mardi 28 mars 2023

L’arrogance crasse de l’exécutif 

Emmanuel Macron se vit peut-être en héros thatchérien dans le secret de son intimité. Il devient surtout le fossoyeur de la démocratie française.

Au royaume en perdition du monarque élu, le mépris n’a donc plus de limites. Alors que la dixième journée de mobilisation se déroulait, ce mardi 28 mars, avec le succès que nous connaissons, les thuriféraires du prince-président en ont rajouté dans la provocation. Le secrétaire général de la CFDT en sait quelque chose. Après avoir proposé «une pause» dans le processus de la loi sur les retraites, Laurent Berger était mandaté par l’intersyndicale pour une demande de «médiation», sachant qu’un courrier devait être envoyé à l’Élysée. Croyez-le ou non, mais la manifestation parisienne ne s’était même pas encore élancée que le porte-parole du gouvernement, dans son compte rendu du Conseil des ministres, lançait un nouveau bras d’honneur à l’intersyndicale: «Nous saisissons la proposition de se parler, mais nul besoin de médiation», expliquait Olivier Véran. La stratégie du pire et de l’escalade. Au point que nous pouvons désormais nous demander: où s’arrêtera l’arrogance crasse de l’exécutif?

«Ça commence à suffire, les fins de non-recevoir», répliquait Laurent Berger, jugeant la réponse du gouvernement «insupportable». Une idée sans doute partagée par certains membres de la majorité présidentielle – du moins ce qu’il en reste. Les députés Modem, par exemple, n’hésitaient pas à se déclarer «favorables» à une médiation. Manière d’affirmer, sans le crier trop fort : jusqu’où ira le président, qui n’écoute ni la rue, ni les syndicats, ni les forces politiques, pas même ses partisans?

Emmanuel Macron, tout seul, accroché à cette idée sarkozienne selon laquelle le courage en politique (sic) consiste à affronter la colère populaire et à ne «jamais céder», se vit peut-être en héros thatchérien dans le secret de son intimité. Il devient surtout le fossoyeur de la démocratie française. Comme le dit dans nos colonnes l’écrivain Nicolas Mathieu: «L’idée qu’il se fait de son rôle et du bien du pays menace la paix civile, parce qu’elle implique un déni de l’altérité et que l’autoritarisme qui en découle enflamme des pans entiers de notre société.» Et le lauréat du prix Goncourt 2018 précise: «Par sa méthode et son obstination, son mépris et sa surdité, il a libéré des réserves de rage qu’il n’imagine pas.» Rien à ajouter.

[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 29 mars 2023.]

samedi 25 mars 2023

Pulsion(s)

Le régime est à bout de souffle…

Vérité. Ainsi, la vieille pulsion est réveillée – et nous nous souvenons, soudain, que la France reste la France, même quand ­l’horizon paraît bouché. Donc, cette fois, le roi est nu: à bas le roi! Après moins de six ans de pouvoir, plus rien ne changera désormais. Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, Mac Macron II a tout perdu à force de tout détruire, jusqu’à la légitimité de sa position comme de son ­incarnation. De mépris en coups de menton, le prince-président, en «Nabo » du XXIe siècle bien plus destructeur que Nicoléon en son temps (c’est dire), a poussé les feux du libéralisme technocratique au point ­d’essouffler définitivement ce qu’il subsistait encore de notre régime. Même en allant chercher très loin la parole des éditocrates qui, jadis, se complaisaient dans les plis du présidentialisme absolu, tout républicain un peu sérieux se pose dorénavant la seule question à la hauteur du ­moment: la Ve République a-t-elle vécu? Parvenus à ce point de crispation démocratique, sociale et institutionnelle, regardons la ­vérité en face. Le régime du monarque-élu se trouve ­totalement à bout de souffle. Et avec lui, le cadre représentatif a été martelé, humilié, ­démonétisé en quelque sorte, au point d’entraver l’action politique et d’attiser, à tous les échelons de la République, cette défiance croissante. Depuis son arrivée sous les lambris du Palais, Mac Macron I et II a poussé la verticalité jupitérienne jusqu’à la ­caricature. Résultat, le sentiment de fracture entre le chef de l’État et les citoyens connaît une aggravation si inquiétante et mortifère que tout retour en arrière paraît impossible, sinon inutile.

Violent. Ne soyons pas naïfs, Mac Macron en personne réfléchit à une sortie de crise, à la fin de son quinquennat, à la suite. Raison pour laquelle il songerait sérieusement cette fois à une «réforme des institutions» qui s’apparenterait plutôt à un accommodement de circonstances. Un chantier lancé à bas bruit. Mais pas moins explosif que celui des retraites. À son corps défendant, le dossier des retraites, de même que les passages en force au Parlement auront, paradoxalement, accéléré le processus de conscientisation politique du pays en tant qu’expérimentation du cadre institutionnel qui est le nôtre, aussi aberrant que violent. Les citoyens, atterrés, ont découvert dans le détail les travers de la Constitution, et par ailleurs ce qu’il serait possible d’en faire entre les mains de l’extrême droite – de quoi frissonner. Soyons réalistes: la Constitution, l’organisation des pouvoirs publics, la démocratie et donc la République ne correspondent plus aux attentes ni aux exigences de solidarité, de justice et à l’aspiration croissante à un nouveau mode de développement. Nous voilà parvenus à un point de non-retour aussi enthousiasmant que dangereux pour les équilibres fondamentaux de la nation. Un autre cycle, qui ne réclamerait pas de demi-mesure, peut-il dès lors s’ouvrir vers une VIe République? Elle aurait pour principe la compétence normative des citoyens, à savoir leur capacité d’intervenir personnellement dans la fabrication des lois et des politiques publiques. Rendons-nous bien compte que, à l’approche de son soixante-cinquième anniversaire, le régime fondé par le général de Gaulle est en voie de battre le record de longévité détenu jusqu’à présent, dans l’histoire constitutionnelle française, par la IIIe République (1870-1940). Trop, c’est trop…

Cruel. Certes, d’autres avant lui avaient déjà bien entamé le travail, mais le fossoyeur de sa propre fonction porte un nom: Mac Macron. En le regardant s’agiter, et même parler, cette semaine, le bloc-­noteur songea à Victor Hugo, et au portrait cruel que le grand poète écrivit de Louis Bonaparte dans Napoléon le Petit, ce «personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain», qui aimait «les grands mots, les grands titres, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir» et qui mentait «comme les autres hommes respirent». Le roi est nu. Et la vieille pulsion réveillée.

[BLOC-NOTES publié dans l’Humanité du 24 mars 2023.]

samedi 18 mars 2023

Spectre(s)

L’époque fait du «marxisme» sans le savoir.

Horizon. «L’histoire ne fait rien, c’est l’homme, réel et vivant, qui fait tout», disait Karl Marx. Cent quarante ans après sa disparition, le 14 mars 1883, l’auteur du Capital et du Manifeste du Parti communiste continue de nous inciter à penser que la pertinence d’un choix politique est fonction des échelles d’observation. D’autant qu’il ajoutait: «Les hommes font l’histoire, mais ils ne connaissent pas l’histoire qu’ils font.» Dans cette formule rebattue et souvent disputée, la seconde proposition valide la première. Le «mais» doit en effet se lire comme un «parce que», dans la mesure où aucun homme ne se mêlerait de «faire l’histoire» s’il savait à l’avance laquelle. Tout combat s’écrit pas à pas, dans la multitude et la complexité collective. Car si nul ne progresse innocemment, le regard toujours plus ou moins braqué sur l’horizon, toute prescience nous dégoûterait du moindre engagement, sachant que Marx lui-même assurait que «l’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre».

Philosophe. Vaste question, non? Qui renvoie directement à une autre phrase en forme d’injonction qui bouscula le XIXe siècle: «Jusqu’à présent, les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer.» Beaucoup oublient par ailleurs que Marx, philosophe jusqu’au bout de l’âme, élabora aussi un travail d’historien politique moins déterministe qu’on ne le dit parfois. Puisons dans ses grands textes historiques, portant par exemple sur le déroulement de la révolution de 1848, Les Luttes de classes en France, le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Tous montrent que l’événement révolutionnaire ou prérévolutionnaire relève plus de la contingence que de la nécessité historique. L’actualité de notre «ici et maintenant» en témoigne parfois cruellement: chaque évolution possède son propre rythme, sa propre logique. Certains épisodes peuvent déclencher ou accélérer les confrontations sociales (et politiques). Quelquefois, des incidents, en apparence absolument mineurs, provoquent des événements considérables. Même si, la plupart du temps, l’historien constate que les conditions étaient réunies, rien, jamais, n’oblige à penser qu’un basculement de l’Histoire se produise nécessairement.

