lundi 31 octobre 2011

Kadhafi(s): que faut-il retenir d'une exécution sommaire ?

Le voilà donc le nouveau visage de la « Libye libre » surgissant d’une intervention de type néocolonial...

Barbares. Un lynchage. Du sang. Une exécution sommaire… Vous aussi, vous êtes restés confondus devant les images de «l’interpellation» à Syrte du «guide» libyen, éprouvant tout au fond de vous ce mélange d’émotions qui témoigne, ça et là, de l’ambivalence de nos caractères de citoyens engagés? Comment s’émouvoir en effet de la mort de Kadhafi. Et comment ne pas éprouver un minimum de compassion devant la puissance des peuples quand ils se dressent et renversent l’ordre établi. Seulement voilà, n’en déplaise à Nicoléon et Bernard Henri Lévy, Kadhafi n’est pas Louis XVI et la Lybie n’est pas la France de la Révolution, celle de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen. Pour s’en convaincre, sans doute suffisait-il de regarder en boucle le fameux plan séquence du colonel arrêté avant mise à mort. Qu’y vit-on précisément? Qui dirigea qui, dans cette scène vox populi ponctuée par le fracas d’armes automatiques et de cris? S’agissait-il de soldats? De civils? De miliciens? Avaient-ils des ordres? Etaient-ils livrés à eux-mêmes, ivres de furie?

Photo. Avez-vous vu comme nous l’odieuse et implacable interprétation libre et furieuse d’une mise à mort peu conforme à l’idée que nous nous faisons du Droit en ce début de XXIe siècle? Qu’y voir d’autre, sinon la stricte réalité: celle d’un homme sans défense lynché par des barbares? Même les hurlements de joie, accompagnant les fragments d’un corps traîné à même le sol, avaient de quoi nous glacer l’âme. Qui filma ces images? Comment les médias se les sont-ils procuré? Certains ont-ils monnayé pour leur diffusion, ajoutant une valeur marchande à un document que l’histoire n’oubliera pas de sitôt? Sachez-le, non seulement nous ne pouvons répondre à toutes ces questions, mais, même à l’Humanité, un débat entre nous s’est engagé il y a quelques jours concernant une photographie publiée dans nos colonnes au lendemain de la mort de Kadhafi. Un gros plan un peu flou, celui du visage ensanglanté d’un ex-dictateur exhibé tel un trophée. Une photo «choquante» pour plusieurs de nos lecteurs, démonstration comme une autre de ce spectacle de sauvagerie auquel nous avons tous été confrontés. Le sanguinaire y devenait sanguinolent, forcément «humain». Etait-il seulement envisageable de ne pas publier cette image, preuve que le tueur venait d’être lâchement tué? Poser la question n’est pas une manière d’y répondre, mais verbalise une sincère interrogation…

Guerre. Le voilà donc le nouveau visage de la «Libye libre» surgissant d’une intervention de type néocolonial? La voilà donc la « future espérance démocratique », rétablissant charia et polygamie, aidée par la propagande mensongère des chefs d’État occidentaux, de l’ONU, de l’OTAN, de l’immense majorité des responsables politiques comme des dirigeants militaro-industriels, tous partisans des «guerres justes»? Ne cherchez pas pourquoi tous ces braves gens redoutaient tant une arrestation en «règle» et l’organisation d’un grand procès du tyran. Réduit au silence, comment juger un homme, ses pratiques, ses meurtres, comment comprendre l’ampleur de la compromission des occidentaux durant des décennies, comment analyser, comment en tirer les leçons? C’est toujours la même histoire. En notre nom (et de nos « valeurs de justice »), nous avons attaqué, bombardé et écrasé avec des pluies de missiles guidés la Bosnie serbe (1995), la Serbie (1999), l’Irak (1991 et 2003), l’Afghanistan (2001) et la Libye (2011). Les populations iraient mieux – et le monde avec. Quel bilan? Quel vertu «pédagogique», puisque personne ne rend des comptes, ni les «coupables», ni ceux qui les ont mis au banc des nations après avoir commercé avec eux, après les avoir armés? Milosevic? Mort dans sa prison. Saddam Hussein? Pendu sitôt arrêté. Ben Laden? Liquidé par les forces spéciales et largué en pleine mer. Kadhafi? Lynché par la foule et déjà inhumé dans le désert. Les tyrans et autres terroristes avaient manifestement des choses à dire. Mais les accusateurs n’avaient aucun intérêt à ce qu’elles soient dites.

Barbarie. Le saviez-vous? Jusqu’au XIXe siècle, la «barbarie» était le nom utilisé pour distinguer, entre autres, le littoral de la Libye. Depuis une semaine, l’expression surannée s’est en quelque sorte ré-territorialisée par la diffusion d’une ultime séquence vécue en mondovision, d’où ne ressort rien d’autre qu’une spectaculaire barbarie que certains s’obligent à désigner «d’un autre temps», mais qui, chacun l’ayant vue, reste très actuelle. L’acharnement des foules fanatisées n’a ni époque ni frontière. Et les tyrans n’en sont pas les seules «victimes».

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 28 octobre 2011.]

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vendredi 28 octobre 2011

Tunisie : quelques mots concernant le processus démocratique...

La victoire d’Ennahda doit-elle jeter un trouble sur la transition parlementaire tunisienne ?

D’abord, une évidence. Alors que la Tunisie vient de franchir une étape majeure dans l’élaboration de sa propre histoire émancipatrice, comment ne pas saluer la réussite du processus électoral? Et comment ne pas reconnaître que ces élections, par leur ampleur, qui dépasse toutes les espérances, scellent une victoire pour la démocratie tunisienne que peu d’observateurs occidentaux croyaient possible? Dans le calme, avec fierté, les Tunisiens ont ainsi célébré leur toute première élection libre, signant d’une empreinte bleutée un acte politique majeur qui, espérons-le, se traduira un jour ou l’autre par la construction d’une nouvelle Tunisie authentiquement populaire – fruit de leur révolution.

Les 90% des électeurs potentiels qui se sont déplacés sont autant de symboles de la soif de démocratie et de la vitalité de ce peuple. Depuis l’éclosion des printemps arabes, la Tunisie aura ainsi impulsé le tempo de la révolte, jusqu’à imprimer sa marque démocratique, dont l’écho, assurément, se fera sentir sur tout le pourtour méditerranéen. Avec cette envie de liberté et de justice sociale, dans un pays où le taux de chômage atteint les 20%, avec cette volonté d’en finir avec un système corrompu, l’élan ne pouvait être que massif dans cette phase transitoire de l’Assemblée constituante. Comme une manière d’honorer la mémoire de Mohamed Bouazizi, suicidé par le feu pour protester contre la police qui l’empêchait d’exercer un commerce ambulant. Les jeunes révoltés, en masse, avaient pris la relève pour en finir avec le pillage des richesses organisé par le clan Ben Ali-Trabelsi, sous le regard complice de la France de Sarkozy... Les Tunisiens, alors frappés dans leurs chairs, ne sont pas près d’oublier l’attitude cynique des dirigeants français, et singulièrement de Michèle Alliot-Marie, ministre des Affaires étrangères, tellement aveuglée par sa croyance d’un Ben Ali éternel qu’elle avait proposé le «savoir-faire de nos forces de sécurité» pour aider la dictature!

N’en déplaise à certains, c’est aujourd’hui un peuple souverain qui s’est exprimé. Et cette affirmation fondamentale ne nous empêche pas de nous interroger sur les résultats de ce vote. Que retiendra d’ailleurs l’Histoire, avec la majuscule qui sied à sa trace? La date du 14 janvier 2011, jour où Ben Ali fut chassé du pouvoir? Ou le 23 octobre 2011, jour de premier scrutin censé marquer l’an I de la révolution tunisienne? Posons la question autrement : malgré l’émergence d’une opposition assez forte, la victoire d’Ennahda, le parti islamiste, doit-elle jeter un trouble sur la transition parlementaire, puisque l’Assemblée élue sera chargée de l’élaboration de la nouvelle Constitution? Alors que la charia vient d’être brutalement adoptée en Libye, chacun voit bien le danger que peut représenter un groupe parlementaire islamiste tout-puissant, même si les responsables d’Ennahda ont pris soin de se désolidariser des récentes exactions de mouvements islamistes, comme les salafistes. «Ne pas donner sa voix à un candidat tunisien de l’islam est un péché», a pourtant déclaré Youssef Al Qaradawi, le prédicateur cheikh, qui, depuis le Qatar, soutient Ennahda par la grâce de ses capitaux… Ne dit-on pas que les affairistes recyclés du RDC d’hier seraient prêts à s’allier avec les parlementaires islamistes? Le néolibéralisme d’un côté, la religion de l’autre...
Il faudra manifestement du temps – et de la solidarité internationale – pour bâtir un État de droit dans la justice et l’égalité. Un nombre croissant de citoyens pensent qu’ils doivent désormais assumer le principe d’une séparation du politique et du religieux, condition indispensable pour que le monde arabe (re)devienne le creuset d’une nouvelle modernité. Sur le terreau des dictatures, l’idée reste pour l’heure minoritaire.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 25 octobre 2011.]

