dimanche 16 janvier 2011

Laïc(s) : Nicoléon, les religions et le "choc des cultures"

Âge. Connaissez-vous le philosophe Giambattista Vico? Michelet, qui n’avait pas toujours raison, disait de cet Italien tombé dans l’oubli: «Avant lui, le premier mot n’était pas dit ; après lui, la science était, sinon faite, au moins fondée.» Ce Napolitain, précurseur des lois de l’histoire comme conception scientifique, écrivait dans son ouvrage daté de 1725, intitulé Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations (republié par Fayard en 2001), qu’il distinguait trois âges de l’humanité: l’âge divin, l’âge héroïque et l’âge humain. À l’en croire, tous les peuples parcourent ces trois temps… pour retourner inévitablement au premier, fruit d’une forme de «rationalité mécanique» de l’histoire… En ce moment, aussi incroyable que cela puisse paraître, beaucoup laissent croire que nous sommes revenus à cet âge divin qui – ô miracle – permet de quêter l’au-delà et d’entrevoir l’avenir sereinement (sic). À supposer brièvement, très brièvement même, que nous revisitions la période divine en question, cela signifierait que nous avons donc déjà traversé l’âge humain, contredisant Jaurès: «L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine.»

Religions. Pourquoi évoquer ainsi la figure méconnue de Vico, au cœur d’une actualité sans répit ni repos qui, par un pouvoir médiacratique d’occupation mentale, nous fait tant confondre le contenu figé de la pensée avec le processus de la pensée en action? Pour une raison simple. Le cours du monde actuel (placé en Bourse) nous donne l’impression que l’Italien, depuis son XVIIIe siècle, avait joué les Nostradamus de l’épouvante en affirmant que le peuple, dans son processus d’évolution qui le conduit à s’insurger puis à conquérir l’égalité, se complaît un jour ou l’autre à un début de désintégration de ce qu’il a acquis de haute lutte, comme prisonnier d’une phrase régressive incompréhensible… Enfoncés dans notre pessimisme chronique, vous comprendrez aisément pourquoi nous pensions exactement à cela, l’autre jour, en entendant le discours de Nicoléon lors de ses vœux aux autorités religieuses. Prenant prétexte des odieux assassinats de chrétiens d’Orient, le petit-monarque de Neuilly est reparti en croisade en parlant «d’épuration religieuse», puis en évoquant implicitement le fameux «choc des cultures» entre l’Orient et l’Occident: «Le sort des chrétiens d’Orient symbolise les enjeux du monde globalisé dans lequel nous sommes entrés, irréversiblement.» Le «sort» de la chrétienté symboliserait donc les «enjeux» d’avenir du «monde globalisé»… On croit rêver.

«Menace». Et la laïcité, dans tout cela? Sans jamais employer le terme de «laïcité positive», qui fut l’un de ses socles idéologiques de 2007, Nicoléon, pour qui «l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur» (personne n’oubliera), a cette fois dégoupillé une définition toute personnelle. «La République laïque, a-t-il dit, assure à chaque culte et à chaque fidèle la sécurité sans laquelle il lui est impossible de vivre pleinement sa foi. Une République laïque entretient un dialogue permanent avec les religions pratiquées sur son sol de façon à les entendre et, parfois, pourquoi pas, à les écouter.» Et, le croyez-vous? Voilà que l’inventeur du ministère de l’Identité nationale, qui a tant contribué à la «peur de l’autre» et à la défiance envers les héritiers de l’immigration vivant sur notre sol, vient s’étonner, presque s’inquiéter, que 42% des Français considèrent désormais la communauté musulmane comme une «menace pour leur identité». Pas moins des deux tiers des personnes se classant «à droite» l’expriment d’ailleurs clairement: la population musulmane en France est pour eux «un péril». L’entreprise de décervelage collectif de toute la médiacratie nicoléonienne, mise au service de la réaction, de la division et des clivages, profitant des failles de la continuité républicaine dans les quartiers populaires, a donc perverti durablement les consciences… Alors, autant le savoir. Pour Nicoléon, deux des principes fondateurs de la loi de 1905 sont potentiellement «renégociables», si l’on en croit un conseiller du Palais pour lequel le «climat n’a jamais été aussi favorable» (!) Selon lui, parce que l’article 1 serait menacé, 
à savoir que «la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes» (menacé?), il faudra tôt ou tard «revoir» l’article 2, qui stipule que «l’État ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte»…

Universalité. Défigurée par la droite et son extrême, la laïcité à la française, l’un des quatre piliers de notre République, avec la liberté, l’égalité et la fraternité, est bel et bien en danger. Et la balafre s’élargit : financement public des lieux de culte et des salles de prière, subsides versés aux écoles confessionnelles, etc. La droite s’accommode opportunément d’une schématisation de la laïcité, réduite à la seule séparation de l’Église et de l’État. Seulement voilà, la laïcité n’est pas un particularisme accidentel de l’histoire de France, mais une disponibilité universelle du patrimoine humain, un idéal positif d’affirmation de la liberté de conscience, de l’égalité des croyants et des athées. Par elle et avec elle, la loi républicaine doit viser le bien commun et non pas l’intérêt particulier. D’où cette question: Nicoléon est-il vraiment laïque?

[BLOC-NOTES publie dans l'Humanité du 15 janvier 2011.]

(A plus tard...)

mercredi 12 janvier 2011

Haïti : la possibilité d'une île...

Tels ces instincts venus du fond des âges, le bruit et la fureur laissent des traces dans nos inconscients qu’aucun sang séché ne parvient à masquer durablement. Le rapport au temps prend alors tout son sens. En ce début de XXIe siècle, la vitesse en toutes choses symbolise souvent l’insignifiance d’une époque en mal d’horizons : le peuple haïtien, lui, semble frappé par une immobilité qui défie pourtant notre imagination… Le 12 janvier 2010, martyrisée par l’effroi d’une catastrophe tellurique et humaine ayant atteint un degré d’intensité rarissime, la Perle noire des Antilles s’enfonça en quelques secondes dans la terreur. En leur brutalité même, les circonstances obligèrent les Haïtiens à montrer une fois encore au monde leur force et leur détermination face à l’épouvante. Environ 300 000 morts sous les décombres. Un pays dévasté, réduit en poussière, quasiment hors sol…

Dany Laferrière prévenait dans nos colonnes: «Arrêtons avec l’expression “malédiction haïtienne” ! Haïti vient juste de rentrer sur la scène internationale de manière lisible et compréhensible. Il ne faut plus que certaines expressions nous collent à la peau.» Un an plus tard, nous partageons toujours le parti pris émouvant de l’écrivain mais aussi la colère et l’exaspération actuelles des Haïtiens. Douze mois après le séisme, le constat est en effet accablant. Sous la tutelle de la Mission de stabilisation de l’ONU en Haïti (la Minustah), organisme inefficace et discrédité, le pays reste sous les gravats et, avec les intempéries et l’effroyable épidémie de choléra, la situation donne le vertige… Environ 1,5 million de personnes vivent toujours dans 1 150 camps recensés. Les conditions sanitaires s’aggravent de jour en jour. Quant à l’aide humanitaire, elle demeure inégale et inéquitable. Avant même le tremblement de terre, n’oublions pas que l’île était déjà l’un des pays les plus pauvres du monde : 80% de la population y vivait avec moins de 1,50 euro par jour, 70% de sans-emploi et 62% d’analphabètes issus d’un système scolaire appartenant à 85% au privé…

Sous le coup de l’émotion, saisie par un sensationnalisme médiatique mondial, la communauté internationale avait promis des milliards d’aides. Et puis ? Pas grand-chose. N’est-il pas temps de tirer le bilan désastreux de cette aide en Haïti ? Après avoir été pillés par le FMI, après avoir subi des années de dictature et de corruption, les Haïtiens, qui n’ont pas supporté le spectacle de marines américains débarquant sur leur sol, savent à quel point leur nation est vulnérable, victime de la mainmise étrangère et d’un État impuissant… La récente mascarade électorale en est la meilleure preuve ! Pourquoi l’ONU, les États-Unis et l’Union européenne ont-ils osé conditionner le déblocage de certaines aides à la tenue d’un scrutin dépourvu de sens et qui s’est soldé par des fraudes et des meurtres ?

Pas seulement par dette mémorielle, les Français ont de tout temps aimé Haïti sans savoir comment canaliser cet amour. Pays d’hommes, d’arts et de littérature, pays de vent et d’âmes nobles aux émancipations tourmentées par l’histoire coloniale et dictatoriale, les Haïtiens ont le droit de reconquérir leur totale souveraineté pour rebâtir non pas à l’identique mais sur les bases d’une nouvelle citoyenneté. Il n’est pas trop tard pour les aider à rechercher des voies originales pour un nouveau développement humain, durable, débarrassé des néocolonialismes et des dominations.
 
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 janvier 2011.]
 
(A plus tard...)

mardi 11 janvier 2011

Politique étrangère de la France : un tabou à lever...

L’émotion suscitée par le tragique destin de deux copains du Nord, Antoine de Léocour et Vincent Delory, raptés au Niger puis arrachés à leurs jeunes vies dans des conditions insupportables, est vécue d’autant plus légitimement par tous les Français que les menaces contre nos ressortissants grandissent un peu partout – et singulièrement au Sahel. Dans cette région considérée autrefois par les diplomates comme «plutôt sûre» pour les anciens colonisateurs français, nous assistons désormais à une véritable série noire. Ne le cachons pas, tous nos compatriotes semblent aujourd’hui menacés au cœur même des capitales concernées : en tout, ils sont environ 8.000 au Niger, au Mali et en Mauritanie…

Après l’assassinat de l’ingénieur humanitaire Michel Germaneau, puis l’enlèvement de cinq expatriés sans doute toujours détenus au Mali, sans parler de la tentative d’attentat la semaine dernière contre l’ambassade de France à Bamako, les morts d’Antoine et de Vincent, tués lors d’une opération militaire nigérienne, soulèvent bien des questions… Car une certaine confusion prédomine encore concernant les circonstances de cette intervention armée à laquelle ont pris part des militaires français. Ainsi était-il légitime et nécessaire que des militaires français participent à cette opération dramatique ? Pourquoi et à quelles fins ont-ils été engagés dans une poursuite contre des criminels spécialisés dans la prise d’otages lucrative, probablement liés à des groupes terroristes capables de commanditer ce genre d’actes ? En somme, quelle a été la réelle implication des autorités françaises dans ce désastre humain ? Répétons-le clairement : aucune cause, ni les tensions ni les graves problèmes politiques qui témoignent partout dans le monde d’attentes sociales et démocratiques, ne peut justifier cette forme de terrorisme. D’ailleurs, à l’heure où nous écrivions ces lignes, al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) n’était pas formellement désignée par les autorités françaises comme responsable de ce drame. Mais ce nouvel épisode douloureux, quoi qu’il en soit, rappelle à l’État français la responsabilité qui lui incombe de tout faire pour obtenir la vie sauve et la libération des autres otages français, actuellement au nombre de huit, au Niger, en Somalie et en Afghanistan…

La vérité nous oblige. Il reste en effet un tabou à lever : que ce soit au Sahel ou en Afghanistan, la politique étrangère de la France est-elle en partie responsable des menaces qui pèsent sur ses intérêts ? À ce propos, faut-il s’étonner que le conflit afghan soit devenu un débat interdit, censuré par toute la médiacratie politique ? Trop peu de voix s’élèvent aujourd’hui pour s’opposer à cette sale guerre sans issue, dont le but déclaré, détruire les points d’ancrage d’al-Qaida chez les talibans, risque au contraire d’alimenter tous les fous de Dieu s’inspirant de Ben Laden…

Samedi 8 janvier, un caporal-chef français est tombé au combat en Afghanistan, ce qui porte à 53 le nombre de soldats français morts dans ce pays depuis fin 2001. Que peut espérer la France de Sarkozy sinon lécher 
les bottes des États-Unis et légitimer son strapontin aux côtés des valets de l’Otan. Le néoatlantisme de l’Élysée, mené sur tous les fronts telle une croisade, éloigne chaque jour un peu plus notre pays de son devoir historique – l’universalité de sa parole dans le monde.
 