Retour. Un spectre hante encore l’Europe, donc l’humanité tout entière: le spectre de Marx! Le temps est désormais loin où une presse tapageuse annonçait triomphalement sa mort. Maladroitement, les dominants exprimaient ainsi à la fois le soulagement de sa disparition et la crainte qu’il ne revienne. Depuis plus de vingt ans, ce retour redouté n’est plus à démontrer. Le magazine Time le célébra par ces mots: «Cette tour immense dominant les autres dans le brouillard». «Marx avait-il raison?» titrait récemment Der Spiegel, comme en écho à des manifestants de Wall Street qui, répondant à l’interrogation, crièrent: «Marx avait raison!» Pour la génération du bloc-noteur, le come-back survint assez tardivement, bien après l’un des plus fabuleux livres de Jacques Derrida, Spectres de Marx, publié en 1993, qui constitua à l’époque une onde de choc, une évidence, pour ne pas dire une espèce de révélation en tant que rappel à l’ordre, afin de nous sortir d’un début de sommeil – qui aurait manqué de nous endormir collectivement. «Qu’ils le veuillent ou non, le sachent ou non, tous les hommes sur la Terre entière sont dans une certaine mesure les héritiers de Marx», écrivait Derrida. Et Fernand Braudel rappelait à quel point l’esprit du temps et son vocabulaire étaient imprégnés de ses idées. Aussi nombreux que tardifs, les hommages restent néanmoins – dans leur masse – réductibles à une banalisation médiatique, rendant inoffensif ou domesticable celui qui voulut «semer des dragons». Beaucoup s’y sont essayés, avant d’échouer lamentablement dans leur tentative de neutraliser l’injonction révolutionnaire. Car, dans les chaos du XXIe siècle, l’époque ferait du «marxisme» sans le savoir. Résumons: le Capital fut jadis écrit pour détruire le capitalisme. Cet instrument de lutte (des classes) est plus vivant que jamais.

[BLOC-NOTES publié dans l’Humanité du 17 mars 2023.]

mardi 14 mars 2023

Bombe(s)

Retraites : toutes les catégories sociales expriment leur refus.

Nasse. Les mensonges éhontés comme les ruses politiques de bas étage laissent toujours des traces. Même le quotidien du soir le Monde, dans un éditorial assez cinglant, le notait ainsi cette semaine: «Qui comprend encore la finalité du projet de réforme des retraites qui a été tour à tour présenté comme le moyen de financer les grands chantiers du quinquennat, puis comme la condition sine qua non pour sauver le régime par répartition, puis comme une façon de renforcer “la justice sociale” et “l’équité”?» Ironique, le journal ajoutait: «Au point d’incompréhension où il est arrivé, le mieux que peut espérer l’exécutif est que “Les Républicains” acceptent de lui sauver la mise la semaine prochaine à l’Assemblée nationale. Il n’en est même pas sûr.» Mac Macron et sa Première sinistre sont dans la nasse, d’autant que, par une malice délicieusement orchestrée, la majorité sénatoriale de droite débutait l’examen du report de l’âge légal de départ à la retraite (le fameux article 7) au lendemain même où les syndicats réussissaient une nouvelle démonstration de force dans la rue (plus de 3 millions de manifestants) et par les grèves (massives), une journée qui constituera, quoi qu’il arrive, l’un de ces moments historiques de notre Histoire sociale.

Rejet. Nous voilà donc «aux jours d’après», assurément les plus décisifs, sachant que la bataille de l’opinion paraît définitivement perdue pour Mac Macron. Une passionnante enquête d’opinion réalisée par le collectif de chercheurs Quantité critique conforte ce qui n’est plus une impression, mais bien une réalité. «L’opposition à la réforme, qui ne cesse de s’intensifier, touche toutes les catégories d’actifs et est majoritaire chez toutes les personnes en activité», signale d’emblée l’étude. Ce rejet massif, certes plus fort dans les professions intermédiaires, les employés et les ouvriers, reste ultradominant aussi chez les cadres: 64%. Vous avez bien lu! Signalons que cette opposition est moins nettement dominante chez les 65 ans et plus (43% favorables, 44% opposés) et évidemment chez les personnes déclarant un niveau de revenus nets supérieur à 4000 euros par mois (51% favorables, 42% opposés). Le collectif Quantité critique précise: «Le soutien aux manifestants, aux grèves et aux blocages atteste de la perte de légitimité du gouvernement et de la possibilité d’un élargissement de la contestation dans les jours à venir.» La seule vraie interrogation, en vérité.

Tournant. L’étude nous apprend par ailleurs un fait qui n’a rien d’anodin: le rejet de la réforme est très proche dans le privé (69%) et le public (74%). Le collectif reconnaît que, «loin de se concentrer dans des foyers de contestations classiques, le combat touche toutes les catégories d’actifs à des niveaux très élevés», ce qui renverrait directement à «la détérioration des conditions d’emploi et de travail». Personne ne montrera son étonnement de savoir que l’opposition atteint 82% chez celles et ceux qui ont choisi quatre qualificatifs négatifs parmi les quatre suivants («stressant», «dangereux», «répétitif» et «fatigant») pour décrire leur propre activité professionnelle. Selon le collectif, pas de doute: «La volonté de s’émanciper de la marchandisation du travail est au cœur du débat», bien qu’il ne faille pas confondre secteurs d’activité (fortement syndicalisés) et individus. Ces derniers, souvent isolés et pas toujours armés pour se mobiliser, alimentent l’opposition dans les sondages mais, sans surprise, constituent dans le même temps une sorte de frein à l’action. Dès lors, nous le savons tous, le mouvement se situe à un tournant entre «la grève par procuration», dont témoignent 46% d’actifs soutenant la contestation sans y participer, et le recours à la grève (40%), à la manifestation (43%) ou aux actions de blocage (35%). Le bloc-noteur n’oublie pas deux autres chiffres. Le premier vient lui aussi de l’enquête de Quantité critique: 15% des actifs n’ont pas encore participé à la mobilisation mais se disent «prêts à le faire». Le second est issu du sondage Ifop réalisé pour l’Humanité: 65% des Français se déclarent «favorables» à la grève reconductible. Une véritable bombe sociale et politique.

[BLOC-NOTES publié dans l’Humanité du 10 mars 2023.]

JO : entre promesses et réalité…

Les jeux Olympiques de Paris 2024 seront populaires… ou pas.

Il n’y a jamais de petits symboles… À 500 jours de Paris 2024, alors que les organisateurs avaient promis des jeux Olympiques «accessibles à tous» et «populaires», la polémique sur le coût exorbitant de la billetterie, comme les conditions d’obtention des tickets, laisse des traces et des doutes légitimes. Avec ses tarifs élevés, son mode de tirage au sort et ses disciplines reines hors de prix pour le commun des mortels, ces Jeux tant rêvés oscillent d’ores et déjà entre les promesses initiales et une certaine réalité­ concrète.

Les principaux acteurs de l’événement, qu’il s’agisse du Comité d’organisation ou de l’établissement public chargé de la livrais on des ouvrages, la Solideo, ne manquent pourtant pas d’imagination pour vanter l’avancement des chantiers et le coup d’accélérateur que ces derniers opèrent dans le processus­ du Grand Paris. Infrastructures, transports, développement économique, emploi: tout est, en effet, dans la boucle de ces Jeux de 2024, qui ne concernent pas que la capitale. En témoigne la situation en Seine-Saint-Denis, aux premières loges de ces JO, puisque ce département draine 80% des investissements de la Solideo, avec des projets monumentaux en cours, tels que le village olympique et celui des médias qui accueilleront le monde entier. Le discours officiel – volonté de promulguer des Jeux «solidaires» devant être une «opportunité» pour les territoires d’accueil – peine à se concrétiser.

À mi-parcours des travaux de préparation, les retombées positives en matière d’emploi local restent très en deçà des objectifs fixés. En 2019, Paris 2024 avait annoncé «150 000 emplois directs créés sur la période 2018-2024» dans les trois secteurs directement concernés: événementiel, tourisme et construction. Devant l’omerta des grandes entreprises, singulièrement celles du BTP, personne ne se risque à quantifier les emplois effectivement créés. Seule indication, très modeste, la Solideo se félicite d’avoir impliqué 2 222 personnes éligibles aux clauses sociales, dont 1 007 en Seine-Saint-Denis. Selon certaines indiscrétions, il fut même «laborieux» d’en arriver là… Au stade suprême du néolibéralisme sportif et des intérêts capitalistiques, les JO de 2024 pourront-ils vraiment être populaires? Rien n’est gagné. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 14 mars 2023.]

samedi 4 mars 2023

Héritage(s)

Un paysage social et politique en mutation.

