jeudi 21 octobre 2021

Reconnaissance(s)

Reconnaître les crimes d’État…

Demi-pas. Le travail de mémoire est parfois un choc, un enjeu hautement politique en tant que devoir d’Histoire qui permet de tisser des récits au présent, de construire de nouveaux consensus – non sans réveiller quelques clivages bien rances. Depuis le début de son quinquennat, Mac Macron s’attelle à un exercice à haut risque, avec des hauts et des bas, celui de prendre plus ou moins à bras-le-corps le dossier le plus complexe de notre récit national précontemporain: la guerre d’Algérie. Après avoir déclaré que la colonisation était un «crime contre l’humanité», il n’a pas hésité, par plusieurs gestes forts, à s’émanciper de ses prédécesseurs. Ainsi nous n’oublierons jamais l’émotion de ses paroles concernant Maurice Audin, reconnaissant – enfin – le martyre du mathématicien communiste comme un crime d’État. Et si nous ne négligeons pas ses propos concernant le massacre du 17 octobre 1961, par lesquels il déclare que «les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité de Maurice Papon» sont «inexcusables pour la République», allant beaucoup plus loin que ceux de Normal Ier, est-ce cependant suffisant? Un demi-pas mémoriel, en vérité. Car cette répression policière ne relevait en rien d’une «bavure», mais résultait d’une véritable «terreur d’État» instaurée par le système de répression postérieure à la Seconde Guerre mondiale que le préfet Maurice Papon, aux mains pleines de sang des juifs, construisit à partir de son arrivée dans la capitale, en 1958. Des agissements perpétrés sous la responsabilité du gouvernement de Debré et du général de Gaulle. Bref, une page obscure qui connaîtra un prolongement au métro Charonne, dans la séquence finale vers l’indépendance de l’Algérie.

Vérité. De tous les crimes de la guerre d’Algérie, dont il est impossible d’établir une «échelle» dans l’infamie, le massacre du 17 octobre demeure à l’évidence l’un des plus signifiants, l’un des plus honteux, marquant pour toujours la trace du colonialisme et du racisme qui continue de hanter nos consciences. Il est une constance historique : la République s’abaisse dans la dissimulation et se grandit dans la vérité. D’où l’exigence des condamnations et, si nécessaire, d’une reconnaissance officielle. Non pour répéter le vague récit d’un passé douloureux, mais bien pour assumer un acte de mémoire au présent, indispensable pour l’à-venir, sachant que l’oubli ou toutes les formes de négationnisme structurent les logiques de revanche et participent à la production et à la reproduction des discriminations.

Héritage. Dès lors, doit-on s’étonner qu’une grande partie des responsables de droite, coalisés aux nationalistes de tout poil, évoquent à n’en plus finir les «repentances à répétition», que cela «multiplie les provocations anti-France» et qu’il y aurait une espèce de «criminalisation de notre histoire». On croit rêver. Tourner une page, comme le fit jadis l’Allemagne en reconnaissant sans équivoque ni subterfuge l’horreur du nazisme, est le ferment public du sentiment intime du repentir, celui qui ouvre l’espace à la réconciliation mémorielle. En France comme ailleurs, l’Histoire reste un héritage commun qui ne saurait s’affranchir de l’expérience ou de l’exigence de la pensée. En l’espèce, l’idée d’héritage implique non seulement réaffirmation mais aussi injonction, avec, à chaque instant, dans un contexte différent, un filtrage, un choix, une stratégie. Les héritiers ne sont pas seulement des individus qui reçoivent, mais ce sont des personnes qui choisissent et qui s’essaient à décider. L’héritage historique, avec ses pages sombres, ne se mesure pas par la passivité. La responsabilité politique commence par la mémoire ou la réception « active » et « critique » d’un legs qui se souviendra de nous-mêmes si nous procédons à sa négation. Reconnaître les crimes d’un pays comme la France n’est pas l’abaisser – mais la grandir.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 22 octobre 2021.]

mardi 19 octobre 2021

Surenchère

Quand la droite et son extrême, poussés par les nationalistes, ne nous parlent que d’immigration et d'ordo-libéralisme.

Les moments de surenchère, à ce point délirants, démagnétisent l’intérêt général et abîment la politique. La pente est à l’excès, aux débats détournés qui passent en boucle sur nos petits écrans bonapartistes – loin des principales préoccupations des Français. Alors que nos concitoyens se disent inquiets par leur pouvoir d’achat, les bas salaires et l’avenir de leurs dépenses énergétiques, les représentants de la droite et de son extrême, poussés par les nationalistes, ne nous parlent que d’immigration comme cause de tous nos malheurs, de «grand remplacement», mettant à l’agenda de toutes leurs propositions l’ordo-libéralisme le plus agressif qu’on puisse imaginer, quitte à enfoncer toutes les barrières de la vérité. Une course folle, sur un océan de sondages démonté. Indigne d’un début de campagne.

Les idéologues décrispés n’hésitent plus à se livrer tels qu’ils sont. Ici, on réhabilite Pétain au nom d’une «civilisation» soi-disant en perdition, avec les bons prénoms qui vont avec, et le racisme ordinaire qui l’accompagne. Là, on propose de rouvrir un bagne dit «démocratique» aux îles Kerguelen. Ailleurs, on propose ni plus ni moins de supprimer 150.000 postes dans l’administration, de privatiser à outrance des pans entiers de ce qu’il reste de nos biens-communs et de repousser l’âge du départ à la retraite à 65, 67 ans. N’en jetez plus!

Ce climat ne durera pas. Pour une raison simple: les Français souffrent pour de tout autres raisons. Et ils l’expriment massivement. Plus des trois quarts d’entre eux, selon une étude Opinionway pour les Échos, redoutent une flambée des prix des produits alimentaires, du logement et de l’énergie. Et seul un quart des sondés déclarent avoir «confiance» dans l’action du gouvernement pour en limiter les effets. Impitoyable réalité. Tandis qu’on voudrait accaparer notre attention par un histrion néopétainiste, le monde capitaliste, lui, poursuit son chemin. N’oublions pas que le patrimoine des 500 plus grosses fortunes de notre pays est passé de 11% du PIB en 2010 à 43% en 2021…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 20 octobre 2021.]

vendredi 15 octobre 2021

Confession(s)

Le secret de la confession et la République…

Leurre. Les lois de la République ont-elles quelque chose à voir avec celles du droit canon? En somme, doit-on mélanger le spirituel et le temporel pour mesurer – dans toutes ses acceptions – l’ampleur de la polémique après les propos surréalistes d’Éric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, selon lequel le secret de la confession est «plus fort que les lois de la République»? Beaucoup ont cru, au moment de cette déclaration, à un «dérapage» sinon à une «maladresse» langagière. Ne soyons pas naïfs. Le présupposé ainsi énoncé par l’homme d’Église ressemble, en vérité, à un leurre jeté à la conscience de toute la société dans un moment où l’épiscopat se trouve débordé et directement menacé par les terrifiantes révélations du rapport Sauvé, qui a constitué un véritable choc. Le nombre de mineurs victimes d’agressions sexuelles par des prêtres, des diacres et des religieux depuis 1950 s’élève à 216 000. Un «phénomène massif», un «caractère systémique». D’autant que la macabre statistique grimpe à 330 000, un chiffre probablement en deçà de la réalité, si nous ajoutons les personnes agressées par des laïcs travaillant dans des institutions de l’Église (enseignants, surveillants, cadres de mouvements de jeunesse, etc.). Vertigineux…

Secret. Faut-il comprendre que, pour l’épiscopat, un prêtre catholique pourrait être exempté du suivi des lois de l’État au nom du respect des lois de sa religion? Le bloc-noteur ne le sait que trop: pour un croyant, il existe bel et bien une «autorité» divine ou transcendante qui dépasse de loin toutes les institutions humaines, même en République. D’ailleurs, le législateur et la justice ont depuis longtemps examiné cette question épineuse, assez inextricable, celle du secret de la confession impossible à transgresser – du moins pour les intercesseurs de Dieu. Ils le tiennent même pour un secret professionnel, au même titre que celui des médecins, avocats, etc., lui donnant un cadre et des limites dont les nombreuses lois et jurisprudences se perdent dans l’histoire tant elles restent sujettes à interprétation. Car le signalement, autrement dit la dénonciation, est toujours possible quoique soumis aux aléas des époques : parfois le secret impose le silence ; d’autres fois, il permet le signalement. Soyons précis. La loi française (article 434-3 du Code pénal) punit la non-dénonciation aux autorités judiciaires de certains crimes et délits. Mais, dans l’article en question, il est toutefois précisé que des exemptions potentielles existent, en particulier pour les personnes… astreintes au secret. D’où la question fondamentale: peut-on, doit-on accepter une autorité suprême au-dessus de nos lois républicaines, à savoir Dieu? Grotesque suggestion, dès que la raison l’emporte. Comment croire (sic), en effet, que les catholiques et leurs représentants parviennent à nous convaincre que la règle du secret de la confession est le résultat d’une autorité divine – non contestable – qui doit mécaniquement s’imposer à la loi commune?

