mercredi 14 juillet 2021

Pogacar, Portet par la montagne

Dans la dix-septième étape, entre Muret et Saint-Lary-Soulan, au sommet du col du Portet (178,4 km), victoire du maillot jaune Tadej Pogacar. Le Slovène règne sur l’épreuve, même s’il n’a pas réussi à décramponner Vingegaard et Carapaz.

Saint-Lary-Soulan, col du Portet (Hautes-Pyrénées), envoyé spécial.

Et nos héros de Juillet se transportèrent dans un espace-temps souverain, avançant muets dans le froid à mesure qu’ils cheminaient vers les crêtes ourlées de teintes de roses noires, tandis que grondaient des nuages crayeux. Nous traversâmes les contreforts pyrénéens délavés, avant de laisser place au langage des escaladeurs qui s’élabore toujours sur de fermes fondations. Des cimes brumeuses déchiraient l’horizon et le ciel se tenait si bas que la confiance elle-même s’effrangeait en déraison. Quelque chose dans l’air nous fit ressentir comme une pesanteur apeurée, au fil de cette dix-septième étape, entre Muret et Saint-Lary-Soulan (178,4 km). Le format atypique du parcours avait surtout valeur de cadeau empoisonné, en ce jour de Fête nationale, embrigadés que nous fûmes par le défilé des Champs – quatre jours avant celui des forçats.

Imaginez un peu. Les 115 premiers kilomètres étaient totalement dépourvus de difficulté. Sauf que, après Bagnères-de-Luchon (km 113), la route allait s’élever pour entrer dans une zone de tourments telluriques d’à peine soixante kilomètres. D’abord, le col de Peyresourde (première catégorie, 13,2 km à 7%). Puis celui de Val Louron-Azet (première cat, 7,4 km à 8,3%). Et enfin, le Portet, l’un des points d’orgue extrêmes de cette édition (HC, 16 km à 8,7%, 2215 m), quand, dans l’ultime montée, par les pentes les plus raides du Pla d’Adet, contre la falaise, l’oxygène se raréfie sur les 1400 mètres de dénivelé, pour aller quérir le graal du Portet, avec ses passages à plus de 11%. «Le plus dur des cols pyrénéens, il n’a rien à envier au mythique mont Ventoux», selon Thierry Gouvenou, traceur-en-chef de l’épreuve. L’heure prométhéenne des ascensionnistes venait de sonner, pour un effort terminal d’une rare brutalité.

Si originellement la montagne offre une revanche aux cyclistes sans chair, aimantant leurs corps évidés desquels il ne reste plus grand-chose, la petite histoire retiendra que, avant de dévorer le triptyque en enfer et en élévation, le premier attaquant du jour s’appela Pierre Rolland, et bien qu’il dût vite rentrer dans le rang, quatre de nos compatriotes, drapeau au vent, prirent le relais du 14 Juillet au sein de la «bonne» échappée en forme de vélorution: Godon, Turgis, Perez et Chevalier, flanqués de Postleberger et Van Poppel. Ce fut à ce moment précis d’éphémères gloires tricolores que le chronicoeur, habité d’antiques mémoires, se souvînt que le Tour avait finalement survécu «dans les proses de couleurs, allant à la cocarde, allant au Front popu, flânant à deux idées», comme l’écrivit Philippe Bordas, qu’il «s’y pratiquait un français non pollué, hors du temps, fiancé aux tournures acides de l’usine et du champ – un parler suspendu.» Impossible aujourd’hui encore de demeurer sourd à la grande rumeur de cette République du Tour, à cet Etat dans l’Etat malgré ses anachronismes, à moins peut-être de cultiver quelque vieille haine de classe, relent d’un art authentiquement populaire mal digéré que la sous-parlure télévisuelle a dénaturé jusqu’à l’artefact.

Les mélèzes ressemblaient à des spectres avec leurs manteaux d’aiguilles voûtés par l’humidité et les 144 rescapés (Kruijswijk renonça en chemin) entamèrent le long mano à mano avec la fébrilité des à-pics, créant leur propre style sous l’égide de la peur, se construisant sous l’empire du processus de destruction lente. Le peloton donna faussement l’impression de se désintéresser des fuyards, qui voguaient à plus de huit minutes à l’amorce du col de Peyresourde. Mais soudain, le souffle de l’épopée procéda de la procession, dans les valeurs immanentes du sol et du déracinement. Les coureurs se rendirent à la souffrance pour la souffrance, absorbés dans sa tautologie panoptique. Le rythme s’accéléra, pour ne plus jamais mollir. Un quatuor faussa compagnie au groupe maillot jaune (Latour, Gesbert, Quintana et Poels), signant le début de la bataille. A mesure que les températures chutaient avec l’altitude, l’avance des «baroudeurs» fondit, plus encore dans la rampe de Val Louron-Azet où, à l’avant, ce fut chacun pour soi entre les deux derniers français vivants – Pérez en tête, Godon en chasse. Jusqu’à l’hallali.

Lorsque survînt le sacrifice final du Portet, le plus haut col des Pyrénées françaises noyé de brume et envahi par une foule considérable, nous assistâmes à une sorte de fracas sélectif dans des lacets mortifères, interminables. Godon puis Pérez tombèrent les armes à la main, héroïques. Emmené par ses équipiers jusqu’à mi-col, Tadej Pogacar écréma certains prétendants sans même libérer les watts (Mas, Martin, Lutsenko, Uran, etc.). Puis le Slovène dégoupilla, une fois, deux fois, emmenant dans sa roue les seuls Jonas Vingegaard (impressionnant) et Richard Carapaz (grimaçant mais truqueur). Nous eûmes le sentiment frustrant que le tenant du titre élargissait le panorama de ses possibilités, qu’il parachevait une forme d’hégémonie, voulant d’un geste minuscule régenter la concurrence et décider du podium. Enfin, quand Carapaz osa l’attaque, Pogacar les crucifia sur la ligne d’arrivée, laissant des exténués sous ses roues. Notons que David Gaudu, admirable, échoua à la quatrième place.

En regardant le gamin Pogacar, 22 ans, se tenir dans l’entrebâillement d’une porte moins imaginaire que prévue, le chronicoeur imagina Proust sur les routes du Tour: «Ce n’est jamais qu’à cause d’un état d’esprit qui n’est pas destiné à durer qu’on prend des résolutions définitives.» Lui aussi s’y connaissait côté gestion du temps souverain. 

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 15 juillet 2021.]

mardi 13 juillet 2021

Ceux qui se mouillent, ceux qui attendent

Dans la seizième étape, entre Pas de la Case et Saint-Gaudens (169 km), victoire de l’Autrichien Patrick Konrad (Bora). Les favoris du Tour se sont totalement désintéressés de la gagne, déjà tournés vers les deux dernières étapes des Pyrénées.

Saint-Gaudens (Haute-Garonne), envoyé spécial.

Et le surplomb vacillant s’annonça assez dantesque. Lorsque les 145 rescapés quittèrent le Pas de la Case, cette agglomération de la paroisse andorrane d’Encamp jouxtant la frontière avec la France, le froid mordait tellement les mollets de nos forçats de Juillet qu’ils s’étaient habillés comme pour une sortie d’entraînement en plein hiver. Le départ fictif se déroula donc à plus de 2000 mètres, mais l’originalité de ce début d’étape fut cette longue descente vers le kilomètre 0, situé à plus de dix-neuf bornes. Les coureurs s’arrêtèrent d’ailleurs peu avant pour se changer et se dépouiller de leurs vêtements chauds. Et quand enfin le drapeau s’agita pour les libérer, le chronicoeur avait encore la tête dans les nuages ourlés de pluie, et les impressionnantes brumes qui restaient couchées dans les lacets nous rappelèrent que cette seizième étape, entre le Pas de la Case et Saint-Gaudens (169 km), ne serait pas une partie de plaisir. En ajoutant des conditions climatiques épouvantables aux trois grands cols répertoriés du jour, la déesse Pyrène décida de corser l’affaire.

Délesté de deux non-partants (Amund Grondahl Jansen et Vicenzo Nibali), le peloton et les chasseurs de pois devaient en effet affronter les cols de Port (deuxième cat.), de la Core (première cat.) et du Portet-d'Aspet (deuxième cat.), auxquels il conviendrait d’ajouter la côte d'Aspret-Sarrat, un mur de 800 mètres placé à sept kilomètres de l'arrivée. Un profil pour «baroudeurs», à priori, au lendemain du repos en Andorre, durant lequel Tadej Pogacar vint de nouveau s’exprimer devant la presse. Nous eûmes l’étrange impression d’assister à la même scène qu’une semaine plus tôt, à Tignes. Venu narrer son état d’esprit à quelques encablures de son triomphe annoncé sur les Champs-Elysées,  le Slovène dut en vérité s’expliquer, une nouvelle fois, sur ses performances. Autant de scènes de mise en abîme et de justification qui nous ramenèrent au moins une bonne décennie en arrière, sinon plus...

Le Slovène assura «comprendre» les questions soulevées par sa ballade de santé depuis sa prise de pouvoir au Grand-Bornand et l’écart abyssal, plus de cinq minutes, creusé par rapport à ses suivants (Uran-Vingegaard-Carapaz). Face aux doutes exprimés ça et là, Pogacar déclara: «Je ne suis pas en colère. Ce sont des questions inconfortables car l'histoire du cyclisme n'a pas été rose, mais je comprends totalement pourquoi il y a toutes ces questions, mais je n’ai rien préparé pour y répondre. J'aime monter sur mon vélo et peu importe ce que ça implique, je l'accepte. Tout ce que je peux faire pour répondre à ça, c'est parler avec mon coeur et dire que je viens d'une bonne famille qui m'a bien éduqué et ne m'a jamais appris à prendre des raccourcis.» Interrogé sur ses données de puissance (enregistrées depuis un capteur quotidien), le maillot jaune certifia par ailleurs qu’il n’envisageait pas de les rendre publiques, ne voulant pas «révéler des secrets commerciaux». «J'aimerais bien le faire, ajouta-t-il, je le ferai peut-être un jour, mais je ne sais pas si cela changerait quoi que ce soit. Pour gagner le Tour, il faut produire un maximum de watts, c'est tout. Publier mes données pourrait avoir une influence sur les tactiques de course, car mes adversaires verraient ce dont je suis capable dans certaines situations. Je ne pense pas que cela me serait bénéfique.» Circulez, circulez, les fameuses données demeureront aussi secrètes que la recette du Coca-Cola.

