mercredi 13 juillet 2022

Vingegaard, « l’ogre du Briançonnais »

Dans la onzième étape, entre Albertville et le col du Granon Serre Chevalier (151,7 km), victoire du Danois Jonas Vingegaard qui renverse le Tour et s’empare du maillot jaune. Tadej Pogacar a sombré dans la terrible montée du Granon.

Saint-Chaffrey, col du Granon (Hautes-Alpes), envoyé spécial.

«La montagne est le lieu des rhétoriques faibles. Les figures pâlissent, les effets de style s’amenuisent. C’est l’endroit d’une vérité nue.» Dans Forcenés (Fayard, 2008), l’écrivain Philippe Bordas résumait en quelques formules saisissantes ce par quoi les Géants de la route se trouvent et se prouvent, quand leur vélo devient l’instrument d’exactitude mentale. Entre Albertville et le col du Granon Serre Chevalier (151,7 km), lorsque les premières pentes devinrent enfer tellurique, par-delà les cimes rocailleuses figées de chaleur, nous revisitâmes les fonds baptismaux de la Légende, comme un cri venu de nulle part des profondeurs racinaires du Tour. Nous vécûmes donc la vraie entrée en très haute altitude, pour un triptyque terrifiant à se damner dans les pourcentages avec, en prélude, les lacets de Montvernier (3,4 km à 8,2%), puis les trois fameux cols mythiques à enchaîner : Télégraphe (1re cat., 11,9 km à 7,1%), Galibier (HC, 17,7 km à 6,9%) et Granon (HC, 11,3 km à 9,2%). Peu à peu, nous nous installâmes dans le langage des grimpeurs qui s’élabore toujours sur des fondations.

Par des chaleurs harassantes (jusqu’à 35 degrés), le peloton quitta Albertville non sans avoir symboliquement ravivé la flamme olympique, trente ans après les Jeux d’Hiver, des mains de Bernard Thévenet et de Christian Prudhomme. A peine libérés du kilomètre zéro, deux cadors de luxe prirent le flambeau et allumèrent une flamme incandescente. Wout Van Aert (Jumbo), porteur du maillot vert, et Mathieu Van der Poel (Alpecin), ombre de lui-même depuis le Danemark, s’éclipsèrent à un rythme de dingue, après avoir, sans doute, prémédité leur affaire. A l’initiative de deux rivaux éternels depuis leur jeunesse, une odeur de poudre se répandit sur la route du Tour. Signe de grandes manœuvres, du côté des Jumbo? Ou énième baroud pour la gloire et le plaisir stricte de secouer la normalité d’une journée en enfer? En conséquence, le peloton s’étira tant et tant que personne, à commencer par les équipiers de Tadej Pogacar (UAE), ne purent minimiser voire gérer leurs efforts.

L’obstination des deux fuyards devint une sorte de sortilège momentané. Quand ils entamèrent les lacets de Montvernier (km 50), ils n’étaient plus seuls. Un énorme groupe de dix-huit unités vint se greffer à eux (Barguil, Gallopin, Laporte, Teuns, Izagirre, Schachmann, Cherel, Geschke, Politt, Latour, Cattaneo, Neilands, Pedersen, Rutsch, Van Keirsbulck, Gradek, Bodnar, Bagioli). La «bonne échappée» fut validée et, dès lors, un scénario plus classique – idéal pour Pogacar – s’installa dans la torpeur moite de ce début d’après-midi. Nous profitâmes pleinement du spectacle visuel des dix-huit virages en balcon d’une beauté magistrale, proposant 400 mètres de dénivelé en moins de quatre kilomètres de grimpette, devenus un «classique» de l’épreuve depuis sa découverte en 2015. Juste un modeste hors-d’œuvre…

Nous imaginons souvent que le vélo reste une école de la sagesse, mais lorsque l’avant-garde entama le «dur», par le col du Télégraphe, rampe de lancement du Galibier (2642 m, toit du Tour), nous savions que l’art de grimper n’était pas une grâce naturelle mais bien un don sacrificiel. Nos héros de Juillet allaient connaître l’ivresse de l’altitude, là où se disputent les rigueurs de l’apesanteur et les éblouissements, jusqu’à donner l’impression que les éléments et les terrains hostiles s’incarnent par la douleur des corps, eux-mêmes livrés aux mystères et aux caprices de la souffrance brute. L’heure n’était plus à l’esbroufe, mais à la vérité nue des forces en présence quand les hommes sans chair, revanchards, croient prendre le pouvoir sur les éléments. Van der Poel, décroché depuis longtemps de la tête et à la dérive, en tira sa propre conclusion: il abandonna. Curieux ascenseur émotionnel. A l’arrière, bien avant le sommet du Télégraphe, les Jumbo entrèrent en guerre, comme prévu: Primoz Roglic et Tiesj Benoot accélérèrent, avec pour but d’isoler Pogacar, qui répondit aussitôt. Tout rentra dans l’ordre, les UAE se reconstituèrent. Temporairement.

Dans la descente vers Valloire, Pogacar fut pris dans un étau royal, coincé entre Primoz Roglic, Jonas Vingegaard et Geraint Thomas. Dès le bas du Galibier, Vingegaard attaqua. Le maillot jaune répondit. Puis ce fut à Roglic. Pogacar répliqua. Moment inouï de ce Tour, passe d’arme prodigieuse. Car Vingegaard et Roglic continuèrent de harceler le leader, l’un après l’autre. Pogacar se démonta la carcasse, trop, peut-être. Il retrouva même son équipier Marc Soler, revenu par l’arrière. Tout se calma subitement, un infime groupe «maillot jaune» se reconstitua, en présence de David Gaudu et Romain Bardet, toujours dans le coup. A l’avant, un autre Français s’illustrait: Warren Barguil décramponna ses compagnons d’échappée et volait vers les 2642 mètres du Galibier et un destin en solitaire.

Mais le «toit du Tour» n’avait pas encore entièrement parlé. A 5 kilomètres du sommet, Pogacar, de nouveau isolé du moindre équipier, plaça une accélération et mena grand train. Exit Roglic, Gaudu, Yates, Pidcok, Vlasov… et quelques autres. Sauf Vingegaard et Bardet, puis Thomas, Yates ou encore Quintana, revenus dans un premier temps à la faveur de la descente menée à tombeau ouvert dans la vallée de la Guisane. Puis il y eut un regroupement général (Roglic, Gaudu, Majka et les autres) à quelques encablures de la montée finale, grâce au coup de force de Van Aert. Enfin, après la traversée du village de Saint-Chaffrey et son pont-levis, tout à-côté de Briançon, les Géants pénétrèrent dans les rampes de «l’ogre du Briançonnais», ce maudit col du Granon qui culmine à 2413 mètres et s’achève en cul-de-sac.

Le chronicoeur, qui connaît bien les lieux, n’oublia pas que ce fut ici, en 1986, pour la seule incursion du Tour dans cette montagne sacrée jusqu’à ce jour, qu’un certain Bernard Hinault vécut le dernier jour en jaune de sa brillante carrière, achevant sa chevauchée loin du vainqueur de l’époque, l’Espagnol Eduardo Chozas, et à plus de trois minutes de son équipier et futur vainqueur du Tour, l’Américain Greg LeMond. Le Blaireau déclarait à l’Equipe: «Pour la petite histoire, on ne connaissait pas le Granon avant d’y arriver sur cette étape, c’était la première fois qu’on le passait à vélo. En stage l’hiver précédent, on avait tout fait à pied, je me souviens qu’on en avait déjà bien bavé et on savait qu’à vélo, il ferait autant de mal six mois plus tard sur le Tour. On était préparé mais c’était encore plus compliqué que ce qu’on avait imaginé. C’est long, et même si c’est plutôt régulier, on a l’impression de ne jamais arriver au bout.»

Joli résumé. La preuve, ce que nous en vîmes, dès les premiers pourcentages. L’écrémage fut immédiat. Et très vite, derrière l’éclaireur Barguil, à deux minutes, et Quintana parti en chasse, les mêmes acteurs dans les rôles-titres : Pogacar (emmené par Majka), Vingegaard, Thomas, Bardet. Nous ne découvrîmes rien d’autre qu’un calvaire collectif, ni plus ni moins, tellement éprouvant que nous imaginâmes un instant que certains allaient mettre pied à terre pour en venir à bout. Sans aucun replat depuis le bas, toujours «en prise» dès la sortie de Villard Laté et sa petite chapelle sur la droite, ils s’élevèrent comme dans l’allégorie sacrificielle du Christ. Eduardo Chozas se souvenait dans Le Dauphiné: «On ne peut jamais se dire : ‘’Dans 3 kilomètres, ça va devenir moins dur.’’ C’est compliqué jusqu’en haut. Dans les trois derniers kilomètres, j’étais épuisé, je n’avais plus d’énergie. J’ai beaucoup souffert pour rejoindre l’arrivée.» Sur un revêtement plutôt rugueux dans la longue ligne droite du sixième kilomètres, les coureurs laissèrent les derniers arbres pour cheminer sur un théâtre rocailleux, qui sert parfois de terrain d’exercices militaires, en particulier pour le 7e bataillon de chasseurs alpins. Nous touchâmes, par le récit, à la Légende des cycles. Au hameau des Tronchets, la pente dépassa les 10%, puis aux lieux-dits «Les Compes»,  puis à «Plainalp», quand le filet de route circulait désormais dans les alpages – les marmottes restèrent planquées dans ce haut lieu du pastoralisme local.

Au-dessus de 2000 mètres, en passant sous le sommet du Petit Aréa, la route n'offrit plus d'abri pour le vent jusqu’aux baraquements de l’armée. Et Vingegaard, à 4,4 km du but, se dressa sur les pédales. Un grand frisson s’installa dans nos esprits, en même temps que de lourds nuages sur nos têtes. Le mano a mano entre le tenant du titre et son dauphin débuta dans le silence d’un ciel sombre. Le Danois s’envola! Et Pogacar resta planté dans la pente, à l’arrêt, en perdition. D’où provenait semblable déroute? Fringale? Déshydratation? Nous le vîmes dans ce dodelinement des fracassés, qui nous rappela sa légère défaillance dans le Ventoux l’an dernier. Mais là, ce fut plus prononcé, plus sauvage. Rendu à son humanité, il ne pratiquait plus qu’un cyclisme brouillon, sans emphase et son épure s’effondra, collée à l’asphalte. Une espèce de naufrage inattendu. A l’avant, Jonas Vingegaard, 25 ans, oubliant tous les calculs, fila vers sa première victoire de prestige et endossa le maillot jaune. Le harcèlement des Jumbo venait d’activer sa lame tranchante. Pogacar paya l’adition et elle fut lourde, très lourde: il perdit plus de trois minutes. Plus saisissant encore, il acheva même son chemin de croix derrière Quintana, Bardet, Thomas, Gaudu et Yates. Qui l’eut cru? Au général, Vingegaard possédait 2’16’’ d’avance sur Bardet et 2’22’’ sur Pogacar. Le Tour entra bruyamment dans une nouvelle dimension. Mais qui aurait osé prédire la suite des événements?

