vendredi 25 février 2022

Représentativité(s)

La Ve République a-t-elle vécu ?

Défiance. Convient-il encore de mettre une majuscule à Histoire? Et avons-nous toujours «les moyens de la grande Hache», pour reprendre la célèbre interrogation de Régis Debray? Un républicain qui tient à l’universel et agit à l’échelle du monde, se réclamant de Descartes, «penser sans peur», et de Spinoza, «vivre pour la vérité», se doit de se poser une autre question tout aussi fondamentale: la Ve République a-t-elle vécu? Parvenu à ce point de crise démocratique et institutionnelle, le peuple français regarde la vérité en face. Notre régime du monarque-élu se trouve à bout de souffle et depuis l’arrivée de Mac Macron, du haut de sa verticalité jupitérienne poussée jusqu’à la caricature, le sentiment de grave fracture entre le chef de l’État et les citoyens a connu une aggravation si inquiétante que tout retour en arrière semble impossible. La défiance croissante n’atteint plus seulement la posture de l’Élu, mais bel et bien «la» politique en général – donc, en quelque sorte, tous les élus…

Cycle. Alors que nous nous apprêtons à élire nos représentants au suffrage universel, dans une séquence électorale décisive pour l’à-venir du pays, le bloc-noteur constate amèrement que le citoyen reste le grand absent des formes politiques contemporaines. Un paradoxe, puisque ledit citoyen se réalise dans la figure de l’électeur – lui-même défini non par la démocratie, mais par la forme électorale. Autant l’admettre, nous sommes au bout d’un cycle, «celui d’une démocratie représentative pensée à la fin du XVIIIe siècle, qui ne reconnaît au citoyen que la compétence d’élire des représentants qui vont vouloir pour lui», comme l’explique le constitutionnaliste Dominique Rousseau, auteur de Six thèses pour la démocratie continue (Odile Jacob). Ce dernier ajoute: «Un autre cycle s’ouvre. Il a pour principe la compétence normative des citoyens, c’est-à-dire leur capacité d’intervenir personnellement dans la fabrication des lois et politiques publiques.»

Non-retour. Sonner le tocsin paraît bien tardif. Et pourtant, la réalité a rattrapé Mac Macron, enfermé dans son pouvoir solitaire, alors que la gravité de la crise économique et sociale touche à l’incandescence, que les inégalités se sont accentuées, marquées par l’insolence sans limites des riches bien servis par un président à leurs bottes. De toute évidence, la Constitution, l’organisation des pouvoirs publics et donc de la démocratie ne correspondent plus aux attentes ni aux exigences de solidarité, de justice et à l’aspiration croissante à un nouveau mode de développement. Nous voilà au fameux point de non-retour: ces mots rouge et noir se dégustent comme des sucreries, d’autant qu’ils aident, comme disait Gracq en 1940, à «triompher de l’angoissant par l’inouï». Cet inouï se résume en quelques mots: les Français veulent s’en mêler. Et sans forcément en avoir pleine conscience, ils aspirent à une nouvelle République sans laquelle rien – ou pas grand-chose – ne se réorganisera de fond en comble. Dominique Rousseau appelle ainsi à un changement de Constitution au cours d’un processus délibératif. Mais il prévient: «L’histoire montre qu’une assemblée constituante n’est convoquée qu’après une révolution (en 1789 et en 1848), la chute d’une dictature (au Portugal en 1974), une crise politique grave (au Chili en 2019), ou une défaite militaire (en 1870).» Ainsi propose-t-il «la création d’un comité de réflexion sur la Constitution, composé pour moitié de citoyens tirés au sort et pour moitié d’experts, ce grand débat constituant, indépendant du gouvernement, devrait durer deux ans, dans les quartiers, les entreprises, les écoles, et déboucher sur un texte soumis à référendum». À terme, comment ne pas entrevoir la fin du présidentialisme et le retour à la primauté du Parlement, maître de son ordre du jour et à qui appartiendra d’investir le premier ministre et le gouvernement? Deux choses menacent une société: le chef et l’absence de réelle représentativité. Pour l’instant, l’éclipse pose souci majeur. Elle peut même donner de vilaines tentations…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 25 février 2022.]

dimanche 20 février 2022

Incompréhension(s)

Le pamphlet masculiniste d'Emmanuel Todd...

Problème. Les controverses intellectuelles arrivent parfois d’où on ne les attend pas et provoquent, en nous, des troubles si profonds que rien, pas même les tentatives d’analyses approfondies, n’offre un terrain propice à la raison. Seules demeurent les incompréhensions, pour ne pas dire la colère. L’état d’esprit du bloc-noteur se résume d’ailleurs en une question: mais qu’arrive-t-il à Emmanuel Todd? En 2017, nous l’avions laissé par la lecture attentionnée et plutôt endiablée d’Où en sommes-nous? Une esquisse de l’histoire humaine, sorti peu avant l’affaire Weinstein. Et voilà que nous retrouvons le célèbre anthropologue – à l’orée d’une échéance électorale majeure – avec la publication d’Où en sont-elles? Une esquisse de l’histoire des femmes (Seuil), sans bien savoir ce qu’il nous offre à la réflexion commune: un ouvrage scientifique ou un essai polémique? Le nœud du problème, en vérité. Car Emmanuel Todd, amateur du temps long, qui, jadis, nous éclaira de manière souvent prophétique (nous serons toujours redevables), se livre ici à un exercice périlleux. Il s’agit à la fois d’une critique savante du féminisme contemporain, mais, surtout, d’une relance aberrante, caricaturale et archétypale de la guerre des sexes.

Chute. Comme à chaque fois avec Todd, nous pouvons discuter de telle ou telle hypothèse conceptuelle et de l’interprétation qu’il en donne. Cette fois, il entend rien de moins qu’«expliquer» le «trouble dans l’émancipation» que constituerait l’histoire du féminisme, caractérisé par ce qu’il appelle «une conception antagoniste des rapports entre hommes et femmes». L’effet miroir entre les titres n’échappe pas aux critiques: «elles» seraient-elles à part, hors du «nous», comme s’il ignorait d’emblée que les femmes représentent la moitié de l’humanité? Au moins le spécialiste des structures familiales ne cache pas être un «historien androcentré typique», doté d’un «moi banalement masculin», lui le représentant d’une discipline «longtemps aveugle aux femmes». Bel aveu, pour un homme n’ayant visiblement pas – ou peu – consulté les grands textes féministes et singulièrement ceux de la dernière décennie. De même en vient-il à cette interrogation surréaliste: «Le féminisme est-il dangereux pour nos sociétés?» La réponse se trouve dans la question, puisque, selon Todd, la «société tertiaire très féminisée» aurait provoqué la chute du potentiel industriel. Vous avez bien lu… Le reste nous afflige autant qu’il nous accable. À l’en croire, les féminicides, en baisse, ne représentent pas réellement de danger pour les femmes. Le patriarcat? Il le balaie d’un revers de formulations aussi floues qu’invraisemblables. Pour lui, tenez-vous bien, la réalité anthropologique de l’émancipation des femmes se juge par le dépassement du niveau éducatif masculin, par l’accès au marché du travail, par les postes à responsabilité, etc. Et les inégalités? Circulez. Todd affirme même que cette «révolution» de l’émancipation des femmes aurait «entraîné l’effondrement final du catholicisme, et activé toute la mécanique idéologique des années 1965-2020», soit le recul du racisme, de l’homophobie («une affaire d’hommes», écrit-il), de l’essor de la bisexualité, de la théorie du genre et phénomène transgenre, etc. Bref, une «domination féminine émergente» qu’il nomme la «matridominance».

Histoire. Le clou du spectacle intervient quand Emmanuel Todd déclare: «Il n’y a pas eu d’opposition masculine à l’émancipation.» Les femmes de combat – incluant celles du XXIe siècle – apprécieront. Plus grave encore, lorsqu’il assène: «La fin de la prédominance masculine a entraîné la chute des idéologies collectives.» Todd oublie toute vision de classe et toutes les matrices et nuances que l’histoire du féminisme nous a enseignées, depuis Beauvoir et tant d’autres. Résultat? Le Figaro, Valeurs actuelles et Zemmour-le-voilà se frottent les mains et vantent les mérites de ce pamphlet masculiniste. «Où en sont-elles?» demande l’anthropologue. Nous lui retournons l’interpellation: où en es-tu, Emmanuel Todd?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 février 2022.]

jeudi 10 février 2022

Valeur(s)

Le monde du travail, ou l’atomisation contrainte des formes collectives.

Effritement. La question sociale revient donc en force, tandis qu’un vent mauvais souffle sur le modèle français – du moins, ce qu’il en reste. Un peu de mémoire. Au mitan des années 1990, nous portions le diagnostic prédictif d’un «effritement» généralisé du monde salarial pour caractériser les effets d’ensemble des transformations qui ne cesseraient de se généraliser: une société des «individus» s’installait massivement, avec son corollaire crépusculaire, la montée des incertitudes, jusqu’à l’édification d’une «société du risque» pour la majorité du peuple soumis aux aléas des temps incertains. À l’époque, certains doux rêveurs parlaient encore d’«effondrement» possible en prophétisant la fin du salariat (rien de moins), voire la fin du travail. Ces discours n’existent plus, seule reste une espèce d’hystérisation de la «valeur travail». Autrement dit, trente ans plus tard, nous sommes de plain-pied dans cette nouvelle réalité.­ Et cette constellation de risques s’organise essentiel­lement autour de la notion de «risque social» en tant qu’émiettement dramatique des structures du monde du travail. En 1995, nous pouvions et nous devions souligner l’importance de la précarisation des relations de travail qui était, avec le chômage de masse, la manifestation principale de la dégradation en cours des conditions salariales. Désormais, nous avons assisté à l’installation d’une précarité qui constitue un registre permanent des relations de travail. Une sorte d’infra-­salariat au sein du salariat lui-même.