Sur le plan sportif, Tadej Pogacar confirma néanmoins qu’il était passé «en mode défensif»: «Je cours au jour le jour. Mais si j'ai une occasion de prendre du temps à mes adversaires, c'est bon à prendre. Il suffit d'une mauvaise journée pour que n'importe quelle étape soit compliquée ou décisive.» Celle de ce mardi, piégeuse et rendue dangereuse par les averses incessantes, alors que la bonne échappée mit du temps à se dessiner vraiment après de multiples tentatives, n’était rien comparée aux deux morceaux de bravoure à venir, toujours dans les Pyrénées. Mercredi, pour notre fête nationale: de Muret au col du Portet, au-dessus de Saint-Lary-Soulan, la 17e étape traversera longuement la plaine du Piémont pyrénéen, via les cols de Peyresourde et du Val Louron-Azet, avant l'ascension finale longue de 16 kilomètres à 8,7% de pente moyenne. Jeudi : pour sa dernière journée en montagne, la Grande Boucle présentera deux montées classées hors catégorie, ultime offrande aux grimpeurs, d'abord le vénérable Tourmalet (17,1 km à 7,3%), puis les 13,3 kilomètres (à 7,4 %) menant à Luz-Ardiden, au-dessus de la bourgade de Luz Saint-Sauveur, où l'impératrice Eugénie aimait à séjourner au XIXe siècle. De quoi enfoncer définitivement le Tour (suivez notre regard), ou le renverser (mais qui?).

En route vers Saint-Gaudens dans cette longue traversée de l’Ariège vers la Haute-Garonne, trois fuyards prirent les devants à 80 kilomètres du but (Juul-Jensen, Bakelants et Doubey) et vinrent à bout de la désorganisation du peloton. Un crachin presque breton continuait de s’époumoner, tandis que les parapluies emportaient les foules sous un ciel grisâtre et dévasté. Nous repensâmes aux propos de Julian Alaphilippe, la veille, qui avouait: «Je m'attends toujours à ce que le Tour représente trois semaines de souffrance, mais c'est particulièrement dur cette année.» Alors que 39 coureurs ont déjà abandonné, le champion du monde y voyait «un mélange de beaucoup de raisons»: «La nouvelle génération est très forte et portée sur l'attaque. En plus, pendant la première semaine, Mathieu van der Poel roulait comme s'il allait rentrer à la maison le lendemain. Pour ma part, j'ai couru comme j'aime le faire, je me suis fait plaisir, et je suis très heureux d'avoir remporté la première étape et porté le maillot jaune. Tout ce qui est pris n'est plus à prendre.»

Avant même le col de la Core, un groupe de poursuivants se détacha (Gaudu, Colbrelli, Matthews, Aranburu, Skujins, Konrad, Bonnamour, Rota, Wright, Cosnefroy et Périchon). Le peloton rendit les armes et eut le temps de jeter un œil sur le point de vue exceptionnel sur les vallées de Bethmale et du Haut Salat. Lieu de mémoire, ce col ariégeois est le point de départ de randonnées, par le «chemin de la liberté», utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale pour fuir l’occupation allemande et par des aviateurs anglais et américains qui cherchaient à rejoindre leur pays.

Il nous fallut attendre le col de Portet-d’Aspet – où mourut Fabio Casartelli en 1995 – pour assister à une bataille dans la détrempe des reflets mécaniques, tandis que le peloton maillot jaune, pointé à plus de quatorze minutes, se désintéressait du sort de la victoire. Parti en solitaire, l’Autrichien Patrick Konrad (Bora) dévora toute la montée, pris en chasse par Gaudu et Colbrelli, lancés dans une courte mais vaine opération de survie, tous deux rejoints dans la descente à tombeau ouvert par Matthews, Skujins, Périchon, Aranburu, Baketlants, Rota et Bonnamour. Résistant à tout, au vent et à la côte d’Aspret-Sarrat, le champion d’Autriche, 29 ans, qui termina septième du Giro en 2018 et huitième en 2020, décrocha un premier triomphe de prestige dans les rues de Saint-Gaudens, tout à-côté de l’ancien circuit automobile de Comminges. Pour l’anecdote, signalons que les onze cadors du classement général se détachèrent dans la dernière bosse, façon neutralisation.

Les mains dans le vague, battu par les bourrasques et les yeux encore tournés vers l’horizon, le chronicoeur cligna des yeux. Juste un léger éblouissement mélancolique, en attendant le prochain surplomb vacillant. 

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 13 juillet 2021.]

dimanche 11 juillet 2021

Sous l’ombre portée de Pyrène

Dans la quinzième étape, entre Céret et Andorre-la-Vieille (191,3 km), victoire de l’Américain Sepp Kuss (Jumbo). Les coureurs ont franchi quatre cols, dont le toit du Tour, le Port d’Envalira (2408 m). Le maillot jaune a été attaqué, en vain. Guillaume Martin a cédé.

Andorre-la-Vieille, envoyé spécial.

Brutale transition philosophico-psychologique. Au petit matin, le chronicoeur tout guilleret se promenait encore dans la magistrale vieille ville de Céret, en Catalogne française, le nez au vent, les yeux envieux bordés de reconnaissance pour cette pause élégiaque, cheminant quelques instants sous les platanes, non loin du couvent des Capucins, se glissant de ruelles en ruelles pour humer l’âme locale et l’ardeur des combats, imaginant revisiter le musée d’Art moderne, puis cheminant jusqu’à la grande maison aux volets ancestraux où Picasso et Braque, en 1911, défièrent l’ampleur de leurs talents jusqu’à l’explosion de leurs palettes vers l’exaltation du cubisme. Imaginez que, six heures plus tard, portant déjà la plume telle une épée, nous nous installâmes au cœur d’Andorre, ses décors de carton-pâte, ses banques et ses empires défiscalisés («notre raison d’être», lit-on à l’entrée de la ville), ses enseignes livrées au consumérisme absolu où s’abrutissent des badauds venus là pour dépenser leurs euros et assourdir leur morale supposée, sans parler de ces cyclistes qui y ont élu domicile (Alaphilippe, Martin, Yates, O'Connor, Gesink ou Elissonde). Seul les routes de Juillet imposent à ce point le goût de la désorientation extrême, offrant à ceux qui les honorent un passé, un présent et un à-venir toujours accessible à la pensée. A la condition de n’aspirer à notre Tour que pour rejoindre en silence cet amour ultime qui manque à certaines passions.

Voilà ce que nous ressentîmes, ce dimanche, lors de la quinzième étape entre Céret et Andorre-la-Vieille (191,3 km). Car fort heureusement, avant de rejoindre tambour-battant la principauté de pacotille, nous nous perdîmes un temps dans les lacets des cols pyrénéens d’une splendeur ensauvagée, comme pour ressusciter quelque chose de hautement supérieur capable d’embellir notre amour du vélo à l’heure de savourer la tragédie des cimes. Bercée d’antiques ondes de choc, l’entrée dans cette haute montagne-là signifiait que le Tour des tréfonds atteindrait inévitablement une forme de surgissement insoupçonné, mais d’une intensité enfantée par la noblesse de des lieux d’éloquences faibles. Dès l'entame de cette première virée pyrénéenne en enfer, le maillot jaune Tadej Pogacar et les 148 autres rescapés (avant l’abandon de Nacer Bouhanni) affrontèrent le col du Fourtou, une ascension non répertoriée, puis enchaînèrent avec la montée Saint-Louis (première cat., 8,4 km à 5,7%). Un énorme groupe d’une trentaine d’unités s’était détaché très tôt (parmi lesquels De Gendt, Van Aert, Kuss, Kruijswijk, Nibali, Gaudu, Porte, Martin, Alaphilippe, Valverde, Quintana, Latour, Bonnamour, etc.). L’heure sonnait pour les fiévreux et autres rêveurs d’altitude.

Quand les fuyards plantèrent leurs roues –  avec dix minutes d’avance – dans l’interminable double-ascension du col de Puymorens (5,8 km), simple rampe de lancement vers le Port d’Envalira, toit de cette cent-huitième édition (première cat., 10,7 km à 5,9%, 2408 m), ce fut un théâtre propice à l’explosion de la vue. Les à-pics alentours cisaillaient le profond d’un ciel bleu à peine ourlé de légers nuages blancs, sous une chaleur si étouffante que trouver souffle réclamait sacrifice. Les esprits pâlirent, les corps s’affaissèrent d’usure, liquéfiés sur l’asphalte. Et puisque le moment des ascensionnistes sonnait vraiment, offrant une revanche aux hommes décharnés, nous nous posâmes trois questions. L’un des échappés l’emporterait-il? Tadej Pogacar subirait-il les assauts coalisés de ses quatre poursuivants, Martin-Uran-Vingegaard-Carapaz, jusque-là tous cantonnés à la lutte pour le podium final? Pour apprendre quelque-chose d’inédit, faudrait-il attendre l’ultime grimpette, le terrifiant col de Beixalis (première cat., 6,4 km à 8,5%), puis la descente vers Andorre pour quinze kilomètres de cavalcade?

Avec les mots de René Char en tête, «ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience», nous n’eûmes aucune réponse dans la montée d’Envalira, malgré la rareté de l’oxygène et un violent vent de face. Hors l’écrémage classique, autant à l’avant qu’à l’arrière, les positions se figèrent. Alors, tout en observant Chris Froome une nouvelle fois à la dérive, nous patientâmes, mais dieu merci, le grand livre des Illustres qui tapisse notre mémoire se déploya comme par miracle au bon chapitre: nous repensâmes à notre Maître, Jacques Anquetil, le 6 juillet 1964, quand il plongea dans cette maudite pente, défaillant, habité par des «pensées négatives», et faillit tout perdre au lendemain d’un méchoui fortement arrosé de sangria.

