mardi 5 février 2013

Qu'est donc la liberté sans l'égalité?

Quand un conseiller de Matignon s'épanche et parle de la "question sociétale" comme roue de secours... 

Aveux. Les controverses et les sentences lapidaires débordent souvent des cadres préétablis. Il faisait nuit noire, l’autre soir, quand, attablés en plein Paris à l’une de ces terrasses chauffées qui tiennent lieu de dépaysement à elles seules, l’un des conseillers de Matignon se désinhiba un peu à la faveur de quelques verres de saint-joseph. En toute amitié certes, l’homme était quand même là pour le service avant-vente de quelques grands dossiers bientôt traités par le gouvernement. Mais soudain, comme poussé par une force qui le dépassait, il déclara: «Nous sommes dans un grand moment de troubles idéologiques. Pour dire les choses, je crois que nous sommes dominés, dans la gauche gouvernementale, par ceux qui ne jurent que par l’épanouissement individuel et craignent en permanence de voir ressurgir le spectre d’octobre 1917 ou de je ne sais quelle révolution dès qu’on leur parle de collectif ou de lutte des classes.» Étonnés par les mots de notre interlocuteur, plus prompt d’ordinaire à valoriser le moindre consensus qu’à étaler ses propres états d’âme, nous voulions alors comprendre la genèse de son propos. Cuisiné en douceur, il avoua : «Une partie de la gauche est devenue libérale et libertaire. Curieux mélange en vérité, non ? Ce n’est plus par la séparation des pouvoirs qu’elle compte garantir les libertés, mais par l’abolition même des relations de pouvoir et par l’extension infinie selon laquelle chacun de nos désirs s’accompagnerait du droit inaliénable à être satisfait.»

samedi 2 février 2013

Catacombe(s): la leçon de littérature de Régis Debray

Le philosophe et médiologue revisite quelques grands écrivains. Ou comment vouloir être Chateaubriand ou rien...

Debray. Quelque chose de mystérieux et pourtant d’irrépressible flotte dans notre époque comme un rappel au temps métronomique. Ce tic-tac, lent et paisible, convoque en nous d’élégiaques aventures que nous nous remémorons par grand froid, préservés des absurdités du réel par les souvenirs ironiques de nos songes funambulesques. Pour les chasseurs d’impensé que nous sommes restés, maltraitant les dogmes et s’accommodant des doutes, nous nous demandons sans relâche, moins par nostalgie que par vanité: mais qu’est-ce que notre monde nous dit, en ce moment, et quel récit mémorable laissera-t-il en héritage? Face à cette interrogation majuscule, Régis Debray apporte une réponse monumentale dans son dernier livre, "Modernes catacombes" (Gallimard), dont le titre, non moins magistral, peut prêter à confusion. Dans ce recueil rassemblant divers articles, préfaces et conférences, échelonnés de 1994 à 2012, le philosophe et médiologue ne sonde pas l’ici-maintenant en décrivant le monde tel qu’il est, mais 
se plonge dans les œuvres de quelques écrivains sous la forme d’«Hommages à la France littéraire», comme le suggère le sous-titre du livre. Des impressions de lecture et des critiques d’auteurs. Des textes du passé, en somme. Et pourtant, croyez-nous, dans ce parcours subjectif en littérature, les mots du philosophe savent de notre époque des choses que nous ignorons d’elle.

vendredi 1 février 2013

Le corps d’or, nouvelle idole?

Article invité : par Cynthia Fleury, philosophe.

La société a bel et bien manqué la divinisation du corps, même si elle donne l’apparence du contraire. (*)

«Répondez par oui ou par non, demande Oprah Winfrey. Avez-vous pris des substances pour améliorer vos performances? EPO (érythropoïétine)? Transfusion sanguine? D’autres substances telles que la cortisone et la testostérone? Avez-vous pris ces substances lors des sept Tours de France?» À toutes ces questions, Lance Armstrong a répondu oui. C’était sa première interview depuis qu’il a été officiellement déchu de ses sept victoires sur le Tour de France (1999-2005) et radié à vie après que l’Agence américaine antidopage (Usada) l’eut accusé d’avoir activement participé au «programme de dopage le plus sophistiqué jamais vu dans l’histoire du sport» au sein de l’équipe US Postal. Réagissant aux aveux, le président de l’Agence américaine antidopage, Travis Tygart, a simplement estimé que l’ex-champion avait fait «un petit pas dans la bonne direction», en ayant «finalement reconnu que sa carrière était bâtie sur un puissant mélange de dopage et de tromperie». Chacun attend qu’il témoigne désormais sous serment de l’ampleur complète de ses activités de dopage.

jeudi 31 janvier 2013

Service public: notre dû...

La République que nous voulons s’inscrit résolument dans une redéfinition de la cohésion sociale : les services publics en sont constitutifs…

À chaque moment de l’histoire, ses combats. Et son dû. Ces temps-ci, dit-on assez à quel point les salariés de la fonction publique sont au bout du rouleau, confrontés aux sous-effectifs, à la multiplication des CDD, à la flexibilité toujours accrue, aux contraintes de la sacro-sainte «rentabilité», avec son cortège de dépressions et de suicides, sans parler de tous les secteurs concernés par les «privatisations rampantes»? Victimes du talon de fer austéritaire du quinquennat sarkozyste et de sa meurtrière RGPP, les fonctionnaires espéraient du changement. Huit mois après l’élection de François Hollande, ils attendent. Ce jeudi, ils exprimeront donc leurs revendications à l’occasion d’une journée d’action nationale. Les motifs ne manquent pas. Jour de carence en cas d’arrêt maladie ; salaires ; indices ; précarités ; statuts menacés, etc. Pour les fonctionnaires aussi, ça craque!