Gamins. Dès le 7 mars, tout peut changer. Mobilisations, grèves, manifestations de masse… et pourquoi pas blocage du pays. Le peuple ne veut pas de cette maudite réforme des retraites – et rien, absolument rien ne viendra modifier cette réalité, pas même la bataille parlementaire dont l’issue reste incertaine, puisque l’exécutif n’exclut pas un passage en force. Mardi, nous retrouverons donc le chemin des rues et des pavés, avec au cœur et à l’esprit tous les possibles. Sans doute croiserons-nous, de nouveau, comme à chaque fois depuis le début de ce mouvement inédit, des portraits d’Ambroise Croizat brandis souvent par nos gamins. Les combats et leur appropriation modifient les paradigmes. Nous ne venons pas de nulle part, une longue lignée nous pousse dans le dos, à condition de ne pas lâcher notre fil d’Ariane – la lutte pour la justice – reposant sur l’«union du populaire et du régalien», la moins mauvaise des définitions acceptables, sur le long terme, de la gauche hexagonale en héritage. Le bloc-noteur, mélancolique d’époques qu’il n’a étudiées que dans les livres, a quelquefois suggéré que jamais la politique en France n’avait été aussi «déshistorisée». À se demander si une certaine négligence pour le peuple et une certaine indifférence pour l’Histoire (avec sa grande H) n’entretiennent pas quelque secret rapport. D’ailleurs, n’est-ce pas singulier que, au moment où «démocratie» est dans toutes les bouches, «peuple» sente le soufre, sans parler d’un autre mot, «syndicaliste»? Jusqu’à en effrayer les puissants…


Revanchard. Les syndicats sont de retour. Et avec eux, de loin en loin, se tisse une sorte de «front populaire» assez revanchard. Ne nous emballons pas, certes. Mais regardons avec lucidité ce paysage social et politique en mutation. Jusqu’à il y a peu, les arriérations de notre ici-et-maintenant voulaient nous inciter à croire que la lutte sociale – pour ne pas dire la lutte des classes – était devenue vieille lune, une pratique ringarde à laisser aux oubliettes. Patatras. Le mouvement de contestation en cours contre la réforme des retraites nous prouve tout le contraire et nous éclaire sur un point fondamental. Quand une mobilisation authentiquement populaire redevient centrale, la caste libérale nihiliste peut être repoussée dans les cordes. L’avenir de nos retraites a fonctionné, de manière ultraconsciente, en point d’accroche fondamental, révélant une colère profonde et légitime. Celle qui demande – toujours dans notre pays ! – l’inaltérable exigence d’égalité. Cette égalité qui, périodiquement, secoue les consciences et broie les résignations. «Une société est un éparpillement de mémoires, un amoncellement de poches à rancune et de comptes à régler», écrivit un jour Régis Debray. Et il ajoutait: «Un peuple est une histoire longue, ou plus exactement l’unité de cette histoire. (…) Le peuple sans société devient une mystification et la société sans peuple, un capharnaüm.»


Philosophie. Il y a bientôt quatre-vingts ans, nos aïeux du Conseil national de la Résistance (CNR), communistes, gaullistes, syndicalistes, réinventaient à la Libération un pays ruiné par des années de guerre. Des ministres, non des moindres, Ambroize Croizat en tête, allaient appliquer un programme visionnaire. Une idée centrale prévalait, qui les dépassait tous et qu’incarnait Croizat à lui seul: se tourner vers l’horizon, avec la matrice inaliénable de penser à une vie meilleure pour les générations futures – le propre de notre destinée humaine, n’est-ce pas? Où l’on parlait de vie commune et du sens profond que ces mots recouvrent, grande politique et haute philosophie mêlées. Cette histoire populaire révolutionnaire nous a été, en quelque sorte, volée. Et si peu de personnes osent encore voir ce «déjà-là» communiste, pourtant si présent, dans la Sécurité sociale, dans nos retraites, dans ce «régime général» si attaqué depuis des décennies qu’il faudrait le refonder en totalité. Les choses essentielles de la vie de tous doivent rester la propriété de tous. Tel est notre legs, et l’enjeu du combat en cours… 


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 3 mars 2023.]

mardi 28 février 2023

Objectif 7 mars !

L'exécutif a perdu la bataille de l'opinion...

Alors qu’Emmanuel Macron entame une tournée africaine en annonçant vouloir faire du neuf tout en activant les vieilles recettes de la Françafrique – s’adapter pour perdurer, en somme –, l’explosif projet de loi sur les retraites est désormais en discussion au Sénat. Entre vacances et rentrée scolaire, le pays, en état d’extrême tension, semble comme suspendu dans l’attente des jours prochains, à la manière d’une sorte de «trêve» durant laquelle chacun retient son souffle pour mieux préparer le retour de la grande bataille. Une date occupe déjà tous les esprits: le 7 mars.

Ce jour-là, les mobilisations devraient prendre une tout autre forme et sans doute s’installer dans la durée. Des transports au secteur de l’énergie (raffineurs, EDF, etc.), la volonté de «bloquer le pays» n’est pas qu’un affichage, mais bien une réalité sous la forme de grèves reconductibles, d’ores et déjà annoncées çà et là. Ainsi, à la SNCF, l’ensemble des syndicats appellent à l’action dès le 7 mars. Nous connaissions la position de la CGT cheminots et de SUD rail. L’Unsa ferroviaire et la CFDT attendaient de consulter leurs adhérents. Les résultats de « la base » sont sans appel: plus de 80% d’avis favorables! Tous les cheminots rejoignent donc les grévistes de la RATP, qui avaient déjà annoncé, mi-février, participer au durcissement du combat.


Rien n’est écrit à l’avance. Mais l’affaire risque de se compliquer pour le couple Macron-Borne. D’autant que les sondages ne montrent aucun essoufflement, bien au contraire. Dans la dernière livraison de l’Ifop, seules10 % des personnes interrogées se déclaraient « tout à fait favorables » à la réforme. Du jamais-vu! L’exécutif a définitivement perdu la bataille de l’opinion. L’ampleur du mouvement de contestation nous prouve par ailleurs que la lutte sociale, quand elle redevient centrale, modifie le paysage et instaure en profondeur un nouveau rapport de forces. Toucher aux retraites a joué en point d’accroche, révélant une colère fondamentale et légitime: l’inaltérable exigence d’égalité, celle qui secoue les citoyens et élève les consciences. À rebours de l’histoire, Macron et ses premiers de cordée ont osé envoyer un message mortifère aux générations futures: «Après nous, le déluge!» Le rejet des Français est à la hauteur de ce mépris.


[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 1er mars 2023.]

vendredi 24 février 2023

Constituante(s)

Mac Macron, le monarque de la Ve République.

Institutions. «Penser sans peur», disait Descartes ; «vivre pour la vérité», ajoutait Spinoza. Tout républicain digne de ce nom, qui tient à l’universel de sa patrie en agissant ici et partout à l’échelle du monde, doit désormais se poser une question simple mais lourde de signification: la Ve République a-t-elle vécu? Parvenu à ce point de crise démocratique et institutionnelle, regardons la vérité en face. Le régime du monarque-élu se trouve totalement à bout de souffle et, depuis l’arrivée de Mac Macron I et II, du haut de sa verticalité jupitérienne poussée jusqu’à la caricature, le sentiment de fracture entre le chef de l’État et les citoyens a connu une aggravation si inquiétante que tout retour en arrière paraît impossible. Autant le dire, la défiance croissante n’atteint plus seulement l’Élu des urnes, quelles que soient les circonstances du suffrage, mais bel et bien «la» politique en général – donc, en quelque sorte, tous les élus eux-mêmes, percutant de plein fouet cette sacro-sainte « représentation » qui leur est légitimement conférée. Ne soyons pas naïfs, Mac Macron en personne y réfléchit. Raison pour laquelle, si l’on en croit les dernières consultations au Palais, il songerait sérieusement cette fois à une «réforme des institutions», comme l’assurent certains conseillers. Un chantier lancé à bas bruit. Mais pas moins explosif que celui des retraites…

Constitution. Aussi incroyable que cela puisse paraître eu égard au climat social et politique (sans parler de l’affaiblissement de la majorité au Parlement), Mac Macron voudrait en effet montrer qu’il n’a pas renoncé à un projet censé «redonner de la souveraineté populaire» (sic), idée qui figurait dans son programme. Après avoir consulté Nicoléon et Normal Ier il y a quelques semaines, le prince-président réfléchirait au retour du septennat, au calendrier électoral, à la proportionnelle, voire à un nouveau redécoupage des super-régions. Mi-janvier, lors d’un dîner avec des éditocrates triés sur le volet, Mac Macron avait précisé sa pensée en ces termes: «Il faut se donner pour ambition de faire quelque chose de grand, sinon je ne suis pas pour le faire.» Dilemme. Si le chantier ne saurait se résumer à un simple toilettage de la Constitution, comment le concevoir alors que le pays est sens dessus dessous et que les conditions à réunir pour une modification de la Constitution (qui doit être approuvée par les deux Chambres en vote identique, puis à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés par l’ensemble du Parlement réuni en congrès) semblent inatteignables. Sauf par référendum. Solution improbable, évidemment, puisque l’auteur de la question deviendrait la cible – et sans doute la victime – de toutes les attaques.