L’affaire s’éclaira – en partie – dans l’escalade étroite de Beixalis. Et Carapaz, puis Vingegaard, puis Uran tentèrent de piquer Pogacar. Ce dernier contrôla ses adversaires avec une aisance confondante – jusqu’à neutralisation des velléités. Guillaume Martin, lui, avait cédé depuis longtemps, avant de craquer méchamment. Il perdit plus de 3 minutes sur la ligne d’arrivée et dégringola du podium. A l’avant, parmi les échappés, l’Américain Sepp Kuss (Jumbo) se détacha et résista au retour d’Alejandro Valverde, au prix d’une descente à tombeau ouvert, et vint s’imposer. L’épopée versifiée de Juillet fut jadis une épreuve d’endurance de l’extrême élévation, elle est devenue un exercice de résistance en intensité sélective. La race des grimpeurs en tant que genre semble avoir disparu. Sous l’ombre portée de ces montagnes, écrasé par l’Histoire et la déesse Pyrène, le chronicoeur éprouva comme une impression de mécontentement.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 12 juillet 2021.]

samedi 10 juillet 2021

A l’horizon des contreforts pyrénéens

Dans la quatorzième étape, disputée au pied des Pyrénées entre Carcassonne et Quillan (183,7 km), victoire du Néerlandais Bauke Mollema (Trek). Ce dimanche, le peloton franchira le toit du Tour, le Port d’Envalira (2408 m). Pogacar sera-t-il attaqué ?

Quillan (Aude), envoyé spécial.

Le regard errant à l’horizon des choses, nous quittâmes la Cité médiévale de Carcassonne en nous disant que – décidément – le Tour continuait de nous troubler en tant que genre unique. Chaque jour recommencé, la plus ordinaire des aventures de l’extrême nous parle d’un pays proche et d’un monde lointain, étonnante fabrique de désorientation spatio-temporelle. En cette quatorzième étape, qui nous embarquait encore plus au sud, vers Quillan (183,7 km), nous nous convainquîmes que le profil s’offrirait nécessairement à un «baroudeur». Voyage aussi bucolique qu’historique dans les contreforts pyrénéens de l’Aude et de l’Ariège, jusqu’aux vallonnements du Razès qui ne furent pas sans nous rappeler les collines toscanes.

Aucun répit pour le peloton qui, dès le départ, s’ébroua en intensité phénoménale dans cette quête quotidienne du «bon coup». Au matin, manquaient néanmoins à l’appel deux coureurs et non des moindres, le Danois Soeren Kragh Andersen, qui présentait des signes de commotion cérébrale, et le Français Warren Barguil, l’un et l’autre victime de la terrible chute collective de vendredi. Aussi, lorsque nous grimpâmes jusqu’au site emblématique du catharisme, au pied du «pog» de Montségur (deuxième cat., km 89), théâtre d’un terrible bûcher en 1244, nous comprîmes que les 149 rescapés vivraient une nouvelle journée de feu, sous une belle chaleur estivale, vingt-quatre heures avant de retrouver la haute, très haute montagne, et ses sortilèges d’à-pics.

A l’ombre portée des pré-cimes, malgré d’infinies poches nuageuses assez crayeuses, nous tentions de disséquer le langage des bagarreurs-aventuriers qui s’élaborent toujours sur des soubassements solides – courage, abnégation, souffrance, sacrifice de l’inutile. Cinq fuyards avaient longtemps poursuivi leur éreintante aventure: Kristian Sbaragli, Maxime Chevalier, Anthony Turgis, Jonas Rickaert et Toms Skujins. Jamais nos valeureux n’obtinrent l’imprimatur céleste, encore moins celle des armadas, sans que nous sachions bien si ces dernières se trouvaient coalisées pour un éventuel dessein commun, ou totalement désorganisées par la furie des attaquants en son sein. Quoi qu’il en soit, peu après le sprint intermédiaire, jugé à Lavelanet, les fugitifs éphémères furent dévorés par le long serpent multicolore, vite renvoyés au rang d’héroïques anonymes. Impitoyable réalité.

Et tout changea. Quand nous traversâmes le col de la Croix des Morts (deuxième cat., km 110), puis la côte de Galinagues (troisième cat., km 126), puis les sublimes gorges de Saint-Georges (km 145), où l’Aude ancestrales a érodé le calcaire à son passage à travers les barres karstiques des Pyrénées, la «bonne» échappée forgeait sa volonté «à la dure» depuis une petite heure. Un joli groupe en vérité, qui mit du temps à se composer, avec quelques noms prestigieux (Poels, Cattaneo, Woods, Martin, Higuita, Konrad, Fraile,  Chaves, Mollema, Rolland, Pacher, Madouas, etc.). Après avoir admiré le spectaculaire viaduc de l'Escargot, en forme de colimaçon, il nous fallut attendre le col de Saint-Louis, bien trop pentu aux routiers-sprinteurs (4,7 km à 7,4%), pour se convaincre qu’un éclaireur l’emporterait. Du groupe de tête, l’expérimenté Néerlandais Bauke Mollema (Trek), 34 ans, s’était envolé en solitaire, sans faillir, franchissant l’ultime difficulté et les dix-sept bornes restantes avec l’ardeur du finisseur. Il vint quérir une victoire de prestige – la deuxième de sa carrière sur la Grande Boucle – dans les rues de Quillan, ville-étape inédite (3.300 habitants) qui fut jadis capitale de la chapellerie, mais également championne de France de rugby en 1929 au prix d’une épopée guerrière mémorable. Côté bataille acharnée, signalons au passage que le Français Guillaume Martin (Cofidis), à l’avant, réalisa une noble opération en récupérant plusieurs minutes au groupe maillot jaune, se replaçant ainsi à la deuxième place du général, à quatre minutes de Pogacar. De quoi frétiller par anticipation…

En cet instant de bout de carte postale présentant tous les atours de la mélancolie, le chronicoeur se projeta dans le futur, mû par la seule impatience. Car ce dimanche, entre Céret et Andorre-la-Vieille, à la veille d’une journée de repos, le peloton franchira le « toit » du Tour, le Port d’Envalira (2408 m), dans une étape qui comportera trois autres difficultés majeures, dont le col de Beixalis et ses passages à 16%, avant de plonger vers l’arrivée pour huit kilomètres de folle descente. «Le contraste sera terrible entre les deux parties de l’étape, prévient Thierry Gouvenou, traceur-en-chef de l’épreuve. Beixalis, c’est extrêmement raide, la pente ne permet pas de garder un rythme régulier et on peut facilement prendre un éclat. La route est étroite, la descente hyper technique et l’arrivée jugée à son pied. Bref, c’est une fin d’étape piégeuse qui peut provoquer des écarts.»

Le moment des ascensionnistes sonnera et si d’ordinaire la montagne offre une revanche aux hommes sans chair, attirant les corps évidés, nous n’avions ici-et-maintenant qu’une question en tête: Tadej Pogacar sera-t-il attaqué? Ou plus exactement: l’impression de « faiblesse » (toute relative) entrevue dans le Mont Ventoux trouvera-t-il confirmation ou, au contraire, ne fut-ce qu’une stratégie de « gestion » de la part du maillot jaune ? Les Uran, Vingegaard, Carapaz ou Martin, tous renvoyés à plus de quatre, cinq minutes au général, oseront-ils la grande baston, si possible à plusieurs, pour déboulonner le Slovène, ou se contenteront-ils de dépouiller leurs carcasses pour des places sur podium des Champs-Elysées?

En 2016, dans le final d’une étape empruntant pour la première fois le col de Beixalis, la caravane avait subi les assauts d’un orage mémorable, laissant des troupes rincées, ruinées et clairsemées dans des pentes fascinantes rendues à la sauvagerie. Seul le récit importait alors. Celui par lequel le Tour catapulte ou brise des destins, quand les «forçats tirent de toute leur force quelque chose d’invisible», comme l’écrivait Albert Londres, afin de se hisser vers les sommets. Là où se portaient déjà nos regards – à l’horizon des choses.

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 10 juillet 2021.]

vendredi 9 juillet 2021

Cavendish porte l’estocade

Dans la treizième étape, entre Nîmes et Carcassonne (219,9 km), victoire du Britannique Mark Cavendish (DQT), qui égale le record de victoire de Merckx (34). Des arènes nîmoises à la cité médiévale, nous avons visité l’Histoire locale, en assistant à la mise à mort d’une échappée.

Carcassonne (Aude), envoyé spécial.

Au petit matin, grignotant des croquants Villaret (gâteaux secs), il fallut se poser quelques instants devant les arènes de Nîmes, regarder posément l’horizon comme on scrute le passé pour prendre conscience que le Tour, désormais définitivement accroché au sud avant le final des Champs-Elysées, basculait définitivement dans sa dernière partie. Le film à l’envers important peu à l’heure de la treizième étape, une longue transversale d’est en ouest entre Nîmes et Carcassonne (219,9 km), le chronicoeur s’arrima d’abord aux souvenirs de ferias, pour jamais mémorables et ambigües, en la patrie de Simon Casas. Derrière ces blocs de pierres illustres marquées par le sang noir des sacrifices, édifiées au Ier siècle de l’empereur romain Antonin Le Pieux, lui-même enfant de la cité antique, nous entendions les rumeurs de gloire des toreros se propager. Celles des frères Nimeño I et II, celles de Marie Sara, tandis que surgissaient à la volée les exploits d’El Juli, d’Enrique Ponce, et surtout de José Tomas qui, ici-même, en 2012, coupa onze oreilles et une queue en affrontant six taureaux en solitaire, puis sortit triomphant par la porte des Consuls, sous les vivats des aficionados qui ne dormirent plus pendant des nuits entières.

Cheminant depuis le Gard vers l’Hérault et l’Aude, il était temps de remettre de l’ordre à ses vieilles obsessions – sans aller jusqu’à imaginer quelques mises à mort spectaculaires. En traversant le merveilleux village médiéval de Sommières (km 20), établi sur les rives du fleuve le Vidourle surmonté d’un pont romain unique en son genre (l’un des rares édifices de cette époque dans cet état de conservation), nous jetâmes un œil sur les forteresses du château, théâtre de la Guerre des Religions, comme celle des Camisards, où les protestants furent emprisonnés en masse. Lieu furtif d’histoire. La caravane passa, vite, très vite, tout à son petit commerce, d’autant que l’échappée du jour venait de se former en présence de trois courageux, Sean Bennett, Pierre Latour et Omer Goldstein. Un vent maléfique – mais coutumier sur ces tronçons de l’arrière pays méditerranéen – ruait dans le peloton et nous crûmes qu’il serait à nouveau cisaillé, comme jeudi. Mais la grande troupe resta assez passive, adoubant provisoirement nos fuyards.