Moralité, personne ne triche pas avec la montagne. Louis Aragon lui-même le disait: «Il y a un étrange moment, au Lautaret ou au Tourmalet, quand les dernières voitures passent et s'époumone le dernier coureur malheureux... le moment du retour au silence, quand la montagne reprend le dessus sur les hommes.» Au-dessus de Serre Chevalier, le chronicoeur respira bien fort et se montra reconnaissant envers le mode onirique du Tour. Dans la soirée, la lune s’annonçait blonde et rousse, comme les hectolitres de bière déversés toute la journée dans la vallée. Sans répit, nous entendîmes déjà les échos des cimes à-venir, dès ce jeudi. De nouveau le Galibier, puis la Croix de Fer, enfin l’Alpe d’Huez. Comme la promesse d’une autre tenaille impitoyable. Mais laquelle?

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 13 juillet 2022.]

mardi 12 juillet 2022

A Megève, Cort Nielsen se rappelle à notre souvenir

Dans la dixième étape, entre Morzine et Megève (145 km), victoire du Danois Magnus Cort Nielsen (EFE). L’épreuve a encore perdu deux coureurs, testés positifs au Covid, dont un nouvel équipier de Pogacar…

Megève (Haute-Savoie), envoyé spécial.

«Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience», écrivait René Char. Sans laisser les suppliques et les déceptions au rencart, nous pénétrâmes dans les Grandes Alpes avec au cœur de nobles ambitions et d’envies de splendeurs, entre Morzine et Megève (145 km, et non 148 km comme initialement prévu), une sorte de « sprint » en escalade progressive pour une étape si brève qu’elle attisait, chez les baroudeurs, tous les fantasmes de fuites. Dans les tréfonds de nos désirs secrets, nous espérions que le Tour donne à voir un spectacle inopiné et inachevé, dans le secret des murmures clos trahis par les circonstances. Le chronicoeur savait que le profil du jour, plutôt qualifié de «moyenne montagne» avec quatre bosses (dont une seule en 2e cat dans le final), avait un goût prononcé d’«apéritif» des Alpes. Un prélude modeste comparé aux deux étapes suivantes qui s'annoncent dantesques, d’abord vers le Granon, mercredi, puis vers l’Alpe d’Huez, jeudi. De quoi rêvasser aux scénarios les plus fous, dans un avenir accessible à la pensée.

Depuis le départ, cette dixième étape mena grand train jusqu’à la formation de la bonne échappée, par une chaleur étouffante pré-caniculaire se prêtant à toutes hypothèses. Les attaques se succédèrent à un rythme endiablé, tellement que nous vîmes une scène assez étonnante, à un peu plus de cent kilomètres de Megève. Le maillot jaune en personne se sentit obligé de sortir de sa réserve. Et pour cause: Primoz Roglic tenta de se glisser dans un groupe de fuyards. Vigilant, son compatriote slovène tua dans l’œuf cette initiative, qui, au moins, nous donna des indications sur les intentions des Jumbo.

Quand vingt-cinq courageux prirent enfin la poudre, après soixante bornes de bataille intensive (Cort Nielsen, Kamna, Sanchez, Bettiol, Gilbert, Boasson Hagen, Laporte, Rolland, Ganna, etc.), nous repensâmes un instant à l’ambiance si particulière qui s’abattit sur l’épreuve, encore une fois, mélange de stress et de trouille. Nous en étions restés aux bonnes nouvelles de la journée de repos, après l’annonce des tests négatifs au Covid de l’ensemble de nos Géants. Et puis, ce mardi matin, l’étau du maudit virus venait de se resserrer sur la caravane en mode panique, singulièrement autour de Tadej Pogacar, qui perdit pour ce motif un deuxième équipier, le Néo-Zélandais George Bennett. Le double tenant du titre avait déjà vu partir samedi le Norvégien Vegard Stake Laengen au sein de la formation UAE. Bennett ne fut pas le seul, puisque l'Australien Luke Durbridge (BEX), qui présentait de légers symptômes, quitta lui aussi la course. Ajoutons que l’épée de Damoclès restait suspendue au-dessus des UAE, puisque le grimpeur Rafal Majka, également positif, fut autorisé toutefois à s’élancer en raison d’une «très faible» charge virale. «On se teste tous les trois jours, certains tous les deux jours même, déclarait Pogacar, lundi à Morzine. C'est vraiment une situation préoccupante. Le covid peut tout ruiner d’un coup.»

L’ampleur de la menace devint tellement palpable que la direction du Tour annonça, au cœur de l’après-midi, qu’elle fermait définitivement l’accès au paddock des équipes aux futurs villages-départs. Priorité absolue : la protection des coureurs. Lundi, le patron Christian Prudhomme, expliquait: «Il y a un décalage entre la vie en général, avec les gens qui mettent le covid un peu derrière, et la nécessité de faire plus attention sur le Tour.» Face à une telle adversité potentielle, comme si tout se jouait à pile ou face en permanence, les choses perdaient leur nom, sinon leur sens. Si nos héros de Juillet savent d’ordinaire se nourrir des tragédies empruntées aux Illustres, nous comprenions leur désarroi d’avoir à s’incliner devant le Dieu Hasard. Comment ne pas avoir, un peu, l’esprit ailleurs?

Nous étions à 38 kilomètres du but, l’Italien Alberto Bettiol (EFE) s’était isolé, lorsque la course connut un temps-mort inattendu, sous la forme d’une manifestation à l’initiative de sept militants «climat». Neutralisation, interruption, tout rentra dans l’ordre après une pause fraîcheur improvisée dans les bas-côtés. Et il fallut attendre que la route se dresse quelque peu en direction de l’altiport de Megève pour sortir de notre torpeur, au moment même où l’Allemand Lennard Kämna (Bora), le mieux placé des échappés qui comptaient plus de neuf minutes d’avance, s’emparait virtuellement et temporairement du paletot jaune. Devant, la mini-course de côte s’acheva par dislocation et agonie. Le Danois Magnus Cort Nielsen (EFE), ancien porteur du maillot à pois, s’imposa en costaud et se rappela à notre bon souvenir. Derrière? Rien à signaler, hormis un beau sprint de Pogacar.

Le chronicoeur dût admettre qu’il n’était pas le seul à avoir déjà la tête tournée vers le terrifiant Granon, sur les hauteurs de Briançon, qui constituera ce mercredi le premier vrai «juge de paix». Il se répéta néanmoins, comme pour conjurer le mauvais sort, que le Tour n’a jamais été une épreuve qui rabaisse ses serviteurs, malgré sa stricte et impitoyable logique : rien ne vient jamais sans effort. René Char le professait: «Il n’y a que deux conduites avec la vie : ou on la rêve ou on l’accomplit.» Nous croisâmes les doigts pour que chacun, à sa place, puisse tenter de l’accomplir.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 13 juillet 2022.]

dimanche 10 juillet 2022

Pinot retrouve les cimes et échoue de peu

Dans la neuvième étape, entre Aigle en Suisse et Châtel Les Portes du Soleil (192,9 km), victoire du Luxembourgeois Bob Jungels (AG2R Citroën). Dans cette première incursion dans les massifs alpins, le Français Thibaut Pinot a joué la gagne jusque dans le final...

Châtel (Haute-Savoie), envoyé spécial.

L’âme de la Grande Boucle vit dans le conte et la tragédie ; et son récit dans toutes les potentialités imaginées dans le creuset de la réalité. Bienvenu en paraphrénie. Chaque fois recommencée, l’entrée dans les Alpes offre en général les faveurs du monde aux hommes sans chair qu’attirent les élévations supérieures. Leur solitude devint soudain vertigineuse, entre Aigle et Châtel Les Portes du Soleil (192,9 km), au fil d’une boucle en Suisse et une arrivée côté français, après l’ascension du Pas de Morgins (1re cat., 15,4 km à 6,1%), escaladée dans la continuité du col de la Croix (1re cat., 8,1 km à 7,6%). Terrifiante perspective, qui nous introduisait dans un univers grandiose de faiblesses et de bravoures, d’incertitudes aussi, à la veille d’une journée de repos.

A hauteur de cimes, avec l’horizon déchiré par les crêtes magistrales du Mont-Blanc, le chronicoeur dût admettre, d’abord, que les préoccupations de la course avaient pris une inclinaison aléatoire. Le Covid aux trousses, le Tour venait de laisser l’un de ses héros de Juillet en marge de la route, le Français Guillaume Martin, qui pointait à la quatorzième place du général. Déclaré «positif» au virus, le leader des Cofidis fut contraint de renoncer, après le Norvégien Vegard Stake Laengen (UAE) et le Français Geoffrey Bouchard (AG2R Citroën), mis à l’arrêt samedi. Ambiance assez grotesque dans la caravane, soumise chaque matin aux «tests», où tout se joue façon loterie, sachant que plus personne ne se trouve désormais à l’abri du hasard et d’une malchance pouvant ruiner les ambitions sportives. Beaucoup de directeurs sportifs, effrayés, réclament le retour de la « bulle sanitaire » des deux dernières années. «La gangrène est déjà là, on ne va pas la stopper en claquant des doigts», professait le patron de la FDJ, Marc Madiot. Le mode narratif perdrait-il de son onirisme?

Nous en étions là, au cœur d’un après-midi, quand nous prîmes conscience qu’il fallut attendre plus de quarante kilomètres de bataille épique au sein du peloton, pour que la «bonne échappée» se forme enfin. Un énorme groupe de vingt-et-un «costauds», parmi lesquels Van Aert, Pinot, Latour, Barguil, Castroviejo, Stuyvens, Uran, Geschke, Bonnamour, Cosnefroy, etc., de quoi rehausser l’ardeur d’un scénario moins déchiffrable qu’antérieurement. Calculateurs mais combatifs, ainsi progressèrent-ils sur leur monde élastique, découvrant alentours le spectacle grandiose de montagnes nues dont l’ombre les écrasait. Effet garanti d’une beauté moins spectrale que rocailleuse sous les éclats d’un soleil pré-caniculaire. D’ordinaire, l’art de grimper éveille les corps comme une écriture organique. Par habitude, nous n’empoignâmes donc pas à la légère ce qui se trouvait à l’abri de la lumière et des évidences, accordant de l’intérêt aux minces écarts clandestins.

Ainsi, qu’allait nous réserver la première ascension sérieuse du Tour, le col de la Croix, du moins par son altitude (1778 m), là où l’oxygène se raréfia subitement et atteignit les organismes  non encore acclimatés? Dans le peloton, trois UAE de Tadej Pogacar prirent d’obligation les commandes, l’écrémage débuta par l’arrière, et jamais l’avance des fuyards ne dépassa les quatre minutes. Dans le secret de nos pensées, nous espérions que la fabrique à bascule actionnerait sa lame impitoyable. Nous pensâmes même benoîtement que les Jumbo (Vingegaard et Roglic) et les Ineos, qui disposaient de quatre représentants dans les dix premiers (Thomas, Yates, Pidcock et Martinez), allumeraient autant de feux que possible pour tenter d’isoler le Slovène, le pousser dans ses retranchements jusqu’à brutaliser sa volonté cannibalesque de «tout prendre». Pour des UAE aux craquelures évidentes, la configuration délicate était pourtant en place: la gestion d’une échappée fournie, où se glissèrent quelques bons grimpeurs, avant les éventuels assauts des favoris.