Avenir. Le constat s’avère ainsi éloquent. Mais personne ne peut affirmer où s’arrêtera ce processus, à qui profitera cette forme d’atomi­sation contrainte des formes collectives, et surtout si nous traversons – ou non – une période charnière qui pourrait déboucher sur des moments de «destruction créatrice». Avenir imprévisible, de toute évidence. Transposons-nous un instant à la place des observateurs sociaux de la première moitié du XIXe siècle, au moment de l’implantation du capitalisme industriel en Europe occidentale, lorsque l’exploitation maximale des travailleurs paraissait s’imposer comme la contrepartie nécessaire de l’industrialisation. Le «paupérisme» d’alors était décrit et combattu, mais personne n’aurait imaginé un futur meilleur aux prolétaires, sauf à s’appeler Karl Marx et prôner la nécessité­ de détruire le capitalisme naissant et d’abolir le salariat. Rien ne se produisit. La Révolution n’a pas eu lieu en Europe de l’Ouest. Et le salariat n’a pas été éradiqué. En revanche, le prolétaire a arraché le statut de salarié protégé des années 1960. Conclusion: la construction de la société salariale fut une ruse de l’histoire du capitalisme, imprévisible un siècle avant qu’elle ne s’impose.

Classe. Le bloc-noteur constate amèrement que la nouvelle conjoncture de l’emploi au XXIe siècle, dans un espace globalisé et financiarisé à outrance, creuse les disparités entre les différentes catégories de salariés, au détriment des strates inférieures du salariat. Toutes les inégalités se sont creusées. Et les individus déjà placés « au bas de l’échelle sociale » ont vu s’accroître leur subordination. Une nouvelle inégalité a d’ailleurs surgi, celle entre salariés de même statut, qui a brisé les «solidarités intracatégorielles» qui reposaient sur l’organisation collective des travailleurs. Question dérangeante : cette transformation paraît-elle de nature à remettre profondément en cause la notion de «classe», en ce qu’elle entraîne une décollectivisation des conditions de travail et des modes de lutte des salariés? Ou, au contraire, aide-t-elle à une redéfinition totale du concept de classe en son évidence, qui appelle, sinon une Révolution, au minimum une transformation sociale radicale.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 11 février 2022.]

lundi 7 février 2022

L’exigence absolue de la vérité

Soixante ans après, les morts de «Charonne» le clament encore: un passé qui ne passe toujours pas.

Soixante ans, comme une trace de nos propres âmes, des taches de sang séchées, des vies sacrifiées. Les morts de «Charonne» le clament encore: un passé qui ne passe toujours pas, lui non plus. Quand le temps même, au nom de l’Histoire, donnait une chance, une grande chance, aux combats libérateurs, à la liberté sacrée, se réduisant parfois à l’élan de militants si engagés qu’ils s’exposèrent en première ligne.

Le 8 février 1962, un crime d’État était perpétré en plein Paris, aux abords de la station de métro devenue depuis tristement célèbre. Cruauté des dates. Le 19 mars, les accords d’Évian mettraient un terme à la sale guerre d’Algérie. Quarante jours de trop… Les victimes étaient toutes membres de la CGT, huit sur neuf des communistes – ce qui confirme avec éloquence la place des uns et des autres dans la lutte anti­fasciste, face au déchaînement et aux attentats de l’OAS, et pour l’indépendance de l’Algérie. Trois de ces martyrs travaillaient à l’Humanité. Six hommes, trois femmes. Le plus jeune avait 15 ans. L’un d’eux avait choisi la France quand il quitta l’Italie des chemises noires de Mussolini. Ce massacre, survenant moins de quatre mois après celui des Algériens, le 17 octobre 1961, acheva de faire basculer l’opinion publique dans le refus de poursuivre la guerre.

Inoubliables morts par la laideur des actes: matraqués, assommés, étouffés dans la maudite bouche de métro. Ignominie de leurs responsables: flics fanatiques aux ordres de l’odieux préfet Maurice Papon, ministres menteurs, gouvernement cynique, tous sous la présidence du général de Gaulle qui, avant de clore le chapitre, en prolongea parfois les pires méthodes au nom de la «supériorité civilisationnelle», idée abjecte qui resurgit, aujourd’hui, telle une matrice traditionnelle, au cœur même de la droite extrême…

Voilà pourquoi, soixante ans après, le travail de mémoire reste une épreuve et un enjeu hautement politique en tant que devoir d’Histoire. Nos gouvernants, souvent amnésiques, ne doivent jamais oublier que la réception d’un legs, avec ses pages sombres, se rappelle à nous quand nous procédons à sa négation. La reconnaissance des crimes d’État n’est pas abaisser la France, mais la grandir. Pour nous glisser dans les pas de l’exigence, qui ne souffre d’aucune lassitude. Cette exigence absolue: la vérité. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 8 février 2022.]

vendredi 4 février 2022

Enfumage(s)

Selon le démographe Hervé Le Bras, la carte du vote pour l’extrême droite est bel et bien décorrélée de la présence de populations étrangères.

Statistiques. «L’immigration est beaucoup plus présente dans la tête des gens que dans leur existence quotidienne.» Ainsi parle Hervé Le Bras, dans un long entretien accordé au Monde à l’occasion de la publication de son nouvel essai, "le Grand Enfumage. Populisme et immigration dans sept pays européens" (éd. de l’Aube-Fondation Jean-Jaurès). Les derniers travaux du démographe documentent ce qu’une analyse constante des résultats électoraux nous montre depuis longtemps: la carte du vote pour l’extrême droite est bel et bien décorrélée de la présence de populations étrangères. Tout le contraire du discours des nouveaux réacs. Implacables statistiques. D’après Hervé Le Bras, «en 2017, en France, il y avait, selon l’Insee, 3,8% d’immigrés dans les communes de moins de 2500 habitants, alors que le vote pour Marine Le Pen y avait atteint 27% au premier tour de l’élection présidentielle». Plus éclairant, la situation des grandes villes. Dans celles «de plus de 20000 habitants, on comptait 15% d’immigrés et 14% de votes pour la candidate frontiste. À Paris, il y avait 23% d’immigrés et seulement 5% de votes pour Le Pen.» Deux autres exemples disent tout. «La Seine-Saint-Denis, département avec la plus forte proportion d’immigrés (30,6%), avait voté Le Pen à 13,6%. L’Aisne, département où le vote frontiste était le plus fort (35,7%), ne comptait que 4,4% d’immigrés.» Deux pôles d’une réalité électorale contre-intuitive. Que ce soit en France ou dans six autres pays d’Europe (Allemagne, Suisse, Autriche, Espagne, Italie, Royaume-Uni), jamais les deux cartographies ne se recoupent…

Manipulable. Thème chéri des Fifille-et-Zemmour-les-voilà, l’immigration reste le sujet qui les porte. Sauf que l’éventuel voisinage immédiat de cette population supposée n’existe pas. Pour le démographe, «c’est d’abord ce que l’on dit et ce que l’on montre des immigrés, telle une réalité fantasmée qui sert de carburant à l’extrême droite», elle-même accrochée à la fiction d’un peuple homogène et à une revisitation inventée d’un passé identitaire français. Cité par France Inter cette semaine, un récent sondage Ifop sur le vote dans les quartiers populaires avait permis à certains de conclure que les «pauvres» votaient majoritairement RN. À un détail près: il ne s’agit que des quartiers résidentiels populaires blancs. Conclusion, l’analyse du rapport immigration/vote d’extrême droite demeure extrêmement piégeuse et facilement manipulable…

Peuple. Après plus de trente années à vivre dans les quartiers populaires, le bloc-noteur n’est pas le plus mal placé pour le savoir. Les zones dites «difficiles», associées à des villes stigmatisées, ne ressemblent en rien à ce qui est décrit du matin au soir sur les chaînes de Bolloré. Des modèles de vie pacifiés se sont installés depuis des lustres, dynamiques, plutôt jeunes, ambitieux et fiers, de l’autre côté du miroir médiacratique: celui où les femmes et les hommes de toutes les couleurs, de toutes origines, ne veulent pas se laisser réduire à des gros titres racoleurs, mais vivent, saignent et souffrent, aiment et se mélangent banalement pour former un tableau que nous pourrions tout simplement intituler ''le peuple''. Là où la dignité collective possède encore un sens puissant. Là où, ne l’oublions jamais, se concentrent toutes les complications sociales de l’existence, toutes les mixités, mais là où, précisément, l’extrême droite est quasi inexistante. En somme, tout l’inverse des théories de l’archipélisation des démagogues hors cadre. Hervé Le Bras le répète: «La répartition du vote populiste renvoie à des découpages géographiques anciens.» Et il ajoute: «La crainte du “grand remplacement” est stupide. Nous sommes dans un fantasme entretenu par le mépris des statistiques, qui est inséparable du populisme, pour qui, systématiquement, le cas particulier devient le cas général.» L’opportunisme politique n’a pas de limites, quand le vieux monde, conservateur et réactionnaire, continue de sévir en s’adossant aux fractures immémoriales. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 4 février 2022.]

mercredi 2 février 2022

De la crise à la catastrophe

Dans le budget des familles, les frais en matière de logement représentent désormais 30 à 40% de la dépense, voire plus... 