Nous savions la route longue et les 2000 kilomètres déjà symboliquement parcourus depuis Brest par les 154 rescapés (durant cette treizième étape), essentiellement sous la pluie et par grand froid avant le sud, à un degré d’intensité phénoménal, témoignaient que nos forçats avaient vu du paysage en y laissant pas mal de leurs ressources physiques et mentales. L’épopée de Juillet fut jadis une épreuve d’endurance de l’extrême, elle est devenue un exercice de résistance en intensité sélective. A dire vrai, en pointant les forces toujours en présence, nous voyions mal comment les équipes de sprinteurs trouveraient l’énergie de contrôler les événements sur un profil faussement « plat », alors que, la veille, elles n’avaient pas souhaité s’investir dans cette tâche sur 160 kilomètres. Les baroudeurs du jour parviendraient-ils à imposer leur récit, alors que l’écart se stabilisa autour des trois minutes seulement?

Les scrutateurs distraits regardèrent donc cette cavalcade enfiévrée de chaleur, bercés qu’ils étaient d’ancestrales ondes de choc visuelles. Ainsi, la traversée de Minerve (km 172), cité perchée sur un éperon rocheux formé par les canyons de la Cesse et du Brian, qui convergent à cet endroit dans le reflux des eaux béantes, nous rappela la tragédie associée à la Croisade des Albigeois, proclamée au XIIIe siècle par l’Eglise catholique contre l’hérésie, principalement le catharisme. Par-delà les remparts de Minerve, où périrent sur les bûchers des centaines de suppliciés, nous nous risquions encore et encore à romantiser la conscience des cyclistes.

Car pour nos héros en vadrouille (Bennett, Latour et Goldstein), la mise à mort prévisible se profila hors de toutes arènes ou de maudites forteresses. Quand le peloton porta l’estocade, la scène se déroula précisément juste avant Minerve. Entre-temps, une énorme chute collective mit au tapis une trentaine de coursiers, dont Kragh Andersen, Declercq, Bouhanni, Pedersen, laissant par l’arrière de nombreux retardataires et, dans l’ambulance, Roger Kluge, Simon Yates et Lucas Hamilton, contraints à l’abandon. Une heure plus tard, après une tentative en solitaire de Quentin Pacher, nous assistâmes au sprint (à moitié) attendu. Dans les rues adjacentes de la célébrissime Cité médiévale de Carcassonne, qui fut successivement un site protohistorique, une localité gallo-romaine, une place forte wisigothe, un comté, puis une vicomté, puis finalement une sénéchaussée royale, le Britannique Mark Cavendish (DQT) s’imposa et entra dans une dimension quasi déifiée par certains. Etonnant démiurge, ce «revenant» de nulle part, qui signait là son quatrième succès et, surtout, vînt égaler le record de victoires dans le Tour d’Eddy Merckx: trente-quatre. Qui aurait imaginé cela possible un jour ? Sans doute pas l’intéressé lui-même, après tant d’années de galère, des non-sélections sur la Grande Boucle, une déprime, mais, pour finir, une lente rédemption vers l’ardeur retrouvée.

Y croire, ou pas. Le chronicoeur le sait depuis trente-deux ans : le Tour reste une sorte de religion monothéiste assez prégnante, sans Dieu ni apôtres, sauf quand il s’applique à honorer l’Histoire en tant que genre absolu.

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 9 juillet 2021.]

jeudi 8 juillet 2021

Comme portés par les vents

Dans la douzième étape, entre Saint-Paul-Trois-Châteaux et Nîmes (159,4 km), victoire de l’Allemand Nils Politt (Bora). Avant la sublime traversée des gorges de l’Ardèche, l’échappée du jour s’est formée sur plusieurs bordures mémorables.

Nîmes (Gard), envoyé spécial.

Et le chronicoeur, heureux d’être toujours vivant à la passion, ne bouda pas son plaisir. Théâtre en grandeur topographique, que cette douzième étape, entre Saint-Paul-Trois-Châteaux et Nîmes (159,4 km), tel un beau voyage, celui de se redécouvrir à la joie des Illustres. Tous les regards projetés nous arraisonnèrent, comme si ce qui était vu rejaillissait au centuple dans nos cœurs et nos esprits, jamais rassasiés d’un premier jet de stylo d’encre noir. Nouvelle journée mémorable, de bout en bout sur le parcours tel un mandat impératif, bien calé derrière le volant à retrouver les contours réinventés d’une République de salle de fêtes, carte revisitée et chamarrée d’un territoire conquis dans ses bornes et sa splendeur, ses cavités et ses irrégularités, à la rencontre toujours émouvante de ce peuple des bords de route, citadins déracinés des congés payés ou locaux honorés par la visite du patrimoine nationale. Nous allons au Tour comme à la fontaine.

Dans le véhicule de l’Humanité, tandis que la «suiveuse» s’extasiait sur la magnificence stupéfiante de son Ardèche natale empruntée par les gorges, nous traçâmes à grandes expirations des routes sublimes dans les reflets éclatants d’un ciel d’été. Etape vécu «à l’ancienne», comme au temps joyeux où tous les journalistes «suivaient» chaque jour les coureurs – les précédaient le plus souvent – du kilomètre zéro à la ligne finale, sans jamais perdre ni leur inspiration d’adultes ni leur enthousiasme de gamins. Par ces pleins et ces déliés, dans l’apprentissage de notre pays, le pèlerinage du peloton se transforma vite en folie furieuse. Ce par quoi s’inventa l’imagination puisée au creuset de la réalité, nommer autrement: la dure vérité nue de la course.

Rendez-vous compte. Primo, les premiers coups de pédale furent retardés de dix minutes en raison des rafales de vent soufflant sur la ville de départ. Mauvais présage. Secundo, alors que deux kilomètres seulement venaient d’être avalés, les 155 rescapés (Sagan renonça au petit matin) subirent déjà un premier éventail, sous l’impulsion de l’armada de Julian Alaphilippe (DQT). Une bordure, puis deux, trois... Nous ne les comptâmes plus tant la panique généra de la peur. A plus de soixante kilomètres-heures, le peloton se scinda en plusieurs parties, formant autant de lacets éparts comme les bras vivants de la rivière Ardèche que nous longeâmes durant plus d’une heure. Tertio, lorsque nous croisâmes le Pont d’Arc, creusé par le lit des eaux et désormais patrie des canoéistes qui se laissent glisser sous l’Arche en caressant la roche à leur passage, le spectacle toucha au merveilleux. Plein les yeux. A la faveur de la bagarre inaugurale avec Eole, l’échappée fleuve s’était donc formée avec treize courageux (parmi lesquels Henao, Alaphilippe, Küng, Politt, Van Moer, Theuns, Greipel, etc.). Rythme endiablé, jusqu’à quinze minutes d’avance. Farouche volonté, jusqu’à forcer le respect.

Dans sa générosité régénératrice, le Tour en ses trouvailles nous octroyait ainsi cette dose quotidienne de supplément d’âme, de villages en villages, de bourgs en balcons, de torrents en contreforts, mue par cette géographie soumise – à priori – à la nécessité épique de l’épreuve, transformant les rocailles et les terres en autant de personnages incarnés. Sur les tronçons cocardiers de Juillet, les reliefs et les rebords naturalisent l’homme, quand la nature elle-même s’en trouve humanisée. Puisqu’une sorte d’accalmie s’installa en pénétrant dans le Gard, nous songeâmes aux propos tenus la veille par Tadej Pogacar (UAE), titillé puis légèrement distancé au sommet du Ventoux par un gamin à peine plus vieux que lui, le Danois Jonas Vingegaard, 24 ans, qui dût sa participation chez les Jumbo au burn-out de Tom Dumoulin et sa position de «leader» à l’abandon de Primoz Roglic. Le porteur du maillot jaune déclara en effet: «Je n'ai pas pu suivre Vingegaard, il a été super fort, il a mis le paquet, ça a été un peu trop pour moi et j'ai craqué.» Le craquage réel ou supposé du gamin se solda finalement par une opération nulle (pas une seconde de perdu), mais beaucoup découvrirent que le crack slovène était plus «attaquable» qu’imaginé. De quoi tourner les têtes et, dès lors, élaborer quelques plans fumeux en vue des Pyrénées, ce dimanche? Pogacar ajoutait: «J'ai essayé de rester calme. Je n'ai pas paniqué. Au final, c'était une bonne journée.» Un affolement relatif, comme en témoignent encore les cinq minutes d’avance sur ses trois poursuivants au général (Uran, Vingegaard, Carapaz).

Avant le retour de la haute montagne, nous eûmes le bonheur d’assister à la victoire d’un baroudeur, dans les rues de Nîmes, en la personne de l’Allemand Nils Politt (Bora). Les manœuvres du début d’étape avaient ainsi scellé le sort de ce jour en ballade mémorielle. Allez savoir pourquoi. En écrivant ces mots gorgés d’un soupçon d’émotion, le chronicoeur pensa à la «galère» de l’équipe française Groupame-FDJ, découpée en morceaux dès la moitié du Tour, réduite à quatre unités: Armirail, Küng, Madouas et Gaudu, lui-même malade, en grande souffrance. «On va se remettre dans le fil de la course, on veut faire honneur au maillot», répétait Marc Madiot, le manager, tel un sanglot d’espoir, un râle plutôt. Nous voulûmes retrouver le chant des cigales, les odeurs de genets, les sillons bordés de haut talus herbeux et les sentes pavées qui s’enfonçaient étroites et profondes dans la terre des collines d’Ardèche – déjà si lointaines…

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 9 juillet 2021.]

mercredi 7 juillet 2021

Ni dieu ni maître sur le Géant

Dans la onzième étape, entre Sorgues et Malaucène (198,9 km), victoire du Belge Wout Van Aert (Jumbo), rescapé de l’échappée. Après deux ascensions du Mont Ventoux, le maillot jaune Tadej Pogacar a montré un premier signe de faiblesse.

Malaucène (Vaucluse), envoyé spécial.