Crise. Mac Macron s’apprêterait donc à assumer un big-bang institutionnel? Attention aux mots, soyons sérieux. Il s’agirait au mieux d’un «accommodement». Car, de toute évidence, la Constitution, l’organisation des pouvoirs publics, la démocratie et donc la République ne correspondent plus aux attentes ni aux exigences de solidarité, de justice et à l’aspiration croissante à un nouveau mode de développement. Nous voici parvenus à un point de non-retour dangereux pour les équilibres fondamentaux de la nation. Nous sommes au bout d’un cycle, celui d’une démocratie représentative pensée à la fin du XVIIIe siècle, qui ne reconnaît au citoyen que la compétence d’élire des représentants qui vont vouloir pour lui. Un autre cycle s’ouvre et il ne réclame pas de demi-mesures: il a pour principe la compétence normative des citoyens, à savoir leur capacité d’intervenir personnellement dans la fabrication des lois et politiques publiques. À l’approche de son soixante-cinquième anniversaire, le régime fondé par le général de Gaulle est en voie de battre le record de longévité détenu jusqu’à présent, dans l’histoire constitutionnelle française, par la IIIe République (1870-1940). Un réajustement juridique soumis à une représentation nationale contestée, serait insuffisant pour rénover la Ve République. Seule une (r)évolution citoyenne pourrait permettre le vrai big-bang salutaire, par l’élaboration d’une Constituante, pleine et entière. Tout autre chemin nous conduit au chaos. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 24 février 2023.]

jeudi 16 février 2023

Mensonge(s)

Retraites: le mensonge originel des 1200 euros...

Langage. Et soudain, le surgissement de l’événement imprévisible… Il a donc fallu attendre des semaines et de longs jours de quiproquos et de polémiques, puis le début du débat parlementaire, pour connaître – enfin – la vérité. Pour ne pas dire l’arnaque, pensée, voulue et relayée par les principaux éditocrates de notre cher et beau pays. Souvenez-vous. Peu après la présentation par la première sinistre du projet de loi de réforme des retraites, qui constitue une sorte de clef de voûte du quinquennat de Mac Macron II sans laquelle tout pourrait s’effondrer autour de lui, nous avions entendu cet argument: «Pas de retraite en dessous de 1 200 euros.» Combien de ministres et autres thuriféraires ont-ils répété cet « élément de langage », jusqu’à y croire eux-mêmes sans doute, comme si défilaient sous leurs yeux des paysages imaginés servant une unique cause: convaincre le bon peuple, forcément crédule et prêt à gober n’importe quoi. Sauf que l’arnaque était là, nichée dans l’énoncé. La pension à 1200 euros brut minimum ne concerne que… 0,002% des salariés, avec une carrière complète au Smic ! Précision : en toute logique, parmi les 20% des retraités les plus pauvres, 9 sur 10 n’ont pas eu une carrière complète. Vous avez bien lu.

Privilégiés. Au fond, tout s’explique dans cette rhétorique « mobilisatrice » de la Macronie : voler deux années à tous les travailleurs et travailleuses, en moyenne 36210 euros par personne, et augmenter de moins de 100 euros une personne sur 50000. Joli calcul. Au résultat tangible: 93% des Français rejettent son projet. Équilibre, justice, progrès: derrière les mots de la première sinistre, une entreprise de communication. Appelons cela le «service avant-vente». Nous imaginons, sous les lambris de la République, les soirées à phosphorer pour trouver le slogan passe-partout. Décryptons-le sommairement. Équilibre: contraindre les citoyens à travailler plus longtemps afin de soi-­disant «combler» un déficit qui n’existe pas, ou pas vraiment. Justice: toutes les classes populaires – l’ultramajorité de notre société – travailleront deux années de plus pour financer les sympathiques longues années de retraite à profusion des plus privilégiés. Progrès: le minimum retraite à 1200 euros. Nous y voilà.


Pathétique. Tromperie totale. Même le montant a été avancé comme un ­mensonge. En réalité, du moins pour ceux qui sont concernés, il s’agit de 1 193 euros brut, donc 1150 euros net… En d’autres occasions, nous aurions pu en rire. L’affaire s’avère trop sérieuse pour sombrer dans la désinvolture. Prenez l’ineffable Olivier Véran, porte-parole du gouvernement, pris en flagrant délit de mensonge originel et dénoncé publiquement, comme ses collègues à portefeuille, par l’économiste Michaël Zemmour en direct dans la matinale du 7 février de France Inter – notons au passage la « déontologie » à géométrie variable de la coprésentatrice Léa Salamé. Interpellé un dimanche matin sur les mêmes ondes, mais par un autre présentateur, M. Véran fut dès lors mis au pied de ses contradictions. Plusieurs jours après, Léa Salamé devait admettre l’approximation coupable, sans aucune vérification ni travail en profondeur, reconnaissant finalement que «même nous, journalistes, on doit balayer devant notre porte». Dont acte. Question: le mensonge ainsi dévoilé l’aurait-il été sans l’intervention salutaire de Michaël Zemmour? Il y eut d’ailleurs plus grave. Selon l’économiste, avant que le débat parlementaire ne débute, «les députés étaient privés des données du débat», puisque le gouvernement avait sciemment omis de présenter aux élus les statistiques, pourtant connues, qui leur auraient permis d’estimer l’impact dudit projet, singulièrement sur les prévisions de croissance et l’emploi des seniors. Il ajoutait: «L’étude d’impact ne disait pas qu’environ une femme sur quatre serait concernée par un décalage de deux ans pour une pension quasi inchangée.» Avant de préciser: «Les chiffres présentés par l’exécutif, ou au contraire absents, étaient systématiquement sélectionnés non pas pour éclairer la réforme, mais pour en faire la réclame.» Au matin du mercredi 15 février, toujours sur France Inter, le ministre en charge, Olivier Dussopt, des trémolos dans la voix, dut finalement tout admettre en bloc. En y mettant les formes. Trop tard: l’homme fut pathétique. Ce n’était plus le surgissement de l’événement imprévisible, mais bien le surgissement de l’événement nécessaire…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 17 février 2023.]

jeudi 9 février 2023

Valeurs(s)

Retraites : un essai décapant de Bernard Friot. 

Pension. Dans son dernier livre, un essai revigorant et formateur intitulé Prenons le pouvoir sur nos retraites (éd. la Dispute), le sociologue et économiste Bernard Friot expose une interrogation bien dérangeante: «Pour une classe dirigeante qui tire tout son pouvoir de son pouvoir sur le travail, qui a le monopole de la décision sur la production et qui l’impose aux travailleurs, que ceux-ci soient indépendants ou dans l’emploi, sans qu’ils puissent décider rien de fondamental sur le travail, la question absolument vitale est la suivante: les retraités sont-ils d’anciens travailleurs retrouvant dans leur pension le différé de leurs cotisations et libérés du travail?» Ceux qui connaissent les travaux essentiels de Bernard Friot pourraient anticiper la suite. «La réponse, non moins vitale, de la bourgeoisie capitaliste est évidemment que les retraités sont d’anciens travailleurs.» Et il ajoute aussitôt que, selon lui, le drame viendrait du fait que «leurs opposants» auraient la «même réponse», précisant ce petit point d’Histoire: «Drame d’autant plus lourd que les opposants à la réforme sont les héritiers de celles et ceux qui, à la CGT et au Parti communiste surtout, ont construit au cours du siècle dernier la pension comme continuation d’un salaire de référence, sans que soit tenu compte des cotisations, ce qu’elle est toujours dans sa large majorité.»

