mardi 31 janvier 2012

Déculturation(s) : Nicoléon, à la hauteur de sa médiocrité...

«Culture pour chacun» versus «culture pour tous»? Ou l’affaissement programmé de la culture, de haut en bas de la République...
Excellence. Nos prophètes de légende, loin, comme nous autres, de rester le nez collé à l’événement, se plaisaient à sublimer le malheur passé et/ou à venir par le merveilleux et l’étalement du mystère dans le temps… «La disparition des arrière-mondes et des longues durées, jointe à la baisse des facultés imaginatives» (Régis Debray), sans parler de la méconnaissance des histoire et géographie locales, donnent aux récipiendaires médiacratiques des airs tragiques. Se placer dans l’espace-temps, avec l’épaisseur historique qui sied à sa grandeur, n’est plus une volonté et encore moins une vocation. Face aux vents de l’époque, quel littérateur républicain-de-la-sociale ne vacillerait pas, frappé, harassé, tétanisé, meurtri et parfois floué, voire vaincu, par la déculturation ambiante ? Devant un pouvoir politique décomplexé qui s’emploie à minimiser l’excellence singulière, au profit (en euros) de l’uniformisation et de la banalité, qui résisterait ? Nous ? Vous ? Le monde de la culture ? Mais qui d’autre, sinon ?

Vœux. Personne n’y a vraiment prêté attention, mais le règne de Nicoléon aura été aussi mortifère pour la culture que pour le reste. Mercredi 24 janvier, le prince-président présentait d’ailleurs ses vœux aux artistes et aux professionnels de la profession. Il a lâché cette phrase en forme d’aveu : «Plus on va à la culture, plus on a envie d’y retourner.» Notez au passage l’excellence du vocabulaire. Mais chacun ne fait jamais que ce qu’il peut – et c’est le cas de le dire.

vendredi 27 janvier 2012

Dynamique du Front de Gauche: la faute à Rousseau...

Comment ne pas voir la «contamination idéologique», comme le dit Mélenchon, des idées du Front de gauche ? Et comment ne pas s'en réjouir ?

«Peuples libres, souvenez-vous de cette maxime : on peut acquérir la liberté, mais on ne la recouvre jamais.» Jean-Jacques Rousseau, plus inspirateur que jamais. Comme si du fond de son Panthéon balayé par les courants de l’air du temps, alors que la France commence à fêter le tricentenaire de sa naissance, il nous rappelait à nos obligations d’héritiers des Lumières. À partir de quand un symbole est-il socialement efficace, opératoire, moteur ? Hier, le secrétaire national du PCF, Pierre Laurent, a apporté l’une des plus éclatantes réponses à ce mystère. L’hommage très «actuel» qu’il a rendu à l’auteur du Contrat social, d’abord au Sénat, puis place «des grands hommes», s’est ancré dans l’imaginaire collectif de la gauche et dans la trace matricielle du grand récit de la «France qui souffre». Pierre Laurent a mis dans le mille. Une démocratie est-elle encore assez vivante et moderne lorsqu’elle n’est plus au service du peuple ?

Nicolas Sarkozy a-t-il seulement lu une page des Confessions ou des Rêveries ? Nous savons qu’avec lui (et son scribe Guaino) un apologue opportuniste vaut tous les symboles. Depuis cinq ans, il a fait lui-même «son marché» auprès d’une kyrielle de distributeurs de marqueurs historiques qu’il a tirés à hue et à dia, déformant jusqu’à l’absurde tous les pôles représentatifs d’agglutination, décontextualisant tout sur son passage, les figures, les signes et le sens.

mercredi 25 janvier 2012

Extrême(s) : pourquoi Marine Le Pen est plus dangereuse que papa-nous-voilà...

La banalisation version Nicoléon a fertilisé un terreau déjà favorable. Et quand l’extrême droite se met à parler de social, le danger lui aussi devient extrême...

Naïveté. «L’avenir à chaque instant presse le présent d'être un souvenir.» Pourquoi Aragon encore et toujours. Pour combler nos fringales de grand large. Pour déconstruire l’actu alitée sous perfusion. Pour le cosmos intellectuel de l’infiniment-nous et le jeu des particules de l’infiniment-grand. Pour que nos petits matins frileux cessent de disséquer ces lambeaux de conscience étourdie par le silence mélancolique. Un chemin entre nostalgie et espoir ? À condition de ne pas sombrer dans la naïveté. Or, quelles seraient les deux plus effrayantes naïvetés politiques du moment ? Primo : croire que Marine Le Pen puisse renverser la table de l’élection, singeant voire dépassant papa-nous-voilà un certain 21 avril. Secundo : imaginer que ladite Le Pen ne soit pas une réelle menace… Concilier cette contradiction, sans sombrer dans le catastrophisme, relève de l’exercice de style. Et du combat ! Le chronicœur l’a souvent écrit : l’atomisation sociale, sous les effets mortifères de la crise, de la paupérisation et d’une espèce de «no futur» nihiliste et consumériste qui s’empare des nouvelles générations, peut produire le meilleur comme le pire. Ni l’un ni l’autre, pour l’heure, ne semble à portée de main. Mais quelques statistiques objectives nous glacent d’effroi. Car les sondages se montrent têtus ces temps-ci. Selon les toutes dernières enquêtes (sérieuses), l’adhésion aux «idées» du FN dans l’opinion publique n’a jamais été aussi élevée : environ 30%. En complément, notons que le rejet catégorique de ces «idées» n’a jamais été aussi faible : environ 35%. Tous les indicateurs signalent donc que, depuis qu’elle a pris la succession de droit divin du paternel, voilà un an, Marine Le Pen a offert à l’extrême droite un changement d’allure (la vitesse, pas la silhouette) et une stature plus sournoisement et adroitement charpentée…

lundi 23 janvier 2012

Héritage(s) : nous autres, enfants de Pierre Bourdieu...

Il y a tout juste dix ans s'éteignait « l’intellectuel critique ». Son oeuvre dérange encore aujourd'hui. Tant mieux !

De quoi l’œuvre de Pierre Bourdieu est-elle le nom? Comme ligne directrice, le sociologue empruntait à Spinoza : «Ne pas déplorer, ne pas rire, ne pas détester, mais comprendre…» De quoi son héritage intellectuel est-il le signe ? Le professeur au Collège de France évoquait «la pression ou l’oppression, continues et souvent inaperçues, imposées par les conditions matérielles d’existence», et il mettait à nu ce qu’il nommait «violence symbolique», comme pour nous rappeler nos devoirs à l’action, mais que, si urgente soit-elle, celle-ci ne saurait se passer de l’effort théorique et de l’analyse des mécanismes de domination… Domination : le maître mot…

Pierre Bourdieu (à gauche) avec Jacques Derrida.
Mon dieu, dix ans déjà que Pierre Bourdieu nous a quittés. Et nous puisons comme hier à la source de «l’intellectuel critique» – dont il assumait toutes les acceptions – pour déconstruire le discours dominant et permettre la production d’utopies réalistes. Une question s’impose : l’injonction politique et l’engagement total sont-ils victimes de notre temps ? Méfions-nous en effet de la tentation – pourtant impossible – de domestication de l’Idée et des concepts bourdieusiens. Bourdieu n’était pas inoffensif et il serait vain de tenter une neutralisation de son œuvre en ne l’interprétant que comme une soumission aux déterminismes sociaux. Sa radicalité intrusive en aura exaspéré plus d’un ? Précisément. Cette radicalité d’homme libre, portée au plus haut degré de l’intelligence, nous manque. Les «gestionnaires», de gauche comme de droite, n’aimaient pas Pierre Bourdieu. Dix ans après sa mort, l’histoire a tranché. 
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 23 janvier 2012,
dans le cadre d'un numéro spécial consacré à Pierre Bourdieu.]

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vendredi 20 janvier 2012

Contre le triple A, le triple R !!!

Face à Sarkozy et le monde de la finance ? Résister. Rassembler. Réussir.

En termes de représentation symbolique et effective, jamais sans doute dans notre histoire récente des représentants syndicaux ne se sont rendus à ce point à reculons à un sommet dit «social». Preuve du climat de confiance à l’égard du pouvoir et plus globalement de la perception de son intentionnalité… Devant le cliquetis des aiguilles de l’histoire qui détraquent notre temps social universel, comment, en toute conscience, s’en étonner ? Censément, la convocation imposée par le chef de l’État avait pour ordre du jour d’établir «des mesures d’urgence de lutte contre le chômage». Et puis, comme souvent avec 
le ventilateur de l’Élysée, un coup tactique soufflant sur un autre, l’idée de ne pas attendre et de pousser l’avantage des contre-réformes à la faveur d’une actualité anxiogène – la perte du triple A – a été privilégiée. Nicolas Sarkozy a beau être un ordo-libéraliste de première, il n’en est pas moins lâchement opportuniste.