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 10 janvier 2011.]
(A plus tard...)

vendredi 7 janvier 2011

La disparition de Maurice Vidal, figure du journalisme

L’ancien résistant communiste s’est éteint à l’âge de quatre-vingt-onze ans. Il fut journaliste « sportif » à Ce soir et à Miroir Sprint, puis créateur du mythique Miroir du cyclisme.

Durant toute la deuxième moitié du XXe siècle, il avait côtoyé les plus grands noms de l’histoire du sport avec une passion, un engagement et une volonté de transmission qui forçaient le respect – jusqu’à devenir lui-même une figure incontournable du journalisme qui s’y rapportait directement, et, de loin en loin, de toute la presse d’après-guerre. Témoin d’une époque bénie faite d’exploits et peuplée d’authentiques héros aux incarnations populaires, Maurice Vidal nous a quittés, le 6 janvier, à l’âge de quatre-vingt-onze ans, au début d’un nouveau siècle dont il nous disait ne plus comprendre «ni les codes ni les valeurs» et «encore moins ce penchant vulgaire et irrationnel pour la profusion de fric», qui, ajoutait-il, «finira par tuer l’essence même du sport».

Résistant communiste, dirigeant à l’Union de la jeunesse républicaine de France (UJRF), l’ex-Jeunesse communiste, il fut longtemps difficile pour ne pas dire impossible de dissocier chez lui le combat politique de ses activités professionnelles. D’abord journaliste au quotidien sportif Sports, créé par le PCF en 1946 pour concurrencer le groupe l’Équipe, autorisé à reparaître malgré ses agissements durant l’Occupation, Maurice Vidal débuta aux côtés de Jacques Marchand ou de Pierre Chany, avec lequel il devint un chroniqueur du Tour de France acharné et avisé, avant de rejoindre la rédaction de Ce soir, dirigé par Louis Aragon, puis le Libération d’avant Sartre, dans les années 1960.

Mais ceux qui connaissent sa carrière le savent : c’est à la tête de Miroir Sprint puis de Miroir du cyclisme, dont il fut le créateur, que Maurice Vidal transforma son amour du sport en œuvre journalistique collective et art de vivre. Cette revue mythique quasi déifiée par les spécialistes de la Petite Reine – toutes générations confondues puisque les anciens numéros s’arrachent encore sous le manteau – fut hélas sacrifiée au début des années 1990, au moment même où le cyclisme quittait sans le savoir l’âge d’or… Avec Émile Besson, et les regrettés Albel Michéa, Roland Passevant, Pierre Chany et quelques autres, tous des résistants, Maurice Vidal fut l’un des pionniers du journalisme dit «sportif», mais qui, chacun l’aura compris, était bien plus que du journalisme… Nous sommes leurs héritiers.

(A plus tard...)

samedi 1 janvier 2011

Une citation pour 2011...

« Pour voir loin, il faut y regarder de près. »
PIERRE DAC

(Une seule résolution pour la nouvelle année : mêlons-nous plus que jamais des choses du monde. A plus tard...)

lundi 27 décembre 2010

Flamme(s) : sommes-nous déjà les victimes du sous-venir ?

Fantasmes. «Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents», disait Georges Bernanos. 
À ce propos. À quoi rêvent nos adolescents ? Une étude réalisée par l’Observatoire de la parentalité auprès de jeunes âgés de 14 à 17 ans, donc cette «génération Internet» dont on mesure assez mal la réceptivité ou non au consumérisme ambiant, 
nous donne des indications significatives et angoissantes. À la question: «Quelles sont les personnalités dont vous aimeriez avoir la vie professionnelle ?», nos jeunes placent sur le podium Bill Gates, Steve Jobs et Zinédine Zidane. Quant aux entreprises plébiscitées, Apple, Microsoft et Google tiennent le haut du pavé. «Réalistes face au monde du travail, les jeunes ont intégré les nouveaux codes sociaux» : ainsi sont dépeints nos ados dans cette enquête impitoyable. Dans un monde 
où les patrons du CAC gagnent jusqu’à deux cents fois le smic, où 43% des jeunes actifs des quartiers populaires restent sans-emploi, faut-il s’étonner qu’on veuille ainsi singer l’Amérique et/ou envier les effets sonnants et trébuchants d’une gloire sportive ou pipolisée ? Jadis, on ambitionnait une trajectoire à la Jack London, à la Saint-Ex. Aujourd’hui, on veut finir à Wall Street ou au Qatar… Bienvenue au XXIe siècle.

États-Unis. Retour vers le futur. Depuis plusieurs semaines, quelques démographes attentifs nous mettaient 
en alerte et nous annonçaient la probabilité d’une information que nous n’imaginions pas possible. Mais voilà. C’est fait. L’espérance de vie des États-Uniens a officiellement régressé. Vous avez bien lu. Si l’on en croit le très sérieux Centre national des statistiques de santé du pays, en 2008, la durée de vie moyenne était de 77,8 ans, soit 1,2 mois de moins 
qu’en 2007… Aussi incroyable que cela puisse paraître, notre étonnement à la vue de ces statistiques stupéfiantes n’est en rien partagé par les spécialistes qui nous annoncent pour bientôt d’autres surprises de ce genre. Alors, est-ce conjoncturel ou non? «Probable», répond-on outre-Atlantique, puisque cette augmentation inquiétante ne serait due qu’à l’accroissement de la mortalité chez les plus de 85 ans, phénomène déjà constaté dans les années quatre-vingt-dix, mais si prononcé cette fois qu’il inverse la tendance générale. Les responsables de la santé publique s’interrogent néanmoins sur les motifs de cette régression historique. Progression d’Alzheimer, des pneumonies, des grippes, des problèmes rénaux et sanguins, etc. : les effets de la crise sociale sont évidemment passés par là, plongeant dans la grande misère des centaines de milliers de familles dénuées de protection santé ou mal protégées. Mais notons que cet événement rarissime depuis les années quarante est cette fois d’autant plus étonnant qu’il frappe majoritairement les Blancs : en effet, l’espérance de vie des Noirs continue de progresser, même si elle reste en moyenne inférieure de huit ans… Sans tirer de conclusion hâtive, rappelons que le démographe et historien Emmanuel Todd avait prédit la décomposition de la «sphère soviétique», dès 1976, dans la Chute finale (Robert Laffont), en s’appuyant notamment sur les statistiques de l’espérance de vie. Serez-vous étonnés d’apprendre, très prochainement, que cette même espérance de vie (dont on nous a tant rebattu les oreilles au moment du débat sur l’avenir de nos retraites) est en recul dans les quartiers populaires de nos grandes villes françaises ?

Rêves. Les masques de l’éphémère épousent 
donc toutes les formes. Puisque la solitude n’a pas son pareil pour rendre les choses vaines, il nous faut chercher, non sans difficulté depuis que la vie sociale de nos quartiers s’est déshumanisée, les ultimes lieux de dernières grandes aventures de disputes encore acceptables – la philosophie, l’exploration, la politique, la littérature – qui, jadis, prêtaient à controverse dans tous les bars populaires. Où est aujourd’hui la «terra incognita», la vraie, celle qui faisait voyager en-dedans de nous jusqu’aux nobles utopies de progrès et de lointains, en nous embarquant dans la connaissance radieuse et audacieuse – à peu près situé entre l’idéal mallarméen et la ligne de fuite valéryenne, pour que toujours survienne la vérité houleuse d’un jour de mer. L’aventure. Les idées. Et les actes. Rien à voir, n’est-ce pas, avec ces «terres inconnues» scénarisées pour prime-time et plateau-télé, émotions par procuration, une pilule et au lit… Quel est désormais notre roman intime, notre roman collectif ? Dans cet ici-et-maintenant s’évapore confusément le magistère des chantres de la Raison, qui, sur les bancs de la République, nous enseignaient le goût de l’avenir et du risque. Exit le savoir cumulatif, récitatif, dialectique, historique ? Exit, la transmission critique par le texte et son commentaire ? Exit, nos mythiques histoires, l’Égypte, la Grèce, Rome, qui cheminaient vers le temps et nous en posant leurs pierres sur l’échafaudage de notre propre construction ? Exit l’Idée française de République universelle ? Las sont les continuateurs, les transmetteurs, les initiateurs. Faute de moyens, de confiance, de considération. Relégués au rang d’accompagnateurs d’une époque où flaire la flamme de la déréalisation. Victimes du sous-venir ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 décembre 2010.]

(A plus tard...)

vendredi 24 décembre 2010

Une petite citation pour Noël...

"Christ représente primitivement :
1° les hommes devant Dieu ;
2° Dieu pour les hommes ;
3° les hommes pour l'homme.
Ainsi, par définition, l'argent représente primitivement :
1° la propriété privée pour la propriété privée ;
2° la société pour la propriété privée ;
3° la propriété privée pour la société.
Mais Christ est le Dieu aliéné et l'homme aliéné. La seule valeur de Dieu lui vient de ce qu'il représente Christ : la seule valeur de l'homme lui vient de ce qu'il représente Christ. La même chose vaut pour l'argent."
KARL MARX, L'Argent et le Christ (notes de lecture)

(Bonnes Fêtes à tous. A plus tard...)

mercredi 22 décembre 2010

Contre la "précarité énergétique", oui ! à un droit à l'énergie...

L’époque brutalise. Voyez un peu l’évolution des mots : «précarité énergétique», terme pudiquement employé pour évoquer l’une 
de ces réalités douloureuses en pleine croissance. À savoir l’impossibilité de se chauffer ou de s’éclairer, faute de pouvoir payer ses factures. Jusqu’à ces toutes dernières années, le phénomène était resté marginal. Mais, depuis 2008-2009, il est d’abord devenu endémique, avant de connaître une véritable explosion. Officiellement, environ 3,5 millions de personnes sont entrées dans cette nouvelle classification de la pauvreté, qui n’est, comme chacun le sait, qu’une sous-classification de la grande pauvreté tout court…

En 2000, les moins aisés consacraient 7% 
de leurs revenus à leurs factures d’énergie. Ce pourcentage atteint les 15% aujourd’hui. Et demain ? N’oublions pas que la lutte contre cette précarité énergétique est l’une des innombrables promesses non tenues du Grenelle de l’environnement. Par grand froid, dans certaines régions, un ménage sur quatre vit quotidiennement cette galère, souvent tenue secrète. Car, en matière 
de logement, tous les indicateurs affichent le rouge ! Pas moins de 4,5 millions de personnes sont mal logées, auxquelles il convient d’ajouter le 1,5 million en situation d’impayés et les 6,7 millions en situation dite de «réelle fragilité»… Conjugués, ces éléments forment une spirale descendante : impayés, endettement, restriction ou coupure d’énergie, problèmes de santé et isolement social… Et pendant ce temps-là ? Les Français subissent de plein fouet les augmentations des tarifs 
de l’électricité et du gaz, qui ne sont pas une fatalité mais le résultat mécanique des politiques menées 
par le pouvoir. Avec l’épouvantable loi Nome, le gouvernement a résolument fait le choix de financer les opérateurs privés au détriment d’EDF, ce qui entraînera de nouvelles hausses. Sans parler des tarifs du gaz, qui, pour satisfaire les appétits des actionnaires du groupe GDF Suez, ont grimpé de plus de 50% depuis la privatisation. Oui, 50%...

Au même titre que le logement, le droit à l’énergie est indispensable à la vie et doit être reconnu comme tel ! Des mesures immédiates et d’ampleur doivent donc s’imposer aux logiques financières : la baisse des tarifs du gaz, un moratoire sur ceux de l’électricité et l’interdiction pendant la trêve hivernale de l’ensemble des coupures de fourniture énergétique, comme l’a proposée récemment la communiste Marie-George Buffet au Parlement, sous forme de projet de Loi. L’État, premier actionnaire de GDF Suez et majoritaire dans le capital d’EDF, en a le pouvoir et le devoir. Mais le sarkozysme connaît-il encore l’existence de la notion même de «service public» ?