Et à mesure que la part du diable s’amplifia, celle du cœur se réduisit jusqu’à rabaisser les âmes noires. Vinrent donc se crucifier des pédaleurs fous, rendus à ce moment de la course où tout présage se chargeait d’un sens plus lourd et plus complexe, où l’innocence tangible vibrait du mystère de ce qu’elle cachait. Nous entendîmes la rumeur se propager, déjà dans le souvenir de leurs éblouissements, eux qui agitaient leurs visages par dégoût, sur des lieux qui les hantaient. Des fantômes. Partis de Sorgues avant d’en finir à Malaucène (198,9 km), des blocs de marbre alourdissaient leurs paupières en dedans, qu’ils soulevaient à peine avant de les laisser retomber à chaque pédalé désordonnée. Sur leurs tempes finement veinées, un poids central et magnétique se figea dans la pente. Malgré les chaleurs caniculaires de Juillet, leurs figures palissèrent et attiraient des brumes de sentiments froids. Les vertiges du Ventoux allaient imposer la vérité nue d’un jour d’Histoire. D’autant qu’il fallut le grimper à deux reprises, ce Mont Ventoux de légende, d'abord par la route de Sault, plus longue (22 km à 5,1%, première cat.), puis par Bédoin, plus classique (15,7 km à 8,8%, 1910 m, HC). Pour tout être de raison, rien d’autre que l’angoisse et la peur – et ce frisson périphérique qui tapissait l’intérieur des mâchoires. Ici, il n’y aurait ni dieu ni maître.

Vu de loin, d'où que nous arrivions, du nord, du sud ou d'ailleurs, nous admirions cet espace lunaire paradisiaque qui nous tendait les bras, offrande des dieux oubliés aux hommes d'en bas. Vu de près, les coureurs redécouvrirent ce monde en réduction qui crée toujours des personnages à sa démesure. «J'ai plus souffert dans le Galibier, ou l'Izoard. Mais qui s'en souvient?», confessa Miguel Indurain. Et Eddy Merckx: «C’est un mélange de peur et d’envie. C’est un mythe, et je ne sais pas pourquoi.» Et Raphaël Geminiani: «Par Bédoin, c’est terrible car dans les huit premiers kilomètres, on se sent comme un poisson hors de l’eau. Une fois qu’on quitte le bois, on se dit ‘’ouf ! ça va mieux’’, sauf qu’au sommet le soleil brûle tout ce qui se présente.»

Quand ils s’attaquèrent à ce massif calcaire tondu comme un moine – d’où son surnom, «Mont Chauve» – sur lequel le soleil s'appesantissait, le peloton avait fourni de tels efforts dans le début explosif de l’étape – à l’initiative de notre Julian Alaphilippe, flanqué de trois puis d’une quinzaine d’invités avant dislocation – que nous sentîmes comme l’imminence de drames prévisibles. Ecrasés par l’ombre tutélaire, l’apoplexie les guetta. Il y eut de nombreux abandons (7), des défaillances terrifiantes (Gaudu, Quintana, Lopez, Froome toujours muni d’un vélo, etc.), deux descentes vertigineuses, et un goût de limaille de sueur dans les bouches. Alaphilippe pointa en tête à la première ascension: orgueil, cran et honneur, avant de sombrer. Lors du second arrimage, là où se dessinèrent des étendues dégoulinantes de caillasses blanchâtres plantées en plein ciel de feu, tandis que la brume surgissait soudain, le Belge Wout Van Aert, rescapé de l’échappée, s’envola vers les cimes. Adoubé par le monstre de rocaille, il bascula à tombeau ouvert sur Malaucène et contresigna une victoire de grand prestige.

A l’arrière, nous ne vîmes rien d’effrayant. Juste de l’étonnant. Tadej Pogacar suivit le petit train des Ineos de Carapaz. Dans ce «groupe» maillot jaune réduit à moins de dix unités, manquait Ben O’Connor depuis un moment. Nous nous attendions à un nouveau coup de massue du Slovène. Rien ne vînt. Voulait-il escamoter sa propre légende? Ou s’éviter les railleries du céleste Mont? Pas vraiment, comme le montra l’improbable scène qui suivit. Le Danois Jonas Vingegaard, en quête de podium, attaqua. Pogacar suivit… puis craqua quelque peu. Nous découvrîmes l’homme derrière le gamin de 22 ans, incapable de suivre le rythme, bientôt rejoint par Uran et Carapaz. De quoi réfléchir, dans un avenir accessible à la pensée.

Le Géant de Provence venait de parler. Ce dernier n'est toutefois ni plus raide, ni plus long, ni plus haut que bien d'autres à-pics célèbres. Sans le cyclisme, bien sûr, il ne serait pas cet Himalaya contemporain pour suppliciés. De génération en génération, se narre ainsi le récit d’histoires oniriques et nostalgiques, dans les odeurs de garrigue et de sécheresse des contreforts oblongs balayés par une dizaine de vents répertoriés en rafales, selon les saisons. «Le Ventoux est un dieu du Mal auquel il faut sacrifier», écrivait Roland Barthes, qui s’y connaissait pour impressionner les mémoires en Mythologies. Sur ces chemins transformés en sentiers de randonnée, Pétrarque en personne inaugura l’ascension de cette montagne détachée de la chaîne alpine comme une sentinelle avancée, probablement le 26 avril 1336. Naîtra un fabuleux récit, preuve, pour le poète italien, que cette aventure s’apparentait à une «élévation au-dessus des mortels» qu’il comparait à ce qu’il avait «entendu et lu de l’Athos et de l’Olympe». 

En voyant la première petite faiblesse humaine de Pogacar, ici et nulle part ailleurs, le chronicoeur pensa à Stendhal, à Dumas, à Giono, à Mistral ou Char, fascinés eux aussi par le Mont. Il se remémora que Fernand Kubler y devint fou et y arrêta sa carrière. Il énuméra une oraison sacrée pour Tom Simpson. Il songea enfin à Cioran,  poussant son vélo sur ces chemins terreux. A Blondin, prenant des notes. A Camus, emmitouflé dans son imperméable au col relevé, sur la terrasse ventée de l’Observatoire, tout là-haut. C’était hier, ou demain. Du temps du Général et de l’éternel Traction Avant.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 8 juillet 2021.]

mardi 6 juillet 2021

Le Tour retrouve sa schizophrénie

Dans la dixième étape, entre Albertville et Valence (190,7 km), victoire du Britannique Mark Cavendish, la trente-troisième de sa carrière, au plus près du record de Merckx (34). Lors de la journée de repos, le maillot jaune Tadej Pogacar est venu s’expliquer sur ses performances. Comme aux pires années. 

Valence (Drôme), envoyé spécial.

Et la vraie pensée restait toujours secrète, comme depuis l’origine du monde. Question de droiture. Après un week-end alpestre éprouvant et dantesque, marqué par des conditions climatiques peu conformes à un retour de Juillet, et une journée de repos que nous suggérâmes profitable aux organismes effeuillés par l’intensité de ce début de Tour, les 164 rescapés reprenaient donc leur progression vers le sud, entre Albertville et Valence (190,7 km). Une dixième étape promise à un sprinteur, à condition de contrôler les événements, sachant que plusieurs armadas idoines se retrouvaient dépouillées de leurs spécialistes, en raison de chutes ou d’arrivées hors des délais à Tignes : Ewan, Merlier, Démare, Coquard. Exténués et groggys, nos forçats. «En mode survie», selon l’expression d’Yvon Ledanois, le manager d’Arkéa, qui ajoutait: «J’ai quand même l’impression qu’on en ramassera beaucoup à la petite cuillère.» Lundi, lors de la pause, tous prononcèrent des mots identiques enfantés dans l’appréhension, sinon la peur. «Il y a des soirs où tu te dis: ‘’Mais comment je vais faire pour repartir demain?», témoignait le Français Benoît Cosnefroy (AG2R), relégué à plus d’une heure. Son compatriote Franck Bonnamour (B&B), heureux dix-septième à 25 minutes, commentait: «C’est le cyclisme moderne, ça part dans tous les sens, c’est très ouvert, ça roule vite.»

Comme s’il avait anticipé depuis longtemps l’état dans lequel se trouverait le peloton, éreinté et rincé, le traceur-en-chef de l’épreuve, Thierry Gouvenou, annonçait: «C'est une remise en route plutôt facile, on fait au plus simple pour sortir des Alpes.» Une forme de normalité relative, qui justifia l’échappée du jour, lancée par Tosh Van der Sande et Hugo Houle. Le gros de la troupe laissa agir, assumant une espèce de répit qui s’apparenta à une emphase non préméditée mais utile. Le chronicoeur en profita pour repenser à la conférence de presse de Tadej Pogacar, la veille à Tignes. Venu narrer ses desseins  et son état d’esprit, le Slovène dut en vérité s’expliquer sur ses performances. Scènes de mise en abîme et de justification qui nous ramenèrent au moins une décennie en arrière. «Quand quelqu'un ne croit pas en moi, j'essaie toujours de prouver qu'il a tort», déclara le vainqueur sortant, contraint d’évoquer les doutes entendus ça et là depuis sa prise de pouvoir au Grand-Bornand. Le maillot jaune se justifia ainsi: «Nous avons de nombreux contrôles pour donner tort aux sceptiques. Une de mes plus grandes motivations, c’est de montrer que ma victoire l’an dernier n’était pas un accident, basé sur un seul contre-la-montre. Cette année, je suis motivé à l’idée de me prouver et de prouver au monde ce que je peux faire.» Improbable exercice de conviction.

Face à ce gamin de 22 ans stratosphérique, rien n’empêchera désormais le poison de l’incertitude et de la schizophrénie habituelle. L’analyste Antoine Vayer, sur cyclisme-dopage.com, continua par exemple à donner les résultats de ses «radars» en usant de termes choisis: «Lors de la première étape de montagne, on a assisté à un genre de performance qu’on croyait à jamais oubliée, que l’on peut classer entre miraculeuse et mutante. Pogastrong s’est échappé en solitaire et a développé l’équivalent de 442 watts étalons sur 49 minutes sans ressentir aucune fatigue contrairement à l’ensemble de ses adversaires.» Et Vayer d’enfoncer le clou: «On a référencé tous les exploits similaires de Lance Armstrong. Les chiffres parlent, Pogacar lui est supérieur! (1) Aucun autre coureur du peloton n’aurait pu le suivre, même au sommet de leur forme, ni Roglic, ni Bernal s’il avait été là. Il faut revenir 20 ans en arrière pour retrouver pareille performance.»