Nous patientâmes, mais aucune grande manœuvre ne survint. En tête, l’étonnant luxembourgeois Bob Jungels (AG2R Citroën) s’isola de ses compagnons de fuite, dans un raid élégiaque qui parut voué à l’échec. Le surgissement du Pas de Morgins ne nous éclairera – hélas – qu’après de long kilomètres. Jungels poursuivit sa folle chevauchée et sembla renverser les pronostics, mais Thibaut Pinot, intercalé, se lança dans une flamboyante poursuite, comme à ses plus belles heures perdues. La plupart des autres rescapés du matin furent avalés – sauf Verona et Castroviejo – par le gros de la troupe, réduite à une quarantaine d’unités. Pendant ce temps-là, Pogacar maîtrisa sa petite entreprise, sans être menacé. Las.

L’important se nouait tout là-haut, dans ce duel entre Jungels et Pinot, ce dernier oubliant les calculs et déboutonnant sa réserve en se livrant à des serments retrouvés. Un suspens haletant s’installa vers Châtel, mais le Luxembourgeois résista, à l’arrache, courageux en diable malgré soixante bornes en solitaire, et remporta une victoire de prestige après trois années de galère. Le Français, finalement revu dans le final par Verona et Castroviejo, lâcha l’affaire. Le chronicoeur, soumis à la nécessité mythique de l’épreuve, crut entrevoir par la résurrection de Pinot les traces de ces lentes concrétions des vertus positives des champions, les vrais. Pinot les incarna, montrant la matière brute de sa réalité. Sinon toute sa vérité.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 11 juillet 2022.]

samedi 9 juillet 2022

Van Aert a toujours la côte

Dans la huitième étape, entre Dole et Lausanne en Suisse (186,3 km), victoire du Belge Wout Van Aert (Jumbo). Une journée vécue sans enthousiasme, avant l’entrée dans les Alpes, dès ce dimanche.

Sur la route du Tour.

Pas de pause, ni de faux-fuyants. Au lendemain de la première escalade sauvage dans les pentes de la Planche des Belles Filles, le peloton traça plein sud-est, entre Dole (ville de Louis Pasteur, fêté comme il se doit pour les 200 ans de sa naissance) et Lausanne (186,3 km). Une étape moins «transitionnelle» qu’il n’y paraissait, en vérité. Un profil «casse-patte» avec son final adjugé dans la côte du Stade Olympique sur les hauteurs du lac Léman (3e cat., 4,8 km à 4,6%), propice, à priori, aux audacieux qui ne disputaient plus ni le général ni la gloire, sauf celle d’une journée. Ainsi avancèrent-ils, calculateurs, sur leur monde élastique. Autant l’avouer, le chronicoeur resta côté français, pour le bien des finances de l’Humanité, prenant un peu d’avance vers les massifs alpins en prévision des jours futurs. Après tout, ne pas voir Lausanne et, surtout, fuir les tarifs hôteliers prohibitifs de la Suisse ne constituaient en rien une entrave à l’esprit. Espérons-le du moins.

Dans une salle de presse improvisée, loin du fracas de la caravane, tout débuta par une inquiétude grandissante. Ce samedi, le Tour fut en effet rattrapé par les premiers cas de Covid-19, avec comme conséquence le retrait de plusieurs coureurs, dont un des coéquipiers du maillot jaune slovène Tadej Pogacar. Le Norvégien Vegard Stake Laengen (UAE) quitta la course avant le départ, tout comme le Français Geoffrey Bouchard (AG2R Citroën), lui aussi positif au coronavirus. «Vegard a été testé négatif hier matin lors du protocole de test de routine de l'équipe interne. Mais il a signalé des symptômes de maux de gorge tard la nuit dernière», expliqua au matin le médecin de l'équipe émiratie, le Dr Adriano Rotunno. «Le test antigénique a été positif et il a été confirmé par un test PCR ce matin.» Quelques minutes plus tôt, l'équipe de Bouchard avait fait part du départ de son grimpeur, vainqueur par le passé du classement de la montagne au Giro et à la Vuelta, mais néophyte sur cette Grande Boucle. Précisions que ces deux cas furent les premiers concernant les coursiers, mais la nouvelle vague de Covid a déjà provoqué des départs dans l'encadrement de plusieurs équipes (personnel et direction des groupes). A elle seule, la formation Quick-Step a dû faire appel à trois nouveaux directeurs sportifs depuis le début. A la suite de la cascade d'abandons enregistrés au Tour de Suisse à la mi-juin, le protocole anti-Covid fut actualisé par l’Union cycliste internationale (UCI). Les tests sont obligatoires avant le départ et lors des deux journées de repos de l'épreuve, coureurs et personnels d'équipes compris. En cas de positivité, le protocole prévoit que «la décision d'isolement éventuelle sera prise de manière collégiale par le médecin de l'équipe concernée, le médecin Covid-19 de l'épreuve et le directeur médical de l'UCI». Chacun a bien compris l’enjeu : une sorte de «loterie» se joue tous les matins, personne n’étant à l’abri du hasard et d’une mise au ban…

Alors qu’un point – moins lyrique que sportif – s’imposait avant l’entrée des Alpes (dès ce dimanche vers Châtel, 15,4 km à 6,1%), nous fûmes de nouveau perturbés par une énorme chute, après dix bornes de bataille afin de constituer la «bonne échappée». Plusieurs leaders se retrouvèrent au sol, dont Romain Bardet et David Gaudu, respectivement cinquième et sixième du général, Peter Sagan, ou encore Ben O’Connor, décidément à la dérive depuis une semaine. Victime de la culbute, Kevin Vermaerke fut même contraint de renoncer. A l’avant, trois courageux profitèrent de l’incident pour s’extraire (Cattaneo, Wright et Frison) et figèrent les circonstances pour un temps-long. Une aubaine. Comme tous les suiveurs, nous avions encore la tête dans la Planche des Belles Filles, repensant à la victoire de Tadej Pogacar devant Jonas Vingegaard au prix d’un effort surréaliste. Nous songeâmes surtout aux performances de nos deux Français, Bardet et Gaudu, un peu justes mais présents dans la lutte, ce qui suscita bien des espoirs. Les images furent d’ailleurs frappantes et traduisaient la violence consentie. Bardet eut par exemple du mal à descendre de sa machine avant de se vautrer de tout son long sur un coin d’herbe, peinant à reprendre souffle au sommet du massif vosgien. Il répétait: «J’en ai chié, j’en ai chié... C’est une saloperie, hein, ça fait bizarre des cols aussi durs, je n’avais plus l’habitude de ces efforts.» Quant à Gaudu, incapable, sur le moment, de mettre un pied devant l’autre, il raconta à l’Equipe: «Au moment où Pogacar a accéléré, je me suis mis en danseuse et ça m’a coûté un peu de force, le chemin étant plus glissant qu’en 2019 et je ne m’attendais pas à ça. J’ai un peu perdu l’adhérence. Après, j’ai préféré gérer, pour ne pas exploser.» L’un et l’autre nourrissaient néanmoins des espérances. Le premier: «Jusqu’à un kilomètre de l’arrivée, j’étais vraiment bien, donc je suis content.» Le second: «Faire sixième au milieu des favoris, c’est bien.» Et pour le dire autrement: un Français sur le podium à Paris ne relève plus forcément du fantasme.

Pogacar, lui, poursuit ses envolées, mental en fonte, augmentant brique par brique le mur de sa surpuissance comme de sa volonté de « tout prendre », façon Cannibale. S’il n’a pas « tué » le Tour, beaucoup d’observateurs comptent sur les Jumbo (Vingegaard et Roglic), mais aussi sur les Ineos, qui disposent de quatre représentants dans les dix premiers (Thomas, Yates, Pidcock et Matinez), pour allumer des incendies et tenter d’isoler le prodige slovène, dès les Alpes. Gerain Thomas, vainqueur 2018, assurait: «A coup sûr, nous  pourrons utiliser ce nombre dans les prochains jours, mais il faudra choisir les bons moments et ne pas y aller n’importe comment. Mais on devra essayer, on le doit.» Le directeur sportif des Jumbo, Grisha Niermann, déclarait pour sa part: «On va continuer à rendre la vie difficile à Pogacar, on fera tout ce qu’on peut, sinon ce Tour va vraiment être ennuyeux.»

Nous n’en étions pas là. Saoulés de lumière et de chaleur en ce jour du soigneur, nos Géants pénétrèrent dans le canton de Vaux, au cœur de l’après-midi, sur des positions figées et un écart à minima avec les échappés, moins de deux minutes. Le scénario, sans saveur et donc ennuyeux, parût dès lors écrit à l’avance. De quoi alimenter la chronique, nous vîmes toutefois Thibaut Pinot aller au sol à son tour, puis prendre une musette en plein visage lors d’un ravitaillement. Et lorsque le gros de la troupe longea les berges du Léman, nous comprîmes que nous assisterions à une nouvelle «course de côte» dans l’ultime rampe du Stade Olympique inondée de spectateurs. Lausanne, capitale administrative du sport mondial qui accueille les sièges d’une quarantaine de fédérations internationales, recevait les Forçats pour la sixième fois de son histoire. Les deux fuyards rescapés (d’abord Cattaneo, puis Wright) rendirent les armes au pied de la bosse. Et pour la énième fois, les cadors, maillot jaune en tête, entrèrent en action dans l’usage exclusif de la robustesse explosive. Sélection sèche et brutale. Les meilleurs devants (Pogacar, Rogliz, Vingegaard, Bardet, Gaudu, Martin, etc.), les autres à l’agonie. Nous crûmes un instant que Pogacar allait remettre ça, mais, imbattable dans l’exercice des sprints en faux-plat montant, l’ineffable couteau-suisse belge Wout Van Aert (Jumbo) vint cueillir son deuxième succès depuis le Danemark, confortant son maillot vert.

Toujours vivant à la passion, et parce que la mémoire sur les routes du Tour demeure cet invariant qui cadenasse nos imperfections, le chronicoeur souhaita conclure en satisfaisant à une demande générale. «Mais où en est Froome?», demandent des lecteurs depuis plusieurs jours. Le plus illustre des anonymes du peloton ne se porte pas si mal, sachez-le. Classé quarante-et-unième à La Planche, à moins de quatre minutes de Pogacar, le quadruple vainqueur de l’épreuve pointait, hier matin, à la cinquantième place du général, à près de quinze minutes du maillot jaune. Certes, le Britannique, anobli par la reine en 2015, se situe à des années lumières de ses exploits antérieurs, mais, contrairement à ses habitudes récentes, il n’a toujours pas sombré dans les abysses de la déroute totale, quitte à se poser la seule question qui vaille: «Pourquoi m’infliger ces humiliations?» Des philosophes concluraient qu’en cela le vélo est dialectique. Des cyclistes, que les souffrances vélocipédiques ont rendus plus humbles de jugement et d’attitude. Froome, modeste en diable désormais, ne gagnera plus jamais «son» Tour. Mais le chronicoeur s’attend à le voir se glisser dans une échappée, tôt ou tard, et pourquoi pas donner un peu de sens à son obstination. Celle-ci porte un nom cruel: chemin de croix.

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 9 juillet 2022.]

vendredi 8 juillet 2022

Pogacar se met à La Planche

Dans la septième étape, entre Tomblaine et La Planche des Belles Filles (176,3 km), victoire du maillot jaune Tadej Pogacar. Le Slovène a dû jouer des coudes pour dominer in extremis son dauphin l’an dernier, le Danois Jonas Vingegaard (Jumbo).