Les syndicalistes ont de quoi montrer leurs inquiétudes. Car ce mercredi risque de compter dans l’histoire des tragédies anti-République sociale. Le prince-président va en effet vouloir passer en force et imposer ce qu’il nomme improprement «réformes structurelles». D’abord exiger la mise en place de la TVA dite «sociale», bref une modification radicale du financement de la protection sociale. Et offrir – lisez bien – la possibilité aux entreprises de signer des accords «compétitivité emploi» de «flexibilisation du travail» en fonction de «la conjoncture économique»… Au Palais, les mots ont un sens et il est inutile, ici-et-maintenant, de se transformer en exégète des sémantiques élyséennes : chacun a compris la gravité de ces annonces.

jeudi 19 janvier 2012

Pucelle(s) : mais au fait, de quoi Jeanne est-elle le nom ?

Avant d'être récupérée par l'Eglise et l'extrême droite, Jeanne d'Arc fut l'un des symboles de la jeune République...

Michelet. Avez-vous lu Michelet? Nous entendons d’ici les réacs s’étrangler: il est en effet loin le temps où l’Histoire de France de notre Jules chapitrait notre scolarité, tandis que les exemplaires de ses livres encombraient méchamment les coffres de nos antiques bureaux de classe maculés d’encre noire. L’avantage d’avoir subi une éducation à l’ancienne, façon Lagarde et Michard et grammaire grecque, résidait dans le fait qu’il nous était alors impossible de passer à côté de l’essentiel. Comme Molière ou Racine, Michelet en faisait partie. Nos petites histoires pouvaient bien provoquer des marées, la grande Histoire, elle, ne refluait jamais… À la faveur d’une actualité peu triomphante, nous nous sommes donc tout naturellement souvenus que ce fut bien ce bougre de Michelet, et personne d’autre, qui, en 1841, ressortit Jeanne du néant de la mémoire…

Symbole. Nous parlons là de Jeanne d’Arc, bien évidemment. Et de la lecture d’un des chapitres du fameux historien, mû là encore en véritable inventeur de personnages héroïques aux figures multiples. Sachons-le. Avant de devenir la figure éminente du «roman national» français, récupérée par l’extrême droite et la réaction monarchiste, celle qui fut livrée aux flammes anglaises par l’évêque «français» Cauchon, il y a tout juste six cents ans, n’en fut pas moins célébrée par des républicains et même des révolutionnaires en lutte contre le fascisme et l’impérialisme! La libératrice d’Orléans plutôt que la sainte. La résistante à l’envahisseur plutôt que le bras-armé d’un roi sans intérêt… Brossée par Michelet, Jeanne devint l’un des symboles (eh oui !) de la balbutiante idée 
de patrie, en un temps où les besoins de consolider le dessein de la jeune République s’avérèrent primordiaux face aux forces monarco-religieuses. Jeanne était alors la figure incarnée du peuple en danger, la fiancée de France, la fille de tous, bref la grande martyre d’une monarchie ingrate coalisée avec l’Église qu’il faudra, tôt ou tard, séparer de l’État…

vendredi 13 janvier 2012

Campagne électorale 2012 : élevons le débat

Le spectacle politique proposé par certains vise à éloigner les Français de l’essentiel.

Un jour, un éditocrate bien connu rive gauche avait résumé Nicolas Sarkozy en trois mots: «Activité, activité, vitesse !» Non seulement le trait d’humour n’avait rien de fulgurant, mais, à la faveur de l’accélération de la campagne et à force de voir Sarko-ci, Sarko-là et surtout Sarko-n’importe-où pour n’importe-quoi, nous voudrions remplacer ce faux aphorisme par une phrase de Paul Valéry: «L’homme a inventé le pouvoir des choses absentes.» À l’heure de sonder le fracas des esprits tordus rapportés à la réalité de vie quotidienne de ceux qui souffrent, le chef de l’État a beau sortir la TVA sociale ou la taxe Tobin de sa manche, la crédibilité de sa parole ne fait pas plus de bruit qu’une respiration lasse…

À cent jours de l’élection présidentielle, autant se le dire. Le «spectacle» offert par certains «acteurs» politiques de la «cour» médiacratique nous afflige autant qu’il nous inquiète. La responsabilité du prince-président, qui n’a cessé de dégrader sa fonction jusqu’à une forme de nihilisme archétypal, est considérable, historique. L’espèce de «magie» de sa campagne de 2007 – qui fascine encore tant de commentateurs-de-la-haute – ne fut sans doute qu’un fusil à un coup. L’Élysée, ces derniers temps, ressemble à une basse-cour en panique hantée par un canard sans tête.

jeudi 12 janvier 2012

Entreprises : les salariés peuvent prendre le pouvoir !

A l'exemple des Scop, de nouveaux droits d’intervention des salariés dans les entreprises sont plus que jamais indispensables.

«Pour une autre répartition des richesses.» «Ce n’est pas une crise, c’est une arnaque.» «Les salariés doivent avoir la parole.» Face aux grandes peurs d’à-venir, sous les coups de boutoir de l’atomisation sociale qui martèle nos sociétés, combien de fois avez-vous entendu ces phrases et bien d’autres, au coin des rues, en tête des cortèges, sur les piquets de grève et dans vos propres familles à l’heure des fins de mois difficiles? En exprimant leurs révoltes et en luttant comme ils le peuvent contre le règne du «moi» et la «commercialisation universelle», les peuples cherchent une voie, des idées, des solutions. Contre les inégalités et les injustices du capitalisme. Contre l’autoritarisme des puissants qui possèdent tous les leviers, financiers ou médiacratiques. Contre les oligarchies du fric et les organisations internationales sous tutelle – G20, banques centrales, OMC, FMI, etc. Contre la mise en concurrence des individus, qui renvoient les citoyens à la fabrique du néosujet, à la désaffiliation, au délitement du lien social…

L’entreprise est l’un des lieux où se croisent le mieux (si l’on peut dire) à la fois l’ensauvagement et 
les souffrances du monde d’aujourd’hui, et en même temps le souffle d’aspirations nouvelles, formulées souvent de manière inédite dans leur mode opératoire. L’entreprise comme laboratoire, symbole du néolibéralisme: après avoir aboli les obstacles à la circulation des capitaux, les puissants veulent en effet démolir tout ce qui reste des systèmes sociaux et le droit du travail. Et autant dire que ce ne sont pas les toutes dernières annonces façon «grand bluff» de Sarkozy sur la taxe Tobin qui réconcilieront les Français avec la crédibilité «sociale» du pouvoir, chacun ayant bien compris la nature opportuniste de cette saillie lyrique du chef de l’État, qui ne vise qu’à atténuer les conséquences désastreuses de l’annonce de la TVA «sociale» sur les couches populaires... Les citoyens le savent. Dans un univers ordo-globalisé qui change et évolue vite, si vite, le monde du travail reste un continent 
à conquérir. Partout, à SeaFrance comme ailleurs, par l’élaboration de Scop comme alternatives aux modes de gestion actuels et aux délocalisations, par l’accès à des financements émancipés du marché financier (coopératives de production, de distribution, de consommation, etc.), nous sentons cet irascible souhait de s’en mêler, de ne pas laisser les patrons et les princes du CAC décider seuls de nos sorts communs. Qu’on se le dise. Monte dans les tréfonds de la société l’envie de ne plus laisser les puissants et les appareils politiques s’arranger avec les affaires 
du monde, sur le dos de tous, pour préparer, par exemple, une petite alternance bien pépère...

S’il s’agit urgemment de sortir le pays de l’emprise des puissances de l’argent, de la Sarkozye Compagnie et de l’idéologie libéralo-néoréactionnaire, les changements «à la marge», synonymes d’acceptation des politiques de rigueur et de «règles d’or», seraient un contresens historique devant l’ampleur des ébranlements liés à la crise. La vraie feuille de route, simple et audacieuse, tient en quelques mots : une réflexion inédite pour un nouveau projet de civilisation postcapitaliste. Ni plus ni moins… Même s’ils ne le formulent pas ainsi, les peuples, n’en doutons pas, sont prêts à s’y investir. En commençant par leurs lieux de travail ! De nouveaux droits et des pouvoirs d’intervention des salariés dans les entreprises sont plus que jamais indispensables pour réorienter les choix industriels et d’investissement… Ne l’oublions jamais, c’est aussi par le travail – et l’appropriation du travail – que l’homme se transforme. Un beau thème de campagne pour 2012, non?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 9 janvier 2012.]