Originellement, la notion même de service public constitue l’un des remparts essentiels de la République contre le chacun pour soi, les inégalités, les divisions. Pilier de la cohésion sociale, les services publics ont même servi d’amortisseur «spécifiquement français» depuis le début de la crise. Paradoxe. Alors que la paupérisation de la population augmente à une vitesse exponentielle et que la fonction publique, au sens large, devrait se renforcer pour réduire les fractures béantes d’un pacte social en voie d’atomisation, c’est le contraire qui se produit. Au royaume globalisé de la prospérité pour les financiers et de la rigueur pour les salariés, les valeurs du bien commun sont-elles encore une priorité? Le gouvernement va devoir répondre.

mercredi 23 janvier 2013

Mordillat: «Humour guerrier raillant les vils rois de la thune»

Dans son nouveau film, "le Grand Retournement", adapté en alexandrins classiques d’une pièce de Frédéric Lordon, Gérard Mordillat raconte magistralement la crise financière, la Bourse qui chavire, l’appétit des banquiers et l’État, haï, appelé à la rescousse. L’entretien donc avec le réalisateur. Est en alexandrins pour notre grand bonheur...
Jacques Weber, Jacques Pater,
Franck De La Personne, Jean-Damien Barbin.

-Comment vous est venue l’idée d’adapter la pièce
 de Frédéric Lordon?

D’un Retournement l’autre à peine publié,
J’ai appelé l’auteur et je l’ai supplié
De n’en céder les droits, hormis moi, à personne.
Lors, Frédéric Lordon m’a dit : «Je te les donne.
Fais-en, comme Cocteau, un objet difficile
À ramasser : un film !» Et qui nous désopile,
Tout en nous instruisant. La gageure était belle,
Le défi passionnant. Il fallait des rebelles
Pour oser l’aventure : des acteurs impliqués,
Des techniciens hors pair… tout semblait compliqué.
Un film alexandrin sur la crise mondiale
Fait peur aux producteurs : ce n’est pas commercial.
Bravo, Véra Belmont, d’avoir cru au projet!
De n’avoir pas tremblé à cause du sujet.
Merci Baer et Weber, Morel et tous les autres.
Si j’incarnais Jésus, vous seriez mes apôtres!

Eric Boyer: «D’autres langues vont se délier»

Article invité: par Eric Serres.

Entretien avec Eric Boyer, ex-manager de l’équipe cycliste Cofidis, aujourd’hui soutien de la candidature de l’Américain Greg LeMond à la présidence de l’Union cycliste internationale. Il décrypte la séance d’aveux télévisés de Lance Armstrong.

Eric Boyer.
Les aveux de Lance Armstrong vous ont-il surpris ?
Éric Boyer. Non ! Depuis les révélations du rapport de l’Usada (agence américaine de lutte contre le dopage), il était sous la pression de l’opinion publique. Il était impossible de ne plus croire qu’il ne s’était pas dopé. Armstrong a été suspendu à vie, il n’a plus de palmarès. Tout s’est écroulé autour de lui. Ses sponsors l’ont lâché, sa fondation est en mauvaise posture depuis les révélations, des procès vont être en cours. Il a compris qu’il était temps pour lui de s’exprimer sur ce qu’on lui reprochait, ne serait-ce que pour rebondir dans le business, redonner un sens à sa vie. Mais je ne suis pas dupe.

lundi 21 janvier 2013

Un an après le discours de Hollande au Bourget: le temps passe vite...

Sans un nouveau rapport de forces, le changement ne sera pas au rendez-vous.

«Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir.» Les mots de René Char eux-mêmes traduisent-ils assez notre perception de la situation actuelle? L’art suprême de la politique est, dit-on, celui de la maîtrise du temps. Reconnaissons que, depuis le 6 mai dernier, le temps passe vite. Si vite, qu’il semble égrener, tel un sablier, la mémoire cruelle de nos ressentiments, sans jamais en atténuer les souvenirs… Pensez donc. Bientôt neuf mois que François Hollande a été élu, et, demain, ses électeurs se rappelleront non sans émotion et beaucoup de regrets qu’il y a toujours juste un an le même homme prononçait son plus fameux discours de campagne. Celui du Bourget.

Un an déjà...
C’était le 22 janvier 2012. Et nous entendions ceci: «Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance.» Et puis cela: «Nous devons montrer nos armes.» Dresser le bilan d’un discours comme s’il s’agissait d’un anniversaire peut paraître déplacé. L’affaire est au contraire fondamentale.

Les mots d'Armstrong, entre pardon, trahison et déraison

Quelques extraits des propos de l'ex-septuple vainqueur du Tour chez Oprah Winfrey.

L’AVEU. «OUI.» Sa réponse à l’animatrice américaine qui lui demandait s’il avait pris des substances interdites durant ses sept victoires dans le Tour de France (1999-2005). «À mon avis, NON.» Sa réponse lorsqu’il est lui est demandé s’il est humainement possible de remporter sept Tours de France consécutifs sans se doper. «Se doper faisait partie du boulot.» «Mon cocktail c’était l’EPO, les transfusions et la testostérone.»

LA FAUTE. «Je ne veux pas accuser quelqu’un d’autre. Les décisions, c’est moi qui les ai prises. Elles sont de ma faute. (…) C’est l’histoire d’un gars qui se sentait invincible, qui entendait qu’il l’était et qui le croyait profondément. Je n’aime pas ce gars.»

LA TRAHISON. «Les gens ont le droit de se sentir trahis. Et c’est de ma faute. (…) Mais, moi je vais passer le reste de ma vie à essayer de regagner leur confiance et à m’excuser auprès» d’eux.

dimanche 20 janvier 2013

Valeur(s): non, la trahison n'est pas la condition suprême du pouvoir

Le fric avant la République ; l’égoïsme avant la solidarité ; la fuite plutôt que la patrie. Drôle de séquence politique au pays de Normal Ier... 

Normal Ier. «La guerre est une chose trop sérieuse pour qu’on puisse imaginer qu’elle n’est que tactique politique.» D’un coup de langue, l’un des proches de Normal Ier a clos la conversation pourtant informelle. Elle s’était bien mal engagée avec l’un des interlocuteurs, qui persistait à affirmer 
qu’«aucun cap n’était clairement fixé» par l’exécutif et que la «politique de compromis» ne pourrait «jamais réussir» dans une «nation» comme la France «successivement jacobine, bonapartiste, gaulliste» et finalement «toujours dans l’illusion prérévolutionnaire» et que, selon lui, la ficelle d’une guerre «était un peu grosse pour ressouder les Français». Chacun se demandait où voulait en venir ce provocateur lamentable. Sauf à oublier qu’il s’agissait d’un journaliste du Figaro

Solution. Jusque-là, le débat avait conservé pour périmètre les décisions économiques et sociales. Au détour d’un désaccord sur la fiscalité, la question des «valeurs» était même venue s’inviter autour de la table. Pourquoi pas. Il fallut d’abord écouter les élucubrations de quelques ultralibéraux assez droitiers, faisant l’éloge des frontières tout en défendant les caprices des élites atteintes de financiarisation globalisée, avant que le nom de Depardieu soit de nouveau prononcé. Nous n’en sortons pas. C’est alors qu’un conseiller de Normal Ier a tenté de justifier le «report dans le temps» de la taxe à 75%, car trouver une «solution juridique pour faire payer les riches» n’était finalement «pas si simple». La bonne blague.

samedi 19 janvier 2013

Renault: mais de quelle ligne rouge parle-t-on?