(A plus tard...)

lundi 20 décembre 2010

Jacqueline de Romilly : pour l’amour du grec (ancien)…

« Si les langues anciennes ont pour le moment perdu la bataille à l’école, elles n’ont pas encore perdu, et ne doivent pas perdre, celle de la culture. » Lire et relire Jacqueline de Romilly, inlassablement, avec la fraîcheur d’hier et la hardiesse de demain… Comment témoigner avec justesse et modestie l’émotion qui fut la mienne, ce week-end, en apprenant la disparition de cette grande dame, qui, sans le savoir, inspira une partie de mon parcours de jeunesse et, plus encore, ouvrit quelques portes vers un savoir acquis si fondamental qu’il scintille pour jamais…

Jacqueline de Romilly nous a quittés. Elle avait 97 ans. Et l’on ne savait plus bien ce qu’il fallait principalement retenir d’elle – sinon, bien sûr, qu’elle fut l’helléniste la plus connue et la plus importante du XXe siècle. Elle était la Grèce incarnée. Mais pas n’importe quelle Grèce. D’abord la langue grecque. Puis la pensée grecque. Puis la philosophie grecque. Puis toute l’histoire grecque en bloc. Les Grecs eux-mêmes se rendirent à l’évidence : Jacqueline de Romilly était tellement grecque qu’elle aurait dû naître Grecque. Alors, en 1995, pour saluer son combat en faveur de l’hellénisme, le gouvernement d'Athènes signa un décret qui fit de cette française une citoyenne grecque à part entière. C'était une question de nationalité. C'était une question de justice. C'était pourtant bien plus que cela en vérité !

Car De Romilly fut première en tout : première femme reçue à l’Ecole Normale supérieure ; première femme élue professeur au Collège de France ; première femme élue à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ; première Concours général, première à l’agrégation ; etc. La liste est longue. La seule exception notoire fut son élection en 1988 à l’Académie française – la deuxième femme de l’histoire après Marguerite Yourcenar (1980).

Elle, le savait mieux que personne : dix ans de grec ancien et de latin, ça laisse des traces… mais ça vous forme un homme ! Pour le jeune étudiant que j’étais, nourri quotidiennement par des jésuites scrupuleux dans l’art d’une transmission la plus parfaite possible, les travaux de Jacqueline de Romilly furent une base incontournable pour découvrir comment les Athéniens inventèrent la démocratie tout en s’efforçant d'en combattre les dérives : la démagogie, l'inculture, le soupçon, la négligence de transmission, l'oubli du bien commun… Longtemps les Grecs anciens furent pour moi des maîtres inégalés. Et Jacqueline de Romilly, un phare grâce auquel nous pouvions nous diriger pour découvrir les grands textes, devenus accessibles à tous. C’était la fin des années soixante-dix, le début des années-quatre-vingt, en somme la fin de l’insouciance et des scolarités paisibles, adossées sur le savoir et l’intelligence des savoirs, les chemins (presque) tout tracés. Mais déjà, le mal rôdait. Et l'enseignement du grec ancien disparaissait de plus en plus des écoles ! Tout comme le latin d’ailleurs…

De Romilly ne put rester en dehors de ce combat, qu’elle jugeait essentiel, pour que les jeunes générations ne soient pas coupées des racines de la culture européenne. Contre le désarroi que provoquent la perte des racines, la méconnaissance des langues-mères et des valeurs de nos Anciens (quels qu’ils soient !), Jacqueline de Romilly partit en guerre. En 2000, elle publia avec Jean-Pierre Vernant Pour l’amour du grec (éditions Bayard). Elle écrivait : «Ces valeurs ne s’acquièrent vraiment que dans un contact prolongé avec tous les hommes qui nous ont précédés, et surtout ceux qui ont médité ces valeurs, qui en ont parlé, qui les ont illustrées. Qu’il s’agisse du refus de la violence, de l’hospitalité, du but de l’existence, tout cela est présent dans les textes de nos littératures classiques, et déjà avec force dans les textes grecs.» Sans en faire une affaire «politique», elle en fit néanmoins un débat public, apportant son nom à des appels, à des pétitions : combattre pour l’enseignement du grec et du latin dans les lycées, pour éviter que les jeunes générations ne soient coupées du «rapport à une réalité vivante et précieuse». La guerre, la violence, la loi, la démocratie, la concorde, la liberté, la citoyenneté, le vivre-ensemble… Au lieu d’en appeler au sauvetage d’un enseignement des humanités au bord de l’abîme, elle loua haut et fort la grandeur de la langue grecque.

Car oui, il y avait, il y eut, il y a toujours cette langue grecque… Merveilleuse langue grecque. En cette époque où les mots sont galvaudés, affaiblis dans leur évocation, tellement utilisés et si mal, comment faire comprendre le bonheur qui fut le nôtre de parcourir ce « grec ancien » si décrié et pourtant si accueillant, si richement éveillé au monde d’aujourd’hui ? Et puis comment ne pas regretter ici-maintenant d’avoir lâchement abandonné les études supérieures avec cette langue grecque qui nous tendait les bras, l'agrégation et tout le reste ? Comment ne pas en être mélancolique - presque meurtri ? - désormais qu’une autre vie s’est emparée de moi ?

Il y a un an, pratiquement jour pour jour, Jacqueline de Romilly, dont l'oeuvre écrite fut si féconde et si abondante, reçut chez elle un jeune professeur de grec ancien, Augustin d’Humières, auteur du très remarquable Homère et Shakespeare en banlieue (éditions Grasset), un livre, comme son nom l’indique, qui relate dans le détail son expérience dans les quartiers populaires pour la survie (c’est le mot) des disciplines classiques. La grande dame avait dit à son interlocuteur : «Toute ma vie, j’ai attendu quelqu’un comme vous.» Confession rarissime, ultime, indispensable... Pour elle, l’enseignement du grec et du latin permet l’attention aux mots, à la logique, au raisonnement. L’étymologie s’avère indispensable à la bonne compréhension du français : qui ose encore en douter ? Et pourquoi nos ministres de l’Education nationale successifs ont-ils à ce point renoncé à l’essentiel et à l’admirable ?

Erudite férue du monde grec des Ve et IVe siècle, Jacqueline de Romilly n’arrêta jamais de dire sa reconnaissance qui l’animait pour le berceau athénien de la démocratie. Mélange de clarté et de rigueur pour le citoyen contemporain. Fille d’un père philosophe mort au champ d’honneur lors de la Première Guerre Mondiale et d’une mère romancière (Jeanne Malvoisin), elle était la Grèce éternelle incarnée, un symbole pour beaucoup de femmes. Le 23 janvier 1997, j’eus l’honneur d’assister à l’un de ses moments d’éblouissement : son entrée sous la coupole de l’Académie française. Dans son habit vert, déjà presque aveugle (elle le fut quelques mois après), elle avait déclamé le discours qu’elle avait préparé et appris par cœur, faute de pouvoir vraiment le lire malgré les lunettes qu’elle avait dignement chaussées. La grande helléniste du Collège de France recevait les honneurs de la nation savante - l'honneur de la France universelle. Et l’hommage infini de tous ceux qui l’avaient admirée…

Depuis, elle ignorait sa cécité, écrivait ses lettres à la main, se faisait lire le journal et les livres à voix haute, en récitait de nombreux de mémoire. Ce n’était pas une coquetterie. Mais un combat. Le combat d’une vie d’excellence. Le combat contre l’ignorance. Un combat que nous partagerons toujours.

(A plus tard…)

jeudi 16 décembre 2010

Mélancolie(s) : l'humanité déserte-t-elle le champ des civilisations ?

Matin. Bref instant de grâce et lune sous le vent. Une brume incertaine qu’assigne l’hiver neigeux – des odeurs de ville encore ensommeillée, des lueurs naissantes et puis quelques effluves en-amourachés, entre le suave et l’aigre, le brutal 
et le doux. Tous les mystères indéchiffrables semblent soudain ressusciter dans l’espérance vague d’une aube éternelle… Curieux quand même. Un petit matin. Juste un petit matin. 
Et s’éveillent en nous toutes les frontières auxquelles l’homme 
se heurte et devant lesquelles il s’élance ou se résigne. Puisque «la vie, c’est ce qui arrive quand on est occupé à d’autres projets», comme le disait John Lennon (où étiez-vous il y a trente ans ?), doit-on refuser la promesse d’un émerveillement, n’y voir qu’un leurre, qu’une faiblesse d’âme, qu’une volupté arrachée à l’agonie d’un monde trop désarmant et si indéchiffrable ? Ces aubes ne sont-elles que des masques éphémères, l’allégorie d’une dépossession sans équivalent que nous sentons plus 
ou moins confusément : celle d’un monde révolu dont nous portons le deuil sans le savoir ? Mais qui peut avoir encore 
la force de nous dire de quel monde nous parlons là ?

Forme. L’humanité déserte le champ des civilisations – ce phénomène n’est pas réversible. Le penseur, l’auteur, le philosophe ou l’élu de la cité ne sont pourtant pas que les gardiens somnolents du musée des cultures. Nous savons depuis Freud les accointances du deuil et de la mélancolie. Mais nous savons depuis Chateaubriand les difficultés de se retrouver entre deux siècles «comme au confluent de deux fleuves», plongeant «dans les eaux troubles», s’éloignant «à regret du vieux rivage» mais nageant «avec espérance vers une rive inconnue». Nous ne tiendrons pas ici la chronique de l’irréparable abandon, même si, entre l’ancien et le nouveau, dans nos tentatives réelles de conciliation, domine cette étrange impression (erronée) de délabrement à la fois insinuant et irrésistible. Une sorte de morosité crépusculaire. Une espèce de dégradation si nette qu’elle nous paraît plus-que-réelle et d’autant plus attristante qu’elle s’habille de fatalité, à l’abri de toute intervention humaine collective. Devant la brusquerie de volonté de rapidité de notre époque et, surtout, faute d’accéder aux bonheurs de l’altérité, le psy, l’anxiolytique, le yoga, la diététique, le fitness, la thalasso, le Club Med et la télé nous aspirent à «être bien dans sa peau». Voyez l’exigence revendicative : mécaniquement bien dans sa peau. Comme un vulgaire moteur dans sa carrosserie. Le «moi-je» tourne à l’ego comme le vin au vinaigre. Embastillé dans son désert intérieur, l’individu, frappé d’immobilité, ne se perçoit plus comme le maillon d’une chaîne, le prénom d’une généalogie, 
la séquence d’une narration. Juste exister en soi pour soi.
«La forme fascine quand on n’a plus la force de comprendre la force en son dedans – c’est-à-dire de créer», écrivait Jacques Derrida.

Tourmentés. Pouvons-nous encore brûler nos propres feux, anéantir le court-termisme, fuir la frénésie superficielle que nous impose la r-évolution des nouvelles technologies de l’information ? Pouvons-nous dépasser nos rêves les plus sombres, se dresser et parler dans la bouche du monde – dans nos bouches mais ouvertes au monde ? 
Cherchons le chemin pour ne pas nous sentir en exil permanent, incompris, délaissés tels de vulgaires bateaux ivres laissant derrière eux les rives où sèchent les larmes. Les tourmentés, empêcheurs de tourner en rond, sont dévisagés – jamais envisagés. Perdus dans un quelconque Cabaret de la dernière chance, retrouvant dans les saveurs d’un Jack Daniel’s les ornements sentimentaux d’une certaine jeunesse perdue, quand les rêves duraient toute une nuit et les chemins pour y aboutir toute une vie. Le trop-plein ne se vide jamais 
tout à fait…N’est-ce pas ?

Marchés. Et vous ? Vous êtes plutôt Cantona, avec son goût irraisonné de la désobéissance civile, belle et imparfaite, politiquement juste et économiquement friable dans sa contestation de l’ordre institué ? Ou plutôt Zidane, défendant jusqu’à l’absurde – et 15 millions de dollars – la candidature du Qatar pour le Mondial 2022 ? Vous retrouvez-vous dans ce tremblement de temps du profit à la va-vite ? On sait trop peu par exemple que la durée moyenne 
de détention des actions dans le monde est de onze secondes ; que sur cent transactions financières, seulement deux sont supportées par des transactions économiques ; que sur les marchés des matières premières, les spéculateurs de la planète opèrent trente-huit fois plus que la consommation réelle desdites matières premières… Les actionnaires ont muté en investisseurs de passage, préférant l’irresponsabilité et le virtuel à l’affectio societatis d’antan. Cornelius Castoriadis écrivait : «C’est par la société que l’individu “fou” devient un homme mais la “folie” chaotique n’est-elle pas toujours au seuil de la conscience ?» Si nous n’écrivons pas seulement pour conjurer notre fuite dans le temps, nous quêtons néanmoins, et pour cause, les instants de grâce et de lune sous le vent – mais pourquoi le mot de la fin devrait-il toujours être «bref» ?


