mal ficelé» et, bien sûr, ce «manque d’explication pédagogique» grâce à laquelle tout aurait été différent… Attention aux mots réducteurs, ils ne traduisent qu’imparfaitement la réalité. En l’espèce, ils masquent surtout l’insondable fatuité de l’exécutif, qui, depuis des semaines, dispense mensonges et manipulations – dignes d’une forfaiture à l’idée que nous nous faisons de la République. L’affaire est grave et entachera durablement Emmanuel Macron. Car les éléments à charge s’accumulent et donnent du crédit au front syndical en action, que ce soit le projet de loi lui-même ou la fameuse «Étude d’impact» (un véritable outil de propagande pourtant). La vérité saute aux yeux avec éclat. La réforme des retraites n’a rien d’«universel», ni d’«égalitaire». Chacun l’a compris: l’insincérité est avérée!

Prenons bien la mesure du fiasco gouvernemental. Alors que tous les affidés du pouvoir cherchent – en vain – à démontrer que le système serait puissamment redistributif et qu’il ne viserait pas à programmer des économies sur le dos des assurés, tout prouve le contraire désormais. Nous savons même que la trajectoire fixée pour la part des retraites dans le PIB ne sera plus de 14%, mais en deçà de 13% en 2050. La réforme intègre bel et bien une baisse des dépenses progressive…

Tout cela signifierait une rupture de civilisation avec l’esprit de la retraite par répartition, celle héritière du CNR, qui constitue l’un des éléments fondamentaux d’une organisation d’un monde commun par lequel les choses essentielles de la vie de tous doivent rester la propriété de tous. Voilà ce dont les libéraux ne veulent plus: du collectif concret. Ce qu’ils tentent de nous imposer de force, c’est la disparition de cette solidarité collective au seul profit d’une logique d’individualisation, chacun « possédant » pour lui-même une force de travail comptabilisable en points, sorte d’exploitation par l’autoexploitation. La défiance grandit… contre la préfiguration de ce futur-là!

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 28 janvier 2020.]

jeudi 23 janvier 2020

Classe(s)

Le XXIe siècle sera celui de la lutte des classes, selon Emmanuel Todd.
 
Lutte. Une France plus homogène que nous ne l’imaginons… mais au bord de l’explosion sociale. Le démographe Emmanuel Todd, célèbre pour sa posture de prospectiviste, nous revient. Et il cogne. En parcourant avec attention "les Luttes de classes en France au XXIe siècle", publié aux éditions du Seuil, nous passons par tous les sentiments bruts et analytiques: énervement (parfois), amusement (souvent), contentement (toujours) en tant que nourriture de l’esprit qui offre – à ceux qui acceptent l’expérimentation intellectuelle et une part de spéculatif – de quoi mûrir notre réflexion en additionnant les grilles de lecture. Toujours en guerre contre l’euro (cet «échec absolu», cause de tous les maux de l’économie française), Emmanuel Todd puise dans les grandes références marxistes et s’appuie sur une relecture de livres du grand Karl, singulièrement "les Luttes de classes en France" (1850) et "le 18 Brumaire de Louis Bonaparte" (1852). L’essayiste en vient donc, tout naturellement, à rédiger ces mots comme un résumé de son opus: «La lutte des classes est notre identité. Beaucoup plus que la chasse aux Arabes ou aux homosexuels.» En préambule, il écrit: «Parmi les acteurs de nos nouvelles luttes de classes du XXIe siècle, nous n’allons pas trouver seulement le capitalisme mondialisé, des financiers aux dents longues, mais aussi des petits-bourgeois, très nombreux, des policiers, des enseignants et surtout l’État profond (celui des énarques, des technocrates et des oligarques – NDLR), dont nous observerons la montée régulière et menaçante. Nous décrirons des classes sans conscience et aussi des classes en grand état de fausse conscience.» Et il persiste et signe: «La lutte des classes, c’est la France. Marx a certes étendu le concept à l’échelle planétaire, mais il ne faisait aucun doute pour lui que le lieu de naissance des luttes de classes modernes, c’était la France.» 

