samedi 26 mars 2011

Quand Jack Ralite rappelle la gauche à une certaine morale

Dans un article important publié par la site internet de l'Humanité, samedi 26 mars 2011, le sénateur communiste Jack Ralite, ancien ministre, exhorte la gauche, toute la gauche, à se ressaisir avant le deuxième tour des élections cantonales, ce dimanche. Citant en avant-propos Albert Camus : «Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde», Jack Ratite, non sans émotion et une certaine solennité, ne mâche pas ses mots concernant l'attitude de certains candidats de gauche.

«Voici 50 ans qu’à des titres divers, je suis élu de cette banlieue dont Saint-Denis et Aubervilliers sont si symboliques de la vie populaire, de l’histoire ouvrière, rappelle le sénateur. Je connais les efforts gigantesques d’invention et d’action, pour et avec les habitants, que ces villes ont dû faire pour sortir de leur statut de « communs de la société.» Puis il précise : «Et comme chacun, aujourd’hui, je mesure ce qui se joue à Aubervilliers, à Saint-Denis et dans le Val-de-Marne : placés par les électeurs loin derrière les candidats Front de Gauche au premier tour, des candidats PS/EELV ont décidé de se maintenir au second, au rebours de toute l’histoire de la gauche -et ceci malgré les réticences de nombreux militants de ces deux partis, ouvrant par là même la boîte de Pandore des divisions à gauche.»

Nous y voilà. Ajoutant que «cette affaire n’est pas une guerre picrocholine», mais «pose, très au-delà des enjeux de pouvoir et de postes, une question fondamentale de morale», Jack Ralite déclare qu’en «balayant les principes qui avaient permis les victoires passées, les candidats PS/EELV concernés obèrent celles de l’avenir. Surtout, ils lâchent les digues de la compromission au pire moment, à l’un de ces instants où seule l’éthique peut sauver la politique.» On ne saurait mieux exprimer ce que tous les citoyen(ne)s authentiquement de gauche pensent intimement, parfois avec colère, depuis quelques jours…

«Je le dis à hauteur d’homme, mais avec force: cela me déchire», écrit le sénateur communiste et ancien maire d’Aubervilliers. Les choses sont simples: pour l’emporter, les candidats PS/EELV ont en effet besoin des voix non pas seulement de la droite, mais aussi de l’extrême droite. Et la droite, pour la première fois explicitement à Saint-Denis, appelle à voter PS/EELV... Vous avez bien lu ! Jack Ralite l’écrit sans détour: «Imagine-t-on ce que serait un conseiller général de gauche qui, devancé au premier tour, l’emporterait au second par l’apport de voix de droite mais surtout, dans le rapport des forces actuels, par l’arbitrage du FN? Mesure-t-on le désarroi, la confusion, la brèche que cela créerait? Ainsi, un homme, une femme de gauche pourrait être élu-e à la faveur de pratiques devant lesquelles certains hiérarques de droite même reculent? Et dans des territoires si emblématiques de ce que la gauche peut faire de meilleur au service des populations? Mais c’en serait fini de la dignité de la politique, de l’honneur que l’on a, tous, de croire en quelque chose qui dépasse nos seuls intérêts!»

En ces heures de grands troubles républicains, particulièrement dans ces quartiers populaires où les souffrances de ceux que rongent le chômage, l’insécurité, l’échec scolaire sont immenses et dévastatrices, je pense exactement comme Jack Ralite: «Que l’on n’invoque pas ici le pluralisme, encore moins la démocratie. Ce qui blesse le pluralisme, ce n’est pas qu’un candidat respecte les principes du désistement républicain. Et ce qui souille la démocratie, c’est bien que l’on puisse sacrifier les valeurs fondamentales aux intérêts égoïstes.»

Jack Ralite a raison: «Jamais je ne détournerai la colère ailleurs que vers ceux qui mettent le monde à l’envers, jamais je n’instrumentaliserai le malheur et la misère. Et jamais je ne dévaloriserai ce que des décennies de gestion de gauche ont gagné pour les habitants d’Aubervilliers, de Saint-Denis, et de bien d’autres villes, dans le domaine de la santé, de la culture, du social, de la jeunesse. Car dénigrer, instrumentaliser, c’est à terme ajouter les désillusions à la souffrance, remplacer la colère par la rancœur, le chemin de l’action par la fausse route de l’abstention et du rejet de l’autre. Face à la misère, bien plus qu’ailleurs, il faut toujours et toujours rassembler. Et rien d’autre.»
De fait, comment peut-on, en toute (in)conscience, mettre le Front national, plus menaçant que jamais, au centre du jeu, favorisant ainsi «la contamination par ses idées». L’indignité a-t-elle encore des bornes, quand elle se cache derrière une République blessée, souillée?

POUR LIRE L'INTEGRALITE DU TEXTE DE JACK RALITE
ET LE DIFFUSER LARGEMENT :

LIRE EGALEMENT L'APPEL DE PATRICK LE HYARIC,
DIRECTEUR DE L'HUMANITE ET DEPUTE EUROPEEN :
http://patricklehyaric.net/2011/03/24/dimanche-a-aubervilliers-voter-et-faire-voter-pour-pascal-beaudet-et-leila-tlili/


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jeudi 24 mars 2011

La France a besoin d'un sursaut républicain et citoyen !

«Le parti de la neutralité qu’embrassent le plus souvent les princes irrésolus, qu’effraient les dangers présents, 
le plus souvent aussi les conduit à leur ruine.» Ces temps-ci, Machiavel lui-même traduirait à sa manière le cynisme qui prévaut dans les rangs présidentiels. L’incroyable cacophonie, de même que la crise de leadership à la tête de l’État-UMP, témoigne
du gravissime pourrissement institutionnel en cours, nous livrant au passage des indications définitives sur la moralité politique de la bande du Fouquet’s. Qu’on en juge. En cas de duel gauche-FN, les électeurs sont-ils «libres» de leur vote, comme l’a suggéré Nicolas Sarkozy, tel un chef de parti? Ou doivent-ils «voter contre le FN», comme l’a réclamé François Fillon, avant de se faire étriller par plusieurs députés qui lui reprochaient une «divergence» avec le président ? En d’autres termes, l’insoutenable posture du «ni-ni» va-t-elle s’imposer d’ici au deuxième tour ?

L’affaire est sérieuse. Les postures ambiguës au sein de l’UMP, voire les rivalités franches, prouvent que les équations symboliques de la République volent en éclats au cœur même de cette «droite nationale» – comment l’appeler autrement ? – en voie de recomposition avancée. Plusieurs élus UMP déclarent d’ores et déjà qu’ils voteront FN. Beaucoup d’autres, alignés sur la ligne du chef de l’État, refusent l’idée d’un «front républicain» au prétexte qu’il «validerait» la thèse d’une confusion «UMPS». Non seulement cette explication donne quitus à Le Pen, mais, plus grave, elle accrédite l’idée que le FN serait devenu un parti républicain… Est-il nécessaire de rappeler dans ces colonnes que l’extrême droite lepéniste se caractérise, entre autres choses, par un anti-républicanisme viscéral totalement incompatible avec l’idée universelle du vivre-ensemble ? Sarkozy et ses affidés, en pleine (in)conscience, semblent prêts à brader les derniers fondamentaux d’une République souillée. Banaliser les propos et la montée du FN ne leur suffisait donc pas : ils sont prêts à perdre leur âme et leur honneur !

Nous ne sommes pas les seuls à réclamer un sursaut républicain et citoyen d’ampleur. Mais un sursaut qui dépasserait les mots et les postures d’indignation. Car la France va mal, très mal même, comme le signale avec gravité le futur-ex-médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye, dans son ultime rapport : «le service public ne porte plus son nom ; nous vivons le choc des égoïsmes, le populisme», etc. Il n’est plus l’heure de se demander pourquoi tout l’appareil d’État et de la médiacratie rampante a réussi le tour de force de dérouler durant des mois le tapis rouge sous les pieds de Le Pen, lui permettant de surfer à sa guise sur la crise économique, sur les ruines d’une France en atomisation sociale avancée, sur le pourrissement du sarkozysme, sur les misères du monde libéral ou les méfaits de l’Europe… Nous connaissons les ressorts extrêmes. Sans l’idée 
d’un destin collectif et d’une espérance politique véritable, seules dominent les peurs et les humiliations…

Ne nous racontons pas d’histoire. La responsabilité de la gauche, de toute la gauche, est immense pour réinstaller cette espérance crédible, quitte à bousculer brutalement l’hégémonie du PS, trop accommodant avec le carcan du libéralisme : la nouvelle menace du «pacte de compétitivité» européen en est une illustration hélas tragique… Face à la plus formidable rage de destruction sociale depuis la Libération, ce n’est pas une simple «sortie de crise» qu’il faut imaginer, mais bien un changement de société. Un changement radical.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 23 mars 2011.]

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mercredi 23 mars 2011

Humain(s) : à propos du Japon et des aveuglements de l'Homo sapiens...