La Super Planche des Belles Filles (Haute-Saône), envoyé spécial.

Et soudain, sous un soleil d’Est aussi ardent qu’une brindille méditerranéenne en pleine sécheresse, il n’y eut dans leurs fréquences de pédalage saccadées, hachurées par la douleur des corps, qu’une exigence intime de macération – à peine trahie par la ruse des uns, la bravoure des autres et la folie collective d’à peu près tous. Dans le secret de leurs pensées, propageant maladroitement leur confusion, certains allaient enfin en savoir plus sur eux-mêmes, et une bonne partie de la suite du Tour. L’après-midi s’était écoulée bravement, entre Tomblaine (périphérie de Nancy) et La Super Planche des Belles Filles (176,3 km), qui domine le Territoire de Belfort et une partie du parc naturel régional des Ballons des Vosges.

Longtemps, nous quêtâmes la «bonne échappée», qui mit plus d’une heure à se former au cœur d’un peloton électrique et survolté, sur un parcours aussi plat qu’une autoroute dans sa première partie, pour venir s’échouer sur des hauteurs bien connues désormais des Géants de la Route, abordées cette fois par deux cols de troisième catégorie, ceux de Grosse Pierre et des Croix. Au fil des ans contemporains, La Planche des Belles Filles (1re cat., 7 km à 8,7%) est devenue une sorte de «classique» des traceurs de l’épreuve, autant pour sa difficulté que par sa situation géographique, assez lointaine des massifs traditionnels, servant ainsi de «rampe de lancement» à des étapes transitionnelles. La station de ski de la Haute-Saône recevait d’ailleurs le Tour pour la sixième fois en dix ans, après avoir opéré une entrée fracassante en 2012 parmi les sites d’arrivée. Ce jour-là, un certain Chris Froome y écrasa la concurrence, ce que Tadej Pogacar réalisa de manière encore plus stupéfiante, en 2020, lors de l’ultime contre-la-montre en côte, ce qui donna lieu à un retournement de situation historique avec sa prise de pouvoir définitive aux dépens de son compatriote slovène Primoz Roglic. Depuis, Pogacar semble invincible à mesure qu’il grandit dans son écrasante supériorité.

En vérité, nous attendions cette étape avec quelques frissons. Les grimpeurs et autres cadors devaient y surgir d’une claire définition, sachant que dans l’apprentissage du pays en élévation, les ascensionnistes disposaient là d’un avantage hautement incomparable, surtout dans les vraies premières rampes qui cassent les rythmes et atomisent tous les braquets antérieurs. Du brutal. Avant de parvenir à ces sommets d’allégresse, dix vaillants fuyards formèrent un joli groupe d’éclaireurs (Schachmann, Kamna, Teuns, Durbridge, Pedersen, Barthe, Erviti, Geschke, Ciccone et Asgreen). A l’arrière, à une centaine de kilomètres du but, les UAE de Pogacar prirent les commandes de la chasse, suite à un épisode plutôt étonnant. Tandis que le maillot jaune satisfaisait à un «besoin naturel», selon l’expression aussi ridicule que consacrée, le peloton ne ralentit pas son allure, contrairement aux usages. Apparemment, cela déplût au Slovène. De retour à son poste, il réclama dès lors à ses équipiers de mener grand train, manière de signifier méchamment: «Qui est le patron?»

A ce petit jeu, nous ne donnâmes pas cher de l’échappée, et partant, du sort de l’ultime ascension dans la Planche des Belles Filles. Mais patience. Rappelons d’abord que le nom charmeur de l’endroit cache, lui, une histoire légendaire qu’il convient de narrer. En 1635, en pleine guerre de Trente Ans, des mercenaires suédois avaient massacré tous les hommes des vallées de la Savoureuse et du Rahin, avant de pourchasser les femmes de la région. Celles-ci se jetèrent dans les eaux du lac pour échapper à leurs bourreaux. Une seule d’entre elle parvint à s’échapper de ce suicide collectif. D’où l’origine du nom: La Planche-des-Belles-Filles… La montagne offre parfois une revanche à l’esprit, qui la lui rend bien. Du point de vue cycliste, celle-ci possède en revanche un invariant que le chronicoeur ne risquait pas d’oublier: les quatre derniers porteurs du maillot jaune au soir de La Planche remportèrent toujours l’épreuve à Paris (Wiggins en 2012, Nibali en 2014, Froome en 2017, Pogacar en 2020).

Puisque l’homme, en s’élevant, s’informe de son propre mystère, comme le réclame le Tour en mode sacrificiel, nous réalisâmes que le sérieux de la bagarre s’engagea dès la vallée à une cadence soutenue. A l’avant, sept courageux s’isolèrent (Geschke, Durbridge, Schachmann, Kamna, Teuns, Erviti et Barthe). Dans le groupe maillot jaune, les UAE poursuivaient leur travail de sape. En traversant le village de Plancher-les-Mines, où débute la rampe terminale, nous cherchâmes du regard Thibaut Pinot, l’enfant du pays, tandis que des slogans à sa gloire couvraient littéralement le bitume. La veille, à Longwy, le franc-tireur de la FDJ avait volontairement laissé filer du temps pour tenter, «chez lui», d’aller décrocher la lune sans provoquer les éventuelles réactions des favoris. Ayant manqué l’échappée, comment allait-il réagir? Le pourrait-il seulement?

La dislocation survînt. Les fugitifs s’ensuquèrent, bien que l’Allemand Lennard Kämna s’essaya à la résistance, hélas en vain. Et quand les cadors se braquèrent, Thibaut Pinot s’affaissa, irrémédiablement. Le vertige de l’espoir était déjà passé. Le ménage débuta, mais seulement à moins de deux kilomètres du sommet, quand ils atteignirent l’incandescence ce que l’on pouvait nommer du cyclisme «à l’ancienne». Ce fut spectacle hallucinant de voir ces cyclistes « modernes » – souvent à la limite de la robotisation – redécouvrir une portion antédiluvienne: un tertre de chemin blanc concassé et damé, avec son passage à 24% noyé de poussière.

Dans ces pentes sauvages, Pogacar passa à l’action, cassa du bois de Planche, en fit des copeaux, mais il y eut un gros «mais». Alors qu’on pensait qu’il allait s’envoler seul au sommet vers le bleu profond du ciel, le Danois Jonas Vingegaard (Jumbo), son dauphin l’an dernier, vint le titiller, le dépassa, crut même un instant entrevoir la victoire d’étape à quelques mètres du but, mais Pogacar, dans un dernier sursaut, à bout de force, à l’arrache et en danseuse, le «sauta» sur la ligne. Duel étonnant ; conclusion ouverte. Les deux hommes, hors de souffle, finirent roue dans roue, quasiment à l’arrêt. Le Slovène, double tenant du titre, remportait bien sûr sa deuxième étape consécutive et confortait son maillot jaune. Sauf que, sur ces routes dressées qui semblaient vouloir lui frayer un chemin, il ne se trouvait pas seul au monde. D’autant que les autres favoris ne pointaient qu’à quelques secondes derrière (Roglic à 12’’, Gaudu et Bardet à 20’’). Le chronicoeur toucha au nœud de l’évidence : Tadej Pogacar domine le Tour, mais ne l’écrase pas encore. Au général, il ne possède que 35 secondes d’avance sur Vingegaard…

[ARTICLE publié sur Humanite.fr du 8 juillet 2022.]

jeudi 7 juillet 2022

A Longwy, Pogacar et les mains d’or

Dans la sixième étape, entre Binche en Belgique et Longwy (219,9 km), victoire du Slovène Tadej Pogacar (UAE), qui s’empare du maillot jaune. Les coureurs arrivaient dans la ville de l’ancien bassin sidérurgique, sacrifié en 1984.

Longwy (Meurthe-et-Moselle), envoyé spécial.

«Un grand soleil noir tourne sur la vallée / Cheminées muettes, portails verrouillés.» Jamais, sans doute, Bernard Lavilliers n’aurait imaginé que ses paroles des Mains d’Or accompagneraient le chronicoeur en cette journée d’étape, la plus longue du Tour. Plafond bas et nuages lourds, entre Binche, en Belgique, et Longwy (219,9 km), pour un sympathique crochet chez nos cousins wallons, avant un final promis aux puncheurs. Comme en 2017, l'arrivée se situait au sommet de la côte des Religieuses (1,6 km à 5,8%), rehaussée d’un un raidard 800 mètres à 12% qui risquait d’éloigner les sprinteurs. Mais nous n’en étions pas encore là, lorsque la voiture de l’Humanité déboulât dans la ville de Longwy. Sur les traces des hommes de fer, honorés par d’autres Géants, qui allaient bientôt s’échouer tout à côté de la rue de la République et de l’avenue Raymond-Poincaré, dont les bicoques ouvrières, alignées, sont restées toutes identiques aux grandes heures industrielles. Au fil des décennies, elles devinrent ce que nous en voyons désormais. Mornes et décrépies. Souvent vides.

Depuis le départ, façon usus, fructus, abusus, un peloton secoué d’attaques successives semblait avoir oublié les plaies et les bosses de la veille, sur les pavés de l’Enfer. Pas moins de quatre abandons suite à la bataille (Oss, Gogl, Haig et Kirsch) et une incertitude : combien de temps tiendrait Primoz Roglic après sa culbute et sa luxation de l’épaule, sanctionnée par deux minutes de débours sur le grandissime favori Tadej Pogacar? Par cette grande confusion des horloges du Tour, nous pensâmes déjà à la montée de la Planche des Belles Filles, ce vendredi, qui constituera le premier juge de paix dans des pourcentages décisifs. Patience.

«Wagons immobiles, tours abandonnées / Plus de flamme orange dans le ciel mouillé.» Quand l’avant-garde du peloton, après avoir repris trois fuyards au long court – dont le maillot jaune Van Aert, parti dans une chevauchée de l’absurde avant de sombrer – pénétra à son tour dans Longwy en mode éclaté, nous nous demandâmes si ces Forçats de la modernité cycliste savaient que, en ce lieu, la mélancolie ouvrière continuait de s’épaissir et que la part du cœur, dans les tréfonds de la mémoire, ne se réduisait pas à son passé de plomb. A l’instant même où les casse-cous du jour mangeaient la rampe terminale pour se disputer du prestige, la voix de Lavilliers résonnait dans nos écouteurs. «On dirait, la nuit, de vieux châteaux forts / Bouffés par les ronces, le gel et la mort.» Des spectres murmuraient à nos oreilles, tandis que, de ce côté-ci du temps, un travailleur du vélo, tel un modèle réduit du capitalisme sportif, levait les bras du triomphe. De l’acier rouge avait jailli de ses jambes en feu: Tadej Pogacar en personne réglait la montée finale et s’emparait même du maillot jaune. Ce qu’il accomplissait là, après son numéro sur les pavés du Nord, résista aux superlatifs.