Les dirigeants de Renault menacent les syndicats 
de fermer un site s’ils ne signent pas l’accord. Un chantage inqualifiable.

Carlos Ghosn.
Comment les dirigeants d’une entreprise française détenue à 15% par l’État, avec un gouvernement socialiste, peuvent-ils se comporter de la sorte? Très franchement, cette question risque de hanter tous ceux qui refusent toute forme de résignation et gardent 
au fond du cœur le sens du bien commun et le goût 
pour les affaires publiques… On dit des requins de la finance qu’ils n’ont ni foi ni loi, autre que celle du profit. Un jour, on dira peut-être de Carlos Ghosn, le patron de Renault, qu’il n’aura été qu’un de ces serviteurs zélés capables de brader l’un de nos fleurons nationaux sur l’autel de la rentabilité. L’annonce d’une réduction de 7.500 postes d’ici à 2016, soit 17% des effectifs, n’est pas seulement une douche froide pour les salariés concernés, c’est également un coup de tonnerre dans un paysage industriel dévasté. Après Peugeot et ses 11.000 postes sacrifiés, Renault entre dans la danse macabre. Celle des sorties de route programmées.

Le cynisme des dirigeants de l’ex-Régie pourrait figurer au palmarès du genre. Les syndicalistes ont en effet appris cette terrible saignée en plein milieu de la sixième réunion de négociation sur la compétitivité. Ça ne vous dit rien? Quelques jours à peine après la signature entre le Medef et la CFDT qui entérine les «accords compétitivité» pour «éviter les licenciements», Carlos Ghosn applique à la lettre l’impitoyable logique du texte: un moyen de restructurer à bon compte. N’y voir aucune coïncidence. Pour tester la flexibilité, le constructeur, membre actif de l’UIMM, a joué les éclaireurs. Et pour le Medef, il a servi de cheval de Troie.

mercredi 16 janvier 2013

Les aveux d'Armstrong: trop tard, Lance, trop tard...

L'ex-septuple vainqueur du Tour se met à table. Comment taire sa frustration que cette confession vienne si tardivement...

Armstrong chez Oprah Winfrey.
Les larmes n’y changeront rien – les regrets non plus… Le «oui je me suis dopé», de Lance Armstrong, accompagné, face caméra, de quelques sanglots peut-être sincèrement assumés, restera bien sûr dans l’histoire du sport quand les images seront diffusées, ce jeudi, sur la chaîne américaine CBS. Dans le genre mélodrame façon showbiz, Oprah Winfrey sait y faire. Bien d’autres avant le Texan sont passés sur le divan de l’animatrice starifiée. Les douleurs de l’enfance ; le parcours tout en vigueur d’un enfant battu par l’un de ses supposés «pères» ; et puis la genèse d’un caractère hors du commun, capable de vaincre un cancer qui aurait dû le terrasser, mais capable aussi d’imposer dans le peloton un ordre mafieux, par le mensonge coopté par tous (ou presque) et l’appétence du pouvoir absolu.

Trop tard, Lance, trop tard! S’il faut se réjouir que
l’ex-septuple vainqueur du Tour ait enfin avoué avoir triché, comment ne pas comprendre qu’il s’est soumis à la pression de ses proches et des membres de sa fondation contre le cancer, Livestrong, au bord du gouffre. Et comment taire sa frustration que cette confession vienne si tardivement.

mardi 15 janvier 2013

Classe(s): extension du domaine de la lutte...

Les Français pensent que la lutte des classes existent. Cahuzac dit qu'il y a jamais cru. Cherchez l'erreur.

Normal Ier. «Le luxe, c’est d’aller lentement», disait Colette à Proust en 1931. Les temps de crise préfèrent l’expéditif. Que devient la pâte humaine quand vitesse et précipitation alimentent le tout-consommable fast-foodisé dans une psychosomatique de style de vie? Et que deviennent aussi les curieux, quand la collision remplace l’imprégnation et que tombent les plumes au profit de la numérisation satellitaire et du zapping intégré à toutes nos actions? Au Palais, où, jadis, 
la compréhension du temps d’outre-tombe était un art en soi et souvent un art de vivre, certains ont une idée précise du moment qui est le nôtre. Non sans humour, voici ce que nous déclarait l’autre jour un conseiller de Normal Ier: «Le luxe, c’est de se savoir où l’on va… mais à son rythme.» Selon notre interlocuteur, la formule conviendrait parfaitement pour définir l’exercice en cours. Alors il y eut notre question: «Mais comment montrer aussi peu d’empressement à agir vraiment “à gauche”, alors que la crise s’accélère et que tout s’effondre autour de nous?» L’homme montra une singulière mais coutumière irritation: «Arrêtons le jeu stupide qui consiste à opposer la gauche réaliste sociale-démocrate à la gauche rêvée marxisante!» Et pourtant.

Cahuzac. L’autre soir, à la télévision, un face-à-face détonant entre Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de gauche en mai dernier, et Jérôme Cahuzac, ministre du Budget, nous a rappelé la pertinence de certains débats durant la campagne électorale, mais également que, à gauche, deux visions continuent de s’opposer assez frontalement quand il s’agit d’imaginer le dépassement rapide de la crise économique et sociale, et surtout de repenser la société de demain sans renoncer à aucune de ses ambitions.

samedi 12 janvier 2013

Ourasi : le roi fainéant est mort, vive le roi !