John Donne (1572 –1631).
 Glas. «Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble. Si la mer emporte une motte de terre…» Les poètes laissent des empreintes qu’aucun cynisme humain ne parvient à effacer – seules convergent ou non les volontés humaines arrachées au néant. «La mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne.» Jamais sans doute John Donne, considéré comme le chef de file de la poésie métaphysique, n’aurait imaginé depuis son XVIe siècle natal que des hommes, longtemps après que les sciences se sont emparées de certains de ses questionnements ontologiques, s’emploieraient à arraisonner ses phrases comme autant de bouées de sauvetage jetées par-dessus les générations, pour que, en pleine épreuve philosophique, les heurts de notre époque la recouvrent et la dépassent. Ainsi, devant l’épouvante japonaise, face à ce pays que nous aimons d’un amour désolé par les soubresauts d’une nature irascible (pléonasme), nous sollicitons un répit d’autant plus impossible que notre chair et notre âme, bouleversées par les vies fauchées et la menace d’une apocalypse portée par l’atome, refusent de s’éclairer d’une lueur de complicité dans l’ombre des solitudes.

Alchimie. À l’aveuglement de l’Homo sapiens, dont la rationalité manque de complexité, se joint souvent l’aveuglement de l’Homo demens possédé par ses fureurs et ses croyances obscurantistes… Et puis, soudain, l’homme plie et ploie sous les assauts de la nature, toujours inattendue, et nous recouvrons nos certitudes amalgamées d’un voile d’humilité retrouvé. Contraints et forcés, nous laissons alors de côté, pour un temps, nos indulgences plénières envers les furieux qui tentent d’accrocher un petit wagon dans le paradis au train de la réalité. Mais comment prendre congé du siècle sans fuir lâchement ? Impossible. Nous partageons douleur et peur, peine et alarme. Et bien que nous communiquions désormais dans un ensemble-monde qui syntonise des émotions universelles, nous n’avons, chacun, qu’une plume dans nos fourreaux pour écrire notre profonde désolation. Les mots des «écrivants» sont bien peu de chose pour désavouer les débordements, les contraindre à la condition des hommes. Seulement voilà, ne pas renoncer à la maladresse des orgueilleux qui s’essaient encore au déchiffrage du monde ne signifie en rien ne pas admettre son impuissance devant des événements d’une complexité multiforme.
 Conscience. Des dizaines de milliers de personnes ont été ensevelies par la boue et l’anonymat, toutes égales devant l’horreur. Et par une alchimie titanesque qu’aucune pensée humaine ne pouvait sérieusement accréditer, à défaut de l’avoir imaginée, la désolation et l’angoisse se conjuguent presque à un temps inconnu : mélange de deux puissances a priori mal assorties, la nature (tremblement de terre, tsunamis…) et l’être humain (l’énergie nucléaire, la fission…). L’héroïsme est-il créateur ? Tout progrès réclame-t-il son dû, sa catastrophe à anticiper ? Vivre de mots et d’images, n’est-ce qu’esquive ? Sur cette globale-planète, les machines relient les hommes, c’est entendu : mais séparent-elles les humains ? Entre l’objet perçu et la chose vécue, l’ultraréalité exige que nous fassions toute sa place à une conscience pour laquelle un monde vivant existe et que le rapport avec celui-ci s’appelle l’intentionnalité. Malgré le deuil et l’état de contrition intime, ne nous laissons pas abuser par les longues suites de pensées muettes, par les inactions, par les leçons tôt données. Être pleinement «dans» le monde, c’est toujours partir et re-partir d’un néant «de» monde et de conscience. Pour se métamorphoser d’abord, de manière inattendue mais totalement préméditée, puis se revendiquer conscience-dans-le-monde…
Chaos. Le savons-nous assez ? Face à la catastrophe, quelle qu’elle soit, l’homme, toujours capable de révoltes, ne panique pourtant jamais. Toutes les recherches l’ont démontré. Dans n’importe quel pays, les situations d’urgence ne génèrent pas un comportement brutal et égoïste, mais de la solidarité et de l’empathie collective. Comment et pourquoi les hommes, en position de victimes absolues, ne perdent que très rarement leur sang-froid ? Parce que, inconsciemment, ils ne confondent pas peur et panique –cette dernière n’étant que la peur additionnée à la perte du contrôle de soi… Chacun dans son coin, les sentiments les plus vils dominent. Collectivement, la passion réfléchie de l’autre s’impose. Au bord du chaos, les Japonais embrassent à leur manière la nuit des temps. Et nous tous avec.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 mars 2011.]
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lundi 21 mars 2011

Pétition : " Pour la réhabilitation des Communards ! "

A l'occasion du 140e anniversaire, je me permets de relayer l'appel des Amis de la Commune, publié vendredi 18 mars dans l'Humanité des Débats.

PAR LES AMIS DE LA COMMUNE :
Le 11juillet 1880, la loi portant amnistie générale des communards est adoptée. Elle permet à ceux-ci de sortir des prisons, de revenir de déportation ou d’exil, mais, et c’est bien là le sens profond de l’amnistie, la loi vise seulement à éteindre l’action publique (les seules poursuites pénales) et à effacer la peine prononcée sans effacer les faits. Elle n’est en aucun cas une révision de la condamnation. Elle est un pardon légal qui vise au silence, à l’amnésie.
Cent quarante ans après la Commune de Paris, il est plus que temps que la nation aille au-delà de l’amnistie. Il est plus que temps de reconnaître à la Commune toute sa place dans l’histoire universelle comme un vecteur décisif de la conquête de la République, de la conquête des droits sociaux qui traduisent les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité.
Il est plus que temps de reconnaître qu’on ne peut accorder la moindre valeur juridique aux fusillades sommaires sur les barricades, aux exécutions en masse décidées en quelques secondes par les cours prévôtales pendant la Semaine sanglante et aux condamnations hâtives de milliers de communards par les cours versaillaises pendant les mois qui suivent la Commune.
Cent quarante ans après, si la révision légale de tous les procès paraît une procédure improbable à conduire, nous demandons comme une urgence démocratique la réhabilitation de la Commune et des communards. Elle doit se manifester par toute une série de mesures concrètes immédiates :
– donner à la Commune de Paris dans les programmes scolaires toute sa place, à la mesure de son importance ;
– inscrire la Commune dans les commémorations nationales ;
– indiquer les noms des élus de la Commune dans les bâtiments de la République concernés (mairies, ministères) ;
– indiquer le nom des directeurs des administrations nommés par la Commune dans les locaux de ces administrations (Assistance publique, poste, monnaie, Imprimerie nationale…) ;
– reconnaître les communards par un nombre significatif de noms de rue, des plaques, des monuments.
Mais la plus belle forme de réhabilitation des communards serait que soient enfin mises en œuvre les mesures démocratiques et sociales de la Commune, qui restent d’une brûlante actualité dans le monde où nous vivons :
– une démocratie qui permette au peuple d’être entendu et de conserver sa pleine souveraineté
– reconnaissance de la citoyenneté pour les étrangers ;
– égalité des salaires des femmes et des hommes ;
– réquisition des logements vacants pour les sans-domicile ;
– réquisition des entreprises abandonnées ;
– démocratie sociale et contrôle salarié ;
– justice accessible à tous ;
– école laïque, gratuite et obligatoire.
En signant cette pétition des Amis de la Commune de Paris 1871 pour la réhabilitation de la Commune et des communards, nous affirmons que l’espoir en un monde libéré de ses chaînes, surgi il y a cent quarante ans, est plus vivant que jamais ! La Commune n’est pas morte !

Pour signer cette pétition :  Site des Amis de la Commune

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vendredi 18 mars 2011

L'ONU et la Libye : une nouvelle guerre

Comment venir en aide aux insurgés libyens en dépassant la simple indignation morale mais sans pour autant déclencher une énième guerre absurde et mortifère pour tous, à commencer pour les peuples arabes eux-mêmes ? Face à ce questionnement cornélien que tout internationaliste et citoyen du monde portait en lui confusément depuis des jours et des jours, sans qu’aucune solution satisfaisante ne puisse être apportée véritablement par les acteurs du drame qui se joue en Libye, le Conseil de sécurité de l’ONU vient donc de répondre à sa manière en adoptant une résolution qui autorise le recours à la force contre l'armée de Mouammar Kadhafi. Des frappes aériennes. Que l’on qualifiera sans doute, dans les heures qui viennent, de « chirurgicales »…

Malgré les propositions de « cessez le feu » déjà lancées par un Kadhafi que l’on imagine aux abois, sommes-nous officiellement en guerre ? Une de plus ? Bien que le « cadre » de l’intervention semble pour l’instant limité et qu’une issue diplomatique de dernière minute ne soit pas totalement exclue, une question nous hante néanmoins : le Conseil de Sécurité prend-il le risque d'un engrenage en s'inscrivant ainsi dans une logique guerrière aux conséquences hasardeuses ? En ce domaine, l’histoire contemporaine nous incite à la plus grande prudence… Tâchons de ne pas avoir la mémoire courte, car aujourd’hui seul le sort des Libyens doit nous importer, tout comme l’avenir d’une région en légitime révolte. Nous connaissons parfaitement bien les dangers potentiels et concrets des guerres, nous connaissons aussi par avance ce que signifierait une mise sous tutelle des révolutions arabes : ce serait un signe catastrophique donné à tous les peuples en voie d’émancipation…

Avec un réel sentiment de colère, nous regardions comme tous le sort tragique réservé par Kadhafi à sa population, et singulièrement aux insurgés, massacrés les uns après les autres, bastion après bastion. Nous savions que l’homme de Tripoli, enfoncé dans sa propre folie, était capable du pire pour se maintenir au pouvoir et en vie (politique), et qu’il utiliserait tous les moyens militaires encore à sa disposition pour renverser la révolution en cours jusqu’à faire saigner Benghazi, symbole des symboles.