À la fin des années 1980, les frais des ménages en matière de logement atteignaient en moyenne 12,5% du budget d’une famille: cela représente désormais 30 à 40% de la dépense des ménages, voire plus! A-t-on assez mesuré ce changement fondamental dans la structuration de la vie des Français? Selon les dernières statistiques de la Fondation Abbé-Pierre, tous les indicateurs affichent le rouge. De quoi nous alarmer. Plus de 4 millions de personnes souffrent de mal-logement ou d’absence totale de logement personnel. Au-delà de ces situations les plus révoltantes, un autre chiffre donne le vertige: 13 à 14 millions de personnes sont frappées par la «crise du logement», sans parler des 2 millions en situation d’impayés ou des 7 millions en «réelle fragilité». La crise du logement, pour beaucoup, s’est peu à peu transformée en catastrophe familiale qui ruine le quotidien et bride toute perspective… Pour l’association, «quand la crise sanitaire et la crise du logement se superposent», nous retrouvons «des ménages à bout de souffle», au bord du chaos. Alors que l’action d’Emmanuel Macron devait, soi-disant, relancer l’offre et la construction, nous assistons à un ralentissement général. La politique de l’exécutif, en ponctionnant les ressources du secteur HLM, a suscité un coup d’arrêt inédit, à un ensablement du secteur. Le prétendu «choc de l’offre»? Une grève de l’offre...

Plus grave, la réduction de nouveaux logements sociaux disponibles (80 000 de moins en 2020), la chute de la construction (au plus bas depuis quinze ans), et le blocage de la mobilité résidentielle qui en résulte dessinent les tendances d’un malheur collectif. Les choix, depuis cinq ans, sont désavoués par la réalité et les professionnels. Les chiffres se montrent têtus. Alors que le secteur pèse 25% du PIB, l’effort atteint à peine les 2% des richesses produites, contre plus de 5% il y a quarante ans. Une faillite politique.

Une société qui devient de plus en plus une «société des individus», renvoyés à eux-mêmes par l’incertitude, est d’abord le signe d’une société dans laquelle les régulations collectives font défaut pour maîtriser les aléas de l’existence, au seuil de l’atomisation sociale…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 2 février 2022.]

vendredi 28 janvier 2022

Inhumanité(s)

Est-ce ainsi que les vieux meurent ? 

Cash. Et nous traversons un paysage de limbes en nous rappelant Baudelaire: «La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel.» La semaine écoulée se résume donc d’une question riche en mots nus : est-ce ainsi que meurent les vieux? Autant l’écrire en préambule, il serait pour le moins déplacé, sinon partial, de réduire les Fossoyeurs (Fayard) à la brutalité de son titre pourtant bien choisi. Depuis la publication des «bonnes feuilles» par le Monde, chacun se précipite sur l’ouvrage de Victor Castanet, une espèce de somme considérable qui dépasse, de loin, le simple brûlot accusateur. L’enquête du journaliste indépendant sur le «business» des maisons de retraite privées va bien au-delà, comme en témoigne la vague d’émotion suscitée par son contenu, sans parler de la panique de tout ce secteur d’activité comme celle du gouvernement, sommé de réagir aussi vite que possible face au trouble de l’opinion publique. À quelques encablures des élections, ce livre a le mérite de remettre le sujet – majeur – sur le devant de la scène. Car nous sortons bouleversés et broyés par la lecture de ces pages révoltantes et sordides qui narrent, dans le détail, le quotidien de nos aïeux, martyrisés, humiliés, abandonnés à leur solitude dans des conditions infâmes. Mais pas de méprise. Les «fossoyeurs» dont il s’agit ne sont pas les employés exploités et autres petites mains de ce monde si particulier (auxiliaires de vie, soignants, etc.), mais bien les dirigeants (et leurs kapos) des grands groupes pour lesquels la fin de vie est devenue un filon lucratif, une machine à cash, un système à déshumaniser.

Privé. Une société qui traite ses vieux de la sorte n’est plus très digne de son organisation collective. Alors que salariés des Ehpad se battent depuis des années pour dénoncer leurs conditions de travail (sous-effectifs, surrégime) et ce à quoi ils sont soumis par leur hiérarchie, autant le dire, il n’a pas fallu attendre cette publication choc pour connaître la situation réelle. Réduction des coûts et profits reste l’alpha et l’oméga de ce business financé en grande partie par l’État et sur lequel la pandémie a jeté une lumière crue. Sur les 7520 Ehpad, un quart appartient déjà au privé à but «commercial». Une loi les autorise d’ailleurs à bénéficier d’aides publiques. Les privatisations s’accélèrent et leur nombre ne cesse de croître, prenant le pas sur le secteur associatif. Inutile de préciser qu’une totale opacité règne sur la distribution directe de deniers publics aux 1820 Ehpad en question. Des centaines de millions d’euros, pour des groupes qui s’engraissent: Orpea (visé par les Fossoyeurs), Korian, Colisée, le Noble Age, Domidep, DomusVi, etc. Le bloc-noteur ne citera que trois exemples scandaleux qui illustrent la mécanique en place. Le groupe Korian redistribue, chaque année, environ 50 millions d’euros à ses actionnaires, parmi lesquels le Crédit agricole, la BNP ou JPMorgan. Orpea, le leader européen, possède comme premier actionnaire CPPIB, le plus gros fonds de pension canadien, mentionné dans l’enquête journalistique internationale «Paradise Papers» pour ses activités aux Bermudes. Quant à DomusVi, il émarge sur l’île de Jersey, dans un paradis fiscal!

Honte. Un ami du bloc-noteur, lui-même employé dans un Ehpad Orpea, raconte crûment: «De l’extérieur, les familles voient les lustres dans la salle de restaurant, mais, en vrai, quand on sert les belles assiettes, il n’y a rien à bouffer dedans, et dans les chambres, les patients vivent dans leurs excréments.» Et il résume: «Ce qui compte, ce n’est pas l’humain, c’est l’argent, rien que l’argent. J’ai honte…» La vie n’est qu’un souvenir, rehaussé ou hanté par nos combats. Eux-mêmes tissés de ce que le souvenir peut avoir d’impalpable, de flou… et surtout d’injuste.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 29 janvier 2022.]

mardi 25 janvier 2022

Projet de société

PCF-MEDEF : le choc des idées et, bien au-delà, deux visions du monde.

Les hasards du calendrier s’avèrent parfois facétieux, sinon taquins. Ainsi donc, ce lundi 24 janvier, à la même heure, deux hommes donnaient une conférence de presse. D’un côté, le candidat communiste Fabien Roussel exposait les grandes lignes de son programme. D’un autre côté, Geoffroy Roux de Bézieux, le président du Medef, détaillait les propositions du patronat pour la présidentielle. Vous l’avez compris : le choc des idées. Et, bien au-delà, deux projets de société absolument frontaux. Deux visions du monde, en quelque sorte.

Salaires, emploi, retraites, fiscalité, temps de travail, aides aux entreprises, rôle de l’État, etc. Les sujets de débat et de discorde ne manquent pas, au moment où se profile une séquence électorale décisive pour l’avenir du pays. Nous connaissons le dilemme. Est-il possible, oui ou non, de rompre avec le libéralisme politique et économique par lequel toute visée de développement authentiquement humaniste se confronte à la sauvagerie de l’argent, des profits et de la haute finance du capitalisme globalisé. Avec la droite et son extrême, sans oublier Emmanuel Macron bien sûr, le système n’a rien à craindre. Ce qu’ils nomment tous «réformes» ne sont rien d’autre que la continuation de la contre-révolution néolibérale qui atomise le monde du travail et continue de creuser les inégalités.

Soyons clairs: l’ambition programmatique des «jours heureux» n’est pas un rêve désincarné. Les propositions, concrètes, disent «quelque chose» de l’ampleur de la tâche en tant qu’exigence de gauche. Le Smic à 1 500 euros net; 500 000 emplois en plus dans les services publics; un revenu étudiant à partir de 850 euros; la nationalisation d’EDF; le triplement de l’ISF. Les exemples foisonnent et participent désormais du débat public – avec d’autres –, sachant que les Français placent largement en tête de leurs préoccupations la crise sociale et le pouvoir d’achat, comme en témoigne un sondage Ipsos pour France Inter.

Un petit rappel, comme pour s’en inspirer. Le geste que posèrent les révolutionnaires de 1946 en créant le régime général consistait à socialiser une part importante de la valeur dans un régime unique qu’ils gérèrent eux-mêmes pour produire une autre valeur que la valeur capitalistique. Au XXIe siècle, l’enjeu se situe au moins au même niveau! 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 25 janvier 2022.]

vendredi 21 janvier 2022

Héritage(s)

Vingt ans après, l’histoire a tranché. Même mort, Pierre Bourdieu continue de faire peur aux puissants. 