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jeudi 5 janvier 2012

Education nationale : l'inégalité selon Sarkozy...

Les contre-réformes subies par le système éducatif s’apparentent à une guerre des classes.

Écrire aujourd’hui que les universités françaises traversent une crise profonde relève de l’euphémisme. Accueillant une bonne partie des élèves de l’enseignement supérieur, elles ne parviennent à en diplômer qu’un pourcentage assez restreint, alors que la qualité des diplômes ne cesse d’être décriée sur l’autel du sacro-saint «marché de l’emploi», sans parler des évaluations scabreuses –souvent scandaleuses– qui les classent à des rangs internationaux indignes d’un pays comme la France. Pour Sarkozy, l’autonomie totale des universités devait tout régler. C’était même, selon la doxa élyséenne, l’aboutissement le plus éclatant d’une des réformes phares de son quinquennat.

Bilan? Une colère à tous les étages ou presque, des déboires budgétaires à la pelle, une sous-dotation, un sous-équipement, une détérioration des conditions de travail et l’aggravation flagrante de la dualité du système français actuel: paupérisation des universités et réussite concomitante des grandes écoles et de l’enseignement supérieur court… Le chef de l’État et Valérie Pécresse ont réussi le miracle –prévisible celui-là– de réunir tout le monde contre eux, des étudiants aux jeunes enseignants-chercheurs en passant par l’essentiel des mandarins, de droite comme de gauche d’ailleurs. Le dogmatisme, la démagogie, l’incompétence, l’improvisation, les malfaçons et l’insuffisance financière sont les maîtres mots de cette «réforme» bâclée et bien plus pernicieuse qu’il n’y paraît, car elle ne relève évidemment pas que de la crise de l’institution universitaire en général, de la place et du rôle du savoir et de l’intellectuel dans la société globalisée. Elle témoigne d’une volonté politique sournoise qui consiste à mettre en concurrence les individus, les établissements et même les régions, avec pour but ultime des distinctions de contenus des savoirs et des formations différenciées selon les territoires et les publics visés. Voilà le dessein de Sarkozy: que l’éducation soit à l’image et au service du monde du travail financiarisé.

Alors qu’il est plus que jamais urgent de se détacher de la conception de la recherche universitaire et scientifique qui vise à fournir les bases de la compétitivité économique mise en place par les traités européens ultralibéraux, reconnaissons que l’éducation nationale version sarkozyste n’est pas qu’une simple «faute politique» doublée d’une «erreur d’analyse». Elle repose d’abord et avant tout sur un socle idéologique: moins de moyens et moins de personnels, des professeurs inégalement formés pour des écoles aux objectifs différents. Car voyez-vous, le président du Fouquet’s n’aime pas l’égalité républicaine, alors, pourquoi accorderait-il de la valeur à l’égalité des chances, l’un des piliers de la République? Sa frénésie accélère la contre-révolution néolibérale: pilotage par les objectifs, rentabilité, partenariats avec le privé, autorité, flexibilité, etc. Ces contre-réformes subies par le système éducatif s’apparentent, elles aussi, à une guerre de classes. Elles élaborent sans le dire un futur salariat clivé, apeuré par la montée de la précarité et du chômage. Et surtout, elle risque de former un salariat sans culture commune. Cette division entre citoyens réduit les formes collectives d’actions et tente d’éloigner sur le long terme toute perspective de transformation de la société. N’en doutons pas : l’éducation est l’un des enjeux de civilisation les plus fondamentaux qui soient. À la fois pour l’à-venir de nos gamins et des prochaines générations, mais aussi pour éviter un monde d’hommes passifs et corvéables souhait…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 janvier 2012.]

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samedi 31 décembre 2011

2012 : deux citations pour une année décisive...

« Il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience. » JEAN JAURES

« De ce qui occupe le plus, c’est de quoi l’on parle le moins. Ce qui est toujours dans l’esprit, n’est presque jamais sur les lèvres. » PAUL VALERY

Que le voeu ardent d'un à-venir meilleur soit non seulement présent à notre esprit mais puisse s'exprimer sans honte ni crainte, dans la fidélité à nos idées et à ce que nous sommes, dans l'invention sans cesse enracinée d'un horizon possible, et surtout collectivement...

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mercredi 21 décembre 2011

SOS logement !

Se loger n’est plus un droit mais un luxe – et, pour certains, une totale impossibilité. Pourtant, 450 milliards d'euros de profits en 30 ans ont été réalisés par les spéculateurs de l'immobilier...

A qui profite la hausse continue des prix de l’immobilier, 107% en dix ans? A qui profite la hausse des loyers, 42% depuis l’an 2000? En somme, qui s’en met plein les poches alors que l’accès au logement, en ce début 
de XXIe siècle, reste une véritable honte nationale? D’après une étude éloquente que nous publions 
en exclusivité, la Plate-forme logement des mouvements sociaux, collectif regroupant 37 organisations, répond à ces interrogations légitimes. En trente ans, bailleurs, marchands ou administrateurs de biens et autres agences immobilières se sont enrichis à hauteur de 450 milliards d’euros – vous avez bien lu! La spéculation les a engraissés de manière exponentielle. Durant la même période, 
les classes populaires, elles, se sont enfoncées dans 
la paupérisation et la peur du lendemain…

Le croyez-vous? L’an dernier, près de 65 milliards d’euros de «profits monétaires» (sic) ont été réalisés en France par les locations de logements, de locaux à usage professionnel, ou par certaines activités «d’intermédiation sur le marché immobilier» (re-sic). La jungle de la sacro-sainte «loi du marché» a produit son désastre… Jadis facteur d’intégration sociale et d’élévation républicaine, pilier 
du vivre-ensemble 
et de la cohésion familiale, le logement est devenu l’un des marqueurs 
les plus signifiants 
des nouvelles inégalités. Toutes les digues ont été enfoncées et sous les effets de la crise sociale 
qui labourent les entrailles de la société, la situation 
a dépassé la cote d’alerte. Les dernières statistiques, délivrées par la Fondation Abbé-Pierre, ont de quoi nous stupéfier. Environ quatre millions de personnes seraient actuellement des «mal-logées» dans notre pays, dont 700 000 enfants… N’oublions pas d’ajouter à ce constat les deux millions de personnes officiellement fichées 
pour des «impayés», sans parler des quelque 
sept millions en situation dite de «réelle fragilité»…

L’évolution donne le vertige. En moins de dix ans, les Français ont subi plus de 110% d’augmentation du prix de l’ancien, plus de 85% du neuf, plus de 50% sur les loyers à la relocation. Par la force des choses, le logement est devenu, et de très loin, le premier poste du budget des ménages, alors qu’il ne représentait que 13% dans les années quatre-vingt. L’Insee déclare officiellement que, en une décennie, toutes populations confondues, le prix des logements a augmenté de 25,7%, tandis que les revenus des ménages ont baissé de 2%. 
Se loger n’est plus un droit mais un luxe – et pour certains une totale impossibilité sur le long terme. Car le contexte pré-2012 est connu… En décrétant son deuxième plan d’hyper-austérité en trois mois, le gouvernement a décidé de poursuivre son objectif prioritaire : la maîtrise des déficits publics et la réduction des budgets, en faisant porter l’effort sur les salariés. Le logement est l’une 
des principales victimes de ces logiques budgétaires et idéologiques, à commencer par le logement social – il en manque un million ! –, éternel parent pauvre 
des politiques publiques de l’État UMP. D’ailleurs, en 2012, les aides à la construction dégringoleront de 13,2% et les organismes HLM se verront encore ponctionnés de 240 millions d’euros sur leurs fonds propres. L’implacable stratégie néolibérale est à l’œuvre : favoriser les privilèges d’une minorité sur l’intérêt collectif et les besoins cruciaux du plus grand nombre. Pourtant, tous ceux qui vivent dans les quartiers populaires le savent, la situation faite au logement aggrave mécaniquement les politiques d’atomisation sociale… Une véritable insulte à l’idée républicaine !

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 21 décembre 2011.]
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jeudi 15 décembre 2011

Souveraineté(s) : pourquoi il s'agit d'un combat de gauche

Septembre 1792 : la bataille de Valmy...
A cause de la «lepénisation des esprits», il serait dangereux de parler de souveraineté «nationale» ou «populaire». Refusons cette logique absurde !