Revoilà cette tragique histoire du vélo contemporain: des questions mais pas de réponses… pour l’instant. Imaginons un peu la teneur des commentaires, qui ne manqueront pas ce mercredi, si d’aventure le Slovène réitérait l’exploit dans la double ascension du terrifiant Mont Ventoux. Le chronicoeur, lucide et plutôt admiratif devant la «vélorution» imposée par Alaphilippe ou Van der Poel, épouse à peu près le sentiment d’Alexandre Ross, de l’Equipe: «On réclame des coureurs qu’ils attaquent partout, qu’ils ravivent les souvenirs de Bernard Hinault et d’un cyclisme à l’ancienne, mais quand ils repoussent les frontières, on crie à la tricherie. Nous préférons donc, pour l’heure, nous résigner à notre ignorance.» Schizophrénie, on vous dit…

Sur les routes de Savoie, de l’Isère et de la Drôme, la journée transpira finalement d’un calme primaire assez classique. Il y eut quelques chutes ; un train collectif grégaire juste suffisant pour avaler en douceur nos deux baroudeurs-fuyards, Van der Sande et Houle ; enfin le maudit vent de la vallée du Rhône propice aux nombreuses bordures hautes tensions. Puis nous assistâmes à un emballage final prévisible, duquel sortit glorieux le «ressuscité» Mark Cavendish. Le Britannique réussissait la passe de trois et signait la trente-troisième victoire d’étape de sa carrière, au plus près du record de Merckx (34). Ridicule comparaison, non? «J'appelle dignité la qualité au nom de laquelle une communauté humaine se fixe le devoir de respecter les êtres, y compris ceux qui sont dans l'incapacité de réclamer leurs droits», disait le regretté Axel Kahn. Question de droiture.

(1) Graphique à voir sur : cyclisme-dopage.com

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 7 juillet 2021.]

dimanche 4 juillet 2021

Pogacar, retour à la case suspicion

Dans la neuvième étape, entre Cluses et Tignes (144,9 km), victoire en solitaire de l’Australien Ben O'Connor (AG2R Citroën). Depuis le coup de force du maillot jaune Tadej Pogacar, le sillon du doute creuse de nouveau un chemin béant.

Tignes (Haute-Savoie), envoyé spécial.

Entre pluie incessante, températures automnales (7 degrés) et climat de plomb, le Tour poursuivait donc sa traversée des Alpes embrumées, tandis que certains voyaient s’agiter des pantins hideux à l’horizon du monde où roulaient encore un soleil noir. Partout, les mélèzes voutés par le poids de l’humidité tiraient vers le bas leurs épines courbées, quand bien même nos forçats de Juillet devraient projeter leurs bécanes par-delà quelques à-pics terrifiants. Cette neuvième étape, entre Cluses et Tignes (144,9 km), ne promettait aucun calme mais bien une nouvelle tempête des cimes sous les crânes. Tout rincé, le chronicoeur dût admettre la vérité: pas facile de dormir contre les hurlements du ciel qui soulèvent peu à peu les haillons hideux de l’Histoire. Nous partîmes d’ailleurs sans deux des principaux acteurs du cyclisme contemporain, Primoz Roglic et Mathieu Van der Poel, qui se retirèrent au petit matin. Le premier, défait et tout cabossé, traînait sa peine sans espoir de rédemption. Le second, héros de la première semaine mais déchu samedi de son paletot en or par un extraterrestre de 22 ans, préféra abandonner afin de préparer les JO et rêver d’un autre or. Arrimés comme on le pouvait à la roche environnante, nous songions déjà à la suite non sans repenser au Slovène Tadej Pogacar, qui, la veille, doucha la concurrence et frappa les esprits en irritant nos intelligences.

Allait-il réitérer sa stupéfiante performance, sur un profil propice à son imagination – sans bornes –, avec cinq ascensions répertoriées, dont le redoutable col du Pré (12,6 km à 7,7%, HC), puis l’interminable montée vers Tignes (21 km à 5,6%, première cat., 2107 m)? Nous n’en étions pas là, à nous demander mille fois si le tenant du titre avait tué tout suspens, mais bien à ressasser quelques questions spectrales. Nous ne fûmes pas les seuls à tracer à grandes expirations le sillon du doute. Bien qu’il ait tenté de laver plus blanc que blanc, le vélo continue d’avancer masqué sous les souvenirs crépusculaires d’une course à deux vitesses. Retour à la case suspicion. «On peut se poser la question d’une telle domination, mais je n’ai pas de réponse», commenta par exemple Julien Jurdie, directeur sportif d’AG2R-Citroën. «On va dire que je serais prudent, très prudent», déclara Jean-René Bernaudeau, manager de Total-Energies. Et Jurdie d’ajouter: «Je ne peux pas vous dire que tout va mal, ou que tout va bien. Est-ce que je mettrais ma main au feu? Non, je tiens à ma main.» Une autre membre d’un staff français prévenait: «Il n’y a aucune preuve. Mais nous savons que les formations étrangères ne sont pas soumises aux mêmes règles. Nous constatons les dégâts.»

Le dominant excite les mots, d’autant que tous les schémas habituels, quand nous voyions de grosses armadas contrôler les étapes à leur guise, ont volé en éclats. Comme l’an passé, Pogacar n’éprouve aucun besoin d’être épaulé par ses équipiers pour atomiser et creuser des écarts stratosphériques, comme il le montra à maintes reprises depuis le début de sa carrière. Son équipe reste pourtant soumise aux regards en biais. Souvenons-nous, avec la lucidité requise, que le patron de l’UAE Team Emirates s’appelle Mauro Gianetti, dont le pédigrée laisse songeur. Ex-coureur à la réputation sulfureuse, il était jadis à la tête de Saunier Duval quand son leader, Riccardo Ricco, fut contrôlé positif à l’EPO et exclu avec tout son groupe lors du Tour 2008. Rappelons-nous aussi que le directeur sportif d’UAE, le Slovène Andrej Hauptman, dut renoncer à prendre le départ du Tour 2000 en raison d’un taux d’hématocrite trop élevé. Des témoins à charge. Ce passé renvoie-t-il nos commentaires à leur dérisoire nullité ou jette-t-il sur le présent un discrédit navrant?

Dans ce grand bric-à-brac de misère perpétuelle, où se distillent les pires événements supposés, un respect mystérieux pour les non-dits domine toujours. Mais nous ne sommes plus dix, vingt ans en arrière. Cédric Vasseur, manager des Cofidis, insista au passage sur un anachronisme qui confinait à la schizophrénie: «La faiblesse de Pogacar, c’est son équipe. Elle n’a en rien la force des Sky ou des Ineos des dernières années.» Rajoutons une interrogation à ce sombre panorama: comment qualifier la surpuissance de l’équipe Bahrain, qui truste les victoires depuis Brest, sans parler du dernier Dauphiné ou du Giro?

Le cyclisme en tant que croyance a disparu, dieu merci… Nous en étions là, cette fois, quand le maillot jaune dévora la pente vers Tignes – et ses pseudos dauphins. Depuis le départ, de nombreux échappés (Quitana, Poels, Woods, O’Connor, Hamilton, Higuita, etc.) avaient secoué un peloton supplicié par des conditions dantesques, duquel disparut Wout Van Aert. Il y eut des visages fantomatiques, des corps frigorifiés, des abandons (Peters, Merlier et De Buyst), des chutes et un valeureux vainqueur parmi les fuyards : l’Australien Ben O'Connor (AG2R Citroën), qui fut un temps paré du jaune virtuel, réalisant un splendide rapproché au général (deuxième). Pas d’inquiétude pour Pogacar, qui se joua des Ineos. Richard Carapaz plaça une attaque… et le Slovène s’envola, fustigeant d’un regard ses suivants, avant de filer. Deuxième coup de massue aux sommets. A quoi bon. Le chronicoeur espéra juste qu’il n’aurait pas, tôt ou tard, à imaginer que le Tour donnait à voir un spectacle inopiné et inachevé, livré à des murmures clos trahis par les circonstances.

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 5 juillet 2021.]

samedi 3 juillet 2021

Pogacar écrase les sommets

Dans la huitième étape, entre Oyonnax et Le Grand-Bornand (150,8 km), victoire du Belge Dylan Teuns (Bahrain). Le Slovène Tadej Pogacar, tenant du titre, a fait le ménage au général et s’empare du maillot jaune. De bout en bout, sous la pluie, le spectacle fut ahurissant de bagarres et de défaillances.

Le Grand-Bornand (Haute-Savoie), envoyé spécial.

Un spectre de feuilleton pour passionnés, quand se propageait, tout là-haut, des ondes de souffrances et de vibrations sur des corps élaborés. Nos héros vivants de Juillet, impassibles ou contraints, volontaires ou désabusés, découvrirent un ciel si bas que, à l’horizon, l’hostilité des Alpes se masquaient derrière les nuages en cette huitième étape, entre Oyonnax et Le Grand-Bornand (150,8 km). De la pluie façon déluge, de l’humidité, du froid à liquéfier les ardeurs, comme si le Grand Départ breton collait à leurs roues en tant qu’épithète. Pour l’entrée officielle dans la haute montagne, le chronicoeur huma l’air frais pour conjurer les mauvais sorts et l’imminence de quelque-chose d’irrationnelle qu’on pourrait nommer «l’appréhension». Un parfum de feuilles tendres flottait et commençait de s’étouffer doucement sous le poids de la vitesse.

Tout de nerfs et de cernes après le parcours dantesque et quasiment historique de la veille vers Le Creusot, le peloton, dès le départ d’Oyonnax, s’étira en lambeaux sur des routes pré-grimpantes et nous voyions clairement à travers depuis un moment. Partis comme des furieux affamés, sur l’asphalte glissant, nous imaginions les dialogues spumescents et hallucinés qui couraient de bouches en bouches, chacun pensant maladroitement à part soi. Sauve-qui-pouvait. Ce fut un train fou, absolument démentiel dès le kilomètre 0, que seule la quête de gloire ou d’absolu, dans les tréfonds des rares âmes grisées, pouvaient expliquer par sa logique furieuse et ambiguë. Des 177 rescapés, certains manquèrent vite à l’appel ou montrèrent d’inquiétants signes de lassitude, comme Chris Froome, pathétique quadruple vainqueur en pleine tentative survie (mais pour qui, pour quoi?). Ou encore Geraint Thomas, largué et à la peine dès les premiers hectomètres accidentés, ou le Français Pierre Latour, piégé avant même les cols. Sans parler de la «guêpe» Primoz Roglic, à la dérive, à l’agonie, se livrant aux tortures de plus en plus désordonnées de son supplice, de nouveau dépassé par les événements et tétanisé par les douleurs tenaces de sa chute en Bretagne. Seul, dépossédé, il erra en martyr, pour se lover enfin dans le gruppetto. Sans doute pour l’honneur, ultime valeur dont il fut encore capable dans son aliénation.