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vendredi 21 octobre 2011

Malentendu(s) : à propos de la victoire de François Hollande...

Le «rêve français» du futur candidat socialiste consiste-t-il à accompagner le pays dans son lent et progressif déclin?

Hollande. En cultivant avec bonhomie la lenteur dans l’ascension, un peu contre l’époque, François Hollande s’est-il déjà interrogé sur son propre rapport au temps ? Au royaume de maître lapin et du zapping informationnel généralisé où la prise de décision se doit d’être quasi instantanée, le futur candidat socialiste à la présidentielle apparaît comme une incongruité, une faute de casting, phénomène d’autant plus ressenti que lui-même entretient le doute, depuis toujours. En 1984, lorsqu’il cosigne une tribune dans le Monde intitulée «Pour être modernes, soyons démocrates», ce qui résume assez l’ambition de ce socialiste coincé entre Mitterrand, Rocard et Delors, le jeune Hollande ne comprend déjà pas que le tournant de la rigueur assumé par son parti vient d’anéantir, pour le «peuple de gauche», des années d’espérance et d’engagements. Jamais par la suite François Hollande ne dérogera à cette stratégie, maintenant sa ligne d’Européen social-démocrate, heureux dans l’unité, en permanence à la recherche d’un dénominateur commun – souvent le plus petit.

Centriste. Curieux moment. Et curieux socialistes. L’expérience sondagiaire de 2007 (et autres) n’aura donc servi à rien. Souvenons-nous de la théorie ânonnée sur tous les tons durant des mois : «Ségolène Royal est la seule à pouvoir battre Nicolas Sarkozy.» L’impression de revivre le même film ? Crédité depuis quelques jours d’intentions de vote au premier tour qui atteignent le zénith (jusqu’à 38% !), François Hollande singe l’Édouard Balladur de 1995. Et si la comparaison ne s’arrêtait pas là ? Strauss-kahnisé dès le retrait de qui vous savez (il avait suffi de cinq jours après la sidération provoquée par l’affaire du Sofitel pour qu’un premier sondage permette au vide d’être comblé), le président du conseil général de Corrèze peut-il se balladuriser, comme certains socialistes, en coulisses, l’annoncent déjà ? Pour étayer leur théorie de «l’effondrement programmé», ces amis de trente ans évoquent un «professionnel du consensus» certes «habile à produire de la synthèse» mais surtout «attentif à ne pas brutaliser le système», bref, un «candidat centriste». L’un d’eux nous avouant : «François a d’ailleurs fondé avec quelques amis les “transcourants”, dont on sait qu’ils vont toujours quelque part sans jamais savoir où… Sa capacité à être d’accord avec tout 
le monde est un atout, seulement quand tout va bien.»

Rêve. Avec le promoteur de la «présidence normale», alias «Flanby» ou «gauche molle», il y aurait donc comme un malentendu ? Comme il y aurait un malentendu avec la gauche dite «de gauche»? Enfant d’HEC et de l’ENA, dont il a gardé l’aisance intellectuelle et l’art démonstratif de la rhétorique, emphatique et léger, sérieux et drolatique, le Normand l’avoue : «Les défauts qu’on me prête sont autant de qualités et d’atouts.» Il parle évidemment de l’époque qui est la nôtre. Celle dont on dit qu’elle aurait besoin de «tranquillité»… Arrêtons-nous un instant sur cette idée. Quels étaient jadis les modèles qui sublimaient l’universelle voracité des rêveurs ? Le saint, le sage, le chevalier, le gentilhomme, l’artiste, le savant, le chercheur d’or, le missionnaire, le révolutionnaire, etc.? Tous reposeraient désormais au musée des souvenirs ? À la rigueur pourrions-nous encore les admirer, mais surtout plus nous en inspirer. Miser sa vie au capital de nos idéaux, dire banco à chaque levée, renverser les tables n’auraient plus cours à l’heure du grand casino mondial et de l’austérité hygiéniste ? Depuis des années, on nous sert comme modèle le financier, le golden boy, le publicitaire et le pitre télévisuel pour lesquels «la réussite» s’autolégitime. Quand le pauvre ne croit qu’à la loi des riches, le mimétisme n’a-t-il pas trop fabriqué de fauves ?

Temps. Les Français ont-ils besoin d’être «rassurés»? Osons le dire autrement. Le «n’importe qui sauf Sarkozy» peut-il constituer sinon un programme du moins une feuille de route pour le printemps 2012? Le peuple de gauche peut-il s’entendre dire pour tout argument que, cette fois, «les socialistes veulent vraiment le pouvoir»? Ce peuple en souffrance se contentera-t-il passivement d’un débat entre partisans de l’austérité et de la superaustérité : «Je suis le plus crédible pour gérer la dette»? Si le «rêve français» de Hollande consiste à accompagner le pays dans son lent et progressif déclin, attendons-nous à quelques jacqueries… Les socialistes semblent heureux. Ils ont un candidat, qui, de son propre aveu, n’a jamais pris qu’«une seule décision d’autorité». C’était en 2004, quand il décida d’appeler à voter «oui» au référendum sur la constitution, avant de poser en une de Paris Match à côté de Nicoléon. On sait ce qu’il advint. En peu de temps.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 21 octobre 2011.]

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jeudi 20 octobre 2011

Les fonctionnaires, premières victimes des agences de notation ?

Les premières cibles des plans d’austérité sont les fonctionnaires, puis le peuple dans son ensemble...

Quelques jours à peine après la primaire socialiste, se tient un scrutin dont les médias parlent peu. Pourtant, ce vote concerne près de 3 millions de fonctionnaires,
des enseignants de l’éducation nationale aux infirmières des hôpitaux, en passant par les postiers, les magistrats, les contrôleurs du fisc et même les chercheurs du CNRS… Inutile de dire que le contexte d’atomisation sociale risque de peser très lourd. Originellement, la notion même de service public constitue l’un des remparts essentiels de la République contre le «chacun pour soi», les inégalités, les divisions. Seulement voilà, au royaume de la prospérité pour les financiers et de l’austérité pour les salariés, les valeurs constitutives du bien commun sont progressivement jetées aux orties. Les logiques budgétaires pèsent de manière disproportionnée sur la définition des missions de l’État.

Alors que la paupérisation de la population augmente à une vitesse exponentielle et que les services publics, au sens large, devraient se renforcer pour atténuer les détresses et réduire les fractures béantes d’un pacte social martyrisé, c’est tout le contraire qui se produit. N’en déplaise à la droite sarkozyste, le service public n’est pas désincarné. Des hommes et des femmes le font vivre – et un esprit l’habite. Or ces personnes et 
cet esprit sont aujourd’hui atteints, gravement blessés, victimes des avanies quotidiennes. Une catastrophe pour la société tout entière. Dans leur grande masse, ces salariés sont au bout du rouleau, débordés, accaparés 
par les sous-effectifs, tous plus ou moins confrontés aux «privatisations rampantes», à la précarité croissante, aux CDD rémunérés au lance-pierres, à la flexibilité toujours accrue, à la pression de la «rentabilité», avec son lot de dépressions, de tentatives de suicide… Victimes du talon de fer du gouvernement, des financiers, du FMI, de dirigeants serviles et même de la médiacratie ambiante dévouée pour «vendre» aux populations l’inéluctabilité de l’austérité. Les mêmes mots pour tous, «réduction des coûts», «retraites au rabais», «baisse des investissements publics»… Sans s’interroger – ou si peu – sur les origines de la crise, sur les possibilités de croissance et de développements, sur la manière de résorber les déficits dans un temps long, débarrassée des diktats et des soumissions, en mettant au pas les banksters, en réformant la question du crédit, etc.

Entrer en résistance contre ce monde des marchés financiers – qui doivent leur survie aux États ! – est une urgence absolue. Car les vautours, eux, n’arrêtent pas. Les menaces contre la France formulées par l’agence de notation Moody’s, et la panique qui s’en est suivie, témoignent, si cela était encore nécessaire, de l’incroyable perte de maîtrise de nos destins collectifs. Ne cherchez pas les nouveaux maîtres du monde, qui règnent sans partage sur le juteux marché de la notation financière et s’arrogent le droit de mettre la campagne électorale française «sous surveillance» : ils s’appellent Standard 
& Poor’s, Fitch et Moody’s. Ne cherchez pas les vassaux 
de ces colonisateurs invisibles, jamais les derniers 
à s’agenouiller devant les intérêts du privé : ils ont pour noms Sarkozy, Merkel, Zapatero, Cameron, Berlusconi et consorts. «Notre destin se joue dans les dix jours», a déclaré Sarkozy, volontairement alarmiste. Comme en Grèce, les premières cibles des plans d’austérité 
du gouvernement Fillon sont les serviteurs de la fonction publique, puis le peuple dans son ensemble. Il est temps d’arrêter cette folie. Mais ne le cachons pas : face 
à la plus formidable rage de destruction sociale depuis la Libération, ce n’est pas une simple «sortie de crise» qu’il faudra imaginer et encore moins une «alternance» sociale-démocrate mâtinée de compromissions, mais bel et bien un changement de société radical !