Beaucoup de commentateurs, évoquant le précédent lointain mais toujours poignant de la guerre d'Espagne, disent aujourd’hui : « Il était temps. » En effet, depuis cette résolution votée à l’ONU, dont les principaux instigateurs furent la France et la Grande Bretagne, le flot discontinu de commentaires pour dire « enfin ! » semble ensevelir les éventuelles réserves que tout observateur quelque peu dialecticien se doit pourtant d’observer. Devrait-on se montrer dupes des tours de passe-passe diplomatiques qui ont émaillé le drame libyen depuis plusieurs jours ? Par exemple, pourquoi les Etats-Unis ont-ils finalement accepté de voter cette résolution, alors que, depuis le début, ils ont ouvertement maintenu deux fers au feu comme s’il s’agissait avant tout de protéger leurs intérêts et surtout pas de mettre en œuvre toutes les possibilités d'aides directes ou indirectes (les États arabes) envers la rébellion libyenne ? Pourquoi avoir laissé pourrir la situation ?

Ainsi, ceux qui bombardent en Afghanistan ou en Irak, voudraient cette fois « protéger » la Libye. Autrement dit, ceux qui n’ont pas levé le petit doigt quand Israël massacrait Gaza, ou, il y a quelques jours et quelques heures encore, quand on écrasait les insurgés au Bahreïn avec l’appui de troupes saoudiennes, veulent nous faire croire qu’ils se prennent tout à coup d'un amour immense pour les peuples arabes !

[EDITORIAL publié sur humanite.fr le 18 mars 2011.]
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jeudi 17 mars 2011

La Commune de Paris : un hors-série exceptionnel de l'Humanité !

Le 18 mars 1871, l’insurrection dans la capitale provoque une onde de choc politique et sociale qui va traverser l’histoire. Dans un hors-série d'ores et déjà disponible, l’Humanité retrace cet événement qui hante encore toutes les mémoires et les inspire…

Sur les ruines encore fumantes d’un monarchisme toujours revanchard et des derniers feux de l’empire, dans un pays exténué par le siège des Prussiens et humilié par la défaite de Sedan et l’armistice, le temps était à se battre pour bâtir une société nouvelle. Le samedi 18 mars 1871, avant le jour, dix régiments s’ébranlent et vont, comme en témoigne une affiche hâtivement placardée, mettre hors d’état de nuire «des hommes malintentionnés… qui se sont constitués les maîtres de Paris… par ordre d’un comité occulte». Cette tentative par le gouvernement de reprendre les canons que détenait la garde nationale parisienne – qui aurait pu n’être qu’un incident comme un autre – déclenche chez le peuple parisien une révolte dont le processus sera unique dans l’histoire de France.
Dans un hors-série exceptionnel, déjà disponible en kiosque, une quinzaine d’historiens et de spécialistes de la période ont pris la plume pour nous raconter au jour le jour ces soixante-douze jours de la Commune de Paris et analyser comment le paysage politique et symbolique français s’est profondément et durablement métamorphosé. Les communards, femmes et hommes, dans les conditions de leur époque, sont en effet parvenus à mettre en place une démocratie populaire et participative approfondie, tout en jetant les bases d’une république sociale véritable. Épris de justice pour tous, malgré la pression des versaillais, les communards ont inventé une citoyenneté qui repoussa loin les frontières de l’imagination des républicains d’alors, allant jusqu’à écrire les premiers éléments d’un Code du travail, voire, bien avant la célèbre loi de 1905, réaliser la séparation de l’Église catholique, force politique réactionnaire, et de l’État, lequel, pour eux, ne pouvait être que laïque, totalement laïque…
Fière de son autarcie, arc-boutée sur son intransigeance citoyenne et visionnaire, la Commune inventa un monde trop vaste pour son périmètre mais développa une audace pour les générations futures que ne manqueront pas d’exalter les artistes et les écrivains, tandis que son écrasement par les troupes versaillaises de Thiers lors du bain de sang connu sous le nom de Semaine sanglante ne fera que renforcer sa légitime mythologie. Malgré sa défaite, la Commune de Paris, son exemple comme son idéal ont laissé une empreinte indélébile dans l’histoire et exercé une véritable fascination sur tous les révolutionnaires du XXe siècle qui, de près, de loin, ont toujours eu l’espoir qu’ils en continuaient l’œuvre. Pour tous ceux qui rêvent aujourd’hui d’insurrections, de révolutions et d’authentiques démocraties populaires et républicaines, la Commune reste une source d’inspiration inépuisable. Comme chacun a pu le remarquer, les volontés de changer la société ne gisent plus au pied du mur des Fédérés…

LE SOMMAIRE DU HORS-SERIE
LA COMMUNE AU JOUR LE JOUR
-Des origines à la Semaine Sanglante, l’Insurrection au jour le jour: par Georges Beisson, Yves Lenoir, Claudine Rey, Jean-Louis Robert, Daniel Spassky, historiens, journalistes, membres des Amis de la Commune.
– La Commune de Paris… en province : par Marc César, historien.
– La Commune par ceux qui l’ont vécue et le retour des déportés : par Laure Godineau, historienne.
– Portraits : Auguste Blanqui, Charles Delescluze, Léo Frankel, Nathalie Lemel, Louise Michel, Adolph Thiers, édouard Vaillant, Eugène Varlin, Gustave Courbet…
POURQUOI LA COMMUNE EST VIVANTE
– La démocratie populaire et participative : par Jean-Louis Robert, historien.
– La République sociale : par Yves Lenoir, journaliste.
– La séparation de l’église et de l’état : par Jean-Paul Scot, historien.
– Les femmes à l’avant-garde : par Claudine Rey, historienne.
– L’accès aux droits et l’affirmation humaniste : par Jean-Louis Robert, historien.
LA COMMUNE DANS L’HISTOIRE
– 1848-1871 : qu’y a-t-il de commun ? : par Michèle Riot-Sarcey et Jacques Rougerie, historiens.
– La « lecture » de Marx :
par Jean-Emmanuel Ducoin, journaliste et écrivain.
– La « lecture » de Jaurès : par Gilles Candar, historien.
– L’histoire au XXe siècle de la « montée au Mur »: par Danielle Tartakowsky, historienne.
– Entretien avec Anicet Le Pors, ancien ministre et conseiller d’état.
– Les Amis de la Commune : comment perpétuer une mémoire vivante ?
LA COMMUNE ET LA CULTURE
– De la littérature à la chanson, de la peinture à la poésie... 
par Maurice Ulrich, journaliste.
– Entretien avec Jean Vautrin, écrivain.
– Extraits de textes et de chansons de l’époque.

Déjà disponible en kiosques ou sur la boutique de notre site internet : Boutique-l'Humanité

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vendredi 11 mars 2011

Involution(s) : le climat politique nous ramène-t-il aux années 1930 ?

Dislocation. Dans la Confession d’un enfant du siècle, publiée en 1836 entre deux insurrections révolutionnaires (1830 et 1848), Alfred de Musset tentait de sonder les mystères de son époque en utilisant cette formule restée célèbre : «On ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris.» Comment mieux résumer ce à quoi nous semblons faire face, dans cette France d’ici-et-maintenant aux arriérations idéologiques si prononcées qu’elles menacent jusqu’aux équilibres républicains élémentaires. L’absence (collective) de courage du présent, en tant que signe clinique de la fuite créatrice du réel, nous instruit sur la décomposition avancée de l’esprit citoyen français et des structures humaines afférentes, essentiellement due à la dislocation sociale, à laquelle viennent s’ajouter par capillarité toutes les autres blessures profondes de notre temps : crise de représentativité, des institutions, de l’éducation, générationnelle et éthique, etc., tandis que la plupart des actions publiques, réduites parfois à des danses macabres, se trouvent dévalorisées et souvent inopérantes.
Puisque l’heure de l’inquiétude est pour nous largement dépassée, ne cachons pas notre gravité devant le bruit assourdissant de ce carillon de l’histoire qui n’en finit plus de sonner sans réveiller les consciences. À ce titre, le surgissement prévisible de Marine – bien plus dangereuse que Le Pen – est-il un symptôme durable ou un avertissement conjoncturel? Tout a été dit (ou presque) sur les récents sondages frelatés qui nous réfrigèrent et n’ont pour fonction qu’un épiphénomène allusif. Dénonçons au passage la funeste complicité des journalistes (et des publications) dans ces opérations politico-médiacratiques, illustration supplémentaire de l’amoralité de l’appareil d’information dominant.

Propagande. Néanmoins, car il y a un «néanmoins», acceptons que l’affaire soit sérieuse. Partout en France, nous prenons la mesure d’une véritable libération de la parole xénophobe et nihiliste, manifestation compulsive de cette forme de désillusion sociale vis-à-vis du climat politique et de l’actualité. Exemple? Face à des événements historiques dont l’importance symbolique peut égaler la chute du mur de Berlin, l’effet des révolutions égyptienne et tunisienne alimente les discours nationalistes là où il devrait plutôt rendre crédible les surgissements populaires : «Toute chose qui est, si elle n’était, serait énormément improbable», disait Paul Valéry. L’atomisation sociale, la perte des repères et les situations d’inquiétude brisent les élans et renvoient les plus fragiles à leurs attaches identitaires mortifères… À ce propos. Que font et où sont les forces progressistes, seules capables d’apporter une clairvoyance analytique et rationnelle à la vague de fond démocratique? Ne doit-on pas s’étonner de l’absence de mobilisation internationaliste que la gauche instituée (sic) aurait dû apporter aux mouvements d’émancipation de la Méditerranée? Trop peu de meetings de soutien. Aucun défilé massif à Paris pour appuyer la cause des jeunesses révoltées. Pourquoi laisser le terrain libre aux propos de bistrot des commentateurs poujado-vichystes, comme Zemmour, condamné mais acclamé en réunion publique à l’UMP par tous les thuriféraires de Nicoléon et de hauts responsables de la nation qui, dorénavant, emploient les mêmes mots que ceux utilisés par les négationnistes contre la loi Gayssot? Pourquoi ne pas répliquer pied à pied à la propagande dévastatrice de l’UMP sur la phobie ultra-identitaire du raz-de-marée étranger – terreau de toutes les peurs sur lequel progresse le FN?