Après le festival des puncheurs et sprinteurs durant une semaine, les purs grimpeurs laisseraient nécessairement libre cours à leur sublimation. Car la route s’éleva sitôt l’heure du café post-déjeuner, sachant que les grandes difficultés répertoriées allaient s'enchaîner au-delà des 50 kilomètres de course. Profil impitoyable par temps de chien. D'abord les abordables côtes de Copponex (6,5 km à 4,4 %, troisième cat.) et de Menthonnex-en-Bornes (2,7 km à 4,9 %, quatrième cat.). Puis l’alignement assez terrifiant d’un raide triptyque de première catégorie : côte de Mont-Saxonnex (5,7 km à 8,3%), col de Romme (8,8 km à 8,9%) et col de la Colombière (7,5 km à 8,5%). Avant une descente vertigineuse vers le Grand-Bornand, où notre Julian Alaphilippe s’imposa en 2018.

Les images se déposaient en couches fines sur nos rétines dans un vacarme éternel. Pas de doute, il était écrit qu’il s’agirait d’une journée binaire. Survivre par l’exploit ; ou trépasser par la faiblesse. Pas de rhétorique en mode mineur, lorsqu’ils s’enfoncèrent dans l’épique. Dès la côte de Copponex (à 89 bornes du but!), une bagarre de luxe s’engagea et un groupe d’une vingtaine d’unités – parmi lesquels Tadej Pogacar ou Guillaume Martin – alluma une mèche trop peu incandescente sous les ondées. L’armada Ineos de Richard Carapaz, tout comme le maillot jaune Mathieu Van der Poelidor (Alcepin), revinrent d’un coup de pédale alerte. Juste un prélude. Avant quelque oraison. Autant l’admettre, il fallut dès lors nous frotter les yeux pour tenter de discerner une logique autre que la vérité nue de la montagne sacrée. Car le Belge Wout Van Aert, jadis équipier de luxe de Roglic sur les routes du Tour et désormais leader des Jumbo, montra qu’ils savaient se nourrir de la maturation saccadée des aventures illustres. Il secoua le groupe des cadors, tous soumis à «la dure». Dans ce cyclisme d’audace réinventé, tels ces amoureux au bord d’un précipice, la part du cœur ne se réduisait en rien. Tout au contraire. Le Slovène Pogacar, prêt à contrer chaque velléité, veillait au grain. Son vélo oscillait déjà harmonieusement entre ses jambes, il semblait voler sans heurts et il s’appliquait férocement à dissimuler son aisance afin que personne n’en tirât avantage.

A portée de vue du plateau des Glières et des maquis de la Résistance, nous entrâmes alors dans ces endroits uniques de vérité nue, là où sur les à-pics les escaladeurs laissèrent le fardeau de la vie en commun et pratiquèrent cet art singulier que nos glorieux aïeux nommaient jadis «l’art de grimper». Nulle part ailleurs le Tour surgit à ce point d’une limpide définition. Pas de duperie, pas d’illusion. A l’avant, suite à plusieurs tentatives, dix-huit fuyards prirent finalement leurs aises, jusqu’à près de sept minutes (Andersen, Henao, Martin, Paret-Peintre, Poels, Cattaneo, Yates, Elissonde, Teuns, Quintana, Castroviejo, Benoot, Woods, Izagirre, Armirail, Peters, Kuss et Juul Jensen). Quelque part entre les groupes, transit par les basses températures et l’ampleur du rideau de gouttes, nous aperçûmes le vétéran Alejandro Valverde se relever et renoncer à jouer la gagne. Dans les lacets détrempés, sur le fil du rasoir, il y eut des chutes en pagailles, commuant le spectacle en peur cadencée. La geste de la Grande Boucle en haute dramaturgie.

Se dressa le col de Romme, maudite montée nimbée dans la pénombre. Nous assistâmes au grand ménage d’été par essorage, sous l’impulsion de l’équipe UAE de Pogacar. A bout de souffle, Mathieu Van der Poel plia définitivement ses ailes jaunes – gloire au petit-fils de Raymond Poulidor. Puis ce fut au tour de Wout Van Aert, Rigoberto Uran, Vincenzo Nibali… et Julian Alaphilippe. La pénombre se transforma en crépuscule pour les hardis. Dès lors, Pogacar en personne s’envola vers les cimes, suivi un bref instant par l’Equatorien Richard Carapaz (Ineos), le vrai-faux dauphin. Le tenant du titre s’installa dans ce dodelinement fastueux, signant par l’agilité ce moment où la force d’un homme claqua la porte et imposa à sa volonté le divorce d’avec les autres. Du panache, assurément. Faute de mieux, comment l’exprimer autrement?

L’improbable homme-machine, à son faîte, avala ensuite le col de la Colombière sur un rythme identique, usant du grand plateau, écrasant les braquets (53x30) et le Tour avec. Ahurissante impression de performance extrême. Sous les nuages ourlés de plomb, nous en oubliâmes qu’il y avait toujours des échappés à l’avant-garde. Comme on dit dans le jargon, Pogacar «ramassa tout le monde» dans les pourcentages, sauf le Belge Dylan Teuns (Bahrain), qui, au point culminant, à 1618 mètres, plongea vers le Grand-Bornand. A tombeau ouvert, ce dernier dévala la descente-patinoire et vint quérir une victoire de prestige, en solitaire. Pogacar, flanqué de Woods et Izagirre, coupa la ligne avec plus de trois minutes d’avance sur le groupe Carapaz et Lutsenko, cinq sur Van Aert, près de vingt sur Van der Poel. Un gouffre venait de se creuser entre le Slovène et tous les autres, renvoyés au rang de figurants.

Le chronicoeur, lui aussi tout de nerfs et de cernes devant tant d’orgueil projeté par un frêle bonhomme venu de Slovénie, se força à percevoir la poursuite – ou le début – d’une œuvre élégiaque sur des monts historiques. Alentour, un parfum de feuilles tendres flottait en effet dans le chaos et commençait de s’étouffer doucement sous le poids du « moment » Pogacar.

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 3 juillet 2021.]

vendredi 2 juillet 2021

Van der Poel, ou l’attitude majuscule

Dans la septième étape, entre Vierzon et Le Creusot (249,1 km), victoire d’un nouveau slovène, Matej Mohoric (Bahrain). La course fut épique, marquée par une échappée royale en présence du maillot jaune, qui reprend près de quatre minutes à Pogacar.

Le Creusot (Saône-et-Loire), envoyé spécial.

Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre cède parfois devant l’exigence de l’audace. Alors nous le regardons vaciller puis s’incliner, au moins momentanément, face à ceux qui forcent les portes et rehaussent leurs propres récits en épousant les pas de la grande Histoire. Le peloton n’avait pas encore parcouru cinquante kilomètres de cette septième étape entre Vierzon et Le Creusot (249,1 km), la plus longue depuis vingt-et-un ans, que, subitement, nous trouvâmes une définition assez parfaite à cette «vélorution» que nous imposent certains cadors es-déconstruction. Casser les normes, dépasser les frontières: voilà à quoi s’attachèrent, dès le matin, Mathieu Van der Poel, Wout Van Aert et Julian Alaphilippe, partis dans une tentative d’échappée royale. Ce fut la première étincelle, celle qui nous incita à croire que ce vendredi de plein soleil, sur un parcours long, sublime et très accidenté, ne ressemblerait à aucun autre.

Si l’escarmouche des trois puncheurs suscita la réaction des armadas, qui l’étouffa dans l’œuf aussitôt, elle mit le feu aux mollets des 177 rescapés. Car peu après, au kilomètre 45, alors qu’il en restait plus de deux-cents pour rallier l’arrivée, nous dûmes nous frotter les yeux. Car Van Aert en remit une couche, comme par provocation. Ce ne fut plus une flammèche, mais un feu de plaine sur la Grande Boucle qui se courba, avant de bomber le torse en retrouvant ce supplément d’âme des orgueilleux. D’ailleurs, qui alla cueillir l’impétrant? Van der Poelidor, le maillot jaune en personne. Et le spectacle qui suivit releva de la chronique de l’inattendu. Beaucoup sautèrent dans les roues des deux champions et pas moins de vingt-neuf coureurs en tout s’installèrent dans l’«échappée du jour» – peut-être celle du Tour! – qui dégrafa les certitudes et provoqua dans la caravane cette onde de choc que nous n’imaginions plus possible. 

Imaginez un peu. Parmi tous ces fuyards, que nous ne nommerons pas tous, dix d’entre eux avaient déjà remporté au moins une étape dans leur carrière : Mark Cavendish (32), Vicenzo Nibali (6), Wout Van Aert (3), Simon Yates (2), Soren Kragh Andersen (2), Philippe Gilbert (1), Magnus Cort (1), Jan Bakelants (1), Mike Teunissen (1) et Mathieu Van der Poel (1). Des noms à rendre jaloux le moindre connaisseur et à ouvrir la boîte aux fantasmes. Vous l’aviez compris, cette fois manquait à l’appel Alaphilippe. Et surtout Tadej Pogacar, piégé avec toute son équipe UAE – contrainte de se mettre durement à la planche toute la journée, bien avant l’heure des cols.

Sur le moment, le chronicoeur se remémora les grands moments d’adrénaline de ses trente-deux Tours, repensant à toutes ces illusions noyées dans la normalité robotisée, biologisée. Et puis, vingt, trente, cinquante kilomètres plus tard, quand l’avance de cette troupe bordée d’expérience dépassa les trois minutes, jusqu’à dépasser les six, il était temps de rouvrir le grand livres des Illustres en se creusant les méninges: quelque chose d’étonnant venait de se produire. Si étonnant que nous en étions déjà à imaginer l’avenir, les jours prochains, et ce qu’il faudrait comme débauche d’énergie à Pogacar et consorts pour venir à bout de cet étonnant Van der Poel, capable décidément de tout, y compris de se jouer d’une topographie hyper favorable – à la veille des Alpes et la montée vers le Grand-Bornand – en s’octroyant le luxe suprême d’être accompagné dans son aventure épique par quelques-uns des meilleurs rouleurs et des plus durs à cuir du cyclisme moderne. Renversant de cran, de conviction et de cœur!