Mais depuis l’autre côté du temps, un peu d’histoire dans les entrailles d’une Lorraine affaissée. «J'ai passé ma vie là, dans ce laminoir / Mes poumons, mon sang et mes colères noires.» Jusqu’au début des années quatre-vingt, Longwy fut en effet l’un des plus importants bassins industriels de France, intimement associé au savoir-faire sidérurgique, concentrant l’essentiel de la production nationale de fonte et d’acier. Hommes et femmes de chair solidaire, fiers du métier. La cité, modeste en taille et ensuquée par les fumées des hauts fourneaux, s’organisait autour des blocs d’usines, charriant matins et soirs, souvent à vélo, des milliers de salariés.

La plupart des maisons d’ouvriers arborèrent durablement les vestiges des décorations d’origine, des frises en bois de toutes les couleurs ornant les perrons. A l’intérieur, des tables en formica, sur lesquelles on posait bien à plat les mains d’or dont l’épaisseur calleuse attestait l’origine sociale. La vie se résumait à l’usine, pour le boulot. Et à la bicyclette, pour les loisirs. L’Union cycliste du Bassin de Longwy jouissait d’ailleurs d’une méchante réputation. Une époque identificatoire, quand les Français prenaient corps par l’intermédiaire des exploits pédalant de leurs semblables, ces hommes du peuple en «ouvriers du Tour», durs à la tâche eux aussi, ces Forçats de la Route (les vrais)… Et puis il y eut le tournant de la rigueur et la «grande casse» du 29 mars 1984, jour maudit. Le gouvernement socialiste décida de revoir son «plan acier» et annonça la suppression de 21.000 emplois dans la sidérurgie. Mitterrand referma cyniquement le couvercle: «Qui n’a pas la Lorraine dans son cœur?», dans la lignée des grandes dynasties de maîtres des forges – Wendel, Schneider –, devenues les archétypes des puissants, symboles des deux cents familles les plus riches de l’époque. Dès lors, Longwy perdra ses enfants: 22000 habitants dans les années 1960, 14000 de nos jours. Disparus, les fantômes des classes du bas, sidérurgistes de la fournaise, avec leurs mains devenues si insensibles qu’ils les glissaient, par tradition et en hiver, dans les eaux glacées de La Chiers, la rivière locale. «J'voudrais travailler encore, travailler encore / Forger l'acier rouge avec mes mains d'or.»

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 8 juillet 2022.]

mercredi 6 juillet 2022

Pogacar écrase l’Enfer du Nord

Dans une cinquième étape épique, entre Lille et Arenberg (153,7 km), victoire de l’Australien Simon Clarke (ISR). Onze secteurs pavés étaient à franchir. Le double tenant du titre a commencé à faire le ménage parmi les favoris.

Arenberg Porte du Hainaut (Nord), envoyé spécial.

Et ceux qui venaient de souffrir nous saluèrent, à leur manière, corps meurtris, moitié mutins moitié victimes. A raison, ils redoutaient l’événement, son injustice potentielle, avant le ranger dans les affres de leur propre désolation. De Lille à Arenberg (153,7 km), nous assistâmes donc à l’une de ces étapes d’anthologie qui, tôt ou tard, nourriront de futurs palimpsestes immémoriaux. Nous nous trouvâmes au cœur de l’après-midi, après 80 bornes avalées sous un ciel généreux à peine ourlé, rendant les difficultés moins ardues, quand le gros de la troupe débuta son orgie d’ornières et de pavés sur des boyaux de 30 ou 32 millimètres de section. Ci-devant, les onze maudits secteurs de l’Enfer du Nord (classés de 11 à 1), pour un mini-Paris Roubaix à l’envers (nord-sud) concentré sur 70 kilomètres et plus complexe à aborder, par bien des aspects, que le vrai Monument de printemps. Selon la formule consacrée: un favori n’y pouvait gagner le Tour, mais tout y perdre. Sur leurs visages déjà vrillés par la douleur, nous devinâmes même cet effondrement du présent sous le poids du danger permanent. Oui, c’était ça. Le silence intérieur à la place de la furie alentour.

Depuis un moment, six courageux brossés par la poussière (Powless, Gougeard, Boasson Hagen, Van Der Hoorn, Clarke, Cort Nielsen) ouvraient la voie comme pour conjurer le mauvais sort, l’âme tôt bleuie par le manque d’air. Tout s’emballa en nervosité, à la faveur d’une partie de gros bras, frottages en règle des plus puissantes équipes pour projeter au mieux leurs cadors (Ineos, Jumbo, Quick-Step, FDJ, Bora, UAE, DSM, etc.). Avant même la furie des goulets d’étranglement, le maillot jaune Wout van Aert (Jumbo) tâta méchamment l’asphalte et s’octroya une belle chasse pour reprendre sa place, manquant de peu de percuter un véhicule. Nous pensâmes à Chris Froome, en 2014, contraint à l’abandon dans des circonstances dantesques… sans même apercevoir le début des tronçons pavés de mauvaises intentions.

A l’heure de la bière, ils étaient bien là, ces tertres empierrés – ils déployaient leurs ombres comme on jette des maléfices. Dès Villers-au-Tertre (secteur 11), puis dans Eswars, et plus encore dans Wasnes-au-Bac et Emerchicourt (secteurs 9 et 8), en une longue file processionnaire, bataille de sape et guerre de positionnement se disputèrent l’alternance. Nous vîmes Pogacar, Roglic, Sénéchal se tenir aux avant-postes. L’écrivain Paul Fournel a raison: «Les hommes, à vélo, ressemblent à ce qu’ils sont.» Des casse-cous, qui s’installèrent progressivement dans ces dodelinements anxieux qui signèrent la fragilité haute tension, quand leur force vînt à claquer la porte. Tandis que les échappés résistaient, sur ces terres noires ensemencées au mâchefer, une impitoyable sélection s’opéra dans le peloton, éparpillé. Incidents et chutes s’accumulèrent. Victimes: Van der Poel, Van Aert, Lampaert, Sagan, O’Connor, Thomas, Pinot et même Roglic et Vingegaard (longtemps en quête d’une machine à sa taille). Tous irrémédiablement lâchés. Le premier grand ménage – il laissera des traces.  

De ce tourbillon épique façon jeu de massacre, Tadej Pogacar en rajouta dans la démesure et s’octroya des relais de seigneurs à Erre, Warlaing et Tilloy (secteurs 5, 4 et 3). Flanqué de Stuyven, le double tenant du titre creusa les écarts et martyrisa les esprits. Jusqu’à plier le Tour d’une synthèse brutale avant terme? En tête, l’un des cinq rescapés du matin, l’Australien Simon Clarke (ISR) remporta une victoire de prestige. A l’arrière, un petit déluge et un goût de fer. Dans les porte-bagages, une quinzaine de secondes envolées pour certains (Van Aert, Vingegaard, Bardet, Thomas, Bardet, Gaudu, etc). Mais des minutes de passifs pour d’autres: plus de deux pour Roglic, trois pour O’Connor... Alors, sur la ligne d’arrivée, il ne fallut pas manquer l’apparition des morts-vivants, transis d’effort, apparaissant dans un interminable défilé, maculés d’un masque de poussière humidifié par l’usage corporel, leurs regards encore perdus, leurs jambes ravinées par la crasse, leurs muscles durcis par la souffrance, leurs espoirs largués sur les bas-côtés. Le chronicoeur les observa. Ils marchaient, le vélo à la main, comme des automates, des tonnes de remords moribonds moussaient dans leurs gorges, bloquées par la sidération, préservant encore un peu leurs silhouettes étranges qui abritaient tant de folie quelques minutes auparavant. L’«Enfer du Nord» venait de parler. Car ici, à condition de bien tendre l’oreille, les sacrifices de l’existence restent des murmures. Ceux des fracassés en forçats, mineurs et coursiers, gueules noires et Géants de la Route réunis des abîmes.

Et puisque l’endroit, classé au Patrimoine mondial de l’Unesco, vit aussi par le devoir d’Histoire, nous dûmes lever les yeux, en salle de presse, située à l’intérieur du site de Wallers Arenberg, tout au bout de l’alignement rectiligne de « l'ancienne cité » minière dont la fosse, entre 1903 et 1989, extrayait 32 millions de tonnes de charbon, non loin de la mythique tranchée éponyme où la forêt domaniale impose sa masse immobile. Au-dessus de nos têtes, des dizaines de bleus de travail étaient suspendus à des fils de fer, comme à l’époque des petits matins muets, silhouettes courbées et paumes tremblantes avant la « descente ». Le nez dans la chicorée fumante, nous ressentîmes une sorte de frisson.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 7 juillet 2022.]

mardi 5 juillet 2022

Wout van Aert, le feu du dragon

De retour en France, dans la quatrième étape entre Dunkerque et Calais (171,5 km), victoire en solitaire du maillot jaune, le Belge Mathieu Wout van Aert (Jumbo). Six côtes répertoriées des monts du boulonnais étaient à franchir.

Calais (Pas-de-Calais), envoyé spécial.

Comme si nous subsistions dans l’entrebâillement d’une porte imaginaire, le retour sur le territoire national après un Grand Départ lointain nous rappelle toujours que le Tour, dans son insolente francitude à la conquête de nouveaux territoires à affranchir, ne dépend pas de ses champions mais domine ceux qui l’incarnent. Ainsi, les us et coutumes de notre monument de Juillet ressemblent parfois à des enclosures, quand les lois du genre, bousculées par des règles inédites, marquent la fin des droits d’usage. Avouons que les dernières heures parurent bien étranges à toute la caravane. Pour la première fois de l’histoire, après un transfert éreintant depuis les fjords enivrés du Danemark, les coureurs connurent donc une pause obligatoire, lundi, après seulement trois étapes. Une journée «off» supplémentaire, en plus des deux instaurés de rigueur depuis 1999. De quoi alléger le programme, ou le compliquer, chacun effectuant une sortie sur le vélo plus ou moins intense selon les équipes. Comme le rapportait notre druide Cyrille Guimard: «Puisque le triptyque danois n’a pas bouleversé ni décanté la hiérarchie, contrairement aux prévisions, on peut affirmer que le Tour débute vraiment dans le Nord… surtout après une journée de repos.»

Le chronicoeur, furetant de nouveau sur les routes pour s’imprégner de l’articulation réelle des choix, n’oubliait pas que la légende versifiée de la «plus belle course du monde» est devenue un exercice de résistance en intensité sélective, quand elle était, jadis, une épreuve d’endurance de l’extrême. Toutes les preuves se trouvaient sous nos yeux, dans la quatrième étape entre Dunkerque et Calais (171,5 km), sur un parcours accidenté et venteux dans les monts du boulonnais – qui eût été idéal pour Julian Alaphilippe. Six côtes répertoriées, dont la plus fameuse, celle pavée de Cassel (1,7 km à 4,2%), où Charly Mottet, Bernard Hinault ou Thomas Voeckler y bâtirent leurs succès sur les 4 Jours de Dunkerque. Ou encore celle du Cap Blanc-Nez, balayée par les embruns du bord de mer juste avant Sangate et plantée à dix bornes de l’arrivée (900 m à 7,5%) telle une juge de paix.