Lucidité. Par un mouvement d’involution stupéfiant, jamais, depuis la guerre, les Français n’avaient à ce point engendré une logique de bouc émissaire dont les relents fascisants, à l’évidence, nous ramènent aux années 1930… Entre les conséquences désastreuses des politiques de Nicoléon (nous savions qu’il conduirait le pays au chaos), sa visite au Puy-en-Velay, bastion historique du pétainisme catholique, entre le procès Chirac, l’affaire Karachi, les conflits d’intérêts (Woerth, MAM, etc.), entre les palinodies crapuleuses du personnel socialiste à Marseille (attention aux suites) et les liaisons visibles droite-extrême droite dans le Sud-Est, autant dire que l’ambiance est au caniveau et aux moisissures. Les doutes et les ruptures de l’électorat encore concerné peuvent-elles générer le pire ? En France, historiquement, les désarrois de masse se transforment toujours en conflit de classes. Après la séquence sociale de l’automne, pour l’heure avortée, les citoyens se laisseront-ils embarquer sans boussole, sur un esquif qui prend l’eau, vers un rivage dont l’existence même est douteuse ? 
La lucidité est un venin – ou un antidote.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 11 mars 2011.]

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mercredi 9 mars 2011

Samedi(s) : à propos du très beau roman de François-Guillaume Lorrain

Roman. Ce devait être un samedi, ou un autre jour – au fond, qu’importe. Épars-éperdu, parti-barré, les yeux 
dans le vague à l’âme mais les pieds bien sur terre, comme accroché à la glaise de ceux qui souffrent aux phrases qui suent, il ne fallut rien de moins que le miracle d’un livre tombé entre nos mains pour que toute idée d’ensommeillement s’évanouisse. De l’ordre du choc. Très salutaire. En cette époque où même la seule inégalité acceptable, celle du talent, n’est plus à l’abri de triches ou de forfaitures médiacratiques et/ou pipolisées, jusqu’à corrompre les imaginaires les moins fertiles, nous savons qu’écrire dédouble et multiplie pour que le lecteur, seul face à lui-même, puisse s’engager quelque part dans un autre-là ni anodin ni impossible. Un goût d’inactuel, pour que l’esprit puisse sauver sa liberté et penser le monde avec la lenteur requise sans être abusé par les aléas furieux d’une actualité chassant l’autre. Avec l’Homme de Lyon (Grasset), le dernier et impressionnant roman de François-Guillaume Lorrain, non seulement la magie d’un temps-autre opère, mais, ici-là, dans les dédales d’un récit haletant aux énigmes enfouies dans la chair de l’Histoire, nous rencontrons un style sans pathos, un point de vue d’homme interrogatif, un récit énigmatique à tiroirs, bref, une ambition littéraire qu’on ne peut que saluer.

Lyon. «Pour qu’une chose devienne intéressante, il suffit de la regarder longtemps.» Il n’y a pas de hasard si cette phrase de Flaubert résonne comme une épitaphe. Quel est le point de départ de ce roman au (doux) parfum autobiographique ? Un fils, journaliste de profession (tout comme François-Guillaume Lorrain), décide de partir en quête des secrets de son père, disparu en 2001. Pourquoi ? Parce que, le 1er janvier 2009, comme promis au défunt, la mère du narrateur lui lègue un héritage encombrant sous la forme d’un mystérieux paquet, qui, ouvert, laisse découvrir quelques lettres manuscrites de la propre main de son père ; et six photos, qu’il devra décrypter l’une après l’autre, avec la patience d’un enquêteur apprenti historien. Cette quête ressemble à une directive post mortem. Le fils l’assume et le dit : «Tu as disparu et tout s’est écroulé…» Son père, ancien médecin au caractère dominant et indéchiffrable, dont la mort sonna «l’heure du départ» de toute «la diaspora familiale», avait anticipé cette investigation à-venir : une succession d’épreuves pour lesquelles son fils devrait s’armer de volonté, ne sachant ce qu’il y aurait à découvrir. Car l’homme de Lyon, un demi-siècle plus tôt, vivait bien dans la capitale des Gaules. Sur l’une des photos, on croise d’ailleurs le portrait de Jean Moulin. Et au verso de la dernière photo, où il devine une cour d’école déserte, le narrateur lit cette formule : «C’est là que tout a commencé et que tout a fini.» Un lieu : Lyon. Une date : été 1944.

Jean Moulin.
Estelle. Qu’a donc commencé là ? Et qu’a fini là ? Nous voilà embarqués au cœur d’un jeu de piste, pour 
le meilleur et pour le pire, dont on ne dévoilera pas l’intrigue pour préserver à tous la déambulation dans les dédales des traboules assombries. Car la période ainsi explorée, pour héroïque qu’elle fût à bien des égards, n’eut rien de sympathique. Un jeu ? Disons plutôt «le jeu des choses impossibles à dire», pour reprendre les mots du narrateur, qui, muni des seuls indices légués par son géniteur, s’enfonce dans un passé obscur et tragique, celui de son père, celui de sa famille, celui des résistants, celui de Lyon. Mais aussi celui des miliciens, des gestapistes, des SS… En quoi le fils est-il concerné par ces ombres surgies du néant ? De quelles ignominies son père fut-il le témoin, lui qui n’avait alors que douze ans ? Pourquoi celui-ci donnera-t-il plus 
tard à sa fille le prénom de sa propre sœur, Estelle, cette lointaine disparue ? Et d’où vient cette amitié avec cet Allemand de Berlin reconverti dans la Stasi ? Réel ou non, prétexte ou non, ce roman qui aborde la question de la filiation et de la mémoire va bien au-delà et nous renverse, progressivement, sans jamais sombrer dans un lyrisme grotesque – que tant d’autres auraient savonné. Ce texte, qui traque les silences et les oublis, touche à l’universel, comme si le travail de mémoire et le devoir d’Histoire, par l’art du roman écrit à la première personne du sentiment filial – c’est d’autant plus réjouissant –, trouvait ici un sens totalement humanisé… Apprendre à saisir les siens pour se connaître soi-même ? Savoir se saisir des autres pour mieux se découvrir à nous-mêmes ? 
Les traboules de Lyon pendant l'Occupation.

Mémoire. Pénétrable mais labyrinthique prose. Clandestine écriture aux apparences trompeuses qui inaugure nos marches dans nos combles. Comment refuser d’être 
à ce point assailli ? Puisque nous nous identifions tous à ce petit garçon coincé dans l’embrasure d’une porte, comment ne pas dire qu’il y a du Modiano dans ce travail littéraire mémoriel ? À en croire ses amis, François-Guillaume Lorrain, quarante ans, normalien, agrégé de lettres, écrivain, critique de cinéma, fasciné par l’Histoire et fou de sport, s’était jeté à corps perdu dans ces recherches. Non pour s’anéantir dans les limbes des impasses familiales, mais bien pour nous offrir un opus qui nous parle d’un monde à la fois proche et lointain – cette France de Vichy spectrale qui nous hante tant. Ce livre, nous l’avons sûrement lu un samedi. Oui, ce devait être un samedi. Le dernier samedi.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 5 mars 2011.]

(A suivre...)

samedi 5 mars 2011

Les Libyens face à leur propre histoire

Dans leurs regards de pleines-vies, un œil sur les corps en action, un autre sur les cœurs en sursis, les acteurs des révolutions arabes, plus voyants et déterminés que jamais, ne cessent d’éclairer les chemins qui conduisent aux droits des peuples. Depuis des semaines, l’espoir et les espoirs se conjuguent à tous les temps et nous racontent l’ébauche en direct d’un monde qui ne ressemble déjà plus à celui qu’il était il y a moins de deux mois encore. Dans cette prodigieuse accélération de l’histoire, sans doute aussi importante pour nos avenirs communs que la chute du mur de Berlin, le cas de la Libye continue de nous réjouir autant qu’il nous terrifie. Jusqu’où le dictateur Kadhafi peut-il aller dans le sacrifice de son peuple et la négation des vies humaines ?

Manifestation de Libyens.
Enfoncé dans sa propre folie (auto)destructrice et, hélas, probablement capable du pire pour se maintenir sinon au pouvoir du moins en vie (politique), le colonel de Tripoli, qui utilise tous les moyens militaires encore à sa disposition malgré son isolement de plus en plus évident, ne cédera que sous la force de cette révolution en marche et certainement pas devant les injonctions morales des citoyens du monde révulsés par ses nouveaux crimes. La communauté internationale affronte un dilemme de taille. Les sanctions suffiront-elles ? Et à quels types d’interventions doit-on s’attendre ? Face à ces deux questions fondamentales et urgentes, les tractations en cours à l’ONU et au Pentagone ne manquent pas d’éveiller nos soupçons. Des bateaux de guerre américains ont été déployés en Méditerranée après avoir franchi le canal de Suez. Le ministre américain de la Défense, Robert Gates, leur a même donné l’ordre de se «rapprocher de la Libye». Les craintes d’une intervention militaire extérieure sont-elles désormais crédibles ?