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 11 décembre 2010.]

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mercredi 15 décembre 2010

1871-2011 : les 140 bougies de la Commune de Paris

«Un idéal pour un monde plus juste ; l’ambition d’une démocratie populaire directe, laïque, sociale…» En présentant, mardi 14 décembre, lors d’une conférence de presse, les initiatives des Amis de la Commune de Paris 1871 pour l’année 2011, les coprésidents de l’association, Claudine Rey et Jean-Louis Robert, n’ont pas caché leur ambition – et l’idéal de modernité qui les anime. Le 140e anniversaire de ce grand moment de l’histoire de France ne sera «ni passéiste ni exclusivement commémoratif», mais visera au contraire à «rendre plus que jamais vivantes des valeurs tellement actuelles qu’elles font peur aux puissants et au pouvoir de l’argent».

Le calendrier 2011, duquel nous pouvons retenir quelques dates clés, devrait être à la hauteur de l’exigence ainsi formulée. Exemple, le vendredi 18 mars, jour du 140e anniversaire, le peuple sera appelé en masse dès 17 heures à célébrer l’événement sur la place de l’Hôtel-de-Ville de Paris, où seront donnés de nombreux spectacles et où, solennellement, sera réitérée la demande de réhabilitation des membres de la Commune envoyés à la mort ou au bagne par une «justice» militaire expéditive… Peu de temps après, du 30 mai au 19juin, une grande exposition organisée par la Ville de Paris occupera la salle des Cordeliers (6e arrondissement), tandis qu’un cycle de huit conférences sera donné au Petit Palais, du 29 avril au 17 juin, tous les vendredis à 14 heures. Signalons que la traditionnelle montée au mur des Fédérés, fin mai, prendra cette année une importance particulière, sans parler de la trentaine (au moins) de manifestations historiques d’ores et déjà recensées partout en France…

Dès le mois de mars et jusqu’au rendez-vous de la Fête au parc de La Courneuve, l’Humanité s’associera pleinement et activement à toutes ces initiatives : numéros spéciaux, hors-séries, portraits d’été, etc. Je vous en reparlerai très prochainement…

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lundi 13 décembre 2010

Face au sarkozysme et à Le Pen, quelle gauche pour demain ?

Ces temps-ci, le microcosme politico-médiacratique a de quoi nous inquiéter. Il suffisait de regarder À vous de juger, jeudi soir sur France 2, pour en percevoir toute la perversité. Ce fut d’abord le honteux tapis rouge déroulé sous les pieds de Marine Le Pen, qui, durant une heure et demie et sans vrais contradicteurs, eut le loisir de surfer à sa guise sur la crise économique, sur les ruines d’une France en atomisation sociale avancée, sur le pourrissement ultra-droitier du sarkozysme, sur les misères du monde libéral et les méfaits de l’Europe… la bonne blague ! La tentative de ripolinage opérée par la leader d’extrême droite fut une nouvelle fois grossière, pourtant, l’animatrice Arlette Chabot tomba dans le piège : «Vous parlez comme la gauche ?» demanda-t-elle naïvement à la fifille de papa. Servir ainsi de porte-plats aux revendications de haine de l’autre, à la destruction souhaitée des liens sociaux et des solidarités républicaines, était plus qu’indécent. C’était une insulte à l’idée que nous nous faisons 
des services publics et de la parole publique en général, dévaluée, maltraitée. Et si le danger FN existe, comme en témoignent tous les sondages, il faudra le combattre avec courage et non en gobant passivement les paroles plus ou moins adoucies d’une Le Pen en voie de banalisation…

Mais ce n’est pas tout. Après la tribune libre accordée aux âmes noires de l’«œuvre française» pseudo-moderne, nous avons eu le droit à une séquence surréaliste consacrée au Parti socialiste, façon ultra Ve République. Nos éditocrates réunis semblaient plus disposés à évoquer 
la question des primaires que celle du programme. Reconnaissons que, en ce moment, certains protagonistes du PS se prêtent volontiers à ce type de réflexes. Si, pour une majorité de militants socialistes, les primaires sont attendues avec bienveillance, beaucoup expriment leurs craintes qu’une vulgaire «guerre des chefs» ne vienne anéantir la construction des idées. La bataille des ego aurait débuté et avec elle, comme un vieux film tôt rembobiné, la machine à désillusionner le peuple de gauche… Entre nous, ces débats de postures sont-ils à la hauteur des enjeux actuels ? Il n’y a pas de quoi sourire. La France va mal. Et si les classes populaires se demandent légitimement : «Comment en finir avec le sarkozysme ?», c’est d’abord parce qu’elles expriment leurs souffrances sociales après des années de sacrifices… Refuser la spectacularisation de la politique et la personnalisation à outrance est donc une question de dignité citoyenne. Toute la gauche doit y réfléchir – non comme un défi, comme une exigence.

Le sarkozysme est en crise et le socle sur lequel le prince président avait construit son succès s’est profondément effrité. Quand on est de gauche, il y a tout lieu de s’en féliciter. Mais s’en contenter ne suffira pas, ce serait même mortifère. Après la séquence sociale que les Français viennent d’imposer au pouvoir, nous savons que nos concitoyens sont durablement ancrés dans une contestation du système, qu’ils critiquent désormais sans modération les «logiques du capitalisme financier» ou les solutions du FMI… Comment douter que c’est évidemment sur cet idéal d’égalité et de justice que doit 
se construire une dynamique de gauche ? Pour répondre 
à la révolte (massive) contre les injustices, la gauche 
doit préparer et inventer bien plus qu’une «alternance» douce et paisible, mais bel et bien un changement 
de société qui refonderait la République elle-même. 
Un enjeu de civilisation, rien de moins. En ce domaine, la responsabilité du Front de gauche est immense. Pour bousculer l’hégémonie du PS et réinstaller une espérance crédible, qui a tant fait défaut depuis une génération…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 décembre 2010.]

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vendredi 10 décembre 2010

Chômage : la "tête de l'emploi"...

Pour comprendre les dynamiques qui sous-tendent les transformations en profondeur d’une société frappée d’atomisation sociale, rien ne vaut la somme d’exemples si particuliers qu’ils témoignent d’un pourrissement durable. Les sociologues de l’exercice appellent cela «les zones grises d’une société», là où se jouent des destins humains, la vie des familles. Et sans doute bien plus encore, l’esprit d’un pays. Ainsi, en lisant le stupéfiant témoignage d’Éric, que nous publions aujourd’hui, on pourrait croire sinon à un gag du moins à un cas si singulier qu’il ne saurait à lui seul résumer ce qui se passe dans les bureaux d’accueil de Pôle emploi. Pensez donc. Est-il possible de proposer à un chômeur de longue durée de cinquante-six ans un poste d’«animateur Web» pour «divers services de charme pour adultes sur Internet» ? Eh bien, oui. Et si cette «offre d’emploi» indigne et offensante
n’a rien d’«illégal» (sic), elle en dit long sur la difficulté de reclasser les plus de cinquante ans…

Tous les témoignages que nous recueillons le confirment. Depuis sa création, l’établissement public né de la fusion ANPE-Assedic se montre incapable de répondre à l’afflux de nouveaux chômeurs. Plus grave, il vit lui-même une crise sociale et morale sans précédent. Pôle emploi ? Synonyme de drame social pour les demandeurs, de drame professionnel pour les agents, comme en témoignent les tentatives de suicides qui se sont dramatiquement accélérées ces derniers mois… Conditions de travail épouvantables. Visites aux entreprises ajournées. Plate-forme téléphonique sous tension. Report des rendez-vous avec les inscrits. Agents débordés, auxquels on demande de gérer les conséquences de la crise économique, avec une remontée exponentielle du nombre de chômeurs – près de 4% en un an, soit près de 500 000 nouveaux inscrits… Néanmoins, en 2011, les crédits de fonctionnement seront gelés. Et 1 800 postes supprimés !

L’«amortisseur social» n’est plus qu’une expression vidée de son sens. D’où cette question à la fois simple et terrifiante : un individu auquel manquent les ressources minimales pour pouvoir conduire ses projets et être maître de ses choix est-il encore un citoyen ? La réponse est non. La gigantesque entreprise de dé-citoyenneté engagée par le sarkozysme et le Medef atteint des sommets. Non seulement l’intérim vient d’exploser de près de 14%, mais la part des CDI dans les rares emplois encore créés est désormais dépassée par le nombre de CDD. Cette précarisation croissante du marché du travail fragmente et désagrège les offres d’emploi. Quant à l’instauration de «l’offre raisonnable d’emploi», elle contraint les demandeurs à accepter n’importe quelle offre, loin de chez eux, quelques heures par semaine… Au royaume du néocapitalisme, le chômage de masse a bel et bien une fonction : faire pression sur les salaires et les conditions de travail, raréfier l’emploi, baisser les coûts, séquencer les horaires, déréguler les contrats, bref, développer un sous-prolétariat utilisé comme variable d’ajustement.

Chacun le constate. La radicalisation et la multiplication des phénomènes d’exclusion 
ne peuvent plus être masquées. Il n’y a plus «une» mais «des» fractures sociales, symbolisées par l’émergence d’économies «sauvages», telles que les nouveaux chiffonniers, et des formes inédites de précarité dont la catégorie des nouveaux pauvres, désorientation d’une frange de la jeunesse désormais sans promesses, dépourvue de repères éthiques, etc. La montée de telles incertitudes insulte l’avenir. Les simples protestations morales ne suffisent plus.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 7 décembre 2010.]

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lundi 6 décembre 2010

Secret(s) : à propos de l'affaire Wikileaks...

Wikileaks. «Un secret qu’on est vraiment seul à détenir, un tel secret rendrait malades les plus robustes, et on peut même se demander s’il existe une conscience assez intrépide pour supporter ce tête-à-tête, sans en mourir…» Au fil de sa longue et patiente réflexion sur l’existence – ou non – de la conscience dans le temps, nous nous demandons ce que Jankélévitch, disparu voilà vingt-cinq ans, dirait de certains tourments de l’actualité, lui le penseur réputé du mensonge, de la vie morale, du sérieux, du pardon… Par exemple, comment aurait-il confronté sa métaphysique du «je-ne-sais-quoi» et du «presque rien» au gigantesque buzz mondial que constitue la divulgation par Wikileaks de documents diplomatiques dont «le pouvoir de nuisance pourrait s’avérer dévastateur», pour reprendre des termes entendus cette semaine dans une annexe du Quai d’Orsay par un conseiller diplomato-juriste ayant traîné ses guêtres dans quelques chancelleries de la planète. Avant d’ajouter, avec cet air faussement sérieux que prennent les vieux de la vieille : «Vous savez mon jeune ami, il s’agit là pour nous de la plus grande catastrophe diplomatique de l’histoire… et dire que les journalistes collaborent à cette forfaiture mondiale !» Le bloc-noteur sentit souffler sur ses frêles épaules le vent de la coresponsabilité. Jusqu’à un certain point.