Il était à peine quatorze heures, sous un soleil entier à peine voilé, quand deux courageux croisèrent en pionniers le beffroi de Bergues, de la célèbre ville éponyme rendue mémorable, en 2008, par Bienvenue chez les Chtis, de Dany Boon, dont on se souviendra qu’il reste le deuxième film le plus vu dans les salles françaises de cinéma (derrière Titanic). Sans jouer du carillon, mais comme les jours précédents «à la maison», l’inénarrable porteur du Maillot à pois, le Danois Magnus Cort Nielsen (EFE), avait depuis le départ emporté dans sa roue arrière le Français Anthony Perez (Cofidis). Une échappée fleuve vouée à l’échec. Nous attendions de l’inattendu, nous eûmes un furtif aperçu, justement dans Cassel (km 30,7). A l’initiative des Quick-Step de Jakobsen, Asgreen, Lampaert et Sénéchal, équipe plutôt en terre conquise, le peloton se fendit en morceaux. Pas inquiet, le maillot jaune Wout van Aert (Jumbo), leader des débuts puis prochainement équipier de luxe pour Primoz Roglic et Jonas Vingegaard, avait déclaré la veille: «Nous allons continuer à essayer de combiner nos deux objectifs. Je suis bien parti pour le maillot vert et, au classement général, nous sommes restés hors de danger au Danemark.»

Puis nous constatâmes, fruit d’un schéma hélas assez désolant après l’atomisation des fuyards (Cort Nielsen d’abord, Perez ensuite), qu’il n’y aurait pas de baston générale avant le Cap Blanc-Nez. Une sorte «d’explosion» en brutalité, sans passer par la phase «laminoir». Tout explosa sous l’impulsion des Jumbo, afin d’éparpiller les sprinteurs et mettre sur orbite le maillot jaune en personne, le Belge Mathieu Wout van Aert, irrésistible de puissance et de prévisibilité. Dans les rues de Calais, cité de la dentelle et de la mode, le Dragon imaginé par l’artiste François Delarozière, construction colossale en acier et bois sculpté, possédant une mobilité inspirée des reptiles, se réveilla quelque peu sans pour autant déambuler ni cracher du feu. La foudre portait un autre nom de dragon, entre mythe et réalité: Wout van Aert. Il laissa derrière lui une trace incandescente et s’imposa en solitaire, la septième victoire d’étape de sa carrière. Sans aucun dommage pour Pogacar, Roglic et consorts.

Sur la côte d’Opale inondée de monde, à quelques lieux d’où s’élança Louis Blériot en 1909, le chronicoeur négligea la tarte au maroilles. Les yeux tournés vers la houle marine que les migrants dévorent d’envie mais que nous humons avec appréhension, nous pensâmes déjà à la suite des événements. A cette maudite épopée en ornières, ce mercredi, vers Arenberg et ses onze secteurs pavés. Un mini Paris-Roubaix susceptible d’un chamboule-tout – à force de l’espérer. Le Tour, fils visiteur de l’art roman et gothique et du grand large, fiancé aux tournures langagières populaires des mines, des usines et des champs, demeure cet espace nomade dans lequel l’humanité se réclame aussi pour l’usage savant de la topographie. Une porte ouverte vers l’imaginaire – ou pas.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 6 juillet 2022.]

dimanche 3 juillet 2022

Les Forçats de la Route adoubés par le Danemark

Dans la troisième et dernière étape au Danemark, entre Vejle et Soderborg (182 km), victoire au sprint du Néerlandais Dylan Groenewegen (Bex), devant le maillot jaune en personne, Wout van Aert (Jumbo). Durant trois jours, le succès populaire fut prodigieux.

Venus de la caste originelle, les hommes de la «vitesse pure» étaient une nouvelle fois invités à porter au firmament une discipline de haut risque pour clore le premier chapitre du Tour, vécu au plus haut point septentrional de sa longue histoire. Le cyclisme naquît jadis du sprint, à l’initiale d’une vélocité digne des chevaux, et dans cette troisième étape au Danemark, entre Vejle et Soderborg (182 km), dans une étonnante cavalcade vers le sud de ce pays maritime, incessamment balayé par les vents des fjords où s’ensommeillent encore quelques dieux vikings, le soleil déclinait tel un astre froid et sa lumière illuminait de moins en moins les Géants de la Route.

Mais avant d’en arriver là, nos héros de Juillet devaient se coltiner une visitation piégeuse aux origines de l’identité danoise. Il était un peu plus de 13h30, le peloton allait bientôt avaler à toute volée la bordure continentale du pays, quand le peloton traversa Jelling (km 12), site classé au patrimoine mondial de l’Unesco, dont les pierres furent à cette région ce que les menhirs de Carnac sont à la Bretagne. Rares témoins de la culture païenne nordique, comme en témoigne son église rudimentaire polie par le temps, ces édifices rappellent la conversion du peuple danois au christianisme vers le milieu du Xe siècle. Depuis le départ à Vejle, le porteur du maillot à pois, le Danois Magnus Cort Nielsen (EFE), parcourait ses terres en solitaire afin de consolider sa tunique. Le courageux moustachu, décontracté et saluant les spectateurs en ambassadeur privilégié au fil de cette échappée, parcourut ce lieu mythique sous les broncas indescriptibles d’une foule inimaginable. Le gros de la troupe laissa filer, jusqu’à 6 minutes d’avance. Fidèle à un scénario assez classique des équipes de rouleurs, sachant que les occasions de sprints massifs seront rares, dès le retour dans l’Hexagone.

Souvenons-nous que la veille, entre Roskilde et Nyborg, avait laissé des traces certes plus psychologiques que physiques, mais tout de même. Dans une ambiance de folie, sur un théâtre spectacularisé dans le tourniquet d’une nature hostile, le rescapé Fabio Jakobsen (1) avait conquis sa première victoire d’étape et Wout van Aert son premier maillot jaune, mais au prix d’une bataille de vent espérée dans la traversée du pont du Grand Belt, désormais célèbre, qui ne fit aucune différence contrairement aux prévisions d’Eole. Sauf un peu de grabuge, des chutes et des plaies, dont celle de Tadej Pogacar, qui parvint tant bien que mal à se rattraper. «J’ai réussi à éviter le crash, je ne suis pas vraiment tombé, mais mes deux roues ont crevé et j’ai tapé les barrières avec mon poignet et ma cheville, expliquait-il. Ca a l’air d’aller, j’ai l’impression que je suis solide!» Plus de peur que de mal pour le double tenant du titre, juste un avertissement. Aucun des autres cadors (Roglic, Vingegaard, Yates, Gaudu, O’Connor, etc.) ne tomba dans le piège du «pont de tous les dangers». Et nous eûmes ce commentaire plutôt amusé de Van Aert: «Le vent de face était si fort qu’on a eu l’impression que le rythme de course devenait soudain comme un entraînement.»

Identique impression, en ce dimanche de long défilé assez navrant. Sur le Tour, le monde et sa propriété étant sacrés puisque «ce sont les coureurs qui dictent la course et eux seuls», comme le répète notre druide Cyrille Guimard, il fallut la menace de nuages pour retrouver un soupçon de stress. Le chronicoeur ne pût dès lors s’empêcher de penser que nous étions à des années lumières du début des Tours précédents, lorsque la «vélorution» imposée par Julian Alaphilippe – il nous manque – braquait toutes les évidences et enflammait les récits en mode onirique. Nous attendîmes donc, d’abord que le Danois Magnus Cort Nielsen ait achevé son tour de gloire (à 51 km du but), puis que l’emballage final se produise enfin dans les rues de Sonderborg. A l’issue de cet assaut terminal, le Néerlandais Dylan Groenewegen (Bex), 29 ans, jeta son vélo pour coiffer le maillot jaune en personne, Wout van Aert (Jumbo).

Ainsi, Sonderborg devint le port de «l’adieu», avec ses maisons colorées aux fresques murales, à l’extrême sud du Danemark puisque la ville se situe à une poignée de kilomètres de la frontière allemande. Avant d’autres aventures. L’esprit en attente du grand retour dans le nord de la France, dès mardi entre Dunkerque et Calais, le chronicoeur, valise bouclée, n’eut pas trente-six façons de résumer ces trois jours inauguraux au Danemark. Non sans l’éblouissement d’une parfaite émotion vécue à distance. Car l’«excès» d’amour fou des Danois honora au centuple notre patrimoine national en itinérance, de quoi étouffer bien des critiques. Combien furent-ils sur les bords des routes, joyeux, chamarrés, chavirés d’un bonheur sincère? Des centaines de milliers? Des millions, sans doute? Cette foule compacte et bruyante, amassée jusque dans les recoins des décors les plus improbables, témoigna d’une allégresse incomparable qui grandit encore un peu plus la légende des Forçats, adoubés par cet autre Peuple du Tour, à moins que ce ne soit le contraire. Une aventure unique à fabriquer de la mémoire – déjà, encore, toujours.

(1) Jakobsen fut victime, en 2020 sur le Tour de Pologne, d’une terrible chute qui l’a maintenu longtemps à l’écart des courses, après avoir frôlé la mort.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 4 juillet 2022.]

samedi 2 juillet 2022

Les Géants ont dompté le "pont de tous les dangers"

Dans la deuxième étape au Danemark, entre Roskilde et Nyborg (202,2 km), victoire au sprint du Néerlandais Fabio Jackobsen (Quick Step). Le Belge Wout Van Aert s’empare du maillot jaune. Juste avant l’arrivée, le peloton a emprunté le spectaculaire pont du Grand Belt, balayé par les vents…

Au plus haut point septentrional de la longue histoire du Tour, très exactement vers la côte d’Hove Straede (km 72,5), tout au nord du Danemark, des paysages grandioses enserrés dans l’inattendu défilèrent devant nos yeux embués d’un parfum de renouveau et d’inédit. Il était un peu plus de 14 heures, le peloton allait redescendre à toute volée la bordure occidentale du pays, tout se désunissait alentour dans le tourniquet d’une nature ensauvagée, sous le soleil et un plein ciel à peine crémé de quelques nuages. La deuxième étape, entre Roskilde et Nyborg (202,2 km), s’était élancée deux heures plus tôt depuis l’ancienne capitale située sur l'île de Seeland – du onzième et quinzième siècle, avant Copenhague – en présence du prince-héritier, d’un ruban découpé solennellement comme marque honorifique, et d’une Marseillaise entonnée avec ferveur. Les vents ronflaient déjà, de face puis en rafales, 25, 40 km/h, dans un sens assurément favorable à des tentatives d’éclatement du paquet.

Depuis le vertige de l’émotion, le chronicoeur vit déjà les pleins et les reliefs de l’effet universel de la popularité monumentale de la plus grande course du monde, à laquelle on sacrifie, et pour laquelle on ne refuse rien. Les Danois en rêvaient, la Grande Boucle est venue. Ils l’ont adoubée par excès d’amour  Il fallait se pincer fort: mais combien étaient-ils, sur les bords des routes chamarrées? Des centaines de milliers? Un million? Foule compacte inouïe, amie prodigieuse, amassée tel des murs vibrants, autant de rangées de milliers d’yeux dans l’inextricable réseau de fils des regards mobiles. Dans cette chaleureuse ambiance de kermesse ensoleillée et dispendieuse en cris, nous entendions l’allégresse et la joie profonde d’un autre peuple à l’heure du poisson fumé, avant que la tenaille de la souffrance ne vienne étouffer les Géants de la Route, eux-mêmes happés malgré eux dans la nécessité de la contemplation et de l’adulation, glorifiés comme il se doit d’une adoration indicible. Après deux jours au Danemark, le Tour vient de grandir un peu plus dans sa Légende – et le pays en question de se hisser à la hauteur de sa splendeur mémorielle.