Les navires américains
franchissent le Canal de Suez.
Le mode opératoire est archiconnu. Les arguments aussi. «Nous gardons toutes les options ouvertes», vient de déclarer sans surprise la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, qui compte néanmoins sur l’assentiment de la communauté internationale et de ses institutions pour faire «tomber» un dictateur qui, ces dernières années, avait pourtant reçu l’absolution des États-Unis, avec pour principale motivation, bien sûr, la perspective de réaliser (enfin !) de juteuses affaires en Libye… Les échecs afghan et irakien dissuaderont-ils Barack Obama de toute ingérence militaire? Pour l’heure, leurs tentatives désespérées pour que le «sale boulot» soit pris en charge par leurs alliés témoignent du doute de la Maison-Blanche, d’autant que l’efficacité des mesures que pourrait prendre l’ONU reste à démontrer, que ce soient les menaces d’embargo, voire la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne. En effet, où se situerait la frontière entre une intervention à vocation strictement «humanitaire» et une véritable «intervention militaire»? Entre les deux, il n’y a qu’un pas et la question, aussi vexante soit-elle, vu les circonstances tragiques, reste donc pertinente.

À ce titre, il est ainsi important que toutes les forces qui soutiennent ce soulèvement clament leur solidarité, en mettant tout en œuvre pour que des moyens humanitaires soient déployés, mais dénoncent aussi haut et fort les dangers potentiels d’éventuelles interventions militaires que ne souhaitent ni les Libyens en révolte ni la Ligue arabe. Et pour cause. Une mise sous tutelle, quelle qu’elle soit, serait un signe catastrophique et mortifère donné à tous les peuples de la région qui, face à leurs propres destins historiques, ont démontré qu’ils n’avaient besoin de personne pour se libérer des chaînes du passé.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 5 mars 2011.]

(A plus tard...)

dimanche 27 février 2011

Multiver(s) : à nous autres, petites poussières d'étoiles...

Univers. Nuit étoilée – vent frais. Des transats et des couvertures pour tout confort. Et une contemplation d’autant plus météorique qu’elle survient en poésie suggérée… Confrontés à cet exercice élémentaire venu du fond des âges qui consiste, une fois n’est pas coutume, à scruter la voûte céleste comme appropriation d’un questionnement redimensionné à notre stricte échelle (humaine), il convient de libérer son esprit pour que l’imagination dépasse sa propre imagination, que la prodigieuse densité de nos songes devienne évanescence sublimée. Dans l’Univers expliqué à mes petits-enfants, (Plon), l’astrophysicien Hubert Reeves évoque ce qu’il appelle «le sentiment de notre présence parmi les astres». D’où venons-nous? Où allons-nous? Que savons-nous? Le mystère métaphysique l’emporte-t-il sur la science?

Chapelle Sixtine, Michel-Ange.
Instantanée. Pour chacun d’entre nous, l’univers et sa perception réelle commencent ainsi : ce que nous sentons et ressentons, ce qui nous permet de voir et d’écouter, de percevoir à la fois notre monde intérieur et notre monde extérieur. Indispensable aller-retour de notre intelligence pourtant limitée aux frontières des connaissances actuelles, à partir desquelles nous pouvons lire comme dans un livre ouvert – mais seulement les tout premiers chapitres. Devant cette myriade de points brillants plus ou moins scintillants, choisissons par exemple la constellation d’Orion. Que nous enseigne-t-elle? Une chose fondamentale : quand nous observons un astre très éloigné, nous le voyons tel qu’il était dans un passé lointain, très lointain parfois. Orion nous renvoie ainsi «l’image» étincelante d’un instantané dont la lumière a voyagé durant mille cinq cents ans avant de nous parvenir, franchissant allègrement l’Empire romain, le Moyen Âge, la Renaissance et toutes les époques contemporaines. Hubert Reeves résume : «Regarder loin, c’est regarder tôt.» Savez-vous que l’étoile polaire, première à éclairer la nuit en nous indiquant le nord, se situe à quatre cent trente années-lumière? Pour parvenir jusqu’à nous, cet éclat incomparable a quitté son étoile autour de l’année 1580…

Le cosmos.
Pudding. Poussières d’étoiles nous sommes – poussières d’étoiles nous redeviendrons. «En nous parlant de l’Univers, affirme Hubert Reeves, la science cherche à connaître tous les événements qui se sont succédé dans le ciel et sur la Terre et qui ont eu pour résultat notre propre existence. Elle nous raconte notre propre histoire.» À commencer par l’univers en expansion. Toute comparaison nous aide à nous représenter le phénomène. D’où le fameux pudding aux raisins. «Dans une pâte contenant de la levure, on a mis des raisins secs, explique Reeves. On met le four et on observe ce qui se passe. La pâte, en gonflant, entraîne dans son mouvement les raisins qui s’éloignent lentement les uns des autres. Maintenant, imaginons que nous sommes installés sur un des raisins et regardons autour de nous. Nous verrons alors nos voisins raisins se déplacer d’une façon très particulière. Les plus proches bougent lentement tandis que les plus lointains vont beaucoup plus vite… mais tous s’éloignent dans un grand mouvement d’ensemble. On dira que le pudding est en expansion.» Comme l’univers. Qui «ressemble à un pudding quant à ses mouvements», mais qui en «diffère par la forme». Le pudding possède un centre et un bord, il s’étend dans l’espace vide du four. «Notre Univers n’a ni centre ni bord, raconte Reeves. Au meilleur de notre connaissance actuelle, il n’y a pas d’espace vide autour de lui. L’Univers, ce sont des galaxies partout. Et elles s’éloignent les unes des autres.» Puisque le scénario du big bang comme «horizon» de notre passé (et non comme «début») reste pour l’instant, dans ses grandes lignes, la meilleure narration du passé du cosmos, la relativité d’Einstein nous donne une indication précieuse: si notre univers est en expansion, il refroidit…

Vénus.
Lois. «Absence de preuve n’est pas preuve d’absence.» Hubert Reeves aime à déjouer les évidences. Après l’épisode des atomes prétendument «incassables» et des protons prétendument «premiers», nul ne peut désormais s’aventurer à affirmer que les scientifiques ont enfin atteint l’échelon bas, celui où se trouveraient les «particules élémentaires». Il en va de même avec le cosmos et s’il suffisait de se dire «j’existe» pour éprouver l’une des plus extraordinaires prouesses de l’univers, pourquoi chercherions-nous encore quelques réponses introuvables? En effet, comment les molécules qui nageaient dans les eaux ont-elles pu s’agencer pour former un organisme capable de se nourrir et de se reproduire? Les scientifiques n’en savent rien, aucun scénario n’existe à ce jour. Mais il a fallu les travaux de Galilée et de Newton pour dépasser notre vision de l’univers imaginé par Aristote. Alors? «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?», demandait Leibniz. Récemment, des scientifiques ont sérieusement émis l’hypothèse que notre univers ne serait qu’un cosmos parmi quantités d’autres. L’ensemble de ces univers est communément appelé «multivers». Conclusion? S’il existe d’autres univers et si ceux-ci obéissent à des lois différentes des nôtres, faut-il encore s’étonner de la fertilité du nôtre, fruit d’événements qui ne sont que l’advenue du réel en tant que possible futur de lui-même? La durée de notre existence est «comme l’épaisseur de la couche de peinture au sommet de la tour Eiffel par rapport à la hauteur de la tour», disait Mark Twain. Rien n’est écrit à l’avance.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 26 février 2011.]
(A plus tard...)

mercredi 23 février 2011

Ignoble(s) : politicailleries, pétainisme et... déjà 2012

Réprouvés. Le climat franco-français tyrannise, déprime, tend à nuire jusqu’en leurs entrelacs les musardeurs 
en poésies, les flâneurs en lettres. Tétanisés sommes-nous, parfois groggys par le débat public, même si, en aucune manière, le souffle de la lucidité ne doit chavirer nos esprits. Petites phrases – et grandes conséquences. Insanités – et grossièretés. Absence d’horizon non indépassable. En ces temps de révolution(s) qui nous donnent envie mais nous tiennent à distance, il nous manque collectivement la visée d’une conscience qu’un certain scepticisme paralyse, comme si une forme obscure de pessimisme tétanisait toute forme collective d’initiation personnelle (ou le contraire). Symptôme significatif et très occidental de notre post-histoire ? À défaut de rester dominants, 
au moins pourrions-nous trouver des postures et des mots en grandeurs. Mais non. Le Palais et ses affidés ont depuis beau temps refuser les utopies concrètes pour des pays de nulle part où se perdent rêves et convictions. Où sont les réprouvés du peuple comme de la-haute, qui, à l’aune d’une intranquillité permanente, se conduiraient en nobles aux heures monumentales en sonnant l’histoire par effraction ? Comme le disait François Nourissier, «quand on met le pied dans les idées générales, on glisse». Où quêter les héroïsmes créateurs ?