Hors-sol. Faut-il toujours «se vouer à» pour pouvoir demeurer «dans»? Nous sommes, nous autres Français, héritiers d’une terre ferme martelée par l’histoire. Nous entretenons même avec les limites de cette terre «une et indivisible» un rapport si émotionnel que le symbolique voisine avec le sacré. Les hommes en ont forgé la matrice. Du traité de Nimègue à l’universalité du Code civil, de Valmy au Conseil national de la Résistance, de Robespierre à Jaurès, de Jean Moulin à de Gaulle, de la Révolution au Front populaire, nous parlons depuis «le sol sacré de la patrie» avec au cœur et à l’âme d’autant plus de vulnérabilités que le consommer-monde a remplacé l’esprit de nos cantons et l’horizon de nos clochers. Ce que nous portons, nous les descendants de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ne peut rester encoffré aux Archives nationales avant mise en dépôt au mont-de-piété. Si le hors-sol nous guette, les no man’s land nous troublent. Quand nous ne savons plus qui nous sommes, ce que nous avons fait pour le devenir, ce que nous voulons faire et ce que nous sommes capables de décider pour notre à-venir, sommes-nous encore ce que nous croyons être et, tout aussi grave, sommes-nous déjà «mal» avec tout le monde?

Nôtres. Ainsi, oser parler encore de souveraineté serait «dangereux» car mécaniquement synonyme de «repli national», voire pire. L’éditocrate libéral – qui lui non plus n’a plus de frontières – l’exige. «Souveraineté nationale» : expression interdite. «Souveraineté(s) populaire(s)»: formule à peu près acceptable, mais à usage limité et seulement au pluriel… Et à votre avis, pourquoi serions-nous soumis à cette restriction de langage? En raison de la «lepénisation des esprits», pardi. Comme si la question de la patrie et de la nation devait être considérée désormais comme un sujet préempté par les nationalistes… Ce serait donc cela? Au prétexte que l’extrême droite capitalise sur ce thème, mange à tous les râteliers et n’hésite pas à opérer des virages doctrinaux à 180 degrés (passant de l’ultralibéralisme des années 1980 au tout-social d’aujourd’hui) pour mieux piller (et outrageusement déformer) des idées de la gauche de transformation, il faudrait en rabattre sur nos prétentions?

Refus. Avant de déserter un terrain certes envahi par les lepénistes et afin d’éviter une contradiction performative fatale, n’oublions pas que la référence systématique au FN à propos du drapeau, de la Marseillaise ou de la nation est à coup sûr 
le meilleur moyen de l’installer dans la position de centralité, dont, à juste titre, nous voudrions par ailleurs l’écarter… La souveraineté populaire, qui fraye avec l’émancipation sociale, est un combat de gauche, authentiquement de gauche, comme le furent l’anticolonialisme et le droit à l’autodétermination des peuples. Le FN n’a rien à voir avec cette histoire. Alors cessons de le transformer en arbitre intempestif et pollueur de nos débats et continuons d’imposer les thèmes qui nous intéressent car ils sont nôtres. Et refusons l’alternative absurde: le monde mondialisé et globalisé ou la nation archaïque…

Asservissement. Mondialisation: désigne un état du monde où les externalités ont atteint de telles portées et de telles intensités qu’elles rendent nécessaires des formes de gestion supranationales. Globalisation: désigne le processus de gouvernance mondiale visant à la déréglementation du plus grand nombre de marchés possibles avec la plus grande extension possible. La mondialisation des techniques et des échanges permet l’hégémonie de la gouvernance globale. Question: que signifient aujourd’hui vouloir réduire les flux de marchandises et de capitaux, relocaliser les systèmes productifs, stopper la concurrence entre travailleurs du monde, valoriser la diversité des savoirs et des pratiques sociales, assurer la souveraineté alimentaire des peuples ? Est-ce «démondialiser»? Est-ce «déglobaliser»? Est-ce reconquérir «de la» souveraineté? Et vouloir «produire français», est-ce revendiquer cette souveraineté? Nous le constatons, la modernité de l’idée même de souveraineté, au sens conceptuel du terme, ne peut être balayée du jour au lendemain. Pour toute communauté humaine, être maître de son destin reste constitutif de son horizon historique et politique, l’une des données cardinales. Ignorer cet invariant dans le temps-long ou, plus grave, le bafouer sans autre possibilité que d’assister à la dépossession progressive de son être-collectif sans aucune proposition de re-création (mais laquelle justement?) constitue une forme d’humiliation. Pour ne pas dire un asservissement. Le peuple français, fils des luttes et des places de grève, enfant de Jaurès et d’Hugo, acceptera-t-il encore longtemps de ne plus orienter lui-même ses éléments fondamentaux?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 décembre 2011.]
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dimanche 11 décembre 2011

L'Europe risque de tout perdre...

S’il était imposé aux peuples, le pacte conçu par l’axe Berlin-Paris vendredi 9 décembre consacrerait l’Europe «austéritaire».

«Et si le pire était derrière nous?» Depuis l’accord conclu par le Conseil européen, vendredi à Bruxelles, quelques commentateurs de la médiacratie n’hésitent pas à prendre leurs désirs pour des réalités. Ainsi donc, à l’issue du seizième sommet «de la dernière chance» depuis le début de la crise, les Européens pourraient pousser un «ouf» de soulagement… La bonne blague! Même Angela Merkel, à qui l’on prête l’hégémonie morale sinon technique de l’accord, ne le cache pas: «On ne réglera pas la crise en un seul sommet.» Une conviction bien pertinente. Car si le pacte intergouvernemental imposé par l’axe Berlin-Paris devait aboutir dans quelques semaines, avec son ultrarigueur budgétaire et un rôle de pare-feu accru confié au FMI, autant dire qu’il signerait une nouvelle victoire des marchés sur les peuples tout en consacrant l’Europe «austéritaire» qui nous conduit tout droit à la catastrophe. Vingt ans après la signature de Maastricht, le «traité» de Bruxelles graverait dans le marbre l’union économique. Pas n’importe laquelle: celle de la génuflexion devant les dictateurs de la finance!

L’enjeu est absolument majeur. Tandis que les puissants de ce monde œuvrent activement dans l’ombre pour reféodaliser les États-nations et anéantir définitivement ce qu’il reste des souverainetés populaires, l’OPA hostile des financiers sur les démocraties est d’autant plus insupportable que la Sainte-Alliance entre Merkel et Sarkozy contre les peuples ne vise précisément qu’à «rassurer les marchés», comme s’il s’agissait désormais de l’unique pierre philosophale de toute vision politique au XXIe siècle! «Merkozy», ce couple infernal issu de l’ordo-libéralisme, mettra tout en œuvre pour passer outre l’anticonstitutionnalité de leurs propositions, en France comme en Allemagne. Leur ligne de conduite? L’opacité. Leur stratégie? Un 18 brumaire à l’échelle de l’UE. Leur but? L’inégalité. Et leur principale victime? L’Europe, dont le rêve se meurt. Soumis au diktat de l’internationale de la finance qui installe son propre personnel à la tête des gouvernements, bientôt les Européens eux-mêmes en détesteront jusqu’à l’idée. L’Europe risque de tout perdre, mais sachez-le.
Nous n’avons pas à nous excuser d’avoir eu mille fois raisons depuis l’acte unique, comme nous avions aussi raison, en 2005, d’anticiper les conséquences dramatiques du traité constitutionnel, ripoliné en traité de Lisbonne. Et cette fois encore, nous n’avons pas tort d’affirmer avec force que les décisions prises vendredi à Bruxelles ne vont pas résoudre la crise: elles vont l’aggraver! La négation de l’opposition capital-travail est une impasse tragique – les socialistes feraient bien d’y réfléchir – et l’austérité constitutionnalisée va plonger les peuples dans la misère, risquant de déboucher sur une crise sociale aux multiples scénarios. Récession économique se conjugue souvent avec régression démocratique…

Petit rappel pour l’histoire. En 1945, la France affichait une dette de 145% de son PIB. Moins de trente ans plus tard, notre nation s’enorgueillissait d’en avoir remboursé le dernier franc. Cet effort sans précédent fut possible par une politique de croissance soutenue, par le lancement de grands programmes industriels et infrastructurels, par le rôle pivot et actif de la Banque de France, etc. Précisons que cette ambition ne se réalisa pas par la réduction des prestations sociales mais au contraire par leur généralisation, arrachée de hautes luttes! Et l’on voudrait aujourd’hui nous faire avaler l’inflexibilité de la BCE, la poursuite de la libéralisation sauvage et des privatisations, voire l’inéluctabilité de notre déclin social? Qu’on se le dise. Il n’en est pas question!

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 décembre 2011.]