Réseaux. Puisque «philosopher c’est se comporter vis-à-vis de l’univers comme si rien n’allait de soi», reconnaissons d’abord que la divulgation de documents confidentiels du département d’État américain par Wikileaks, ce site Web dit «de ressource et d’analyse politique et sociétale», ne bouleversera pas les relations internationales et embarrasse plutôt les détenteurs de secrets d’États que la masse des citoyens tenus à l’écart des grands choix stratégiques de leurs dirigeants. Au moins une chose est sûre. Dans ce monde globalisé, où l’information de moins en moins média-dépendante circule à la vitesse des réseaux, autrement dit en hyper-accéléré, la notion même de confidentialité n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’elle fut jadis. D’où le questionnement de quelques penseurs de la modernité, pour lesquels une forme de «poujadisme participatif» serait le prix à payer de la révolution informationnelle. Sommes-nous entrés de plain-pied dans la société de l’information, avec ses conséquences, ses risques, ses dérives éventuelles ? Ou pénétrons-nous dans la société de la divulgation sur tout et n’importe quoi, avec la volonté affichée d’un pseudo-égalitarisme devant les secrets, velléité aussi naïve qu’improbable ? Jankélévitch : «Si tout est permis, rien n’est permis.»

Crime. Mais revenons un instant à notre vieux diplomate chafouin. Que dit-il, au fond, lorsqu’il redevient calme ? Ceci : «L’essence de notre politique étrangère, c’est notre capacité à dire les choses franchement à nos homologues étrangers et à maintenir ces conversations hors du domaine public. Cette fuite massive vient de ruiner, pour longtemps, ce principe de base des relations diplomatiques.» Faisons nôtres un instant ses interrogations légitimes. Wikileaks ne reste-t-elle pas une organisation opaque (sic) aux intérêts potentiellement controversés ? Pourquoi les contenus en ligne ont-ils été sélectionnés et expurgés, et à quelles fins ? Ces fuites font-elles avancer sinon la démocratie du moins la transparence ? Faut-il s’habituer à ce Big Brother d’un nouveau genre accroché en permanence à nos ordinateurs ? Enfin deux questions suprêmes. Primo : découvrons-nous là, non sans délectation, le miroir sans tain de ceux qui prétendent dominer le monde par la force et les manipulations les plus inavouables ? Secundo : à qui profite le crime ? Que les lecteurs pardonnent la prédominance interrogative, mais, pour répondre à la dernière question, il convient d’en poser une autre : puisque peu de chose que nous ne sachions déjà sont révélées dans ces documents sur les principaux chefs d’État ou de gouvernement (Poutine brutal, Merkel insensible, Berlusconi mafieux, Nicoléon autoritaire… quels scoops !), pourquoi les seules informations «pertinentes» diffusées dans ces documents concernent le Moyen-Orient ? Pas de crédulité. Pour les Américains, les «hasards» font parfois bien les choses. N’est-ce pas…

Karachi. Venons-en aux commentateurs assermentés, qui, à longueur d’antennes, nous jouent leur petite musique critique de défense des pouvoirs ainsi «violés», étant eux-mêmes, souvent, dans les alcôves d’où on leur donne l’impression d’être importants… Oseront-ils défendre l’auteur présumé des fuites, le brave militaire Bradley Manning, victime de discriminations et qui, rappelons-le, n’est pas en détention depuis des mois pour avoir révélé la haine entre Netanyahou et Ahmadinejad (!), mais bien pour avoir diffusé une vidéo montrant une bavure de l’armée américaine en Irak… Alors ? Ces outragés de salon défendront-ils les courageux et tous les contre-pouvoirs ? À ce propos. Les mêmes fieffés de la médiacratie courbée ne réclament-ils pas (à juste titre d’ailleurs) la levée du secret-défense concernant le dossier de Karachi, les sous-marins Agosta, les commissions pakistanaises, les rétrocommissions libanaises, etc. ? En matière de «transparence», décidément, certains ne sont pas à quelques grands écarts près…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 4 décembre 2010.]

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vendredi 3 décembre 2010

Soumission(s) : à propos du corpus dominant...

Pourrissement. Les ravages du consumérisme atomisent-ils tous les rapports humains ? «Tout ce qui est utile est laid», disait Théophile Gautier. On le sait, depuis Adam Smith, l’économie ne cesse de définir la société comme une société commerçante, tout se passe entre marchand et marchand, comme si le langage humain était devenu binaire – un chiffre, 
une statistique… L’air du temps répugne à l’audible philosophique et diffuse la vulgarité ambiante de ceux 
qui disposent de tous les leviers du pouvoir politico-financier. Les saigneurs du CAC 40 paradent. Les marquis du show-biz s’amusent et se gorgent sur les antennes et les ondes. 
Et pendant ce temps-là, Nicoléon insulte et dispense aveuglément son indignité coutumière. Le dernier épisode en date («il semblerait que vous soyez pédophiles», adressé aux journalistes présents à Lisbonne) n’étant qu’une preuve supplémentaire du pourrissement au sommet de l’État. Entre-nous. Puisque «les preuves fatiguent la vérité» (Georges Braque), une «preuve supplémentaire» était-elle encore utile pour se convaincre que le petit-prince élu
ne méritait ni la fonction ni ses honneurs ?

Destination. Le tout-venant nous servant de rince-doigts, nous cheminons comme nous le pouvons, à contre-vents, poussés par on ne sait quelle force d’autant plus rageuse qu’elle porte en elle la conviction qu’il est temps d’en finir avec les usurpateurs qui négligent le présent 
pour mieux oublier le passé – ne parlons même pas du futur… Quelle option ? Tout droit ? Un pas de côté ? Un autre à gauche ? Quelle destination ? Et si nous ne savons plus d’où nous venons, où allons-nous ? Il faudrait refuser de (se) regarder derrière. L’amnésie des heures collectives. Ignorer jusqu’aux idées nourricières, les renier. Et suivre le sens du vent, quitte à choisir le destin d’une feuille morte. Adieu conquêtes et combats ? Adieu Himalaya, rêves, quêtes, sens avérés ?

Norme. Pour dire la vérité, avec la séquence sociale exceptionnelle que nous vivons, avec le retour d’une grille de lecture de classes (eh oui) et une meilleure expression-compréhension des maux de la société française qui labourent les entrailles de ce vieux pays, en vérité donc, nous pensions sincèrement avoir dépassé le stade des injonctions 
aux renoncements. Seulement voilà, le corpus dominant 
des pseudo-intellectuels de la caste séparée sévit toujours. 
Sitôt le «chaud» passé et les menaces d’insurrection sociale (ça reste à voir d’ailleurs, tant la contestation reste forte), 
les voilà réunis de nouveau pour nous inviter à «l’au revoir» de nos convictions, à «l’adaptabilité au monde qui change», au passeport digitalo-libéral et à la connexion en free-live 24 h/24 h pour bouffer du marché libre et non faussé…

Chiens. Sucés au biberon médiacratique, tous 
les circuits de la parole ressemblent de nouveau à une escalade à la fois dérisoire et préoccupante, quand le plus petit dénominateur commun, compréhensible dans l’immédiateté, devient la norme admise passivement, quand la démocratie des «moi je» remplace la vision et le projet collectif, quand les nobles corporations élitaires se regardent au miroir («que peut-on faire?»), calculant 
leurs entrées en scène comme autant d’attendrissements 
de leur propre condition… L’Histoire en majuscule est une recherche toujours à compléter. Ce n’est pas un terrain de jeu idéologique. Ne sommes-nous pas bien placés pour le savoir ? L’absence d’Histoire ou, plus grave, l’atrophie d’Histoire revisitée pour les besoins de la propagande sont deux frénésies très contemporaines aussi aliénantes l’une que l’autre. La France souffre-t-elle à ce point des douleurs de l’amputé ? D’une trace bientôt manquante ? D’une grandeur devenue minuscule ? Tout le laisse croire. Car l’époque est aux chiens errants – chiens quand même ? –, où n’importe quoi peut se lire ou s’entendre dans la grande cuve de la révolution informationnelle. Ils aboient. Ou se couchent. Dans ce monde désormais glissant, que devient dès lors l’autorité ? Celle des savants, des experts, des intellectuels, des historiens, des élus et même – pourquoi pas – des médias ? Avec la crise des représentations – toutes les représentations ? –, le temps, les formats, les styles, les publics 
ne sont pas (ou plus) les mêmes. Faut-il encore s’étonner d’entendre un philosophe comme Alain Finkielkraut dire sans 
se soucier des conséquences : «Le monde n’est plus à transformer mais à sauver.» Quand le penseur, quel qu’il soit, 
se transforme en agitateur autoritaire et liberticide, tournant 
le dos au doute et à la re-formulation, il ouvre la porte à l’horreur des soumissions.

Crocs. Sans r-évolution des consciences, aucune chance que la concorde en nous se fasse. Et puisque la «vérité doit s’imposer sans violence» et que «la tristesse pure est aussi impossible que la joie pure», comme l’écrit Tolstoï dans Guerre et Paix, nous aimerions réclamer répit, calme, mais aussi démesure poétique qui mettrait à distance le brouhaha d’une époque accélérée où tout se dit et tout se vaut dans les discontinuités d’une «opinion publique» érigée en option fondamentale… Qu’on se le dise. Encore et encore. L’Histoire rattrape toujours à coups de crocs ceux qui cherchent à lui échapper.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 27 novembre 2010.]

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mercredi 1 décembre 2010

Crise européenne : signez l'appel de l'Humanité !

Après la Grèce, l’Irlande se voit prescrire une cure de super d’austérité, qui va aggraver la pauvreté et augmenter le chômage. Le Portugal, l’Espagne, puis l’Italie et la France sont menacés. Ce n’est pas aux salariés de payer les conséquences d’une crise provoquée par une politique ultralibérale qui a été présentée longtemps comme le seul modèle à appliquer.
Signez la pétition mise en ligne par l'Humanité, que j'ai personnellement signée, et dont voici le texte intégral :


L’avenir de l’Europe est
l’affaire des peuples européens
L’avenir de l’Europe doit devenir l’affaire des peuples européens et non des spéculateurs. L’Union européenne est aujourd’hui minée par les attaques des marchés financiers, de connivence avec le FMI et les institutions européennes. Après la Grèce, l’Irlande se voit prescrire une cure de super d’austérité, qui va aggraver la pauvreté et augmenter le chômage. Le Portugal, l’Espagne, puis l’Italie et la France sont menacés. Nul n’est à l’abri de cette thérapie de choc qui, faute d’être stoppée, ruine l’idée européenne elle-même.
Ce n’est pas aux salariés de payer les conséquences d’une crise provoquée par une politique ultralibérale qui a été présentée longtemps comme le seul modèle à appliquer dans toute l’Union européenne. La solidarité entre les peuples européens à la merci des agences de notation doit s’exprimer avec force.
Dans l’immédiat,
- Il est indispensable de créer un fonds de développement humain social et environnemental financé par la Banque centrale européenne qui impulsera la création d’emplois, le développement des services publics, la réduction des inégalités de développement au sein de l’UE, l’éducation l’innovation environnementale.
La Banque centrale européenne doit pouvoir aider les Etats en difficulté en leur permettant d’emprunter par création monétaire et par des refinancements à des taux quasi nuls pour lancer
des projets utiles et créateurs d’emplois.
- Une taxation des mouvements de capitaux, réclamée régulièrement par le Parlement européen, permettrait de doubler le budget de l’Union européenne et commencerait à limiter la spéculation qui étouffe l’Europe.
L’Union européenne ne sortira de la crise que si elle s’affranchit de la pression des marchés financiers et si elle s’attèle à la construction d’une Europe sociale, solidaire et démocratique telle que le réclame
la Confédération européenne des syndicats.


POUR SIGNER CET APPEL : http://jesigne.fr/leurope-est-laffaire-des-peuples-europeens

Pour lire la liste des signataires : http://jesigne.fr/leurope-est-laffaire-des-peuples-europeens/list

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Crise irlandaise : décor en carton-pâte...