Victimes. Si Éric de Moulins-Beaufort avait voulu rassembler autour de l’épiscopat les catholiques les plus traditionnels, c’est-à-dire ne pas perdre les plus «classiques» d’entre eux en pleine tourmente, il ne s’y serait pas pris autrement, quitte à opposer un bloc anti-religions à un autre bloc pro-religions prêt à affronter l’État. Pari risqué: opposer lois de Dieu et lois de la République relève ni plus ni moins d’une conception archaïque du christianisme. Oublions donc l’idée d’une divinité législatrice, puisque l’enjeu se trouve ailleurs. Il concerne l’Église de France et son attitude, désormais, face aux centaines de milliers de victimes de violences sexuelles passées et peut-être à venir. Même les croyants admettront que ce sont les autorités religieuses – et non Dieu! – qui n’ont pas réussi à prévenir la pédocriminalité au sein de leur institution. Dès lors, jusqu’à quel point tolérer une pratique, le secret de la confession, dont l’un des effets nous a été clairement révélé? «J’ai vu le mal le plus absolu», a déclaré Jean-Marc Sauvé, responsable de la commission indépendante sur la pédocriminalité dans l’Église catholique, en rendant son rapport. Le voilà, le vrai sujet…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 15 octobre 2021.]

dimanche 10 octobre 2021

Dans six mois…

Le spectacle bestial de la précampagne. Combien de temps encore ce climat d’hystérisation des débats durera-t-il? 

Désolante constatation. L’écume ultra-surexposée de la vie politique du moment inciterait à baisser les yeux, tel un réflexe pavlovien, ne laissant que des phrases en peluche et des idées en vrac. Ces agitations, ces reptations odieuses, ces provocations cyniques et revanchées, propulsées à l’infini par les sphères médiatiques dominantes, nous affligent autant qu’elles nous inquiètent. Pourtant, dans six mois très exactement, nous voterons pour la monarchie présidentielle instituée par les urnes, élection qui déterminera un bon bout de notre avenir. Et dans huit mois, échéance tout aussi fondamentale, les Français devront élire une majorité à l’Assemblée nationale, cœur législatif de nos institutions.

Une urgente question se pose et elle traverse tous les esprits authentiquement républicains: combien de temps encore ce climat d’hystérisation des débats durera-t-il pour qu’une société démocratique comme la nôtre puisse encaisser le choc inouï d’une confrontation quasi confisquée, nous autorisant, enfin, à une prise de hauteur qui permettrait de retrouver collectivement le chemin de la pensée et de l’idéal d’un vrai affrontement?

Face à spectacle bestial, tout est affaire de regard. Ceux à qui il reste des yeux pour voir se passent très bien des caméras de surveillance idéologique et de cette frénésie sondagière, aiguisée par la «fabrication» Zemmour, qui crée des bulles aux effets pervers et attise un confusionnisme à outrance. Emmanuel Macron s’y conforme assez bien, d’ailleurs. Installé depuis cinq ans dans son mortifère tête-à-tête avec Marine Le Pen – ce qui explique en grande partie la situation actuelle –, voilà qu’il donne désormais l’impression d’entamer une partie de duettistes avec l’histrion de service, comme s’il avait déniché un autre idiot utile du système. Terrible moment de saturation de l’espace public, qui, hélas, donne du crédit à une possible et violente contre-révolution idéologique.

Les progressistes, les syndicats et les forces de gauche ont un énorme rôle à jouer – et une responsabilité majeure – pour éviter le pire et réenchanter les alternatives de transformation sociale, démocratique et écologique. Les citoyens doivent s’en mêler, dès maintenant. L’heure est au combat. Et au travail. On ne pratique pas la politique en regardant ses pieds – mais en projetant loin sa vision et ses intentions, très loin même. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 11 octobre 2021.]

jeudi 7 octobre 2021

Massacreur(s)

Bernard Tapie, incarnation de la dérive néolibérale.

Errements. Les emballements médiatiques nous tuent, quand ils procèdent, si régulièrement, à d’odieux révisionnismes. Ainsi donc, quoi que nous pensions d’un défunt, il conviendrait à toute force d’écrire: la mort force le respect, comme le combat contre la maladie, etc. Admettons volontiers qu’il y a un temps pour tout, et que certaines batailles s’inclinent devant les circonstances. À une condition néanmoins: ne rien oublier, ne rien omettre, ne rien enfouir dans les tiroirs incommodes de l’Histoire. Bernard Tapie s’en est allé, et avec lui quarante ans de fascination déplacée. Il aurait connu «mille vies», un «destin hors norme». Et alors? Les défauts et les qualités de l’homme importent peu, en vérité. Ce qui compte, à l’heure des bilans, c’est ce qu’il a incarné en profondeur, à savoir les mutations dérivantes – sinon délirantes – du paysage idéologique et politique au tournant des XXe et XXIe siècles. Prenons bien la mesure. Le bloc-noteur ne parle pas là d’une coupe aux grandes oreilles qui chavira de bonheur toute la France, comme si un triomphe pouvait effacer la mémoire d’un pseudo-entrepreneur sans scrupule, massacreur d’entreprises. Non, Bernard Tapie a simplement personnifié, plus que d’autres, la dérive néolibérale de notre société, au point de miner de l’intérieur la social-démocratie française, l’entraînant dans des errements qu’elle paie encore aujourd’hui. Et pourtant, en dépit de sa maladie, la séduction de voyou qui l’avait porté au pinacle continuait d’opérer sur tant d’esprits. Étrange mystère, n’est-ce pas?

Opportuniste. Il n’y a plus de quoi, il n’y a plus que des qui. Et ce qui, Bernard Tapie, n’a cessé d’insuffler une conception très individualiste de la politique – fameuse glorification de la «réussite» – annonçant bien avant l’heure une forme de «populisme à la française» capable de tout, frayant le chemin de ce que d’aucuns nomment désormais «l’illibéralisme», dans un mélange opaque entre affaires et gestion de la chose publique. Une dérive bien plus fondamentale que nous le pensions à l’époque, sans doute, qui participa de la décrépitude générale. Que des mauvais souvenirs, pour peu qu’on y réfléchisse sérieusement. Comment accorder encore du crédit (sic) à un pirate du capitalisme déglingué, à un rôdeur des tribunaux de commerce qui pillait les épaves, amassant une fortune de capitaine d’industrie opportuniste, devenu pour beaucoup le héraut d’une modernité clinquante et ultrafriquée, accélérant jusqu’à l’orgueil et l’orgie cette maudite «conversion libérale»?

Marqueurs. Voilà où nous en sommes. Et plus personne, ou presque, ne pose cette question : comment contrôler la sauvagerie plantée au cœur de l’économie libérale et sauvegarder la discipline collective propre à toute civilisation? Lui fut tout le contraire. Il y a cent ans, les conservateurs vomissaient la République, et les socialistes et les communistes, le capitalisme (chaque camp se définissait par ce rejet même). La droite, depuis lors, a épousé Marianne en secondes noces, et une partie de la gauche, le FMI. Que nous reste-t-il des marqueurs essentiels au milieu de cette confusion globale? Les solidarités collectives opposées au sauve-qui-peut individualiste? Régis Debray écrivait, dès 2008: «Le ’’du bonheur et rien d’autre’’ est un facteur commun. La lutte des classes ? Celles-ci se définissaient par ’’leur place dans le processus de production’’. La société du loisir et des services immatériels ne facilite pas le repérage.» Les «années Tapie» ont filé, emportant tout sur leur passage, et le constat s’avère plus cruel ici-et-maintenant. Lors de son face-à-face avec Le Pen, en 1994, tandis qu’un minable présentateur sortait des paires de gants de boxe sur le plateau de télévision, Tapie déclara: «C’est sérieux, la politique.» Pour une fois, il avait raison. Pour une fois seulement…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 8 octobre 2021.]

mardi 5 octobre 2021

Le mal absolu

Au moins 330.000 victimes de pédocriminalité. L’épiscopat exprime «sa honte», «son effroi» et demande «pardon». Mais ce pardon ne suffira pas à dépasser l’insupportable vérité.

«J’ai vu le mal le plus absolu.» Les propos sans ambiguïté de Jean-Marc Sauvé, ancien grand serviteur de l’État et responsable de la Commission indépendante sur la pédocriminalité dans l’Église catholique, résonnent comme un coup de tonnerre. Quant aux conclusions du rapport de 2 500 pages, fruit d’un travail lancé en 2018, elles constituent un choc pour toute la société française. Le nombre de mineurs victimes de prêtres, diacres et religieux depuis 1950 s’élève à 216.000. Un «phénomène massif» qui présente donc un «caractère systémique».

Un crime accablant, dont l’ampleur ne nous surprend pas puisqu’il fut couvert pendant des décennies par le silence et l’inaction de toute la hiérarchie catholique. D’autant qu’il convient d’ajouter les personnes agressées par des laïcs travaillant dans des institutions de l’Église (enseignants, surveillants, cadres de mouvements de jeunesse, etc.): la macabre statistique grimpe dès lors à 330.000, un chiffre probablement en deçà de la réalité. Combien d’autres, pour jamais oubliées de l’Histoire? Combien de familles brisées pour toujours?

L’épiscopat, par la voix du président de la Conférence des évêques de France, Éric de Moulins-Beaufort, exprime «sa honte», «son effroi» et demande «pardon» aux victimes. Il était temps. Mais ce pardon ne suffira pas à dépasser l’insupportable vérité, qui dépeint la responsabilité collective d’une tragédie.