Reconstruction. Dans le détail, et pour la bonne compréhension, Emmanuel Todd distingue désormais «quatre nouvelles classes sociales». Au sommet: ce qu’il appelle «l’aristocratie stato-financière», le fameux 1% du haut de l’échelle qui, selon lui, «se fait piétiner par les Allemands et les Américains, et se venge sur les Français», tout en étant les grands gagnants du capitalisme globalisé. Au milieu: la «petite-­bourgeoisie» des cadres et professions intellectuelles supérieures, «fière de sa pratique des musées» qui se pense «winneuse et a porté Macron au pouvoir». Toujours au milieu: ce qu’il nomme la «majorité atomisée», réunissant 50% de la population et qui rassemble «les agriculteurs, les employés qualifiés, les artisans, les professions intermédiaires». Enfin, tout en bas, «le prolétariat, ouvriers et employés non qualifiés», soit 30%, les seuls «capables de comprendre que le libre-échange et l’euro sont une catastrophe», sachant qu’ils ont «ce défaut de souvent se passer les nerfs sur les immigrés». Et voilà. Alors, Emmanuel Todd sombre-t-il dans la caricature quand il affirme que, au milieu de tout cela, Mac Macron «réactive sans cesse la lutte des classes par son mépris typiquement petit-bourgeois du peuple»? Ou encore quand il estime que «les classes supérieures manifestent un sadisme social envers les classes populaires»? Voire quand il assène que «l’objectif des énarques incompétents et violents qui nous dirigent n’est plus vraiment d’améliorer la situation mais de gérer la baisse de niveau de vie»? L’essentiel est bien là et il le clame: «Le cycle annonce le retour de la lutte des classes. Nous sortons du sociétal et des valeurs identitaires pour retrouver le socio-économique.» Certains se moqueront, mais Todd voit dans cette séquence «le début d’une reconstruction morale du pays» et dans «le saccage des magasins des beaux quartiers» un combat pour «chasser les marchands du temple». Nous n’avons pas fini d’en parler…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 24 janvier 2020.]

dimanche 19 janvier 2020

Le Versaillais de la finance

Le président des riches reçoit, à Versailles, l’entre-soi de la finance mondiale et régalera 200 PDG de l’hyperpuissance capitalistique globalisée...

L’orgueil de classe est sans limite et exonère de tout état d’âme. Symbole dévastateur: ce lundi, à Versailles, Emmanuel Macron reçoit donc l’entre-soi de la finance mondiale et régalera 200 PDG de l’hyperpuissance capitalistique globalisée, des milliardaires en route sur le chemin pavé d’or de Davos, assumant jusqu’au mépris absolu ce que nous nommerons «le choc des mondes». L’ancien banquier de l’Élysée n’est pas le moins légitime pour mettre en cohérence son attention en faveur des «premiers de cordée» et une opération de com de prestige, fût-elle gênante en plein mouvement social. Le peuple, lui, sait à quoi s’en tenir depuis longtemps: le «président des riches» porte bien son épithète…

Le tapis rouge ainsi déroulé a quelque chose d’obscène. Comme si Macron incarnait mieux que quiconque cette célèbre phrase de Karl Marx: «Toute classe qui aspire à la domination doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt général.» Tandis que, jamais à ce point, le système économique et financier mondial, inégalitaire et climaticide, n’a été autant remis en question, certains se contentent des intentions de notre ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, en partance lui aussi pour Davos, qui ose appeler à un «nouveau capitalisme» censément «plus juste». On connaît la musique, façon pipeau, à l’heure où l’organisation non gouvernementale Oxfam publie un rapport accablant. 1% des plus riches ont déjà capté près de 30% de la croissance des revenus en quarante ans. Et ils continuent de voler l’humanité sans vergogne: 2 153 milliardaires détiennent désormais l’équivalent de… 4,6 milliards de personnes. Les crises sociales et écologiques puisent bel et bien leurs racines dans ce pillage éhonté et dans des décennies de politiques d’affaiblissement des acquis sociaux, d’absence de redistribution et de partage des richesses.