Pourquoi j’ai aimé jusqu’à la déraison le quadruple vainqueur du Prix d’Amérique…

Pendant un Prix d'Amérique.
Ça a commencé par la grâce. Ça a fini par la grâce. Il ne pouvait en être autrement...

Par les temps qui courent, il peut paraître incongru voire totalement déplacé de consacrer du temps, de l’énergie, beaucoup d’émotion et donc quelques lignes à la gloire d’un cheval. Mais aujourd’hui, alors que nous attendions la triste nouvelle depuis plusieurs jours déjà, informés que nous étions de l’état de santé du crack, comme suspendu à son souffle et craignant l’annonce que nous savions inéluctable, la sincère tristesse qui s’est emparée de moi en apprenant la mort d’Ourasi mérite explications. Et quand je dis «tristesse», la vérité de l'écrit m’oblige à admettre que mon sentiment d’affliction est très supérieur à celui que vous imaginez. On dit que le temps qui passe ne s’embarrasse pas de sentiments. Le temps n'a rien changé à l'affaire.

Le légendaire trotteur Ourasi, quadruple vainqueur du Prix d'Amérique, est donc mort ce samedi 12 janvier dans son haras de Gruchy, en Normandie, qui accueillait le cheval depuis fin 1990 et sa mise à la retraite après une carrière exceptionnelle. Il a passé sa dernière nuit en compagnie de sa nounou, Annie Jumel, qui s'occupait bénévolement de lui depuis une douzaine d'années. «C'est un sale jour, il est mort à 11 heures et a été enterré aussitôt sur place», a simplement expliqué le maître des lieux, Pierre Lamy. Avant d'ajouter: «Il ne mangeait plus depuis quatre jours, ne se couchait plus car il craignait de ne pas pouvoir se relever. Cela faisait plusieurs jours qu'on reculait, qu'on reculait, la décision n'a pas été facile à prendre, mais il souffrait et c'était la fin. On a été obligés de l’aider. C'est très, très dur.»
Chacun aura compris. Ourasi avait 32 ans, autrement dit un âge centenaire pour un équidé. Et il a bénéficié d’une mort douce. Une belle mort en somme.

jeudi 10 janvier 2013

Négociations sur le travail: notre mise en garde !

Si François Hollande devait accepter un texte signé par le Medef et quelques syndicats seulement, l’histoire Antisociale avec un grand «A» serait au rendez-vous de ce gouvernement.

Il y a décidément quelque chose d’étrange dans la gestion économique et sociale de François Hollande. Peu importe le dossier. Que ce soit la volte-face à Florange ou le crédit d’impôt offert aux entreprises, la pseudo-réforme bancaire ou le fiasco de la «supertaxe» à 75%, nous le constatons avec désolation: le pas en avant se transforme souvent en pas de côté, voire carrément en demi-tour assumé. Les exemples fourmillent tant et tant que le président donne maintenant le sentiment qu’il se trouve désarmé face aux manœuvres brutales des vautours de la finance et qu’il écoute beaucoup plus les patrons de la haute 
que les ouvriers ou les syndicalistes. Que deviennent les combats fondamentaux pour lesquels il a été élu?

L’idéologie libérale est si prégnante qu’y accoler le mot «social» n’octroie pas un passeport de bonne gestion en direction des plus défavorisés. D’autant que les pressions ne manquent pas. Prenez le lourd dossier des négociations sur la «sécurisation de l’emploi». Voulu par le chef de l’État en personne et lancé en octobre, le chantier avait pour but que patronat et syndicats parviennent à un accord «historique». Seulement voilà. Jamais avare dans la définition mécanique des intérêts de sa caste, la patronne du Medef, Laurence Parisot, a quasiment bloqué toute discussion sur la base même du périmètre de ladite négociation, à savoir la «sécurisation de l’emploi», qui n’en a plus que le nom ou presque, dévoyant son sens initial.

dimanche 6 janvier 2013

dimanche 30 décembre 2012

Pour le véritable changement, nos voeux de luttes!

Il n’y avait déjà pas grand-chose dans la réformette fiscale du gouvernement, mais pour le coup, après la censure par le Conseil constitutionnel de la taxe à 75%, si Hollande ne tient pas bon, il n’en restera rien. Sinon la chronique d’un prévisible et pathétique échec...

Ainsi donc, le Conseil constitutionnel a volé au secours des très riches. Eu égard à la composition ultra-conservatrice dudit Conseil, pas de quoi s’étonner. On pourrait même en rire: les sages sont à la République ce que les boursiers sont à l’argent. Mais comment s’amuser d’un épisode aussi lamentable qu’ambigu alors que la France vit l’une des crises sociales les plus épouvantables de son histoire contemporaine? En annulant la fameuse «super-taxe» à 75% pour les revenus supérieurs à 1 million d’euros, les membres du Conseil ont fait parler le droit – en faisant surtout de la politique!

Février 2011, lors de l'émission "Parole de candidat".
C'est ce jour-là qu'il proposa la taxe à 75%...
Le Conseil constitutionnel refuse que la contribution exceptionnelle de solidarité sur les très hautes rémunérations touche les individus, puisque l’impôt sur le revenu concerne les foyers fiscaux : dont acte. Mais en retoquant l’une des seules mesures en rupture avec les politiques passées, les sages ont provisoirement enterré l’une des promesses les plus emblématiques de François Hollande. Souvenons-nous. Ce projet phare et symbolique avait été annoncé sans réelle préparation en février 2012, autant pour se démarquer du bouclier fiscal sarkozyste que pour répondre à la vague rouge de la campagne du Front de gauche.

vendredi 21 décembre 2012

Mémoire(s): Normal Ier converti au zapatérisme?

Doit-on considérer que le libéralisme politique et culturel est un tropisme typiquement social-démocrate? Ce qui expliquerait la conversion non négligeable de socialistes au libéralisme économique...

François Hollande et Laurence Parisot.
Normal Ier. (Suite.) Le spectacle de la souffrance d’autrui se donne à voir – à lire plutôt – dans la danse macabre des mots reçus au Palais. Ces temps-ci, les êtres écorchés par la vie écrivent beaucoup à Normal Ier, autant de traces visibles livrées aux tourments d’inquiétudes obsessionnelles. Dans le palmarès des troubles exprimés, la progression de la pauvreté des couches populaires arrive en tête (du genre «la gauche ne peut pas laisser faire ça» ou «que retiendra l’Histoire du quinquennat si la situation des plus démunis ne change pas, au moins un peu?», etc.), suivie de près, de très près même, par les fortes inquiétudes du peuple de gauche face aux politiques conduites (du genre «vous avez été élu pour un changement de société» ou « un nouvel échec du PS au pouvoir sonnerait le glas de tout espoir et pourrait bien emporter toute la gauche », etc.). Des mots pour prémunir tout écart du monde réel.