Le Capitaine Dreyfus.
Pétainisme. Christian Jacob est à Copé ce qu’Hortefeux est à Nicoléon : ordurier et néopétainiste. Ce petit Monsieur de la politicaillerie, qui considère ses adversaires comme les animaux de son élevage, lui-même biberonné au cul des vaches avec Chirac, ne connaît pas les us et coutumes qui devraient s’imposer à son costume – trop ample – de président du groupe UMP à l’Assemblée. Sa cible? Dominique Strauss-Kahn. Pourquoi pas. Le directeur général du FMI, qui se rapproche à grands pas des ors de la République, doit s’habituer aux critiques. Logique : DSK, comme patron d’une institution financière qui affame les peuples, devra répondre de ses actes devant ceux qui l’interpelleront arguments contre arguments. Mais nous parlons là de critiques de fond. Pas des crapuleries qui puent la vieille France rance barrésienne et maurassienne. Qu’on en juge. «DSK, a déclaré Jacob, ce n’est pas l’image de la France, l’image de la France rurale, l’image de la France des terroirs et des territoires, celle qu’on aime bien, celle à laquelle je suis attaché.» Glauque musique langagière. De l’affaire Dreyfus à Vichy, ces propos s’inscrivent en effet dans la longue tradition du «Roman de l’énergie nationale», qui parle peu des petits oiseaux mais beaucoup de «la terre qui ne ment pas» (Pétain), versus les intellectuels, les communistes, les francs-maçons, les homosexuels, les étrangers… Et bien sûr les juifs. Qui n’y a pensé en entendant ces paroles insupportables ? Monsieur Jacob induisait-il que la bourgeoisie juive cosmopolite (donc DSK) représente l’anti-France? À chaque évocation sordide, la République vacille. Tous ces fabulistes et autres histrions 
de notre tradition républicaine insultent la France, la mémoire. Et accessoirement notre intelligence collective…

2012. Beaucoup le prédisent et n’ont pas tort. Le harcèlement de la médiacratie pour imposer l’unique perspective de la présidentielle 2012 est non seulement à l’œuvre mais, avouons-le, commence sérieusement à saouler les citoyens 
dont les préoccupations quotidiennes sont plus proches 
du «pain quotidien» que des «places à prendre» tout en haut de l’oligarchie républicaine. Pensez donc : une élection prévue 
en mai 2012 dont la campagne aura débuté en septembre… 2010 ! La logique institutionnelle du prince élu n’a décidément plus rien à voir avec la lente et patiente maturation des idées 
au long cours mais, au contraire, s’apparente au jeu sordide des «candidats permanents», toujours en campagne électorale, jamais «installés» dans un temps-long. Pourris par le quinquennat et l’ultra-présidentialisation, les masques de l’éphémère envahissent le paysage politique.

Dégage. Au moins Jean-Luc Mélenchon réagit-il à la hauteur de l’enjeu. DSK? «S’il se présente, je serai devant lui au premier tour.» De l’ambition. Et au deuxième tour? «Si je suis élu président, je convoque immédiatement une constituante pour sortir du régime actuel.» De l’audace. C’est ce même Mélenchon, caricaturé du matin au soir en «populiste» par les éditocrates germanopratins, que Plantu a osé associer à Marine Le Pen dans un dessin assez ignoble. Récidiviste, Plantu, multirécidiviste même. Contre les salariés en lutte, contre la CGT, contre les communistes, contre bien des idées qui ne passent pas la rive gauche. D’autres avant lui avaient favorisé ce climat pourri. Valls ? «Mélenchonisation des esprits.» Huchon? «Mélenchon pire que Le Pen.» Cohn-Bendit? «Mélenchon laboure les terres du FN.» Tout ne saurait être accepté. Et les auteurs d’amalgames aussi vils, tôt ou tard, auront à s’en expliquer publiquement. Mélenchon l’écrit : «Qu’ils s’en aillent tous.» Dans certains pays en mouvement, ils hurlent : «Dégage.» Méditons un instant. Et essayons de croire encore à cette habitation, humaine et plus qu’humaine, qu’est l’habitation poétique et mythique que résumerait bien l’ambition politique. Y croire. Non par naïveté – encore moins par habitude. Juste pour réaliser ce qui doit advenir à toutes forces.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 19 février 2011.]

(A plus tard...)

vendredi 18 février 2011

« Entreprise France », ou le coup d'Etat de Nicolas Sarkozy

Si notre engagement dépend toujours de notre perception du réel, reconnaissons que le climat politique actuel, du moins celui qui occupe le débat médiacratique, atteint un degré de schizophrénie aussi poignant qu’inquiétant. Poignant, en tant qu’il assigne tous les authentiques républicains à ne pas minimiser le besoin de changement(s) et, accessoirement, l’ampleur de la tâche pour y parvenir. Inquiétant, car les périodes crépusculaires de crises sociales, profondes, durables, peuvent conduire au meilleur comme au pire. Comment se réjouir du divorce durable entre le peuple et ses représentants, s’il ne nourrit qu’une aptitude très contemporaine au désenchantement mortifère? À la fracture sociale semble s’ajouter une fracture politique, qu’il faut combattre de toutes nos forces : selon la dernière enquête du Cevipof, hélas passée un peu inaperçue, pas moins de 83% de nos concitoyens considèrent que les «politiques» se désintéressent de leur sort. Même les élus locaux, maires et conseillers généraux, jusque-là sanctuarisés, se trouvent entraînés dans cette défiance collective. Plus rien ne peut désormais cacher l’état de délabrement de notre régime politique et institutionnel. Et pour cause.

Que vaut encore la parole de Nicolas Sarkozy? Qui, depuis sa dernière émission de com sur TF1, peut accorder le moindre crédit à ses promesses? Et qui osera l’écouter encore sans ce terrible sentiment d’incrédulité qui décrédibilise sa fonction même? Pas grand monde en vérité… C’est dans ce contexte que, dans cinq semaines, nous nous apprêtons à voter pour les élections cantonales, dont on peut dire qu’elles se préparent dans un silence médiatique voulu et organisé par le Palais. Plusieurs directions de département seront pourtant en jeu, et bien des équilibres nationaux déterminants seront observés à la loupe : il n’y a pas que 2012 dans la vie! Même le Sénat, en cas de déculottée à droite, pourrait bien basculer, en septembre prochain, à la faveur d’un renouvellement significatif des grands électeurs… En ces temps de révolution(s), tous les scrutins sont importants.

Du local au global? Personne n’a oublié l’odieuse tentative de coup d’État de Sarkozy sur le dos des collectivités locales. Avec son projet de refonte des régions, symbolisé par la limitation ou la disparition des compétences départementales, l’Élysée voudrait éloigner encore un peu plus les citoyens des lieux de pouvoir et en finir avec la vivacité des démocraties locales, souvent derniers remparts contre les inégalités dont sont victimes les citoyens, mais régulièrement opposée à la fameuse «efficacité économique» d’inspiration libérale. Le bilan s’avère déjà catastrophique. Du fait des transferts de charges et des manques de moyens de l’État, de nombreux départements sont au bord de l’asphyxie financière. Croulant sous le poids des dépenses sociales et souvent victimes d’emprunts toxiques, certains franchissent même le Rubicon en contractant des partenariats public-privé (PPP) pour financer des investissements aussi fondamentaux que l’éducation… La France rêvée par Sarkozy ? Une réduction à marche forcée des services publics au profit d’une logique d’entreprise à l’échelle d’un pays. «L’entreprise France»…

Et pendant ce temps-là ? Il est des coïncidences troublantes. D’un côté, les revenus des patrons du CAC repartent à la hausse, d’un autre côté, Sarkozy annonce vouloir carrément supprimer l’ISF – et non plus seulement en relever le plafond. Enrichir les riches. Toujours plus. Voilà le réel, tel qu’il est.

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 16 février 2011.]

(A plus tard...)

lundi 14 février 2011

Vélorution(s) : le cyclisme s'enfonce toujours plus bas...

Cyclisme. Face aux Minotaures de carton-pâte qui ensuquent nos songes d’insomnies volontaires, la vie parmi les ombres nécessite parfois d’écrire depuis un lointain-proche d’autant plus incandescent et douloureux qu’il oblige 
de creuser en soi pour trouver la force d’avancer jusqu’au retournement de la conscience. Malheur sur ordonnance… Depuis la mort de l’ami Laurent Fignon, le chronicœur du Tour de France, fiancé d’amour et d’orgueil avec la Petite Reine, ne parvient plus à contenir les larmes de son âme sanguinolente. Cheminant dorénavant sur les traces-sans-traces des empreintes martelées par les profanateurs, le mal semble fleurir 
au quotidien sans que nous ayons besoin de tenir le registre macabre des cadavres. Les vivants s’en occupent. Et leur spectacle bestial et vulgaire reste dépourvu de toute philosophie de vie. Ceux à qui il reste des yeux pour voir se passent très bien de caméras de surveillance – le regard se brouille. Les comiques ont beau masturber les populations avec tout et n’importe quoi, les intellectuels peuvent bien tenter l’analyse d’un milieu en perdition, les écrivains s’essayer à sauver ce qui peut l’être, sans parler des amoureux, les vrais, qui ne comprennent pas que leur amour est devenu l’autre nom de la vanité, non, décidément plus rien n’y fait : le cyclisme continue de s’enfoncer si bas, si profond dans les entrailles de ses dérives, que, bientôt, même le fidèle bloc-noteur ne pourra plus se baisser pour l’y ramasser…