«N’allez pas croire que je suis venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive.» L’Église ferait bien de s’inspirer des paroles de son Christ. Les mots ne suffisent plus, désormais, encore moins une quelconque repentance confessionnelle. Car le problème n’est pas l’Église, mais les victimes détruites à vie. Aller jusqu’au fond de la plaie, la désinfecter réclame courage et lucidité, réparations et décisions fortes. Plus rien ne sera comme avant et le rapport Sauvé marque un tournant radical. Nous n’emballons pas certaines horreurs dans du papier de soie. En 2018, convoqué au Vatican, l’épiscopat chilien avait démissionné en bloc. S’il n’était pas suivi d’effets, ce rapport terrifiant serait une trahison des victimes. L’omerta est définitivement morte. Mais du célibat aux carcans d’un autre âge, l’aggiornamento de l’Église doit suivre.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 6 octobre 2021.]

jeudi 30 septembre 2021

Décrépitude(s)

Zemmour-le-voilà, ou l’Action française…

Histrion. À l’heure où s’écrivent ces lignes, tandis que l’époque vire idolâtre, aguicheuse et sans scrupule, nos cœurs de républicains se serrent. Les sondages ne sont que des sondages et d’ici l’échéance des prétendant(e)s à l’élection monarchique, qui rend folle la France, le paysage politique et social peut encore se modifier et même se désagréger – qui sait? Ici-et-maintenant, le bloc-noteur atterré se doit néanmoins de constater que, désormais, deux potentiels candidats d’extrême droite trustent environ 30% des intentions de vote. Le phénomène s’avère tellement inouï et improbable qu’il est presque trop tard pour tergiverser. Après des années de chroniques sur la famille Le Pen, père et fille, après une bonne quinzaine d’écrits sur les atrocités de Zemmour-le-voilà, un fait politique déplorable s’impose à tous: la vieille pulsion nationaliste, qui a conduit à la collaboration avec le nazisme, est non seulement de retour, mais elle sature l’espace médiatique. L’irruption zemmourienne, et les ponts qu’elle installe entre les fascistes de toutes tendances et la droite extrême, en dit long sur l’état du camp conservateur et réactionnaire, prêt à se jeter dans les bras d’un histrion révisionniste. Minable moment d’involution, entre Action française et Vichy…

Pétainiste. Que les non-informés nous pardonnent: il suffisait d’avoir lu, dès 2014, le Suicide français (Albin Michel), pour comprendre la matrice fondamentale de Zemmour-le-voilà et à quel point le personnage était déjà en place, à la fois odieux et ordurier, poujadiste et pétainiste. Nous ne sommes pas en train d’écrire qu’il est plus ou moins néfaste que Fifille-la-voilà (encore que), mais l’ampleur de la «bulle» médiatique et politique autour de son nom, de son dernier livre et de ses prestations publiques hallucinées, a de quoi nous inquiéter. Sa mécanique est huilée et sa dialectique – machiavélique – se veut savante. L’ex-polémiste, moitié Maurras contemporain moitié Pauwels qui ose tout, même s’approprier l’héritage du général, n’incarne que la revanche xénophobe et ultranationaliste. Dans son livre, il s’avouait deux ennemis de classe privilégiés: les soixante-huitards et les féministes (enfin, surtout les femmes en vérité). Invraisemblables propos: «La propagande consumériste mina la culture traditionnelle du patriarcat ; les publicitaires, sociologues, psychologues s’allièrent aux femmes et aux enfants contre les pères qui contenaient leurs pulsions consommatrices.» Il louait les «hommes retrempés dans une virile vertu spartiate», refusait ce qu’il appelait la «domination émolliente des femmes» et regrettait que «ces vagues de féminisation et d’universalisme postchrétien» puissent briser «les digues d’une France encore patriarcale, reposant sur l’imperium du père, à la maison comme à la tête de l’État».

Décrépitude. Le pire était encore ailleurs. Et par les hasards de son propre agenda, qu’il semble pouvoir imposer aux chaînes d’information en continu, nous en parlons en boucle depuis au moins quinze jours: le rôle de Pétain dans la déportation des juifs. Pour lui, une «doxa édifiée» qui repose sur «la malfaisance absolue du régime de Vichy». Vous avez bien lu. Dès le Suicide français, Zemmour-le-voilà exaltait la figure de Pétain, qu’il disait sauveur de «juifs français» (ignoble nuance, même entre juifs) et pointait «l’efficacité de l’échange juifs français contre juifs étrangers, voulu et obtenu par Vichy». Pétain en héros, voilà tout. Sept ans plus tard, il récidive. En vérité, l’ultraréactionnaire a procédé depuis longtemps à sa mue de pré-fascisant. En 2014, il ne cachait pas: «Maurras exalta jadis les quarante rois qui ont fait la France ; il nous faut désormais conter les quarante années qui ont défait la France.» Nous serons d’accord sur un point. Oui, les quatre dernières décennies furent assez tragiques. Sauf que Zemmour-le-voilà n’est aujourd’hui que le produit monstrueux de cette lente et terrifiante décrépitude idéologique…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 1er octobre 2021.]

jeudi 23 septembre 2021

Socle(s)

Vraiment à droite, la France qui vient?

Murmure. Telle une passion triste, le déboussolé de gauche n’en finit pas de nous exténuer en tant que permanence. Qu’il est difficile, par les temps qui courent, de conjuguer optimisme avec le «cercle de la raison» retrouvé. Tout l’espace public semble broyé par le paysage médiatico-politique ambiant, et pourtant, quelque chose nous murmure à l’oreille: et si la France qui vient ne ressemblait en rien à ce qu’on nous promet du matin au soir? Puisqu’il convient d’être de son temps et secrètement à côté, un pied dedans, un pied déjà ailleurs, dans un présent étale et par-delà, tentons pour une fois de déconstruire une idée toute faite qui imprègne jusqu’aux esprits les plus critiques. Ainsi donc, la société française dans son ensemble traverserait une «droitisation» généralisée, pour ne pas dire une «ultradroitisation», en épousant aveuglément ses thématiques essentielles. Ce serait tellement évident et visible que le bloc-noteur lui-même, par dépit de la constatation, a souvent accrédité l’hypothèse. Depuis, cette thèse est relayée comme s’il s’agissait d’une vérité acquise. Exemple, Rachida Dati, qui expliquait la semaine dernière: «La France est majoritairement à droite. Elle est majoritairement à droite dans ses valeurs, dans ses attentes et dans ses préoccupations.» Vous avez bien lu: les «valeurs», les «attentes» et les «préoccupations». Fermez le ban.

Corpus. Un mythe (une idée plus une croyance) naît parfois de quiproquos. D’autant que le positionnement «politique» ne dépend pas seulement d’un scrutin et/ou des intentions de vote. Se focaliser sur les derniers résultats électoraux, frappés d’une abstention record, singulièrement chez les moins de 35 ans, signifierait que nous négligions mécaniquement plus de la moitié des Français qui, à l’évidence, se remobiliseront pour l’élection présidentielle. Par ailleurs, attention de ne pas confondre le débat médiatique – l’emprise de la petite «musique» dominante – et la réalité du corps social environnant, plus divers qu’il n’y paraît. Même en admettant que le positionnement à droite continue de grimper sur certains aspects, les «valeurs de gauche» progressent régulièrement, elles aussi, et de manière plus structurante et durable chez les jeunes générations. Promesses d’à-venir? Les fractures béantes existent, mais le socle commun est là, sous nos yeux. Une récente étude d’EVS (European Values Study) confirme ce que nous ne voyons pas forcément. Contrairement à l’idée de droitisation, ce sondage montre «une hausse des valeurs de tolérance et d’égalité» en France, tandis que notre société «devient plus permissive, moins conservatrice». Quant à l’attachement à la justice sociale, il reste essentiel pour plus de 70% de nos concitoyens, sans parler de l’aspiration à la «solidarité», aux «partages des richesses», à «l’intervention de l’État», à «la réduction des inégalités», etc. Ce corpus pèse.

Oligopole. Que signifie, dès lors: «La droite est majoritaire»? Et de quelles droites parle-t-on? Certes, le climat idéologique se vautre dans l’oligopole. Selon la définition, une condition d’oligopole se rencontre lorsque nous trouvons, «sur un marché, un nombre faible d’offreurs disposant d’un certain pouvoir de marché et un nombre important de demandeurs», traduit autrement par «situation de marché oligopolistique». Bref, «les» droites et tous leurs relais s’échinent à construire l’agenda de la précampagne (à l’image d’Éric Zemmour), bien aidés par la puissance dogmato-médiacratique. Demeure une vérité: les crises successives se sont accumulées et elles s’additionnent aux valeurs de progrès qui, de leur côté, ne cessent de croître. Inéluctable évolution? Ou optimisme déplacé?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 24 septembre 2021.]

jeudi 16 septembre 2021

Grondement(s)

La Fête fut un concentré vivant de l'Humanité comme idéal...

Idée. Rien ne remplace les forces militantes. La Fête de l’Humanité, d’esprit puissant et de haute conscience collective, le week-end dernier, a mis en pratique la démonstration que l’engagement reste une solidité primordiale qu’aucune valeur ne remplacera exactement. Le bloc-noteur ajoutera que les femmes et les hommes en question n’ont pas seulement servi par leur action l’Idée, ils la servent déjà en tant que citoyens, mais qu’ils ont fait la preuve par leur exemple qu’aujourd’hui encore l’Horizon peut jaillir des sources les plus diverses, à condition d’être ardentes et profondes. Elles et ils ont éveillé, frémissante, une admirable révolte, l’instinct le plus fier de la liberté et de sentiment de la justice. Pour eux, les droits et l’égalité restent tout ensemble le patrimoine commun de tous les citoyens et dans l’épicentre, le bien particulier, la propriété intime et sacrée de l’espèce des dominés qui refusent de subir, comme s’ils traçaient par leur simple présence des mots offerts aux vents porteurs: «Résister», «Construire», «Innover», «Inventer»…

Grandeur. Une semaine s’est désormais écoulée – déjà – et l’imprégnation de la Fête, telle une mémoire vivante façon mode d’emploi, ne se dissipe pas. Rendez-vous compte. Face à tant d’adversités sanitaires et financières, malgré les restrictions, les jauges, les incertitudes et pas mal de freins liés aux circonstances, qui imaginait semblable succès populaire, politique et artistique, alors que beaucoup parlaient de «gageure» à peine quelques semaines auparavant? Pareil bonheur a peu d’équivalent, en vérité. Et nul ne nous interdit (c’est même indispensable) de trouver réconfort, grandeur et vitalité dans ce moment vécu, aussi éphémère et éblouissant soit-il, avec celui que nous pouvons nommer le «Peuple de la Fête», duquel nous ne voulions pas nous séparer – témoin ardent d’une mémoire vigilante et de ce bien inestimable et rare nommé le «partage». Celui-ci nous hisse au-delà de nous-mêmes, bien au-delà, et nous contraint à une exigence nouvelle tout en nous obligeant devant l’Histoire.