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 octobre 2011.]

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lundi 17 octobre 2011

Massacre du 17 octobre 1961 : le temps de la reconnaissance !

«Ils jettent les Algériens à la Seine !» Par-delà le temps, ce cri d’horreur retentit encore au cœur d’un Paris humilié à lui-même. «Ils les tuent ! ils les noient !» Une ratonnade en règle, froidement exécutée, lâchement assumée dans les coulisses du pouvoir. Un pogrom en pleine Ville lumière. Et soudain 
la Seine devint rouge sang…
De tous les crimes de la guerre d’Algérie, dont il est impossible d’établir une «échelle» dans l’infamie, le massacre du 17 octobre 1961 est à l’évidence l’un des plus signifiants, l’un des plus honteux, celui dont la France gardera la trace-sans-trace avec, au fond de l’âme, ce spectre du colonialisme et du racisme qui continue de hanter nos consciences. Cette fois, les auxiliaires du colonialisme ne tuaient pas comme d’«habitude», dans les mechtas, ils ne torturaient pas dans les caves sombres d’Alger. Ils assassinaient des centaines d’Algériens directement sur les pavés du peuple parisien... Cette répression policière ne relevait en rien d’une «bavure» ni de la réaction d’une police débordée par l’ampleur d’une manifestation pourtant pacifique, mais résultait d’une véritable «terreur d’État» instaurée par le système de répression postérieure à la Seconde Guerre mondiale que le préfet Maurice Papon, aux mains pleines du sang des juifs, construisit à partir de son arrivée dans la capitale, en 1958. Un crime d’État, perpétré sous la responsabilité du gouvernement de Debré et du général. Une page obscure du gaullisme qui connaîtra un prolongement au métro Charonne, dans la séquence finale de la guerre d’indépendance algérienne.
Il est une constance historique : la République s’abaisse dans la dissimulation et se grandit dans la vérité. N’en déplaise à Nicolas Sarkozy (qui n’aura cette année encore aucun geste, aucun mot), nous n’en finirons pas avec la guerre d’Algérie sans que ses crimes, tous ses crimes, soient une bonne fois pour toutes dévoilés et officiellement condamnés. Plus que jamais, les Français ont aujourd’hui besoin d’une reconnaissance officielle ! Non pour répéter le vague récit 
d’un passé douloureux, mais 
bien pour assumer un acte de mémoire au présent, indispensable pour construire l’à-venir républicain. L’oubli, cette forme
de négationnisme, structure 
les logiques de revanche et participe 
à la production et à la reproduction des discriminations – dont le sarkozysme est directement issu.
[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 17 octobre 2011.]

L'agenda des commémorations du 17 octobre 1961.

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samedi 15 octobre 2011

Démocratie(s) : l'altération des repères ruine-t-elle l'émancipation?

Réflexion très contemporaine autour d'un essai vivifiant, La Démocratie anesthésiée, de Bernard Vasseur.

Rêve. Puisque nous croyons aux passerelles non visibles qui atteignent d’autres horizons, puisque nous pensons que les idées peuvent se renouveler à condition de chercher l’air à grandes bouffées comme pour aspirer (encore et encore) le soleil de notre enfance, et puisque, enfin, nous ne cessons d’entamer le déchiffrage de notre propre mystère collectif, relisons avec empathie l’une des citations de Guy Debord: «Partout où règne le spectacle, les seules forces organisées sont celles qui veulent le spectacle. Aucune ne peut donc plus être ennemie de ce qui existe, ni transgresser l’omerta qui concerne tout.» Quand l’agora se transforme en une vulgaire scène pour pitreries globalisées où tout s’égalise et tout se vaut, la démocratie s’y retrouve-t-elle? Osons paraphraser l’auteur de Panégyrique. Dans un monde cul par-dessus tête, le vrai est-il un moment du faux? Et le rêve, oui le rêve, ne devient-il pas souhaitable, indispensable quand la nécessité se trouve socialement… rêvée ?

Essai. Dans la Démocratie anesthésiée (Les Éditions de l’Atelier), le professeur de philosophie et directeur de la maison Elsa-Triolet-Aragon, Bernard Vasseur, prolonge sans détours le questionnement: «Plus de temps de loisirs disponible pour se divertir plus longtemps? Faut-il se satisfaire d’un tel rabaissement consumériste et désenchanté?» Dans cet essai vivifiant où le nouveau visage du politique est sondé et décrypté, analysé et déconstruit, Bernard Vasseur en revient à un préambule grave: «Quel objectif poursuit la démocratie aujourd’hui?» Torpeur, impuissance, inertie, etc., tout nous montre que cette démocratie est bloquée, la prise de parole monopolisée, le pouvoir confisqué. D’où provient ce blocage historique? N’est-il issu «que de la lente anémie de pratiques séculaires d’une démocratie que tout le monde vénère» comme «un étendard glorieux et qu’il suffirait de rajeunir un peu»? Ou est-il «le résultat de l’anesthésie programmée d’une démocratie qui ne fait plus l’affaire en haut lieu», quelque chose «comme l’ébauche d’un nouveau visage du politique se mettant progressivement en place et préparant tranquillement, sans bruit, en douceur, l’entrée dans un âge postdémocratique»? L’expression en choquera plus d’un et tant mieux : «Un despotisme d’un genre nouveau», annonce-t-il. Soft et invisible, insidieux car imperceptible aux yeux du plus grand nombre. Prenant Tocqueville à témoin – un pied de nez –, l’auteur interpelle ses contemporains: «Comment ne pas reconnaître, dans cette “servitude réglée et paisible”, que Tocqueville voyait comme menace possible à l’horizon des nations démocratiques de son temps, l’idéal majeur qui anime les puissants d’aujourd’hui et leurs serviteurs dans l’appareil d’État?»

Émancipation. L’altération des repères positifs de l’éthique a bel et bien des conséquences intellectuelles qui n’épargnent pas la politique. Dans cette société dont on nous assure qu’elle est désormais incapable de s’incarner dans quelque chose qui la dépasse, quelque chose de plus grand, de plus audacieux que ce qu’on lui promet quotidiennement, le goût du jour-le-jour et la fabrique de l’insignifiant-faute-de-mieux semblent s’imposer à tous. Sans discussion? Bernard Vasseur en doute. Il écrit: «Beaucoup ressentent amèrement, au fond d’eux-mêmes, la comédie peu reluisante qu’on entend leur faire jouer. “Les peuples instruits sont ingouvernables”, disait le philosophe Alain, et ils comprennent que c’est pour mieux les “gouverner” et les “assagir” qu’on prétend les borner aux menus plaisirs courts sur pattes du strass et des paillettes, du supermarché et de TF1.» Et il suggère: «Le combat pour l’émancipation humaine a occupé trop de siècles pour ne pas avoir marqué profondément les esprits et s’achever, comme un jour sans lune, dans la souveraineté vendue au peuple à la télévision, afin qu’il aime ce qui le soumet et ferme les yeux sur ce qui l’opprime.»

Priorités. Le réel voudrait nous voir disparaître du champ médiatique miné par le cynisme, l’argent et les notoriétés en plastique bon marché. Choisissons la fulgurance de Scott Fitzgerald: «Il faut savoir que les choses sont sans espoir, mais néanmoins essayer de continuer à les changer.» Choisissons, surtout, la hiérarchie philosophique proposée par Montesquieu: «Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime.» Rien à ajouter ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 14 octobre 2011.]

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mardi 11 octobre 2011

Gauche : la course de vitesse...

Alors que le refus de voir l’égalité républicaine à ce point martyrisée ne s'est jamais autant exprimé, le peuple de gauche regarde forcément avec sympathie le score d’Arnaud Montebourg, en tant qu’il ouvre une brèche à l’intérieur du PS.