«Si tu te trompes de chapeau, assure-toi au moins qu’il te va.» Les vieux proverbes irlandais n’ont plus la saveur d’antan. Après une petite décennie de frénésie libérale aussi aveugle que coupable, le pays du rugby et des landes de pierres a perdu son fighting spirit légendaire. L’Irlande va mal. Très mal même. Frappé par une double crise, financière et immobilière, le «Tigre celtique» se révèle tel qu’il est : un décor en carton-pâte grâce auquel ont pu prospérer quelques profiteurs et autres banquiers rapaces. Depuis, le mirage est passé. Le PIB s’effondre, le système bancaire s’asphyxie, le déficit dépasse les 30%, les chiffres du chômage, les 14%. Même l’émigration repart à la hausse…

Après la Grèce, l’Irlande devient donc le deuxième pays de la zone euro à passer sous les fourches caudines de l’Union européenne, du FMI et des marchés financiers : 90 milliards d’euros vont être consacrés à ce qu’ils nomment un «plan de sauvetage» mais qui ne sera qu’une «destruction» de son économie avec l’austérité qui va avec. Pourtant, souvenons-nous. Avec la bienveillance de l’UE, l’Irlande avait cru jusque-là pouvoir fonder son développement sur un dumping social et fiscal éhonté, devenant au passage la référence – avec l’Espagne ! – des thuriféraires du néocapitalisme… Quelques années à peine après cette illusion du low cost économique vanté à cor et à cri par tous les libéraux, qu’ils soient de droite ou sociaux-démocrates, l’Irlande perd aujourd’hui sur tous les tableaux. Non seulement de nombreux capitaux sont allés voir ailleurs pour quérir une rentabilité encore plus accueillante, mais, désormais, les Irlandais ne sont plus maîtres de leur destin économique. L’UE et le FMI sont à la manœuvre tandis qu’une crise politique majeure débute dans le pays. Le pire est à craindre pour le peuple irlandais, qui doit amèrement regretter d’avoir cédé au chantage d’un nouveau vote pour l’approbation du maudit traité de Lisbonne…

L’Europe craint la faillite de l’Irlande, ce qui mettrait en péril l’ensemble de la zone euro ? Soit. Cette «crise irlandaise» n’est toutefois en aucune manière une «affaire celte» isolée, mais l’une des conséquences du pourrissement structurel de la construction européenne telle qu’on nous l’impose. Preuve, les charognards n’ont pas tardé, hier. Sitôt connue la logique du plan d’aide, dans un contexte de guerre des monnaies qui contribue à pousser à la hausse les taux de financement des dettes publiques, l’agence de notation financière Moody’s a immédiatement indiqué qu’elle allait abaisser «de plusieurs crans» la note souveraine de l’Irlande… Le laminoir capitaliste dans toute sa splendeur ! Il n’y a pas de hasard si les pays les plus en difficulté de la zone euro et les plus attaqués par la guerre spéculative sont précisément ceux où le coût du travail est le plus bas, où le marché de l’emploi est le plus déréglementé. Grèce, Portugal, Irlande, bientôt Espagne…

La France, dont les députés viennent d’adopter un budget d’hyperaustérité pour 2011, n’échappe pas aux traitements de choc si terribles qu’ils réduisent à néant toute idée de croissance – même le FMI le redoute, c’est dire… Dans ce contexte, la nouvelle journée de mobilisations contre la réforme des retraites, aujourd’hui, prend une saveur toute particulière avec des initiatives inédites. N’en déplaise à certains, le mouvement social actuel, d’un genre nouveau et installé dans un temps durable, n’a pas dit son dernier mot. Le bouillonnement populaire «à la française» entre dans une nouvelle phase. Tous les Européens l’observent.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 23 novembre 2010.]

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lundi 29 novembre 2010

Changement(s) : quand Nicoléon joue son pire rôle...

Nicoléon. «Tout entreprendre pour que la mystique ne soit pas dévorée par la politique à laquelle elle a donné naissance.» La phrase de Péguy, par son pouvoir historico-intrusif, a ceci de particulier qu’à chaque re-visitation intensive, nous apparaît plus grande encore son implication allégorique. Allez savoir pourquoi, mais ce sont ces mots et nuls autres qui ont hanté notre esprit l’autre soir, après la prestation de Nicoléon à la télévision. Comme une «esquive» nécessaire, un «pas de côté», tant fut grande notre affliction et intense notre dégoût. Autant par ses propos que ceux de quelques éditocrates peu honteux de leurs va-et-vient idéologiques depuis trois ans. Lisons-les pour le croire. Ainsi donc, le petit monarque-élu, «avant de remanier le gouvernement», se serait «remanié lui-même» en «fendant l’armure» de sa personnalité profonde au prétexte qu’il aurait admis avoir vécu «de brefs moments de découragement devant la dureté de la vie politique»… Ainsi donc, il aurait montré une «certaine force tranquillisée pour ne pas dire une force tranquille», apparaissant «humain et humble»… Ainsi donc, il aurait imposé le «retour du “nous”» et «de la modestie», trouvant «le chaînon manquant avec ce chiraquisme avec lequel il nous promettait une rupture spectaculaire et flamboyante». N’en jetez plus !

Inconscient. Quand les commentateurs perdent à ce point les pédales et le sens non seulement de la mesure mais de la réalité, comment s’étonner que la paresse des valets l’emporte sur l’ivresse des douteux. D’ailleurs, avez-vous regardé attentivement les trois intervieweurs des trois chaînes choisies par le Palais ? Pour un peu, ils se seraient presque excusés d’être là, de poser des questions pourtant nullement dérangeantes, obséquieux jusqu’à l’effacement devant les innombrables mensonges et imprécisions d’un Nicoléon plus cynique et joueur que jamais… Ne boudons pas notre plaisir : le seul moment intensément drôle survint lorsque, interrogé sur son rapport au pouvoir, ce fut son inconscient qui s’exprima bien involontairement. «Ma détermination n’a rien changé», lâcha le monarque, perdu en lui-même. Nous supposons qu’il voulait dire : «Ma détermination est inchangée.» Admirable.

Logiciel. «Il a changé ! Il a changé son logiciel !» Voilà ce qu’on tente de nous faire croire à nouveau. Jusqu’à un certain point du moins. Face à ce chaos surréaliste, avez-vous ressenti, vous aussi, cette cruelle impression de revenir en arrière ? Souvenons-nous. En 2007, le mot à la mode était précisément ce «logiciel», qui avait dominé la campagne électorale au point qu’une partie de la gauche – vous savez, les «modernistes» de tout poil comme Bernard Kouchner qui vantaient la candidature de Ségolène Royal – ne cessait d’évoquer un «problème de logiciel», réclamait un «changement de logiciel», affirmait qu’il fallait «inventer un nouveau logiciel», etc. Cette métaphore empruntée à la machine et à l’usinage technologique nous renvoyait à notre ambition journalistique et littéraire. On ne parlait plus de «projet» mais de «résultats». On n’osait plus la «philosophie» mais le «parler vrai». Les «idées» venaient brutalement d’être remplacées par le «logiciel». Plus de «sens», que de la posture. Nicoléon campait et campe toujours parfaitement le rôle… Mais, franchement, qu’avez-vous entendu, mardi soir, sinon le même personnage annonçant toujours des cadeaux aux plus riches et méprisant les plus pauvres ?

Népotisme. L’époque nous convoque au «no limit» de la frénésie du grand n’importe quoi, du tout et son contraire. « Plus de limites “à” parce que plus de limites “entre”», pour reprendre une expression de Régis Debray. Version décomplexée et amorale des affaires publiques, plus de limites entre l’engagement dans la cité et les affaires privées, entre l’administré et le copain, le citoyen et l’individu, le nous et le moi-je. Ces liaisons dangereuses et autres conflits d’intérêts installés au cœur des mécanismes d’État résultent d’une confusion des sphères (qui fait quoi, comment, et pourquoi il le fait) qui désagrège l’éthique et rend admissible aux yeux de tous l’inacceptable. Tout sombre dans l’affairisme et l’exhibitionnisme. Et autant le dire : l’indécence de notre époque ne provient pas que d’un excès, mais bien d’un déficit de bornes acceptables (donc a priori acceptées par tous) pour le bien-commun. Voilà d’ailleurs l’une des principales hérésies du national-libéral Nicoléon, celle d’imposer un autoritarisme quasi népotique à tous les étages de la société, tout en laissant claquer à tous vents les portes de l’ultralibéralisme, qui se sert comme dans un supermarché, renverse tout, pille, déforme et avilie.

Guépard. «Tout change pour que rien ne change.» Chacun d’entre nous connaît la célèbre phrase symbolique de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, dans le Guépard. Personne ou presque ne se souvient des mots conclusifs, en forme d’épitaphe que beaucoup devraient plutôt considérer comme exorde. «Nous fûmes les Guépards, les Lions : ceux qui nous succéderont seront les Chacals, les Hyènes. Et tous tant que nous sommes, Guépards, Chacals, Brebis, nous continuerons à nous considérer comme le sel de la terre.» Mais qui est dévoré par une quelconque mystique républicaine, de nos jours ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 20 novembre 2010.]

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lundi 22 novembre 2010

Frontière(s) : quand Régis Debray ose l'éloge incertaine...

Debray. «Je viens pour ma part d’une terre ferme, toute ridée d’histoire, d’une Europe fatiguée d’avoir été longtemps sur la brèche, qui pense aux vacances et rêve d’une société de soins.» Dès la première partie de son nouveau livre, Éloge des frontières (Gallimard), qui reprend le texte d’une conférence qu’il donna à Tokyo en mars 2010, Régis Debray éprouve le besoin de re-sédimenter son propos, replaçant dans l’histoire (la grande mais également la sienne) le sens des mots qu’il nous livre sans sommation. Une fois n’est pas coutume, l’essentiel n’est plus seulement le récepteur (nous) mais aussi l’émetteur (lui). Par l’érudition au service de l’audace, le philosophe-médiologue nous bouscule encore et nous ne sortons pas indemnes de cette lecture… Le bloc-noteur, reconnaissant, n’éprouve aucune honte à arpenter le chemin ainsi défriché… Que veut donc nous dire Régis Debray ? Voici le postulat : «En France, tout ce qui pèse et qui compte se veut et se dit “sans frontières”. Et si le sans-frontiérisme était un leurre, une fuite, une lâcheté ?» Vacarme dans nos têtes d’internationalistes invétérés… Debray insiste : «En bon Européen, je choisis de célébrer ce que d’autres déplorent : la frontière comme vaccin contre l’épidémie des murs, remède à l’indifférence et sauvegarde du vivant.» Quelques éditocrates continueront d’affirmer que le philosophe «rame à contre-courant», lui, l’«amoureux des vieilles lunes» (sic). Qu’importe. Pour ramer à contre-courant, encore faut-il qu’il y ait courant dominant…

Guérilla. Debray le sait : par aveuglement du présentisme, la mondialisation des techniques et des échanges permet l’hégémonie de la globalisation (la gouvernance globale). Par devoir envers l’à-venir, par goût du combat, il distille du doute. «Puisqu’il faut tenter de vivre, écrit-il, relançons la guérilla. Face au rouleau compresseur de la “convergence”, avec ses consensus, concertations et compromis, ranimons nos dernières forces de divergence – travers et malséances, patois et traducteurs, danses et dieux, vins et vices» (p.87). «L’esprit fort de mon canton, qui a remplacé le “hourra l’Oural” par un “vive la ville-monde”, se croit en avance. J’ai peur qu’il ne soit en retard d’un retour du refoulé» (p.19). Comment ne pas être troublé ? «La douleur elle-même, dans nos sociétés tarifées et chronométrées, ne fait plus cortège, mais désordre» (p.86). Tout ce qui vit, en effet, a besoin d’être circonscrit, a besoin de membranes, de délimitation. Le définir, c’est «dire» la vie – sauf à refuser la contrepartie de ce que l’on veut, la diversité…

Collectif. «Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme, disait Paul Valéry, c’est la peau.» Debray pousse son avantage : «La vie collective, comme celle de tout un chacun, exige une surface de réparation. Emballage d’abord. La profondeur suit, comme l’intendance» (p.37). Et alors ? Où veut-il en venir ? «À quoi sert la frontière en définitive?», demande-t-il. «À faire corps», répond-il. «Le prétendu combat du clos contre l’ouvert, tandem en réalité aussi inséparable que le chaud et le froid, l’ombre et la lumière, le masculin et le féminin, la terre et le ciel, continue d’amuser notre galerie» (p.62). Et s’il fallait n’évoquer que notre vieux pays, posons à Régis une question en forme de controverse : la France est-elle une personne ou un corps collectif ? Façon gaullienne ou façon jacobine ? Sanctuarisée ou sacralisée ? Identitaire ou universelle ? Si la mondialisation provoque une balkanalisation inattendue, devons-nous assister oui ou non au retour des géographes et de la géographie ? Le vivant a-t-il horreur de l’indifférencié ? La peau est-elle toujours poreuse ? Et la frontière, est-elle vraiment ce «vaccin contre le mur», une manière de dire modestement «je ne suis pas partout chez moi» mais «vous êtes les bienvenus» ?