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jeudi 8 décembre 2011

Surveillance(s) : quand les libéraux deviennent fous...

Qu'y a-t-il de commun - ou de skyzophrène - entre les larmes d'une ministre italienne et les agissements d'une agence de notation ?

Larmes. Se souviendra-t-on des sanglots d’Elsa Fornero, ministre italienne des Affaires sociales? Au côté du nouveau président du Conseil, Mario Monti, cette dame d’apparence austère aux cheveux droits tirés sur les oreilles, par ailleurs vice-présidente de la banque Intesa Sanpaolo (sic), présentait dans le détail le nouveau plan de rigueur. Un à-venir social terrible pour ses compatriotes, dont elle semblait prendre la mesure à chaque énumération, comme une sorte de révélation progressive mise en abyme, comme si, derrière la froideur des chiffres et la pâleur des mots, des êtres prenaient soudain forme humaine dans le désarroi d’une matérialisation enfin palpable. Alors, sans prévenir, la voix de cette femme s’érailla, dérailla… La tentation fut grande de croire à un stratagème, à une comédie, à une tragedia dell’arte faussement surjouée à destination d’une vox populi y perdant son latin. Dans cette désarmante scène de la vie politique, une ministre a gémi – et les marchés ont souri. Triste à pleurer. Les apparences sont-elles trompeuses?

Fin. Connaissez-vous le très sérieux et influent Conseil européen des relations étrangères, élu «meilleur nouveau think tank dans le monde sur les cinq dernières années»? Basé à Londres et disposant d’antennes en Europe, cette structure a pour but de favoriser une perspective paneuropéenne dans les débats économiques et politiques. Cette semaine, la représentante d’un de ses bureaux les plus influents, celui de Berlin, a décidé de sortir de l’ombre en nous adressant une missive sur le thème : «Français, à vous de jouer!» Ulrike Guérot, auteur d’une thèse sur le Parti socialiste français, diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris avant de partir enseigner dans le privé aux États-Unis, prône ouvertement une harmonisation fiscale et politique des deux côtés du Rhin. 
Mais cette dame n’a ni le temps ni le goût de la nuance. «Que ce soit clair, déclare-t-elle. Oui, ce sera la fin des 35 heures, la fin de la retraite à soixante ans, la fin de “travailler moins pour vivre mieux”. Et ce n’est pas la faute des Allemands, mais parce que nous sommes en train d’intégrer quelque deux milliards de personnes dans le marché global du travail.» Et elle ajoute: «L’Europe le vaut.» Moralité, écoutons toujours attentivement les technocrates, ils expriment très consciemment la pensée stratégique inconsciente de ceux qui nous gouvernent.

Allemagne. Ces mêmes technocrates n’hésitent pas à affirmer que la crédibilité de l’euro ne peut se jouer que sur le terrain de l’apolitique. Est-ce l’ambition de l’Allemagne? Doit-on y voir une politique bismarckienne? Ou plutôt le retour d’un des courants les mieux établis du libéralisme, l’ordolibéralisme, né dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres et théorisé sous le nom «d’économie sociale de marché»? Et est-ce si incongru d’établir un parallèle entre la posture idéologique d’Angela Merkel et celle suivie au moment de la grande dépression par Heinrich Brüning, chancelier (trop méconnu) de 1930 à 1932? Le trouble historique a de quoi imposer la réflexion. Car Brüning, contournant le Parlement de l’époque, imposa par décret d’urgence une politique absolument radicale d’austérité qui lui valut le surnom de «chancelier de la faim»: baisse des salaires, réduction des indemnités, coupes drastiques dans les dépenses publiques, politique monétaire restrictive par peur de l’inflation, démantèlement de l’État social, affaiblissement de la République de Weimar, etc. Inutile ici d’en réécrire les conséquences… Et aujourd’hui, au nom de doctrines libérales quasi fanatiques,
il faudrait masquer toutes similitudes avec les années trente?

Fous. Pendant ce temps-là? Croyez-le ou non, mais l’agence de notation Standard& Poor’s a annoncé qu’elle plaçait sous «surveillance négative» la note du Fonds européen de stabilité financière (FESF), lui-même mis en place pour venir en aide aux États… Cherchez l’erreur. Plus incroyable encore. Le fameux Fonds monétaire international (FMI), qui, par dogme économico-libéral, lorgne depuis toujours sur la gestion des États et tond les populations à la première occasion, cherche lui-même de l’argent auprès des institutions bancaires européennes. Vous avez bien lu. L’institution de Washington serait à court de liquidités. Problème, la BCE n’étant pas membre du fonds, son intervention auprès du FMI semble impossible. Alors? Pour lever au moins 100 milliards d’euros le plus rapidement possible, le FMI devra se tourner vers les banques centrales nationales, comme la Banque de France ou la Bundesbank, qui, comme vous le savez, ne peuvent plus prêter à leurs propres États… Et la boucle est bouclée. Conclusion de ce circuit financier schizophrénique ? Ils sont tous devenus fous. Et comme la plupart des fous, ils ne s’en aperçoivent pas…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 9 décembre 2011.]
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jeudi 24 novembre 2011

Récidive(s) : quand le deuil et l'horreur du deuil servent à des récupérations

Ou comment le meurtre de la petite Agnès est utilisé par la clique des aboyeurs du Palais...

Agnès. D’abord? Nous souhaiterions laisser vibrer les silences, les encourager, les chérir comme le bien précieux d’une humanité assumée, pour que la gravité due à l’accablement ne se transforme en show médiacratique, pour éviter les écarts et les fausses pistes, pour que, surtout, l’intelligence philosophique des hommes empêche l’apparition répétitive des tribunaux émotionnels. Ensuite? Devant la détresse de la famille de la petite Agnès et l’émotion de tous face à ce meurtre, nous imaginerions de la sérénité, une forme de calme que la douleur impose, pour que l’incompréhension face à des gestes abominables n’accélère pas une irrationalité d’autant plus irruptive qu’elle débouche inlassablement sur l’implacable rhétorique des poujadistes de service et autres escouades de politiciens hyèneux prêts à déverser leurs «éléments de langage» devant les dépouilles de victimes pas même inhumées. Terrifiant signe des temps. Une fois de plus, le deuil et l’horreur du deuil servent à de viles récupérations. Quand des récidives suivent d’autres récidives: Nicoléon ne changera jamais. Un fait divers tragique? Sa clique d’aboyeurs réquisitionne micros et plateaux télés pour nous expliquer que les cas particuliers, pour ne pas dire rarissimes (0 à 1 par an), doivent influencer les règles générales. Tout le reste s’en trouve balayé… Quand les faits divers font la loi et les multiplient sans parfois attendre leurs applications, que deviennent la légitimité et l’autorité de la loi? La mort d’Agnès n’était pas assez horrible comme cela? Il fallait qu’ils en rajoutent comme de vulgaires lepénistes? Les trois mots de cet épouvantable drame – violée, tuée et brûlée – ne leur suffisaient donc pas? Leur instinct de chasseurs de voix (électorales) était le plus fort… Bien sûr, il est tout à fait normal que la société en son ensemble s’interroge sur la nature de ce crime, sur les réponses à apporter, et cherche à savoir si des erreurs ont été commises. Mais il est anormal et aberrant que le pouvoir politique apporte une réponse en quarante-huit heures! Ce procédé, insupportable, constitue à nos yeux une entorse irrémédiable à l’idée que nous nous faisons d’une république éthique sachant apaiser les passions haineuses et non les attiser à la moindre occasion. Nous réclamons de ceux qui nous gouvernent –comme de ceux qui commentent leurs agissements – un minimum de pudeur au moment où nous nous interrogerons tous et sans relâche pour tenter de comprendre l’insondable: comment un homme peut massacrer un autre être humain.