Action. «Il n’est sans doute pas faux de considérer la sociologie comme une conquête sociale», écrivait Pierre Bourdieu dans un texte inédit que nous avions publié en 2012. Sans accorder une confiance excessive au pouvoir des discours, il avait cependant la conviction que la connaissance sociologique pouvait produire des raisons et des moyens d’agir sur la réalité sociale. De quoi l’œuvre de Bourdieu est-elle le nom? Lors de la publication de la Misère du monde (1993), il emprunta à Spinoza cette formule qui tenait lieu sinon de définition du moins de ligne conductrice: «Ne pas déplorer, ne pas rire, ne pas détester, mais comprendre…» De quoi son héritage intellectuel est-il le signe? Dans Méditations pascaliennes (1997), le professeur au Collège de France évoquait «la pression ou l’oppression, continues et souvent inaperçues, de l’ordre ordinaire des choses, les conditionnements imposés par les conditions matérielles d’existence» et il mettait à nu ce qu’il nommait «violence symbolique» comme pour nous rappeler que l’un de ses soucis constants fut bien sûr de participer de l’action, mais que, si urgente soit-elle, celle-ci ne saurait se passer de l’effort théorique et de l’analyse des mécanismes de «domination». Domination: le maître-mot bourdieusien par excellence…

Engagé. Le bloc-noteur réalise à peine: vingt ans, déjà, que Pierre Bourdieu a succombé à un cancer et nous ne nous lassons pas – moins que jamais – de puiser à la source du sociologue et de «l’intellectuel critique», dont il acceptait et assumait toutes les acceptions. Le meilleur penseur n’est-il pas celui qui pense d’abord contre lui-même? Et à quoi sert l’intellectuel, sinon à déconstruire le discours dominant et permettre la production d’utopies réalistes? Car la révolution Bourdieu restera cette manière nouvelle de voir le monde social qui accorde une fonction majeure aux structures symboliques. L’éducation, la culture, la littérature, l’art, les médias et, bien sûr, la politique appartiennent à cet univers. Il disait: «Il faut, pour être un vrai savant engagé, légitimement engagé, engager un savoir.» C’est sans doute pour en avoir tiré les conséquences et avoir participé, plus que n’importe quel autre intellectuel, aux luttes symboliques et politiques de son temps qu’il fut considéré comme l’ennemi numéro un, unanimement reconnu et ouvertement désigné, de tous les défenseurs de l’ordre néolibéral.

Radicalité. Deux décennies ont filé sous nos yeux et une question s’impose: l’injonction politique et l’engagement total sont-ils victimes de notre temps? Chacun peut en témoigner : attention à l’éventuelle tentation – pourtant impossible – de domestication de l’Idée et des concepts bourdieusiens. À la faveur d’un anniversaire tout rond, certains ne manqueront pas de le revisiter à leur plus grand profit, nous imposant un Bourdieu inoffensif, tentant même une neutralisation de son œuvre interprétée comme une soumission aux déterminismes sociaux, alors qu’elle ne fut qu’un chemin de libération dans le processus de compréhension de l’émancipation humaine. Sa radicalité intrusive en aura exaspéré plus d’un, parfois même chez ceux qui louaient son travail et s’employaient publiquement à l’honorer, à le diffuser, à le transmettre. Sa radicalité d’homme libre, portée au plus haut degré de l’intelligence, nous manque aujourd’hui. Comme nous manque son invitation à ce que «la gauche officielle» sache «entendre et exprimer» les aspirations de «la gauche de base». Il était une sorte d’ennemi numéro un de tous les libéraux qui, depuis sa disparition, tirent à boulet rouge sur la sociologie et la mémoire bourdieusienne. Les «gestionnaires», de gauche comme de droite, ne l’aimaient pas. Vingt ans après, l’histoire a tranché : même mort, Pierre Bourdieu continue de faire peur aux puissants !

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 21 janvier 2022.]

dimanche 16 janvier 2022

Et les milliardaires se gavent...

Selon Oxfam, la fortune des riches de la planète a plus augmenté en dix-neuf mois de pandémie qu’au cours de la dernière décennie.

Les mots, parfois, ne traduisent qu’imparfaitement la sidération, les colères… Tel fut notre sentiment, après la lecture du dernier rapport d’Oxfam sur les inégalités mondiales. Tout se résume en une phrase: la fortune des milliardaires de la planète a plus augmenté en dix-neuf mois de pandémie qu’au cours de la dernière décennie. Vous avez bien lu. Il s’agit même de la plus forte augmentation depuis que ce type de données est recensé. Les plus riches des riches se portent d’ailleurs tellement bien qu’il a fallu récemment inventer un nouveau terme, celui de centimilliardaires, afin de les différencier de leurs «petits» congénères, tant certains se situent désormais en orbite du capitalisme globalisé. On ne présente plus les Elon Musk, Jeff Bezos et autres Mark Zuckerberg, qui pèsent à eux trois les PIB de la Finlande et de la Norvège réunis. Les maîtres du monde se gavent.

La solide performance des Bourses en 2021 a largement profité aux plus grandes fortunes. Les 500 personnes les plus riches ont vu leur patrimoine s’accroître de plus de 1000 milliards de dollars en un an. Dorénavant, il faut «valoir» plus de 100 milliards pour espérer entrer dans le top 10 mondial… La crise, mais quelle crise? Depuis l’apparition du Covid, un nouveau milliardaire apparaît toutes les vingt-six heures, tandis que 160 millions de personnes sont tombées dans la pauvreté. L’humanité semble plus polarisée que jamais: 10% des adultes les plus riches concentrent 55% des revenus. Du jamais-vu. Rappelons au passage que, depuis 2013, le rythme de la réduction de la pauvreté ralentit – c’est inédit – et que près de la moitié de la population mondiale vit avec moins de 5 euros par jour.

L’explosion des inégalités sévit partout et les milliardaires français ne sont pas en reste. Tenez-vous bien: leur fortune a augmenté de 86% dans la même période. Comme l’écrit Oxfam, «avec les 236 milliards supplémentaires engrangés» par les Arnault, Pinault et consorts, «on pourrait quadrupler le budget de l’hôpital public ou distribuer un chèque de 3500 euros à chaque Français». Un beau sujet pour la séquence électorale, non?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 17 janvier 2022.]

jeudi 13 janvier 2022

Enfer(s)

Quand Stromae tord la «loi» d’un JT…

Génie. Et soudain, après un long silence aussi improbable que calculé, des notes de musique résonnent sur le plateau d’un JT et l’interviewé, toujours assis, se met à chanter en direct d’une voix placée, intense et magistrale. Le choc. Tandis que le temps en lui-même se suspend au-delà de l’attention, tout devient affaire de regard, d’écoute, de captation absolue. Prodigieuses minutes de stupéfaction inouïe. Comme un moment de bascule. Une plongée dans un monde nouveau de l’information, en quelque sorte. À cet instant précis, le bloc-noteur sait pourquoi il apprécie l’artiste et ses façons peu ordinaires. Stromae a du génie: trop pour ne pas s’en servir, jusqu’à tordre ceux à qui il reste des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et un minimum de réflexion pour comprendre ce qui se joue d’exceptionnel et d’incongru. En pleine promotion de son troisième album, Multitude, qui sortira le 4 mars, le Belge Paul Van Haver, alias Stromae, voulait donc partager sa nouvelle chanson, intitulée l’Enfer. Au départ, il n’y eut rien d’anormal, et un peu plus de sept millions de téléspectateurs assistaient à un entretien en bonne et due forme. L’homme répondait aux questions de la présentatrice ­Anne-Claire Coudray. Après un long échange (ses influences, la perte du père, la solitude, la gloire, les failles, etc.), cette dernière lui demanda finalement comment il était parvenu à se dépatouiller d’un état dépressif, si la musique l’avait aidé. Il ne répondit pas. Il chanta l’Enfer et ses aveux de pensées suicidaires. Stromae excelle dans l’art de donner de la lumière à l’ombre. Dès lors, plus rien ne ressemblait à rien dans cette séquence –déjà– entrée dans l’histoire. Toutes les normes d’un journal télévisé venaient de valdinguer…

Spectacle. La prestation – éblouissante – n’est pas en cause. Les paroles non plus: «Oui, j’ai parfois eu des pensées suicidaires, et j’en suis peu fier. On croit parfois que c’est la seule manière de les faire taire, ces pensées qui me font vivre un enfer.» Sauf que, durant trois minutes, nous crûmes avoir été plongés de force dans une réalité alternée, un étrange mélange des genres, entre merchandising et infotainment. Du jamais-vu à un JT. Mais que venait-il de se passer, exactement? «Ils nous ont fait part de leur envie de casser un peu les ­codes du JT et d’interpréter un titre dans notre édition. On a été très flattés. Nous avons ensuite discuté pour voir quel était le meilleur moyen de le faire», a expliqué Cyril Auffret, rédacteur en chef du 20 heures. Ainsi, durant un mois, les équipes du chanteur et de la chaîne ont échangé sur la manière de réaliser cette séquence pour le moins embarrassante. Information? Divertissement? Où se situe désormais la frontière? Où se trouve la fameuse déontologie journalistique, cornérisée l’espace d’une interprétation, fût-elle monumentale d’émotion? Que devient l’éthique, négociable à souhait au profit de la société du spectacle? Qu’est-ce qui a poussé la rédaction de TF1 à franchir cette espèce de ligne rouge? Grand moment de télévision ou coup marketing?