Ne nous trompons pas. Ces puissants-là théorisent et organisent ce «choc des mondes». Macron, le Versaillais de la finance, en est la preuve active.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 janvier 2020.]

jeudi 16 janvier 2020

Décivilisation(s)

Mac Macron, la «révolution» conservatrice.

Legs. Il y avait, jadis, pour nous libérer des chaînes de la tradition et s’affranchir des étouffoirs de la domination capitaliste, une formule que le père du bloc-noteur répétait souvent en dressant le poing: «Le meilleur est la moindre des choses.» L’humus de nos valeurs et de nos legs, quoi qu’en disent nos forfanteries libres-penseuses, continue de nous obliger – quel que soit le prix à payer… Sans forcément traquer l’idée de Rédemption dans celle de l’émancipation, ni quêter des goûts d’Apocalypse dans l’image sainte du Grand Soir, nous savons une chose essentielle qui détermine toutes les autres: nous ne nous en sortons pas tout seuls, les humains se sauvent et progressent ensemble ou pas du tout. Le culte de l’aventure collective ne nous est pas tombé du Ciel, mais nous avons une créance politique et philosophique sur nos beaux emballements. Une certaine éthique; un fil d’Ariane. Voilà, en vérité, ce que nous disent les grévistes depuis le 5 décembre. Et si certains en doutent, ces militants de l’espoir soulèvent quelques montagnes que nous n’imaginions même plus possible au fond de nous. Leur combat social est devenu un combat de civilisation sociale.

Destruction. Puisque nous évoquons cet enjeu de «civilisation», parlons-en justement. Dans une tribune remarquable publiée par Libération cette semaine, signée par un collectif d’intellectuels, d’économistes, d’historiens, d’écrivains, etc., nous pouvions lire ces mots pertinents: «Nous prenions pour un coup de com le titre du livre du programme du candidat Macron, Révolution. Nous avions tort. Élu président, Emmanuel Macron développe avec son gouvernement une révolution libérale autoritaire sans précédent depuis Margaret Thatcher.» La comparaison n’est pas nouvelle, le bloc-noteur l’ayant déjà testée. Mais les auteurs (parmi lesquels Jacques Bidet, Patrick Chamoiseau, Annie Ernaux, Frédéric Lordon, Gérard Mauger, Gérard Mordillat, Gérard Noiriel, Monique Pinçon-Charlot, etc.) précisent une évidence qu’il convenait de pointer crûment: «Le gouvernement d’Emmanuel Macron décivilise.» Déciviliser: le verbe est lâché, dans toute sa dureté. Car, en effet, la «révolution» de Mac Macron vise à abattre toutes les régulations publiques qui furent la gloire – jalousée de par le monde – de nos héros du Conseil national de la Résistance. À l’aune de la loi travail, de la «réforme» des APL, de celle sur l’assurance-chômage, que signifie le dispositif supposément «universel» de la retraite à points? Une régression historique supplémentaire, qui met en cohérence, déjà, l’ensemble de l’œuvre de destruction massive ainsi assumée par Mac Macron. N’ayons donc pas peur de l’expression: en libérant, partout, les intérêts de la finance, il s’agit bel et bien d’une «révolution» conservatrice d’une ampleur terrifiante.