«Stop à l’austérité. Pour une autre répartition des richesses.» Par ces intitulés, qui à eux seuls recouvrent quelques aspirations fondamentales de notre temps, cinq syndicats ont décidé de mobiliser ce 11 octobre, en privilégiant les actions à l’échelon local. Pas moins de deux cents manifestations annoncées, sans parler des débrayages et autres initiatives au plus près du terrain. Là où les conflits sociaux se multiplient. Là où l’atomisation sociale laboure le cœur vivant de notre pays. Là où le chômage explose,
ruine les familles et pèse sur les consciences… Un goût de vraie rentrée sociale ? Après la mobilisation des enseignants, le 27 septembre, et celle des retraités, le 6 octobre, les responsables de l’intersyndicale (CGT, CFDT, FSU, Unsa et Solidaires) savent où ils mettent les pieds en osant ce test pour le mouvement social, dans un contexte anxiogène d’austérité et de peurs en l’avenir. Jamais depuis des mois ne s’est exprimé aussi massivement le refus de voir l’égalité républicaine à ce point martyrisée, contournée, dévitalisée, réduite aux coups tordus des financiers, à l’esbroufe et aux blandices audio-télévisuelles de la médiacratie politique !

Même la participation élevée au premier tour de la primaire socialiste, quoi qu’on en pense, en montre la profondeur de champ. Comment rester insensible à cette forme d’expression qui témoigne, même imparfaitement, de l’extraordinaire envie de créer les conditions de la défaite de Sarkozy ? Partout nous sentons le ras-le-bol du peuple et cet irascible souhait de s’en mêler, de ne pas laisser les puissants et les appareils politiques s’arranger entre eux pour préparer une petite alternance bien pépère. D’ailleurs, dans sa frénésie d’en découdre face à un Sarkozy affaibli par son bilan historiquement dramatique, le peuple de gauche regarde forcément avec sympathie le score d’Arnaud Montebourg, en tant qu’il ouvre une brèche à l’intérieur du PS. Mettre au pas les marchés financiers, interdire les licenciements boursiers ou encore transformer radicalement l’Europe (encore un effort !) ne sont-elles pas quelques idées de rupture incontournables pour la gauche d’ici-et-maintenant ? Montebourg lui-même le reconnaît : sans la pression du mouvement social et des citoyens révoltés, ces idées n’auraient pas émergé à ce point dans le débat interne au PS et nous n’aurions sans doute pas entendu parlé de nationalisation des banques ou de création d’emplois à l’éducation nationale... Et maintenant ? Montebourg déclarait la semaine dernière : «Le PS c’est les postes et les carrières. Pas moi.» Inutile de dire que son attitude va être observée à la loupe…

Car nous n’attendons pas monts et merveilles du futur candidat socialiste. Ce que nous savons, par contre, c’est que toutes les aspirations à un véritable changement ouvrent un espace inédit pour le Front de gauche, seul capable d’incarner un espoir global, en bousculant vraiment l’hégémonie du PS et pas seulement à la marge. Et surtout pour en finir avec l’éternel recommencement : une petite espérance suivie d’une grande déception… Ayons de la mémoire. Méfions-nous des périodes de crise pouvant déboucher sur un piège démocratique. Les classes populaires ont parfois toutes les raisons de se détourner d’une gauche dont elles ont le sentiment qu’elle les a trahies. La pire des situations ne serait-elle pas de croire que la gauche peut gagner sans volonté de rupture avec la finance et l’Europe libérale ? L’émergence d’une alternative vraiment de gauche est la condition absolue d’une victoire massive contre la droite dans six mois. Une course de vitesse est engagée.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 octobre 2011.]

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lundi 10 octobre 2011

Leçon(s) : quelques souvenirs politiques pour l'Histoire...

Nicoléon a-t-il déjà perdu ? Hollande a-t-il déjà gagné ? Et si l'on réfléchissait un peu...

Vanité. «C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source.» Jamais sans doute la phrase de Jaurès ne nous a autant hantés, nous qui, obstinément, avec (soi-disant) la foi des «vaincus de l’histoire», refusons de croire qu’il est trop tard désormais pour reprendre à sa source le fleuve d’un Devenir qui s’est assez mal épandu. Non, les navires de tous les continents ne sont pas condamnés à l’acculturation et à l’apolitisme – le rêve des puissants. Non, le temps de l’esprit comme forme collective d’initiation personnelle n’est pas révolu. Non, nous ne voyons pas à l’horizon que l’éclipse de la fin de l’histoire s’effaçant devant le cycle de l’économie dirigée par les seuls voyoucrates du «réalisme économique», avec leur vanité, leur rapacité, leur totale amoralité. Non, le climat franco-français actuel, qui donne la nausée, ne nous détournera pas de la passion de l’engagement public et du bien commun… Et puisque les «non» s’enchaînent un peu trop vite sous notre plume, ajoutons-en un : non, hélas, nous ne pensons pas à ce stade que Nicoléon a d’ores et déjà perdu les échéances électorales de 2012, comme une mécanique préréglée…

Affaires. «Pour la droite, les carottes sont cuites.» Vous aussi, vous entendez beaucoup ce genre de phrases autour de vous, ces temps-ci, comme un fait acquis, une évidence ? Arrêtons-nous un instant sur ce présupposé qui témoigne, une fois encore, d’une certaine méconnaissance de la singularité des scrutins qui vont arriver, à commencer par cette satanée présidentielle. D'accord, Nicoléon et ses affidés apparaissent à bout de souffle et le Palais, prochainement transformé en nursery pour le nouveau plan de com, ressemble pour l’heure à un théâtre en carton-pâte si poreux qu’on se demande s’il résistera au vent des «affaires» en tout genre et aux portes qui claquent. Depuis les années quatre-vingt, le prince-président a toujours réussi à échapper à la suspicion du poison des coups tordus, des valises, de la corruption active ou passive. Mais depuis, des amis intimes pointent chez le juge et même la mère Bettencourt, prudente comme une privilégiée, reconnaissait l’autre jour à la télévision qu’elle avait bien financé Nicoléon… quand il était jeune ! C’est connu, les vieux se rappellent mieux de faits anciens que récents. Autant se le dire, le dossier «Karachi» menace potentiellement de faire vaciller nos institutions. La République, notre République, souffre. Abîmée durant des années, elle n’en finit pas de labourer le désastre des libéro-néoconservateurs, installés par les milliardaires et la médiacratie. Les Français n’en peuvent plus ? Sans doute. Supporteront-ils de moins en moins aisément l’accablant spectacle d’un pouvoir corrompu par le fric ? Bien sûr. Croient-ils pour autant à un «tous pourris» ? Pas certain. Car contrairement à ce que peut penser la classe dominante, il est temps que 
les «affaires», toutes les «affaires», soient mises au jour, dans leur stricte réalité. Seule l’omerta alimente le «tous pourris» de la fille Le Pen, qui détesterait, et pour cause, l’idée d’une République irréprochable – celle-ci n’alimenterait plus 
son fonds de commerce et ses caniveaux… Voilà d’ailleurs 
l’une des responsabilités de la gauche : lever tous les freins actuels – institutionnels, secret-défense et autres… – pour que 
la justice puisse travailler en sérénité. Et ainsi démontrer que
le «tous pourris» n’a aucun sens.

Balladurisation. «Hollande ? Il a déjà gagné.» Se fondant sur les faiseurs de rois, à savoir les sondeurs médiacratiques, il y aurait donc un «désir Hollande» presque aussi puissant que ce désir de changement que nous sentons poindre partout en France. L’homme plus que le candidat ? La normalité plus que l’exceptionnalité ? Sans jamais se demander de quelle gauche il conviendrait de parler. Et sans même se soucier de savoir si les enfants de Delors et de Jospin sont, quels qu’ils soient, à la hauteur de l’enjeu… Parce qu’il semble le plus capable d’affronter Nicoléon, l’ex-premier secrétaire du PS est déclaré vainqueur par avance, pour ne pas dire par K.-O. Mais attention aux fantasmes. Une strauss-kahnisation peut très vite se terminer en balladurisation. Ayons la mémoire des expériences médiatiques passées. 1988 ? Le «coup» Raymond Barre ne fut qu’un feu de paille. 1995 ? Édouard Balladur, annoncé vainqueur dès le premier tour, ne le passa pas. 1997 ? La gauche s’empara de l’Assemblée nationale. 2002 ? Sans commentaire. 2005 ? Victoire triomphale du «non», contre tous les pronostics. 2007 ? En tête des intentions de vote durant tout l’hiver, on sait pourtant ce qu’il advint de Ségolène Royal… Nous ne sommes qu’en octobre. Et d’ici quelques mois, bien des événements auront perturbé les belles prédictions de salon. Comment oublier si vite les leçons de l’histoire ?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 7 octobre 2011.]

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jeudi 6 octobre 2011

Retraités : épreuve de réalité...