Sens. Certains diront que nous intellectualisons tout, que nous ne voyons plus dans l’art qu’une technique de contournement, juste une coupable industrie où prospèrent manipulateurs, truqueurs et frustrés. Subsiste néanmoins cette ligne de front, cette préparation à l’exil, douteuse et attendrie sans être artificielle. D’autant que, par son audace et la nudité renversante de cet exercice peu commun, dans le flux bruyant atténué par le marteau de nos pas et la forge de nos souffles, Stromae a aussi voulu mettre en lumière la santé mentale. Bref, le côté sombre en chacun d’entre nous. Beaucoup lui rendent hommage pour ce geste ultime, celui d’avoir tordu la «loi» d’un JT. La polémique va durer. Tout flotte, tout s’étiole, tout se noie dans le sens – ou sa perte. Ce que nous ignorons n’existe pas, mais ce qui se voit, et se décide en conscience, nous détermine…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 14 janvier 2022.]

mardi 11 janvier 2022

Surenchère

Macron vante son «bilan» en matière de sécurité dans la bonne ville de Nice. Le mano a mano avec la droite et son extrême se poursuit, s’intensifie.

Ainsi donc, le prince-président-candidat entre en campagne exactement là où nous l’avions laissé la semaine dernière : par la surenchère. Après avoir lancé une pathétique joute contre certains citoyens catégorisés, sinon exclus de l’idée que nous nous faisons de la République, Emmanuel Macron est allé vanter son «bilan» en matière de sécurité dans la bonne ville de Nice, experte hors normes dans l’application de mesures liberticides. Pas de hasard. Le mano a mano avec la droite et son extrême se poursuit, s’intensifie. D’un côté, certains citoyens n’en seraient plus vraiment ; de l’autre, on ressort le Kärcher ; tandis que les néofascisants jubilent dans l’antihumanisme…

Ce déplacement du chef de l’État s’inscrit dans la suite logique de cette infâme course à l’échalote ultrasécuritaire dont Macron, depuis cinq ans, est devenu l’un des thuriféraires exemplaires et actifs. Autant de soudures sur l’arc du temps, entre le discours sur le «séparatisme» ou le «Beauvau de la sécurité», qui témoignent de l’ordolibéralisme assumé de l’hôte de l’Élysée. Et que nous promet-il cette fois? La même chose à l’horizon 2030, en pire.

Cette dérive politico-idéologique puise ses racines loin en arrière, une trentaine d’années d’un processus de droitisation et de libéralisme infernal, plus ou moins lent d’abord, puis vécu en accéléré en raison des crises sociales, du terrorisme, du Covid et de tant d’autres facteurs provoqués par toutes les propagandes démagogiques, loin, très loin des vraies préoccupations, des souffrances populaires, de la situation effarante des services publics. Le but? Étouffer les forces de gauche et progressistes, les organisations syndicales, tous ceux qui savent que «la France qui vient» ne sera pas celle qu’on nous promet.

À trois mois de la présidentielle, la réponse ne viendra que d’en bas, depuis les tréfonds de ces colères dues aux crises successives qui s’accumulent. Si les peurs nourrissent le pire, les luttes, elles, rassurent et rassemblent. «J’ignore où se livrera le combat entre le vieux monde et le nouveau, mais peu importe: j’y serai», disait Louise Michel. Et elle ajoutait: «Et quelque part que ce soit, l’étincelle gagnera le monde ; les foules seront debout, prêtes à secouer les vermines de leurs crinières de lions.» L’espoir ne nous abuse jamais!

[EDITORIAL publié dans l’Humanité du 11 janvier 2022.]

jeudi 6 janvier 2022

Déshonneur(s)

Le candidat Mac Macron et les citoyens…

Mépris. Et maintenant, le prince-président choisit ses Sujets… Depuis son interview donnée au Parisien, le feu roulant de la polémique ne ralentit pas, et pour cause. Beaucoup se sont braqués sur cette fameuse phrase: «Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie», y voyant à juste titre une forme de catégorisation assez indigne pour un homme assurant les plus hautes fonctions de l’État, nous rappelant quelques-unes de ses fulgurances antérieures affligeantes, «le pognon de dingue», «les gens qui ne sont rien», «les illettrés», ou, le clou du spectacle permanent: «Je traverse la rue et je vous en trouve», du travail. Soit, mais dans le même entretien au Parisien, il y eut plus grave et sérieux: «Quand ma liberté vient menacer celle des autres, je deviens un irresponsable. Un irresponsable n’est plus un citoyen.» Dans la bouche de Mac Macron, les mots ont un sens et ne prêtent rien au hasard. Tout procède de la stratégie d’un candidat déjà en campagne («Il n’y a pas de faux suspense, j’ai envie», assure-t-il) aussi disruptif que périlleux, dans un mélange très assumé de mépris, d’arrogance et de division. Qui est donc citoyen? Et qui en décide? Mac Macron en personne, seul, s’octroyant ainsi le droit divin du grand «triage», de la sélection entre les «bons» et les «mauvais», au risque de braquer les Français les uns contre les autres? Déchoir de la citoyenneté, même symboliquement, ne fût-ce que par les mots, reste un acte grave, fondamental, en République. Jupiter s’autorise tout.

Peuple. Vous connaissez la formule: la «forme», c’est du «fond» qui remonte à la surface. Sur la forme, aucune contestation: l’insulte est grossière et brutale. Le bloc-noteur, en réaction, ajoutera juste que lui aussi emmerde les irresponsables et les puissants supposés, ceux qui détruisent l’école, ceux qui ruinent l’hôpital, ceux qui aident les évadés fiscaux, ceux qui détestent les autres. Sur le fond, en revanche, l’affaire se corse quelque peu. À un peu plus de trois mois de l’élection monarchique, Mac Macron choisit résolument la tactique du clivage comme un calcul très pensé, presque réfléchi, quoique décidée au lendemain matin du «blocage» parlementaire par le «coup du rideau». Plutôt malin, instinctif, le côté «moi contre tous» en politique institué, versus le peuple. Car, lui aussi connaît les chiffres: 90% de la population éligible se trouvent désormais vaccinés et une majorité se déclare favorable au passe vaccinal. Par son infâme provocation sur l’atteinte à la citoyenneté, il tente d’inverser le processus en forçant les oppositions à tomber les masques, tout en cornérisant LR, associé de fait aux extrêmes et aux antivax. Quitte à oublier ses promesses à l’endroit des Français, prononcées sur TF1 le 15 décembre 2021: «Dans certains de mes propos, j’ai blessé des gens. Et c’est ça que je ne referai plus…»

Bonapartisme. Les dégâts politiques seront peut-être considérables, d’autant que la séquence, qui en ouvre résolument une autre, survient après une petite phrase – passée inaperçue – lors de ses vœux: «Les devoirs valent avant les droits.» Du Nicoléon dans le texte. Cinq ans après son élection, personne ne sait vraiment qui est Mac Macron, même pas lui. Il se nourrit des situations, des conjonctures, bien plus qu’il ne les crée. Il joue «entre», en télé-évangéliste, comme si sa visibilité médiatique était d’autant plus grande qu’est petite sa visibilité doctrinale. Et pendant que nous nous agitons, le monde file. Et lui, l’accompagne sans état d’âme. De quoi est-il le nom? Celui de l’ubérisation de la société, prenant acte de l’explosion du travail en l’accélérant. Ce «modèle», il le met en œuvre et signe la fin de l’État providence. Mais pas la fin du bonapartisme… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 7 janvier 2022.]

dimanche 2 janvier 2022

"Revalorisation" du SMIC : salauds de pauvres…

Alors que les prix continuent de grimper, la hausse automatique du salaire minimum a été fixée à 0,9%. Juste une aumône.  

Ainsi donc, les douceurs hérissées de ce début janvier annoncent déjà des froideurs coupantes pour les plus démunis. Salauds de pauvres: voilà à quoi se résume la pseudo-«revalorisation» du Smic pour la nouvelle année, cadeau amer d’un pouvoir exécutif à mille lieues des préoccupations véritables. Alors que les prix continuent de grimper allègrement et que l’inflation s’affiche à près de 3% en 2021, la hausse automatique du salaire minimum a été fixée à 0,9%. Pas de «coup de pouce». Juste une aumône, qui constitue une fois encore un scandale. Doublé d’une honte: pas un mot d’Emmanuel Macron sur le sujet, lors de ses vœux aux Français. Plus grave, à en croire le chef de l’État, la France se porterait mieux qu’il y a un an, deux ans. Mais de quoi parle-t-il, en dressant un bilan panégyrique «à la cavalcade», tentant benoîtement de dessiner un paysage surréaliste d’«optimisme» et de «tolérance» qui tranche tant et tant avec celui qu’il nous propose depuis cinq ans?