L’après. Nous distinguons à l’arrière-plan le «grondement de la bataille», comme le disait Michel Foucault. Car une question hante néanmoins chacun d’entre nous après avoir vécu l’allégresse. Elle nous hante tant et tant, particulièrement cette année, que la poser provoque presque des tremblements: comment «poursuivre» la Fête? Plus précisément, comment dans cet «après» en préserver jusque dans les moindres détails et ses tréfonds à la fois la diversité, la richesse et l’intelligence, mais aussi l’esprit de débats et de controverses, les créations et toutes les audaces, bref, comment chérir en le déployant cette démesure humaine faite d’espérance et d’esprit politique que nous-mêmes, peut-être, nous n’évaluons pas à sa juste valeur? La Fête fut un concentré vivant de l’Humanité comme idéal. Des idées, de la nouveauté, de la maturité et de la jeunesse – celle-ci, du moins une majorité, ne sachant même pas qu’elle en garderait peut-être quelque chose de fondamental. Plus qu’un espoir, un rappel. Jean-Jacques Rousseau l’écrivait en son temps: «Les particuliers meurent, mais les corps collectifs ne meurent point.» Voilà notre raison d’être. L’horizon que ces citoyens acharnés ont dessiné ensemble forme des ourlets que seule l’imagination collective déplisse à l’image de nos ambitions. Pas que du rêve: du concret. Vigilant, le «message» de La Courneuve nous inspire pour demain, pour le futur. Souvenons-nous des paroles de Paul Valéry: «Le corps social perd tout doucement son lendemain.» Le poète et écrivain évoquait le royaume de France au temps de Montesquieu, avant 1789 et ce que nous savons. La formule s’applique à notre époque. Rien ne se perd dans l’histoire des hommes.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 17 septembre 2021.]

lundi 13 septembre 2021

3 600 milliards de dollars

Sur les huit premiers mois de l’année, le «marché» mondial des fusions-acquisitions a déjà atteint des records. Le capitalisme globalisé poursuit sa course folle.

Et pendant ce temps-là, à bas bruit, comme si de rien n’était, la cynique mécanique du capitalisme globalisé poursuit sa course folle vers la financiarisation à outrance. Nous ne sommes ni plongés dans la lecture d’un roman de John Grisham, ni dans le visionnage d’un célèbre film d’Henri Verneuil. Nous ne parlons là que du réel, avec sa logique glaçante. Lisez plutôt: sur les huit premiers mois de l’année, le «marché» mondial des fusions-acquisitions a déjà atteint les 3 600 milliards de dollars…

La pandémie et la crise planétaire n’y ont rien changé. Les chiffres donnent le vertige, même aux spécialistes du genre comme Cécile Ratcliffe, nommée début septembre directrice générale de Citigroup pour la France, qui s’exclame: «Je n’ai jamais vu une activité aussi extraordinaire!» Le choix des mots. Et pour cause. Non seulement ce montant dépasse de très loin celui observé l’an dernier sur la même période (1 820 milliards d’opérations), mais il surclasse également les volumes moyens sur la période 2015-2019 (2 456 milliards). Faiblesse des uns, puissance absolue des autres. Nous allons donc vivre l’année record du Monopoly mondial…

Les méthodes, nous les connaissons par cœur. Soit fusionner, en rachetant en vérité un concurrent, ce qui permet à une entreprise d’augmenter sa part de marché sans aucun investissement en «interne». Soit conquérir agressivement pour récupérer les savoir-faire et les brevets sans avoir à les développer, ce qui génère de la croissance. Des groupes concentrent ainsi les profits afin de retrouver le chemin de la rentabilité. À la clef, combien d’emplois sacrifiés? Combien de restructurations?

La France n’est pas à l’écart. Depuis des mois, les fusions se multiplient : Peugeot et Fiat Chrysler, Alstom et Bombardier, Faurecia et Hella, Adecco et Qapa, etc. Cette concurrence tue l’emploi et casse ce qu’il reste du tissu industriel, alors qu’un partage des coûts et des productions sans dépense en capital paraît un doux rêve d’idéalistes aux yeux des maîtres de la finance. Plusieurs débats de la Fête de l’Humanité ont pourtant démontré que le chemin de la «coopération» était possible. D’où notre colère encore plus vive.

[EDITORIAL publié par l'Humanité du 14 septembre 2021.]

jeudi 9 septembre 2021

Retrouvaille(s)

La Fête, une sensation, un plaisir et beaucoup d’engagement.

Partage. S’élèvent déjà, depuis le trop-plein d’émotion qui s’entortille avant l’heure, les respirations inspirées du Peuple de la Fête. Des retrouvailles, des vraies. Ultime retour à La Courneuve, avec au cœur autant d’envies que d’appréhension. Par temps de Covid, passe sanitaire en main, nous espérons tout surmonter, nous adapter, ne pas nous laisser distraire par les effets psychologiques d’une pandémie durable, comme s’il fallait jouer la fiction de la normalité tout en sachant qu’il serait hasardeux d’y croire totalement. Pour réussir le passage de l’horizon d’un seul à l’horizon de tous, les mots secs ne suffisent plus. De même, pour qu’une petite joie personnelle devienne grand bonheur collectif, il convient de marier l’oreille avec les yeux – une sensation, un plaisir et beaucoup d’engagement. Nous restons en cette terre du «nulle part ailleurs où il faut être» le couteau bavard des plaies humaines à la lisière des espérances franches. Parce qu’elle diffuse de la mémoire vigilante et ce bien précieux nommé « le partage » qui nous grandit et nous hisse au-delà de nous-mêmes, bien plus haut, la Fête de l’Humanité demeure (telle une maison commune) notre meilleure alliée pour trouver la force du grand retournement des consciences. Cette année plus encore que d’ordinaire, sans doute, tant la nécessité de refondations alternatives s’avère urgente. Souhaitons trois jours de succès populaire et d’élans revisités, durant lesquels la liberté, la vraie liberté, chassera la paralysie et éloignera les peurs d’une société en crise profonde. Besoin d’air!

Marqueurs. Dans un contexte connu et redouté de désarroi et de trouble, l’enquête annuelle d’Ipsos-Sopra Steria sur les «Fractures françaises», publiée par le Monde cette semaine, nous donna curieusement du grain à moudre. Et de quoi réfléchir. Près d’un Français sur deux pense que, «pour renforcer la croissance, il faut renforcer le rôle de l’État dans certains secteurs de l’économie». Intéressant, non? Ce n’est pas tout: 42% des personnes interrogées estiment qu’«il n’y a pas assez de solidarité envers les gens qui en ont besoin». Des marqueurs authentiquement de gauche. Pourtant, chacun connaît la situation des partis et des responsables politiques qui s’en réclament. Le glissement vers la droite totale impulsé par Mac Macron depuis quatre ans aurait dû, en toute logique, dégager un espace considérable pour les idées progressistes. Est-ce trop tard, alors que la question sociale reviendra tôt ou tard s’imposer majoritairement dans les esprits?

Horizons. Cette année, ce dont nous avons envie, c’est plutôt un «examen d’émotion politique» qu’appellent les circonstances du retour de la Fête dans son format (presque) traditionnel. Quand les malins dominent, il n’est pas interdit de combattre, de porter le fer, fort et sans retenue. Mieux : il devient impérieux de retrouver la chaîne dont nous ne sommes qu’un maillon. Voilà la définition de cette Fête unique au monde et du journal qui la porte. Le rendez-vous de toutes les singularités mises en commun, dans ce doux mélange de rêveries concrètes et de profondes envies d’en découdre avec la matière politique dans ce qu’elle a de plus noble, comme si nous étions tous les dépositaires de cette gigantesque chaîne d’union de centaines de milliers de mains, gonflés d’un souffle porteur, poussés dans le dos, en quelque sorte, par l’exigence de transformation. Ces mains tenues et solides constituent l’unité même de l’histoire de l’Humanité, ce «patrimoine national» qui est tout sauf un musée. Le bloc-noteur ne l’oublie pas: dans trois jours, la Fête dira «adieu» à La Courneuve. Un site n’est qu’un site – mais quelle aventure! Après, nous voguerons vers un autre lieu, d’autres horizons. Ni la fin du monde, ni le début d’un autre, juste la suite de l’Histoire d’une extrême fragilité. Cela réclame de la précaution. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 10 septembre 2021.]

mardi 7 septembre 2021

Devoir de justice

La justice, toute la justice, rien que la justice: voilà ce que nous attendons du procès des attentats de 2015, préparé à la mesure du choc infligé à notre pays. 

Nous portons tous la marque d’épouvante du 13 Novembre, comme trace inaliénable d’une épreuve collective traumatisante et durable. Mais ils n’auront pas notre haine… Ce 8 septembre, date charnière pour l’Histoire, s’ouvre donc le procès hors norme des attaques terroristes de masse qui frappèrent Paris et Saint-Denis, en 2015. L’État de droit aura les derniers mots, qui ne seront pas brefs. Vingt accusés, dont treize membres de la cellule djihadiste responsable de l’opération, répondront durant neuf mois de leurs actes, qui ont causé la mort de 130 personnes et blessé des centaines d’autres durant les trois heures de tuerie au Stade de France, au Bataclan et aux terrasses des cafés environnants. Le seul membre du commando encore en vie, Salah Abdeslam, sera présent dans le box. Si juger consiste aussi à essayer de «comprendre», que peut-on attendre de lui, tragique maillon d’un fanatisme absolu et bras armé d’un complot ourdi par Daech? Et quelle sera son attitude face aux témoignages des 1780 personnes qui se sont constituées partie civile?