Minority Report. Les mots du père d’Agnès devraient inciter à la réflexion commune. «Nous sommes attristés que tout le monde essaie de polémiquer et de récupérer cette affaire sur le plan politique, a-t-il confessé. Notre fil conducteur sera l’espoir –peut-être illusoire?– que tout cela ne recommence jamais.» Le courage de l’intelligence ; l’intelligence du courage. Mais c’est trop demander aux maurrassiens qui peuplent le Palais, pour lesquels le tout-répressif est plus qu’une tentation, un but. Ces fanatiques de Big Brother voudraient que l’évaluation de la dangerosité devienne une science exacte, que les psychiatres et autres analystes muent en experts de l’avenir, que leur «science» consiste à prévoir et prédire les actes futurs d’un individu. Bienvenue dans Minority Report, le film de Steven Spielberg (l’un de ses meilleurs), où la police arrête les citoyens avant qu’ils aient commis leurs crimes. Dans ce no-futur, plus de libre arbitre, plus d’actes vécus en liberté, plus d’émancipation, plus d’individus agissant par eux-mêmes avec cette part d’imprévisibilité qui caractérise le génie humain comme sa puissance destructrice… Qui voudrait vivre dans un monde où n’importe qui peut être arrêté non pas pour des actes commis mais pour des actes éventuellement commis un jour? Un monde sans deuxième chance, sans rééducation. Un monde ultrasécuritaire où des logiciels catalogueraient la «dangerosité» des individus, en classes et sous-classes, en fonction des premiers gestes de leur vie. Un monde où tous les délinquants et tous les criminels seraient considérés comme de potentiels délinquants et criminels à vie. Ce monde est-il seulement le fantasme de quelques illuminés fascisants?

Espoir. L’État, seule force qui «fasse la liberté de ses membres» (Rousseau), devrait plus que jamais revendiquer haut et fort les fondements nés du Conseil national de la Résistance, qui, par son ordonnance de 1945 sur la justice des mineurs, garantissaient le primat de l’éducation sur la répression. L’idée universelle de civilisation jetée par-delà les générations. Ce que résumait en d’autres temps Jean Jaurès d’une formule magistrale: «L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir.»


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 25 novembre 2011.]
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lundi 21 novembre 2011

PSA : les mensonges de Sarkozy

L'exemple de PSA est l'illustration flagrante des complicités entre le gouvernement et le patronat dans le déclin de l'industrie.
Refuser de voir la réalité procède souvent du péché d’orgueil. Mais rejeter la réalité, au point de lui nier la vérité des faits, s’apparente à un mensonge impardonnable. Dans le genre, Nicolas Sarkozy joue dans la catégorie des champions tout-terrain, et s’il fallait un jour mesurer l’hypocrisie à l’aune du vice, son quinquennat servirait sûrement de maître étalon. Le dernier exemple en date aurait de quoi nous faire sourire, s’il ne s’agissait d’un sujet tragique pour l’avenir de milliers de salariés. L’autre soir, faisant dialoguer l’incompréhensible à la mystification verbale, le prince-président a osé déclarer: «Je peux vous annoncer qu’il n’y aura pas de plan social chez PSA.» La suppression de 6 800 emplois en Europe, dont 5 000 en France, serait donc un pur fantasme ? À cinq mois d’une présidentielle dont l’épicentre s’annonce économique et social, Sarkozy a reçu le patron de PSA, Philippe Varin. Une belle occasion pour l’Élysée d’alimenter ses plans de com. Même le Figaro y va de son couplet: «Le chef de l’État veut s’assurer que les constructeurs automobiles n’utiliseront pas l’emploi comme “variable d’ajustement”.» On croit rêver. Rappelons que le groupe Peugeot-Citroën vient d’annoncer un chiffre d’affaires en hausse de 3,5% au troisième trimestre par rapport à 2010, à 13,4 milliards d’euros…

Ces chiffres, qui pourraient résumer à eux seuls le paradoxe de l’industrie dans notre pays, ont de quoi nous révolter. D’autant qu’un monde sépare les discours officiels prônant un État «stratège» en la matière et ce qui se produit depuis des années. Ce secteur a encore perdu près de 600.000 emplois en moins de dix ans et, malgré l’excellence de certaines filières, ses salariés ne représentent plus que 13% de la population active et 16% seulement du PIB… Face à l’extension planétaire de l’économie marchande, ce qui provoque une nouvelle division internationale du travail, les racines du mal sont connues: politiques de financiarisation ; préférence accordée à la rémunération des actionnaires sur l’investissement et les salaires ; délocalisations décidées par les seuls actionnaires ; fin des politiques sectorielles ; exonération sur les bas salaires, au grand bénéfice des services… Néanmoins, comme si de rien n’était, le Medef vient de dévoiler ses propositions économiques : baisse massive du coût du travail, instauration d’une TVA sociale, limitation des indemnités chômage, suppression des 35 heures – tout cela au nom de la «comparaison» avec l’Allemagne, érigée en modèle… Par contre, pas une ligne sur les 172 milliards d’euros d’aides accordées par l’État aux entreprises en 2010, encore moins sur les contreparties envers l’emploi ou les engagements pour l’avenir. Le PDG de PSA, qui gagne 9.000 euros par jour et a perçu trois milliards d’aide en 2009, connaît pourtant bien le dossier: il vient de s’essuyer les pieds dessus. Il s’était engagé à ne pas licencier? Il licencie. Et l’essentiel de ces suppressions d’emplois concerne 
la recherche et le développement…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 21 novembre 2011.]
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jeudi 17 novembre 2011

Histoire(s) : Libye, quand BHL devient le porte-plume de Nicoléon...

La guerre en Libye racontée par Bernard-Henri Lévy. Ou comment le "moi-je" devient la trame d'un récit d'aventure - tout le contraire d'un livre d'Histoire. Et si on lisait plutôt un bon Badiou?

BHL. Toute victoire individuelle sur l’esprit collectif étant une régression, ne prenons pas l’exercice qui suit à la légère. Lorsque Bernard-Henri Lévy veut jouer un rôle politique, le chemisé de blanc n’hésite pas à sortir sa plume, quitte à la confronter à l’ironie des canons ; le philosophe n’en est pas moins médiacrate. Une guerre se déclare ? BHL prépare son sac de voyage et prévient son éditeur. Cette fois, il aurait fallu s’exiler sur Mars pour ne pas remarquer son activisme lors 
du conflit entre l’Otan et la Libye de Kadhafi. Résultat, sitôt l’ultime «coup de feu» tiré, un pavé de 640 pages au titre évocateur, la Guerre sans l’aimer (Grasset), récit ultra-«bhlien» qui aurait dû s’intituler «Ma campagne de Libye». L’homme, plus narcissique que jamais – quel autre héros que lui-même? –, met en scène ce qu’il souhaiterait être sa posture romantique dans l’Histoire quand il ne s’agit trop souvent que de l’histoire de sa propre posture. N’est pas Malraux ou Chateaubriand qui veut. Voici le contraire d’un livre d’histoire : un récit d’aventure… Pour un écrivain, les commencements sont toujours magnifiques – mais attention à ne pas prendre ses désirs pour des réalités.
S’il nous donne l’illusion d’entrer de plain-pied dans 
les coulisses de l’Histoire, alors que son «je» figure à chacune des pages – un jour mangeant du mouton au riz graisseux dans le désert avec des chefs de tribu, le lendemain dînant dans 
un restaurant chic parisien, etc. –, nous restons confondus lorsqu’il lance cette adresse au peuple réuni à ses pieds sur 
la corniche de Benghazi: «Jeunesse de Benghazi, libres tribus de la Libye libre, l’homme qui vous parle est le libre descendant d’une des plus anciennes tribus du monde…» L’effet comique ne suffisant pas, il ajoute: «Je suis un philosophe !» 
Et il ose: «Mais qu’y puis-je si, quand je dis l’Autre, on entend Moi?» Qu’on ne s’y trompe pas. Pour BHL, «tout» est relaté et «tout» est réel dans cette chronique, que ce soient les tractations avec ceux qu’il nomme «les révolutionnaires», ou, dans les coulisses du pouvoir, lors de ses entrevues à l’Élysée, son évidente maîtrise à convaincre Nicoléon que celui 
qui a raison, c’est lui, et personne d’autre! D’ailleurs, le philosophe et le prince-président paraissent ici à l’unisson, sans qu’on ne sache plus bien qui devient le concierge 
de l’autre au cœur de cette hystérie de prises de décision. Au moins le porte-plume a-t-il un nom et trois initiales: BHL.

Influer. Nicoléon serait-il devenu son nouveau maître? Le philosophe dresse de lui un portrait pour le moins flatteur, «faisant mentir ainsi bien des idées reçues le concernant» (dixit). Et il insiste: «Je ne juge pas, j’observe.» BHL se veut-il pour autant reporter de guerre? Il réfute l’expression. Il l’assure: «Je prétends, moi, faire davantage que du reportage que rapporter ce qui advient, (…) je suis dans un rôle où il ne s’agit plus ni de commenter, ni de célébrer, ni, encore moins, de s’extasier, mais d’influer.» À la toute fin du livre, il dénonce – enfin – le lynchage de Kadhafi. Mais il ne s’interroge ni sur les curieux rebelles qu’il a soutenus, ni sur la légitimité de cette guerre de type néocoloniale, ni, encore moins, sur les racines de son propre discours de «justesse» et de «justice» de cette guerre comme façade idéologique: celle d’un moralisme politique, versus celle d’une authentique «morale politique» (Kant), qui condamne a priori la guerre, respecte le droit des nations et ne saurait varier en fonction des appétits des hommes et des États – et encore moins des intellectuels qui se revendiquent de toutes les guerres sans jamais avoir participé à aucune. Pathétique orgueil de vouloir jouer un rôle dans l’Histoire immédiate.