Ricco. Vous souvenez-vous de Riccardo Ricco, alias « le Cobra » ? Après avoir survolé toute la première partie du Tour 2008, le sulfureux Italien, provocateur et hâbleur, avait été contrôlé « positif » à la stupeur général. Pensez donc. Le coureur au format de poche, qui, soi-disant, allait réenchanter les chevauchées montagnardes et nous redonner la saveur des héroïsmes d’antan, n’avait pas seulement endossé l’héritage laissé vacant par la mort tragique de son compatriote Marco Pantani, il avait aussi singé les mœurs d’une époque crépusculaire. Depuis, chacun pensait que le sale gosse, repenti du dopage et qui jurait ses grands dieux qu’on ne l’y reprendrait plus, résisterait à la tentation en reprenant goût aux plaisirs simples. « Cette expérience m’a appris qu’il n’y a pas que le vélo dans la vie », clamait-il. Erreur. Hospitalisé d’urgence dimanche dernier après un malaise à l’issue d’un entraînement, le grimpeur s’est retrouvé entre la vie et la mort dans un service de neuro-réanimation. Face à l’urgentiste, Ricco a reconnu qu’il avait pratiqué une autotransfusion avec du sang conservé dans le réfrigérateur de son domicile depuis vingt-cinq jours – une mauvaise conservation serait à l’origine de sa grave septicémie. Duplicité, morbidité, inutile d’en rajouter sur le caractère lugubre des circonstances, qui en disent long sur le personnage. Sa compagne, cycliste elle aussi, a été contrôlée positive en janvier 2010. Et les carabiniers ont retrouvé des substances interdites au domicile de son beau-frère, en septembre dernier…

Crédibilité. Dans cet ici-et-maintenant en flammes, à qui faire confiance ? Et pourquoi l’oserait-on ? Lance Armstrong vient de raccrocher le vélo au clou de l’arrogance et sera tôt ou tard rattrapé par ses mensonges si grossiers que sa statue de pseudo-« révolutionnaire » du cyclisme s’effondrera d’elle-même: la justice américaine s’occupe de son cas et l’étau se resserre. Quant à Alberto Contador, suspendu pour avoir confondu viande de bœuf et poches de sang survitaminé, sa crédibilité sportive est à peu près égale à sa moralité… Laurent Fignon confessait: « Les hommes, à vélo, ressemblent toujours à ce qu’ils sont : on ne triche jamais bien longtemps. »

Honneur. Dans ce cyclisme déroutant, véritable monde en réduction qui, jadis, créait des héros à sa démesure, tout va désormais tellement vite que plus rien ne se passe vraiment. Les Géants de la route ont muté en Néants de la route, déroutés d’eux-mêmes, perdus en oraison au gré des scandales, de la surmédiatisation et des intérêts croissants. Même le temps, qui donnait une petite chance à la vérité et à la rédemption, s’est compressé, réduit à une peau de chagrin – à risquer sa peau le chagrin s’affirme. Les jeunes ? Vieux. Les vieux ? Morts. Et les morts ? Oubliés… Cet univers empoisonné fabriquera 
sous peu des perfusions contre la modestie, la mémoire, le secret – et même le talent, dont on ne sait ce qu’il signifie encore… La caresse du style comme le sourire de l’insoumission ne suffisent plus à nous réhabiliter avec l’insouciance d’une jeunesse trahie. Un décalage mortel s’est creusé entre la course 
et ses coureurs, métamorphosés en figurines fictives postmodernes qu’aucunes représentations, fussent-elles transgressives 
ou nichées dans l’aura onirique des récits littéraires, ne parviennent à sauver. Laurent Fignon disait aimer les « détrousseurs de vie », les « voleurs de feu », les « braqueurs de temps », les « authentiques courageux » qui hurlaient « for l’honneur ! » en souffrant pour la gloire et la beauté du geste… Le suiveur du Tour, dont le rythme biologique et intellectuel 
est calqué sur la folie de juillet et son mode répétitif, rituellique, symbolique et mythique, a fini par découvrir avec horreur que la 
première partie de sa vie s’est passée à désirer la seconde – et que la seconde se passera probablement à regretter la première…


[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 12 février 2011.]

(A plus tard...)

mardi 8 février 2011

Pays arabes : briser la malédiction

Le cœur a sa géographie et son histoire – il a surtout ce bien commun sacré venu du fond des âges : la volonté d’émancipation des peuples… Alors que nous guettons tous ce point à l’horizon où les ombres s’estomperaient comme pour effacer les remords des âmes anciennes en révolutionnant aussi notre vision du monde, les Égyptiens, treize jours après le soulèvement populaire, s’interrogeaient toujours, hier, sur le sort d’Hosni Moubarak. Partira? Partira pas? Malgré la démission spectaculaire du bureau exécutif du parti au pouvoir en Égypte, le PND, le sort du raïs paraît plus que jamais scellé, à court ou moyen terme. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Cette révolte contre la dictature et la pauvreté, qui touche désormais l’ensemble des couches sociales, ne se contentera pas du seul départ – ô combien symbolique – de Moubarak. Malgré la censure, les intimidations et la répression sanglante, c’est de la chute du régime dans son ensemble qu’il est question. Peut-on, doit-on, d’ores et déjà, affirmer que la magnifique révolution égyptienne, quinze jours après celle qui a renversé Ben Ali en Tunisie et qui l’a inspirée, sortira victorieuse à coup sûr? Comment en être certain?

Chacun le sait, la poussée démocratique et authentiquement populaire des pays arabes bouscule des enjeux géopolitiques et historiques considérables, qui pourraient s’avérer aussi importants que la chute du mur en 1989. Il suffit de voir l’intenable posture d’équilibriste des États-Unis pour comprendre que même la Maison-Blanche navigue à vue, ménageant avec angoisse un camp puis l’autre, tout en négociant en coulisse pour promouvoir une «transition» adossée à l’armée… Et si tout le Moyen-Orient vacillait? Et si le conflit israélo-palestinien changeait de base? Étrangement, les principaux dirigeants occidentaux, qui n’ont pourtant que le mot «démocratie» à la bouche, se montrent réticents, voire opposés à l’idée d’un processus démocratique allant au bout. Les États-Unis, l’Union européenne et Israël ne se sont-ils pas montrés complices des dictatures arabes au point de les conforter, durant des décennies?

À ce stade, une question inévitable se pose: faut-il avoir peur des Frères musulmans, peu nombreux au début de l’insurrection, invités officiellement à la table des négociations au Caire? Doit-on croire, comme certains spécialistes le disent, qu’à la direction des Frères, une nouvelle génération issue des classes cultivées puisse contenir les velléités des conservateurs, toujours en position de force à la tête de la confrérie? Une conviction nous embrasse. Et si les deux révolutions tunisienne et égyptienne nous annonçaient une grande nouvelle pour l’à-venir de la région? À savoir qu’il existe bel et bien une issue pour sortir de la posture tragique dans laquelle tous les peuples se sentaient éternellement piégés : soit supporter des dictatures, soit accepter l’avènement de partis intégristes… Cette malédiction, «dictature contre intégrisme», est-elle sur le point d’être brisée? Les intégrismes font leur lit quand la liberté reflue, pas quand elle est en pleine irruption!

Et pendant ce temps-là? Après avoir humilié les Tunisiens, les agences de notation maintiennent leur pression sur l’Égypte. Deux d’entre elles viennent de dégrader sa note, regrettant «l’augmentation significative du risque politique». La libération des peuples n’est décidément pas l’affaire du capitalisme. La dictature de Moubarak, c’était du solide et même un modèle de «bonne gouvernance» pour le FMI. Mais l’émancipation humaine, voyez-vous, c’est bien trop dangereux…

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 7 février 2011.]
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dimanche 6 février 2011

Média(s)-réac(s) : le monopole des éditocrates...

Caste. Scènes vécues en intellocratie snobinarde. En un temps pas si lointain, quand la vie, l’amour, la mort s’invitaient encore par effraction entre la poire et le fromage, beaucoup de littérateurs endiablés continuaient à citer Sartre et Beauvoir, parfois même Aragon ou Blanchot, et il n’était pas rare de s’entendre dire qu’un vrai «intellectuel est celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas». Écrire et décrire le monde, le penser, pour (déjà) le transformer… Tôt converties au libéralo-nihilisme – leurs conquêtes rabougries –, comme rapetissées sur elles-mêmes puisque tout lâchage reste une forme de lynchage de soi, ces belles âmes passèrent aux insultes envers Deleuze, Bourdieu ou Derrida, déclarant que Marx était «mort» et avec lui la «gauche de combat», le «communisme» et toute idée d’«émancipation collective»… Depuis une dizaine d’années, sous la férule d’Éric Zemmour, Élisabeth Lévy, Ivan Rioufol et autres Michel Godet ou Robert Ménard (liste non exhaustive), citer Maurice G. Dantec fut leur manière – très Œuvre-Française – de s’ériger contre ce qu’ils appelaient «la pensée unique». Désormais, trustant les places médiacratiques, ils parlent sans précaution oratoire et n’hésitent plus à se révéler tels qu’ils sont: des médias-réacs. Alain Finkielkraut peut se reposer, il a trouvé ses porte-paroles.