Pouvoir. Non sans une douce provocation, le décor est planté. Ou presque. Reste à préciser l’essentiel, avant d’en débattre sérieusement. «Un tel salaire de la libre activité, déconnecté de l’emploi, met en cause le monopole de la bourgeoisie sur la définition et l’organisation de ce qu’elle produit, écrit Bernard Friot. Les réformateurs capitalistes sont évidemment vent debout contre ce salaire de la libre activité, puisque leur puissance de classe repose sur l’absence de réelle liberté au travail des travailleurs.» Pour l’économiste, «c’est en défendant la retraite comme “hors travail” et en posant eux aussi les retraités comme “anciens travailleurs” que les opposants à la réforme perdent», car «ils sont alors sur le terrain des réformateurs». La salve, volontaire, s’applique-t-elle à nous remettre en cause sur la forme, ou à revisiter le sens profond de l’ambition héritée, par exemple, du programme du Conseil national de la Résistance? Les deux, vous avez compris. Le travail ne devrait donc pas être considéré comme «la fin du travail» mais comme «un levier formidable pour conquérir le pouvoir sur le travail» qui inviterait «à une passionnante mutation de ce que sont le salaire, le travail, le travailleur et la travailleuse». Le mode d’emploi? «Remplacer la prétendument nécessaire “avance en capital” par l’avance en salaires et mettre la production sur ses pieds: les travailleurs. Prendre le pouvoir sur nos retraites, c’est prendre le pouvoir sur le travail.» Inventer le salaire à vie, en somme.


Civilisation. Le bloc-noteur ne l’oublie pas, le travail est la part de nos activités réputées productives, puisque le travail produit de la valeur économique à l’occasion de la production de valeur d’usage. Bernard Friot le confirme, «dans le capitalisme, l’objet exclusif du travail est de produire de la valeur pour la valeur, pour mettre en valeur du capital dans une folle fuite en avant qui instrumentalise les valeurs d’usage : elles n’ont pas de fin en soi, la valeur d’usage n’est pas l’objet du travail. L’activité qui devient productive perd son objet de valeur d’usage.» Anthropologiquement, affirmons dès lors que, plus que la contrainte ou la pénibilité, cette «absence d’objet propre» pour ceux qui exercent une activité «caractérise le travail dans le capitalisme», puisque la finalité ne repose que sur la production de survaleur au profit de la bourgeoisie capitaliste. Le geste de Croizat qui consistait à supprimer le lien entre le niveau de pension et la somme des cotisations, déliant salaire et emploi, ne fut qu’une première étape. Près de quatre-vingts ans plus tard, n’est-il pas temps de passer à la seconde étape en supprimant les annuités, mais en préservant un âge légal de départ? Petite indication: en 1982, 75% des Français se disaient «persuadés» que la retraite se prendrait bientôt à 55 ans pour tous. C’était une évidence de «civilisation». Aurions-nous renoncé à tout?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 10 février 2023.]

mardi 7 février 2023

Combat pour nos vies en héritage

Sortir de la dérive libérale ouverte dans les années 1980 n’est pas un rêve impossible.

Ainsi donc, l’exécutif ne cherche même plus à convaincre une opinion publique perdue, mais tente de ­bidouiller des aménagements afin d’attirer dans ses filets la droite parlementaire. En essayant de passer en force à tout prix, Macron et Borne assument une sorte de « rupture » avec le pays, à rebours de ce que le peuple leur montre depuis des semaines. Ce mardi, et peut-être plus encore le samedi 11 février sous la forme de mobilisations monstres, le mouvement populaire contre la « réforme » des retraites devrait encore s’élargir. L’équation de la Macronie paraît invraisemblable. Rendons-nous compte. Sept Français sur dix refusent ce maudit texte de loi, pas moins de neuf salariés sur dix, et les syndicats demeurent unis… Nous n’assistons plus seulement à un bras de fer, mais à un combat pour nos vies en héritage, à une bataille capable de renverser les équilibres de la nation. Tous les scénarios, même les plus optimistes, deviennent crédibles.


Incapable de justifier rigoureusement son projet en termes d’équilibre financier face aux contre-propositions de la Nupes, le gouvernement crée une fausse diversion pseudo-«civilisationnelle» en arguant des prévisions de mortalité dans les décennies futures. Sauf que, dans la plupart des pays développés, les statistiques sont têtues: nous observons une décélération, voire un début de baisse de l’espérance de vie. Voici la logique implacable, partout, du «travailler plus longtemps»…


Alors que s’ébranle dans les tréfonds de la société un inextinguible désir de justice, affleurent çà et là des références évidentes, celles de 1936, des «Jours heureux» et de 1968. L’histoire ne se répète pas, mais elle trace ces sillons par lesquels chaque génération plante ses désirs et espérances. Dans ce moment si particulier de notre aventure politique et sociale, tandis que les injustices explosent et que les richesses phénoménales se concentrent dans quelques mains, il n’est pas inenvisageable d’inverser la vapeur du «thatchérisme» brutal. Sortir de la dérive libérale ouverte dans les années 1980 n’est pas un rêve impossible. Le chemin de la France, sur le temps long, possède toujours quelque chose de singulier – souvent en tant qu’exemple.


[EDITORIAL publié par l'Humanité du 7 février 2023.]

vendredi 3 février 2023

Hypothèse(s)

Retraites: Mac Macron a-t-il déjà perdu?

Échec. Et si Mac Macron avait déjà perdu la partie? La question peut paraître saugrenue, sauf qu’elle se pose désormais. Et la réponse s’y trouve, en quelque sorte. Souvenons-nous que le prince-président, dans son livre-programme au titre ronflant, Révolution, entendait tout changer en politique et qu’il incarnait à lui seul, au moins par sa jeunesse, cette ambition. Il voulait dynamiser les pratiques, responsabiliser, échanger, jusqu’à octroyer du pouvoir au terrain. Six ans plus tard, malgré sa réélection (dont nous connaissons les circonstances), le bilan s’avère catastrophique et mortifère pour la politique elle-même. Sa volonté de passer en force sur les retraites en est le symbole le plus ultime. Certes, l’Histoire pourrait lui donner raison, comme le rap­pelait cette semaine le chroniqueur politique Thomas Legrand: «Il existe encore dans la Macronie ce petit fantasme sarkozien selon lequel une réforme passée, malgré plus d’un million de manifestants à chaque défilé, serait une preuve de courage et de ténacité politiques.» N’oublions pas, en effet, que le seul échec des libéraux reste la victoire des cheminots contre la mise en cause de leur régime de retraite par Juppé en 1995, sachant que Nicoléon allait imposer la même réforme en 2008. Depuis trente-cinq ans, toutes les «réformes» entreprises ont ainsi été réalisées, sauf celle de 2019, barrée par le Covid et le confinement.


Bilan. 2023 ne ressemble en rien au passé, fût-il récent, et quelque chose dans l’air nous laisse à penser que la marge de manœuvre de Mac Macron est si réduite qu’aucun des scénarios possibles ne pourrait lui convenir. Primo : la loi est votée, en échange de «compensations». Mais franchement, face à la colère populaire et à l’ampleur du rejet des mesures phares (64 ans et allongement de la durée de cotisation), nous ne voyons pas quels «gestes» pourraient être assez crédibles pour éteindre le feu sous la marmite. Secundo : Mac Macron et sa première sinistre poussent au coup de force parlementaire jusqu’au bout, le texte est adopté d’une manière ou d’une autre, avec les conséquences sociales que nous connaissons. À l’évidence, ce choix laisserait une telle impression de mépris que ce serait, sans nul doute, l’un des derniers actes du pourris­sement généralisé de notre démocratie. L’hypothèse n’a rien d’impossible. Sauf à s’étonner d’entendre la cheffe du gouvernement marteler que le report de l’âge de départ à 64 ans «n’est plus négociable» ou son ministre de l’Intérieur ironiser sur cette société «sans travail» et sans «effort» que prônerait une gauche composée de «bobos» cherchant à «bordéliser» le pays. Bonjour le niveau, alors que Mac Macron s’était promis-juré d’inscrire cette réforme dans son bilan, quitte à donner l’impression d’avoir raison seul contre tous, lui détenant le savoir (sic), et l’ultra­majorité des autres n’ayant pas la capacité de comprendre la démarche…