Gégé. Sans doute Normal Ier se serait-il passé de «l’affaire» Depardieu. Pour des raisons qui nous échappent (des blessures intimes? des rancœurs? le ras-le-bol borderline d’un voyou finalement plus «mégalo» que ses personnages et moins «peuple» qu’annoncé?), notre Gégé national, si brillant à l’écran, a légitimé la plus caricaturale attitude ultralibérale que nous puissions imaginer: les soutiens de Laurence Parisot et de toute la droite réunifiée en témoignent. La France lui a tout donné? Lui pense qu’elle lui a trop pris. Une simple affaire de proportion? En vérité, l’acteur se comporte en sarkozyste de base, singeant les patrons du CAC 40, qui réclament toujours plus malgré la santé parfois poussive de leurs entreprises et qui, une nouvelle fois, se sont allègrement augmentés durant l’année 2012…

lundi 17 décembre 2012

François Hollande: inventaire accablant

Le 6 mai dernier, le peuple de gauche a voté pour un virage social. Et il se retrouve avec un virage social-libéral…
Hollande à Florange... avant son élection.

La semaine dernière, inquiet de voir sa cote de popularité fléchir, particulièrement au sein des catégories populaires, François Hollande se serait longuement confié à un proche. On lui prête cette phrase: «Les réformes de société sont emblématiques pour la gauche, et tenir ses engagements sur ces sujets est important, mais pour les catégories populaires, l’urgence, c’est de manger le soir et de se chauffer l’hiver.» À défaut d’adhérer à l’essentiel de ses décisions économiques et sociales depuis sept mois, nous partagerons au moins avec lui la lucidité de son constat. Et puisque son ministre, Pierre Moscovici, se plaît à citer René Char à tout bout de champ, voilà une occasion comme une autre de mise en garde, avec le poète: «La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.»

Si l’épisode de Florange a porté un rude coup à la crédibilité du président quant à sa capacité à résister aux puissants, sans parler de sa légitimité à évoquer «la justice sociale» comme moteur de toutes ses décisions, que dira-t-on, ce mercredi, à la lecture du projet de loi sur la réforme bancaire, qui n’aura qu’une lointaine parenté avec ce que le candidat Hollande avait promis?

samedi 15 décembre 2012

Référence(s): que se passe-t-il sous le règne de Normal Ier?

Moins programmatique que pragmatique, le chef de l'Etat serait le produit d’un mélange indéterminé «des» gauches historiques et nous perdrions notre temps à vouloir lui donner une origine et une saveur. A voir...

Normal Ier. Reprenons la lancinante chronique du règne de Normal Ier là où nous l’avions laissée. À ce propos. Convient-il encore de chercher les mots qui ne fâcheraient pas? Est-ce toujours pertinent? En un temps où le vocabulaire s’affadit et où l’on n’évoque plus que la surface des choses pour ne heurter aucune oreille, où l’ont ne dit plus «orage» mais «épisode pluvieux», ni «il va peut-être mourir» mais «son processus vital est engagé», même les mots du nouvel Héritier ont longtemps perdu crudité et saveurs canailles. Il a fallu attendre que son action devienne enfin lisible pour que, lui, retrouve un peu d’embonpoint et de friponnerie verbale, et nous, de quoi analyser le sens de ses actes sans être totalement risible. Soyons donc prudent – mais ferme.

Lecture. La phrase qui suit comprend un risque: sept mois à l’Élysée auront donc suffi pour nous décevoir, nous décontenancer ou nous conforter, selon ce que nous pensions avant le 6 mai dernier. Ce président, qui incarnerait plusieurs personnages «des» gauches historiques, reste aux yeux de certains une véritable énigme idéologique. Historiens, philosophes, sociologues et même anthropologues sont régulièrement conviés au chevet de sa politique pour en décrypter la lecture pratique et/ou symbolique. Beaucoup s’y cassent les dents – hors les habituelles références au delorisme (en priorité), au jospinisme (sa frilosité sociétale), au rocardisme (sa politique contractuelle), au mitterrandisme (cela va de soi), au mendésisme (sortez vos manuels) et même, n’en jetez plus, au jaurésisme (sic). Comme si la célèbre stratégie de synthèse du personnage, transformée depuis peu en méthode dite «du râteau», s’appliquait également à ceux qui commentent son action.

vendredi 14 décembre 2012

Non, Maurice Herzog n'étais pas seul au sommet de l'Annapurna...

[Maurice Herzog vient de mourir. L'occasion pour moi de mettre sur mon blog cet article que j'avais publié dans l'Humanité en décembre 1996 et qui remettait les pendules à l'heure...]

Maurice Herzog n'a pas effectué en solitaire le premier 8.000 de l'histoire, beaucoup le croient ou l'ont cru. Louis Lachenal, guide, a joué à ses côtés un rôle essentiel. Et pourtant la mémoire officielle, impulsée par Herzog lui-même, l'a oublié pendant quarante ans. Une réédition nous aide à comprendre.

Herzog au sommet de l'Annapurna.
«Si je devais y laisser mes pieds, l'Annapurna, je m'en moquais. Je ne devais pas mes pieds à la jeunesse française...» Mais Louis Lachenal les a perdus, ses pieds. Et dans la foulée de cette expédition de juin 1950 devenue (trop) mythique, beaucoup de ses illusions aussi. Amputées. Sectionnées. Broyées à jamais. Comme les mains de Maurice Herzog, son compagnon de galères à quelque 8.075 mètres, premier 8.000 de l'histoire de l'alpinisme sur lequel la mémoire très officielle s'est, en partie, substituée à la réalité. Dans son ouvrage «Annapurna, premier 8.000», traduit en quarante langues et vendu à plus de 10 millions d'exemplaires, Maurice Herzog avait capté toute la gloire. Dans la préface, on y parle d'Herzog-chef d'expédition avec «vénération». Pas un mot de Lachenal. Le guide disparaît, enfoui sous la légende Herzog. Aujourd'hui, la réédition de ses mémoires (1), à partir de carnets de notes, dans une version intégrale et non édulcorée, éclaire pourtant d'un jour nouveau l'épopée de 1950. Et écorne certaines idées.