République. Autant de questions complexes. Auxquelles il convient d’ajouter celle-ci : l’éloge des frontières ne risque-t-il pas de déraper vers l’apologie des identités ? Debray s’en défend : la frontière est au contraire reconnaissance de «l’autre», meilleur ami du cosmopolitisme. «C’est comme s’il existait une sagesse du corps, le social y compris, comme si le besoin d’appartenance avait son thermostat caché. Quand on ne sait plus qui l’on est, on est mal avec tout le monde – et d’abord avec soi-même» (p.58). Ou encore : «Quiconque manque de se reconnaître un “dessus” n’assume pas son “dehors”. Ne tolère pas jusqu’à l’idée d’avoir un dehors. Et ignore donc son “dedans”. Qui entend se surpasser commence par se délimiter. L’Europe a manqué prendre “forme” : ne s’incarnant dans rien, elle a fini par rendre l’âme» (p.64). Et puis : «Il est des pays-entreprises où, par un américanisme mal compris, le réagir tient lieu d’agir et où la soif de modernisation fait la chasse au moindre cérémonial comme à du gaspi. Confondant décorum et décoratif, le contrôleur de gestion taille dans les dépenses de protocole aussi sûrement que dans les crédits de la culture» (p.87). Au fond, et si Régis nous parlait alternativement d’un pays proche (la France) et d’un monde lointain (l’idée républicaine universelle) ? Claudel disait : «Rien ne s’ouvre que pour se refermer.» Malicieux, Debray nous suggère : rien ne se ferme que pour se rouvrir…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 13 novembre 2010.]

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vendredi 19 novembre 2010

Nouveau gouvernement, ou la gangrène sarkozyste...

«Le sol d’une nation où fleurit l’immoralité n’est pas de granit, mais de sable.» Avant de se rendre à Colombey, la semaine dernière, pour piller l’héritage du général, Nicolas Sarkozy aurait dû relire quelques passages de Vercors, en particulier l’un de ses textes de janvier 1945 intitulé la Gangrène… D’ordinaire, dans notre vieux pays qui «vient du fond des âges», comme disait de Gaulle, les mots engagent autant que les actes. Or, il y a tout juste une semaine, lors de son discours, la vedette du Fouquet’s ne prenait sans doute pas conscience de ce qu’elle lisait à toute la nation recueillie : de Gaulle «avait montré que l’on pouvait aspirer à la grandeur de son pays sans jamais asservir les autres» ; «jamais le sentiment national ne s’était confondu chez lui avec la tentation du repliement» ; «il avait voulu que le chef de l’État soit l’homme de la nation et non d’un parti» ; «décider sur le seul critère de l’intérêt général»...

Relire ces phrases au lendemain de la nomination de son nouveau commando paraît bien cruel pour le monarque élu. C’est pourtant la signature, une fois encore, de son style de gouvernance et du caractère grossier et brutal de son projet ultralibéral. Mensonges et injustices. Tandis qu’il s’apprête à gouverner le G20 «main dans la main», selon ses propres mots, avec le patron du FMI, Dominique Strauss-Kahn, Nicolas Sarkozy a donc décidé de presser le pas de sa guerre de classes. Comme si le temps lui manquait. Comme si le sale boulot contre le peuple réclamait ni répit ni sentiments… Depuis l’été, les éditocrates nous avaient affirmé qu’il envisageait une pause dans les réformes sous la forme d’un «virage social». Fumisterie ! Exit le «nouveau gouvernement» dont l’audace nous avait été prévendue depuis des mois ! Place à un remaniement de campagne, avec son cortège d’idéologues – plus nombreux qu’hier, c’est dire si le pire est peut-être encore devant nous...

On peut penser à juste titre que les «surprises» de ce casting n’en sont pas, que la mise en scène imaginée par le Palais a de quoi nous faire sourire. Mais ne perdons pas de vue que cette équipe de combat, ultradroitière, rassemble des doctrinaires qui font froid dans le dos. L’arrivée des «aboyeurs», Lefèbvre, Lellouche et Mariani, récompensés pour leur zèle outrancier et souvent ordurier, témoigne que les dix-huit mois à venir seront pavés d’infamies, avec pour but de draguer l’électorat frontiste – non seulement par mimétisme avec le FN, mais aussi par conviction. Besson et Hortefeux se sentiront moins seuls. Rappelons à ce propos que le ministre de l’Intérieur, toujours installé place Beauvau malgré sa condamnation en première instance pour injure raciale, récupère au passage le portefeuille de «l’immigration». Un symbole de plus.

Sarkozy n’a jamais été l’homme «de la rupture» mais le serviteur d’une «fuite en avant» autoritaire, le serviteur des puissants de la finance et du Medef, d’une vision clanique de la société, des copains et des coquins… Qui en doute alors qu’il vient de fermer la porte aux attentes populaires, exprimées depuis des mois sur tous les tons et à tous les âges, jusque dans les tréfonds de ce pays en révolte ? On nous dit, avec une assurance crâne, que «Sarkozy a perdu la main», que Fillon «devient un hyper premier ministre», que «Borloo sera un adversaire». La belle affaire. Qui tire(ra) vraiment les ficelles sinon le président lui-même, comme il le montrera dès ce soir, en direct, sur trois chaînes de télévision ? Ne l’oublions pas. Si Sarkozy est aujourd’hui affaibli, ce n’est pas à cause de son camp mais grâce au mouvement social, qui a réussi à le placer sous surveillance. Seul le peuple peut s’opposer à cette gangrène mortifère qu’on nomme le «sarkozysme».

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 16 novembre 2010.]

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mardi 16 novembre 2010

Sarkozy à la tête du G20 : une vraie mise en abîme...

«Dans les grandes crises, le cœur se brise ou se bronze.» On ne sait si les chefs d’État ou de gouvernement les plus puissants de la planète (globalisée) ont lu Balzac, mais leur propension à conduire (globalement) les affaires économiques du monde avec un tel degré d’arrogance et de mimétisme nous pousse à croire qu’ils ont au moins appris par cœur les sermons de Milton Friedman, qui, il y a longtemps, affirmait que seules les crises majeures avaient la capacité enviable – pardi – d’éprouver la résistance des peuples et que c’était le meilleur moment de pousser les feux de l’ultralibéralisme… D’ailleurs, jamais dans notre histoire contemporaine la scène internationale n’a autant ressemblé à un théâtre d’ombres ; ses formes ressemblent à une mise en abîme crépusculaire. À l’image du sommet du G20, dont il ne faut retenir qu’une chose : ils se moquent du monde !
C’est dans ce contexte surréaliste que Nicolas Sarkozy a pris la présidence de ce G20 qui le fait tant fantasmer. Et pour cause. Se jouent là 80% du commerce mondial et plus de 90% du PIB de la planète… Comme à son habitude, le monarque élu français annonce qu’il va «casser la baraque» : réforme du système monétaire, gouvernance mondiale, lutte contre la spéculation sur les matières premières… Le caïd de l’Élysée a même prévenu que la France poursuivrait «la moralisation 
du capitalisme, la stricte surveillance de la rémunération des traders, la stricte surveillance des paradis fiscaux». Vous avez bien lu ! À ce point de schizophrénie, nous n’avons plus seulement affaire à un double langage, qu’ont pu pratiquer à merveille quelques-uns de ses prédécesseurs, mais carrément à un dédoublement de personnalité totalement assumé ! Outre sa vulgarité coutumière, Nicolas Sarkozy possède tous les registres 
du vocabulaire de la mauvaise foi et du mensonge.

Il condamne les excès de la finance ? Ceux du capitalisme ? De la spéculation ? Des paradis fiscaux ? Il va vanter le «courage de l’action» et se transformer en grand humaniste ? La bonne blague. Que valent ces mots face à la réalité ? Après plusieurs mois d’une séquence sociale française sans précédent, avec ses cortèges par millions, son esprit de résistance revisité et de conquête sociale retrouvé, Nicolas Sarkozy n’a certes rien concédé mais il a surtout donné à voir la vraie nature de son idéologie. Rester l’ami des financiers. Et travailler «main dans la main avec le FMI», comme il l’a déclaré hier. Sa loi sur les retraites symbolise à elle seule l’éradication de ce qu’il reste du «modèle social à la française» –autrement dit plus grand-chose. La privatisation de la France avance. Sarkozy n’incarne pas la «rupture» mais la fuite en avant…

Au moins est-il parfaitement taillé pour le rôle dévolu au G20 : tromper les peuples ! Et puisqu’il n’est pas à une mystification près, son objectif affiché d’éviter une «guerre des monnaies» ressemble d’ores et déjà à de l’affichage verbal. La Chine mise sur la faiblesse du yuan. Les États-Unis font tourner la planche à billets, 600 milliards de dollars. Et la BCE poursuit son «occupation économique» à l’intérieur de la zone euro. Qui trinquent ? Les économies des pays émergents… Depuis l’éclatement au grand jour de la crise financière mondiale, le spectacle destructeur de ces saigneurs 
de l’humanité nous conforte dans l’idée que les peuples, localement et mondialement, doivent amplifier leur résistance pour imposer des réformes alternatives radicales. C’est une urgence absolue.
[Editorial publié dans l'Humanité du 13 novembre 2010.]

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samedi 13 novembre 2010

Conseil de lecture : le christianisme, une machine de coercition ?

La Religion des seigneurs. Histoire de l’essor du christianisme entre le Ier et le VIe siècle, d’Éric Stemmelen. Éditions Michalon, 320 pages, 22 euros.

Comme les trois mousquetaires, ils sont quatre. Quatre athées et agnostiques scrutant les textes chrétiens des origines. Mordillat et Prieur, les plus provocateurs, ceux dont les séries pour Arte (Corpus Christi, l’Origine du christianisme, l’Apocalypse) et les essais (Jésus contre Jésus, Jésus après Jésus, Jésus sans Jésus) (1) ont fait se dresser contre eux la clique catholico-traditionaliste qui prospère à la Sorbonne et dans certains journaux. Pierre-Antoine Bernheim, le plus méthodique, dont le Jacques, frère de Jésus (2) est devenu une référence mondiale malgré les remarques désobligeantes («juif Bernheim»). Et maintenant, Éric Stemmelen, le lecteur infatigable, dont la Religion des seigneurs (3) attaque l’histoire du christianisme par le versant économique et social, remettant en question l’apologétique qui voudrait que ce mouvement religieux ait été le produit d’une immense ferveur populaire, un soulèvement de foi et d’espérance…

Le livre d’Éric Stemmelen fait face aux textes. À l’origine, au IIIe siècle, il y a la crise profonde de l’esclavage. L’empire s’est tellement étendu qu’il devient impossible de capturer de nouveaux esclaves, main-d’œuvre ordinaire des grandes propriétés agricoles, qui, elles aussi, se sont étendues sur d’immenses territoires, les latifundiums. De l’effondrement économique des villae esclavagistes va naître le système du colonat – l’établissement de «colons» dans des fermes. Le colonat n’est qu’une forme abâtardie et plus hypocrite de l’esclavage. Dès lors, les nouveaux maîtres vont trouver chez les auteurs chrétiens les justifications morales et théologiques à l’exploitation des hommes, des femmes et des enfants qui travaillent sur leurs propriétés. Car le christianisme prône depuis toujours l’obéissance et la soumission. Paul, dans l’épître aux Romains : «Que chacun se soumette aux autorités qui sont au-dessus de nous.» Sans oublier la lettre de Pierre : «Vous, les domestiques, soyez soumis à vos maîtres…» Éric Stemmelen l’indique : «Le christianisme, à l’opposé de toutes les morales antiques, valorise le travail contraint, qu’il ne juge pas dégradant et incompatible avec la condition d’homme libre.»