Les drames sociaux d’une société inégalitaire transforment l’espérance de vie en handicap…

L’épreuve de réalité est toujours l’épreuve du feu. Au cœur de cette République aux haleines fétides 
ces temps-ci, où tant de porteurs de fric et autres banksters continuent de parader dans l’espace public, le creuset de la crise sociale, lui, s’enfonce un peu plus chaque jour dans les entrailles d’un pays martelé par l’injustice. L’emploi, les salaires, le progrès social : voilà les vraies victimes quotidiennes. Victimes des marchés financiers en pleine apoplexie. Victimes des ponctions de l’austérité généralisée. Victimes de dirigeants politiques au doigt sur la couture de leur pantalon, incapables de résister au diktat de la finance, humiliés par leur propre perte de pouvoir…

Parmi ces victimes, les retraités, pour lesquels «l’insupportable est atteint». Ainsi ont-ils décidé 
de descendre dans la rue, aujourd’hui, à l’appel de
cinq unions syndicales. Ils dénonceront la perte 
de pouvoir d’achat et les menaces du «plan Fillon» annoncé il y a quelques semaines, mais également le report de la réflexion sur la dépendance – l’une des nombreuses promesses de l’Élysée mort-nées. Dans ce monde de l’excès 
marchand et de l’insécurité sociale à tous les étages, les retraités n’en peuvent plus. Une statistique résume à elle seule 
la situation : une personne née en 1935 touchait plus de 80% de son dernier salaire en partant en retraite ; une personne née en 1985 n’en touchera qu’à peine 60%… Mesure-t-on l’ampleur de cette régression générationnelle, de ce recul de civilisation ? Comment penser l’à-venir dans un univers quotidien frappé 
par une insertion professionnelle tardive, par le chômage de masse, par la précarité et l’intérim, bref, par les drames sociaux d’une société inégalitaire et sans accalmie qui transforment l’espérance de vie en handicap ?

Le loyer, le chauffage, les carburants, la TVA, l’alimentation, le toubib, le dentiste, sans parler 
de la future hausse des mutuelles, elles aussi honteusement mises à contribution par la «taxe Fillon» : tout devient 
un luxe. Et les pensions des retraités crient famine. 
Plus d’un million de nos «seniors» vivent sous le seuil de pauvreté, évalué à 900 euros mensuels… De contre-réforme en contre-réforme, des misérables revalorisations aux dispositions régressives qui découlent du plan d’austérité, les retraités se sont appauvris à une vitesse phénoménale. Rappelons que les profits des entreprises cotées en Bourse pourraient atteindre les 95 milliards d’euros cette année…

Dans ce contexte, comment qualifier la dernière 
proposition de François Fillon de porter l’âge légal 
du départ à la retraite à soixante-sept ans ? Le premier ministre prend prétexte de «l’alignement sur l’Allemagne», omettant de préciser que le départ à taux plein, outre-Rhin, peut être réclamé au bout de trente-cinq ans, contre quarante et un ans et demi désormais en France. Un nouvel acte de soumission aux spéculateurs, qui attendent avidement l’étape supplémentaire : la retraite par points ! Le bras d’honneur de Sarkozy 
aux salariés, il y a moins d’un an, lors du vote de la loi Woerth, n’a donc pas suffi. Le prince-président, champion de la réaction antisociale, continue de servir avidement les seuls intérêts du capital, comme si de rien n’était. Mais qu’il se méfie. Personne n’a oublié les grandes grèves et manifestations. Ni le traumatisme du coup de force. Est-ce un hasard si 69% des Français soutiennent les mobilisations du 11 octobre prochain «pour une autre répartition des richesses»? Le retour 
de l’épreuve de réalité. Et pourquoi pas ?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 octobre 2011.]

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vendredi 30 septembre 2011

Doute(s) : quand les scientifiques nous donnent une leçon de modestie...

Relativité. Puisque la possibilité pour un geste 
de ne pas arriver à destination est l’une des conditions du mouvement de désir qui autrement avorterait d’avance, il n’est pas anodin que, de temps à autre, les sciences elles-mêmes viennent nous confirmer que l’indécidable 
à cent pour cent est tout sauf paralysant ou négatif. Ce que viennent d’annoncer les chercheurs du CNRS et du Cern, l’organisation européenne pour la recherche nucléaire, près de Genève, soulève notre imagination et, métaphoriquement, élève notre conscience plus haut que la «réalité» communément admise… Soutenue par le squelette des habitudes, notre carcasse humaine a périodiquement besoin d’être secouée : c’est le cas ! Les scientifiques du plus grand laboratoire de physique du monde ont donc découvert que des particules pouvaient voyager plus vite que la lumière. Annonce si extravagante, si invraisemblable, qu’elle bouscule l’une des lois les plus ancrées dans notre imaginaire: la relativité selon Albert Einstein. Une relativité devenue toute relative. Qui aurait cru cela possible?

Temps. Ainsi, voyager plus vite que la lumière ne serait plus une idée sotte, uniquement soutenue par quelques illuminés férus de romans d’anticipation? L’équipe de physiciens, qui a passé six mois à tenter vaille que vaille 
de dénicher la moindre faille à leur découverte, sans y parvenir, a fini par croire en l’inimaginable. Oui, des neutrinos, ces particules fondamentales très légères qualifiées 
de «furtives», parties du Cern, sont arrivées 60 milliardièmes de seconde plus tôt que prévu à 730 kilomètres de distance, dans le laboratoire italien du Gran Sasso. Vous avez bien lu: 60 milliardièmes de seconde. Un souffle de rien du tout. Un infime espace-temps que seuls les érudits parviennent à quantifier. Et pourtant. Voilà un bouleversement retentissant aux conséquences inépuisables. Car aller plus vite que la lumière ouvre des perspectives prodigieuses, jusqu’à réactiver un rêve venu du fond des âges: l’abolition du temps…

Critiques. Cet excès de vitesse viole une vérité gravée dans le marbre selon laquelle rien ne peut dépasser une vitesse limite, baptisée «c», du latin celeritas, rendue célèbre par 
la formule qui relie énergie, masse et vitesse de la lumière dans le vide: E = mc2. Une vitesse élevée : 299 792 458 mètres par seconde. Forcément, les mots des premiers physiciens interrogés depuis une semaine laissent songeur. Exemple, Pierre Fayet, théoricien de l’École normale supérieure, qui déclare sans rire: «C’est vraiment… surprenant.» Avant d’ajouter: «La physique est une science expérimentale, donc, si un fait est scientifiquement établi, j’y crois. C’est ce qu’il va falloir vérifier avec minutie parce que cette observation défie l’entendement.» Face à cet éclatant apprentissage du «doute scientifique», variante importante du «doute méthodique», qui, pour tous les êtres pensants, ne devrait pas être une simple formule rhétorique, comment réagissent les scientifiques ayant mis au jour cette découverte? De la même manière. Ils disent ne pas comprendre et ne le cachent pas. Le directeur du Cern affirme en effet: «Lorsqu’une collaboration fait une observation aussi inattendue, sans pouvoir l’interpréter, l’éthique de la science demande que les résultats soient rendus publics auprès d’une plus large communauté, afin que ceux-ci soient examinés et pour encourager des expériences indépendantes.» Nous ne dirons jamais assez combien ces paroles forcent notre respect. Plutôt que d’asséner le fracas imbécile des certitudes – parfois ennemies de la vérité –, ces scientifiques ont préféré offrir à leur propre communauté tous les moyens critiques à disposition des savants. De nouvelles expériences seront menées, avant peut-être que ces pionniers finissent par élaborer de nouvelles lois… de la nature !

Intelligence. Une grande leçon de choses nous est ainsi offerte: la soif de savoir. Et une immense leçon de modestie: la volonté de se libérer des carcans idéologiques, sociaux ou économiques. Pour répondre à l’arrogance des vérités toutes tracées, voici la perplexité, le tâtonnement, la prudence. En ces temps de crise de civilisation, de replis, de peurs et de manichéismes, comment ne pas s’inspirer 
de cette liberté d’esprit? La fragilité et la fluidité des apparences qui ne cessent de s’abolir et de se remplacer ne doivent-elles pas nous obliger à l’humilité? Que nous l’acceptions ou non, toutes nos expériences sont frappées d’incertitudes, minées par une évanescence qui dénonce la faille ontologique de la vie humaine. Et si l’intelligence se mesurait parfois à la quantité de doutes qu’un esprit peut supporter?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 30 septembre 2011.]

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lundi 26 septembre 2011

Fête(s) : souvenirs de La Courneuve...

Les jours de Fête de l'Humanité restent longtemps en nous. Comme la trace de quelque chose qui nous dépasse... mais nous appartient à tous.