Ah, si ! le prince-président, tout hors-sol soit-il, a des lettres, et il le montre solennellement: «Pour ma part, quelles que soient ma place et les circonstances, je continuerai à vous servir. Et de la France, notre patrie, nul ne saura déraciner mon cœur.» À en croire la dernière expression, M. Macron a lu l’Étrange Défaite, de Marc Bloch. Nous aussi. L’historien français et résistant, torturé puis massacré par la Gestapo en 1944, écrivait également: «Tout malheur national appelle d’abord un examen de conscience.» Non, la France ne se porte pas «mieux» en 2022, et inutile d'imaginer, comme en 1940, que nous disposons de la meilleure armée au monde, avant d’assister à son effondrement, pour comprendre que la crise et toutes les crises que nous traverserons ici-et-maintenant devraient être l’occasion d’une épreuve de vérité. Pour regarder les choses en face.

Car, pendant qu’une grande partie de nos concitoyens crèvent de ne pas boucler les fins de mois, de ne pas se chauffer et de ne pas manger dignement, toute la presse économique vient de sabrer le champagne unanimement. Le CAC 40 a achevé 2021 sur une progression de près de 30%, du jamais-vu depuis plus de vingt ans. Les 500 plus grandes fortunes françaises détiennent désormais 47% du PIB national, contre 6% il y a vingt-cinq ans. Une étrange défaite, assurément. Mais pas pour tout le monde…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 3 janvier 2022.]

jeudi 30 décembre 2021

Abstention, piège à cons

Ne pas voter, à l’évidence, signifie soit nourrir le système libéral, soit créditer les extrêmes droites qui profitent du confusionnisme ambiant et de la crise des institutions.

«La démocratie, c’est ce qu’il reste de la République quand la lumière s’éteint», assure le philosophe ­Régis Debray. À quatre mois d’une échéance électorale décisive, nous continuons d’observer le corps social en parodie, à l’agonie, qui insiste et s’acharne à nous inquiéter. Le tertre piétiné de la citoyenneté est là, sous nos yeux, et nous ne savons ce qu’il adviendra de la présidentielle, sans parler des législatives, deux rendez-vous hantés par le pire des spectres: celui de l’abstention.

Les derniers scrutins ont sonné l’alarme. La désertion des urnes lors des régionales et des départementales, en juin, a atteint un record historique sous la Ve République (hors référendum). L’abstention reste le premier «parti» de France, singulièrement dans les classes populaires et chez les jeunes, lesquels ont boudé à 90%… Depuis, impossible de ne pas échapper à un débat, une tribune, des enquêtes et des chiffres annonciateurs de catastrophes. Des taux de participation aussi faibles et récurrents laissent à penser que notre démocratie – très malade – bascule peu à peu dans ce que nous pourrions nommer une «République de l’abstention», aux conséquences désastreuses.

Abstention, piège à cons! Car ne pas voter, à l’évidence, signifie soit nourrir le système libéral, soit créditer les extrêmes droites qui profitent du confusionnisme ambiant et de la crise des institutions, littéralement à bout de souffle. La monarchie républicaine a non seulement organisé l’irresponsabilité des dirigeants en leur octroyant le pouvoir suprême de mettre en péril nos biens communs, mais elle a également écarté les citoyens du processus de décision politique. La confiance semble rompue, expliquant en grande partie l’accélération du désenchantement du bulletin de vote au risque d’un séparatisme civique de grande ampleur.

Rien n’est pourtant écrit, ni fatal. À condition de retrouver le chemin du développement démocratique – une VIe République – à partir des réelles préoccupations des Français et des valeurs collectives de justice et d’émancipation. Les penseurs progressistes, les syndicats et les forces de gauche prônant les Jours heureux ont un énorme rôle à jouer pour éviter le pire, alors qu’un dispositif politique pensé en haut lieu est mis en place pour sauver le capitalisme financier et empêcher toute alternative de transformation sociale. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 30 décembre 2021.]

jeudi 16 décembre 2021

Centimilliardaire(s)

Les projets fous des maîtres du monde.

Capitalisme. Dormons tranquilles, les milliardaires de la tech veulent inventer notre futur… tout en s’occupant de leur présent! Pour eux, il a fallu inventer un nouveau terme, celui de centimilliardaires, afin de les différencier des «petits» milliardaires, tant ils se situent en orbite du capitalisme globalisé. La pandémie a été une période faste pour les trois Américains qui accaparent tous les esprits mondialisés. Même le Figaro le note: «Au cours des vingt derniers mois, leurs fortunes ont atteint des sommets encore plus vertigineux. (…) Aux États-Unis, où la richesse individuelle suscite plus fréquemment l’admiration que la méfiance ou l’envie, leur puissance commence à susciter des critiques.» Les vainqueurs en question de la décennie des crabes, vous les connaissez bien. Elon Musk, le constructeur des automobiles électriques Tesla et des fusées spatiales SpaceX, a vu sa richesse quadrupler et dépasser le PIB de l’Afrique du Sud. Il a ravi à Jeff Bezos, le patron d’Amazon, le titre de personne la plus riche du monde. La fortune de Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, a dépassé les 100 milliards de dollars. Le bloc-noteur ne résiste pas au bonheur de citer cette précision du Figaro: «Des fuites du fisc américain ont révélé que la plupart d’entre eux ne payaient que très peu et parfois pas d’impôts sur le revenu. Même si c’est de façon totalement légale, puisque leur richesse provient de la montée en flèche de la valeur de leurs actifs, comme les actions et les biens immobiliers…»

Moyens. Les polémiques reflètent à merveille le rôle considérable de ce triumvirat de la finance, ainsi que la manière dont ils aspirent à façonner notre à-venir. Entre projets fous et influence sur la société dite «moderne» qui surclasse, et de loin, celle des autres multimilliardaires de la planète, ils sont à la fois visionnaires et pragmatiques, destructeurs et bâtisseurs, mais surtout actifs, à partir de leurs propres projets économiques, des évolutions du capitalisme dont ils détiennent en partie les clefs du futur. Leur pouvoir, ils le détiennent de leur immense richesse qui leur fournit des moyens comparables ou souvent supérieurs à bien des États, renvoyant les Ford et autres Rockefeller au rang d’ancêtres amateurs. Commentaire savoureux du Figaro: «Leur individualisme, leur défense de la libre entreprise et leur hostilité aux impôts les rapprochent des courants conservateurs. Mélange d’idéaux technocratiques et d’utopies libertaires, ils ont en commun une croyance dans le progrès technique pour réparer les dégâts commis par l’industrialisation et répondre aux grandes angoisses eschatologiques de notre temps.»

Horizon. Nous y voilà. Se prêtant le destin absolu d’ingénieurs persuadés de leur vision du monde hyperlogique et hyperbolique, ils rêvent d’offrir un nouvel horizon à l’humanité par la conquête de l’espac ou d’une réalité virtuelle. Elon Musk, à la tête de Tesla et de SpaceX, dit: «L’histoire va bifurquer dans deux directions. L’une d’elles consiste à rester sur Terre pour toujours, et à faire face à un événement dramatique d’extinction de masse. L’alternative est de devenir une civilisation spatiale et une espèce multiplanétaire.» Mark Zuckerberg, qui développe son nouveau monde par la réalité virtuelle augmentée, déclare: «Nos plus grands défis nécessitent des réponses mondiales, comme la fin du terrorisme, la lutte contre le changement climatique et la prévention des pandémies.» Quant à Jeff Bezos qui fournit aussi les puissants serveurs qui stockent près d’un tiers des informations sur Internet aux États-Unis, y compris celles du gouvernement et de la CIA, il ose: «La publicité est le prix à payer pour une pensée incomparable. L’intelligence est un don, la gentillesse un choix.» Ces gens-là veulent nous sauver de nous-mêmes. Sans aucune philanthropie.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 17 décembre 2021.]

mardi 14 décembre 2021

Tableau noir

L'école craque sous nos yeux... 

L’éducation nationale, version Jean-Michel Blanquer, ne manque pas d’idées… ni de toupet. Alors que les établissements scolaires pâtissent cruellement de bras pour pallier les absences non remplacées des enseignants, des fonctionnaires à la retraite sont appelés à la rescousse. Vous avez bien lu. Voilà la bouteille à la mer lancée par l’institution publique dans de très nombreux départements: le recours aux vétérans.

En vérité, le Covid et ses conséquences ne sont qu’un catalyseur et un accélérateur d’un problème plus général, lié non pas à une «crise de vocation» mais bien à une crise de recrutement. Malgré la prime d’activité annoncée par Blanquer, le nombre de candidats aux concours d’enseignants poursuit sa chute. D’où le recours massif aux contractuels. D’où cette impression de «grande débrouille». Des parents d’élèves, exaspérés, activent leurs réseaux. Et certains rectorats postent des annonces à Pôle emploi ou sur Leboncoin…

Ce tableau noir n’est pas sans nous rappeler ce qui se passe à l’hôpital. L’école craque sous nos yeux. D’autant que le contexte sanitaire ne s’arrange pas, contrairement aux données «officielles» du ministère, qui minimise l’impact et la réalité de la propagation du virus. Chacun a bien compris que le nombre de classes fermées était artificiellement diminué grâce au nouveau protocole. Un exemple: tandis que le ministère déclarait 48494 élèves malades en une semaine, le ministère de la Santé en trouvait, lui, 21787 pour la seule journée du 6 décembre. Cherchez l’erreur. La pagaille est totale. Mais Jean-Michel Blanquer joue la montre.