La justice, toute la justice, rien que la justice : à hauteur de tout ce qui constitue notre République, voilà ce que nous attendons de cet événement judiciaire préparé à la mesure du choc infligé à notre pays par cette nuit noire de barbarie. Œuvre cathartique, de mémoire et de deuil, ce temps de la raison s’annonce émouvant et éprouvant, mais indispensable pour que la société tout entière tente d’y puiser le meilleur, comme lors du procès des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Défi immense en vérité.

N’oublions rien. Dans un contexte d’ultradroitisation et de dérives sécuritaires en tout genre depuis des années, notre démocratie se trouve au bord du gouffre. Le combat contre l’abîme du terrorisme nous unit, bien sûr, d’autant que le «11 Septembre français» a transformé nos vies. Mais nombre d’idéologues odieux continuent de fragmenter la République jusqu’à sa négation même et ces derniers ne manqueront pas, en pleine campagne présidentielle, d’instrumentaliser le procès des attentats. L’impérieux devoir de justice, c’est précisément tout le contraire de la haine. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 8 septembre 2021.]

dimanche 5 septembre 2021

Mécanique(s)

L’«intérêt de classe», question subalterne?

Charnière. Des rembrunissements ont submergé les massifs, à deux vallées du bloc-noteur, trois peut-être, tandis que les déluges de la «rentrée» se profilaient déjà à l’horizon avec son lot de tempêtes et de clartés qui rejoueraient ­immanquablement les scénarios de l’observateur attentif qui n’esquive jamais les périls sans chercher à succomber à ses pièges. Après les lectures enflammées des dernières livraisons de Philippe Bordas (Cavalier noir, Gallimard) et de Joseph Andras (Ainsi nous leur faisons la guerre et Au loin le ciel du Sud, Actes Sud), qui rompirent les proses d’outre-tombe et d’anémie de tant et tant d’auteurs rognant à loisir les extrêmes du parler français, il était enfin temps, en vue d’une année électorale charnière, de consacrer son ultime tâche de découvreur au livre de Pierre Rosanvallon, professeur au ­Collège de France, intitulé les Épreuves de la vie (Seuil). Le parti pris de l’opus annonçait une vérité – que nous partageons – qui traverse la vie de notre société: l’«intérêt de classe» devenant une question subalterne, ce serait désormais le «vécu» et le «ressenti» qui détermineraient l’ensemble des rapports à autrui et aux institutions, théorise en effet le sociologue et historien. Du grain à moudre pour comprendre, et surtout analyser, ce que d’aucuns nomment «la mécanique intime des choix politiques contemporains».

Mutation. Soit, ces toutes dernières années, un nombre incalculable d’«experts» se sont penchés au chevet de cette France en pleine mutation, cherchant là des explications sociologiques, ici des clefs de frustrations collectives, déployant parfois des outils très savants pour décrypter les «humeurs» citoyennes, mais délaissant la plupart du temps le champ de la critique sociale au profit d’une grille de lecture ethnique ou territoriale. Nous avons même lu, sous la plume d’un journaliste anglais, David Goodhart, le «découpage» né de la mondialisation entre les «Anywhere» et les «Somewhere»: ceux qui se vivent comme étant «de partout» et ceux qui se sentent «de quelque part». Sans parler des «théoriciens» d’une nation multiple et divisée, fragmentée, prête à toutes les sécessions puisque la République ne serait plus le ferment universel d’un projet commun et partagé. Pour étayer ces thèses, qui ne sont pas que fictions, les mouvements sociaux des dernières périodes, par leur caractère assez inédit et multi­forme, en témoigneraient: gilets jaunes, manifestations contre le passe sanitaire en plein été, etc. En somme, le côté «gazeux» du contexte politique et social favoriserait l’imprévisible et l’absence de cohérence de tous ces excès de colère qui ne produiraient, en définitive, qu’un agrégat de contestations individuelles résumable en une formule : on veut changer notre vie, pas la société…

Centralité. Pierre Rosanvallon se veut plus mesuré. Ce qu’il appelle les «épreuves» vécues par les Français seraient, au contraire, les «nouveaux fondements» d’une potentielle «action collective». Pour lui, les «structures globales de la société» ne sauraient ­justifier à elles seules les récents mouvements sociaux, tandis que les sondages resteraient insuffisants pour comprendre véritablement où en sont réellement nos concitoyens. Pierre Rosanvallon croit que, dans un monde à cent à l’heure où les identités de classe et les organisations collectives ont perdu de leur centralité, il faut regarder les «communautés d’émotion» ou les «communautés d’indignation» comme preuves tangibles qui permettraient de créer du «commun». Un changement de culture politique, en quelque sorte. «L’épreuve du mépris est au cœur de la question sociale», résume d’ailleurs l’auteur, qui prend pour exemple le mouvement contre les retraites, plus classique en apparence, pouvant se lire comme un cri face à l’«incertitude généralisée sur l’avenir de chacun». Le sociologue et historien en appelle donc à un «nouvel art de gouvernement», seul moyen selon lui de combattre les «populismes», le «technolibéralisme» et même le «républicanisme du repli sur soi». Nos ombres suivent toujours celles des massifs… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 3 septembre 2021.]

dimanche 25 juillet 2021

Fractures

Alors que la quatrième vague laisse planer le doute, l’ampleur des inégalités vaccinales est éloquente. Le gouffre se creuse entre les quartiers populaires et les communes riches de nos métropoles.

Nous voilà donc au cœur d’un été chamboulé par ce que les autorités scientifiques nomment «la quatrième vague». Loin des théâtres sportifs, une tout autre course contre la montre s’engage sans que nous ne sachions, à l’étape actuelle, quelles seront les conséquences du variant Delta sur la crise sanitaire et l’ampleur des répercussions sur nos hôpitaux, déjà exsangues. Une constatation s’impose: la relance de la pandémie, dans ses ressorts les plus brutaux, est évidemment le résultat de l’imprévoyance au plus haut sommet de l’État, tandis qu’un homme concentre tous les pouvoirs, toutes les décisions, quitte à multiplier les choix contradictoires jusqu’à s’opposer aux recommandations du conseil scientifique. À grand renfort de communication, l’exécutif nous avait annoncé «la liberté retrouvée». Résultat, le Parlement se voit contraint – une fois encore – de voter des textes en urgence, au mépris de la représentation nationale. Et au détour d’une loi sur le passe sanitaire, de nouvelles libertés se trouvent malmenées, et le Code du travail modifié au détriment des salariés…

Parlons-en, de cette course contre la montre entre cette «quatrième vague», d’un côté, et la vaccination, de l’autre – seule susceptible de créer les conditions d’une immunité collective dont la France a urgemment besoin. Nous le savons, l’accélération de la vaccination accessible à tous ne dépend pas que de la bonne volonté des citoyens. Une passionnante étude du géographe Emmanuel Vigneron, publiée par Le Monde, révèle sans surprise l’ampleur des inégalités vaccinales. Les données sont éloquentes. Le territoire national est ainsi «morcelé» entre les centres urbains, au-dessus de la moyenne, et les périphéries. Sans parler, bien évidemment, du gouffre qui sépare les quartiers populaires et les communes riches de nos métropoles. Les plus vaccinés? L’Ouest parisien et francilien, par exemple, ou les cinquième et septième arrondissements marseillais, et les beaux quartiers lyonnais. Les moins vaccinés? La Seine-Saint-Denis, les arrondissements populaires du nord-est de Paris, les quartiers Nord de Marseille, les villes périphériques de la région lyonnaise, Vénissieux, Vaux-en-Velin, Givors, etc. L’impitoyable constat d’une France malade de ses fractures sociales. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 26 juillet 2021.]

jeudi 22 juillet 2021

Faites vos Jeux…

À l’heure d’imaginer les exploits à venir et de se livrer à la passion des compétitions, une chose est certaine: nous ne savons que penser de ces 32es olympiades, les moins désirées de l’histoire. 

«Citius, altius, fortius.» Plus haut? Plus vite? Plus fort? La flamme achève enfin son parcours dans le stade olympique de Tokyo, ce vendredi lors de la cérémonie d’ouverture, seize mois après avoir débarqué au Japon en mars 2020 – et peu avant l’annonce retentissante du report des Jeux pour cause de pandémie. À l’heure d’imaginer les exploits à venir et de se livrer à la passion des compétitions, une chose est certaine: nous ne savons que penser de ces 32es olympiades, les moins désirées de l’histoire. Rendez-vous compte. Non seulement 60% de Japonais affirment leur opposition absolue à leur tenue, mais l’anxiété due à la reprise de l’épidémie de Covid-19 dans le pays provoque colère et fronde inédites à l’égard du gouvernement local. Toutes les contestations se concentrent contre cette organisation qui aura poussé jusqu’au bout sa propre logique : les Jeux, quoi qu’il en coûte. Même sans la présence du moindre spectateur dans tous les théâtres sportifs qui accueillent nos héros, tous réduits au huis clos… une première.

La question se posa longtemps, elle fut même encore d’actualité cette semaine : fallait-il une annulation pure et simple, sachant que les cas « positifs » au ­coronavirus se multiplient parmi les athlètes présents, ce qui ne manquera pas de fausser la « légitimité » de quelques épreuves ? C’eût été, bien sûr, sacrifier la préparation de milliers de participants, voire pour certains renoncer définitivement à l’aventure des Jeux. Mais au-delà du surgissement imprévisible de cet événement mondial nommé «pandémie», une autre interrogation bien plus fondamentale s’impose désormais à tout le mouvement sportif: le «modèle» et le «format» des Jeux, trop chers, trop grands, sont-ils encore pertinents alors qu’ils s’éloignent peu à peu des valeurs universelles de l’olympisme?