Fidèles. Puisqu’il n’est jamais trop tard, passons aux aveux. Même pour un citoyen engagé, l’irruption du génie collectif est toujours une sorte de commotion. De ces commotions réjouissantes parce que trop rares ! Osons l’écrire : par la Fête de l’Huma s’inventent des merveilles, s’érigent des résistances, s’élèvent des ambitions, s’expriment des rêves. Terre éphémère du nulle part ailleurs où il faut être orgueilleux (sous des 
tee-shirts frondeurs), hérétique (avec ses poings dressés), fidèle (en s’imaginant des apanages) et révolté (en revisitant ses mythologies d’émancipation)… Que dire encore, comment trouver les mots exacts, suggérer l’essentiel ? Et si la Fête, chaque année recommencée, ressemblait à un être aimé? Semblable et tellement différente à chaque retrouvaille. Évoquer un sentiment amoureux n’aurait donc rien d’une exagération ? Après tout, il n’y a que ceux qui n’y sont jamais venus qui 
ne connaissent pas la folie de la Fête, son inventivité populaire, 
son défi répété qu’elle seule s’impose, son ingéniosité créatrice à fendre l’âme, son impétuosité étincelante, comme une lumière qui frappe l’assombrissement d’une époque crépusculaire.

Paroles. Cette fierté de la Fête nous gonfle un peu. Et si l’on ne voit plus tout à fait ce que l’on voyait, on voit désormais en grand ce que les autres ne peuvent voir. Partout, la Fête nous offre à l’infini l’obsession de la différence en tant qu’elle exige 
de nous ce goût inné du commun. Si nous passons notre vie 
à établir les preuves de notre unicité, nous suons sang et eau 
à rassembler la réalité de nos multiplicités. Moments uniques. 
Où l’on croise la rumeur bruyante d’une France colérique. 
Où l’on hurle sa douleur d’un autre monde. Où l’on ose dire sans détour ce que l’on sait, pas seulement ce que l’on pense. 
«L’un des derniers espaces de liberté», confessa l’actrice Clémentine Célarié au public des Amis de l’Huma. «Un endroit où l’on sait partager plus pour partager mieux», ajouta l’écrivain Jean Rouaud, présent tout le week-end. «Un lieu où l’on comprend ce que signifie l’injustice sociale, celle de la classe des dominants et des puissances de l’argent», murmura 
un militant micro en main, qu'une foule attentive écouta, 
en silence, raconter son récent licenciement… Puis une femme déchira l’espace: «Les riches donnent, les pauvres partagent.» Une autre: «Je suis l’argent : hier quand on m’arrachait 
des pays pauvres, ça s’appelait du pillage, aujourdhui, 
ça s’appelle du business.» 


Indignés. Et une toute petite voix, de moins en moins seule, défia l’immensité du parc de La Courneuve: «En cette époque où l’individualisme et le consumérisme dominent, 
nous devons encore nous agrandir, tous autant que 
nous sommes, nous hisser au-delà de ce que nous imaginons, nous transformer pour que ce qui nous unit soit plus fort 
que ce qui peut nous diviser !» Eux savent que l’insouciance est devenue un luxe qu’ils ne gouttent guère. Eux comprennent que les nouvelles générations ont été accouchées dans la souffrance du mondialisme (la gouvernance globale) et la mise à l’échelle de la mondialisation (le partage des techniques sur tous les continents). Indignés par les stratégies financières et logistiques qui ont pris le pas sur les stratégies politiques jadis étayées 
sur les droits des citoyens. Alors? Comment «poursuivre» 
la Fête au-delà de septembre pour préserver en nous cette «trace» si éclatante qu’on voudrait qu’elle nous accompagne toute l’année ? Allégresse, devant l’exigence répétée d’un 
«autre monde» à bâtir, d’un «autre à-venir» à inventer et même d’un «changement radical de civilisation». Bonheur, aussi, 
des rencontres avec les lecteurs (merci !), tous tellement impliqués que la moindre phrase, le plus infime haussement 
de verbe semblent décortiqués, analysés, transmis çà et là...

Beauté. Pris dans nos songes parmi ce «peuple de 
la Fête», tandis que l’horizon formait des ourlets que seuls les songes pouvaient déplisser, comment pouvions-nous ne pas aimer le fond cidreux des nuages, les enluminures champagnées d’un soleil hésitant, les vapeurs des mots aux accents de grands crus lorsque tout enfin se désinhibe et que la surface des sentiments s’efface devant la profondeur du sens? Après une trentaine de Fêtes au compteur depuis l’adolescence, laissant filtrer, depuis, une intacte exaltation, le bloc-noteur sait que 
nous avons souvent tort du regret des choses passées. Car 
une chose est sûre, la Fête continue de vivre en se transformant. En elle, trois repères essentiels : la beauté des choses qui 
se terminent ; la beauté des choses qui naissent ou renaissent ; la beauté des choses qui durent. Dit autrement: comment résister à l’intemporelle fulgurance de sa poésie révoltée?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 23 septembre 2011.]

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jeudi 22 septembre 2011

Collectivités locales : un étranglement !

Victimes du sarkozysme et des banques, les collectivités locales sont asphyxiées…

Venue du fin fond des entrailles de la France, il est une réalité vécue par les citoyens «d’en bas» dont parlent peu nos fabulistes de la médiacratie : nos collectivités locales sont proches de l’asphyxie financière. Et le phénomène ne se limite pas à quelques exemples pris au hasard. À l’heure où le gouvernement, dans le cadre du projet de loi de finances pour 2012, traque toutes 
les économies possibles, certains voudraient ponctionner encore un peu plus les collectivités territoriales, 
à hauteur de 2 à 4 milliards supplémentaires…

Emblématique de la crise financière, voici par exemple l’histoire des prêts «toxiques» vendus par la banque Dexia aux villes, département et régions. Des milliers de collectivités. Au plus fort de la bulle, Dexia avait distribué pour 25 milliards d’euros à ses «clients», qui, pour la plupart, ne savaient pas que ces prêts étaient indexés sur les résultats boursiers ou sur les taux de change entre monnaies. Ou comment les banques jouèrent les incendiaires, à l’image de ce qu’elles firent aux États-Unis avec les subprimes… Selon une estimation récente, le surcoût de ces seuls emprunts dépassait déjà les 4 milliards d’euros début 2010 ! Rappelons que Dexia, banque historique des collectivités, évita de peu la faillite en 2008 et fut sauvé par l’État – avec quelles contreparties ? – après une décennie de stratégie financière inqualifiable. L’addition en milliards d’euros sera donc à la charge des collectivités, alors que de grandes banques intermédiaires, en spéculant, ont dans le même temps engrangé des centaines de millions. Une punition sonnante et trébuchante pour les collectivités, qui s’ajoute à bien d’autres… Alors qu’elles assurent 71% des investissements publics, leur situation devient intenable. Et grotesque. Lorsque le franc suisse monte, les intérêts font de même, et ce sont moins de crédits pour les collèges, pour les crèches, bref, pour tous les services publics. Mais plus que les produits toxiques, c’est d’abord et avant tout l’assèchement du crédit qui affole les collectivités locales, d’autant que les effets de la récession sur leurs recettes comme sur leurs dépenses provoquent un effondrement de leurs finances. Face à cette situation, les différentes associations nationales de collectivités ont décidé de créer une agence de financement pour desserrer l’étau. Mais cela suffira-t-il ?

En cause, les politiques gouvernementales, qui ne cessent d’étrangler les régions et les départements depuis près de dix ans, d’abord financièrement, ensuite sur le plan institutionnel, avec 
la réforme des collectivités votée en décembre dernier. La suppression de la taxe professionnelle fut significative 
de ce mouvement de dépossession des exécutifs locaux. Sans parler des transferts de charges non compensés par l’État ou de la décision de geler sur trois ans la dotation globale de l’État aux collectivités, au prétexte de participation à l’effort de réduction des déficits, alors que les collectivités, comme la loi les y oblige, ne peuvent voter des budgets en déséquilibre! D’où l’effet ciseau. D’un côté, des recettes en diminution, de l’autre, des besoins, notamment sociaux, qui ne cessent de croître sous l’effet de la crise. Mais le choix de Nicolas Sarkozy de fragiliser les finances des collectivités locales n’est pas anodin. Le patron de l’«entreprise France» veut accélérer le processus de privatisation en généralisant les partenariats public-privé (PPP) pour financer des investissements aussi fondamentaux que l’éducation tout en éloignant encore un peu plus les Français des lieux de pouvoir. Le but? Éradiquer la vivacité des démocraties locales, qui sont souvent les derniers remparts contre 
les inégalités sociales dont sont victimes les citoyens…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 22 septembre 2011]

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lundi 19 septembre 2011

Cloaque(s) : quand la France se déshonore...