Revers. Mais pour le bloc-noteur, il reste évidemment un tertio dans ces scénarios: le retrait du texte, ni plus ni moins, après une mobilisation grandissante et durable. Une victoire du peuple, en somme, qui pourrait même intervenir après le vote de la loi. Un précédent existe: le CPE, adopté au Parlement en 2006, mais jamais appliqué sur décision de l’exécutif en raison des fortes manifestations. Dans ce cas de figure, une formidable crise politique succéderait à cette défaite du prince-président, accusé d’avoir inutilement créé le chaos tout en pulvérisant sa majorité (relative). Dès lors, le second et dernier quinquennat serait lui aussi mort-né, et nous aurions au Palais – souhaitons-le – un astre mort, incapable de gérer les affaires courantes. Une question se pose: peut-il seulement prendre ce risque? Et s’il le prend, ne serait-il pas conduit à dissoudre l’Assemblée nationale, voire carrément à démissionner? Beaucoup de rumeurs circulent ces jours-ci dans les coulisses du pouvoir. Un conseiller d’État nous disait en début de semaine: «C’était déjà vrai avant, mais là il va trop loin en voulant réformer contre le peuple. Il est pris à revers et quoi qu’il se passe, il perd…»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 3 février 2023.]

lundi 30 janvier 2023

La bataille

Depuis quinze jours, le « service après-vente » de toute la Macronie ne passe pas.

Élisabeth Borne ne manque décidément pas de toupet. À la veille du début de l’examen du projet en commission à l’Assemblée, alors que la France s’attend à vivre l’acte 2 de la mobilisation contre la réforme des retraites, ce mardi 31 janvier, la première ministre s’est donc exprimée sur France Info. Ses mots en disent long sur la méthode et confirment que la tentation du passage en force au Parlement est non seulement actée, mais théorisée. «Ça n’est plus négociable, la retraite à 64 ans et l’accélération de la réforme Touraine», a déclaré la cheffe du gouvernement, ajoutant: «C’est le compromis que nous avons proposé.» La bataille dans l’Hémicycle n’a même pas débuté, mais l’exécutif montre déjà les dents. La brutalité comme vraie nature politique.

Et ce n’est pas tout! Dans une séquence de communication pour le moins téléguidée, il fallait également lire le Parisien et l’entretien surréaliste du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, qui a accusé la Nupes de vouloir «bordéliser le pays», fustigeant au passage ce qu’il appelle le « gauchisme paresse et bobo ». Selon lui, « ceux-là » auraient «un profond mépris de la valeur travail». Avant de préciser: «Le travail n’est pas une maladie.» Les Français apprécieront, surtout les 74% d’entre eux qui estiment que la réforme est «injuste», «inefficace» et «pas nécessaire».

Opinion, Parlement, majorité instable et coincée entre son aile gauche et la nécessité de trouver des alliés du côté de la droite LR: les pontes du gouvernement paniquent. Et pour cause. Depuis quinze jours, le «service après-vente» de toute la Macronie ne passe pas. Au contraire, 57% de nos concitoyens «comprendraient que les grévistes bloquent le pays», «seul moyen» à leurs yeux de faire capoter le projet de loi. La base sociale est perdue, d’où la volonté de tordre un peu plus la démocratie parlementaire, jusqu’à en bafouer les usages. Une chose est certaine: mardi, une grande partie de la réponse sera dans la rue. Laurent Berger lui-même met en garde l’exécutif. Pour le leader de la CFDT, ne pas tenir compte des mobilisations «serait une faute». Macron et Borne sont prévenus…

[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 30 janvier 2023.]

vendredi 27 janvier 2023

Artificielle(s)

Que penser de ChatGPT, roi de l’intelligence artificielle?

Précision. Depuis Deep Blue, qui bouleversa et choqua le monde des échecs (début des années 1990), et le fameux film de Spielberg, A.I. Intelligence artificielle (2001), la préfiguration d’un monde futur ­dominé par les superordinateurs restait sinon abstraite, du moins plutôt confinée au cercle très fermé des spécialistes du genre. De loin en loin, nous savions bien sûr que l’évolution s’avérait assez exponentielle, au point de révolutionner bien des domaines: du monde de la finance à la gestion des armées des grandes nations, algorithmes et autres logiciels dominent et s’imposent en maîtres absolus. Avec la survenue de l’année 2023, il semble qu’un bond en avant ait été observé et que, pour le grand public, l’intelligence artificielle sorte de la brume, malgré son concept encore flou pour le commun des mortels. Vient en effet de débouler dans nos vies quotidiennes ChatGPT, un «robot en ligne» capable de produire sur commande, et en quelques secondes, des textes d’une précision quelquefois étonnante. Ce petit logiciel, téléchargeable à souhait, dépasse dans nos fantasmagories le HAL 9000 de 2001: l’Odyssée de l’espace (Kubrick, 1968) et permet à n’importe qui de rédiger à la vitesse d’un clavier au galop un poème, un devoir scolaire, une recette de cuisine, un rapport, une histoire pour endormir vos enfants, des lignes de code, de la musique, bref, tout ce dont vous avez besoin. Et même: un article!


Démiurge. L’aveu mérite qu’on s’y attarde : le bloc-noteur a renoncé à essayer ce qui se présente déjà comme une «rupture technologique majeure», voire un «bouleversement civilisationnel». Vertigineux progrès? Inquiétant? Menaçant? Un peu tout à la fois, évidemment. Avec ChatGPT, ne le cachons pas, l’IA donne à voir sa capacité à devenir un auxiliaire de notre intelligence, au même titre que la machine, jadis, a permis aux humains de décupler leurs forces physiques et d’augmenter la productivité. Une (r)évolution stupéfiante, à n’en pas douter, aussi prometteuse que dangereuse. Pour le meilleur… et pour le pire. Rendons-nous compte: lycéens et étudiants peuvent désormais lui confier leurs devoirs, le malade influençable un protocole thérapeutique, le cyberpirate l’écriture d’un code malveillant, le journaliste la trame d’un récit, etc. De quoi influencer nos comportements et notre capacité à réfléchir à partir de notre libre arbitre et ainsi favoriser, de manière plus ou moins consciente, une sorte de paresse intellectuelle? En somme: jusqu’où laisserons-nous les «machines» décider à notre place et octroyer aux développeurs du capitalisme une puissance potentiellement démiurge sur toutes les sociétés de l’humanité?


Usage. Créé aux États-Unis par la start-up californienne OpenAI, ChatGPT n’en est, paraît-il, qu’à ses balbutiements et ses algorithmes de traitement automatique ultra-performants qu’aux prémices de leurs possibilités –  dont on nous dit qu’elles deviendront «infinies». Mais gardons notre calme et notre sérénité. Considérons même que l’IA, à l’étape actuelle, ­demeure sous perfusion de données fixes et périssables, donc perfectible et sujette à de nombreuses erreurs ou approximations. Une espèce d’illusion d’intelligence, vraiment artificielle? ChatGPT, alimenté par des masses de données issues de l’Internet, vient néanmoins de passer un test grandeur nature pour le moins stupéfiant. À l’initiative d’universitaires, il a réussi les examens d’une faculté de droit américaine après avoir rédigé des dissertations sur des sujets allant du droit constitutionnel à la fiscalité en passant par les délits civils. De quoi effrayer la communauté scolaire. Certains résultats ont été si convaincants que des enseignants de plusieurs universités évoquent le risque de tricherie généralisée et de «la fin des méthodes traditionnelles d’enseignement en classe». La ville de New York a banni ChatGPT des écoles. Et l’Europe met en chantier un AI Act, dans l’intention de réguler son usage. Le mot «usage» étant le bon. L’arrivée de ce prototype d’agent conversationnel est l’occasion pour nous de ­réviser notre rapport au numérique. Avant qu’il ne soit trop tard?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 27 janvier 2023.] 

mercredi 25 janvier 2023

Macron et les éditocrates

Le «service après-vente» de toute la Macronie ne passe pas.