Nous l’avions déjà écrit, répétons-nous: il n’y a plus que notre champion du monde pour dé-normaliser le vélo. Par son talent, mais aussi par ses manières désinhibées, qui permettent aux foules de se réincarner dans la figure du forçat de chair et d’os, souffrant et courageux, Van der Poel redonne lui aussi du sacré au sacré et propage, depuis qu’il a revêtu le paletot jaune qui a tant manqué à son grand-père Raymond Poulidor, une espèce d’utopie populaire, mélange de traditions racinaires (la lignée familiale) et d’anticonformisme (la prise de risque comme définition à sa façon «d’être» cycliste). Autant l’admettre. Confronté à une telle félicité de la course, si souvent improbable comme le surgissement de ces événements imprévisibles qui donnent sel et corps à l’existence, le chronicoeur surgissait enfin dans ce Tour d’une parfaite définition: l’onirisme réinventé. Celui qui oblige les acteurs.

Certes, le profil tranchait avec les trois dernières étapes en ligne, en particulier dans les 100 derniers kilomètres. Après Nevers et Château-Chinon, la traversée du Morvan offrait en effet un terrain propice aux baroudeurs, avec un enchaînement de montées et descentes qui pouvaient constituer autant de tremplins à des attaquants inspirés et solides. Il y avait même tout lieu d’imaginer que cet exercice quatre-pattes fournirait des enseignements sur l’attitude que comptaient adopter les perdants du grand coup frappé par Pogacar lors du chrono de Laval. Cette sorte de Liège-Bastogne-Liège en miniature comportait même cinq côtes classées. Le sommet du Signal d'Uchon (5,7 km à 5,7%), ascension redoutable dotée de bonifications pour les trois premiers au sommet, était situé à 18 kilomètres de l'arrivée, avant une dernière petite côte aux 8 kilomètres. «Il était évident que les puncheurs se régaleraient, dans le final, on enchaîne les difficultés», expliqua Thierry Gouvenou, le traceur-en-chef de l’épreuve, qui précisa que la ville d'arrivée avait précisément été choisie à cause de l'inédit et spectaculaire Signal d'Uchon, appelé «la perle du Morvan». Sorte de prélude à la grande montagne, par l’innovation topographique mêlant étroitesse des routes et beauté des paysages. Rendons grâce aux traceurs de la Grande Boucle.

Sous la chaleur, tout se disloqua. A l’avant, à l’arrière, partout. Magistrale bagarre, à tous les points cruciaux de la course. Parmi les éclaireurs, réduits à 23 avant un écrémage définitif dans les parties escarpées, trois courageux prirent la poudre (Mohoric, Van Moer et Stuyven) et les attaques se succédèrent à la volée. De la frénésie à tous les étages. Le peloton, lui, ressortit du Signal d'Uchon totalement essoré, éparpillé en pièces détachées, à l’image du Slovène Primoz Roglic, à la limite de l’agonie (un débours de quatre minutes à l’arrivée sur Pogacar). Nous vîmes même Van der Poelidor s’installer dans ce petit dodelinement anxieux qui témoignait de la douleur physique, sinon de ses limites, bien qu’il parvînt à suivre une nouvelle offensive de Van Aert. Un autre Slovène – mais combien sont-ils? – sortit alors de sa boite, Matej Mohoric (Bahrain), 26 ans, qui faussa compagnie à l’avant-garde et s’envola vers une victoire de prestige dans les rues du Creusot, à quelques encablures du vieux Marteau Pilon, transformé en monument, témoin du glorieux passé industriel de la ville.

Restait l’essentiel. Mathieu Van der Poel et Wout Van Aert provoquèrent un beau ménage au classement général, désormais premier et deuxième, avec près de quatre minutes d’avance sur Pogacar. Le maillot jaune néerlandais, héritier de la légende, venait de suivre la vieille coutume du vélo : la meilleure défense se niche parfois dans l’attaque. Notre Van der Poelidor signa d’une attitude majuscule la très haute idée que nous nous faisons du Tour. Et sachez-le. Par un sortilège effarant, les images de cette journée devinrent – déjà – des souvenirs. 

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 2 juillet 2021.]

jeudi 1 juillet 2021

La vie de châteaux de Mark Cavendish

Dans la sixième étape, entre Tours et Châteauroux (160,6 km), victoire du Britannique, sa deuxième après celle de Fougères, la trente-deuxième de sa carrière. Le peloton est passé devant dix-huit châteaux, pour un scénario écrit à l’avance.

Châteauroux (Indre), envoyé spécial.

Et soudain, les âmes célestes autorisèrent le Dieu-soleil à illuminer – enfin – les routes de notre périple en Juillet, donnant au parcours un parfum de joyeuseté en réenclenchant, l’espace d’un instant, la fabrique de nos Tours d’enfance. Fenêtre ouverte, humant l’air champêtre de ce tout début de sixième étape – disputée entre Tours et Châteauroux (160,6 km) –, le chronicoeur retrouva d’un coup l’espiègle trait de plume d’Antoine Blondin: «Le Tour, c’est la fête et les jambes, une épreuve de surface qui plonge ses racines dans les grandes profondeurs. Il  arpente la géographie mais sa propre histoire le porte.» Cet Etat dans l’Etat, qui confine parfois à l’état de grâce, adule la visitation topographique de notre grande généalogie nationale. En ce jour béni, nous étions servis et les coureurs durent, malgré l’effort consenti, bien ouvrir leurs yeux tôt bordés de gratitude. Excusez du peu. Après avoir quitté Tours, sa cathédrale Saint-Gatien et ses myriades de maisons à pans de bois qui découpent le ciel de ces hachures d’artiste, les merveilles s’additionnèrent en si peu de kilomètres qu’il convient de retenir son souffle.

La vie de châteaux. Dix-huit en tout au fil de cette traversée vers le sud-est. Celui d’Amboise (km 27), forteresse médiévale devenu palais de la Renaissance de style gothique, antre de François Ier, qui délogea d’Italie le grand Léonard de Vinci. Celui du Clos Lucé, et ses façades en brique roses et pierre blanche. Celui de Chenonceau, avec son architecture appuyée au Cher, entouré sur 3 côtés de fossés d’eaux vives et aux angles 4 tours rondes, les bases baignant dans les douves. Celui de Chissay, de Montrichard, du Gué-Péan, etc. Nous ne pûmes tous les voir, encore moins les citer, mais la France qui se retrouvait ici dessinait la carte éclatante et chamarrée d’un territoire dans ses limites et sa grandeur, ses gouffres et ses aspérités, mais toujours rehaussé par son patrimoine ancestral – le vertige des peuples étrangers. Comme un écho à cette charnelle aventure de l’extrême à vélo. Roland Barthes expliquait: «Il y a dans le Tour des vestiges nombreux d’inféodation, ce statut qui liait pour ainsi dire charnellement l’homme à l’homme.» Et il ajoutait: «La géographie du Tour est, elle aussi, entièrement soumise à la nécessité épique de l’épreuve.»

Nos forçats – singulièrement les Français – éprouvèrent-ils cette mélancolie d’une francité insolente qui condescend une fois l’an, forte de l’exemplarité de ses traditions, à s’en aller honorer ses anciennes provinces, tandis que la radieuse cohorte retrouvée du Peuple du Tour continue de narrer, comme à Valmy, la chronique d’une France plurielle et unifiée? Ne rêvons pas. Peu le goût des Illustres, pas le temps. Qu’importe les raisons. D’autant que, ce jeudi, sur un profil d’une étrange brièveté, ils n’eurent aucune autre tâche que de pédaler le nez dans le guidon. Cette étape dite «de transition», promise à un sprinteur, ne laissa aucun répit aux braves, ni aux autres d’ailleurs. Huit coureurs, pas moins, partirent en éclaireurs: Asgreen, Andersen, Skujins, Van Avermaet, Rickaert, De Gendt,  Politt et Zimmermann. Puisque la présence dans l’échappée du Danois Kasper Asgreen, trop bien classé au général (onzième), posait problème, l’immuable stratégie de la course se mit dès lors en place. Action, réaction, mésentente. Le peloton sonna la charge, le groupe se disloqua faute de complicité, et seuls Greg Van Avermaet, rejoint par l’arrière de Roger Kluge, disposèrent d’un peu de liberté – quoique très éphémère.

Quand l’avant-garde du peloton passa devant le Zooparc de Beauval (km 74), avec ses oiseaux, ses fauves, ses primates et ses pandas venus de Chine – pour le moins interloqués par le passage de la caravane –, nous nous demandions encore qui du Tour ou des coureurs créaient de vraies mythologies. A la manière de l’écrivain Philippe Delerm, nous concevions alors que le Tour, qui «fait seulement semblant de dépendre de ses champions», restait «sans doute la seule épreuve sportive à dominer ceux qui l'incarnent». Comme la suite le prouva. Durant près de 90 bornes jusqu’à la ligne d’arrivée, dévalant des routes si rectilignes qu’elles nous donnèrent le tournis, les armadas de rouleurs avalèrent les fuyards d’abord, puis lancèrent le prévisible sprint massif duquel émergea le Britannique Mark Cavendish, sa deuxième victoire après celle de Fougères, la trente-deuxième de sa carrière. Et sinon? Aucun changement. Pas de grandes batailles. Si peu d’audace. De la mécanique froide – hors la mémoire des pierres.

Depuis la salle de presse, plantée dans l’antre du stade Gaston-Petit, le chronicoeur songea à la mini gloire footballistique des Berrichons, au couvent des Cordeliers tout en tranquillité, à l’abbaye Notre-Dame de Déols en majesté, à l’ancienne caserne d’un autre âge où s’édifièrent ses classes (militaires). Il pensa aussi à Gérard Depardieu, qui vécut sa jeunesse à Châteauroux l’ex-loubarde, lui toujours sur la brèche. L’acteur confessa un jour: «Il vaut mieux faire des conneries que s'économiser.» Le contraire de la vie de châteaux. 

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 2 juillet 2021.]