Époque. Face à l’actualité kidnappée par le cloaque des ambitieux dépourvus d’éthique, exprimons brièvement notre envie de transformer l’arène médiacratique en un théâtre d’ombres à ciel ouvert où le public – les citoyens – ne serait plus spectateur mais acteur. Pour ne plus seulement subir mais agir. Refouler la passivité de l’air du temps… L’autre soir, dans un espace clos où régnait une drôle de lumière, un écrivain mondain très «rentrée littéraire», prenant pour exemple 
la légèreté de son existence dorée, déclamait: «Et si c’était ça le bonheur, rien que l’instant présent, pas trop de rêves, surtout pas une promesse de lendemain.» Discours attrayant pour époque trouble et anxiogène. Toujours le même mal-être, parasite qui dévore le cœur et l’âme. Aucune progression sans rappel. Sentiment de crise en creux qui enserre dans les bras de l’abîme les victimes d’un monde rendu aux extrémités ?

Égout. «Le réel, c’est quand on se cogne», disait 
Jacques Lacan. Or le réel, à quelques mois d’une échéance électorale attendue et redoutée, ressemble à un égout pestilentiel dans lequel on voudrait nous noyer. Ici, un ponte local suspecté d’association de malfaiteurs. Là, un ancien président jugé pour emplois fictifs. Un peu plus loin, un ancien premier ministre accusé d’avoir réceptionné des valises et des tambours africains bourrés de billets de banque. À ses côtés, un «collègue» soupçonné d’avoir profité de rétrocommissions. Sans parler du reste. Un ex-futur-président qui aurait reçu des sommes en liquide de Bettencourt. La mise en examen d’un intermédiaire soupçonné d’avoir joué un rôle-clé dans l’affaire Karachi (la vente de sous-marins au Pakistan). Un ministre 
de l’Intérieur (n’ayant décidément rien pour lui) qui, quand 
il était secrétaire général au Palais, proposait ses «bons offices» dans certaines dictatures. Et même un ancien patron des RG ralliant la cause lepéniste… Face à cette fragrance fangeuse qui donne la nausée, nous sentons comme la fin de quelque chose que nous prédisons depuis si longtemps au royaume du prince élu, qu’il n’y a pas de quoi se montrer présomptueux : la faillite morale de nos institutions monarco-républicaines. Celle-ci atteint un tel degré d’incandescence que tout semble propice à un changement radical de République – qu’on l’appelle sixième ou, pourquoi pas, première, histoire de revenir à l’originelle… À ce propos. À ceux qui doutent encore que les Français soient désormais prêts à un tel bouleversement, est-il nécessaire de rappeler ici l’attachement viscéral de nos concitoyens à la politique, sans lequel ils crieraient depuis longtemps au «Tous pourris!» et se seraient déjà définitivement détournés de la chose publique. Ce que nous refusons de croire.

Barbouze. Le dernier épisode en date, pour le moins scabreux, provoque éclats et fureurs – et pour cause. 
Les accusations fracassantes de Robert Bourgi, alias «porteur 
de mallettes» et autres «valises», officiellement avocat d’affaires de profession (sic), ont de quoi en inquiéter plus d’un. Pour cet obscur serviteur des coups tordus de la droite version barbouze, Jacques Chirac et Dominique de Villepin auraient 
reçu des millions, entre 1995 et 2005, de la part 
de quelques chefs d’État de Françafrique. L’homme, qui s’excuse publiquement de n’avoir «aucune preuve» à fournir autre que sa «parole» (re-sic), élargit l’accusation à Giscard, Mitterrand, Pompidou et Le Pen, qui, selon lui, malgré son «discours xénophobe», aurait «fait le détour par Libreville et Abidjan avant les élections présidentielles de 1988»… Bourgi, qui travaille assidûment pour Nicoléon depuis 2005, a-t-il informé 
le prince-président de ces informations cataclysmiques? Et pourquoi la justice n’a-t-elle pas été saisie? À moins que ces révélations, pour l’heure impossibles à vérifier, ne finissent par mettre en relief l’une des faces cachées de la Sarkozye: en prétendant épargner Nicoléon et en jurant qu’«il n’est mandaté par personne», Bourgi a aussi jeté le soupçon sur le Palais. Car celui-ci, loin d’être un homme isolé (et Alexandre Djouhri, et Ziad Takieddine?), fut longtemps un protégé. En témoigne le discours de Nicoléon prononcé à huis clos en septembre 2007, lorsqu’il remit à l’intéressé la Légion d’honneur. Devant quelques ambassadeurs d’États africains, Nicoléon rendit hommage à «une amitié de vingt-quatre ans» et se félicita de «pouvoir continuer à compter» sur la participation de Bourgi «à la politique étrangère de la France, avec efficacité et discrétion». Reste trois questions. Quel crédit accorder aux déclarations de Bourgi, tardif repenti autoproclamé? En droit, aucun. Doit-on pourtant croire globalement ce qu’il déclare? Oui. Ses propos sont-ils le fruit d’une manipulation ? Oui. Un cloaque, on vous dit…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 septembre 2011.]

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vendredi 16 septembre 2011

Ferrat, entre texte et images

Voici l'article de Marion d'Allard sur l'un de mes nouveaux livres, celui sur Jean Ferrat, publié dans l'Humanité du 16 septembre 2011. Le livre est en vente en exclusivité au Village du Livre de la Fête de l'Humanité.

Par MARION D'ALLARD
Jean Ferrat s’en est allé le 13 mars 2010, nous laissant héritiers de sa musique, de ses luttes ardentes, de son humanité, refermant «l’un des plus beaux chapitres de notre histoire commune. Une histoire de profonde liberté d’agir et de penser», écrit Jean-Emmanuel Ducoin. Rédacteur en chef de l’Humanité, il signe Jean Ferrat, l’homme qui ne trichait pas. Un livre miroir, biographique et photographique, où l’image et le texte font corps, dans une valse de plus de 200 pages. On y rencontre Jean Ferrat, à chaque étape de sa vie, des plus joyeuses au plus douloureuses, de ce «petit Versaillais à l’air timide», à «l’artiste que vient voir et applaudir un public immense», de Jean Tenenbaum, à Jean Ferrat.

Un destin rare, jalonné de rencontres, structuré par les luttes, inspiré par l’amour de la poésie. Gamin des quartiers populaires, orphelin d’un père mort à Auschwitz, Jean Ferrat pansera ses plaies par les arts, en choisissant le théâtre d’abord, la musique, ensuite. Les débuts sont difficiles dans ce Paris des années cinquante ou fourmillent tant et tant de talents. «Persévérant et tenace, tels ces forçats de la scène qui tentent d’ouvrir toutes les portes, Jean finira par décrocher un engagement (…)», écrit Ducoin. Un droit d’entrée, guitare à la main, dans un de ces cabarets de la rive gauche. Une porte ouverte sur le monde de la nuit parisienne. Jean Ferrat y croisera le regard de Christine Sèvres, comédienne. Et les photos qui habillent le livre de Jean-Emmanuel Ducoin témoignent d’un bonheur sans faille.

Clichés noir et blanc, tout en sourire et en douceur de vivre. Au fil des pages, on retrouve entre autres, les visages d’Aragon, bien entendu, pour qui Jean Ferrat aura une admiration sans borne, et de sa femme Elsa Triolet. On se souvient des textes du poète, portés par la guitare du musicien. L’humanisme combatif de Ferrat sera la matrice de son œuvre. Et Jean-Emmanuel Ducoin écrit : «Avec le premier 33 tours qu’il sort chez Barclay, Jean Ferrat va frapper un grand coup et devenir pour toujours un géant de la chanson française.» Nous sommes en 1963 et Nuits et brouillard, échos au plan nazi Nacht und Nebel, devient le point d’ancrage de ses engagements, la thérapie aussi, de sa propre histoire. Des portes des usines, où il soutient les ouvriers en grève, aux pavés parisiens de Mai 68, Jean Ferrat ne cessera de défendre son idéal, un idéal communiste, loin, cependant, des réalités soviétiques.

La censure frappera fort. Ostracisé, le poète musicien verra l’interdit se transformer en piédestal et «ces entraves à la liberté d’expression participeront à la gloire de Ferrat, assurément», note Jean-Emmanuel Ducoin. Les succès s’enchaînent et Jean Ferrat trouvera à Antraigues, en Ardèche, le havre de douceur qui l’apaise et l’inspire, «une terre d’adoption». Une terre qui l’aidera à surmonter la perte de Christine Sèvres en 1981, une terre qui verra renaître l’amour, celui pour Colette qu’il épouse en 1992… Cette vie de tumultes et de luttes, d’engagements et de poésie, Ferrat, souvent blessé mais jamais abattu, l’aura vécue en se restant fidèle, et Jean-Emmanuel Ducoin nous invite au souvenir. Co-édité par Jean-Claude Gawsewitch et l’Humanité, ce livre est un morceau d’histoire de la chanson française, posée sur du papier glacé. La beauté des photos agit comme un révélateur à la simplicité précise du texte. L’histoire d’une vie d’exception, sublimée par le visage d’«un homme qui ne trichait pas».