Louis Lachenal est mort en novembre 1955, perdu dans une crevasse de la vallée Blanche. Maurice Herzog, bientôt secrétaire d'Etat, prend lui-même en charge sa veuve et ses deux fils. Cinq années avaient filé depuis le «premier 8.000». Et Lachenal n'avait jamais avalé la pilule.

jeudi 13 décembre 2012

Le gouvernement et Florange: la tache

Selon un document de Bercy, la nationalisation de Florange n’était pas ruineuse pour l’État...

«La clarté est la forme la plus difficile du courage.» Étrange pied de nez: faut-il donc que l’heure soit grave pour que nous osions citer cette formule de François Mitterrand, qu’il s’adressait sans doute à lui-même pour défricher son propre mystère. Appliquant ce concept au dossier Florange, nous pourrions dire que plus le temps passe, moins la clarté se fait – quant au courage… Quoi qu’il dise désormais, Jean-Marc Ayrault a accumulé trop de non-dits vis-à-vis des Français et trop de concessions au profit d’ArcelorMittal pour ne pas 
se voir affubler, par les salariés, du soupçon de trahison.

Pour ne rien arranger, à chaque jour son coup de théâtre. Dans le lot des révélations à charge contre Matignon, ce que le Canard enchaîné nous apprend ne va pas atténuer les tensions politiques et encore moins les rancœurs des ouvriers d’ArcelorMittal. Jusque-là, les études commandées par le gouvernement sur l’éventuelle prise de contrôle par l’État étaient restées secrètes. Elles ne le sont plus. Et, ô surprise, elles viennent contredire tout ou partie de l’argumentation pour justifier l’accord scellé avec le magnat de Calcutta. Les conclusions du document publié sont sans ambiguïté. Si l’on en croit le prétravail réalisé à Bercy, la nationalisation n’était ni ruineuse pour l’État ni juridiquement risquée. Ayrault parlait d’un investissement d’un milliard? Mensonge.

samedi 8 décembre 2012

Résistant(s) : avec les mots de Jacques Decour

Un livre de recueil des articles de presse clandestins du fondateur des Lettres Françaises. De quoi comprendre où se plaçait l’intellectuel durant les années de plomb...

Decour. «Sans doute devons-nous voir dans cette mort, dans la façon dont il la veut et l’accueille, le point le plus sublime auquel pouvait atteindre ce jeune homme si doué, qui promettait beaucoup trop pour pouvoir tenir, s’il avait vécu.» Lorsque la police française arrêta Jacques Decour pour le livrer aux autorités allemandes, le 17 février 1942, elle réquisitionna un recueil qu’il tenait dans la poche intérieure de sa veste. Sur ces pages figurait cette citation extraite d’un texte admirable sur le Rouge et le Noir dans lequel il évoquait la figure de Julien Sorel. Stendhalien dans l’âme, Decour n’était pourtant pas un adepte des autoportraits dans son œuvre romanesque. Mais de roman il ne s’agit point ici. Grâce aux éditions la Thébaïde et à Pierre Favre, qui a réuni ses écrits avec Emmanuel Bluteau, tous les lecteurs peuvent désormais découvrir, soixante-dix ans plus tard, un ensemble de trente-deux articles de presse clandestins de l’auteur, publiés dans l’Université libre, la Pensée libre et les Lettres françaises, organes clandestins de combattants, rassemblés sous le titre "la Faune de la collaboration" (350 pages), de quoi comprendre au premier coup d’œil où se plaçait l’intellectuel durant les années de plomb (1) pour réveiller la conscience de ses compatriotes face à l’occupation et à l’émergence des «écrivains français en chemise brune».

Lettres. Tous les amoureux-lecteurs des Lettres françaises connaissent bien sûr le nom du cofondateur (avec Jean Paulhan) de cette revue mythique, dirigée par Louis Aragon après-guerre, actuellement par Jean Ristat. Mais savent-ils que Jacques Decour, qui avait adhéré au PCF en 1936, avait la passion de l’Allemagne?

jeudi 6 décembre 2012

Florange, "compétitivité": quelle image pour le gouvernement...

Le moment politique est assez terrifiant pour François Hollande.

En cette époque où le choix du significatif est fonction du degré de présence à l’écran, il est des images qui restent plus que d’autres. Comment interpréter les mimiques significatives de la ministre de la Culture et élue mosellane, Aurélie Filippetti, invitée à commenter l’avenir sidérurgique de sa région alors qu’elle venait à Lens pour inaugurer l’écrin du Louvre décentralisé? Elle déclara d’abord sans aucune hésitation: «Il n’y a pas de confiance dans Mittal. Cela fait quatre ans que je suis aux côtés des salariés, la parole de cet industriel ne vaut rien.» Avant d’ajouter, bien sûr, qu’elle avait une «confiance absolue» dans la gestion du dossier Florange par le chef de l’État. Les images peuvent passer ; les mots obligent. Alors que de nombreux députés socialistes expriment de moins en moins sourdement leurs «troubles» devant les décisions économiques du gouvernement, Jean-Marc Ayrault est venu en personne, hier, s’expliquer devant eux. Pour lui, un seul objectif: démentir «de la façon la plus solennelle» tout accord secret avec Lakshmi Mittal, alors que ses services, à Matignon, refusaient de délivrer la moindre information et répétaient jusqu’à l’absurde qu’«un accord industriel entre l’État et un opérateur privé n’a pas à être rendu public». Qu’y a-t-il donc à cacher?

Le premier ministre n’a pas répondu à ses anciens collègues du groupe socialiste, pourtant, il attendait de ces derniers une discipline totale pour soutenir son projet de loi de finances rectificative. Pas simple.

jeudi 29 novembre 2012

ONU : justice pour le peuple palestinien !

La reconnaissance en tant qu’État permettra à la Palestine de replacer le droit international au centre des discussions.