En un temps où la passion, parfois meurtrie, se cherche encore des retours de flamme, la conjugaison du sublime populaire et de la course inflammable avait de quoi nous réjouir. La preuve, avec ce parcours unique en son genre, propice à toutes les folies cyclistes. Les coursiers savaient à quoi s’attendre. Bienvenue en Bordurie. Non, le Tour ne quittait pas le Danemark pour le pays imaginaire de Tintin, mais le tracé de la deuxième étape présageait donc des risques de bordures, cassures causées par un vent de côté le long des côtes de l'île de Seeland, plate comme une roedtunge (une limande en danois) mais exposée à la brise, tout en multipliant les changements de direction. Pour en rajouter, les coureurs allaient quitter la terre ferme à 22 kilomètres du but, par le fameux pont du Grand Belt, pour ne la retrouver vraiment qu'à environ trois kilomètres du but sur l'île de Fionie. «Au Danemark, il y a très peu de côtes, en revanche il y a le vent, avait prévenu le directeur de l’épreuve, Christian Prudhomme. On descend nord-sud avant d'aller chercher les ponts et ensuite on va vers l'ouest, donc quel que soit le sens du vent, à un moment, il sera forcément de trois-quart.»

Au cœur de l’après-midi, léchant les fjords, deux vikings poursuivaient leur échappée folle du matin (le Danois Cort Nielsen et le Norvégien Bystrom), débarrassés depuis un certains temps de leurs compagnons de fuite (les Français Rolland et Barthe), tandis que le peloton, préparé aux pièges des derniers hectomètres, assurait une cadence nécessaire pour ne pas compromettre les chances des sprinteurs dans l’une des arrivées les plus spectaculaires de l’époque contemporaine. Le « pont de tous les dangers », immense structure de dix-sept kilomètres qui traverse le détroit du Grand Belt, ouverte aux furies d’Eole et placée juste avant Nyborg. Le directeur de la société Sund & Belt, qui construisit la liaison en 1998, racontait: «Si c’est très venteux, passer ce pont sera aussi difficile que de grimper l’Alpe d’Huez.» Certains coureurs partis en reconnaissance il y a quelques semaines, affirmaient pour leur part que les barrières extérieures «ne sont pas bien hautes et, en cas de grosse chute, on pourrait potentiellement tomber dans l’eau». Peurs, fantasmes. «Du jamais vu! Un truc XXL à 65 mètres au-dessus de la mer, c’est l’endroit rêvé», répétait Christian Prudhomme. Jusqu’à un certain point. L’Equipe rapportait le drame qui s’y noua, le 2 janvier 2019, quand la puissance du vent provoqua le déraillement de deux wagons de marchandises, les projetant sur la voie des trains de passagers. Et le journal ajoutait: «L’anecdote pourrait faire sourire puisque le cargo transportait des milliers de bouteilles de Carlsberg, bière brassée au Danemark, mais ce jour-là, huit personnes avaient perdu la vie.»

Retenir son souffle face aux éléments, prit dès lors toute sa saveur. Nous patientâmes, sachant néanmoins que la partie côtière qui précédait cet instant ultime, où le peloton se trouvait là-aussi à découvert, s’avéra non moins cruciale. Vent de face, vent de côté. A en perdre la tête. Une guerre de position s’activa, l’avance de l’échappée fondit dans les bourrasques aléatoires, les équipes des leaders (UAE, Jumbo, Lotto, Ineos, Quick-Step, FDJ, etc.) se montraient vigilantes d’une moindre cassure. Et à trente-et-un kilomètres de la ligne, le rescapé des fuyards, Bystrom, rendit les armes. Aussitôt, l’allure s’accéléra brutalement. Façon force extrême, au service d’une seule stratégie: bien se placer avant le goulot d’étranglement du maudit pont.

Ce fut une troupe complète, mais de moins en moins compacte et de plus en plus nerveuse, qui se présenta à l’entrée du détroit du Grand Belt, évidemment interdit au public, massivement agglutiné en amont et en aval. Dès le premier kilomètre, une rafale de trois-quart-face cisailla une dizaine de coureurs, projetés à terre, dont le maillot jaune, le Belge Yves Lampaert, contraint à une belle chasse. Beaucoup «sautèrent» par l’arrière, comme de vulgaires feuilles dans les frimas d’automne. Ils s’installèrent tous, équipiers comme cadors, dans ce petit dodelinement anxieux et métronomique. Mais une forme de prudence commanda l’armada, chacun quêtant des abris au fil de la progression, rendue plus sereine par vent de face, cette fois. Tout rentra dans l’ordre. Du coup, pas de vrais éventails, pas de bordures. Une certaine sérénité ; loin des épouvantes annoncées. Qui l’eut cru? Nous assistâmes à un sprint, à moitié complet en raison d’une énorme chute dans les trois derniers kilomètres (aucune conséquence au temps). Le Néerlandais Fabio Jackobsen (Quick Step), 25 ans, rescapé d'une chute terrifiante en 2020 sur le Tour de Pologne, l’emporta devant le Belge Wout Van Aert (Jumbo), qui, au bénéfice des bonifications, s’empara du paletot en or.

Aucun des grands à la victoire finale (Pogacar, Roglic, Vingegaard, Yates, Gaudu, O’Connor, etc.) ne tomba dans le piège du « pont de tous les dangers ». Les Géants venaient juste de le dompter, inaugurant un nouveau chapitre des possibles. Le chronicoeur le répète trop souvent : le Tour dépasse tout, même les éléments…

[ARTICLE publié sur humanite.fr, 2 juillet 2022.]

vendredi 1 juillet 2022

Tour : Yves Lampaert premier maillot jaune

Dans la première étape sous la pluie, un contre-la-montre (13,2 km) dans les rues de Copenhague, au Danemark, victoire du Belge Yves Lampaert (Quick-Step). Pogacar et Roglic se placent. Les Français Bardet et Pinot concèdent du temps.

Certains récits ont la vie dure. Cette douce ironie qui offre à notre irrespectueuse francitude de Juillet cet art subtile de prendre les premiers tours de roue, inviolable et sacré, ne concerne pas cette année le chronicoeur, tenu à l’écart du Danemark pour des raisons économiques et le bien des finances de l’Humanité – comme près d’un tiers de ses confrères d’ailleurs. Les plis inauguraux de la course, vue de loin, mais non sans dévorer cette admirable ferveur locale, eut donc une saveur toute particulière. Moins d’imprégnation, pas moins de passion, lors de cette première étape, un contre-la-montre intégralement tracé dans les rues de Copenhague (13,2 km), là même, pour l’anecdote, où se déroula en 1921 le premier championnat du monde cycliste de l’histoire. Jamais la Grande Boucle n’avait posé sa caravane en un point aussi septentrional, de quoi ressentir un immense vertige.

Une foule considérable de Danois endiablés et heureux d’honorer notre patrimoine itinérant ; du vent balayant l’asphalte de partout, préfiguration cauchemardesque des étapes de samedi et dimanche, vers l’ouest du pays balayé par les embruns ; et puis, imprévisibles, des gouttes de pluie façon crachin pas malin, comme pour se rappeler que la topographie des lieux et ses éléments dictent leur loi à l’horizon des trois semaines à venir. Tout débuta dans l’allégresse des frissons d’été, au cœur d’une ville si nordique qu’elle se flatte d’être la «plus cyclable au monde».

Déjà étourdi par la ferveur de la course au maillot jaune dont le double tenant du titre, le Slovène Tadej Pogacar, demeure le grandissime favori, le chronicoeur eut néanmoins une pensée pour les quelques grands noms absents de cette cent-neuvième édition, du champion du monde français Julian Alaphilippe, insuffisamment rétabli de sa chute dans Liège-Bastogne-Liège, au Britannique Mark Cavendish, co-détenteur avec Eddy Merckx du record des victoires d'étape (34), en passant par les vétérans italien Vincenzo Nibali, 37 ans, lauréat en 2014, et espagnol Alejandro Valverde, 42 ans, champion du monde 2018, ou le jeune prodige belge Remco Evenepoel (22 ans), jugé encore un peu tendre par son équipe, sans oublier le colombien Egan Bernal, vainqueur en 2019, toujours en convalescence après une terrifiante culbute qui faillit le laisser paralysé à vie. A quand un Tour en présence de tous les Seigneurs?

Le sortilège opéra malgré tout et, par le truchement d’images spectaculaires et assez sublimes, le contre-la-montre du jour nous invita à une sympathique ballade dans la capitale danoise, du pont de la Reine-Louise où chaque matin de véritables embouteillages de bicyclettes ponctuent la circulation, au mini secteur pavés au pied du palais d’Amalienborg de la reine Margrethe II, qui règne sur le pays depuis 1972. Les équipes avaient anticipé les éventuelles précipitations, mais les prévisions manquèrent d’exactitude, la pluie survenant bien plus tôt que prévu. Ainsi, les aspirants à la victoire finale s’élancèrent dans les tout premiers, pensant échapper aux intempéries… mais se retrouvèrent sur une chaussée finalement humide et glissante, rajoutant du stress à l’épique. A distance, le chronicoeur enfila un pull-over en se répétant, tel un mantra, que les Géants de la Route jettent leurs corps frêles dans l’épreuve légendaire comme pour signer le début d’une aventure de l’extrême qui se doit de fraterniser avec les modes oniriques empruntés à la noble tradition.

En instabilité constante, toujours aux limites de la bascule sous les averses et les conditions dantesques, les coureurs prirent plus ou moins de risques. Quelques-uns tombèrent (dont le Français Christophe Laporte, en tête à l’intermédiaire). D’autres calculèrent la prudence. Et chez les prétendants au paletot en or, entre spécialistes du genre et cadors du général, nous assistâmes à une bagarre de secondes – plus importantes qu’il n’y paraît. A ce petit jeu du suspens, nous crûmes longtemps que le petit-fils de Raymond Poulidor, le Néerlandais Mathieu Van der Poel, emporterait la mise, voire le double champion du monde en titre de la spécialité, l’Italien Filippo Ganna, voire le stupéfiant belge Wout van Aert, le dauphin du Transalpin lors des deux derniers Mondiaux. La bonne performance (deuxième) du « phénomène » des Jumbo, capable de remporter des chronos, des sprints et même des victoires en montagne, confirma, une fois encore, qu’il faudrait compter avec la force collective des « frelons », symbolisée par les présences tout en haut du tableau du Slovène Primoz Roglic et du Danois Jonas Vingegaard, à quelques encablures à peine de Tadej Pogacar (UAE), impressionnant de vélocité.

Il était écrit que nous n’en resterions pas là. Car nous ne comptions pas sur le coureur «surprise» du jour, le Belge Yves Lampaert. Excellent spécialiste de l’épreuve solitaire, l’équipier de Julian Alaphilippe chez Quick-Step arriva de nulle part et, en équilibriste de la motricité efficace sur terrain dangereux, vint ravir la vedette (à tous ceux dont on parle trop) en se drapant du premier maillot jaune, avec cinq secondes d’avance sur Van Aert. Petite leçon de choses, empreinte d’humilité pour chacun d’entre nous. La tête à l’envers, rêveur, le chronicoeur y vit le signe que ce Tour débutait de manière étrange, temporairement débarrassé des idées préconçues. A ce propos: dans cette bataille de Copenhague, les Français Thibaut Pinot, Romain Bardet, David Gaudu et Guillaume Martin, dont nous attendons beaucoup (trop?) cette année, payèrent évidemment leur écot de rigueur. Déjà des dizaines et des dizaines de secondes perdues sur Pogacar, Roglic et consorts, telle une sanction précoce, prévisible et anticipée. Mais le Tour débute tout juste, et dans une semaine, quinze jours, le temps écoulé sera-t-il toujours identique? Et aura-t-il seulement la même saveur?