Et pendant ce temps? Le Parlement n’a rien trouvé de mieux que de proposer une loi LaREM qui va chambouler à bas bruit tout le primaire: la création d’une fonction de directeur d’établissement, dans la droite ligne de la visée libérale macroniste. Autonomie, nous dit-on, quand il s’agit de transformer l’école en entreprise, avec sa logique managériale propre et ses dérives prévisibles. Emmanuel Macron n’a-t-il pas déjà annoncé des expérimentations permettant aux futurs directeurs de «choisir l’équipe pédagogique»? L’éducation nationale n’en portera bientôt plus que le nom…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 14 décembre 2021.]

vendredi 10 décembre 2021

Éclat(s)

Des mots sur des maux, par Régis Debray.

Rire. «La vie nous joue des tours, à domicile et à tout âge. Finalement, elle est plus drôle qu’on ne croit. Une raison de plus pour la prendre au sérieux.» Ainsi écrit Régis Debray dans Éclats de rire (Gallimard), son dernier livre. Au passage de l’été, le philosophe, médiologue et écrivain a traversé une épreuve physique, sous la forme d’un accident vasculaire cérébral, dont il dit: «Un trouble dans l’hippocampe, et voilà une joyeuse pagaille. Le lien ne se fait plus, la cocasserie s’installe. Cohérence en baisse, trous de mémoire, déséquilibre garantis. Le tout s’en va, les riens remontent.» Et il ajoute: «Le glaneur des deux rives n’en demande pas plus. Et comme un homme se déconstruit en moins de temps qu’il lui en a fallu pour se construire, on peut profiter de sa mise en pièces pour prendre en note l’intempestif.» Le résultat par la plume, «du décousu main», selon sa propre définition, est prodigieux de drôlerie et de profondeur intellectuelle, entre «remembrances, épigrammes, pirouettes, brèves de comptoir», bref, autant de petits énoncés et autres aphorismes ou anecdotes qui se succèdent «sans logique ni protocole» au nom de la vie, de la Raison et de l’esprit, non sans venir titiller les grandes visions panoramiques du monde d’ici-et-maintenant, ce qu’il nomme la «généralité molle». Il précise d’ailleurs: «Pour les idées qu’on se fait du vaste monde, il est conseillé de se rendre sur place, comme pour acheter chaussures et pantalons. La vente par correspondance, pour le on-dit ou la bienséance, est une commodité rentable, mais source d’erreurs graves.»

Solitude. Rendant hommage à Georges Perec, qui lui prêta jadis son appartement parisien, et à Fidel Castro, qui l’adouba côté engagement révolutionnaire, Régis Debray rappelle que tenir tête à la plus grande puissance du monde lorsque nous ne sommes rien d’autre qu’un «trublion périphérique» force le respect, puisqu’«un rien peut faire tomber». Se qualifiant volontiers de «castro-perecquiste», l’homme n’oublie pas, en premier plan collectif, le bon usage d’une nation par la narration, mêlé des rêves d’un Chateaubriand et des chœurs de l’Armée rouge. «Comment sortir du lot dans le tout-à-l’ego ambiant? demande-t-il. En faisant comme tout le monde, c’est-à-dire en montrant n’importe comment, où et quand, qu’on n’est pas n’importe qui. Le cercle vicieux rend fou – ou méchant.» Et puisque le prix à payer d’être soi confine à la solitude, Debray met en garde les imprudents: «Se prendre pour ce que l’on est en fait, sans délire ajouté, c’est le début de la fin. Une dépression assurée, non remboursée par la Sécurité sociale.»

Espoir. Le philosophe au long cours – celui du temps-long et du phrasé permanent pour l’expliquer en détail – n’a jamais caché la nécessité vitale de monter au feu, non sans lucidité, mais en gardant toujours en soi «quelque illusion lyrique». Tout est affaire d’engagement fondamental et de vocabulaire pour l’inciter, malgré l’épuisement spirituel – et contre l’époque de moins en moins épique. Il écrit: «“Décadence” déconsidère. Cela sent par trop le réac, le moisi, voire le facho. “Déclin” est moins compromettant et plus grand genre, cela fait Empire romain (…). “Fin de siècle”? Chaque chose en son temps, on n’est qu’au début du nôtre. “Fin de partie”, c’est rigoureux comme du Beckett, mais cela manque de charité.» Magistrale rhétorique, moins dépourvu d’espoir qu’il n’y paraît. Surtout quand il prévient la jeunesse du monde par ces mots, plaqués sur des maux: «Laissons les irresponsables vanter “la fin des idéologies”. Ils portent atteinte à la morale publique. En tant que permanente incitation au suicide collectif, voir les choses en face, sans conneries ajoutées, devrait relever du Code pénal.» Il cite aussi Julien Gracq, son grand ami: «Le sens de la formule, c’est dangereux. Méfiez-vous. Cela peut tuer.» Et Régis Debray conclut: «Il avait tort: on a survécu. Il avait raison: mais dans quel état!» Du grand art. Et par les temps qui courent, de la pensée sereine.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 10 décembre 2021.]

mardi 7 décembre 2021

Contre-courant

Vraiment à droite, la France qui vient? 

A priori, le paysage médiatico-politique des derniers jours ne devrait pas nous inciter à l’optimisme. Entre la désignation de Valérie Pécresse à la droite de la droite LR, qui vient parapher la fin d’une certaine idée du gaullisme (pour peu qu’on y ait jamais cru), et le meeting de l’odieux Éric Zemmour, qui concentra à Villepinte à peu près tout ce que l’extrême droite peut offrir de pire, mélange absolu de haine verbale et de violences physiques mises en pratique, tout l’espace public nous apparaît broyé par les immondices d’une France rance et dégoûtée de sa propre destinée universaliste et républicaine. Soumis à la domination massive de l’émotivité conditionnée, le pouvoir de la Raison semble molesté par la magie du «live» et des thèmes imposés.

À une question près, néanmoins: l’ultradroitisation de notre pays est-elle une réalité si tangible que nous n’y pourrions rien? En somme, à cinq mois d’échéances électorales décisives, les citoyens français sont-ils vraiment hantés par le «grand remplacement» et toutes les thèses indignes scandées par les âmes sombres du poujadisme et du néopétainisme, quand bien même de nombreuses études viennent en contredire l’idée? La France qui vient ne ressemblera sans doute pas à ce que nous promettent les prophètes de malheur…

Ne confondons pas la puanteur des débats proposés par certaines chaînes d’information avec la réalité du corps social environnant, plus divers qu’on ne l’imagine. Si un positionnement «à droite toute» inspire beaucoup d’esprits, n’oublions pas que les «valeurs de gauche», elles, continuent de progresser régulièrement – et de manière très structurée parmi les jeunes générations. Une récente étude d’EVS (European Values Study) montrait par exemple «une hausse des valeurs de tolérance et d’égalité» en France, tandis que notre société «devient plus permissive, moins conservatrice». Quant à l’attachement à la justice sociale, il demeure essentiel pour plus de 70% de nos concitoyens, sans parler de l’aspiration à la «solidarité», au «partage des richesses», à «l’intervention de l’État», à «la réduction des inégalités», etc.

Une espèce de «socle commun» se trouve là, sous nos yeux, à portée de mains collectives. À contre-courant des idées reçues, les dynamiques de fond de la société française ne sont pas forcément là où la majorité des projecteurs posent leurs faisceaux. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 7 décembre 2021.]

vendredi 3 décembre 2021

Ignoble(s)

L’adversaire de Zemmour-le-voilà? La République.

Clip. Un naufrage français en cache toujours d’autres, quand toutes les manipulations – bien plus calculées qu’on ne l’imagine – se déversent sans retenue. Le clip de Zemmour-le-voilà, ayant pour fonction d’annoncer sa «candidature» à la fonction suprême, dépasse l’entendement en tant que nouveau genre aussi absurde qu’accessoire. Résumons: pour qui se prend-il, l’histrion, puisque, pour lui, tout est permis? Son métier, nous le connaissions: la haine. Sa fonction essentielle aussi : la polémique raciste, ­misogyne et pétainiste. Son rôle fondamental: distiller de l’ignominie pour diviser, rompre, fracturer une société pourtant malade des inégalités. L’indécence n’a donc plus de limite. Singer ainsi le général, celui de l’Appel du 18 juin, les yeux rivés sur son texte, devant un micro vintage, plongé dans une fausse pénombre d’heures sombres. En vérité, tout concorde dans ce mauvais théâtre du révisionnisme ambiant, poussé jusqu’au paroxysme du ridicule et de la caricature, qui en disent long sur l’atmosphère idéologique. Une pantalonnade fétide assumée. Celle d’un néofascisme tranquille. Celle d’une extrême droite verbeuse aux références abjectes et pédantes. Sans parler des tentatives de récupération, de Barbara (qui chanta Göttingen, «les enfants sont tous les mêmes, à Paris ou à Göttingen») à Brassens, de Gabin à Sautet, de Voltaire à Rousseau… N’en jetez plus. Les morts sont en nous et n’ont rien à voir avec cet exhibitionnisme crapuleux, eux qui, tous, auraient exécré la France vichyste, précisément celle qu’il tente à toute force de réhabiliter pour la ressusciter.