Dans la vie des observateurs engagés que nous sommes, par la grâce 
de l’actualité et l’imagination 
du monde renouvelée, il est des moments très particuliers où se croisent l’Histoire avec un grand H et l’émotion de tout ce qui nous constitue. Il faut alors que les mots utilisés pour le dire s’engrènent dans une étonnante succession de simplicités, à tâtons, avançant ainsi dans la prudence, instruits 
du passé et sans rien ignorer de l’ampleur du chemin à parcourir. Ce qui va pourtant se passer à l’ONU dans les prochaines heures devrait rester comme
un moment important de ce début de XXIe siècle. Tout indique que l’admission de la Palestine comme État observateur au sein des Nations unies sera votée 
par l’Assemblée générale. Comment ne pas s’en réjouir?

De même, comment ne pas se réjouir que la singularité historique de la politique étrangère française, malmenée ces dernières années, soit de nouveau à l’œuvre dans ce dossier ? Après quelques hésitations, Laurent Fabius a en effet confirmé que la France voterait en faveur de cette admission. Cet engagement solennel trouvera un écho favorable chez tous ceux qui, depuis des mois, se mobilisent au fil des initiatives de solidarité envers les Palestiniens. Sans cet élan populaire, que nous avons vu grandir, François Hollande aurait-il aujourd’hui le même courage?

vendredi 23 novembre 2012

Peine(s) : quand Derrida enseignait la déconstruction de l'échafaud

Les éditions Galilée publient le premier volet de «Séminaire. La peine de mort» (vol. 1, 1999-2000, 402 pages). Un événement philosophique.

Derrida. Comme les fragments d’un registre sans date arrachés à une longue nuit, l’envie s’invite parfois par effraction ou par nécessité. Ainsi l’autre soir, saisis par un élan irrépressible qui nous a entraînés loin dans l’insomnie, il nous fallut revisionner une fois encore le formidable documentaire D’ailleurs Derrida, de Safaa Fathy (éditions Montparnasse, 2000), et de nouveau se laisser bercer par le verbe, l’image et la voix – mon Dieu, cette voix ! – de Jacques Derrida, comme un retournement du temps d’autant plus nécessaire qu’à chaque «actualité» éditoriale post-mortem du philosophe, l’émotion de sa disparition et de son manque nous étreint comme au premier jour. Ses premiers mots, dans D’ailleurs Derrida, restent gravés dans le marbre de notre mémoire fondamentale: «Ce qui vient à moi, depuis longtemps, sous le nom de l’écriture, de la déconstruction, du phallogocentrisme, etc., n’a pas pu ne pas procéder à une étrange référence à un “ailleurs”. L’enfance, l’au-delà de la Méditerranée, la culture française, l’Europe finalement. Il s’agit de penser “à partir de” ce passage de la limite. L’ailleurs, même quand il est très près, c’est toujours l’au-delà d’une limite. Mais en soi. On a l’ailleurs dans le cœur, on l’a dans le corps. L’ailleurs est ici. Si l’ailleurs était ailleurs, ce ne serait pas un ailleurs.»

Mort. L’actualité éditoriale principale de Jacques Derrida ce mois-ci nous provient (sans surprise) des remarquables éditions Galilée, qui publient le premier volet de «Séminaire. La peine de mort» (vol. 1, 1999-2000, 402 pages, 35 euros).

mercredi 21 novembre 2012

Communes en difficulté : égalité territoriale ?

Sevran n’est pas un cas isolé. D’autres villes connaissent le même désengagement financier de l’État…

Parfois, le sentiment de sombrer dans un gouffre où l’ombre seule domine et grandit sur le sol même où se portent vos pas vous contraint à agir autrement. Nous pouvons penser ce que nous voulons de l’action choisie par le maire de Sevran, Stéphane Gatignon. Pour certains, il y eut de l’indécence dans sa grève de la faim, en raison de la violence désespérante du geste, de son symbole ultime, et aussi parce qu’il occultait mécaniquement sa propre responsabilité dans la gestion de quelques dossiers dans sa ville. Pour d’autres, au contraire, l’acte extrême fut l’expression d’un courage politique et citoyen ne visant qu’à un but : s’affamer pour sauver sa ville de la déroute financière. Quelle que soit son opinion, une chose est sûre. Cette escalade dans le mode opératoire aura au moins eu l’intérêt d’attirer l’attention sur la situation dramatique de certaines communes. Et singulièrement de leurs populations, souvent les grandes oubliées.

Prenons la mesure. Venue des territoires, grands ou petits mais surtout de plus en plus pauvres, nous remonte une inquiétude de moins en moins sourde et d’autant plus urgente que cette «crise dans la crise» accélère ce que nous pouvons appeler désormais des «fractures territoriales». Pour bien se faire comprendre et ne pas évoquer uniquement les communes, prenons l’exemple simple et presque absurde de la Seine-Saint-Denis.

dimanche 18 novembre 2012

Oubli(s) : de la "Der des ders" au mélange des genres...

Connaissez-vous les poilus Jean Lambert et Jean-Julien-Marie Chapelant, tous les deux honorés le 11 novembre dernier? De quoi réfléchir, à l'heure des confusions mémorielles.

14-18. Qui étais-tu, toi qui as traversé le siècle dans le silence des morts disparus, pour un long temps oublié des mémoires officielles, comme anéanti aux hommes par des souvenirs enfouis sous le chaos matriciel? Qui étais-tu, toi l’enfant de Bésingrand, petit village béarnais coincé sur la rive gauche du gave de Pau dont les flots lèchent l’esprit des âmes fortes, à Luz-Saint-Sauveur, à Argelès-Gazost, à Pau, avant de se jeter dans l’Adour. Qui étais-tu, toi, fils d’une famille de métayers, les Lambert, toi qui te prénommais Jean? Si l’on en croit ceux qui ont établi tes derniers instants, tu as été porté disparu le 23 août 1914, bien loin de tes Pyrénées natales. Ton dernier souffle, tu l’as poussé à Gozée, en Belgique, et tes yeux, dans un ultime sursaut de terreur ou de poésie de survie, ont sans doute aperçu des herbes folles dont tu ne connaissais pas les noms. Tu es tombé, sur cette terre de mâchefer martelée par la mitraille, le cœur ouvert aux sangs mêlés. Peut-être as-tu poussé un cri d’horreur, un cri tôt englouti par la fureur du néant, un cri qui, sache-le, nous parvient si clairement que, quatre-vingt-dix-huit ans plus tard, nous avons passé des heures à tenter d’exhumer les faits, à les imaginer, dans un travail si ingrat et ridicule d’imprégnation qu’il nous a accaparés jusque tard dans la nuit, faisant de nous le témoin anachronique d’une tragédie universelle.

vendredi 9 novembre 2012

Panique(s) : pourquoi J.K. Rowling m'a convaincu

Avec "Une place à prendre" (Grasset), l'auteur d'Harry Potter nous embarque dans l'autopsie d’un monde en perdition. C'est une réussite. Et voilà pourquoi...