Badiou. Préférez plutôt la lecture d’un essai vivifiant, qui vous permettra de confronter vos présupposés à la question lancinante de toutes les générations de progressistes voulant se mêler des affaires du monde : comment entretenir l’enthousiasme des premiers jours ? Le philosophe Alain Badiou publie le Réveil de l’histoire (éditions Lignes) et n’hésite pas, confronté aux évolutions des peuples arabes, à distinguer l’émeute immédiate, «localisée dans le territoire de ceux qui y participent», de «l’émeute historique» qui, selon lui, offre par sa localisation même une expression dans le temps long. L’un des exemples emblématiques : la place Tahrir... Pour Badiou, la possible démonstration des critères qui nous permettent de «mesurer l’ampleur du réveil historique», en tant qu’il provoque le surgissement du «peuple en personne», doit nous conduire inévitablement à la seule question anti-ethnocentrée, pour ne pas dire anti-BHL: les révoltes ou révolutions arabes, comme en Égypte, sont-elles réductibles à un «désir d’Occident»? Est-il nécessaire de préciser que Badiou répond par la négative…


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 novembre 2011.]
Lire également l'article de Sébastien Crépel publié dans l'Humanité du 22 novembre 2011.
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mercredi 16 novembre 2011

Les boucs émissaires : quand Sarkozy parle des "fraudeurs" sociaux...

La stratégie de division du chef de l'Etat, dont le but ne vise qu’à ressouder l’électorat ultradroitier, éloigne les Français de l’essentiel.

L’énormité du procédé, pour ne pas dire sa grossièreté, n’a échappé à personne. Pourtant, Nicolas Sarkozy nous ressert inlassablement le pire de ce qui constitue sa matrice politique: la désignation du bouc émissaire, du fautif, la dénonciation du grand coupable, en un mot, la chasse aux plus faibles en tant que cible de classe, les plus petits, ceux déjà largement victimes de l’atomisation sociale… Derniers exemples? Les pseudo-fraudeurs de la Sécu. Et les salariés qui abuseraient des arrêts maladie. Ces concitoyens sont accusés de tous les maux et quasiment mis au ban de la nation par le chef de l’État: «Voler la Sécurité sociale, c’est trahir la confiance de tous les Français, c’est la plus terrible et la plus insidieuse des trahisons de l’esprit de 1945, c’est la fraude qui mine les fondements mêmes de la République sociale.» Un nouveau plan de communication contre les pauvres, doublé d’une chasse aux fonctionnaires – et ces chasseurs-là, croyez-nous, sont des tueurs!

Vous êtes précaires ou fonctionnaires? Vous êtes forcément des fraudeurs! La vieille ficelle pue le moisi, mais à quelques mois des élections, les escrocs de l’Élysée et consorts s’en donnent à cœur joie pour aiguillonner les sentiments les plus vils. Souvenons-nous. Laurent Wauquiez, alors ministre des Affaires européennes, avait déjà ouvert le ball-trap en comparant «l’assistanat» au «cancer de notre société». Sarkozy enfonce donc le clou sur des plaies béantes et, au passage, il doit réjouir la présidente du FN qui, pour l’occasion, n’a pas manqué d’imaginer un parallèle entre les fraudes sociales et l’immigration. Depuis des mois, les mensonges se succèdent en effet, puisque seulement 1% des allocataires seraient en fraude. Vous avez bien lu: la grogne de Sarkozy ne s’adressait hier qu’à 1% des allocataires! Et celui-ci se garde bien de distinguer, et pour cause, d’une part les fraudes aux cotisations sociales dues aux assurés, d’autre part les fraudes aux cotisations sociales que doivent régler les entreprises. D’un côté, quelques centaines de millions d’euros (458 millions exactement en 2010, selon les services de l’administration), alors que la fraude aux prélèvements des entreprises représenterait plus de 15 milliards d’euros… Et si l’on ajoute la fraude fiscale, l’addition du grand patronat voyou atteindrait environ les 65 milliards d’euros! Et pendant ce temps-là? Sept Français sur dix s’estiment «inégaux» face à la santé, et plus d’un sur deux juge notre système de soins «trop inégalitaire». Sarkozy sait-il que 38% des personnes interrogées disent avoir renoncé à consulter un médecin généraliste, 58% un spécialiste ?

Puisque rien décidément ne semble étouffer
le chef de l’État, il n’a rien trouvé de mieux, hier, que de s’ériger en «protecteur» du modèle social français (on croit rêver), annonçant un grand débat pour changer son mode de financement (de quoi trembler). Puis, comme si de rien n’était, il n’a pas hésité à prononcer ces mots: «Ceux qui ont trahi le Conseil national de la Résistance, ce sont ceux qui depuis des décennies ont refusé toute réforme par lâcheté politique ou par opportunisme.» Que le principal responsable de la plus grande rage antisociale contemporaine ose se revendiquer du CNR constitue, à nos yeux, une insulte envers tous les signataires de ce texte historique. Car cette aliénante stratégie du bouc émissaire, dont le but ne vise qu’à ressouder l’électorat ultradroitier, éloigne les Français de l’essentiel et donne à voir la nature profonde du régime qui ne dit pas son nom. Celui d’une droite maurrassienne et ultralibérale, prônant la division et l’exclusion, l’incitation à la haine et l’injustice sociale…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 16 novembre 2011.]

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jeudi 10 novembre 2011

Pourquoi Michel Onfray participe-t-il au lynchage de Guy Môquet ?

Le philosophe reprend à son compte la thèse odieuse d'un livre publié il y a deux ans.

Je n’ai pas pour habitude de polémiquer sans raison avec le philosophe hédoniste. Mais ce n’est pas parce qu’il vient d’appeler à voter Front de Gauche pour les prochaines échéances de 2012 que je dois refouler cette interrogation désormais légitime: qu’arrive-t-il à l’inventeur génial de l’université populaire de Caen? Après sa charge contre Freud, après l’éloge de Charlotte Corday, après avoir honni Jean-Paul Sartre dans un article donné au Monde dans lequel il exhumait des phrases de l’inventeur de l’existentialisme arrachées à leur contexte – procédé qui laissait à désirer –, après avoir suggéré la possibilité d’une gestion «libertaire du capitalisme», assurant «ne pas être contre le capitalisme», Michel Onfray vient de s’assigner un nouvel adversaire pour le moins inattendu: Guy Môquet…

Dans sa chronique mensuelle publiée sur son blog, intitulée cette fois « Guy Môquet, le contraire d’un résistant » (lire), Michel Onfray reprend argent comptant les thèses stupéfiantes d’un livre grossier, L’Affaire Guy Môquet, Enquête sur une mystification officielle, publié en décembre 2009 par Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre. Onfray dit «bravo» aux deux auteurs. Sans aucun recul. Ni travail historique. Au passage, il épouse la théorie selon laquelle le Parti communiste français se serait «réjoui de la défaite de juin 40». Onfray écrit: «Selon eux (les communistes), elle (la défaite) signe l’échec de la démocratie parlementaire, du capitalisme juif, de la bourgeoisie d’affaire. De plus, elle prépare la France à la révolution bolchevique ardemment souhaitée. L’Allemagne peut donc envahir la Pologne, puis la France, l’URSS ne bouge pas, les communistes français approuvent.» Avant d’être arrêté et emprisonné, le père de Guy Môquet aurait ainsi soutenu cette ligne… Onfray poursuit: «Les tracts distribués par Guy Môquet n’appellent pas à la résistance: ils épargnent les nazis, accablent les capitalistes français, justifient le pacte germano-soviétique, attaquent l’Angleterre et les Anglais, insultent de Gaulle, font de l’URSS le pays de la liberté et de la démocratie. Guy Môquet est arrêté par la police de Vichy le 13 octobre 1940, non pas comme résistant, mais comme communiste stalinien appelant à pactiser avec l’occupant nazi. Il est interrogé, mais pas torturé. Il vit dans le camp sous un régime qui n’est pas concentrationnaire.»