Au stade suprême du néocapitalisme sportif, quand les intérêts financiers dictent leur loi et conditionnent l’overdose d’épreuves (il n’y en a jamais eu autant), une information est presque passée inaperçue cette semaine : Brisbane accueillera la fête olympique en 2032. La particularité? La cité australienne était la seule candidate. Après Paris en 2024 et Los Angeles en 2028, trois villes – uniquement – pouvaient « s’offrir » les prochains Jeux, ce qui exclut, de fait, la plus grande partie de l’humanité. Tout le contraire de l’olympisme… 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 23 juillet 2021.]

dimanche 18 juillet 2021

Pogacar, l’ordre absolutiste

Après le fracas de son exploit en 2020, le Slovène Tadej Pogacar a confirmé son statut en remportant sa deuxième Grande Boucle de rang. À 22 ans, malgré les doutes et les soupçons, il est le plus jeune double vainqueur de l’histoire.

Et la boucle se boucla donc sur la «plus belle avenue du monde», comme si le Tour, dans sa songerie de juillet plus que centenaire, devait toujours en finir avec son insolente francité à Paris et nulle part ailleurs, non sans avoir honoré durant trois semaines l’exemplarité de ses coutumes et ses anciennes provinces aux topographies si précieuses et redoutées. Ainsi le chronicœur, mélancolique, regarda-t-il un gamin de 22 ans triompher pour la deuxième fois de rang, devenant le plus jeune double vainqueur de l’histoire du cyclisme, au point de craqueler ses fonts baptismaux (1).

Rien d’anecdotique à cette incroyable prouesse de Tadej Pogacar. D’une certaine manière, elle explique tout. La précocité, la façon d’agir en tant qu’hégémonie contrôlée, l’impression que l’épreuve aurait pu durer un mois de plus et que rien n’aurait changé, et au final ce sentiment non pas du miracle permanent mais bien que le Slovène revisitait le panorama de possibilités infinies. Voici en résumé l’entr’aperçu du cyclisme moderne, si grave et si sérieux jusqu’à l’enclume des jours, mais toujours capable de se régénérer lorsqu’il ose se confronter à cette sorte d’épopée versifiée dont le Tour détient les secrets.

Dépositaire de grands secrets, Tadej Pogacar l’est sûrement. Peut-être même à l’insu de son plein gré, lui dont on ne saura jamais à quel point il se trouve façonné par la solitude de son immense vertige. «L’an dernier, il y avait beaucoup moins de stress, raconta-t-il samedi soir. Cette année, il y a eu beaucoup plus de sollicitations. C’était plus difficile quand je n’étais pas sur le vélo. Mais franchement, sur le vélo, ça a été plus ou moins la même chose.» Ce qui passerait pour de l’insouciance témoigne au contraire d’une sincérité mé­canique. Son entrée fracassante dans l’Histoire majuscule de la Petite Reine, pour sa troisième saison seulement chez les professionnels, laisse la porte ouverte à toutes les schizophrénies. Souvenons-nous: sa performance surréaliste à la Planche des Belles Filles, en 2020, ne nous avait pas uniquement stu­péfiés, elle avait provoqué une telle secousse tellurique dans nos cerveaux que nous cherchâmes longtemps sa force symbolique. En vérité, nous n’imaginions pas que la réplique serait si puissante qu’elle susciterait doutes, suspicions et colères, parfois. Que répondre en effet au grand Eddy Merckx, lorsqu’il déclare: «Je vois en lui le nouveau Cannibale. S’il ne lui arrive rien, il peut certainement gagner le Tour de France plus de cinq fois.» Par son étrange enthousiasme, le Belge voit-il ce que nous ne savons plus voir, une espèce de fil imaginaire qui relie Pogacar aux plus grands?

Le Slovène, en ses mystères, sème le trouble et renvoie sa propre figure au statut d’héritier du «merckxisme», titulaire-en-chef d’un ordre impitoyable qui s’apparente à un absolutisme sans état d’âme – ou presque. Le talent n’a pas d’âge, direz-vous. Dès l’avènement du Colombien Egan Bernal, en 2019, dominateur à 22 ans, nous savions qu’une nouvelle jeunesse triomphante s’installait durablement dans le peloton, modifiant bien des paradigmes. Là où jadis une carrière s’étalait entre 24 et 34 ans, le standard oscille dorénavant entre 20 et 30, comme le confirment les 24 ans du dauphin de Pogacar, le Danois Jonas Vingegaard, qui découvrait l’épreuve. Qu’il est loin le premier Tour du chronicœur, et le duel référence de 1989, ces terrifiantes huit secondes entre Greg LeMond et Laurent Fignon, 28 ans tous les deux au moment des faits…

Pour Pogacar, le conte de fées de l’an dernier s’est ainsi transformé en un récit implacable, bien construit, scientifiquement millimétré, au cordeau. Ce pur produit de la filière slovène – pays de 2 millions d’habitants – est devenu un monstre de progression, une bête de compétition, un agressif en course, un explosif en montagne, un finisseur hors normes – comme sur Liège-Bastogne-Liège, déjà accroché à son palmarès naissant. Bien sûr, nous gloserons sur son médecin, une sommité dans le milieu, un spécialiste du transport des globules rouges. Nous accuserons son entourage sportif, composé d’anciens brigands du dopage massif des années de plomb 1990-2000. Nous nous étonnerons de l’ampleur de ses watts développés dans certains cols, seul capable d’effacer des tablettes Pantani et Armstrong réunis. Nous nous rappellerons aussi que la moyenne du maillot jaune cette année s’affichera à environ 41,2 km/h, soit la deuxième plus rapide de toute l’histoire, sachant que la meilleure appartient à Lance Armstrong, avec 41,6 km/h en 2005. D’autres, enfin, affirmeront avoir vu quelques «failles» derrière l’aisance brute, au moins dans l’ascension du Ventoux, puis dans l’ultime chrono à Saint-Émilion. Une évidence s’impose toutefois: nous commençons à peine l’écriture du «roman de Pogacar».

À l’heure de déposer le stylo et de relâcher un peu la boîte à mémoire, le chronicœur, tout à la passion malgré tout, n’oublie pas que la Grande Boucle en tant que genre continue néanmoins de nous déjouer. Seul le Peuple du Tour – si présent cette année, si merveilleusement populaire – peut le comprendre dans les tréfonds de sa conscience collective. Le rendez-vous de juillet, aujourd’hui encore, fait semblant de dépendre de ses champions ; c’est pourtant lui qui crée des mythologies écrasantes, bien plus fondamentales que ses acteurs eux-mêmes. N’en déplaise à Pogacar, le Tour reste la seule épreuve sportive à dominer ceux qui l’incarnent. Le voilà, le vrai miracle. Le seul qui compte.

(1) En 2020, il était devenu le plus jeune vainqueur depuis le Français Henri Cornet, qui l’avait emporté sur tapis vert en 1904, lors de la deuxième édition.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 19 juillet 2021.]

samedi 17 juillet 2021

Van Aert, du Ventoux au chrono…

Dans la vingtième étape, un contre-la-montre entre Libourne et Saint-Emilion (30,8 km), victoire du Belge Wout van Aert (Jumbo), déjà vainqueur de la grande journée dans le Ventoux. Le maillot jaune Tadej Pogacar a mis les freins.

Saint-Emilion (Gironde), envoyé spécial.

Et nous distinguâmes distinctement que la fabrique à bascule actionnerait sa lame impitoyable, tôt ou tard. A la veille du retour à Paris et du défilé coutumier sur les Champs-Elysées, il restait aux 142 rescapés d’honorer une formalité non moins habituelle du dernier samedi du Tour: le contre-la-montre terminal, disputé cette fois entre Libourne et Saint-Emilion (30,8 km), sur un profil assez « roulant » avantageant plutôt les hommes forts et les «puissants» de la troisième semaine, ceux pour lesquels l’art féérique se cachait bien derrière la métronomie musculeuse et robotisée. Chacun le savait, l’exercice en solitaire, cette année, ne réservait aucun suspens quant à l’issue de cette édition que Tadej Pogacar a plié depuis sa prise de pouvoir… le 3 juillet dernier, au soir du Grand-Bornand. Une éternité, en somme.

«Avec le Tour, j’ai la fête qui tourne», disait Blondin. Sur des routes tracées entre les vignes du bordelais, le chronicoeur eut la tête dans les nuages à l’énumération des sites visités: Pomerol, Chevrol, Lussac, Montagne, Corbin, Figeac... autant de noms prestigieux, qui dessinaient une quasi-boucle à l'est du département de la Gironde. Dans ces effluves de Bacchus, qui donnèrent le tournis à l’approche de la Capitale, nous nous rappelâmes, comme l’écrivait Roland Barthes en 1957 dans ses Mythologies, qu’il nous faudrait appréhender cette Grande Boucle version 2021 telle une «fable unique où les impostures traditionnelles se mêlent à des formes d’intérêt positif», vécue comme une espèce d’utopie qui avait réécrit chaque jour une comédie classique qui nous renseignait non sur notre seule naïveté, mais bien sur nos propres duperies et la force de nos attachements – sans lesquels nos rêves manqueraient de lucidité.