Rowling. Pour lutter – malgré soi – contre le scepticisme dominant qui s’octroie les mérites de toutes opinions préétablies sur tout et n’importe quoi, il n’est jamais trop tard pour ne pas taire ses faiblesses (assurément considérées comme telles) et pourquoi pas passer aux aveux, même les plus incongrus, quitte à s’attirer les foudres de la « critique » instituée en oligarchie journalistique (propre aux personnages d’anciens régimes)... Livrons ainsi sans détours la plus improbable des confessions qu’il se puisse imaginer par les temps qui courent : oui, le bloc-noteur a aimé le dernier livre de J.K. Rowling. Voilà, c’est dit. Avec d’autant plus de sincérité qu’il y a comme une évidence à imaginer que toutes les précautions d’usage ne serviront ni de caution morale ni de paratonnerres à toutes les diatribes possibles et imaginables, et au fond assez légitimes si l’on n’a pas lu les 680 pages du livre en question. «Comment ? Il a osé lire ça, lui, et en plus il a aimé? Inconcevable, mon dieu!» Inconcevable peut-être, mais bien réel. «Une place à prendre», publié chez Grasset pour l’édition française, s’avère non seulement digne d’intérêt mais passionnant à plus d’un titre, à condition de vouloir dépassionner la discussion sur le buzz médiatique ayant précédé la sortie mondiale du livre (pas simple), mais surtout à condition de parvenir à oublier «Harry Potter», la première oeuvre qui fit connaître J.K. Rowling (encore moins simple). L’auteur avait prévenu: ce texte «destiné aux adultes» ne ressemblerait en rien à sa série blockbusterisée pour la jeunesse. Elle n’avait pas menti.

samedi 3 novembre 2012

Perversion(s) : quand Christine Angot nous désole...

Avec Une semaine de vacances (Flammarion), l'écrivain nous invite à une lecture aussi éprouvante que choquante. Explications.

Angot. «La voiture démarre. Sur les lauzes, qui recouvrent les toits, il y a peu de neige.» Il faut attendre longtemps avant la première éclaircie littéraire. «Ça, ça renforce l’impression d’être dans un endroit hors du monde, à part, et que les vies sont différentes.» Patienter de longues, très longues minutes, dans notre progression, avant la toute première respiration des mots, offrant le moment de répit tant attendu à force d’être restés à bout de souffle. «Il n’y a rien. Pas un rideau qui s’ouvre, pas un visage, pas un enfant, pas un vieillard.» Comme si, enfin, nous venions d’ouvrir une fenêtre pour brasser l’air d’un coup de vent favorable et réparateur. «Il n’y a personne en vue sous cette gamme de gris nuancés à l’infini, en harmonie avec les nuages, nimbés par la lumière céleste qui les transperce.» Nous sommes à la page 58. Il y en a 137 en tout. Peu – et beaucoup à la fois. La lecture du dernier livre de Christine Angot, Une semaine de vacances (Flammarion), est l’une de ces épreuves journalistiques contraintes – quoiqu’un peu tardive – qui laissent des traces indélébiles. De l’ordre de l’indicible. Quelque chose que nous ne savons immédiatement classifier en toute sincérité.

Excitation. Écrit, paraît-il, en deux semaines du côté de l’auteur, destiné à être lu en deux heures du côté des lecteurs (trois heures en vérité, en comptant les pauses salvatrices), le livre de Christine Angot reprend donc le récit de l’Inceste (Stock, 1999) pour mener une expérience d’écriture grave (dans tous les sens du terme), radicale (pour le lecteur non préparé) et dangereuse (quant au procédé littéraire). Comment résumer cette histoire de pédophilie ou d’inceste – allez savoir – pour que chacun puisse, en son âme et conscience, accéder à ce texte en pleine connaissance de cause?

jeudi 1 novembre 2012

Révoltes de 2005 : leçons, mais quelles leçons ?

Les banlieues depuis 2005? Le chômage progresse, la paupérisation galope, les solidarités sociales sont à bout de souffle...
La date peut paraître anodine. Mais celle-ci charrie autant de souvenirs inébranlables que d’amertumes difficiles à dépasser. Voilà sept ans et quatre jours très exactement que Zyed Benna, dix-sept ans, et Bouna Traoré, quinze ans, périssaient électrocutés dans un transformateur EDF, à Clichy-sous-Bois. Le 27 octobre 2005. Prélude à un mouvement inédit de révoltes urbaines, qui prit toutes les formes: spontané, revendicatif, partagé, parfois violent et/ou enflammé. Qu’on se rende compte, ce n’est qu’aujourd’hui, sept ans après, déjà, que la Cour de cassation doit se prononcer sur le pourvoi formé par les familles des victimes. Elles espèrent toujours la tenue d’un procès en correctionnelle pour les deux policiers suspectés d’avoir pourchassé Zyed et Bouna…

À l’époque, une partie des Français découvrait, il était temps, la réalité de la fracture sociale de certaines banlieues et, avec elle, la radicalisation des difficultés socio-économiques. A-t-on tiré les leçons des révoltes de 2005? Mais quelles leçons, quand la paupérisation galope et que 70% des familles vivent sous le seuil de pauvreté, quand le taux de chômage y dépasse les 40%-50%, quand un gamin sur deux vit l’échec scolaire, quand les solidarités sociales sont à bout de souffle? Stigmatisation, discriminations économiques, sociales et culturelles: ici, ce que la République a de meilleur semble avoir reflué, vaincu par on ne sait quelle logique inégalitaire...