Vu d’en haut, ainsi en est-il de la vie «démo­cratique» de notre pays, souvent coincée entre les pouvoirs d’influence et un entre-soi si écœurant qu’il renforce le sentiment de défiance général envers les supposées «élites». Bienvenue au Palais, version Jupiter! Ou comment instrumentaliser une partie des médias – pas n’importe lesquels – pour influencer l’opinion. La scène se déroule à l’Élysée, juste avant le 19 janvier, date de la première journée de mobilisation contre la réforme des retraites. À sa ­demande, Emmanuel Macron recevait discrètement dix éditocrates triés sur le volet afin de leur livrer, de vive voix, quelques bons  «éléments de langage». Le but du prince-président? «Vendre» un projet rejeté massivement par le peuple et, surtout, aider ces grands apôtres de la presse libre à psalmodier l’Évangile selon 64 ans. Répétez après nous le prêche adapté à la circonstance: «Travailleurs qui travaillez déjà, travaillez toujours plus et plus longtemps, le monde de la finance vous le réclame!» Pitoyable procédé…


La révélation de ce repas ultrasecret tombe mal. La Croix vient en effet de publier son 36e baromètre de confiance dans les médias, duquel il ressort que la vaste agora de l’information reste un ­espace fragile: 22% des Français disent ne pas avoir confiance dans ce que disent les médias, quand 55% affirment entendre toujours parler des mêmes sujets. Les «élus» conviés sous les lambris de l’Élysée se sentent-ils pour autant visés?


Depuis des jours, l’exécutif tente de déminer les sujets qui fâchent avant la prochaine journée de grèves et de manifestations, le 31 janvier, et l’examen du texte à ­l’Assemblée nationale à partir du 6 février. «Justice, équilibre et progrès»: la ­rhétorique en forme de triptyque risible de la première ministre s’est étiolée ­depuis que le projet de loi et son étude d’impact ont été présentés en Conseil des ministres. Le «service après-vente» de toute la Macronie ne passe pas et une très large majorité de Français a intégré les vrais mots-clefs de cette maudite «réforme»: injustice, déséquilibre et régression. N’en déplaise à Macron, les éditocrates du Palais ne changeront rien à cette réalité.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 25 janvier 2023.]

vendredi 20 janvier 2023

Questionnement(s)

Déconstruire les idées reçues des réactionnaires sur la "déconstruction"...

Offensive. «Déconstruction»: et le bloc-noteur y revient, inlas­sablement, puisqu’il y en va de la vie des Idées et, d’une certaine manière, de notre propension à entrevoir la pensée philosophique active et l’engagement intellectuel «dans» et «par» la société. Nous n’avons pas oublié la polémique de l’hiver dernier. À l’époque, un colloque organisé à la Sorbonne appelait à «déconstruire la déconstruction». Ces rencontres pour le moins «téléguidées», placées sous l’égide de l’ancien ministre de l’Éducation nationale, l’ineffable Jean-Michel Blanquer, avaient suscité de vives réactions, singulièrement dans le milieu universitaire, certains chercheurs de renom y voyant une nouvelle offensive politique contre les travaux en sciences sociales s’intéressant à la décolonisation, au féminisme et à la lutte contre les discriminations en tout genre. Bref, tout ce qui s’apparente de près ou de loin au mot valise «wokisme», nommé aussi maladroitement «déconstruction», voire «déconstructionnisme». Nous voilà un an plus tard et un autre colloque, qui tombe à raison, se tient jusqu’à ce samedi conjointement à l’École normale supérieure et à la Sorbonne. Intitulées sobrement «Qui a peur de la déconstruction?», ces séances de réunion publique et de conférence n’ont qu’un but, figurant dans l’annonce introductive: «Nous ne pouvons pas laisser dire que la déconstruction est destructrice, alors qu’il s’agit d’une démarche affirmative et inventive, qui s’efforce de redonner du jeu et de la vie à la pensée.»

Derrida. Croyons-le ou non, plus de vingt ans après sa disparition, Jacques Derrida n’est pas mort. Et tous les autres non plus, les Michel Foucault ou Gilles Deleuze, dont les personnes et les œuvres majeures en tant qu’héritage intellectuel prépondérant ont été attaquées, détournées de leur sens. L’événement en question ne se veut pas une «réplique» au mouvement réactionnaire et à ses instrumentalisations politiques en cours depuis plusieurs années, mais plutôt une «“tentative” de traiter sérieusement ce qu’on entend sous le mot de “déconstruction” au-delà des polémiques qui condamnent tout un pan des recherches sur le genre ou les études dites “postcoloniales”», expliquait cette semaine, dans Libération, Anne-Emmanuelle Berger, professeure émérite de littérature française et d’études de genre à l’université Paris-VIII, l’une de ses organisatrices. De quoi remettre quelques pendules à l’heure – souhaitons-­le – et réaffirmer les principes inaliénables de la liberté académique, sachant que, dans notre beau pays, la France, nous ne trouvons quasiment aucun cours philosophique concernant les travaux de Derrida, Deleuze ou Foucault. Comme si l’ère du temps, et ses conséquences idéologiques mortifères, agissait sur le «savoir», à la manière du verbe fourre-tout qui revient en boucle dans le langage politique, surtout du côté de la droite identitaire et des pétainistes de toutes tendances: «déconstruire». Sorte de chiffon rouge. Derrida en symbole, accusé avec tant d’autres (n’oublions pas Bourdieu) d’avoir participé à la radicalisation de la pensée philo­sophique – donc politique – en remettant en question la phénoménologie­ et la métaphysique traditionnelles comme nouvelle manière de penser les sciences humaines et sociales.


Démarche. La mécanique reste identique. Par un contresens volontaire, nous entendons: «Ils déconstruisent la France», «ils déconstruisent notre Histoire», sous-entendu «la France ne sera bientôt plus la France». La célèbre «déconstruction», dont le nom même comme concept vulgarisé dans le monde entier a fini par noyer l’exigence du prima de sa définition. Derrida le démontrait par ces mots: «Il s’agit par là d’analyser quelque chose qui est construit. Donc, pas naturel. Une culture, une institution, un texte littéraire, un système d’interprétation des valeurs. En somme, un “constructum”. Déconstruire n’est pas détruire. Ce n’est pas une démarche négative, mais une analyse généalogique d’une structure construite que l’on veut désédimenter.» Bref, un mode de questionnement des contradictions et des impensés de la métaphysique occidentale, afin de déjouer les constructions sociales. Une forme «politique» de penser, en quelque sorte. Tout le contraire de ce qui est prétendument attaqué…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 20 janvier 2023.]

lundi 16 janvier 2023

Privilège(s)

Les retraites… et un cours d’économie engagé.

Florès. «En 2023, Emmanuel Macron va-t-il de nouveau se tromper d’époque en s’illustrant comme président des riches?» Ainsi débute la dernière chronique de l’économiste Thomas Piketty, dans le Monde de la semaine dernière. Et il ajoute: «C’est malheureusement ce qui se profile avec la réforme des retraites. Lors de son premier mandat, il avait déjà choisi de tout miser sur les “premiers de cordée” et la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune. Avec à l’arrivée un puissant sentiment d’injustice qui avait conduit au mouvement des gilets jaunes.» Quelques jours plus tard, dans le même journal, une autre chroniqueuse affirme que l’une des formules chocs de Piketty avait «de grandes chances de faire florès», surtout dans le contexte explosif de la contre-réforme des retraites, tandis que la gauche se trouve «sur le pied de guerre» ​​​​​​​et assumerait sa «nostalgie de Mitterrand» (sic) en prônant, assez unanimement, le retour du droit au départ à 60 ans. Nostalgie mitterrandienne? On croit rêver, mais passons. Revenons plutôt à la phrase de Piketty: «Le gouvernement peut chercher à maquiller les choses: la réalité est qu’il a inventé l’impôt régressif pesant exclusivement sur les moins diplômés.» Directement visé, Mac Macron II. Entre-temps, la première sinistre a présenté le projet. Et nous savons désormais ce qu’il en coûtera sur nos vies dans le seul but d’économiser 20 malheureux milliards par an d’ici à 2030…


Impact. Thomas Piketty, avant même les annonces, et avec une malice que le bloc-noteur ne saurait lui reprocher, pointait déjà un phénomène peu connu. L’économiste atteste en effet que les 20 milliards en question pèseront «entièrement sur les plus modestes». Petit rappel un peu technique: actuellement, pour toucher une retraite à plein taux, il y a deux conditions. Avoir l’âge légal de 62 ans et la durée ­requise de cotisations, soit 42 annuités pour ceux nés en 1961-1962 (elle passera graduellement à 43 d’ici à la génération 1973). Piketty explique: «Prenons une personne née en 1961 et qui aura donc 62 ans en 2023. Si elle a fait des études de niveau master et a commencé à travailler à 23 ans, il lui faut d’ores et déjà attendre 65 ans pour atteindre les 42 annuités.» Avant d’ajouter: «Autrement dit, la réforme consistant à repousser l’âge légal à 64 ou 65 ans n’aura par définition aucun impact sur ces personnes. Sur les 20 milliards, les plus diplômés contribueront exactement zéro centime. Par construction, ces milliards seront prélevés intégralement sur le reste de la population, notamment sur les ouvriers et employés.» Voilà exactement où nous en sommes avec le projet gouvernemental.