Danger. Abruti par la rhétorique des discours-sur-tout et des donneurs de leçons-bien-répétées, perdu en médiacratie rampante qui octroie aux titulaires de la chaire es-conservatrice le passeport du j’ose-tout, bref, révolté par l’air cathodique pestilentiel qui pollue vos écoutilles… vous aussi vous écoutez la radio et subissez les assauts d’émissions comme On refait le monde, sur RTL ? Vous aussi vous ne supportez plus l’étalage des intellocrates qui confondent les postures dogmatiques avec l’agora, la vraie, qui aurait le mérite de refléter la pluralité du débat public. N’était la présence, de temps à autre, de l’ami Claude Cabanes, reconnaissons que l’émission de RTL est devenue le reflet et le symptôme des mœurs radiophoniques et télévisuelles. On se donne l’apparence du journalisme, mâtiné d’expertise savante, et on se permet de déverser, non les éléments qui concourraient à l’élévation de la pensée, mais bien les ressentiments idéologiques les plus rances, façon épiciers poujadistes, ligues cathos anti-avortement et pro-peine de mort, nostalgiques d’une France fantasmée chez Maurras (au mieux) et où les sentiments ouvertement pétainistes pourraient s’exprimer sans contrefaçon… Attention, danger. Par les temps qui courent, les ex-nationaux-républicains se transforment vite en nationalistes-antirépublicains capables de s’accorder sur l’essentiel avec le Front national…

Occupation. Entendons-nous bien. Il n’est pas question ici d’accuser la médiacratie dans sa globalité de servir mécaniquement la cause libéralo-nationaliste. Mais ce que nous ressentons aujourd’hui s’apparente de près à ce que nous ressentions à la fin des années quatre-vingt, quand l’offensive d’occupation des médias par tous les ultralibéraux devint une stratégie de classe – et nous avons vu où ce conditionnement propagandiste a conduit le débat d’idées… Cette douloureuse expérience doit nous alerter. Au moins pour une raison:
ces éditocrates qui s’octroient tous les fauteuils maîtrisent parfaitement la mécanique audiovisuelle, sa théâtralité, ses jeux, ses dramaturgies, ses poussées d’adrénaline et, mieux encore, sa nécessité de provocation. Quand Élisabeth Lévy parle des quartiers populaires en déclarant «Enfin, on est en guerre ! il faut y aller avec l’armée !», qu’a-t-elle donc à envier à un Éric Zemmour stigmatisant la couleur de la peau et les origines culturelles ? Rien. Si ce n’est qu’ils se trouvent, l’un comme l’autre, en situation de quasi-monopole de la parole, sans réels contradicteurs face à eux, sauf quelques socialistes bon genre, plutôt sociaux-démocrates, libéraux «modérés» revendiquant leur sainte «neutralité»…

Réel. Il n’y a pas si longtemps, les mystifications et les analyses simplistes étaient balayées par l’intelligence collective d’une profession qui prenait le temps de l’évaluation. Seulement voilà, la passion du temps-long s’est fissurée et l’immédiateté de l’actualité a remplacé la réflexion. La dictature de l’émotion domine et tout s’accélère, s’ébrèche dans la controverse aisée, souvent minable. Nous pourrions presque dater symboliquement la première véritable fêlure dans le ventre mou de la pensée de surface. C’était une phrase de Laurent Joffrin passée inaperçue, en 2003 : «Devant les plaies sociales cruelles, l’ancien discours libéral-libertaire paraît coupé du réel. Ce n’est effectivement plus la droite qui est réactionnaire, c’est la réalité.» La sentence avait quelque chose de définitif. Comment s’étonner que, quatre ans plus tard, en 2007, les partisans de la dictature de la réalité et des renoncements à l’idéal républicain aient pu aussi aisément dérouler le tapis rouge à toute la clique de Nicoléon, entérinant la fin de la mise en quarantaine des réactionnaires, quelles que soient leurs origines politiques ? Dorénavant, avec l’imprimatur de Fabrice Luchini, les petits valets déclament en chœur et dans le texte du Philippe Muray. Avoir l’apparence du style donne de l’aisance et de l’assurance à ses idées. Le même Muray disait : «Ce devant quoi une société se prosterne nous dit ce qu’elle est.»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 5 février 2011.]

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dimanche 30 janvier 2011

Célinien(s) : brûlés nous sommes...

Célébrations. «Je ne suis pas assez méchant pour me donner en exemple.» Destouches à l’honneur. «Pour parler franc, là entre nous, je finis encore plus mal que j’ai commencé… Oh! J’ai pas très bien commencé…» Non pas son œuvre, mais sa personne, son passé, son passif… Après une courte polémique dont la France aurait pu aisément se passer, le nom de Louis-Ferdinand Céline a donc disparu du jour au lendemain de la liste des personnalités proposées pour 2011 par le Haut Comité des célébrations nationales, lequel dépend du ministère de la Culture… Bientôt cinquante ans que l’écrivain antisémite est mort, et certains s’attendaient, comme si de rien n’était, à ce qu’il reçoive sa ration réglementaire de manifestations officielles, estampillées «République française». Devait-on jeter fleurs et honneurs sur la mémoire de Céline, comme, jadis, François Mitterrand le fit sur la tombe de Pétain?

Ridicule. Lisons le texte de présentation des personnalités proposées pour l’année 2011, signé Alain Corbin, historien et professeur émérite à la Sorbonne: «Il n’est pas facile mais il est passionnant d’établir une liste des individus dignes d’être célébrés ; c’est-à-dire de ceux dont la vie, l’œuvre, la conduite morale, les valeurs qu’ils symbolisent sont, aujourd’hui, reconnues comme remarquables.» N’était-il pas grotesque, coupable, d’envisager une «célébration nationale» de Céline placée sous l’égide de ces mots? Comment recommander à nos enfants de suivre la «conduite morale» du pamphlétaire que l’on sait? Plus grave, l’attitude et la volte-face de notre ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand. N’avait-il donc pas lu le texte d’Alain Corbin ? Et a-t-il vraiment lu tout Céline, lui qu’il désigne comme son «écrivain préféré»? Pitoyable, M. Mitterrand osa expliquer que, la nuit précédant sa décision, il avait relu Bagatelles pour un massacre et que cela lui avait «suffi». Que ne l’avait-il fait avant! Au moins aurait-il évité le ridicule…

Ambivalence. Encore Céline? Toujours Céline? La vérité oblige: nous n’en finirons jamais avec Céline… Chacun, dans l’«authenticité intime» de son aventure littéraire personnelle, possède son propre Céline. Car la controverse actuelle ne repose pas uniquement sur les modalités d’un anniversaire (comment s’y prendre?), mais également, surtout, sur la relation que nous entretenons à une œuvre majeure beaucoup plus méconnue qu’on ne le croit. Ambivalence est le maître mot. Car derrière celui que Gide appelait le «maboul», derrière celui qui sema toute sa vie la discorde et la peste dans nos Lettres «au prix d’une notoriété de Diogène infréquentable, d’imprécateur furieux et de fabulateur», comme l’écrit l’un de ses biographes, Émile Brami, on en oublierait presque l’écrivain, l’Unique en son genre, style et noirceur confondus. Est-on capable d’avancer dialectiquement deux évidences, sans les mettre nécessairement sur un pied d’égalité? Dire: oui, Céline est génial, absolument génial ; et oui, Céline est abject, absolument abject. Sinistre et majuscule. Immense écrivain et parfait salaud. Lucide sur la cupidité du monde et aveugle sur son propre nihilisme ordurier.

Maudit. Concevoir la dualité. Sachant qu’il publia Bagatelles dès 1937 et l’École des cadavres en 1938, donc très tôt, l’antisémitisme de Céline discrédite-t-il l’homme ou l’écrivain ? Les deux ? Et que faire face au talent, à l’ingéniosité, à l’inventivité, quand ils éclatent ainsi dans tous les écrits, absolument tous – et c’est bien l’un des problèmes intellectuels insurmontables. Céline disait en 1957: «L’émotion dans le langage écrit!… le langage écrit était à sec, c’est moi qui ai redonné l’émotion au langage écrit!… (…) C’est la haine qui fait l’argot. L’argot est fait pour exprimer les sentiments vrais de la misère.» Exemple scabreux: a-t-on le droit de suggérer que les pages consacrées à la Russie dans Bagatelles figureraient probablement dans toutes les anthologies de la littérature si elles n’appartenaient pas à un livre «maudit»? Et cela doit-il pour autant nous faire oublier l’homme qui, dans les Beaux Draps, en 1941, par l’abondance de vomissures délirantes contre la «race youtre», lançait des appels au meurtre des juifs sous l’Occupation, oublier l’homme pour lequel le communisme était l’invention «la plus aboutie de la juiverie mondiale», donc «la plus dangereuse»? Nous pouvons porter une absolue et radicale admiration à certaines œuvres de l’écrivain – mais exclure l’homme des panthéons républicains relève d’un principe moral et éthique. Sauf à considérer que la littérature est plus importante que la Shoah: qui osera soutenir semblable thèse? Cette semaine, l’écrivain Michel Crépu suggérait malicieusement: «Lire Céline, le lire vraiment à fond, c’est entrer dans l’intelligence de la boîte noire d’un siècle dont nous sommes les héritiers aveugles.» La culture, la littérature, la poésie, l’art devraient être polémiques par essence, presque par fonction. Le Voyage, Mort à crédit, D’un château l’autre ou Rigodon prodiguent le feu d’un incendie esthétique et suscitent des désastres et des perditions. Brûlés nous sommes. Céline disaits: «Je ne vois dans le réel qu’une effroyable, cosmique, fastidieuse méchanceté – une pullulation de dingues rabâcheurs de haine, de menaces, de slogans énormément ennuyeux. C’est ça une décadence ?» De quelle époque et de qui parlait-il?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 29 janvier 2011.]
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