Des doutes et des soupçons, le grand Eddy Merckx n’en eut pas, vendredi soir. Venu à Mourenx glorifier sa propre légende – celle de son exploit de 1969 –, le Belge salua longuement le jeune Slovène, lui-même en partance vers la gloire et un doublé historique, à seulement 22 ans. «Je vois en lui le nouveau Cannibale, commenta le plus grand cycliste de tous les temps. S’il ne lui arrive rien, il peut certainement gagner le Tour de France plus de cinq fois.» L’hommage ne passa pas inaperçu, d’autant que le Belge se montra toujours avare de compliments à l’endroit de ses descendants. Une manière d’anoblissement, signé de la figure tutélaire par excellence. Merckx voit donc en ce gamin slovène un semblable, «le prolongement du fil imaginaire qui relie les plus grands», selon l’Equipe. On pensera ce qu’on voudra de ces mots, mais les circonstances du triomphe de Pogacar ont bel et bien semé le trouble, le renvoyant toutefois au statut d’héritier du «merckxisme», le titulaire-en-chef d’un ordre impitoyable qui s’apparente à un absolutisme sans état d’âme.

Tellement, que l’ultime chrono paraissait une formalité pour le maillot jaune. Sachant qu’aucun des prétendants au podium (Vingegaard, Carapaz, O’Connor, Kelderman) n’aurait le talent pour lui barrer la route d’une quatrième victoire d’étape, trois adversaires seulement semblaient susceptibles de lui voler un couronnement total, façon écrasement: Stefan Küng, Kasper Asgreen et Wout van Aert, tous spécialistes du genre, capables d’oublier les calculs à pleine vitesse, de déboutonner leur réserve et de jeter sur les cyclistes frêles des serments d’assassinats. Sous un généreux climat d’été enfin digne du serpentin mordoré de Juillet, alors que Küng (parti trop vite) et Kasper Asgreen furent en-deçà de leur possibilité, nous dûmes nous frotter les yeux quand le Belge Wout van Aert, vice-champion du monde de la discipline, tint la comparaison avec tous ses rivaux et même avec le nouveau César de la Petite Reine. Nous traversâmes en vérité quelques moments de fausse tension, sans savoir où nos esprits balançaient, sans parler de nos envies. Van Aert, vainqueur d’une étape de légende à Malaucène, avec la double ascension du mont Ventoux, signerait-il l’improbable exploit?

Devant une foule considérable, nous fûmes fixés dès le premier intermédiaire, avec confirmation au second. Le maillot jaune apparût comme inhibé, ou fatigué, ou tellement «à l’aise» au classement général qu’il sembla lâcher l’affaire, ne prenant aucun risque, la tête déjà ailleurs mais serrant le poing de bonheur en franchissant la ligne. Beaucoup lui prêteront le visage humain d’un homme capable de faiblesses, car côté exercice mémoriel, rappelons que Saint-Emilion possédait des références en matière de contre-la-montre: Bernard Hinault en 1978, Jan Ullrich en 1996. Par deux fois, des champions y étaient nés sur l’asphalte de la Grande Boucle. Pogacar y fut juste de passage. Presque réconfortant.

Ainsi donc, le Belge Wout van Aert fut intouchable et vint quérir une nouvelle victoire de prestige, devant Asgreen et l’étonnant Danois Jonas Vingegaard, qui certifia sa place enviée de dauphin (devant Richard Carapaz). Notons que le Français Guillaume Martin sauva son huitième rang. Quant à Tadej Pogacar, largement battu de près d’une minute, il échoua finalement à une «modeste» huitième position. Etait-ce une simple anecdote?

Le chronicoeur admit la réalité, ni belle ni moche. Le règne de Pogacar s’érige certes sur une claire définition, mais avec des points de suspension – n’est pas Merckx ni Hinault qui veut. Le dernier vainqueur de Liège-Bastogne-Liège étend à peine son royaume et il est écrit que des kilomètres d’articles n’y suffiront pas pour témoigner de notre incrédulité devant ce Slovène, à la mesure de certains observateurs et spectateurs qui s’interrogent à haute voix sur ce que nous avons vu – et pas uniquement sur les performances du Slovène.

A ce propos. Puisque nous ne sortons pas de la schizophrénie, Le Temps vient rajouter de la rumeur à la suspicion généralisée. Selon le sérieux journal suisse, trois coureurs mèneraient une enquête confidentielle depuis plusieurs jours afin de déterminer l’origine de «bruits suspects» qui proviendraient de vélos de quatre équipes présentes sur le Tour, et non des moindres: UAE-Team Emirates, Deceunick-Quick Step, Bahrain Victorious et Team Jumbo-Visma. Vous l’avez compris: les quatre formations dominantes. Sous couvert d’anonymat, l’un des coureurs-enquêteurs raconte: «Ces bruits proviennent des roues arrières. C’est un bruit métallique étrange, comme une chaîne mal réglée. Je n’ai jamais entendu ça nulle part.» Un autre cycliste confie: «On ne parle plus d’un moteur dans le pédalier ni d’un système d’électroaimant dans les jantes des roues, mais d’un appareil caché dans le moyeu, au centre de la roue. On parle aussi d’un récupérateur d’énergie via les freins. L’inertie serait stockée, comme en Formule 1…» Des témoignages étranges mais inquiétants, qui ne seraient pas sans lien – entre autres choses – avec la perquisition menée mercredi soir par les gendarmes à l’hôtel des Bahrain.

A l’heure de boucler la boucle, nous nous souvînmes que, jadis, l’inégalité par le dopage scientifique avait provoqué de manière massive ce que nous nommions à l’époque «une course à deux vitesses». L’évolution du matériel nous conduirait désormais à une «technologie à deux vitesses». Le chronicoeur, avant de poser son stylo demain soir, rendit ses commentaires à leur dérisoire autorité, tel un discrédit navrant qui nous aura suivis à la trace durant trois semaines. 

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 17 juillet 2021.]

vendredi 16 juillet 2021

Le bras d’honneur des Bahrain

Dans la dix-neuvième étape, entre Mourenx et Libourne (207 km), victoire du Slovène Matej Mohoric, qui avait déjà triomphé au Creusot. Deux jours après avoir été perquisitionnée, son équipe Bahrain remporte sa troisième victoire d’étape.

Libourne (Gironde), envoyé spécial.

En inventant la métronomie topographique, le Tour, dans sa folie de Juillet, délocalise parfois les lieux des preuves légendaires, nous contraignant à délaisser les théâtres des Illustres. La montagne derrière lui, le chronicoeur quelque peu désoeuvré par la grande remontée vers le nord, entre Mourenx et Libourne (207 km), chercha une forme de langage capable de s’élaborer sur des charpentes historiques – de quoi rehausser un récit qui s’est sérieusement amenuisé depuis le double triomphe de Tadej Pogacar, dans les deux grandes étapes pyrénéennes. Longtemps nous repensâmes aux mots du jeune slovène, au soir de Luz Ardiden, alors qu’il venait de cacheter une victoire sur la Grande Boucle: «Je suis heureux. Je vis dans un autre monde. Je voulais gagner une nouvelle étape avec le maillot jaune, et voilà. Depuis l’an dernier, je vis au-delà de mes rêves d’enfants.» Et il ajoutait: «Je cours comme un enfant qui apprécie la course. Je suis venu pour en profiter et je réalise tous les jours ce que mon entraîneur et mon directeur sportif, Andrej Hauptman, m’ont toujours dit de faire: prendre du plaisir. Pour moi, le cyclisme est un jeu.»

Un jeu d’enfant, pourquoi pas. Mais surtout une épreuve de surface qui puise loin ses racines dans les entrailles de la brutalité. Car Pogacar, tout gamin soit-il du haut de ses 22 ans, donne désormais des gages sinon de cruauté, du moins d’hégémonie qui nous rappelle quelques grands noms du vélo (Hinault, Merckx). Comparaison n’est pas raison. Sauf que, ce vendredi à Mourenx – exemple emblématique des «villes nouvelles» des années 1960, construite pour accueillir les milliers d'ouvriers du bassin de Lacq après la découverte du gisement de gaz naturel –, nous eûmes ainsi une pensée particulièrement appuyée à Eddy Merckx. Le Cannibale débuta sa trajectoire mythique ici-même, lors d’un exploit unique en son genre, le 15 juillet 1969. Le Belge n’avait alors que 24 ans et lorsqu’il partit au matin de la dix-septième étape, depuis Luchon, il portait déjà le maillot jaune. Au sommet du Tourmalet, Merckx bascula en tête, devant son coéquipier Martin van Den Bossche et ses principaux adversaires, Roger Pingeon et Raymond Poulidor. Pris d’une folie dont il détenait seul les secrets inavouables, il s’envola, contre tous, pour réaliser l’une des échappées de l’inutile les plus essentielles de l’Histoire du cyclisme. Ni les cols du Soulor ou de l’Aubisque n’entamèrent sa progression. Dans la solitude de son vertige durant 140 kilomètres (incroyable), le Cannibale arriva à Mourenx avec huit minutes d’avance sur ses suivants, atomisés. Merckx remporta évidemment le premier de ses cinq Tours. Mais ce jour-là, il avait laissé des morts sous ses roues, préfiguration de la suite de sa carrière. Récemment, le Belge avouait: «Mourenx reste sans doute mon plus bel exploit.» Dont acte.

Sur les routes des Landes vers la Gironde, nous étions loin de toute dramaturgie. Il y eut bien sûr une échappée du jour (Bonnamour, Mohoric, Bernard, Rutsch, Zimmermann, Clarke), quoique d’une tout autre nature que l’épisode précédent, et même quatorze contre-attaquants longtemps en chasse avant ralliement (Izagirre, Stuyven, Politt, Dillier, Gesbert, Turgis, Laporte, etc.), sur ce profil dit «de transition», d’une platitude exemplaire, qui semblait pourtant dévolu aux armadas des sprinteurs. Avant le contre-la-montre de samedi et l’apothéose des Champs-Elysées, dimanche, le peloton, réduit désormais à 142 rescapés, avait perdu deux nouvelles unités: le Canadien Michael Woods et le Colombien Miguel Angel Lopez. L’unique enjeu du jour tournait autour d’un nom: Mark Cavendish. Le Britannique parviendrait-il à remporter son trente-cinquième succès d’étape sur la Grande Boucle, dépassant un certain Merckx, qui détenait le record avant cette édition 2021? «Dépasser» Merckx: comment pouvions-nous utiliser ce verbe impropre?