Riches. Sans perdre de vue son sujet, Thomas Piketty enfonce le clou en parlant du besoin de justice et de transparence. «Il suffit d’ouvrir un magazine pour ­savoir que les millionnaires et les cadres dirigeants se portent à merveille, écrit-il. En France, les 500 plus grandes fortunes sont passées en dix ans de 200 milliards à 1 000 milliards. Il suffirait d’imposer à 50% cet enrichissement exceptionnel pour rapporter 400 milliards.» Évoquant par ailleurs «l’ampleur de la réserve fiscale disponible», l’économiste n’oublie pas qu’elle serait «encore plus importante si l’on élargissait la focale aux 500 000 contribuables les plus riches (1 % de la population) ou aux 10 % ou 20 % les plus riches». Ce n’est pas tout. Sans doute passera-t-il pour un maudit révolutionnaire exalté, quand il lâche également: «Chacun connaît aujourd’hui ces réalités et ces injustices, au moins aussi bien qu’à l’époque de la Révolution et des privilèges de la noblesse. Prétendre qu’il n’y a rien de substantiel à attendre de ce côté-là n’a aucun sens.» Pour lui, en résumé, les moyens existent pour éviter cette contre-réforme des retraites. Il l’affirme tout simplement: «Espérons que les députés et le mouvement social sauront en convaincre le pouvoir en place.» 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 13 janvier 2023.]

lundi 9 janvier 2023

À droite toute !

Le «travailler plus longtemps» d’Emmanuel Macron sera-t-il le détonateur d’un mouvement social d’ampleur? 

Il y a bien quelque chose de pourri au royaume de Macron. La contre-réforme des retraites, qui sera dévoilée par Élisabeth Borne demain, en est l’illustration la plus inquiétante en tant que genre. Voilà des semaines que l’exécutif disserte autour de ce texte majeur du second quinquennat du président et toute la Macronie continue de vanter les mérites d’une «concertation» inventée de toutes pièces. Dans le JDD, Gabriel Attal, le ministre des Comptes publics, a même le toupet de déclarer que «les mois écoulés ont permis de donner toute sa place à la concertation pour avancer» et que le gouvernement aurait «eu tort de l’enjamber». On croit rêver. Contre l’avis de tous les syndicats (CGT, CFDT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa), ce qui constitue une sorte d’exploit, Emmanuel Macron a bel et bien tranché sur ce que sa première ministre annoncera: report de l’âge de départ, avec une accélération de l’allongement de la durée de cotisation. Un projet de loi scélérat. Et une véritable provocation pour une grande majorité de nos concitoyens.

Un peu plus de cinq années de mépris envers tous les corps intermédiaires et de guerre contre les syndicats, toujours considérés par Jupiter comme de simples instruments utilisables au gré des circonstances, se soldent même par une grossière manœuvre de basse politique. L’affaire semble en effet conclue entre le gouvernement et le patron de LR, Éric Ciotti, qui affirme que son parti acceptera probablement le texte. «Je souhaite voter une réforme juste», assure le président des Républicains dans le JDD. Un accord sans surprise entre libéraux: à droite toute! La perspective d’un nouveau 49.3 serait ainsi éloignée. Mais le coup de force aura bel et bien lieu, puisque Élisabeth Borne envisage d’ajouter un alinéa au projet de loi rectificatif de la Sécurité sociale…

Conjugué aux inquiétudes sur le niveau de vie et le creusement des inégalités, le «travailler plus longtemps » d’Emmanuel Macron sera-t-il le détonateur d’un mouvement social d’ampleur? Tous les responsables syndicaux se rencontreront mardi soir, après le discours de la première ministre. Le gouvernement mise sur la crise du pouvoir d’achat comme repoussoir aux envies de grève. Un pari risqué que seul déjouera un puissant front syndical et citoyen.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 9 janvier 2023.]

vendredi 6 janvier 2023

Tirailleur(s)

Omar Sy, victime d'une polémique minable...

Procès. La France aime les disputes mémorielles… et surtout les polémiques minables. Alors qu’il est actuellement en promo pour le film dans lequel il incarne un tirailleur sénégalais durant la Première Guerre mondiale, l’acteur Omar Sy, troisième personnalité préférée des Français selon le dernier classement du Journal du dimanche, se voit reprocher une petite phrase, évidemment complètement sortie de son contexte. «Je suis surpris que les gens soient si atteints (par la guerre en Ukraine). Ça veut dire que quand c’est en Afrique, vous êtes moins atteints?» a-t-il déclaré lors d’un entretien accordé au Parisien. Depuis ces quelques mots, qui, franchement, n’avaient rien de fracassant, Omar Sy est l’objet d’attaques d’une brutalité étonnante. Toute l’extrême droite coalisée et tous les réacs de la pire espèce, capables de tout justifier pour distiller leur poison d’une certaine idée de la « nation », ont cru bon de réagir et de dénoncer les propos d’une star mondialement connue, vivant aux États-Unis. Alors oui, en effet, l’homme gagne des millions d’euros. Cela lui retire-t-il toute légitimité à s’exprimer en tant que Français et citoyen? Même l’ancienne ministre et actuelle présidente du groupe macroniste au Parlement européen, Nathalie Loiseau, s’est fendue d’un commentaire sur Twitter: «Il y a 58 militaires français qui sont morts au Sahel en luttant contre les djihadistes. Non, Omar Sy, les Français ne sont pas “moins atteints” par ce qui se passe “en Afrique”. Certains ont donné leur vie pour que les Maliens cessent d’être menacés par des terroristes.» Curieux procès et étrange manière de tout mélanger, tandis que l’acteur, en pointant une disparité évidente, s’efforce juste d’éveiller les consciences.

Attaque. Omar Sy ne manque pas de courage. Le 3 janvier, d’abord sur RTL, puis dans l’émission Quotidien sur TMC, il a tenté de remettre les pendules à l’heure: «On essaie de détourner mes propos. C’est un peu un manège qui est en place depuis quelques années autour de ma personne.» Avant de confesser: «Je suis habitué. (…) Le problème, c’est ce que je suis et ce que je suis en train de devenir à chaque fois que je sors. (…) Ce n’est pas ce que je dis qu’on attaque. C’est moi. C’est un peu devenu systématique à chaque fois que je sors de ma cachette pour promouvoir un film, on essaie de mettre un nuage de fumée autour de la promotion de mon film.» Rendez-vous compte: face à l’ampleur de la controverse publique et ­politique, le Parisien a publié un second article, en début de semaine, histoire de raconter les coulisses de l’interview. Le journaliste y explique: «La phrase qui a mis le feu aux poudres ne désigne pas, comme le laissent entendre celles et ceux qui ont nourri cette polémique, la France ou les Français.» Avec cette précision: «C’est une conversation, et ce “vous”, ce sont ceux qui se sentent moins concernés quand des enfants sont massacrés par des bombardements à l’autre bout du monde, où qu’ils se trouvent. Il le dit sans aucune virulence.» Une vraie mise au point.

Vide. Le bloc-noteur n’a pas oublié les «débats» enflammés qui avaient secoué notre pays à la sortie d’Indigènes (2006), de Rachid Bouchareb. Le film, qui se déroule durant la Seconde Guerre mondiale, réhabilitait la mémoire des tirailleurs nord-africains. Déjà il avait fallu prendre la plume, et rappeler que toutes les mémoires se valent. Celle de Tirailleurs, où Omar Sy campe en langue peule un Sénégalais enrôlé dans l’enfer de Verdun, est tout aussi primordiale. Cette semaine, l’acteur donne un long entretien à l’Humanité Magazine. À la question de savoir si le film comble un vide, sachant que le rôle des soldats des colonies pendant la Grande Guerre n’est que peu ou pas enseigné en France, il répond: «Peut-être y a-t-il une volonté de ne pas le raconter? Dans le passé, on n’a pas jugé important cette partie de notre histoire. Aujourd’hui, une partie de la ­population aspire à la raconter. Nous avons besoin de ces récits pour nous construire en tant que Français et avoir un lien plus fort avec ce pays. On se demande parfois pourquoi certains jeunes ont du mal à créer ce lien. Il passe aussi par les récits de notre histoire commune.» Pas mieux.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 6 janvier 2023.]