[ARTICLE publié sur humanite.fr, 1er juillet 2022.]

Copenhague cède aux sirènes du Tour

Pour la 23e fois de son histoire, le monument du cyclisme s’élance depuis l’étranger, cette fois du Danemark. Et il remettra ça les deux prochaines années, depuis Bilbao et Florence. Le double tenant du titre, le Slovène Tadej Pogacar, est ultrafavori cette année.

La France de juillet, chaque année recommencée, ne redessine pas toujours les contours surannés d’un Hexagone de salle de classe, carte éclatante et chamarrée d’un territoire saisi dans ses limites et ses grandeurs. Pour la 23e fois de l’histoire du Tour, les Géants de la route s’élancent loin du pays, très loin même, sans exprimer la moindre grogne ni répulsion. La 109e édition a donc posé son barnum à Copenhague, capitale du Danemark, petite nation de vélo qui a toujours su grandir à son rythme et dans la discrétion. Un Grand Départ inédit, le plus septentrional de son aventure plus que centenaire, avec trois premières étapes au menu qui s’annoncent sublimes et spectaculaires, balayées par les vents du nord et les alluvions, avant un transfert-­repos non moins inédit dès le premier lundi, vers Dunkerque – raison pour laquelle la Grande Boucle démarre exceptionnellement un vendredi.

Si Copenhague cède ainsi aux sirènes du Tour, dans une ville où le nombre de bicyclettes dépasse celui des voitures, nous trouvons explication sur les panneaux affichés dans toutes les rues, à deux encablures de la Petite Sirène: «La ville la plus cyclable au monde rencontre la plus grande course du monde.» Succès populaire garanti, comme en témoignait le patron de l’épreuve, Christian Prudhomme, cette semaine: «De la ferveur d’abord, et, sur ce point précis, je n’ai aucun doute concernant l’enthousiasme au Danemark. En plus, l’événement arrive un an plus tard que prévu à cause de la pandémie.» Jadis, chaque départ hors des frontières suscitait polémiques et prises de tête. Les temps ont changé. On ne refuse rien à ce monument et son internationalisation à marche forcée a profondément modifié le paysage. «C’est l’intérêt du Tour et de la France de partir de l’étranger, poursuivait Christian Prudhomme. Nous faisons en sorte que l’on intéresse des étrangers à un événement français. Que le Tour soit diffusé dans 190 pays est un atout immense. Le Danemark est l’un des rares pays où les parts de marché pour le Tour sont supérieures à celles de France Télévisions. Le Tour permet à France Télévisions de tripler ses parts de marché.»

Le «marché», voilà qui est admis. Événement phare d’Amaury Sport Organisation (ASO), la Grande Boucle lui a permis de devenir une entreprise florissante et hyper-rentable. Si l’organisateur se montre discret lorsqu’il s’agit d’évoquer ses retombées financières, seul le chiffre d’affaires du Tour, avoisinant les 150 millions d’euros, fait l’objet d’une estimation consensuelle. Le bénéfice net dépasserait les 100 millions, la plus grosse part des revenus d’ASO, par ailleurs propriétaire de l’Équipe… Depuis plus de vingt ans, la PME s’est transformée en méga-industrie. Au fil des ans, les méthodes artisanales ont cédé la place à une mécanique marketing et commerciale parfaitement rodée. Un modèle économique conçu comme une fusée à trois étages : 10 % des recettes proviennent des collectivités, 40% du sponsoring et 50% des droits TV.

Malgré cette évolution, le Tour, patrimoine national que rien n’a jamais entamé, génère une effervescence massive dans les villes qu’il traverse et qui se bousculent pour attirer une étape. Un spectacle, gratuit pour les fans et les curieux, dont profitent largement les communes. Chaque année, plus de 200 d’entre elles candidateraient. Tickets d’entrée élevés: ils oscillent entre 65 000 euros pour obtenir le départ d’une étape, 110 000 euros son arrivée, et 160 000 euros pour accueillir les deux à la fois. Pour le très symbolique Grand Départ, les prix diffèrent toutefois, même si ASO les garde confidentiels. D’après les estimations, la ville choisie débourserait une somme minimale de 2 millions d’euros, sachant que ce chiffre déjà exorbitant peut grimper jusqu’à une dizaine de millions, comme ce fut le cas pour Londres en 2007. D’où un sentiment d’injustice: les villes françaises pouvant accueillir le Grand Départ sont de moins en moins nombreuses, même si les retombées économiques sont quatre à six fois supérieures à cet investissement. Précisons que l’épreuve s’élancera de Bilbao l’an prochain, et probablement de Florence en 2024.

Pour sa 33e participation, le chronicœur s’attend à un Tour sans doute moins incarné qu’habituellement. En cause, l’absence de notre Julian Alaphilippe, écarté par son équipe Quick-Step pour de bonnes et de mauvaises raisons depuis sa terrible chute sur Liège-Bastogne-Liège. «C’est difficile à encaisser, j’ai fait vraiment tout ce que j’ai pu», déclarait-il en début de semaine dans l’Équipe, au lendemain d’une rentrée pourtant probante aux championnats de France. Et il ajoutait: «Ça a été indécis jusqu’au tout dernier moment. Il y avait une grosse partie de moi qui espérait le faire, qui se disait que c’était possible. Mais l’autre partie était beaucoup plus réaliste parce que je sais la dureté de cette course, ce qu’elle exige. Je me sens fatigué, diminué. Je ne sais pas si j’aurais pu être compétitif sur trois semaines. Faire le Tour sans être à 100 %, ce n’est pas un cadeau.»

Orphelins de notre chouchou, qui a tant cassé les «codes» de la course, nous observerons le spectacle des cadors en nous méfiant de la menace, encore une fois, du Covid. Dans la caravane, les cas se multiplient et l’inquiétude grandit avant le grand saut dans l’inconnu. Sauf incident, le double tenant du titre, le Slovène Tadej Pogacar (UAE), devrait écraser la concurrence du haut de sa précocité et de son hégémonie contrôlée. Les Jumbo de son compatriote Primoz Roglic seront en force pour le contrer. Le chronicœur n’oublie pas sans trop y croire qu’un Français – Bardet, Pinot, Gaudu? – tentera de succéder à un certain Bernard Hinault. C’était en 1985, un autre monde. La mélancolie du Tour d’enfance se résume à une phrase: attendre est terrible, ne plus attendre est pire…

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 1er juillet 2022.]

Apologie(s)

La patrie des Droits de l'homme face au RN...

Civilisation. Quelque chose d’anormal dans un océan de «normalité» aussi écœurant qu’inquiétant. Depuis le second tour des législatives, tellement de digues ont sauté avec l’extrême droite que nous ne savons plus bien si la fameuse «banalisation» s’arrêtera – ou non – aux portes d’une certaine idée de la République, qui n’est pourtant pas négociable. Après des jours et des jours d’atermoiements et de batailles parlementaires surréalistes, le bloc-noteur a sur le cœur une forme de ressentiment, sinon d’incompréhension. Dieu merci, nous ne sommes pas les seuls à nous interroger avec gravité. Cette semaine, sous la plume de Françoise Fressoz, le journal le Monde expliquait ainsi clairement: «Le 21 avril 2002, la qualification surprise de Jean-Marie Le Pen pour le second tour de l’élection présidentielle avait créé l’effroi, suscité de puissantes manifestations et poussé les autres formations politiques à faire front pour défendre la République. Le 19 juin 2022, l’entrée surprise de 89 députés du RN à l’Assemblée nationale n’a pas provoqué le même sursaut.» Vingt-deux ans plus tard, en effet, une sorte de désolation mâtinée de résignation semble s’être emparée de la patrie des Droits de l’homme. Impossible de le passer sous silence, d’en rester là passivement. Régis Debray, qui n’a jamais manqué au combat, l’a souvent répété: «La pire faute en politique consiste à laisser en état ce qui doit disparaître alors même qu’on s’attache à détruire ce dont la permanence est la raison d’être et la marque d’une civilisation.»

Institutions. Jadis, de la gauche à la droite, l’affaire était entendue: le front républicain reposait sur l’idée indiscutable qu’il convenait de tenir aux marges de la République un parti qui, historiquement, l’a toujours menacée. Nous avons souvent alerté sur le danger majeur de « l’habitus » en tant que genre, même en politique. Fifille-la-voilà a bien mené sa barque, jusqu’à apparaître «notabilisée». D’où la sidération devant la dernière séquence électorale. Jusqu’à présent, le lepénisme ressemblait à un problème ponctuel surgissant tous les cinq ans, mais que, collectivement, nous mettions plus ou moins sous le tapis – pas le bloc-noteur – tant la menace demeurait diffuse, improbable. Cette fois, elle est bien là, nichée dans l’épicentre des institutions républicaines. L’habitude vient de se transformer en catastrophe. Le Monde le souligne justement: le RN dispose désormais «de 10 millions d’euros de financement public chaque année», de «la possibilité de recruter en masse des collaborateurs» et de «la certitude de peser dans un jeu parlementaire redevenu très ouvert». L’incapacité de Mac Macron II à définir un projet qu’il annonçait «progressiste», porteur d’espoir pour nombre de citoyens qui se sentent relégués, a accéléré le processus de crise démocratique, quand il n’a pas lui-même déroulé le tapis rouge en cabossant tous les principes.

Crimes. Témoin de cette désagrégation, le discours inaugural de la session parlementaire, qui, par tradition, échoie toujours au doyen des députés. Par le hasard de l’âge et de la dernière élection, l’homme s’appelait José Gonzalez, élu RN de 79 ans. Et là, ce ne fut pas un simple dérapage de service auquel nous assistâmes: nous vîmes les vrais visages de l’extrême droite, ceux qui vont peupler le Parlement durant cinq longues années. Sans scrupule, le nostalgique de la colonisation profita du Perchoir pour évoquer la mémoire des pieds-noirs à la fin de la guerre d’Algérie, puis, en marge de ce discours scandaleux, il ajouta: «Venez avec moi en Algérie, je vais vous trouver beaucoup d’Algériens qui vont vous dire “Quand est-ce que vous revenez, vous, les Français ?’”» Plus grave encore, alors qu’on lui demandait si la France avait commis des «crimes contre l’humanité» en Algérie, le représentant de l’extrême droite répondit: «Non, et certainement pas des crimes de guerre», avant d’affirmer qu’il n’était pas là «pour juger si l’OAS a commis des crimes ou pas». Vous ne rêvez pas. Cette scène se déroula le jour de l’intronisation de la première femme au Perchoir. Depuis, l’odieux José Gonzalez a bien sûr reçu les félicitations de Jean-Marie Le Pen. Ça s’est passé en France, en 2022, dans le haut lieu de la représentation nationale…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 1er juillet 2022.]