Nous n’en n’étions pas encore là, tandis que nous nous rappelions les mots de Julian Alaphilippe, jeudi soir: «J’ai hâte que ça se termine», qui contrastaient avec ceux de Pogacar, lors de sa conférence de presse: «Quelle équipe est plus forte que la nôtre? Moi, je sais ce que chacun des gars fait pour moi. Même l’an dernier, je n’étais pas isolé comme je l’entends dire souvent. On a dit que j’avais gagné l’an dernier parce que j’étais caché, en embuscade. Alors moi, j’ai voulu montrer que ce n’était pas un coup unique. A chaque course, je prends le départ dans cet état d’esprit, montrer ce que je vaux, que ce n’était pas un coup de chance.» Et il précisa: «Si quelqu’un met en doute ce que je fais ou ce que je dis, dans n’importe quel domaine, j’essaie toujours de lui montrer qu’il a tort. Mais je ne pense pas avoir de la fierté mal placée.»

Après une belle partie de manivelle entre le peloton et les fuyards, émaillée de plusieurs chutes qui projetèrent au tapis des coureurs de premier plan (Thomas, Henao, Majka, Cavendish, Martin, etc.), le gros de la troupe régla – pour ce jour du moins – l’affaire Merckx-Cavendish en renonçant à aller chercher l’échappée, parmi laquelle un vainqueur-baroudeur se détacherait inévitablement. Signalons que nous vîmes Pogacar en personne venir mettre le peloton au pas, après l’une des culbutes collectives, comme s’il imposait à sa propre personne son statut de «patron».

Puis les minutes défilèrent (dix, onze, vingt…) dans l’apathie d’une après-midi entre chien et loup, transformant sans le vouloir cette promenade cycliste en brouillon, en emphase non préméditée. Car nos éclaireurs décidèrent de s’empoigner durant plus de trente-cinq kilomètres et flinguèrent tout sur leur passage. Les attaques succédèrent aux attaques, l’escadron se dilata, explosa littéralement, et quand enfin Matej Mohoric (Bahrain) prit la poudre et enfonça des braquets invraisemblables, il traça la route tel un évadé. Vingt kilomètres en solitaire, et le sort fut scellé. Adieu les espoirs de Laporte, de Bonnamour, de Turgis et consorts. Le Slovène l’emporta dans les rues de Libourne, quatorze jours après son premier triomphe au Creusot (septième étape), ajoutant à son passage sur la ligne un geste d’arrogance qui signifiait: «Taisez-vous!»

Parmi les scrutateurs désabusés, et avant même recension, le chronicoeur pestait intérieurement contre le hurlement du sort. Quarante-huit heures après avoir reçu la visite des gendarmes à son hôtel de Pau, sous la forme d’une perquisition suite à l’ouverture d’une enquête préliminaire, l’équipe Bahrain signait sa troisième victoire d’étape et imposait un pied-de-nez supplémentaire au Tour – vécu comme une sorte de bras d’honneur. Les lieux de preuves légendaires étaient définitivement délocalisés.

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 16 juillet 2021.]

jeudi 15 juillet 2021

Pogacar plus fort que la patrouille

Dans la dix-huitième étape, entre Pau et Luz Ardiden (129,7 km), victoire du maillot jaune Tadej Pogacar, qui écrase l’épreuve. A Pau, l’équipe Bahrain a été perquisitionnée par les gendarmes. Soupçonnée de dopage, une enquête préliminaire est ouverte.

Luz Ardiden (Hautes-Pyrénées), envoyé spécial.

Etait-ce dans ce curieux plaisir des essoufflements qui firent trembler les corps dans le martèlement irréversible de la pédalée, qu’ils éprouvèrent soudain le sentiment époumoné d’une  supériorité? L’interminable dialogue avec les turbulences des cimes venait à peine de débuter dans les lacets du mythique Tourmalet (HC, 17,1 km, à 7,3%, 2115 m), emprunté par La Mongie, lorsque nous comprîmes que cette dix-huitième étape, entre Pau et Luz Ardiden (129,7 km), ne ressemblerait à aucune autre. Alaphilippe (encore) et Mohoric (souvent) achevaient leur escapade, rejoints par une petite troupe (Gaudu, Elissonde, Latour, etc.), et nous entrâmes dans cette zone d’élévations historiques propices d’ordinaire aux boursouflures de style. A l’arrière, les Ineos rythmaient l’ascension d’un peloton réduit à l’os. Il n’y eut aucune dramaturgie ; juste de l’accumulation de souffrance ; et la vaine tentative d’échappée de Gaudu. Le chronicoeur, d’expérience, se souvint que les circonstances du Tour, tragiques ou héroïques, furent toujours autant d’occasions de célébrer l’ode des forçats, à condition d’en comprendre le réel afin d’aller à l’idéal – pour paraphraser Jaurès.

Car tout commença très mal, au petit matin, à Pau. Nous furetâmes au Village Départ, à la recherche impossible de quelques paroles de cyclistes encore vivants à la passion, quand la rumeur nous rattrapa comme une traînée de poudre: l’équipe Bahrain-Victorious avait reçu, la veille au soir à son hôtel, une visite surprise sous la forme d’une perquisition menée par les gendarmes de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp). Scène assez habituelle dans le cyclisme, direz-vous. Pourtant une première dans cette édition, qui nous renvoyait aux pires années. Le parquet de Marseille confirma qu’une enquête préliminaire était ouverte «des chefs d'acquisition, transport, détention, importation d'une substance ou méthode interdite aux fins d'usage par un sportif sans justification médicale». Les responsables de l’armada furent contraints de communiquer. «Il n’y a rien de spécial, nous avons eu une visite de la police, ils ont demandé les fichiers d’entraînement, ont vérifié le bus et c’est tout, précisa le manager de la formation, Milan Erzen. Ils ont dérangé les coureurs pendant une heure.»

Les autorités «se pencheraient sur le cas de cette équipe depuis l’année dernière», selon une source recueillie par l’Humanité, pour laquelle «il y a sûrement des éléments tangibles pour convaincre un procureur de réaliser une perquisition en plein Tour». Le chronicoeur ne ria pas sous cap, mais ne montra aucun étonnement devant ce nouveau déferlement de soupçons. La surpuissante Bahrain, irrésistible depuis le mois de mai, occupe en effet la première place du classement par équipes de cette Grande Boucle. Pour mémoire, elle y a déjà remporté deux victoires d'étape: le champion de Slovénie Matej Mohoric dans la septième, son équipier belge Dylan Teuns dans la huitième, au Grand-Bornand. Sonny Colbrelli, champion d'Italie au profil de sprinteur, s’illustre fréquemment dans les pentes, comme à Tignes où il prit la troisième place devant bon nombre de grimpeurs. Tout comme Wout Poels, qui lutta pour le maillot à pois jusqu’à Luz Ardiden. Sans parler de l'Ukrainien Mark Padun, vainqueur des deux dernières étapes du Dauphiné, en montagne, début juin. Ou de l’Italien Damiano Caruso, deuxième du général du Giro, fin mai. Des performances jugées «stupéfiantes» par certains observateurs ou directeurs sportifs actuels.

Les allusions fusaient depuis le départ de Brest et le chronicoeur se rappela que Bahrain est l'une des neuf équipes participant au Tour qui ne fassent pas partie du Mouvement pour un cyclisme crédible (MPCC), lancé en 2007 sur la base du volontariat, qui réclame à ses adhérents de respecter des règles plus strictes que celles en vigueur. Ultime mise en abîme bien utile à la compréhension – ou non – de l’épreuve en cours: parmi les neuf non-membres du MPCC figurent plusieurs des escadrilles les plus performantes du peloton, entre autres UAE, dont le leader slovène Tadej Pogacar porte le paletot jaune, Ineos, Jumbo et Deceuninck, ainsi que BikeExchange, Astana, Movistar et Trek…

Il était 16h50, quand il nous fallut revenir dans la légende. Par de basses températures, les 144 rescapés affrontèrent la brume et la montée terminale de Luz Ardiden (HC, 13,3 km à 7,4%). Dans ces rampes mortifères, nous assistâmes à une modeste course de côte par élimination (Uran, Lutsenko, Gaudu, Poels, Martin, O’Connor, etc.). Puis Tadej Pogacar accéléra, s’isola avec Carapaz, Vingegaard, Mas et Kuss, avant d’enfoncer le dernier clou de son hégémonie absolue. Il signa sa troisième victoire d’étape et enfila définitivement trois maillots distinctifs (jaune, jeune, grimpeur). Seul au monde, le gamin de 22 ans.

Ce fut là, sous les cieux pyrénéens, que le Chronicoeur ressortit une photo sépia de ses archives, tel un talisman qui ne quitte jamais sa valise de Juillet. Il revit Octave Lapize, en 1910, escaladant à pied les derniers hectomètres du Tourmalet, lui le premier cycliste à le vaincre, tractant à la force des bras un vélo d’ancêtre sur un chemin terreux et caillouteux nommé «le Cercle de la Mort». Devenu sergent et pilote d’avion, il tomba le 14 juillet 1917, lors de la grande Boucherie. Ce jeudi, alors que la patrouille rôdait sur le Tour, les coureurs avaient traversé Lourdes deux heures plus tôt. Aucun ne s’arrêta pour brûler un cierge. 

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 16 juillet 2021.]