Vers 312, à partir de l’adoption par Constantin 
du dieu chrétien, jusqu’à Théodose (379), on va assister 
à une christianisation forcée de la population. Une christianisation qui n’est pas montée de la plèbe vers les élites mais, au contraire, du haut vers le bas – ce que l’Église et ses thuriféraires se refusent encore à reconnaître. Le christianisme n’est pas une religion populaire, c’est une religion qui a été ordonnée au peuple et, avec elle, son exaltation de la souffrance, sa glorification de la résignation, son goût morbide pour le sang, sa haine du corps, sa morale sexuelle répressive, etc. D’une foi rebelle à tout pouvoir née dans une petite secte juive, le christianisme, se confondant avec l’empire, va devenir la plus grande machine de coercition jamais apparue sur terre. Comme on peut le lire dans l’évangile selon Matthieu : «Ce sont les violents qui l’emportent.»

(1) Jésus contre Jésus, Jésus après Jésus et Jésus sans Jésus, 
de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur (Points/Seuil). (2) Jacques, frère de Jésus, de Pierre-Antoine Bernheim (Noesis). (3) La Religion des seigneurs, d’Éric Stemmelen (Michalon).

[Avec Pascale Lagniot]

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lundi 8 novembre 2010

Âge(s) : quand un spectre hante la France...

Particules. Avez-vous déjà réfléchi à ceci. Lorsque vous êtes connecté au web, vous lisez. Même beaucoup. Mais de quelle lecture s’agit-il? Est-elle intensive? Passive? Totalement libre qu’elle dissuade toute aridité? Est-ce celle entendue comme exercice spirituel préparant à la méditation ou à la connaissance, telle que Sénèque ou d’autres ont pu la décrire pour que ces textes circulent «dans notre intelligence, non dans notre mémoire». Avez-vous l’impression, parfois, que votre cerveau bricole dans les limbes de la médiasphère? «Pensez»-vous aussi intensément qu’avant? Avec le même «esprit»? La même intention? Comment faites-vous face aux particules qui s’écoulent à la vitesse de l’instantanéité? Transmettre, selon Régis Debray, «c’est faire traverser le temps à une information, d’hier à demain». Communiquer, «c’est lui faire traverser l’espace d’ici à là-bas». Nuance.
Lèche-bottes. C’était à l’heure de l’apéro – l’instant enfin retrouvé de délaisser l’ordi surchauffé. Dehors, un épais brouillard enfouissait l’horizon, tandis qu’au loin le long murmure de la ville bruissait de son écho douloureux, nous enveloppant d’une empreinte incertaine. La télé crachotait l’une de ces émissions savantes où conversent sur tous sujets quelques éditocrates germanopratins. Il y était question de «la fin du conflit social». «Victoire totale de Sarkozy», entendit-on. «La fièvre est terminée et la France entre enfin dans un nouveau modèle social», affirma-t-on. Quelqu’un demanda : «Restera-t-il quand même de l’amertume chez les ‘’vaincus’’ ?», présupposant qu’il y ait déjà vainqueurs et vaincus. «Non», répondit un autre, sûr de lui. L’un d’eux, riant aux éclats, annonça qu’il allait citer deux fois Tocqueville, le maître à penser de tous les libéraux de la haute. La sentence tomba. Primo: «L’esclave est un serviteur qui ne discute point et se soumet à tout sans murmure. Quelquefois il assassine son maître, mais il ne lui résiste jamais.» Secundo: «Les hommes ne sauraient jouir de la liberté sans l’acheter par quelques sacrifices.» Pestant devant notre petit écran, nous aurions voulu rajouter une autre citation que nos lèche-bottes de la médiacratie ne connaissent sans doute pas: «En politique, ce qu’il y a souvent de plus difficile à apprécier et à comprendre, c’est ce qui se passe sous nos yeux.» Encore Tocqueville…

Frayeur. Depuis quelques mois, un spectre hante la France. Celui de la révolte et de l’insurrection sociale. Puisqu’il ne sera pas dit que le bloc-noteur se refuse à puiser chez Tocqueville pour sonder les peurs enfouies des dominants lorsque les dominés finissent par se dresser, prenons l’exemple de la révolution de 1848. Dans ses souvenirs, celui-ci rapporte la frayeur d’un confrère député qui surprit les propos de jeunes domestiques rêvant à voix haute d’en finir avec le pouvoir des maîtres. Inutile de préciser que l’homme en question attendit prudemment que l’insurrection fût écrasée pour les congédier… Le même Tocqueville se souvient aussi d’avoir croisé, rue Saint-Honoré, une «foule d’ouvriers qui écoutaient le canon». Et il écrit : «Ces hommes étaient tous en blouse, ce qui est pour eux, comme on sait, l’habit de combat aussi bien que l’habit de travail. Ils remarquaient avec une joie à peine contenue que le bruit de la canonnade semblait se rapprocher, ce qui annonçait que l’insurrection gagnait du terrain. J’augurais déjà que toute la classe ouvrière était engagée, soit de bras, soit de cœur, dans la lutte ; cela me le confirma. L’esprit de l’insurrection circulait en effet, d’un bout à l’autre de cette vaste classe et dans chacune de ses parties, comme le sang dans un seul corps ; il remplissait les quartiers où l’on ne se battait pas, comme ceux qui servaient de théâtre au combat ; il avait pénétré dans nos maisons, autour, au-dessus, en dessous de nous. Les lieux mêmes où nous nous croyions les maîtres fourmillaient d’ennemis domestiques…»

Contradiction. Drôle d’époque. Tout communique, tout est en «lien», en «relation», tout permet de la «compréhension», bref, jamais dans l’histoire humaine le savoir n’aura été à ce point mis à la disposition du plus grand nombre, et pourtant, le malaise d’incompréhension (précisément) qui nous étreint semble s’accroître davantage, comme si une cruelle frustration, née du décalage entre les possibles et les réalités, s’imposait à nous, immanquablement. Évidente ambivalence d’une mondialisation qui accroît les échanges, les communications et les intercompréhensions entre les humains, mais qui comporte aussi un processus diabolique d’homogénéisation, de mécanisation, d’uniformisation destructeur des diversités culturelles. Ce qu’Edgar Morin, pessimiste, appelle «l’alliance de la barbarie venue du fond des âges historiques et de la barbarie anonyme et glacée venue des développements technobureaucratiques». L’univers globalisé (la gouvernance mondiale) du capitalisme roi utilise tous les recours modernes pour sa propre propagande, tandis que notre univers consumériste évolutif ressemble aux pires cauchemars qu’on pouvait imaginer. Le capitalisme sauvage tel qu’il le demeure : un monde dans lequel les hommes sont sacrifiés à la survie des choses fétichisées, érigées en idoles barbares sanguinaires qui n’hésitent pas à vouer les hommes à la misère pour perpétuer leur propre règne.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 6 novembre 2010.]

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mardi 2 novembre 2010

Présent(s) : quand le conflit social nous parle d'ici-et-maintenant...

Combat. «Ce qu’il faudrait désormais, c’est moins un goût de révoltes individuelles qu’une volonté collective copernicienne… en sommes-nous si loin ?» D’un pas assuré, le rouge au front, les yeux pétillants et ce quelque-chose dans la valeur des mots qui porte loin, le vieux bonhomme arpentait, ce jeudi, les rues d’une petite ville de province d’où émergeaient, plutôt vaillantes, des centaines de personnes. Carnet en main, le bloc-noteur en vadrouille constata depuis les tréfonds vivants-souffrants d’une France révoltée que cette volonté populaire, déniée et méprisée par le pouvoir, n’avait rien d’une fable et «pensait» haut et fort la structuration de ses colères, avec ses éclats et ses limites, sans fantasme, ni repli. «Bien creusé, vieille taupe», comme disait Hamlet, nous sentions là l’intensification d’un présent d’autant plus humain qu’il avait dépassé tous les préavis. De notre ici-et-maintenant s’ouvre un espace plus vaste d’intervention humaine qui s’oppose frontalement à «l’économisme» étouffant des logiques de domination. En verve, notre vieil homme ajouta pour tout au-revoir une espèce de mise en demeure : «Le monde des possédants redécouvre l’existence des possédés, les dominés se retournent contre les dominants. Au fond, l’aspiration à l’égalité est toujours présente dans ce vieux pays. Malgré les années d’individualisation à marche forcée, il était temps qu’on sorte de cette nuit d’insomnie. Et si ça ne faisait que commencer ?»

Événement. Loin des «lendemains» qui chantent, qui furent, dans la mythologie occidentale, 
plus usités par les adversaires de toutes pensées révolutionnaires ou communistes que par ses acteurs, il n’est pas inutile de se rappeler à l’urgence du présent comme source de motivations. Tandis que nous assistons cette semaine à toutes les interprétations possibles et imaginables sur le reflux ou non du mouvement social actuel, chacun, donc, devrait se rendre à l’évidence : la temporalité effective de l’action inventive, qui vise non à accompagner le monde tel qu’on veut nous l’imposer mais à y faire surgir des possibilités jusque-là inconnues, est toujours celle d’ici-maintenant. Même placé sous l’emprise d’une représentation de l’à-venir, le temps réel
du conflit reste ce présent à embrasser, car celui-ci, en réinventant une transcription symbolique «de la» politique, donc une forme de réappropriation de l’action publique dans la Cité, redonne goût au surgissement de l’événement voulu par un collectif – et non plus subi. Ce à quoi nous assistons depuis des mois a d’ores et déjà contredit l’arsenal de normalisation libéralo-capitalistique dont on nous rebat les oreilles depuis au moins une génération. Partout émergent de nouvelles espérances plus ou moins assumées, au moment même où le capitalisme globalisé, loin de se «moraliser» (sic), favorise la misère psychique et économique, et la promotion des États adossés à des logiques ouvertement inégalitaires. Nous venons de loin : longtemps, la marginalisation de la classe ouvrière, qui s’accompagnait, de fait, de la disparition du concept de lutte des classes dans le débat public, n’a pas été le fruit du hasard mais la condition sine qua non pour une adhésion massive – ou une passivité non moins massive – des Français au libéralisme politique. Ses promoteurs ont tenté de mettre à la poubelle de l’histoire l’idée même de r-évolution, Mai 68, le Front populaire, affirmant que les individus (versus les citoyens) seraient plus heureux
dans un monde dominé autant par la spéculation financière que par un hygiénisme consumériste. N’ayez que des devoirs, surtout plus de désirs. Ne pensez plus. Soyez pragmatiques…

Héritages. Et voilà que la réalité – oui, ce fameux «principe de réalité» pour une fois inversé – vient contredire 
la propagande officielle. La bataille des idées ne serait 
donc pas vaine, ni perdue. Alors que chacun redoutait que la crise sociale ne frappe notre société en ses points les plus fragiles, exacerbant les tendances de fond, réactivant
les névroses des refoulés, bref accélérant les rancœurs et les réflexes basiques du populisme aggravé, le peuple français a préféré réinstaller sur sa table des valeurs l’aspiration à une autre forme de vie. Au point de s’enthousiasmer pour 
une séquence de luttes dont la casse des retraites, pointe avancée de la destruction de nos droits, est devenue un emblème majuscule. Par les temps qui courent, «nous» et «bien commun» ne s’improvisent pas. On voulait nous faire croire que ces héritages, supports hier d’affirmations collectives, étaient dépassés, pris en tenaille entre les revendications identitaires par en bas et les processus actuels de la mondialisation dans le cadre de l’hégémonie du système capitaliste néolibéral. C’était compter sans l’insurrection 
des consciences et, pourquoi pas, sur le réveil d’un idéal de transformation de la société. Soyons toujours avec Gracq: «Point de ‘’monde’’, quel qu’il soit, sans un principe interne d’organisation, sans une sorte de ‘’vouloir-être-ensemble’’ au moins sommeillant, sans un point de fuite, même infiniment éloigné, vers lequel convergent les lignes de sa perspective.» Et toujours avec Aragon: «Hommes de demain, soufflez sur les charbons / À vous de dire ce que je vois.» Ce qu’il faudrait désormais ? Que chacun soit capable de bien plus de choses nouvelles que ce qu’il imaginait…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 30 octobre 2010.]
(A plus tard...)