Pétainiste. Petit rappel, face à ce simplisme, à cette démagogie sans nom, grossière et mensongère. L’idéologue contre-­révolutionnaire Zemmour-le-voilà, directement inspiré de la «révolution nationale» pétainiste, n’emprunte pas seulement aux années 1930 les thématiques religieuses et symboliques, mais aussi les stratégies de conquête du pouvoir, offrant une «réponse» unique à tous les problèmes: l’immigré, le musulman. Comme hier avec le juif, tout devient «basique», «limpide». Aucun interdit ne l’arrête. La preuve: il réhabilite Pétain en «sauveur de juifs français»­ – distinguant ces derniers des juifs étrangers au nom de la préférence nationale. Pourquoi cette tentative odieuse? Parce que, à ce jour, Vichy restait le mur infranchissable entre la droite et l’extrême droite. En ravivant la théorie du glaive et du bouclier, absolument délirante, Zemmour-le-voilà tient à associer dans un même «corpus historique» de Gaulle et Pétain. Bref, rapprocher les deux droites, son obsession. Logique implacable: la France d’abord, éprise d’un continuum sans fin, où tout se vaut, même le pire. La France, oui. La République, non. Voilà l’adversaire qu’il conviendrait d’abattre: la République. L’homme n’avait-il pas déclaré, en 2019: «Le nazisme est parfois un peu raide et intolérant»?

Hanau. Ce clip ressemble à un évident exercice de diversion. Beaucoup porteront plainte pour «utilisation d’images non autorisées», et pour cause. Lui se drapera dans la posture «victimaire», du «pourchassé», comme le revendiqua longtemps un certain Trump. Eux contre tous. Mécanique désormais bien connue. Demeure néanmoins un paradoxe. Pour enjoliver son laïus, Zemmour-le-voilà a lorgné l’Allemagne et le Danube, en choisissant la Symphonie n°7, de Beethoven, créée à Vienne en décembre 1813 lors d’un concert patriotique donné au bénéfice des blessés autrichiens de la bataille de Hanau. Posant devant une bibliothèque où trône une icône orthodoxe de la Vierge Marie, il assène en guise de fond sonore une musique utilisée par l’empereur d’Autriche, pour mobiliser son peuple contre la France. Une autre forme de nationalisme, vanté par Wagner, aux relents bientôt hitlériens. Un choix pas si étrange(r) que cela. Nous nous souvenons du refrain: «Radio-Paris ment», et de la suite du couplet. L’ignoble a choisi son camp. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 3 décembre 2021.]

dimanche 28 novembre 2021

L’égoïsme des puissants

Tant que nous ne vaccinerons pas massivement toute la population mondiale, personne ne sera à l’abri. 

Un nouveau variant surgit… et le monde tremble. Rien d’étonnant. Depuis le début de la pandémie, qui a déjà tué entre 5 et 15 millions d’humains, les scientifiques n’ont cessé d’alerter sur cette caractéristique «ordinaire» des virus et leurs variations, plus ou moins dangereuses. D’inédits mutagènes, plus contagieux, semblent être la caractéristique d’Omicron, détecté en Afrique australe. Les mois passent, nous vivons des jours sans fin aux scénarios écrits à l’avance, et le Covid-19 n’en finit plus de nous narguer, tendant sur nos sociétés un miroir cruel, révélant ce qu’il y a de pire au cœur du capitalisme globalisé. Chacun en convient, le coronavirus mute de façon massive dans des zones sans couverture vaccinale, sans doute chez les malades immunodéprimés, trouvant ainsi des moyens pour échapper au système immunitaire. Conclusion? Tant que nous ne vaccinerons pas massivement toute la population mondiale, personne ne sera à l’abri. Nulle part.

L’égoïsme et l’aveuglement des puissants nous mènent à l’abîme. Bientôt deux ans se seront écoulés, et la non-levée des brevets sur les vaccins se révèle pour ce qu’elle est : une monstruosité criminelle! Seule 7% de l’Afrique est protégée. Et les populations pauvres de la planète, soumises aux rebonds épidémiques de l’Occident, attendent «l’aumône» des pays riches, sous forme de «redistribution de doses»…

La cupidité des financiers menace l’humanité. Mais que les maîtres du monde, à commencer par les principaux dirigeants politiques, prennent bien conscience que cette pandémie est, pour eux aussi, un test dramatique. Face à leur devoir moral et face à l’Histoire, pousseront-ils l’OMC à lever les brevets et à aider enfin massivement les pays en développement, au moins pour nous protéger en retour – à défaut de compassion envers les damnés de la Terre?

Pendant ce temps-là, le monde riche se barricade, voulant interdire à Omicron d'entrer chez lui. Pourtant, le virus ne se noiera pas dans la Manche ou la Méditerranée dans l’indifférence. En vérité, nous sommes tous concernés par le nationalisme vaccinal et la soumission aux multinationales. Car l’humanité réclame tout le contraire. L’accès aux soins et aux médicaments, comme un droit universel… et non une source de profit pour les actionnaires.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 29 novembre 2021.]

vendredi 26 novembre 2021

Violence(s)

De l'usage de la violence en politique... 

Situation. Une étincelle n’allume un feu qu’en terres propices – rien ne vient jamais de nulle part ni sans raison. Les événements qui secouent la Guadeloupe et la Martinique en témoignent en tant qu’exemples emblématiques, fruits pourris d’une longue et douloureuse mise en abîme d’un État républicain manquant à son devoir le plus élémentaire: l’Égalité. Soyons francs et massifs. Le mot «crise», qui englobe en lui-même toutes «les crises», en cache à peine un autre: le mot «violence». Celui qui effraie tant, à juste titre. Comme une tentation? Pas impossible. Comme une possibilité? Le bloc-noteur n’ira pas jusque-là, sachant néanmoins que, historiquement, la peur du prérévolutionnaire et de sa praxis a toujours provoqué chez les puissants un réflexe de violence – qui n’est pas «que» symbolique. Nous le savons, État et patronat disposent d’armes de répression massives, sournoises ou directes. Comment y répondre? Pour de bonnes et/ou de mauvaises raisons, chacun s’accordera ici-et-maintenant à dire que l’usage de la violence n’est plus forcément nécessaire et souhaitable pour construire un autre monde. Cette «violence» qu’on disait jadis «révolutionnaire». Et pourtant, en formulant l’hypothèse du renoncement total, pactisons-nous avec ceux qui précisément craignent le plus l’apparition d’une situation prérévolutionnaire, ceux qui vivent, pensent et souvent dominent comme sous un Ancien Régime? Délicate question, n’est-ce pas?

Droit. Puisque nous ne renonçons pas à l’Idée d’un processus révolutionnaire, qui, de fait, par son surgissement même, provoquerait en réaction des moyens violents pour l’empêcher de croître, repenser la problématique du combat et de ses formes paraît plus évident que jamais. Que peut-on opposer à l’État et aux puissants en guise de défense des actions qui s’exceptent du droit? Voilà le vrai dilemme, posé à tous, qui ne cherche pas en soi à encourager des actions répréhensibles mais seulement à attirer l’attention sur une réalité: la situation économique, sociale et politique atteint un tel degré d’incandescence que pourraient bel et bien, dans l’absolu, se multiplier les actions qui passent outre le droit. Dans Force de loi (1994), Jacques Derrida écrivait: «La fondation de tous les États advient dans une situation qu’on peut appeler révolutionnaire. Elle inaugure un nouveau droit, et elle le fait toujours dans la violence.» Le mot «violence» ayant ici toutes les acceptions, singulièrement celle de la «rupture» et des modes qui l’accompagnent pour y parvenir.

Déréalisation. En 2009, dans la revue Lignes, le regretté Daniel Bensaïd expliquait très clairement: «Le capitalisme pourrissant secrète de la violence et de la peur à haute dose. Il s’agit de faire en sorte que la colère l’emporte sur la peur et que la violence s’éclaire à nouveau d’un objectif politique, à la façon dont Sorel revendiquait une nécessaire violence de l’opprimé, mais une “violence éclairée par l’idée de grève générale”.» Et il ajoutait un élément primordial: «À condition d’être liée à un objectif politique.» Il aurait pu ajouter que le capitalisme globalisé, dont nous voyons désormais les effets à l’échelle mondiale, accélérerait l’urgence de ce questionnement pour l’«ici» et l’«ailleurs». L’interpellation du présent reste celle de violences effectives, émeutières, répressives, ou très concrètes quand s’abattent les agissements du libéralisme économique contemporain. Depuis trente ans de matraquages idéologiques, la fabrique d’une Révolution française sans violence exécutive, sans violence en contrecoup de la résistance à l’oppression, a fini par donner un sentiment étrange de déréalisation – alors que l’histoire de la Révolution ne se limite pas, fort heureusement, à l’analyse de la violence qui s’y déploya. Il serait profitable que la conscience historique de ce moment, comme un «risque» prévisible, habite ceux qui disposent de tous les leviers de violence de notre société inégalitaire, dont ils usent et abusent en les nommant «loi du marché», «libre-échange», «compétition», etc. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 26 novembre 2021.]