(Jean Ferrat, l'Homme qui ne trichait pas, de Jean-Emmanuel Ducoin. Éditions Jean-Claude Gawsewitch/l’Humanité, 223 pages, 29,90 euros.)

jeudi 15 septembre 2011

Rentrée politique : besoin de changement !

Au lendemain d’une journée de «commémorations» des dix ans du 11 septembre 2001, événement qui, comme chacun le sait, bouleversa le monde autant par son choc émotionnel légitime que par ses conséquences de transformations géopolitiques, il n’est pas vain de s’y arrêter encore un bref instant. Mais en évoquant l’ici-maintenant, celui de 2011, qui donne lieu à maints retours d’expérience sur notre univers «mental»… Maintenus dans un climat de peur permanente par une stratégie de «terreur» justifiant tout, y compris des guerres, les peuples occidentaux ont compris que les effroyables attentats sur le sol états-unien avaient servi de prétexte aux politiques sécuritaires de contrôle des individus et de restriction des libertés. Nous ne sommes pas sortis de cet usage symbolique du désastre comme réaction archétypale. Ce réflexe consistant à survaloriser la nécessaire lutte contre le terrorisme possède son sens caché : nos dirigeants ont espéré affaiblir d’autres formes de luttes fondamentales pour l’avenir des citoyens. À commencer par la lutte des classes et l’indispensable rupture avec le capitalisme…

Depuis, deux conflits armés en Irak et en Afghanistan sont passés par là, sans compter les odieuses offensives menées par Israël au Liban et à Gaza, qui ne sont pas sans rapport avec «l’ambiance» anti-Arabe instrumentalisée au lendemain du 11 septembre. Longtemps s’imposa la théorie du «choc des civilisations» des Bush et autres Sarkozy, avec son cortège d’amoralités politiques que sont la torture ou les enfermements arbitraires, sans parler de l’incitation à la haine des autres, au racisme sournois et à la xénophobie, dont la droite française sarkozyste n’a pas fini d’user et d’abuser… Avec les mouvements arabes d’émancipation, qui ont fait voler en éclats certaines «vérités» d’hier, vivons-nous une fin de cycle? Dans un monde qui change et évolue vite, si vite, l’importance économique prise par les pays «émergents» est un signe. D’autant que, dans l’agenda de l’actualité, continuent de dominer les effets de la crise économique, symptôme avancé des drames sociaux du capitalisme globalisé.

La France n’y échappe pas. À la veille d’une année électorale primordiale, il convient de s’interroger sur les nécessaires volontés de ruptures radicales. Car le bilan du sarkozysme est accablant, affligeant. En moins de cinq ans, le pays a été entraîné vers un nouveau degré d’ensauvagement, mélange névrotique entre libéralisme économique et idéologie néoréactionnaire. Mais ne masquons pas la réalité : s’il s’agit de sortir le pays de l’emprise des puissances de l’argent de la Sarkozie-Compagnie, les changements «à la marge», synonymes d’aménagements du capitalisme et d’acceptation des politiques de rigueur et de «règles d’or», seraient non seulement une erreur tragique mais un contresens historique. Pour être à la hauteur des enjeux de civilisation de notre époque et tirer un trait définitif sur le monde destructeur de l’après-11 septembre, la gauche française doit réévaluer son ambition. C’est une révolution citoyenne par les urnes que nous devons préparer, pour bousculer l’hégémonie du PS et transformer le Front de gauche en un pôle de rassemblement populaire capable d’imposer un rapport de forces inédit. Car la gauche française a devant elle un défi de civilisation bien plus important qu’une question de simple alternance… Première étape pour y parvenir : les 16, 17 et 18 septembre à la Fête de l’Humanité. Le changement y sera à l’ordre du jour !

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 12 septembre 2011.]

 
(A plus tard...)

mardi 13 septembre 2011

Folie(s) : l'incroyable retour médiatique de DSK...

Actualité. L’attente – l’oubli. Des jours offerts au hasard, à la fugue, au vague à l’âme à peine dilué dans les petits frissons de l’été finissant. Après les faux-fuyants plutôt apaisés de semaines bien longues à tourner sa plume dans l’encrier de l’impatience, le désir du bloc-noteur, à la manière d’un précipité chimique agissant sur la volonté, sort comme renforcé du silence imposé. Nous parlons là du désir d’en découdre, désir en grand qui chasse la mélancolie et attise les braises, bref de ce concept de désir dont l’absence chronique explique en partie l’ampleur de la panne républicaine… Même les épreuves du temps et de la vie ne parviennent pas à noyer la brutalité comme les absurdités de l’actualité surgissante dont le rythme ne s’essouffle plus. Et il n’a pas fallu attendre longtemps pour que, en effet, brutalité et absurdités se conjuguent à tous les temps…

DSK. Le week-end dernier, la France médiacratique a vécu l’un de ces moments de folie qui nous font douter de l’existence d’une raison collective – sans oser évoquer un éventuel «bon sens» corporatiste. Le «retour» de Dominique Strauss-Kahn en France, comme chacun l’a constaté, fut l’occasion d’un cirque médiatique aussi improbable qu’affligeant. Caméras, photographes, rodéo automobile, directs en boucle, éditions spéciales : de l’aéroport de Roissy à son domicile de la place des Vosges à Paris (il y a pire comme dépaysement, non?), une véritable meute en action s’est déployée pour coller aux basques de l’ex-patron du FMI. Durant des heures, les «alertes» et autres «live blogging» firent virer au rouge toute la blogosphère et même Facebook… Comment une information (banale mais digne d’intérêt) a-t-elle pu se transformer en un «événement» capable de tout écraser, alors que, précisément, il n’y avait rien d’autre à en dire? D’ailleurs aucune annonce n’accompagna ce retour scénarisé. DSK lui-même ne parla pas. Ni Anne Sinclair. Tout juste posèrent-ils avec délectation pour les caméramans et les photographes, nonchalamment, comme de vulgaires starlettes rentrant d’un long séjour aux Seychelles… Du coup, cette journée de frénésie médiatique se résuma par un vide sidéral… et les images surréalistes d’une Peugeot fendant à vive allure la circulation parisienne sous une pluie fine.

People. Inutile de répondre à cette question : combien de Français avaient réellement envie que l’ancien favori des sondages pour 2012 mobilise ainsi nos antennes, nos écrans et nos journaux? Nous-mêmes avons fini par nous imposer le dilemme : comment parler d’une actualité semblable pour dire qu’on en parle trop ? Au passage, comment ne pas être étonnés de voir une majorité de nos confrères adopter avec DSK un comportement qu’ils dénoncent assez fréquemment quand il concerne la presse people, sans parler de la fascination (malsaine?) des médias et de leurs lecteurs pour Anne Sinclair, la «fidèle-outragée» (sic), que certains, probablement atteints d’américanisme aigu, verraient bien tôt ou tard s’engager en politique à la place de son faillible époux. DSK en Bill Clinton? Anne en Hillary? On croit rêver!

Classes. Au fond, que restera-t-il de cette actualité d’un dimanche qui aurait dû être comme les autres, quand chacun aura perçu à son juste niveau l’irresponsabilité d’un pseudo «journalisme» devenu fou? Oui, que restera-t-il quand une majorité de citoyens aura pleinement analysé cette séquence orgiaque? Ceci: juste une mise en scène jouée et surjouée par quelques protagonistes incapables d’admettre qu’ils ont quitté le champ politique pour se vautrer dans le roman-feuilleton pour voyeuristes décervelés, à commencer par le couple lui-même, qui aurait pu rentrer discrètement mais préféra à l’humilité le débarquement tonitruant. Qu’on pardonne au chronicœur son excès d’indignation, mais tout de même! À moins d’être totalement amnésique ou dépourvu du minimum de pudeur requise, comment ces «journaleux» et leurs hiérarchies pouvaient-ils oublier qu’il s’agissait là d’un homme – pas n’importe lequel – accusé d’agression sexuelle sur une femme? Certes, après l’abandon des poursuites pénales, DSK n’est désormais mis en cause que dans une procédure civile. Et alors? Cela n’empêchera en rien la nécessité d’une probable prochaine réparation vis-à-vis de Nafissatou Diallo… À ce propos. Que celle-ci ait menti sur certains points prouve-t-il que DSK est innocent? Que celle-ci ait pu nouer de peu recommandables amitiés suffit-il à la disqualifier ad vitam aeternam? Posées autrement: une femme pauvre et noire (pour ne pas dire une «domestique») peut-elle être victime d’une agression sexuelle? Au moins une chose est sûre. L’attitude des médias cette semaine vient de nous ramener aux fondamentaux : le mépris de classe existe toujours…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 9 septembre 2011.]

(A plus tard...)