Inutile de rappeler que le gamin fut fusillé à Châteaubriant, le 22 octobre 1941… Mais Onfray insiste: «Guy Môquet fut un moment idéal dans le dispositif légendaire communiste : ce jeune homme stalinien qui défendait l’union des communistes avec les nazis contre la démocratie parlementaire, autrement dit le contraire de la Résistance, devint la figure emblématique d’une résistance communiste totalement inexistante à cette époque.»
Faut-il en rire? En pleurer? Michel Onfray affirme en conclusion de son article que «le déni de l’histoire constitue et nourrit le nihilisme». Nous ne saurions mieux exprimer ce que nous ressentons à la lecture des affirmations sommaires du philosophe…

Mais revenons pour conclure au livre des deux compères Berlière et Liaigre, L’Affaire Guy Môquet, Enquête sur une mystification officielle. Voici ce que j’en écrivais dans un bloc-notes, le 30 janvier 2010, après l’avoir lu attentivement:

- Les temps sont donc durs et les mauvaises nouvelles n’arrivent jamais seules? Ainsi, un livre dont nous avions entendu parler et pour lequel on nous prédisait «le pire», a fini par atterrir entre nos mains. Sachez-le, le résultat est bien au-delà de ce que nous redoutions: ni plus ni moins qu’une deuxième mort de Guy Môquet! Cosigné par Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, professeurs et surtout spécialistes en anticommunisme lucratif, ce torchon s’appelle L'Affaire Guy Môquet, enquête sur une mystification officielle. Le titre résume à lui seul le contenu. D’ailleurs, le supplice du jeune Guy n’est qu’un prétexte. La quasi-totalité du livre n’existe que pour dénoncer toute idée d’engagement plus ou moins communiste. Le parti pris, qui se base en totalité sur la parole policière de l’époque (sic), vise autant à plaquer un «point de vue» sur l’histoire qu’à sa falsification. Nos deux grands «enquêteurs» doutent en effet que Guy Môquet ait été résistant en quoi que ce soit, puisque, affirment-ils, il n’a jamais tué le moindre Allemand. Leur sentence est donc contresignée: vivant ou mort, Môquet n’était pas un héros. Mais tenez-vous bien. Berlière et Liaigre légitiment les arrestations des députés et autres militants du PCF, ce «parti de l’étranger». Pourquoi les justifient-ils? Parce qu’elles étaient conformes à la loi! Vous avez bien lu.
Il aurait fallu par la même occasion passer de Gaulle par les armes et tous ceux qui refusaient le régime de Vichy, l’Occupation. Forcément, que vient faire un gamin de dix-sept ans fusillé en 1941, un titi parisien qui n’aurait même pas été torturé lors de son passage à la préfecture de police, sauf «une gifle peut-être», osent-ils écrire. N’en jetez plus. Môquet, Timbaud, le député Charles Michels et les martyrs de Châteaubriant, tous les suppliciés du Mont-Valérien sont-ils donc morts pour que, soixante-dix ans plus tard, un débat de démagogues sur l’«identité nationale» remette au goût du jour une vision ethnicisée de la France empruntée à Maurras, Barrès et Pétain, rouvrant la voie à tous les extrémistes? Après l’agression faite à la mémoire de Môquet par Nicoléon, on aimerait franchement connaître les commanditaires de ce livre qu’il ne faut surtout pas acheter. Le nôtre a fini dans la poubelle. -

Question simple. Comment Michel Onfray peut-il, presque deux ans plus tard, adhérer à ce genre de propos?

A lire également, une tribune de Jean-Paul Piérot publiée dans l'Humanité du 11 novembre.
Lire aussi la réaction de l'historienne Annie Lacroix-Riz.


(A plus tard…)

vendredi 4 novembre 2011

Cinoche(s) : pourquoi je n'ai pas aimé Tintin et Polisse...

Que retenir de ces deux films «événements», l'un blockbustérisé par Spielberg, l'autre adulé par la critique ?

Tintin. Tout ça pour ça. Après neuf années de travail acharné, de scénarios réécrits, démembrés, reconstruits puis retissés pour un formatage collant au plus près de la «demande» des consommateurs d’images en temps de mondialisation, Steven Spielberg nous a donc livré un Tintin blockbustérisé façon Coca, pop-corn et jeu vidéo, à la fois proche du personnage créé par Hergé (son androgyne déshumanité de blanc-bec bien de chez nous) et lointain de la figure fantasmée du journaliste belge (celle construite par les rêves de gosses). Évitons les quiproquos. Pour le bloc-noteur scribouillard, Tintin n’a jamais été et ne sera jamais un héros. De ses aventures au Congo à ses exploits dans quelques pays inventés, le «bon» Tintin d’Hergé, celui qui «vient en aide aux faibles» selon la rhétorique officielle, n’est qu’un trompe-l’œil. L’ethnocentrisme occidental de son créateur n’est plus à démontrer et nous tremblons encore à l’idée que des générations de francophones aient pu puiser quelques-unes de leurs «valeurs» à cette source-là. Sans être ni un militant ni un tribun, Hergé était, dès ses débuts, d’extrême droite, antisocialiste et anticommuniste, conservateur et moralisateur. Très jeune, il travailla pour la presse catholique belge qui soutenait ouvertement le fascisme italien de Mussolini. Il devint l’ami de l’abbé Wallez, antisémite notoire, qui dirigeait le Vingtième Siècle, journal catholique intégriste. Hergé fit ses débuts dans le Petit Vingtième, le supplément jeunesse du journal, où Tintin apparaît pour la première fois.
D’abord Tintin au pays des soviets (sans commentaire), puis Tintin au Congo, dont on a suffisamment souligné le contenu raciste et colonialiste… Hergé copina même avec Léon Degrelle, qui, dans les années 1930, fut à la tête du principal parti fasciste belge francophone… À la même époque, le papa de Tintin réalisa la couverture de deux livres de Raymond De Becker, qui, sous l’occupation allemande, dirigea le Soir nazi. L’un d’eux s’intitulait Pour un ordre nouveau, terme qui désignait le projet politique des fascistes... Qu’on ne se méprenne pas. Toute sa vie Hergé a suivi de près l’actualité et il a toujours su où il mettait les pieds. En 1973, il confia à un journaliste néerlandais qu’il avait cru à l’«ordre nouveau». Pour de nombreux historiens, l’album l’Étoile mystérieuse n’est-il pas considéré comme antisémite et proallemand?

3D. Mais revenons brièvement au film de Spielberg. La débauche technologique dite de la «performance capture», qui consiste à emprisonner des acteurs dans une redéfinition ordinateurisée, n’apporte rien. Nous voilà en effet livré à un monde désincarné, dépourvu d’émotion, une humanité niée pour un spectacle à plat, sans relief – sauf celui de la 3D, qui détruit les yeux et donne la nausée (au sens propre comme au figuré). «Derrière chacun des personnages, il y a des acteurs», se défend Spielberg. Pour ne pas lui être désagréable, nous pourrions sauver les scènes d’action, surabondantes, qui transportent le porteur pâle Tintin chez le génial Indiana Jones. Mais comment sauver ce qui n’existe pas: une histoire et des personnages?

Polisse. Puisqu’une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, évoquons en passant l’un des derniers succès salués quasi unanimement par la «critique». Le fameux Polisse, de Maïwenn, nous laisse une impression de dévastation cinématographique et de froide colère. Le scénario? Un condensé de clichés pour série télé. L’histoire? La vie quotidienne de policiers de la brigade de protection des mineurs de Paris-Nord, tous caricaturaux jusqu’aux extrêmes, alcooliques, mal mariés, anorexiques, déprimés. L’alibi de ce scénario? Des gamins victimes de toutes les misères sociales, violés, battus, contraints au travail forcé, au mariage, tous renvoyés à l’arrière-plan de «l’existence» (c’est un grand mot) des flics eux-mêmes, comme s’il fallait agrémenter leur va-et-vient et leurs états d’âme, leur livrer une justification.
Leur désaffiliation effective et affective, narrée par une sorte de voyeurisme assumée caméra-à-l’épaule, donne à voir la vraie nature de ce film : un style et une forme, au service d’un genre qui se veut «réel» mais sombre dans un ultranaturalisme fictionnel. Car ce que nous ne voyons pas, et pour cause, c’est bien la violence vécue par les enfants, réduite à un accessoire de cinéma, à un chiffon rouge agité pour instrumentaliser les spectateurs et donner vie à quelques personnages si marginaux qu’ils en deviennent ridicules… Le cinéma, selon une formule consacrée (surtout sacrée), «substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs». Avec ces deux films «événements», que devinrent nos regards et comment s’évaluèrent nos désirs? Kubrick, réveille-toi ! Ils sont devenus fous…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 4 novembre 2011.]
(A plus tard...)