Durée. Faute de mieux pour l’instant, Mac Macron joue la montre, lui qui se revendiquait «maître des horloges». Le dossier explosif des retraites lui pose désormais un problème de taille, dont il risque de ne pas sortir indemne politiquement: avant les fêtes, il pensait que les contestataires de sa réforme de classe rentreraient en douceur dans les clous. Mais l’enlisement est là. Tout ce que le «marcheur» redoutait par-dessus tout, la menace de l’immobilisme. D’autant que le retour de la conflictualité sociale, authentique, est probablement acté, contredisant ainsi bien des analyses dominantes qui prédisaient sa fin temporaire, sinon sa mort définitive. N’oublions pas que la «trêve», défendue par les syndicats qualifiés de «réformistes», est quasiment restée sans effet sur la base. Six semaines plus tard, Mac Macron n’a toujours pas obtenu le blanc-seing qu’il espérait. Et l’opinion publique ne fléchit pas. Du jamais-vu. Cela confirme que la durée reste, depuis le début, une des données essentielles du mouvement en cours. De quoi avoir le temps, espérons-le, de relire Mark Twain: «Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 17 janvier 2020.]

jeudi 9 janvier 2020

L’enjeu

Tous les affidés du pouvoir et autres éditocrates misaient sur un essoufflement, sur la division et la fatigue des grévistes. Il n’en est rien. 

Et dans l’air, comme le chant commun d’une détermination, quelque chose de puissant nous étreint. Les porte-flambeaux du trente-sixième jour de grève continuent de toiser crânement l’histoire sociale. Ils délivrent un message en ampleur. Le combat du possible, mature et responsable face à toutes les générations. Tous les affidés du pouvoir et autres éditocrates misaient sur un essoufflement, sur la division et la fatigue des grévistes, imaginant que l’opinion publique allait flancher elle aussi. Ces âmes insensibles parleront, commenteront, minimiseront, bref, elles diront bien ce qu’elles voudront: il n’en est rien! Ce 9 janvier dresse face à elles un «cercle de la raison» qu’elles feraient bien d’entendre, maintenant.

Un million et demi de personnes ont encore manifesté partout en France. Public, privé, le nombre de grévistes dépasse d’ailleurs les prévisions. Le vent déjà levé depuis début décembre décoiffe cette fois les plus pessimistes. Emmanuel Macron et Édouard Philippe, avant même les nouvelles mobilisations prévues ce samedi, ont désormais un problème de taille dont ils ne sortiront pas indemnes politiquement. S’ajoutant à leur attitude provocatrice et à leur manière de transformer toute négociation en mascarade, ils ne peuvent plus tabler sur la mise en douceur dans les clous des contestataires à leur réforme de classe, qui ouvrirait la voie à une retraite à points d’individualisation forcée, antichambre d’un système par capitalisation.

À en croire la petite musique qui nous saoule les oreilles depuis les fêtes, nous savons déjà ce qu’ils pourraient tenter. Le fameux «âge pivot» serait ainsi la clef de voûte d’un éventuel «apaisement», et l’assouplissement de ses principes une «porte de sortie» honorable afin de rallier ce qu’ils nomment les «syndicats réformistes». Mais la vérité nous oblige: l’âge pivot n’est que l’arbre qui cache l’ensemble de la forêt, celle d’une réforme si régressive qu’elle en est devenue un enjeu de civilisation – qui mériterait un vaste débat redéfinissant ce que pourraient être un progrès partagé hérité du CNR, une justice sociale, une solidarité, un recul des inégalités… et un partage des richesses.

Car, pendant ce temps-là, le «ruissellement», lui, continue, tel un geyser, d’abonder vers le haut sans aucune conscience du péril symbolique qu’il délivre. Le Noël des premiers de cordée arrive mi-janvier, mais il s’annonce sous les meilleurs auspices: avec 60 milliards d’euros, les liquidités restituées aux actionnaires du CAC 40 dépassent, en 2019, le record de 2007. Une orgie financière. Ces puissants-là continuent de se gaver en toute impunité et ne rêvent ni de cortèges ni de poésie. Eux n’ont pas besoin de se mettre en grève pour sauver leurs régimes (très) spéciaux. Ils s’enrichissent sans même travailler, juste en dormant.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 10 janvier 2020.]